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RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE

RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE


  Les Écolocroques menacent le monde depuis leurs sous-marins nucléaires, le Hai I et le Hai II : ils veulent purifier la planète.
 
Ils ont enlevé Victor et Clémentine, journalistes au Petit Matois Subreptice de Saint Tignous sur Nivette.
 
Leurs amis se mettent à leur recherche, aidés par Arthur Malfort, de La Lanterne du Fort, autre canard du coin.

  Il y avait donc deux canards dans le coin.
  Serait-ce un coin-coin ?
 

Drame : le Crabe géant Ôoumloc décapite, chtac, d’un coup de pince le pauvre Jules, dit Whisky-Soda, devant sa consoeur journaliste et québécoise Rébéquée Taritournelle, elle-même violée dans la foulée par tous les Chochos mâles d’Agotchilho, alors que, circonstance aggravante, elle est purement lesbienne, au cours d’une monstrueuse et très primitive cérémonie.
  Béatrace et Arthur, venus à la rescousse, coulent par hasard un U-Boote des Écolocroques en visitant d’étranges souterrains… et découvrent à leur tour la civilisation oubliée. Là. A deux pas de chez vous.
 
Si.

Et ils capturent le Numéro 2 de l’organisation, l’ignoble Oberst Kuhhirt, nazi « recyclé ».
 

L’Eusèbe Malfort, père d’Arthur, parle dans la télévision pour l’ONU. Mais son discours est anormal.

Aurait-il trahi pour les Écolocroques ?
  Non, ils l’ont enlevé et manipulent son image.
 

Comme ils ignorent que leur base a été capturée et que ses habitants, les Goums (que les méchants appellent des Chochos), peuple antique et oublié, en fait, ce sont des Néandertaliens, se sont ralliés aux Bons, ils y refilent Eusèbe.
  Sauvé !
  Mais le complot perdure. Lancés depuis le Hai II, où sont toujours prisonniers Victor et Clémentine, des missiles tombent sur Moscou, Washington et… Lourdes ! Que se produira-t-il après qu’Amaïa,

la Mère des Goums ait lancé le crabe géant Ôoumloc aux trousses des sous-marins des Écolocroques ?
 

  Le faux Eusèbe annonce l’ouverture de boutiques par les Écolocroques, qui recrutent ouvertement.

Ils vont envoyer des fusées dans l’atmosphère pour modifier le climat et atomiser ceux qui n’obéiront pas à leurs exigences.
  Le Numéro 2, l’ex-nazi Oberst Kuhhirt, se libère et capture nos amis…
 

Mais Rébéquée lui règle son compte.
  Là-dessus, Finette ouvre sa boutique à Saint Tignous sur Nivette et le Hai II, commandé par le Numéro Un, arrive à la base de Thulé.
 

Là se trouve l’ignoble Pouacre qui envoie des fusées chargées de poudre d’aluminium dans l’atmosphère.
  Dans quel obscur dessein ?
 

Que vient faire le FROID dont il parle ?
  Mais d’où vient cette attaque monstrueuse que subit le Hai I, l’autre sous-marin nucléaire des Écolocroques ? Oh, my God ! Il est bouffé par les Crabes ! Y’a de l’Ôoumloc là-dessous !
 

Et pendant ce temps-là, à Thulé, les Numéros expliquent à Victor et à Clèm comment ils manipulent le monde et même leur image.
  Éléonore Fentasou fait un p’tit tour et s’évapore… Que s’est-il passé à Gibraltar ?
 

Eh bien oui, « Ils » ont osé ! Des bombes atomiques !
  Et Pouacre explique que c’est pour donner un coup de froid à la planète, et surtout, pour créer la famine : n’ont-ils pas secrètement accaparé les provisions du monde ? Et maintenant va survenir

la GLACIATION ! 

  Victor et Clémentine refusent la « collaboration » qui leur est proposée.
  Ça y est, ils vont y passer !
 

Le viol est imminent !
  C’est à ce moment-là qu’intervient l’envoyée d’Amaïa qui capture tous les méchants.
 

Fichus les Écolocroques.
  Tout au moins les Numéros.
  Mais… Mais la suite, c’est dans la DEUXIÈME PARTIE
 Ça commence deux ans plus tard…

LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

P3C2E4 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N°193 / LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

 
C’est l’histoire oùEusèbe et Jeanne « désintoxiquent le Président de la République et lui dévoilent le complot des Élus. 

 
Mercredi 15 juin
Midi
Palais de l’Élysée

  Les grandes portes se referment sur la rue, les huissiers et les gardes rentrent dans leur boîte, et le Président sort enfin dans la cour. 

  Jovial, il se dirige vers leur voiture, qui est restée garée sur le côté, face à l’aile Est :
- Ah, mes amis, je vous attendais ! Ce qu’ils sont balourds ces ministres. Tous à bouillonner dans leur jus de carrière. Croyez-moi, rien ne vaut le grand air du sommet ! Alors, vous avez fait bon voyage ? Je vous aurais bien envoyé un avion de la Présidence, mais avec les restrictions budgétaires… C’est donc vous, la nouvelle épouse ?
- Bonjour Président, c’est moi la nouvelle épouse. Mais j’ai très longtemps travaillé avec Eusèbe…
- … et nous nous apprécions depuis des lustres, bonjour Président…
- Venez, Emma nous attend, si je laisse refroidir le fricot elle va me faire la gueule pendant huit jours. C’est très rare que j’invite des amis à la maison, d’habitude, c’est tralala et salons dorés, mais j’avais l’impression de manger au bureau lorsque je rentrais chez moi. J’ai remis tout ça en ordre… L’appartement est à l’étage, montez… Et appelez-moi Jean, entre amis…

  Un grand escalier, une porte dérobée, un petit escalier sombre, un palier peint en gros caca d’oie d’époque et une porte tout juste digne d’une chambre de bonne au sixième étage d’un immeuble haussmannien. 

  Sur le palier, Emma, la septantaine mauve argenté, tablier à fleurs noué autour de la taille sur une petite robe noire à pois blancs. Epais bas à plis et charentaises au contrefort replié sous le talon…

 
- Entrez, entrez, alors c’est vous Eusèbe ? Jean m’a beaucoup parlé de vous et de vos aventures ! Vous allez nous raconter ça ! Ce sera passionnant ! Ça va me changer des dîners officiels !

  Eusèbe et Jeanne se regardent, plus que surpris par ce décor, cet accueil… 

 
On entre dans une pièce qui pourrait être la cuisine d’un petit appartement des années soixante, avec du linoléum moucheté gris, jaune et rouge, du papier peint à petites fleurs et du mobilier formica jaune sable.

  - Assoyez-vous… À la bonne franquette… Emma, sers-nous un jaune et des saucisses, et préviens la cuisine qu’ils commencent le service, j’ai une inauguration à 14 heures à La Villette…
- A La Villette ? demande Emma.
- Oui, une usine de saucisses. Ils en installent partout, et aussi une usine d’épuration et de distribution d’eau. Distribeau… Eux aussi, ils construisent beaucoup. Ou bien ils rachètent et rénovent…

  Emma a sorti du buffet formica jaune sable à pieds nickelés une bouteille de pastis surmontée d’une boule de dosage et quatre verres à moutarde avec des dessins en couleur de Mickey :
- On fait simple. C’est plus chaleureux… Si tu inaugures, j’irai au coiffeur…
- Ben voyons, rétorque le Président avec un clin d’œil appuyé en direction d’Eusèbe…
- Je croyais que vous étiez mieux logés, remarque celui-ci pour dire quelque chose.
- Oh, au début, c’était le grand tralala, mais comme j’ai l’habitude de le dire, j’avais l’impression de manger au bureau. Alors j’ai fait aménager ce petit appartement. À l’origine, c’était celui du cuisinier. Ça a libéré de la place et on a pu développer le secrétariat…
- Et installer un salon de coiffure moderne…

  Jeanne s’agite, comme soudain attaquée par un régiment de puces :
- Zèbe, mon sac…

 
Eusèbe interroge le Président du regard :
- Vite, elle va faire une crise d’asthme…
- Ma Ventoline, vite…

  Emma lui tend le sac qu’elle avait remisé dans le placard à balais :
- Oh, ma pauvre, c’que c’est que de nous quand même, tenez…

 
Jeanne, qui s’est relevée et baille à vide comme carpe sur le pré, ouvre le sac, en sort la petite bombe et titube jusqu’à se raccrocher à l’épaule du Président. Elle presse sur la valve et un jet brumeux jaillit en plein dans l’auguste poire présidentielle.

  - Oh, pardon, je suis désolée, bafouille-t-elle en reprenant son équilibre.
 
Mais Emma s’est déjà levée pour lui porter assistance, la croyant sur le point de s’effondrer, et elle se trouve pschittée à son tour, comme moustique un soir d’été.

  Il y a un trou.

 
Une sorte de silence, tandis que Jeanne, qui a retrouvé toute sa stabilité, toute sa force et toute l’acuité de son regard, contemple les effets de sa manœuvre.

  Eusèbe à son tour se lève et vient à tout hasard se placer de l’autre côté du Président qui reste figé sur la chaise de formica jaune sable où il s’est effondré.

 
Emma s’est assise mécaniquement, l’air aussi hagard que son noble époux.

  Une sonnerie, dans un angle de la pièce. Une lampe témoin clignote au-dessus d’une porte à coulisse…
 
- C’est l’entrée, constate-t-elle d’une voix blanche… 

  Elle se lève, toujours aussi machinalement, ouvre la porte en la tirant vers le haut et sort un saladier Arcopal de harengs fumés pommes à l’huile de ce qui se révèle être un monte-plat.
 
Elle le pose sur la table.

  - Qu’est-ce qui s’est passé ? demande le Président qui semble émerger d’un profond sommeil…
- Jeanne vous a désintoxiqué, lui répond Eusèbe.
- Désintoxiqué ? Mais… Mais où sommes-nous ? C’est l’Elysée, ça ? Et… Mais regardez-vous, mon amie (il montre Emma du doigt), vous avez l’air d’une… d’une… souillon !
- Et… cette cuisine ! enchaîne Emma qui n’a pas remarqué l’interpellation, c’est horrible, mon Ami (elle parle toujours au, et du, Président avec une Majuscule). Mais que Nous (avec une majuscule, parce qu’Il est dans le Nous, enfin, qu’Il y fut, enfin…) arrive-t-Il (sur sa lancée, elle majuscule jusqu’à l’impersonnel) ?
- Eh bien je vais vous l’expliquer, déclare Eusèbe tandis que le Président vide d’un trait et avec une grimace son pastis sans eau.
 
Il explique. 

  Ça dure un bon moment.

  - Mais alors, cette secrétaire…
- … est une Amazone, Président. Nous l’avons explicitement identifiée comme telle : elles ont été trois à débarquer ensemble du Patriarche, le bateau qui les a amenées, Esche, Weide, qui est la vôtre, et Birke, que nous avons capturée et qui est morte. Et il y en a eu d’autres, arrivées par d’autres moyens. Vous l’avez échappé belle. Sans doute ont-ils trouvé plus simple de vous conserver vivant jusqu’aux élections. De plus nous sommes mercredi et d’après les informations qu’Arthur a pu récolter auprès de l’agent qu’ils entretiennent à Saint Tignous sur Nivette, l’attaque n’est prévue que pour la semaine prochaine…
- L’attaque ? Mais c’est effarant ! Toute la population serait intoxiquée ?
- Pratiquement, à ce qu’il semble. En tout cas, tous les corps constitués, et vous en êtes la preuve, doivent être considérés avec méfiance, et tous les circuits d’autorité sont sans doute contaminés, du policier au judiciaire et sans doute à l’armée, quoique leur vie relativement isolée par le casernement les mette un peu à l’abri…
- Et que pouvons-nous faire ? Vous dites que les Goums (dont j’avoue que j’avais oublié l’existence) et votre petite chimiste, là…
- Amélie Fouad…
- Amélie… C’est crédible ça, une Amélie ?
- Elle tient ses promesse : la preuve, c’est elle qui a préparé ma pseudo-Ventoline, confirme Jeanne.
- Oui, enfin… Donc, ils auraient trouvé une parade ?
- La Ventoline…
- Mais nous ne pouvons pas pschitter le museau de tous les Français ! Et chaque magasin de C’est tout naturel  serait…
- … potentiellement un nid d’envahisseurs, oui, confirme Eusèbe. Je dis envahisseurs faute d’autre terme, puisque je ne sais pas ce qu’ils veulent vraiment. Sinon ce que voulaient les Écolocroques : le pouvoir universel…
- Mais, objecte la femme du Président qui reprend pour de bon ses esprits, il faut bien que leurs cadres résistent à cette intoxication, on ne peut quand même pas encadrer des zombies avec des zombies !
- Si, la reprend le Président qui en sait quelque chose, mais dans certaines limites…
- En fait, précise Eusèbe, il semble qu’il y ait deux types d’encadrements. Le premier niveau est celui de ce que l’on pourrait appeler les « croyants », intoxiqués et actifs, qui bénéficient d’avantages au sein de la Nouvelle Réna dans laquelle ils sont intégrés. C’était le cas des élus de Saint Tignous qui ont, je ne sais pourquoi, été assassinés. Et le second niveau, celui des cadres réels, n’a pour but que de préparer l’Invasion. Eux, sont à l’abri de l’intoxication et de ces effets de manque qui poussent les « initiés » à cette consommation compulsive de saucisses, mais j’ignore par quel moyen. En revanche, ils sont totalement inféodés à l’idéologie… « mystique » des Élus. Je les crois plutôt soumis à un conditionnement qu’à une intoxication. Plus long à obtenir mais plus durable et surtout plus tenace. C’est en particulier le cas des Amazones qui tuent « rituellement », en revêtant une tunique spécifique. Nous en avons eu la preuve par l’aveu même de cette Birke dont je vous ai parlé, et par le film que nous avons pu réaliser de l’assassinat de la directrice de leur usine de Saint Tignous. Ils utilisent les drogues « pour la plus grande gloire des Élus », comme pourraient dire les Jésuites. Mais Arthur a décelé, chez celui qu’ils appellent le Mentor et qui semblerait avoir une certaine autorité sur les Élus eux-mêmes, une ambition tout à fait étrangère à ce carnaval, et qui diffuse peut-être chez certains cadres, comme ceux des magasins, qui se réfèrent directement à lui et pas aux Élus qu’ils utilisent cyniquement pour attirer les candidats à l’initiation… Tout cela est assez confus encore. Les enquêtes sont rendues très difficiles par les interventions de la hiérarchie administrative qu’ils ont gangrenée… Vous-même avez tenté de dissuader Ravot…
- Le commissaire… C’est étrange, je me souviens de presque tout ce qui s’est passé, mais comme au travers d’un verre déformant… Que faire ?
- Reprendre la main, dit Jeanne.
- Mais comment ? demande le Président…
- Le désarmement de l’adversaire est par définition le but proprement dit des opérations de guerre, disait Clausewitz. Nous devons les désarmer, dit Jeanne la Guerrière.
- Mais comment ? demande le Président…
- En détruisant leurs armes, dit Jeanne la Guerrière.
- J’entends bien, mais comment ? demande le Président…

- Eh bien voilà, commence Jeanne

la Guerrière…
 

LUIS OTTOUADLA, JOURNALISTE STAGIAIRE ET AMBITIEUX / P2C1E4

P2C1E4 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 4)

  N°83 / Luis Ottouadla, journaliste stagiaire et ambitieux / P2C1E4

 
C’est l’histoire où nous faisons la connaissance de Luis Ottouadla, journaliste stagiaire ambitieux, qui se prépare pour l’inauguration du Tapas’Embal’. Au passage, nous regardons l’émission qui a mis fin à la carrière des Écolocroques.

  Lundi 2 mai
15 heures
Le Petit Matois Subreptice.

  Il taille ses crayons et les dispose sur son bureau. Bien alignés. Il ne supporte pas les crayons mal taillés, ni le désordre d’une manière générale. « Son » bureau, c’est celui qu’occupait Victor Bourriqué dans les locaux de ce qui était le Petit Matois Subreptice, dans l’ancien couvent des Marmoréens, et que la Mairie loue maintenant à la Lanterne du Fort. Le maire n’a rien à refuser à la Lanterne…
 
Né natif originaire de Saint Tignous sur Nivette, Luis a d’abord eu l’ambition d’en sortir. Il se trouve que la filière du journalisme lui a paru constituer le meilleur moyen de réaliser cette ambition initiale : à Saint Tignous sur Nivette, franchement, il se trouvait à l’étroit.

 
Son père, fils d’émigré espagnol, a épousé une rouquine d’origine anglaise rencontrée à la fac. Profs tous les deux, lui d’espagnol et elle d’anglais. Luis a donc toujours baigné dans un environnement trilingue qu’il a su exploiter avec habileté, au cours de ses études d’abord, et maintenant qu’il est presque journaliste, dans l’exercice de sa profession. Il a compris qu’en se faisant passer pour l’étranger qui fait l’effort de parler la langue du pays avec une maladresse calculée (Luis parle parfaitement ses trois « langues maternelles »), il s’ouvre une compassion très utile auprès de ceux qu’il interroge.

  Il devrait avoir tout lieu d’être satisfait : à vingt ans, se retrouver rédacteur stagiaire à la Lanterne, c’est plutôt pas mal. Juste à la sortie de l’école de journalisme, on a vu pire. Parce que

la Lanterne, depuis les « évènements » d’il y a deux ans, c’est devenu un sacré journal !

  Et le plus beau, c’est qu’à écouter à droite et à gauche, Luis pense avoir découvert un paquet de scoops faits de gros secrets bien juteux qu’il pourra communiquer à quelqu’un qui saura en faire quelque chose de bon pour sa carrière à lui. Parce que Luis a de l’ambition, beaucoup d’ambition.
C’est pourquoi il est insatisfait.

 

Il n’est pas seulement habile, il sait se montrer souple, et même soumis avec ses supérieurs, quitte à se rattraper lorsque l’occasion lui est donnée de prendre une quelconque autorité sur un vague subordonné. Et cela sans aucun scrupule, puisque c’est le moyen reconnu de se montrer professionnellement « motivé » : Luis a beaucoup appris de ses jobs d’étudiant en grande distribution.

  Il a su arguer de ses origines locales pour obtenir ce stage convoité et depuis un mois, il tourne entre les différents services du journal, de la compo à l’imprimerie. Il a fini par aboutir à la Rédaction, enfin, qui le laisse presque autonome dans ce qu’au journal on appelle l’annexe de la Mairie. Et cette fois, Monsieur Mouchoir, le secrétaire de rédaction, lui a confié un reportage. En ville. Important. Et les quelques recherches que Luis a pu effectuer aux archives lui ont permis de mettre le doigt sur QUELQUE CHOSE.

  Bon. Restons calme.

En deux mots, Luis va devoir assister à l’inauguration officielle du Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette. 

 
A première vue et à part les petits fours rebaptisé tapas, rien d’extraordinaire, ni même d’intéressant. Mais s’il sait y faire, il pourra interviewer le Maire, et surtout vérifier son hypothèse. Parce que dans les archives, où il a recherché tout ce qui concerne les « évènements », particulièrement importants à Saint Tignous sur Nivette, il a cru trouver des relations entre le Maire, justement, quelques uns des cinglés de la MJC, dont bien sûr les écolos, le Conseiller en matière d’économie électorale, et une fille qui a disparu aussi vite qu’elle était apparue, et qui représentait les Écolocroques, à l’époque. Et peut-être même le représentant, responsable, chef, directeur ou je ne sais quoi de Super Troc dans la région. Donc, tout ça relié à la bande des Malfort qu’il côtoie continuellement au journal (même si on les voit assez peu, à part Victor, le directeur, et Clémentine, sa secrétaire de direction qui est aussi sa femme ; mais les Malfort eux-mêmes ne sont jamais là), tout ça fait une histoire pas claire. 

  Mouchoir l’a regardé de travers quand il a – prudemment – abordé la question devant lui, et il n’a pas insisté.  Mais il a pu avoir un contact avec un certain Green Bill de Washington… S‘il a du concret, Bill sera preneur. Et cher. Luis se voit très bien en free-lance d’investigation et, niark niark, s’en frotte les mains d’avance : « Un jeune journaliste révèle le complot secret des Manipulateurs du Climat Mondial… », sur cinq colonnes à la Une de tous les journaux du monde, derrière le Washington Post… Un Pulitzer pour un journaliste stagiaire, ça ne s’est jamais vu… 

  Luis repasse sur l’écran de son ordi de bureau l’enregistrement de l’émission archi connue qui a mis fin aux activités des Écolocroques, il y a de cela deux ans :

  Il y avait eu d’abord ce bandeau :
 

EMISSION SPECIALE

BASE CENTRALE DE THULÉ

 

  Et puis dans le décor assez vague d’une salle qui avait tout l’air d’être une salle de conférences, Eusèbe Malfort, encadré de Victor et de Clémentine, tous les trois vêtus de combinaisons orange, du style de celles que portent les prisonniers américains, mais ornées sur la poitrine et dans le dos d’un grand KG, comme en portaient les « Kriegsgefangener », les prisonniers de guerre dans les camps allemands de la dernière guerre.

En quatre plans, on faisait le tour de la salle, pour voir qu’ils étaient assis au fond, du côté le plus étroit de la vaste table ovale bordée de sièges confortables qui l’occupait toute entière, face au panneau technique implanté sur le mur opposé formé d’un immense écran mural et d’une série de consoles devant l’une desquelles était penché un technicien que l’on voyait de dos.

En fait, on devinait assez facilement que la scène était filmée simultanément par quatre caméras de surveillance et que le technicien en gérait la régie, comme il l’avait vu faire au cours d’un stage à FR3 Lille.
 

« Concitoyens du Monde », avait commencé Eusèbe.

  « Depuis le début, cette crise mondiale que nous venons de traverser et qui s’est achevée par la tragédie que vous connaissez, a été provoquée, organisée, programmée, manipulée, par un groupuscule fascisant que nous avons réussi à identifier et à détruire. »

 
Eusèbe avait alors observé un silence, puis il s’était levé pour arpenter l’espace, derrière Victor et Clémentine, pâles, les traits fatigués, soulagés mais marqués par l’épreuve qu’ils venaient de vivre.

Tous les trois étaient bien loin de l’image que les précédentes émissions des Écolocroques avaient donnée d’eux. Ils étaient cette fois présentés « au naturel » si l’on peut dire.

  Eusèbe était revenu au centre du groupe, avait écarté sa chaise et s’était appuyé des deux mains à la table :
 
« Si je résume la situation en quelques mots, car notre tâche n’est pas achevée et je ne peux intervenir que brièvement, cette organisation fonctionnait selon deux niveaux.

« Le niveau « de surface », constitué autour de boutiques et de proclamations tonitruantes, donnait une image de groupement bio-intégriste. Le personnel en était le plus souvent sincère quant à ses convictions, même si celles-ci se trouvaient évidemment outrées et manipulées.

« Le niveau souterrain, totalement secret, ultra centralisé sur une famille où chacun se désignait par un Numéro, de Un à Cinq, ce dernier restant périphérique. C’était le niveau souterrain, détenteur du pouvoir militaire et des structures de décision qui tirait toutes les ficelles, à partir de cinq bases armées de missiles nucléaires et de deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engin d’une puissance terrifiante.

Ils disposaient également dans leurs bases de plusieurs sous-marins U-boote datant de la dernière guerre mais en parfait état de marche. 

  « Deux questions se posent immédiatement : d’où venait cette puissance, et que voulaient-ils en faire ?

 
« D’où venait cette puissance ? 

  « En 1942, l’Oberst Kuhhirt, officier sous-marinier dans la Kriegsmarine allemande est d’une part, chargé de construire une série de bases secrètes, dont celle d’Agotchilho, et d’autre part, en 1945, de placer en lieu sûr le trésor de guerre nazi, hors de portée des Alliés.

  « Il venait de mener à bonne fin cette deuxième mission lorsque, avec mon groupe de Résistants, je capturai la garnison allemande de Saint Tignous sur Nivette où il aurait dû se trouver après avoir dirigé la fuite de l’or nazi vers des bases secrètes via l’Espagne. Il nous a alors échappé de très peu, et s’est réfugié dans la base toute proche d’Agotchilho, dont, bien sûr, nous ignorions l’existence. 

  Après la guerre, son groupe s’est d’abord consacré à assister la fuite d’anciens nazis recherchés en direction de l’Amérique du Sud, en utilisant ce réseau des bases secrètes et des sous-marins qu’elles abritaient. Puis ils se sont livrés, par le même moyen, au transport de drogues diverses en direction du monde entier, sans jamais apparaître autrement que comme transporteurs, ce qui leur évitait les risques liés au trafic lui-même. Mais c’est cela qui leur a permis d’en prendre le contrôle. Cela augmentait encore leurs ressources financières, déjà énormes.
 
« A la chute de l’Empire soviétique, il leur a été très facile de récupérer, moyennant finances, une grande quantité d’un armement moderne très lourd et très efficace,  nucléaire pour l’essentiel, dont les deux sous-marins « Typhoons » sur lesquels ils ont basé leur force de chantage.

  « D’autant qu’ils disposaient des compétences nécessaires à sa mise en œuvre, puisque bon nombre de techniciens et de scientifiques nazis étaient restés dans leurs rangs après la guerre, et qu’ils en avaient recruté d’autres par le biais d’organismes d’extrême droite divers.
 
« Enfin, bon nombre de militaires ex-soviétiques passionnés par leur métier avaient préféré suivre leurs équipements lorsque ceux-ci avaient été « cédés ». C’est par exemple ce qui s’est passé avec les équipages des Typhoons.

  « Le niveau souterrain des Numéros disposait donc de cette puissance. La question est maintenant de savoir ce qu’ils voulaient en faire.
 
« Grâce au technicien que nous avons « retourné » à notre profit dans des conditions que nous vous exposerons plus tard, et que vous voyez à la console de régie (plan rapide montrant le technicien, toujours de dos), nous avons retrouvé l’enregistrement de la dernière rencontre que nous avons eue avec ces Numéros, alors convaincus de leur victoire.

  « Voici cet enregistrement. 

 
L’écran mural s’est éclairé et montre l’image de la même salle de conférence, mais où Eusèbe, Victor et Clémentine sont placés différemment, assis de côté par rapport à l’écran mural qu’ils regardent en tournant la tête, et qui montre l’explosion de Gibraltar, la fin de l’émission où Eusèbe, secoué par le vent nucléaire, expose l’avenir selon les Écolocroques, et se trouve remplacé par les images de Victor et de Clémentine sur le Hai II, lors de leur arrivée à Thulé. 

  Ces images ont bouleversé le monde avant que les conséquences des explosions ne le transforment.
 

Face à eux, quatre hommes et une femme, vêtus de combinaisons bleues à parements dorés, regardent avec une satisfaction visible ce qui se passe sur l’écran.

  Il s’agit manifestement d’un montage simple d’images enregistrées simultanément par les quatre caméras qui couvrent la salle et qui sont traitées par les consoles devant lesquelles s’affairent cette fois quatre techniciens.
 
Gros plan sur les cinq personnages. Arrêt sur image. Eusèbe commente :

  « Vous voyez ici, au centre, le Numéro Un, qui dirige seul les destinées des Écolocroques ; à sa droite le Numéro Deux, son père, l’Oberst Kuhhirt, fondateur du système et créateur, puis responsable des bases secrètes sous-marines ; à sa gauche, le Numéro Trois, fils du Numéro Un, responsable des expéditions sous-marines et chargé de concevoir son propre successeur qui ne peut être, d’après ce que nous en avons compris, que mâle et du « sang aryen » issu de la communauté nazie expatriée après la guerre. La femme assise à la gauche de ce Numéro Trois est sa sœur, qui porte le Numéro Quatre. Elle est chargée de la communication et donc du « réseau de surface ». A ce titre, elle dirige les écoles des cadres, dont celle de Finlande, et impulse le développement du réseau commercial des boutiques « bio » transformées en centres de recrutement. Mais elle ne pourra en principe jouer aucun rôle dynastique. A l’autre extrémité, le Docteur Pouacre, scientifique de valeur, responsable de la conception du Plan final dont il sera bientôt question. Le Docteur Pouacre est aussi le mari du Numéro Quatre, et c’est à ce titre qu’il porte le Numéro Cinq.
 
Le défilement des images reprend et montre maintenant les trois uniformes orange des prisonniers. Victor redresse la tête :

  -         Mais vous n’avez pas…

 
Le Numéro Un, ironique, lui répond :

  - Mais si, nous avons ! Ces images sont authentiques… Bien sûr, mon cher Malfort, vous savez bien que c’est votre marionnette informatique qui commente, puisque vous étiez ici en notre pouvoir et non pas en promenade en Espagne, mais personne ne peut le deviner, notre morphing est parfait et adapte vos mimiques aux mots que nous plaçons dans votre bouche. Cela, c’est un ajout. Mais les explosions sont bien réelles et vont entraîner les conséquences que nous avons prévues, n’est-ce pas Numéro Cinq ?

  - Mais certainement. Notre objectif est d’abaisser la température de la Terre de six ou sept degrés en coupant le Gulf Stream et en créant un voile atmosphérique par des injections stratosphériques de nanopoudre d’aluminium. Tout cela, dès cette année, provoquera une accumulation de neige à des latitudes inhabituelles et donc, en augmentant l’albédo de la Terre, son pouvoir réfléchissant si vous préférez, enclenchera l’amorce d’une glaciation…

  - Qui ne gênera en rien notre flotte sous-marine, puisque nous avons prévu que même avec la baisse inéluctable du niveau des océans qui s’en suivra, les accès à nos bases resteront ouverts, enchaîne le Numéro Trois…

  - Stratégiquement, c’est la phase politico-militaire de notre action de conquête, reprend le Numéro Un. La phase idéologique est achevée, tout le monde est convaincu que nous avons raison de vouloir sauver la planète. Et qui n’en serait convaincu ? (rire satisfait) Votre marionnette nous a ouvert la phase politique, relayée par les bureaux-boutiques que nous avons ouverts, et la force mise en œuvre, eh bien, c’est celle qui va contraindre le monde à nous céder définitivement, celle qui va interrompre les communications de l’adversaire, désorganiser sa production et son ravitaillement, ruiner sa crédibilité. Mais ne croyez pas que notre armement nucléaire constitue seul notre force d’action militaire. Notre but n’est pas de détruire la planète mais de la conquérir.

Non, notre arme, c’est le froid. Oui, mes chers amis, le froid planétaire est l’Arme que nous utilisons. Ce que vous voyez
(il désigne l’écran), ce n’est que l’interrupteur que nous basculons pour geler les couilles du monde ! Et comme ces braves gens d’en face n’oseront pas nous détruire en sachant que nous aurons toujours de quoi riposter à leurs armes, par nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ils se laisseront geler sur place. Et quand ils s’en apercevront, il sera trop tard : nous serons les Maîtres.

 
- Le réseau de nos bureaux-boutiques est activé depuis ce midi. Il recrute à tour de bras. Bientôt, c’est nous qui constituerons le pouvoir légitime, enchaîne le Numéro Quatre de sa voix glacée. Nous disposons de vos trois marionnettes informatiques et nous pourrions donc nous passer de vous, mais il serait bon que Victor et Clémentine collaborent et incarnent ce changement…

  - C’est une offre sérieuse, appuie le Numéro Un : vous en tirerez des avantages infinis, vous dirigerez toute notre communication média…

 
Contre-champ, gros plan sur les trois journalistes. Clémentine prend la parole, la voix faible, fatiguée :

  - Ce que je ne comprends pas bien… (elle hésite) c’est ce que vous cherchez vraiment…
 
Le Numéro Un est cadré en gros plan, hilare :

  - Être les Maîtres ! C’est une ambition en soi. Imposer notre vision des choses et du monde. Décider. Exercer le Pouvoir. Le Pouvoir Absolu. Je vous assure, ma chère, que c’est là l’ambition la plus élevée et le plaisir suprême auxquels un homme puisse accéder. Ne croyez pas aux Convictions : ce sont les emballages des Ambitions. Et des Ambitions de Pouvoir ! Pourquoi le roi veut-il être roi ? C’est cela qui motive l’humanité depuis ses débuts, ce qui constitue le plus universel de ses buts. Du maire de village à Gengis Khan, du boutiquier qui harcèle son pauvre employé à Rockefeller, de votre « Président » à l’adjudant de service, tous veulent jouir du Pouvoir. Tous jouissent de leur peu de pouvoir. Bien sûr, ils s’aperçoivent assez vite que le pouvoir acquis est frustrant parce qu’il n’est jamais absolu. Ce qui les pousse à de nouvelles conquêtes. Ils pressentent qu’il existe un vrai pouvoir, certains même l’expérimentent. Les tueurs, les grands requins de la politique, des affaires ou de la finance. Ceux-là savent que  le vrai pouvoir se lit dans le regard agonisant de celui  qu’ils ont vaincu. Et ils aimeraient bien pouvoir tuer à discrétion, ouvertement, mais ils n’osent pas, coincés par les règles qu’ils ont imposées aux autres pour s’en défendre ! Alors, ils  poursuivent  leur quête du pouvoir. De plus de pouvoir… En espérant qu’ils pourront tuer un peu plus au cran supérieur de la hiérarchie. Symboliquement, ou même physiquement si possible… Mais ils resteront frustrés, déçus par ces limites auxquelles ils se heurtent tôt ou tard…

 
Nous, nous tuons. Qui nous voulons, quand nous voulons. Comme nous voulons. C’est cela notre Pouvoir et nous le savons et le revendiquons. C’est nous, le Pouvoir. Et nous le garderons. Parce que nous sommes une Famille, ce que vous appelleriez une Dynastie, une famille organisée et secrète, inaccessible parce qu’ignorée. Nous échappons donc à cette limitation des règles que d’autres pourraient nous imposer. Nous sommes nos propres règles. 

  Notre secret assure l’absolu de notre pouvoir. Les dynasties du passé, qui ont tenté avec leurs faibles moyens de s’approprier le Pouvoir ont toutes échoué par la faute de leur ostentation qui les a réduites à ces clinquantes marionnettes de carnaval que vous voyez autour de vous. 

  Nous, nous échappons à cette ostentation par le Secret. Et nous conquerrons le Pouvoir. Nous pourrons ainsi remodeler le monde comme nous le voulons (il éclate de rire) ! Nous resterons

la Tête secrète qui dirige et qui tue ce qui lui déplait. Ce qui dépasse. Et bien sûr, en surface, nous laissons à nos Initiés, nos Cadres, l’expression publique de ce Pouvoir : les honneurs, la richesse, l’apparence de

la Décision…

  C’est d’eux que viendra le Progrès Social, c’est eux qui fonderont le Nouvel Ordre, et que l’on aimera ou que l’on haïra, peu importe, puisqu’ils pourront « disposer » de leurs adversaires, tout cela selon nos indications, bien sûr. C’est eux qui remodèleront la planète et les peuples… Grâce à eux, la Terre possèdera un air sain, il n’y aura plus de pollution, la Nature sera respectée et chérie en tout et partout. Et par tous. Sous peine de mort. Il y aura plein de petits oiseaux. Les dauphins, les phoques et les otaries s’ébattront au bord de plages où l’on pourra se baigner sans marcher dans le fioul. 

  Enfin, l’élite le pourra. Les peuples protégés de l’oisiveté néfaste où les a plongés la démagogie « congés payés », seront remis au travail. Il suffira de les convaincre qu’en « travaillant plus, il gagneront plus »… 

  L’élite pour guider, eux pour servir. La grandeur des Seigneurs sera reconnue et louée par tous et partout. 

 
Vous pourrez en être, de ces élites. Après tout, la conscience vertueuse que nous avons d’un monde propre mérite bien qu’on lui donne les moyens de s’imposer, à coups de mégatonnes au besoin, ou alors ce n’est plus une juste conscience de la réalité des choses mais une opinion banale, relative, révisable, fluctuante, et pourquoi pas, démocratiquement soumise à l’approbation des foules… 

  Mais assez de… philosophie, que diable, le monde nous appartient, soyons joyeux ! Soyez des nôtres ! Vous serez la courroie de transmission, comme on disait jadis à la CGT, entre notre Force Souterraine et son Expression Publique. 

  Expression ! J’aime le mot. Nous allons « exprimer » le monde et en recueillir le jus. Un jus propre, sain. Pour notre usage.

  Le champ s’élargit :

 
- Et moi, grince le Numéro Deux, je pourrai enfin me venger de Malfort ! J’ai déjà capturé son journal, son œuvre, j’utilise son image. Et maintenant je vais avoir sa peau…
  - Un peu de patience, mon cher père, je vous ai promis que vous pourriez le faire bouffer par vos crabes préférés, mais il faudra attendre un peu…
 
- Bien sûr, le fils d’abord, le père ensuite ! Ach ! Dès que nous tiendrons le fils ! Ce sera une grande fête !!!

  Contre-champ et gros plan sur le visage livide d’Eusèbe qui reste muet, le regard droit :

 
- Vous ne l’aurez jamais. C’est lui qui vous aura !

  Explosion de rire des cinq Numéros.
 

- Eh bien, mon cher Victor ? insiste le Numéro Un…

  La caméra cadre les trois prisonniers. Victor, livide, a tourné la tête vers Clèm qui le regarde intensément dans les yeux. C’est elle qui répond :

 
- Il ne saurait être question que nous acceptions…

  Le Numéro Un émet un rire grinçant :
 
- Vous pouvez refuser, ma chère. Vous savez ce qu’il vous en coûtera : nous nous paierons de votre refus sur votre jolie bête…

  - Attendez… le coupe Victor.

 
- C’est votre dernière chance… reprend le Numéro Un.

  - Non, Vic, finissons-en.
 
Les yeux embués de larmes, ils se regardent en silence. Tout est dit…

  - Eh bien voilà qui va réjouir nos équipages, ma chère. Mais d’abord, qui va Me réjouir !! Gardes !

 
Une porte à double battant s’ouvre près des consoles où les techniciens, hilares, se sont retournés, et quatre monuments de muscles entrent dans la salle.

  Les Numéros se lèvent, ravis de la situation, comme de joyeux lurons qui se rendent à une fête de village.
 
- Emmenez-les tous à notre appartement du bordel, nous avons un gibier de choix.

  Les gardes encadrent les prisonniers qui sont contraints de se lever.
Impassibles, Victor et Clèm ne se quittent pas des yeux. Eusèbe, tête basse, les suit, silencieux.
 
Le Numéro Un s’approche de Clèm :

  - Je suis certain que vous nous dédommagerez largement…
 

Il tend la main et lui caresse la joue…
Elle le gifle avant qu’un garde ne lui tire les bras dans le dos pour l’immobiliser.
  Le numéro Un a éclaté de rire.

 
- Très largement. Et votre ami pourra le constater de visu. Qui sait, peut-être sera-t-il du goût de certains de nos matelots ?

  La porte à double battant s’ouvre sans que ni les gardes ni les Numéros y prêtent attention. Quatre filles armées (et vêtues) se glissent dans la salle et imposent le silence aux techniciens derrière lesquels l’une d’elle se poste, menaçante.
 
C’est le bruit d’une culasse de mitraillette que l’on arme qui leur fait tourner la tête. Et l’un des gardes, qui portait la main au pistolet suspendu à sa ceinture s’effondre sous une courte rafale.

  L’une des filles, sans un mot, fait signe aux prisonniers de s’écarter…
 
L’écran mural s’éteint, mais l’émission continue.

  On en revient à l’intervention d’Eusèbe :
 
« Cela, c’était hier soir.

  « Pour fêter leur victoire programmée, les Écolocroques avaient prévu d’offrir à leurs troupes cantonnées à Thulé une grande fête pour laquelle ils avaient enlevé un bon nombre de filles un peu partout dans le monde.

 
« Ils avaient aussi décidé de « recycler » certains éléments de leur personnel féminin, des infirmières pour l’essentiel, et pour beaucoup impliquées dans leurs structures externes, en les mettant « à l’ouvrage » dans leur bordel. Dans leur jargon, il s’agissait de « renouveler le cheptel », une opération de routine.

  « Mais certaines infirmières avaient été prévenues par un membre de l’équipage du Hai II qui avait déjà contacté Vic et Clèm. Il cherchait à s’échapper. À « en sortir ». Et la révolte avait éclaté, astucieuse et silencieuse, reprenant en quelque sorte la technique que j’avais initiée en 1945 à Saint Tignous sur Nivette : les conjurées ont fait passer à quelques serveuses et cuisinières elles aussi concernées, la drogue incapacitante nécessaire à la neutralisation des hommes de la base.
 
« La drogue présentait un effet retard calculé pour que ses manifestations soient simultanées, deux heures après la début de la première administration. Les repas étaient distribués en quatre services espacés d’une demi-heure en des points différents de la base. En deux heures, tous les hommes, sauf ceux du « château » où vivaient les cadres supérieur et les Numéros, ainsi que quelques membres de la garde rapprochée, se sont trouvés neutralisés par l’effet d’un purgatif violent mêlé à l’huile de friture et de salade. La base s’est très vite transformée en cloaque dans lequel des marins ou des gardes se tordaient en se tenant les tripes. Et quelques filles armées ont pu venir à bout de la poignée pour une fois réunie des « Numéros ».

  « A partir de là, les choses sont allées très vite : l’un des techniciens présents dans la salle de conférence s’est mis à notre service, ce qui nous a permis de localiser et de détruire le sous-marin qui se trouvait dans l’océan Pacifique, près de la base des îles Chonos, puis de montrer que les Numéros, bien connus des autres bases secrètes, étaient vaincus et en notre pouvoir, et ainsi, de convaincre les garnisons, très limitées, de ces bases de se rendre ou de fuir avant destruction. Le deuxième sous-marin a été repris en mains par celui des membres de son équipage qui s’était manifesté pendant la détention à son bord de Clémentine et de Victor.

 
« Et lorsqu’ils ont compris leur défaite, les cinq Numéros se sont suicidés en croquant une ampoule de cyanure. Les voici. 

  L’écran montre les cinq cadavres alignés sur le sol de béton d’une salle voûtée, et s’approche de chacun des visages bleuis et convulsés en un lent panoramique.
 
« Aujourd’hui, nous pouvons assurer au Monde entier que la puissance militaire des Écolocroques est anéantie.

  « Aujourd’hui, de nouveau, le Monde est libre !!!! »

 
Et l’écran s’est éteint.

  C’était le samedi 23 avril…
 
C’était il y a un tout petit peu plus de deux ans.

  Et Luis se demande ce qui « cloche » dans tout cela. Bien sûr, on a déjà tout dit, tout commenté, tout analysé depuis. Tout expliqué et tout justifié…

  Mais quand même, ces nanas qui arrivent au bon moment, ces Numéros, si mal défendus, qui se suicident (et dont les corps ont disparu), ces bases où personne n’a pu entrer par la suite (Secret Défense, installations remises à l’ONU), les usines d’alimentation d’Agotchilho qui continuent de fonctionner avec une population bizarre (Luis y est allé pour voir ; il n’a pas pu approcher, mais la population de la Marée au Petit Port a vraiment une drôle de tête), les anciens de l’équipe Malfort « recyclés » étrangement, depuis Arthur Malfort qui dirige le programme d’alimentation d’urgence des Nations Unies en plus de son travail de direction officielle du journal (en pratique, c’est Victor Bourriqué le directeur), jusqu’à cette Rébéquée Taritournelle qui s’occupe maintenant des usines souterraines de

La Marée aux Ports…

Et

la Mairie qui se montre hyper discrète sur tout ça et qui semble filer doux devant les Malfort, jusqu’à leur accorder un bail de location symbolique pour les locaux où il travaille maintenant, lui, Luis. 

  Il y a aussi des personnages qui apparaissent, venus on ne sait trop d’où, comme le directeur de Super Troc qui aurait « dirigé » le journal pendant deux jours au moment où… Luis en a trouvé trace aux archives. Et cette Finette de Sainte Fouillouse qui aurait créé un bureau des Écolocroques, ici, au moment où Saint Tignous sur Nivette se trouvait dans l’œil du cyclone…

  Et Luis qui se demande, qui demande, qui voudrait demander… 

 
Tiens il se souvient très bien de Gertrude, qu’il a sautée comme presque tous les jeunes de la ville, quand il était en terminale au lycée. Suffisait de lui parler « bio » et de lui offrir un pétard pour qu’elle écarte les cuisses. Disparue. Comme ça, du jour au lendemain. Et personne n’a su lui expliquer où ni pourquoi. La grande baraque dont elle a hérité de ses parents et qui la faisait vivre (elle y louait trois appartements), continue d’être habitée par les locataires qui paient leur loyer à l’agence qui verse l’argent sur le compte de Gertrude. Depuis deux ans. Mais Gertrude ne sort plus de chez elle et n’est pas visible. A moins qu’elle n’ait disparu…

  Alors Luis, quoique insatisfait, est ravi de bientôt rencontrer Finette. Il va enfin poser des questions à quelqu’un à qui il peut en poser.

Et qui devrait pouvoir répondre.
 

HYBRIS / P2C1E8

P2C1E8 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 8)

 
N°87 / HYBRIS / P2C1E8

 
C’est l’histoire où l’on commence à comprendre l’horrible  mort de Luis.

 
Mardi 3 mai
10 heures
Le Matois

  Les trois spécialistes de police scientifique sont encore un peu secoués par le voyage mouvementé qu’ils ont fait dans la neige et le vent lorsqu’ils descendent de voiture.

- Je pense que vous resterez chez nous un certain temps si vous devez rentrer par le même chemin !
 
Le ton jovial du commissaire les détend un peu. Le plus grand d’entre eux, stature d’ours, visage ingrat dissimulé sous une barbe irrégulière, petites lunettes à monture d’acier qui couvrent un regard flou et cheveux aussi rares que gris, répond avec un sourire surprenant de gentillesse :
- Nous prendrons le train si ce temps continue. Nous avons roulé derrière le chasse-neige sur la moitié du chemin. Je suis le commissaire Lucien Catachrèse, physicien, spécialiste des traces, et voici mes collègues, l’inspecteur Amélie Fouad, chimiste toxicologiste et le docteur Milou Panosier, légiste et biologiste. Donc, nous sommes spécialistes polyvalents de tout, ce qui devrait répondre à vos questions. Nous allons effectuer mesures et prélèvements que nous traiterons au labo en rentrant à Pau et que nous enverrons à Bordeaux si besoin. Mais vous avez une morgue sur place pour l’autopsie, je crois…
- Nos techniciens locaux vous assisteront, reprend le commissaire Ravot, avant de leur présenter Vic et Eusèbe.
- J’ai suivi de très près vos aventures d’il y a deux ans, observe le commissaire Catachrèse, et je dois dire qu’en tant que physicien, j’ai été très impressionné par ce qui s’est produit. Par les moyens qu’ont déployé ces individus, autant que par la… facilité avec laquelle vous avez déjoué leurs plans…
- Facilité apparente, croyez-le bien, objecte Victor qui ne tient pas à se laisser entraîner dans une discussion sur ce thème…
- Nos amis ont lourdement payé de leur personne, appuie le commissaire Ravot qui sent bien, surtout après la promesse de discrétion qui lui a été arrachée par Victor et Eusèbe, que l’on est en train de s’aventurer sur un terrain dangereux… Et d’ailleurs, poursuit-il, c’est pour être bien certains que le drame qui s’est déroulé ici ne relève pas du même style de complot que nous avons fait appel à vous : il s’agit d’aller aussi loin que possible dans les investigations… Mais allons sur les lieux nous mettre à l’abri, ce temps est infect…

  Cinq minutes plus tard, leur matériel installé dans l’entrée du Matois, les trois spécialistes revêtus de combinaisons blanches, masqués, gantés et charlotte en tête, assistés de quatre techniciens locaux de l’identité judiciaire harnachés de la même manière, s’approchent de la silhouette suspendue en croix de Saint André qui se détache à contre-jour dans la lumière brutale du projecteur. Son image à l’étrange regard écarquillé fixe le vide du fond du miroir qui lui fait face.

Ils parlent peu et à voix basse, photographient, prélèvent ici et là poussières, fragments et brimborions divers, qu’ils placent dans des tubes ou dans des pochettes du bout de pinces, pincettes ou seringues, ignorant les autres assistants de la scène restés en retrait.

Et ça flashe à tout va.

 
De son côté, le commissaire Ravot se fait expliquer par Victor la destination des locaux, leur disposition, l’attribution de tel ou tel bureau, de telle ou telle chaise, affiche ou machine, ordinateur ou imprimante… Il dessine sur le carnet quadrillé qu’il a sorti d’une large poche de son ample pardessus, annote, corrige, précise. Mais il ne prend aucune note concernant les réponses à ses questions. Seulement les lieux, les formes… Eusèbe remarque d’ailleurs que le commissaire fait preuve d’un réel talent de dessinateur.
- C’est que les formes sont souvent plus synthétiques que les mots, et que la solution d’un problème réside souvent dans sa synthèse, lui répond Ravot avec un sourire en coin. Pour le reste, j’ai une bonne mémoire.

  Tous ont évité de regarder en face le cadavre de Luis dont les yeux ouverts restent brillants.

Aucun n’a pu éviter son reflet sanglant dans le grand miroir dressé, muscles à nu à peine suintants d’une humeur rougeâtre, tendons nacrés, sexe pelé, rouge, obscène comme une bite de chien qui bande…

Tous ont tourné de loin autour de la tragique statue crucifiée dans l’espace entre les piliers au bout de ses cordes tendues. Mais sans la regarder.

Seuls, les trois spécialistes l’ont observée de très près, en hochant la tête, chacun dans son domaine préoccupé de sa propre problématique, et évitant soigneusement dans un premier temps de commenter ses observations ou ses remarques.

Et puis, l’inspecteur Amélie Fouad, la toxicologiste, a discuté avec son collègue Milou Panosier, le médecin légiste (professeur de médecine légale, pardon). Et elle a rapporté leurs conclusions à Ravot :
- Cet homme a été écorché vif, cela, c’est certain, et cependant, l’impression première est qu’il ne semble pas avoir souffert : les muscles sont détendus, et, bizarrement, la rigidité cadavérique n’est pas intervenue… Il ne présente pas les terribles contractures que l’on pourrait s’attendre à rencontrer sur un corps aussi abominablement supplicié. Il n’y a pas eu de « sidération », pour employer le terme technique qui constate la tétanisation qui peut survenir lors d’une décapitation où d’un foudroiement par exemple, d’un choc en tout cas.[1]
- C’est impossible, voyons, proteste Eusèbe qui, soixante ans plus tard, se souvient encore de
la Gestapo, même si lui-même a eu la chance d’y échapper.
- Tant que l’autopsie et les analyses, toxicologiques en particulier, n’auront rien confirmé, il est bien sûr difficile d’être totalement affirmatif, mais je suis presque certaine, et Milou est de mon avis, que la mort n’a pas suivi l’écorchement ou du moins qu’il a survécu assez longtemps… Par ailleurs, nous n’avons pas retrouvé sa peau. L’assassin, ou les assassins, parce qu’ils devaient être plusieurs, l’ont très soigneusement découpée autour du cou, en évitant de toucher aux vaisseaux sous-jacents, ce qui dénote un bonne compétence chirurgicale, fendue dans le dos tout au long de l’échine, puis sur l’arrière des bras et des jambes, au-dessus des poignets et des chevilles où sont nouées les cordes de suspension, et ils lui ont ôtée, comme une couverture, en découpant soigneusement les points d’adhérence. Il était bien vivant et l’est resté un bon moment après cette opération… Il ne s’est pas débattu, ce qui tendrait à confirmer qu’il était drogué… Il a paradoxalement peu saigné… Il aurait dû y avoir une hémorragie importante, mais non.

- C’est très étrange, ajoute le légiste… Cela me rappelle certains supplices chinois, en beaucoup moins brutal toutefois…
- Moins brutal ! ne peut s’empêcher de s’exclamer Victor.
- Oui, au début du siècle dernier encore, les Chinois découpaient en morceaux certains condamnés de droit commun et s’arrangeaient pour que cela dure. Ils droguaient les victimes avec de l’opium, et suivaient un protocole assez précis. Mais ils enlevaient de gros morceaux de chair et finissaient par un démembrement en règle. Ils appelaient cela le supplice des Cent Morceaux… Cela se pratiquait en place publique et le spectacle se voulait exemplaire. C’est pourquoi il devait durer. Ici… C’est plus subtil… Et le plus étrange, c’est que je ne sais pas vraiment de quoi il est mort… L’écorchement l’aurait certainement tué assez rapidement, mais, encore une fois, il ne semble pas avoir souffert et n’a pas perdu tout le sang qu’il aurait dû, compte tenu de l’immensité de la blessure… Il y a très peu de sang sur le sol. En revanche, de la lymphe, ce qui était à prévoir, et peut-être, à terre, des traces de sperme… à confirmer par les prélèvements. Et l’on a voulu qu’il assiste à son propre supplice : ses paupières ont été proprement découpées. Je dirais que toute l’opération, a été pratiquée à l’aide d’un bistouri électrique pour éviter tout saignement, et que ses yeux ont été lubrifiés, peut-être à la glycérine, ce qui en a préservé l’éclat et lui a sans doute permis de continuer à voir sans la lubrification naturelle des larmes qui, faute de paupières, ont coulé sur ses joues, comme vous en voyez la trace. Mais nous attendrons la vérification de notre amie chimiste…

- Il est sans aucun doute mort cette nuit, observe le commissaire Ravot. Pouvez-vous préciser vers quelle heure ?

  Derrière les experts, les techniciens s’affairent à décrocher le corps… Un brancard est amené, les cordes sont tranchées près des chevilles puis des poignets. Le corps, soutenu par deux hommes au teint verdâtre qui se demandent pourquoi ils ont choisi ce métier, s’effondre lentement, mollement semble-t-il. Il est disposé tant bien que mal sur une civière et emmené, recouvert d’un drap.

- C’est encore l’une des étrangetés que j’ai relevées : vous voyez, il est à peine rigide… Et cependant, sa température est égale à celle de la salle : il y fait 20°, et sa température rectale est de 20°. Vous me dites qu’il est mort cette nuit… Sa température devrait être supérieure à 25°… Je serai pour l’instant incapable de vous donner l’heure du décès.

- Mettez-moi de côté les cordes et ce petit pipeau qu’il porte au cou, intervient le physicien… Et éteignez-moi ce fichu projecteur !

L’un des policiers présents trouve la prise et la débranche… Soupir de soulagement lorsque la lumière brutale est interrompue. Par contraste, la salle semble maintenant plongée dans une sorte de pénombre où se dresse le miroir vide.