logo

LA MORT D’HILARION JOVIAL DE SAINTE FOUILLOUSE / P3C1E22

P3C1E22 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 22)

  N°167 / LA MORT D’HILARION JOVIAL DE SAINTE FOUILLOUSE / P3C1E22

 
C’est l’histoire où le Conseiller en matière d’économie électorale est massacré par l’Amazone qu’il pensait avoir séduite.
 
Vendredi 10 juin
18 heures
C’est tout naturel

  Après cette « cérémonie » de la Nouvelle Réna (P3C1E20) et la mort du Maire que le Conseiller en matière d’économie électorale a assassiné sans s’en rendre compte (P3C1E21)

 
Merry repousse le cadavre, qui roule de côté, jette un regard rapide à Edgar Maupuis qui maintient en retrait Hilarion-Jovial écumant, bandant comme étalon, et lui reprend des mains la batte souillée de sang. Puis il tend à Merry un objet imprécis. Elle saisit aux épaules Hilarion-Jovial éperdu, le retourne contre elle, et l’entraîne à terre…

 
La fille est une experte et en très peu de temps, il s’effondre à son tour, vidé, épuisé, inconscient.
 

Vite, elle le repousse et extrait d’elle-même la « chaussette », ce discret préservatif féminin que lui avait tendu Maupuis et qu’elle avait mis en place pour recueillir le sperme de son partenaire. Elle le tend à Edgar. 

  Et puis elle s’empresse auprès de Varochaix qui attend, les yeux vagues et la bite dressée, et elle l’épuise aussi, vite fait, avec trois coups de reins. Et Varochaix, KO lapin, s’écroule et ronfle.

 
Debout entre les trois corps inconscients, les deux complices s’affairent auprès du cadavre du maire. 

  Edgar pose par terre la « chaussette » gluante qu’il a soigneusement nouée. Le corps est enfermé avec la batte enveloppée d’un film protecteur et la chaussette, dans une housse de plastique noir.
 
Puis ils ramassent dans un petit sachet les restes d’os, de sang et de cervelle qui souillent encore le sol. 

  Tout cela sans un mot, avec des gestes rapides, calmes, efficaces.
  Une porte est ouverte, discrète, au fond de la Grande Salle silencieuse. Elle donne dans un hangar où stationne une fourgonnette anonyme de couleur neutre. Au volant, une Amazone.

 Merry, qui n’est autre que l’autre Amazone, débarquée hier à Biarritz de

la Flèche d’Argent, en même temps qu’Arthur, a remis sa tunique et elle aide Edgar Maupuis à charger les « colis ». Il y ajoute les vêtements du maire, repris dans son vestiaire. Et la camionnette s’en va.

  La porte se referme et il revient auprès d’Hilarion-Jovial et de Varochaix, toujours inconscients.

  Inutile de laver les traces qui restent encore, la pénombre suffit à les faire disparaître. Un lavage sérieux sera fait par la suite.

 
Hilarion-Jovial grogne un peu, s’agite, s’ébroue… Il doit se faire tard. Ma femme m’attend…

  A ses côtés, Edgar Maupuis, souriant :
- Eh bien mon cher, vous vous êtes éclaté comme une bête !
 
Hilarion-Jovial, encore étourdi, se redresse :
- Prendrai bien une ptite saucisse, moi !
  Maupuis rit aux éclats :
- Venez, les autres sont déjà repartis, mais vous vous êtes endormi sur Merry…
- Alors je lui ai pris
la Merry, à ce porc ?
- Cher ami, nous sommes ici entre Initiés, il n’y a que partage…
- N’empêche… Bien content, tiens… Et lui, là ? Le Varochaix ?
- Il ne va pas tarder à s’éveiller, il s’est montré très actif, lui aussi…
- Mais c’est moi qui ai eu la Merry… Tralalère… Bon… P’tite saucisse alors, hein ? Pour fêter ça !
- Et comment !

  Lorsqu’il sort de la Nouvelle Réna, Hilarion-Jovial a l’habitude de passer à l’hôtel Marengro. Il y entre par-derrière, où une porte discrète dans un garage discret au fond d’une cour discrète conduit à la chambre confortable qui lui est discrètement réservée. Privilège du propriétaire, quoi, c’est vrai, à la fin ! Au départ, il l’avait prévue pour y retrouver une petite amie qu’il pensait peut-être possible un jour d’imaginer séduire, malgré la surveillance implacable de son épouse (qui tient à sa Vertu, liée à sa Carrière) et de sa sœur (qui tient à son Prestige en plus de sa Carrière). Mais d’une part,

la Nouvelle Réna suffit maintenant à libérer sa libido des pulsions primitives qu’elle peut subir de la part de son cerveau reptilien (pulsions qui lui auraient tout au plus permis de rattraper une tortue à la course, tant elles se montrent raisonnables, Hilarion-Jovial n’a rien d’un frénétique) et d’autre part, le soin de sa Carrière lui laisse trop peu de loisir pour se lancer dans d’aussi futiles occupations. La chambre (in petto, il l’appelle sa « garçonnière », le coquin !) ne sert donc que rarement, et uniquement pour un petit break de sieste volé à son agenda quand il déborde par trop. Elle se trouve cependant dotée des tout derniers perfectionnements balnéo-sanitaires et masso-bullo-frottatoires, avec des jets vibrants dans tous les sens et une baignoire multiplace à technologie variable pilotée par un processeur échevelé que lui envie

la NASA. Elle pourrait survivre trois ans sur Mars avec un seul panneau solaire et en ramener des échantillons de qualité orgasmique, lui a assuré le constructeur. Elle lui a été fournie sur les conseils éclairés de Le Vacher, le conseiller financier préféré de sa sœur Ordegale-Junie (qui est de bon conseil, et s’entoure elle-même d’un auguste aréopage) (qu’elle peut renier si le besoin s’en fait sentir en le chargeant de ses propres erreurs : c’est cela l’esprit politique, non ?).

  Bref, Hilarion-Jovial utilise surtout Sa chambre pour Se rafraîchir.
  C’est donc tout naturellement qu’il s’y rend, à l’issue de ce qu’il ressent comme l’un des meilleurs « coups » de son existence : « Vous vous êtes éclaté comme une bête » lui a bien dit Edgar Maupuis, manifestement impressionné, mais si, mais si… D’ailleurs, il l’avait signalé à Daniel Forpris, qu’il disposait de ce pied-à-terre discret, pour le cas où… En cas de besoin… Service pour service… Sait-on jamais… Entre nous, bien sûr…

 
Hilarion-Jovial se dirige vers la porte fermée du garage privé, à l’arrière du bâtiment, au fond de la cour discrète, et découvre avec mauvaise humeur une fourgonnette anonyme de couleur neutre et de forme banale qui s’y trouve garée juste devant.

  Il pourrait passer par la réception, bien sûr, et gagner sa chambre par un passage discret ménagé au fond de son bureau officiel. Il suffirait de contourner le bâtiment. Mais Hilarion-Jovial n’éprouve aucune envie de discuter avec quelque membre que ce soit du petit personnel, et encore moins de se faire remarquer ! C’est vrai qu’il a l’impression (trompeuse sans doute) (effet de cet obscur sentiment de culpabilité lié à la conscience honteuse de l’Adultère contre la tentation duquel sa maman le met si souvent en garde) (eh merde, s’exonère-t-il) de sentir le foutre.

 
Il sort donc de sa voiture pour aller dire son fait à l’impudent imbécile qui s’est ainsi arrogé le droit de le gêner dans l’exercice sacré de son droit de propriété le plus élémentaire (car, bien sûr, Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse possède chevillé au corps cet Instinct de Propriété qui se trouve à la base des grands destins et du monde qui gagne. Il proclame que les pays primitifs qui n’ont pas de Structure de Propriété se trouvent de ce fait condamnés à mourir de faim, ce qui favorise une mortalité infantile indispensable au sain équilibre économique d’une population par ailleurs proliférante en ces mêmes pays. Bien fait.).

  Personne.

 
Il élargit donc le cercle de ses recherches jusqu’à l’entrée de la courette au fond de laquelle se trouve la porte de son garage personnel, porte stupidement obstruée par une fourgonnette anonyme de couleur neutre et de forme banale devant laquelle bute sa propre automobile, ainsi qu’il l’a observé.

  Personne.

 
Hilarion-Jovial s’avance de quelques pas sur le chemin où s’ouvre cette courette au fond de laquelle, etc… 

  Il est plus de sept heures, et il remarque que la séance, commencée à cinq heures, a été plus longue que de coutume. Comme une bête ! Il a un petit rire satisfait, faraud, qui compense quelque peu sa contrariété. 

 
L’endroit d’habitude est désert… Mais cette silhouette là-bas ? On dirait… Merry ? Hilarion-Jovial, ébloui, lève un bras pour faire signe, pensant du coup, en un éclair qu’il a si bien assuré qu’elle est venue le rejoindre : bouleversée, elle a dû supplier Edgar Maupuis de lui donner son adresse. L’en peut plus, la sââââlope (là, il se laisse aller) ! Du coup, il tend les bras vers elle :
- Merry !

  La flèche, tirée dans son dos par l’autre Amazone, l’a touché au creux des rognons, à la jointure de deux spondyles, et lui a sectionné la moelle épinière.

 
Il n’a pas compris cette douleur fulgurante, ni la disparition de ses jambes qui se sont effacées sous son poids, ni son effondrement de marionnette dont on a coupé les fils. 

  Il s’est tant bien que mal redressé sur les mains, repoussé en arrière, pour appeler Merry, demander du secours, elle est là, devant lui, à cinquante pas tout au plus, c’est une faiblesse, elle va le secourir… Il a mal, mais il lutte contre cette ombre rouge qui monte au fond de lui… Il redresse la tête, la voit bander un arc, crie encore :
- Merry !…

  
 Et puis il pense :
- … merde, ma Carrière…
 

CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

P3C1E43 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 43)

 
N°188 / CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot reçoit la plainte de Le Vacher Arsène, Conseiller en Matière de Finance, qui se juge trahi par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, en sa mort.

 
Lundi 13 juin
19 heures
Chez Mado (suite)

 
(Le début est en P3C1E43).

  - Monsieur le commissaire ? Je souhaiterais me plaindre, manifester ma contrariété…

 
Ravot lève les yeux sur le nouvel arrivant qu’il n’a pas entendu venir. 

  Il pensait à Lepif, qui doit interroger la famille d’Hilarion-Jovial.
 
Bon courage. 

  Et en levant les yeux, il découvre un étrange personnage, qui le regarde avec un très curieux mélange de morgue hautaine, de certitude absolue et de crainte nerveuse, au travers de bésicles hérités d’un autre siècle et sans doute d’un brocanteur onéreux qui a dû bien rigoler en les fourguant au bonhomme. Le geste hautain qu’implique leur maintien tend les fanons de son cou rougeaud agités comme fraise de dindon au vent menu de ses paroles sèches. Veste, gilet et chaîne de montre tout comme les souliers soigneusement cirés où casse le pli du fendard : on est soigné sur soi…

 
- Le Vacher. Arsène Le Vacher, Conseiller en Matière de Finance… Monsieur le commissaire (le Commissaire, pardon), j’ai demandé à vous rencontrer en vos bureaux où il m’a été dit que j’aurai quelque fortune à vous trouver en ces lieux (regard qui montre que l’on dissimule une appréciation pour le moins mesurée pour le lieu en question) où vous auriez vos usages…
- J’ai, Monsieur, j’ai…
- Me permettrez-vous ? (du binocle, il désigne une chaise)…
- Faites, Monsieur, faites…
- Bien (il semble gêné, assis d’une fesse au bord de la chaise très ordinaire du type standard de celles dont Mado a banalement garni son estaminet)… Pittoresque, n’est-ce pas (il balaie les lieux d’un geste prolongé par l’inévitable binocle) ?

  Mado s’est approchée :
- Et pour Monsieur, ce sera (elle regarde Ravot comme pour s’excuser de n’avoir pu intercepter l’individu) ?
- Oui, oui… Un Fernet Branca, je vous prie…
- Un Fernet Branca, répète-t-elle, en loufiate avertie qui sait quelle purge employer les lendemains de cuite pour garantir sa basse-cour des renards sournois toujours prêts à jaillir de leur terrier nauséeux, et elle s’esbigne vers son rade pour concocter l’horreur.

 
- Eh bien, Monsieur le Vacher ? Au fait, je vous prie, au fait…

  Mado vient poser devant l’individu un verre dont le fond épais est destiné à limiter la quantité de contenu par l’ampleur du contenant : c’est la dose qui fait le poison, paraît-il. 

 
Elle se retire. 

  Ce qu’attend ostensiblement Le Vacher qui la toise au travers de ses bésicles.
 

- Charmante personne, n’est-ce pas ? Un peu frustre sans doute, manque de conversation, mais…
- Oh, ne vous y fiez pas, ne peut retenir Ravot, il est docteur en droit de formation et bistrotière par vocation…
- Que diable… se reprend Le Vacher qui semble du coup reculer sur sa chaise, comme s’il craignait de se trouver démasqué…
- Bref, Monsieur, bref, s’il vous plaît…
- Oui, bien sûr… 

  Il soupire et se tourne face à Ravot :
- A qui se fier, n’est-ce pas, Monsieur le Commissaire ? C’est un peu ce pourquoi j’ai souhaité vous rencontrer es fonctions…
- Ès… On dit ès fonctions. « Es » sans accent est le symbole chimique de l’einsteinium…
- Vous en êtes certain ?
- J’en suis certain, la petite Amélie me l’a confirmé hier encore…
- Mais les allégations de la petite Amélie…
- Elle est officier de police et s’exprimait ès fonctions…
- En ce cas, je m’incline devant l’Autorité de la fonction, qui prime la personne, la sous-tend et la transcende…
 
- Au fait, Monsieur, au fait…
- Pardonnez-moi, mais c’est vous-même qui soulevâtes ce point d’orthographe… D’un grand intérêt, je le reconnais… Encore que légèrement polémique… 

  Ravot manifeste une ombre d’impatience : Tsss…

 
- Oui. Bon. Voyez-vous, Monsieur le Commissaire, je me trouvais en affaire avec un Monsieur que vous devez connaître, puisqu’il s’agit de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui est mort…
- Toutes mes condoléances…
- Ah, mais non ! Si dol il y a, j’en suis victime ! Et je n’aurai point l’audace de vous demander de me condoléancer, ce qui serait abuser, mais bien plutôt de m’aider à en obtenir réparation ! En deux mots : je suis trahi !!!
- Pardon ?
- Positivement trahi ! Comment ! Voilà un Monsieur, et avec lui sa famille, dont le patronyme semblait garantir le sérieux, n’est-ce pas, ne sommes-nous conjointement particulaires, un Monsieur, donc, qui a fait appel à mes Conseils éclairés pour réaliser quelques opérations financières ou immobilières. Bon. Jusque là, rien que de très normal, puisque je suis Conseiller en Matière de Finance. Mais ce Monsieur, appuyé par sa sœur, qui se dit elle-même de si bon conseil (je vous demande un peu), et qui, quoique mariée à un certain Lebièvre (en un seul mot), a tenu à conserver son nom de famille originel, sans doute plus… particulaire que celui de son pauvre époux dont nous ne parlerons pas, ce Monsieur, donc, m’incite à participer à l’érection, si j’ose dire, d’un hôtel. Tout à fait respectable, l’hôtel, il va de soi. Il disposait à cette fin de fonds issus d’une opération immobilière qui cette fois concernait un lotissement que sa position lui avait permis de faire construire, ce en quoi je l’avais quelque peu conseillé préalablement, et il avait su se faire épauler par un autre de ses amis, excellent cuisinier, brillant professionnel de l’hôtellerie, pour l’aspect technique de la chose, les plans, les normes, les cuisines, la marche en avant, l’ache à CCP, et tout cela. Très beau concept, professionnalisme total. Je suis même allé jusqu’à y engager quelques menus picaillons, trois fois rien, par sympathie. La construction achevée, et sur mes Conseils, toujours, mais il faut bien dire qu’il en avait lui-même et dès le début prévu la nécessité, il se débarrasse du cuisinier initial, qui lui aurait coûté trop cher, pour un autre moins onéreux. Il avait bien sûr pris la précaution de ne signer aucun engagement écrit à cet ami qui avait effectué ce travail dans la perspective de diriger l’établissement, ainsi que de Sainte Fouillouse l’avait habilement laissé sous-entendre. Tout juste lui avait-il donc avancé des promesses verbales, de l’amitié, quelques flatteries bien placées, trois fois rien… Rien que de bonne gestion, n’est-ce pas, pourquoi payer 10 ce qu’on peut payer 5 ? Bref, un parfait gestionnaire. Je me réjouissais d’avoir ainsi gîté quelques piécettes. Tout cela pour vous dire quel tableau m’était présenté.
- Mais il est mort, et je ne vois pas…
- Mais justement ! Hic jacet lepus[1], comme dit le latiniste ! C’est de là que jaillissent les puces ! Il m’a trahi ! Doublement trahi, même… 

  Le Vacher trempe les lèvres dans son verre et relève la tête avec une grimace :
- Il n’est pas à 23°, comme il est préconisé dans le numéro 12 de la revue Gaule et Mignon qui me fait référence, ainsi que je l’ai trouvé confirmé sur un site Internet gratuit dont je vous confierai le nom si vous insistez. Je dois avouer (il décrit un geste circulaire du lorgnon) qu’au cours de fréquentes insomnies, où je mâchouille mes préoccupations, il m’arrive parfois d’explorer les ressources - gratuites - de la « Toile »…

 
Il lève le nez avec un sourire de connivence et un mouvement des caroncules…

  Puis il reprend, tandis que Ravot baille discrètement :
- Doublement ! Tout d’abord, il ne m’avait pas avoué ses tendances… douteuses. Dont je ne me suis pas méfié, quoiqu’il ait parlé de « l’érection » d’un hôtel… Or, on l’aurait retrouvé dans une position… équivoque… dans la compagnie… douteuse… d’un cadavre… masculin… dénudé (Ravot sursaute : comment sait-il cela ?) qui serait celui d’un autre édile ! Tous pourris comme dirait Jean-Marie… Peu importe… Je le sais, c’est sa sœur, Ordegale-Junie, qui me l’a dit. Avant de le nier, selon son habitude : elle se dit de bon conseil, mais elle ne peut s’empêcher de mentir, ça lui est consubstantiel. Elle appelle cela de la stratégie. Bref. Or, je ne me serais pas engagé, financièrement, s’entend, avec un partenaire… douteux ! Ergo[2], il m’a trompé !
- Mais…
- Attendez… Pour vous dire ma confiance : j’étais allé jusqu’à accepter qu’il engage un immigré en cuisine, s’il restait discret. Pour peler patates. Un crouille qui sache se tenir… Il avait insisté, pour afficher une certaine largesse d’idées… On peut toujours soupçonner des mœurs… chez ces gens… Si, si, je vous assure, je l’ai observé souvent… Mais que lui-même en fût ! Et avec de telles gens… Parce que, hein, que serait-il sans mes Conseils en Finance avisés ? Qu’aurait-il pu réaliser ? Ce n’est pas tellement pour l’argent, n’est-ce pas, j’ai les moyens (geste rond du binocle) et cette petite perte, qui n’en sera d’ailleurs peut-être pas une, ne me gène pas beaucoup, mais c’est une trahison, pour, pardon, contre le principe, le Principe !!! Et n’apprenai-je pas, plus outre encore, que le voilà maqué avec cet immonde PPN qui nous bradera à l’étranger, ce qui expliquait son insistance à embaucher ce peleur de patates maghrébin… et que de ce fait je serais devenu infréquentable ? In-fré-quen-table !!! C’est sa sœur, encore une fois, qui me l’a dit, il n’a pas osé me le dire lui-même !!! Moi qui suis Membre Fondateur de leur projet ! Fondateur !!! Ils ne seraient rien sans moi ! Rien !!! Ah, Monsieur le Commissaire, «Res est perniciosa labor [3] », comme dit le latiniste : Régner est un travail épuisant…
- Mais, il est mort…
- Justement ! Elle m’a demandé de ne pas assister aux obsèques !!! Qu’en fous-je, objectivement parlant ? Rien ! Mais sur le Principe !! Il m’a trahi !!! Je suis allé m’informer de ces obsèques ostracisantes à la Mairie, où je suis tombé sur une sorte de… machin qui ne parle même pas français et qui se prétend le Maire, alors que je le croyais mort, et qui m’interpelle en langue étrangère ! Dans une Mairie ! Une Mairie française !! J’ai fui, Monsieur le Commissaire, fui. Moi qui n’ai jamais reculé devant ma femme, cette conne ! Concevez-vous toute l’énormité des choses ? J’ai donc décidé de porter plainte, Monsieur le Commissaire. Pour abus de confiance, inféodation douteuse, manque de sérieux politique, escroquerie mentale, turpide turlupinade ! Je dis bien : Escroquerie, Monsieur le Commissaire ! Trahison ontologique ! Ontologique !! Canonique !!! Catholique !!! Apostolique !!! Je l’écrirai à Monseigneur Zeeman, qui est de mes relations !!!

  Le Vacher s’est soulevé de son siège, peu à peu, porté comme par cric au cul, tiré vers le haut par son lorgnon brandi, gonflé de rage, de haine pure et de peur bestiale, de la peur bombastique[4] du petit bonhomme qui se retrouve tout seul dans le noir, rejeté par son papa et qui en fait grosse colère…

  Et puis il se rassied, encore tremblant des fanons, pose ses lorgnons sur son nez et de l’autre main se jette le reste du Fernet-Branca derrière la cravate. Imprudence qui le plonge dans un accès de toux dont il ressort, larmes aux yeux, fanons et menton tremblants :
- Pardonnez mon émotion, Monsieur le Commissaire, mais avoir été ainsi trahi par qui vous croyiez un ami, c’est très dur…
 
Il s’essuie les yeux du coin d’un mouchoir finement brodé au petit fil d’une allégorie de la Culture aux seins nus tirant le char de l’Agriculture aux pieds boueux disposée de telle sorte que la morve y figurât inévitablement la boue agricole. Une Œuvre…

  Puis il reprend, après un ultime reniflement qui clôt la faiblesse de l’émotion entr’aperçue :
- Ma plainte ?
- Passez demain matin 8 heures au commissariat, l’inspecteur Pélot l’enregistrera.
- Merci, Monsieur le Commissaire, merci. Je savais pouvoir compter sur les Autorités de Mon Pays.

  Il se lève, se redresse, tire sur les pans de sa veste pour lui rendre sa forme, tortille du cul pour rendre du pli à son pantalon tout en remettant en place ses génitoires, se dirige vers Mado, semble hésiter, extrait, avec des petits gestes nerveux, un carnet couvert de cuir marron de sa poche de gousset, chausse son nez de ses bésicles, feuillette les pages d’un doigt préalablement humecté du bout de la langue, lève le majeur de la main droite, et déclame, le nez dans le calepin et en ouvrant les guillemets :

- « Iustius egregiis vini potoribus ullum
In terris hominum non reor esse genus[5]»,
comme dit Caton l’Ancien, car, étant catholique, je suis aussi catonique. Ce que je traduirais, non point à votre docte intention, mais à celle du commissaire, par :
« Le juste mêle l’ail, le potiron et le vin,
Sur terre, l’homme ne doit pas s’encombrer des choses ».

 
Puis il range calepin et bésicles, les fanons tremblants d’émotion mal contenue, et salue Mado d’une inclinaison de la tête et du buste :
- Mes hommages, Docteur…

  Puis il sort, d’une démarche noble.

 
Ravot soupire…

  Le téléphone pleure en un mélo gluant…

 
La déprime…

  C’est de pire en pire…
 
- Commissaire !!! 

  Mado le secoue : il vient de s’endormir sur place. L’effet Le Vacher sans doute… 

 
- Oui, Mado ?
- Eusèbe Malfort au téléphone… 

  Elle lui tend le combiné, c’est quand même bien pratique ces systèmes sans fils…
 
- Oui, Eusèbe… Demain matin ? Joindre Lepif et sa copine, Mais elle est dans son labo, à Pau… Oui… Oui, bien sûr… Je crois avoir compris que Varochaix a annexé la mairie, en effet… Bon. Je tente de les joindre…
- Je vous sers le mironton, faut vous soutenir !
- Merci, Mado, mais laisse-moi le téléphone…

  Il essaie d’appeler le commissariat, non Lepif n’est pas là, ni bien sûr l’inspecteur Amélie Fouad… Les numéros… Voilà, je note… 

 
Mado apporte le premier plat : salade de museau vinaigrette, avec un verre de Sancerre. Pourquoi du Sancerre ? Pourquoi pas du Sancerre ? Evidemment, vu comme ça : sers, Mado, sers le Sancerre…

  - Allo, Lepif ? Oui, c’est moi… Non, tu prendras des congés quand on aura fini. Quoi ? Fatigué ? Kékséksa ? Chez Hilarion-Jovial ? Tu me raconteras. Non, pas de nouvelles de Pélot… Tu peux joindre Amélie ? Pas « Rejoindre », joindre… Oui. Tu l’appelles, rendez-vous demain matin 8 heures à la Lanterne du Fort. Pas d’excuses. Important. Synthèse et tout. N’en parle pas autour de toi. Y’a personne ? Ta vie est un désert ? Je te persécute ? Eh bien en attendant, tu obéis. C’est ça… Je t’emmerde.

  Il raccroche en souriant : ah, ces Jeunes…
 


[1] Ci-gît le lièvre, comme dit Queneau dans (pardon, in) Le Vol d’Icare, au chapitre LII. Mais Le Vacher fréquente plus assidûment les Pages Roses. Le Vacher traduit très approximativement et de mémoire.

[2] Donc… (Pages Roses).

[3] « Le travail est une chose funeste » Grobianus I, 6 (Amis du moindre effort).

[4] Je l’aime bien celui-là, merci Queneau. C’est un style de musique psycho-acoustique qui a un caractère d’enflure et de redondance.

[5] « Je ne pense pas qu’il y ait sur terre une race d’hommes plus juste que celle des ivrognes », Grobianus I,7 (Gâcher une soirée en 15 leçons). Le Vacher s’est trompé de page.

LA MÉTHODE À 6000 / P3C2E9

P3C2E9 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 9)

 
N°198 / LA MÉTHODE À 6000 / P3C2E9

 
C’est l’histoire où les de Sainte Fouillouse survivants s’agitent bizarrement et reparlent de la Méthode à 6000. Et où Amaïa envoie Arthur au lit. 

 
Mercredi 15 juin
11 heures
Bureau N°1

  (Voir un rappel de la Méthode à 6000 dans l’article consacré à Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse : lien)

 
Tout ça nous mène à onze heures, et à l’arrivée de Ravot accompagné de Lepif. 

  Qui tombe en arrêt devant Nouye.
 
Lui non plus ne se fait pas à sa nudité, mais, plus jeune, il le manifeste autrement que son patron : regards détournés et période d’adaptation un peu plus longue. 

  Il ne tire pas la langue, mais c’est tout juste. 

 
Quand Amélie est là, avec son regard étonnant (« Comme-Les-Vagues-L’Hiver », disent les Goums), sa présence occulte la balayette[1] celle de toute autre et rend le fait sinon indifférent, du moins indistinct. 

  Mais là…
 
Nouye est toute seule dans sa situation devant le groupe vêtu, et forcément, ça se remarque qu’elle est très bien foutue pour une Goum, pas massive, pas trapue, pas mamelue, pas fessue, juste ce qu’il faut, quoi…

Juste, et bien !

  - Alors Lepif, on a fini de baver, le secoue Ravot, vous tournez limace, mon garçon, rentrez la langue…

  Lepif rougit, ce qui fait rire tout le monde, rougir plus fort l’inspecteur, et se poser des questions au météorologue qui vient de revenir de sa douche, en grand uniforme d’officier de la Kriegsmarine, la barbe taillée d’équerre, et qui n’y comprend rien. 

  Surtout lorsque, impassible, Nouye déclare froidement que s’il le souhaite, Lepif pourra participer à une prochaine cérémonie d’amour pour s’accoupler à elle, mais qu’il faudra attendre que les résultats des essais d’hybridation soient avérés, parce que jusqu’ici les résultats sont restés négatifs…

- Ou qu’il mette une capote, enchaîne fort sérieusement Rébéquée, faudrait pas qu’il devienne papa Boule…

  Ce qui, de nouveau, fait rire tout le monde, sauf Nouye, insensible à l’humour et qui, en bonne Goum, ne comprend pas que l’on puisse désirer s’accoupler dans un but purement ludique. 

 
Et sauf Lepif, dont la gène est totale. 

  Quant au météorologue, il nage dans une forêt de points d’interrogation, perdu dans un brouillard de force 10.

  Ravot relance son adjoint, pour le sortir de l’embarras dans lequel il l’a plongé (ce qui manifeste une belle hypocrisie de sa part, hypocrisie que Lepif lui reprochera entre quat’zieux à la première occasion, il se le promet), et l’inspecteur se reprend, avec un petit air gêné des plus délicieux :
- J’ai interrogé lundi après-midi la famille du Conseiller en matière d’économie électorale. Son épouse et sa sœur. Le commissaire avait préféré attendre un peu, par décence…
- L’annonce officielle a été faite par le juge lui-même, qui m’avait demandé de lui laisser ce soin, bien que cela relève de mes fonctions… Mais j’ai peu de goût pour ce genre de situations…
- On vous comprend volontiers, approuve Arthur.
- Donc, je n’y suis allé que lundi vers 18 heures, reprend Lepif…
- J’étais retenu au commissariat, précise Ravot, j’essayais de joindre le juge…
- … pour apprendre que Pélot était déjà passé et leur avait exposé ce qu’on a découvert. Mais Pélot a disparu. Aucune nouvelle. Et puis le juge à son tour est venu leur faire l’annonce officielle, donc. Pas content d’avoir été grillé par Pélot…
- Comment ont-ils réagi ? demande Arthur…
- Ont-elles… précise Lepif. Il y avait trois femmes. Une vieille mama effondrée, comme on peut naturellement s’y attendre, touchante, adorable, et puis une épouse et une sœur inquiètes. Le mari de la sœur était absent. Il paraît qu’il l’est souvent.
- Inquiètes ? demande encore Arthur…
- Inquiètes, confirme Lepif : la réputation, parce que Pélot leur avait décrit la scène de crime, parlé de la garçonnière et du cadavre nu du maire couvert de la peau de Luis… Et puis il s’est produit quelque chose d’autre… qui les a plongées dans le désespoir et la révolte : pendant que je les interrogeais sur les connaissances que le frère et mari pouvait entretenir à l’extérieur, est arrivé un courrier porté par l’une des deux tenancières du Tapas’Embal, le bar à tapas. Je ne sais pas ce que c’était, mais ça a eu l’air de les bouleverser, et elles m’ont proprement fichu à la porte. L’épouse m’a raccompagné, et j’entendais la sœur pousser des cris de rage « c’est pas possible ! C’est pas possible !! ». Et puis : « Je ne vois pas pourquoi je me gênerais si je peux gagner 6000 en plus ! », et la mama qui protestait en gémissant : « Oh, ma fille, oh, ma fille, pas toi, pas toi aussi, pas comme ton frère, pas comme ton père… ». Je n’en sais pas plus pour l’instant.
- Et pendant ce temps-là, reprend Ravot, moi, je recevais la visite d’un certain Le Vacher, qui m’a poursuivi jusque chez Mado. Un olibrius à face-à-main qui voulait porter plainte contre Hilarion-Jovial à qui il reproche de s’être fait tuer au lieu de le servir dans ses intérêts. Désespéré et furieux, le bonhomme : selon lui, le Conseiller en matière d’économie électorale aurait dû lui avouer qu’il était pédé, ainsi que l’auraient prouvé les constatations de la police. Or, Le Vacher avait engagé « des billes », comme il dit, dans l’hôtel Marengro qui appartenait à Hilarion-Jovial. Ce qui entraînait quelques risques pour sa propre réputation : pensez, un conseiller financier ! Personne ne voudrait croire qu’il ignorait le comportement pervers de son client ! Sa réputation se trouvait compromise… J’ai dû subir le délire de persécution de ce connard imbécile et paranoïaque…
Malgré tout j’en ai retenu quelque chose d’étonnant : il connaissait des détails confidentiels sur la mort des victimes. Ainsi que l’a dit Lepif, Pélot était passé par là, et il s’était montré très indiscret…
- Dans le même ordre d’idée, mes trois « clientes » ont été plus bouleversées par la visite de Begoña-Conception que par la mienne, remarque Lepif.
- Elles mangeaient des saucisses ? lui demande Arthur…
- Je n’en ai pas vu, mais je serais très surpris qu’elles fassent leurs courses elles-mêmes. Si elles restent à la maison, elles sont assez peu exposées… Elles se sont montrées indifférentes à la mort du frère ou de l’époux. Mais ce billet les a… Comment dire ? Electrisées. J’aurais bien aimé connaître son contenu…
- Vous ne croyez pas que vous vous attardez à des détails ? ronchonne Rébéquée en écrasant son accent de Québec…
- Pas forcément, la reprend Arthur… Je ne sais pas… C’est très en désordre tout ça et je ne parviens pas à m’y retrouver… Mais justement, un détail peut se révéler significatif…
- Et ce n’est pas tout, continue Lepif. Ce que j’ai raconté se passait avant-hier soir. En sortant de la réunion d’hier matin à la Lanterne, vers 11 heures, je suis retourné chez les de Sainte Fouillouse. Je n’ai trouvé que la mama, de plus en plus effondrée, et elle m’a raconté quelque chose d’incroyable : sa fille et sa bru sont revenues dans un curieux « état d’excitation » de l’hôtel où elles étaient allées « pour voir ». Je reprends ses termes. Elles lui ont vaguement parlé de « transmission de l’hôtel et du lotissement des 6000 », lui ont dit qu’elles attendaient des notaires parisiens, parlé de la volonté écrite d’Hilarion-Jovial, et le mari de la sœur (que je n’avais jamais vu jusqu’ici), un certain Lebièvre, m’a même glissé en confidence (mais il avait l’air d’être passablement surpris, pour ne pas dire démonté, mais plutôt agréablement m’a-t-il semblé) que « son épouse s’était montrée étrangement excitée, ce qui n’est pas dans ses habitudes », confirmant les déclarations de sa belle-mère dans un sens plus précis. J’ajoute avoir vu une boîte de petites saucisses sur la table de la cuisine. Toujours d’après le mari d’Ordegale-Junie, sa femme et celle d’Hilarion-Jovial seraient reparties, avec leurs gosses, que je n’ai jamais vus, vers 9 heures du matin, dans une grosse voiture noire, une Mercedes, avec un certain Gaston Brunières, notaire parisien, qui est venu les chercher.
- Gaston Brunières ? Ça me dit quelque chose, remarque Arthur.
- C’est l’un des deux « notaires » qui étaient présents à l’inauguration du bar à tapas, le soir de la mort de Luis. Nous avons démontré qu’il n’existait pas de notaire parisien de ce nom, rappelle Ravot. Et celui qui se faisait appeler comme cela avait disparu dans la nature.
- Mais alors…
- Je suis reparti vers 11 heures 30, poursuit Lepif, et j’ai rendu compte au commissaire…
- J’ai tout de suite lancé un avis de recherche pour la Mercedes, pour Brunières et pour les autres, poursuit Ravot. Et j’ai décidé d’aller voir moi-même de quoi il retournait, en accompagnant Lepif. La maison était vide. Plus de mama ni de mari. Personne. Les portes fermées mais pas verrouillées, pas de voisins, pas de témoins. Du coup, nous sommes allés voir ce qui se passait à l’hôtel Marengro. On y installait une nouvelle enseigne en forme de lyre. Et nous avons été reçus par Begoña-Conception elle-même qui s’est présentée comme étant la nouvelle directrice de l’établissement qui aurait été « repris » par la chaîne Tapas’Embal… Nous avons émis quelques doutes discrets et nous sommes faits proprement éjecter par une troupe de serveurs musclés et menaçants. Comme nous n’avions aucune raison de perquisitionner ni même d’investiguer dans l’immédiat, je leur ai dit que nous allions requérir tous les pouvoirs utiles auprès du juge d’instruction en charge des meurtres qui se sont déroulés dans les lieux…
- Ce qui n’a pas eu l’air de les déranger beaucoup, précise Lepif…
- A juste titre peut-être : je ne sais pas si le juge est de leur côté ou du nôtre… Je n’ai pas réussi à le joindre…
- Ils semblent bien sûrs d’eux, remarque Rébéquée…
- J’ai pu « traiter » à l’annihiline les agents les moins douteux du commissariat, et je leur ai très superficiellement exposé le problème auquel nous nous trouvons confrontés, en toute confidence, continue Ravot. J’en ai placé deux en faction chez Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et sa sœur. Jusqu’ici, personne n’est revenu. Dans vingt quatre heures je lancerai un avis de recherche. Mais je dois dire que tous les rouages administratifs semblent « gommer », comme on dit d’un moteur que patauge dans une graisse trop épaisse. Il faut que nous disposions très vite de moyens massifs de désintoxication…
- J’attends des camions de produits chimiques cet après-midi, enchaîne Rébéquée. Amélie et les autres membres de l’équipe de police scientifique, qu’elle a mis au courant après les avoir « traités » par précaution, se sont installés dans l’usine de fabrication de soupe. On a reconverti d’urgence les concentrateurs sous vide pour en faire des réacteurs chimiques, et d’après Amélie, en mélangeant d’une certaine manière du méthane (dont nous disposons en abondance), de l’ammoniaque et de l’hydrogène sulfuré qu’elle va fabriquer à partir de sulfure de fer et d’acide sulfurique, et en ajoutant quelques extraits d’algues, elle synthétisera de grandes quantités d’annihiline. En poudre, elle est très soluble et se prête à la confection d’aérosols et de solutions sublimables. La solution sera pulvérisée à partir de camions citernes dans les rues de la ville, à commencer par les abords des points sensibles où

la Nouvelle Réna est implantée, c’est-à-dire le C’est tout naturel, mais aussi le Tapas’Embal, puisqu’il fait partie de la même chaîne, et le Marengro. Et puis le centre ville, où notre ami Varochaix délire tranquillement en béarnais en vendant des tas de voitures à tout le monde, pratiquement de force, au milieu des chants régionaux. On devrait pouvoir commencer samedi ou dimanche au plus tard. A moins qu’on ne trouve un autre moyen d’ici-là.
- N’oublions pas que leur « attaque », dont nous ignorons tout, est prévue pour lundi. Et qu’il faut éviter de les inquiéter prématurément, remarque Arthur… Sans parler de ce qui va se passer aux Chonos… J’aimerais qu’on y voie un peu plus clair avant de…
  - Non, Arthur, le reprend Amaïa qui vient d’entrer dans le bureau suivie des porteurs de soupe. Non. Tu voudrais y voir plus clair, c’est vrai. Mais c’est parce que tu te trouves dans un état d’épuisement complet dont tu ne mesures pas toi-même la profondeur. Il faudrait que tu dises que « tu » voudrais que « tu » y voies plus clair et pas « qu’on » voudrait y voir plus clair. Tu es ton propre point faible. Que tu le veuilles ou non, que je le veuille ou non, tu es le plus fort, ici. Ce sont des hommes comme toi, des Goumyôs, et pas des Goums comme moi que nous combattons. Tu es donc mieux placé que nous, les Goums, pour les vaincre. Et de tous les Goumyôs, c’est toi qui es le plus habile. Ton épuisement nous dessert tous. Tu vas donc te reposer.
- Mais…
- Il n’y a pas de mais, elle a raison, appuie Béatrace. Tu ne t’es pas assez reposé après ta captivité… 
- Je t’ai préparé une potion de rêves. Elle te permettra de nettoyer ton esprit, mais tu dois en admettre l’idée et ne pas lutter pour rester debout contre vents et marées. Fais-moi confiance…
- Mais nous n’avons pas le temps, mon père va rentrer et il faudra décider…
- Nous déciderons avec lui, enchaîne Rébéquée.
- Mais…

Amaïa tend un petit flacon :
- Bois un bol de soupe avec nous. Tu sais que « Les morts aiment la soupe et la faim des vivants » et tu es déjà mort une fois, Arthur, lorsque le Grand Crabe t’a arraché au mauvais rêve dans lequel nos ennemis t’avaient enchaîné. Il faut donc que tu boives notre soupe de vie. Et puis tu prendras la potion de rêves et Béatrace t’emmènera dans la paix de son cœur et de son corps pour que tu dormes et que tu voies…
- Soit, admet Arthur en bougonnant… Mais quand même…

 Le geste d’Amaïa se fait insistant…

Arthur poursuit :
- Une dernière chose : Commissaire, il faut « récupérer » la mère de Finette de Sainte Fouillouse dans son petit bled des Ardennes et la faire venir ici. Discrètement…
- Ben voyons, grommelle à son tour Ravot… Et comment je fais pour organiser un enlèvement discret en Belgique ?
- Sais pas. Démerdez-vous. Moi il paraît que je dois dormir !
 



[1] Pour répondre à certaines questions oiseuses : on occulte toujours la balayette. Tout comme le durable est toujours de lapin. C’est un fait d’expérience qui ne se discute pas.

N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

P2C1E6 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 6)

 
N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

  C’est l’histoire où, chez Mado, Jo et Ted parlent de Luis, sans savoir, et où le Commissaire Ravot les invite à raconter la soirée de la veille.

Mardi 3 mai
9 heures
Chez Mado

 
- Alors vous m’avez fait des infidélités ?

- Mais non, Mado, simplement on a voulu voir ce que c’était…
- Je plaisante, Jo, je plaisante… J’étais invitée moi aussi par les sœurs espagnoles, mais, comme j’ai répondu, le commerce ça ne supporte pas d’infidélités… Je veux dire, de la part de la patronne vis-à-vis de ses clients. Eux, ils sont libres !
  - Sers-nous des cafés, on est un peu fatigués. Heureusement, on est d’après-midi… Et tu sais quoi ? (Jo a pris l’air mystérieux) La patronne venue pour l’ouverture, la grande patronne, quoi, tu sais ce que j’ai appris ? C’est elle, enfin, c’est son groupe qui a racheté Lartigo. C’est notre patronne, vieux (Ted approuve gravement du chef). Et tu sais quoi ? (il en bafouille presque d’enthousiasme) Eh bien c’était celle qui avait ouvert la boutique des Écolotrucs, près de la MJC, avec le Maire !!!
- Non ? Je croyais qu’elle avait disparu dans la nature ?
- Elle a peut-être disparu, mais elle s’est vachement recyclée, tu peux me croire ! Un 4×4 comme j’avais jamais vu, oui le gros BM, tu sais, vitres teintées, rallongé, avec chauffeur et tout, et des mecs hypersérieux qui la suivaient dans une Mercedes, et puis aussi une Rolls pour finir le cortège, mais celle-là, elle devait être vide parce que personne n’est descendu. Et sa tenue ! Claaasssss !!! Putain la gonzesse… Même le Maire qui était impressionné. Et le Conseiller, tu sais, Hilarion Machin, celui qui a pas l’air fini, attends, il se fait appeler « Conseiller en matière d’économie électorale », je te dis pas le melon… Paraîtrait qu’il est parent avec elle… Tu te souviens quand on l’avait rencontrée ici, on sortait du Club…

- Ouais, l’interrompt Ted, même qu’on s’était fait deux meufs dans le C15…
- Ouais, on n’était pas sérieux à l’époque, on était jeunes…
- Parce que t’es sérieux maintenant ? coupe Mado qui les écoute en souriant.
- Me charrie pas… On était trois potes, et Momo est parti de chez Lartigo pour bosser à Bordeaux, c’est plus pareil, tu sais bien.

  - Vous êtes sûrs que c’est la même ? insiste Mado.
- Ben oui, confirme Jo. J’ai bien reconnu ses cheveux et ses yeux…
- Eh… ses yeux… Ecoute l’autre !! Ses yeux !! Comme si c’était ses yeux que tu regardais… gouaille Fred qui n’avait pas non plus regardé que le bleu regard de la patronne.
- Tu sais quoi, on va demander à Luis. J’ai bien vu qu’il lui tournait autour au début, juste après les discours. Il m’en avait parlé : il voulait interviewer tous les pontes. Il m’a dit comme ça qu’il avait des tuyaux pour une affaire terrible…

 - Un sacré mec Luis…
- Ouais, il est balaise. Intelligent et tout… Mais nous, on n’est pas cons non plus, et il y a des trucs où on en sait plus que lui…
- Ah oui ? demande Ted ironique.
- Parfaitement Meeeuuusssieur. Parfaitement. Tiens, tu sais à qui étaient les terrains sur lesquels a été bâti le lotissement du pré des Six Mille ? Et l’hôtel Marengro qu’on a juste fini de construire ? Hein ? Tu le sais, toi ? Et tu crois qu’il le sait Luis ?
- Parce que toi tu le sais peut-être ? Et qu’est-ce qu’on en aurait à foutre ? Et qu’est-ce qu’il en aurait à foutre, Luis ?
- Tu en aurais à foutre que le terrain a décuplé sa valeur quand il est passé de terrain agricole en terrain constructible. Et que ça peut t’intéresser, puisque tu vas te marier avec Nicole et que vous allez faire bâtir. Et que si vous achetez un terrain du lotissement des Six Mille, c’est vous qui remplirez les poches du propriétaire. Qui est aussi celui qui a fait changer la qualification du terrain. Je n’en dis pas plus, Meeeuuusssieur…

Et Jo, sur ces fortes paroles, se détourne pour achever d’écraser Ted sous le mépris de son indifférence. C’est vrai, quoi, il est trop con aussi, ce Ted…
  Du coup, il voit, par la vitrine, les deux voitures et le fourgon de police s’arrêter devant le Matois.
- Eh, Ted, regarde…
Même Mado qui regarde :
- Tiens, ça fait beaucoup de mouvement ce matin : j’ai vu entrer le Boulet[1], et puis Monsieur Malfort, et puis ils sont ressortis, et maintenant la police… Même le commissaire Ravot…
- Qui ça, le gros ? On ne le voit jamais, remarque Ted.
- C’est parce que vous êtes des jeunes gens sérieux, ironise Mado qui les connaît par cœur depuis des années. Et que vous n’avez pas les mêmes horaires, il habite ici…

Mais ils ne l’ont pas écoutée, tout à leur surveillance des évènements :
- Et… Les élus maintenant… Le Maire et le Conseiller dont on parlait, enchaîne Jo.
- Ils se marquent à la culotte ! Le Maire arrive et l’autre le suit… Ah, ils rentrent dans la Mairie. Je pensais qu’ils étaient concurrents… Non, ils ne vont pas au Matois ces deux-là…
- T’as raison, un vrai Iznogoud, ce Conseiller. Il vise

la Mairie, la place doit être bonne. Concurrents, mais ils savent s’unir dans l’adversité !
- Moi, je ne fais pas de différence, je travaille avec tout le monde, conclut Mado.
- T’as raison, admet Jo. Tiens ressers-nous des cafés… Eh, Voilà le Boulet et Malfort qui reviennent ! Décidément…

  Le commissaire Ravot connaît Victor et Eusèbe, célébrités mondiales depuis deux ans, dont cependant il apprécie la discrétion. Victor lui a consacré un article lorsqu’il a été nommé au commissariat de Saint Tignous sur Nivette, il y a un an et demi, ce qui leur a donné l’occasion de discuter un peu.  Et le commissaire Ravot sait, et le dernier fax qu’il a reçu de l’Elysée en serait la preuve si besoin en était, qu’aussi bien Victor qu’Eusèbe pourraient prétendre à des honneurs mondiaux. Il sait qu’ils les ont déclinés pour se consacrer à leurs tâches respectives : Eusèbe Malfort rédige ses mémoires, Victor Bourriqué dirige la Lanterne ; il sait aussi qu’Arthur Malfort, fils d’Eusèbe et autre héros de l’histoire, travaille pour les Nations Unies et sillonne le monde pour tenter de sauver les stocks de nourriture que les terroristes qui ont détraqué le climat avaient camouflés un peu partout. Il sait qu’il se passe des choses bizarres à

La Marée aux Ports, et que le site a conservé des privilèges d’extraterritorialité qui auraient dû disparaître après la chute des Écolocroques. Il le sait, mais il en ignore les raisons, et il n’y peut rien. Et le Boulet (tout le monde l’appelle comme ça, avec une sorte de tendresse familière chargée d’un respect certain, mais personne ne sait pourquoi[2]), le Boulet lui a dit qu’il en était de même pour tous les sites que ces fameux Écolocroques avaient occupés. D’ailleurs, la redistribution des vivres passe par là, via une usine souterraine qu’il aurait bien aimé visiter. Mais dont l’accès est interdit. Sauf à quelques représentants des Nations Unies, à quelques scientifiques, et à quelques historiens triés sur le volet. Qui ont promis de se taire ! C’est tout ce qu’ils répondent quand on les interroge. Secret Défense ! Voyez-vous ça…

  Mais le commissaire Ravot, à cinq ans de la retraite, sait rester discret lorsque la nécessité s’en fait sentir. Et il l’est resté jusqu’ici. Il n’a même pas cherché à approfondir la raison du départ de son prédécesseur, grand ami du Maire et relation lointaine du Conseiller en matière d’économie électorale du coin. Il a su qu’il y avait eu enquête à la suite des évènements, et que les élus avaient été « amnistiés » à la demande d’Eusèbe Malfort « pour ne pas focaliser l’attention des médias sur la ville et ses environs (pourquoi ses environs ?) plus qu’il n’est utile ». Les fonctionnaires avaient été déplacés. Ça, c’est le préfet qui lui a dit. Le nouveau préfet… 

  Lui, Ravot, il a seulement fait une petite enquête personnelle, comme ça, en amateur pourrait-on dire. Juste recueilli quelques confidences, quelques indiscrétions… Compris les allusions que certains subordonnés ont laissées filtrer. Refusé de comprendre d’autres allusions, de ceux qui auraient bien aimé retrouver chez lui des… habitudes… de son prédécesseur. Sans avoir l’air, en passant, il avait favorisé les premiers et écarté les seconds. Il avait même obtenu que son assistant dans son poste précédent, l’inspecteur Lepif, soit nommé à ses côtés. Lui au moins était sûr à cent pour cent et échappait à la mentalité « politique » du lieu qui privilégiait toujours la vérité du moment quelque soit celle qu’il avait défendue la veille. Le Maire (surnommé Opinion sur Rue et expert en la matière) était venu le voir au sujet de ces « habitudes » passées… Mais Ravot avait feint l’incompréhension. Bien sûr Monsieur le Maire, vous êtes responsable de l’Ordre Public… Bien sûr… C’est ce que m’a dit le Préfet… Vous êtes responsable et, puisque, sur instructions, nous fermons les yeux, vous n’êtes pas coupable… 

 
Il n’avait plus revu le Maire qu’au hasard de quelques occasions officielles de la vie publique.

  Et ce Monsieur Le Vacher, qui était venu lui rendre visite lorsqu’il avait fallu établir les plans de Super Troc… Et qui proposait des terrains intéressants… Près du lotissement des Six Mille, mais un peu à l’écart, pour respecter les hiérarchies sociales. Pour le Commissaire, il se faisait fort de trouver un lot pratiquement bâti à un prix imbattable. Mais alors, vraiment im-bat-table !! Il lui suffirait d’en parler au Conseiller en matière d’économie électorale. Il était grand ami d’Hilarion-Jovial, même si celui-ci ne s’affichait jamais avec un conseiller financier, vous pensez bien, sa situation, et surtout, ses ambitions… Un bien brave homme, Hilarion-Jovial, compréhensif, et tout… Jeune, même… Bien sûr, le Commissaire arrivait dans la région et il cherchait certainement à se loger, non ?

Le commissaire Ravot ne cherchait pas à se loger et son rôle dans la commission d’urbanisme était uniquement lié à la sécurité. Il établissait un rapport, et transmettait à la Préfecture…
- Mais justement…
- Non, Monsieur Le Vacher, je ne cherche pas à me loger. Je loue une chambre chez Mado qui est une brave femme, et je suis veuf. Mes enfants sont grands et la maison que je possède dans les Corbières nous sert pendant les vacances. Merci, Monsieur Le Vacher. Au revoir, Monsieur le Vacher…
C’est qu’il insistait, le bougre !!!

  Le commissaire Ravot est tout barbouillé lorsqu’il ressort du lieu du crime. Il en a vu des choses au cours de sa carrière, mais là !!! Alors en attendant l’arrivée des spécialistes de la police scientifique, il prend l’air et rejoint Victor et Eusèbe qui l’attendent près du planton.

Le temps se couvre. Un plafond bas, lourd et chargé de neige qui n’annonce rien de bon. Quelques flocons. Encore de la neige… Celle d’hier n’a pas eu le temps de fondre…

Le commissaire fait signe à Victor et à Eusèbe de le rejoindre sous le porche :
- Venez, restons à l’abri, vous me donnerez les détails que je souhaitais vous demander…

  Pas très grand ni trop petit, pas trop gros mais bien dodu, plutôt rond cependant. Voilà. Ravot est rond. Rien qu’à le voir, on devine que ce n’est pas le type avec qui on va s’accrocher. Il n’a pas d’angles, pas de saillants. Le regard est doux, mais il est net, et… voyons, de quelle couleur déjà ? Le geste est lent mais décidé. Les cheveux presque gris… On ne le verrait pas dans la foule s’il s’y aventurait. Mais il ne se perd jamais dans la foule. Il a une bonne bouille, mais personne ne s’aviserait de lui dire. La voix est calme, tranquille, posée. Mais les questions sont précises. Et Eusèbe l’aime bien, lui qui apprécie les caractères trempés et ne s’embarrasse pas de civilités gratuites. Une sorte d’estime, sans doute réciproque, totalement spontanée, immédiate.

 
- Alors, commissaire ?
- Je croyais avoir l’estomac bien accroché, mais là… On attend la police scientifique de Pau. La voiture est partie depuis presque une heure, ils devraient arriver. J’espère que la météo ne leur posera pas de problèmes… Il neige de plus en plus fort…
- Vous avez trouvé quelque chose, demande Vic que la découverte qu’il a faite du cadavre de Luis a replongé deux ans en arrière et qui s’en remet mal. Je n’ai pas donné de détails pour ne pas choquer Clèm, mais cela me rappelle désagréablement certains évènements que nous n’avons que trop bien connus… Je pensais questionner Rébéquée et Amaïa…
- Et qui sont Rébéquée et Amaïa ? demande le commissaire, comme incidemment.

  Vic et Eusèbe se regardent.

- Mon cher commissaire, reprend Eusèbe après un temps d’hésitation, je crains que nous ne devions évoquer des faits sur lesquels nous avons promis le silence. On a beaucoup glosé sur la manière dont nous avons bloqué l’offensive des Écolocroques il y a deux ans. Et tous ceux qui savaient vraiment, nous les premiers, tous ceux-là se sont tus.
Et puis les problèmes climatiques sont passés au premier rang des préoccupations et il a fallu très vite agir. Ce qui en un sens nous arrangeait, quelque tragique que la situation se soit révélée. Et ce qui arrangeait les quelques hommes politiques qui pouvaient savoir quelque chose. Au plus haut niveau, puisque le secrétaire général des Nations Unies et le Président de la République sont tous deux venus à Agotchilho pour en discuter avec nos alliés. Parce que nous avons des alliés. Secrets. Et qui devront le rester.
- C’est pour cela que j’ai reçu un fax « Secret Défense » de
la Présidence ?
- Sans doute, reprend Victor, mais je pense que nous devrons travailler ensemble et mettre en commun nos ressources de journalistes, vos ressources policières, et les ressources de ces alliés qu’à un moment ou à un autre nous devrons sans doute vous présenter.
- Mais que je devrai passer officiellement sous silence, si j’ai bien compris… enchaîne le commissaire à mi-voix… Je n’en ai pas le droit, et…

- Ecoutez-moi, coupe Eusèbe, votre droit et votre devoir vont peut-être se trouver légèrement bousculés dans l’aventure, mais les enjeux sont clairs : ou bien collaborer avec nos amis et avoir une chance d’y voir clair, ou bien risquer le retour d’une bande d’assassins qui avaient prévu l’asservissement ou la destruction de la planète. Et que nous avons vaincus. Mais cela (il tend le bras vers l’intérieur du bâtiment et le cadavre suspendu de Luis), cela leur ressemble fort. Nous collaborerons sans réserves si vous acceptez de jouer le rôle d’interface étanche avec vos services. Etanche ! Je vous promets de faire mettre au clou quiconque se montrera gênant dans votre hiérarchie.
- Vous comprendrez mieux lorsque nous vous aurons présenté nos amis. Mais nous avons besoin de votre promesse préalable, conclut Victor qui en parvient même à paraître solennel.

  Le commissaire a baissé les yeux. Un moment de réflexion. Un silence lourd. Et puis il tend la main à Eusèbe :
- D’accord. Mais, allons nous mettre à l’abri si vous le voulez bien. Je n’aime pas la neige… Venez chez moi pour en discuter. J’aimerais vous poser des questions sur ce Luis…
- Chez vous ?
- Oui, enfin (il a un léger sourire), chez moi, c’est chez Mado, j’y loue une chambre…
  Une table un peu à l’écart, au fond de la salle…

- Je pense que nous pouvons rester ici, Mado est discrète et nous n’avons rien de secret à débattre, j’ai seulement quelques questions à vous poser, commence le commissaire. Quant à ces deux jeunes gens, ils sont un peu loin pour nous entendre… Et Mado va nous servir un de ces cafés dont elle possède le secret, n’est-ce pas, Mado ?
- Mais certainement, Monsieur le commissaire…

D’où ils sont, ils peuvent surveiller la place et guetter l’arrivée des renforts de police scientifique…
- Inquiétante cette neige, ne peut s’empêcher de répéter Vic comme pour lui-même. Béatrace a dû joindre Arthur par téléphone, mais comment pourra-t-il revenir de Patagonie si la situation se dégrade et que la météo devient mauvaise ?
- C’est vrai que sa présence ne serait pas superflue, confirme Eusèbe. Je vieillis, mes amis, et s’il s’avère nécessaire d’agir… physiquement, je ne serai pas d’une grande aide…
- En attendant, je dois débrouiller cette histoire, coupe le commissaire. Et j’ai besoin de renseignements. Et tout d’abord, qui était ce Luis ?

- C’est un jeune stagiaire que j’ai embauché comme nous le faisons régulièrement. Nous avons passé une convention dans ce sens avec l’école de journalisme de Lille et nous choisissons parmi les étudiants de dernière année qui sont candidats à venir chez nous celui qui nous paraît le plus approprié. Ils restent un an au journal, en probation. A l’issue de cette année, ils soutiennent un mémoire de stage devant un jury de l’école, jury où nous sommes présents…
- C’est moi qui y vais, remarque Eusèbe…
- Oui, c’est une manière d’honorer le jury, ajoute Vic en souriant.
Eusèbe hausse les épaules :
- Un vieux croûton de la profession ! Et au moins toi, tu ne perds pas de temps !
- Une Légende du Journalisme, voulez-vous dire ! insiste le commissaire qui s’attire un surcroît de bougonnements de l’intéressé que les louanges agacent et qui tranche à l’intention de Vic :
- Bref. Poursuis, c’est de Luis qu’il s’agit.

- Oui, donc, Luis était stagiaire depuis octobre dernier…
- Il avait demandé à venir chez vous ?
Vic a un petit rire :
- Les années qui ont précédé les évènements, nous récupérions ceux que les grands quotidiens parisiens avaient refusés, mais depuis deux ans, les candidats se bousculent à la porte. Nous avions donné la préférence à Luis parce qu’il était originaire de Saint Tignous sur Nivette, d’une part, qu’il présentait un bon dossier d’autre part, et surtout qu’il avait l’air d’en vouloir. Un peu trop, même, ces derniers temps…
- Comment, cela ?
- Eh bien j’ai l’impression qu’il s’était senti pousser des ambitions. Il était très curieux, ce qui serait plutôt une qualité pour un journaliste, mais d’une curiosité qui ne débouchait sur rien de positif pour le journal. Mouchoir m’avait parlé de recherches qu’il aurait entreprises dans les archives, sans bien en préciser le but…
- Mouchoir ?
- Le secrétaire de rédaction, un héros obscur de cette épopée… Des recherches curieusement orientées et dont je me proposais de lui parler. Il semblait enquêter sur le journal lui-même, c’est-à-dire sur nous, sur l’environnement politique local (ce qui est normal en soi), mais avec une « discrétion » surprenante : s’il recherchait quelque chose de précis, il aurait dû m’en parler puisque j’étais son tuteur de stage et que ses recherches me concernaient personnellement… Il aurait aussi pris des contacts avec un journal américain. Des contacts « discrets » via Internet, mais qui n’ont pas échappé à Mouchoir qui est, entre autres, expert en informatique. 

- Je n’étais pas au courant de cette histoire, observe Eusèbe devenu méditatif, mais compte tenu de la… réserve qu’il faut respecter… et que nous évoquions tout à l’heure quant à certains aspects des évènements d’il y a deux ans, cette attitude pouvait en effet se révéler gênante.
- Nous enquêterons chez lui. Il habitait en ville ?
- Chez ses parents, profs tous les deux au lycée de Saint Tignous sur Nivette… Des braves gens sérieux et sans histoires. Et hier soir, il devait couvrir l’inauguration de Tapas’Embal’. C’était un bon journaliste débutant, capable d’initiative, intelligent et vif…
- Avez-vous des informations sur ses relations, ses amis ?