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L’INVITATION FAITE À LA MAIRIE / P3C1E20

P3C1E20 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 20)

  N°165 / L’INVITATION FAITE À LA MAIRIE / P3C1E20

  C’est l’histoire où le maire de Saint Tignous sur Nivette est invité à une chaude soirée et évoque ses projets d’avenir. 

  Vendredi 10 juin
10 heures
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
- Edgar Maupuis ? Voyons… Ah, oui, celui qui remplace Daniel Forpris, qui a disparu, celui qui dirigeait C’est tout naturel, celui qui a remplacé Arnaud Boufigue, qui a disparu… Oui, passez-le moi Grobiane…

  Le maire est très content de son conseiller en communication, qui constitue un filtre parfait contre les emmerdeurs. 

 
Mais là, il pense qu’il vaudrait mieux garder ses distances pendant quelque temps… Boufigue, et maintenant, Forpris ont en effet disparu juste après une mort suspecte (c’est le terme qu’a employé Hilarion-Jovial) à laquelle ils ont bien failli se trouver mêlés. C’est vrai, c’est vrai, ils auraient dû faire preuve d’un peu plus de prudence et de retenue avant de se lancer dans ces manifestations, mais, ça, c’est ce qu’on dit après ! Sur le coup, ils se sont trouvés entraînés… Une sorte de tourbillon… Comme un aveuglement… (une ptite saucisse ?)

  - Allo ? Il est parti, Daniel Forpris ? Une urgence ? Je comprends… Et vous fêtez votre promotion ce soir à 17 heures ? Réservé aux Initiés de marque, bien sûr… Une nouvelle ? Ah ! Merry ? C’est amusant. Arrivée hier ? Non ? Jolie ? Mieux ! Vous m’en direz tant… Grande blonde aux yeux bleus. C’est rare dans la région. C’est vrai, ici, on fait plutôt dans la petite brune aux yeux noirs. Alors, la Merry c’est pour le maire, non ? (rire) Bien sûr ! Avec plaisir. Vous avez invité Hilarion-Jovial ? Rien n’est jamais parfait en ce bas monde, comme disait le Père… Non, pas lui. Je parlais du Père Dupanloup. Vous ne le connaissez pas ? Eh bien cela ne fait que confirmer ma remarque précédente, mon cher… Mais non, je plaisante. TOUT est parfait. Ah, cet accident ? Vous la connaissiez, la Vorme ? Pas très marrante. Presque aussi sèche que la femme d’Hilarion-Jovial. Oui, je comprends qu’il vienne à vos petites sauteries. Mais il m’inquiète. Vous saviez qu’il était allé jouer les bons amis chez Malfort ? Non ? Si. Je l’ai su par l’inspecteur Pélot, un ami fort utile au commissariat : il y est allé juste après la manif. Pas encore refroidie la Vorme, il invitait Malfort à un repas de famille dans son restau. Non, il s’est fait envoyer sur les roses. Mais il y reviendra, s’il pense y trouver un picotin. Oh, il craint un peu : deux morts, deux de vos prédécesseurs « disparus » et recherchés… Notez qu’on peut se poser des questions… A votre place, je serais inquiet… Serein ? Bien sûr, bien sûr, des coïncidences, des… Attendez… Je prends une ptite saucisse. J’ai appelé le Préfet pour qu’il remonte un peu les bretelles à Ravot, oui, le commissaire. Il a osé nous convoquer une fois de plus c’t’enfoiré. Le Préfet m’a dit que le Ministre avait donné des instructions, mais que le Procureur soutenait Ravot. Et comme

la Justice et l’Intérieur se tirent dans les pattes avec les élections… Non, pas grave… Le Président de

la République ne bouge pas : nous commençons à représenter une force, cher ami ! Nous, c’est

la Nouvelle Réna, bien sûr… Circulez, y’a rien à voir, c’est tout ce qu’on va leur servir, comme d’habitude. Au fait, vos devriez penser à ce petit intéressement dont j’étais en train de discuter avec Daniel. Oui, c’est cela même. Non. Pas moins de dix, restez crédible, mon cher… Par mois… Et saucisses gratuites…  Parce qu’à force de les augmenter, ça commence à compter dans le budget des petits ménages… Voilàààààà… Pââârfait… En espèces, et avant… Alors à ce soir, cher ami…

  Le maire adore ces petites séances privées que Daniel Forpris avait instaurées. C’est vrai qu’il n’était pas question de se mélanger aux réunions populaires de la Nouvelle Réna. D’abord parce que, hein, on est mieux entre soi, non ? Les Initiés sont plus Initiés s’ils peuvent parler entre eux des mêmes choses. Allez discuter du coût du rond-point de la laverie Proutonet’ devant Tartempion qui va aussi bien se révéler être un employé de la maison ? Est-ce que ça le regarde ce que lui verse le gérant ?

  Et puis les séances sont moins marrantes quand on n’a que la crémière ou la femme du facteur comme Initiées autour du Putier, c’est vrai, hein ? D’abord, on fait plus court, ensuite, l’ambiance y est moins chaude, faut bien reconnaître. Il y est allé une fois pour se montrer aux administrés, mais c’est un peu comme à la messe : tu ne vas pas mettre la main au cul de la chaisière ! Alors on chante et on danse, youkaïdi, youkaïda, OK, très patronage, mais pas très bandant, on dirait que la fumée d’encens n’est pas aussi bonne au départ. Bien sûr, t’es content de la renifler, et ça te met en forme, mais c’est pas le goumi express géant garanti des séances de notables. Et je ne parle pas des Initiées Spéciales… 

 
Le maire, bien sûr, ne garde pas plus que les autres de souvenir précis de ce qui peut bien se passer (une ptite saucisse ?), mais il le sent bien : c’est de l’incomparable vidage de couilles ! La classe ! Souvenirs de béatitudes qui lui chatouillent les roubignoles avec des guili guilis juteux… 

  Alors, il a beau se dire que ce n’est pas toujours prudent et que certains administrés trouvent bizarre cet engouement de la population et de ses édiles pour la Nouvelle Réna, C’est Tout Naturel et tout le toutim, eh bien, il y retourne, le maire. Sinon, ça lui manque, faut l’avouer, le reconnaître, si, si, le reconnaître. Y’a comme… une accoutumance, entre la fumigation « qui te désinfecte de tes mauvaises pensées en t’élevant l’âme » et la saucisse « qui te réjouit le foie et te donne foi en

la Foi », et des fois, on se dit que si on ne se connaissait pas, on pourrait douter de l’innocuité de la chose, comme dit sa femme, qui trouve que sa queue a pris un goût de saucisse depuis qu’il va à ces réunions. Pas mauvais, d’ailleurs. Dit-elle…

  Bon, enfin, il en parlera à Hilarion-Jovial ce soir, en sortant, parce que avant, hein, il sera nerveux. Il a remarqué que la perspective de la fumigation le rend nerveux. On en parlera après… Et de cette histoire de Malfort. Qu’il les laisse à l’écart ceux-là. Ils ont déjà failli le coincer une fois, faudrait pas qu’ils se mêlent trop de ses affaires… On ne sait pas ce qu’ils tripotent. Tant qu’ils s’occupent de la disparition du fils (bon débarras) ils lui fichent la paix… Inutile d’aller les tirer par la barbe. Oui. Faut absolument mettre en garde cet imbécile d’Hilarion-Jovial. Et qu’il ne cherche pas à lui piquer la Merry ! Ni la mairie ! 

 
Le maire rit…

  Ptite saucisse ?… Allez, encore une… Tu vas voir qu’en inquiétant… comment il s’appelle déjà ? Edgar Maupuis, c’est ça, qu’il a connu second zélé de Daniel Forpris, lequel s’était révélé second zélé d’Arnaud Boufigue, il va faire monter les enchères… Bien sûr, Hilarion-Jovial fait dans l’immobilier et la restauration, mais lui, le maire, c’est son bas de laine qu’il chatouille, qu’il gonflouille, qu’il planquouille dans un petit coin discret des Bahamas ! Encore quelques années, et il pourra se tirer sur son île avec ses cocotiers, avec ses vahinés… Et sa femme bien sûr… 
Pour ses copains.

POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

P3C1E31 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 31)

 
N°176 / POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

 
C’est l’histoire où l’inspecteur Lepif et le commissaire Ravot tentent de comprendre les résultats des investigations qui ont été faites sur les cadavres d’Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et de Félicien Belcoucou.


  Lundi 13 juin
11 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot n’est pas resté pour « assister » à la naissance. Un peu gêné par cette proximité amicale-amoureuse extrême, il a rejoint son commissariat où le travail s’accumule, et il reprend les journaux dispersés sur son bureau dans le désordre où il les a laissés hier.

 
D’abord, la Lanterne.

Victor a donné des indications à Mouchoir qui a rédigé le parfait petit article de convenance, publié samedi :


  Saint Tignous sur Nivette en deuil

  Nous apprenons la mort de deux des personnalités les plus importantes de notre cité : les corps de Monsieur Félicien Belcoucou, notre maire, et de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale, ont été retrouvés hier près de l’hôtel Marengro. Les circonstances dans lesquelles ces deux élus ont été assassinés, car il s’agit d’assassinats, n’ont pas encore été révélées par le Commissaire Ravot, qui dirige sur place l’enquête, sous l’autorité du juge Foutral, de Pau, à qui l’instruction a été confiée. Mais cette tragédie semble présenter des points communs avec celle que nous avons connue mercredi dernier, lorsque Madame de la Vorme Séchée, directrice de l’usine « Lartigo » a été tuée d’une flèche tirée par un mystérieux archer, pendant une manifestation de membres de

la Nouvelle Réna dont les élus soutenaient l’action. 

  Suit une série de photos dont certaines, classiques, d’Hilarion-Jovial et du maire serrant des mains, et d’autres, plus récentes, extraites du film enregistré par Mouchoir au cours de la manifestation, en particulier, une photo montrant la Vorme juste avant qu’elle ne reçoive la « flèche fatale », la pudeur médiatique interdisant de la montrer épinglée comme un vulgaire caporal, et une autre montrant Hilarion-Jovial et le maire frappant à coups de manches à balai les cinq malheureux policiers isolés au milieu de la foule en furie (P3C1E3). Une autre photo montre le maire en train d’inaugurer la boutique toute neuve des Écolocroques, aux côtés d’une Finette radieuse. Finette… L’Élue !

  Suit un appel à témoins, agrémenté du signalement des Amazones (grandes, blondes aux yeux bleus, parfois vêtues d’une courte tunique leur laissant les bras nus), et des photos anthropométriques de Suceprout et Humevesne, qui sont signalés comme « disparus, évadés de l’hôpital où ils étaient détenus pour des faits qui pourraient être reliés à ce drame qui frappe tragiquement notre cité ».
Suit enfin un rappel des carrières privées et publiques des deux victimes, et des « condoléances aux familles éplorées, durement éprouvées par la perte cruelle de deux hommes d’exception, dont l’un au moins était père de famille et l’autre pourrait ou aurait pu l’être s’il ne s’était pas sacrifié au Bien Public avec une abnégation devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner. Etc… »

  Les autres journaux brodent là-dessus sans rien ajouter qu’une sauce plus ou moins faisandée.
 
Et Ravot récapitule sur un morceau de papier, pour sortir de la morosité où il se sent couler, comme souvent lorsqu’il reste impuissant devant des évènements qui se précipitent :

  1.    Six meurtres avérés en cinq semaines et les cinq derniers au cours des trois derniers jours, à savoir :
1.1.                   Luis, dans la nuit du 2 au 3 mai. Ecorché vif. Hybris.
1.2.                   Ted et Jo, enlevés le 7 juin et retrouvés carbonisés après avoir été poignardés au cœur. Coupables probables : Suceprout et Humevesne qui les ont enlevés chez Mado.
1.3.                   Edmonde de la Vorme Séchée tuée le 8 juin. Flèche. Hybris.
1.4.                   Découverte des corps d’Hilarion-Jovial (flèches, Hybris) et du maire (« énuqué » à la batte de base-ball et couvert de la peau de Luis !) le vendredi 10.

2.    Trois « enlèvements » ou disparitions :
2.1.                   Pélot, disparu depuis vendredi et qui n’est pas réapparu.
2.2.                   Humevesne et Suceprout, disparus de leur hôpital et plus que soupçonnés des meurtres de Ted et Jo.

  Si j’ajoute à « ces méfaits officiels », les assassinats « officieux » du gardien goum de Marinoval, sans parler des meurtres plus lointains de Daouj, le guide goum d’Arthur en Patagonie, de l’écorché de Guamblin, de la gardienne goum tuée à Agotchilho, de Tomie, l’Amazone capturée et tuée à son tour par Birke, sa « consoeur », elle-même coupée en deux par le Crabe !

C’est une hécatombe, en un peu plus d’un mois, et cela semble s’accélérer.

Sans compter les six flèches sanglantes de Guamblin, nous en sommes à 3 assassinats Hybris officiels et à 5 non déclarés puisque liés aux Goums d’une manière ou d’une autre. Se détachent du lot les assassinats de Ted et Jo et celui, étrange, du maire. 

 
Et puis les disparitions. A commencer par celle d’Arthur (toujours officiellement disparu), et puis celle de Gertrude Pilon, sans doute transformée en saucisses, mais sans preuve vraiment décisive (et qu’il faudrait alors comptabiliser dans les meurtres), et les disparitions d’Arnaud Boufigue et de Daniel Forpris, même si le problème est différent, et qu’il s’agit plutôt de cavales !
 
On est toujours sans nouvelles de Pélot. Le fait que ce soit une « grande blonde » qui soit venue le chercher ne laisse pas d’être inquiétant.

   Enfin, les « enlèvements » de Humevesne et Suceprout ressemblent plutôt à des évasions « assistées » très bien organisées, samedi, à l’hôpital.
 
A propos de Humevesne et Suceprout, il faut que je vérifie s’ils étaient bien présents à la manifestation, ce qui éclairerait leurs interventions sous un autre jour. Ils ne seraient plus les joyeux imbéciles, les Laurel et Hardy du crime, les porte-flingues de Messieurs les Hommes, sbires de macs cogneurs de putes dont ils ont la courte et peu reluisante réputation, mais… Mais quoi ???

 
Et Ravot trébuche dans une forêt de points d’interrogation où chaque pas en avant ajoute à l’ombre une ombre plus épaisse…

 
Et merde…

 
- Ça ne va pas, patron ?
 
Ravot relève le front qu’il avait, en un hugolien accablement, placé entre ses deux mains levées. 

 
Lepif le regarde, souriant, tout content, léger et frétillant.

 
- Ah vous voilà, vous. C’est à cette heure-ci que vous arrivez ?
- Là vous êtes injuste, patron. Je suis allé collationner les produits des investigations savantes des experts de tout poil qui ont grouillé comme des mouches sur les cadavres des édiles depuis vendredi soir.
- Et surtout d’une experte à poil roux, je présume…
Lepif prend l’air rêveur :
- J’ai même pu l’assister dans ses oeuvres, c’est vrai qu’elle est experte… D’ailleurs, elle va venir.
Il se reprend :
- Mais pas seulement celle-la… Tenez, je vais vous dire. Ce sera plus rapide que les rapports officiels, et on a besoin d’aller vite, et puis, tout ne figurera pas dans les rapports…
- Ah bon ? Et en quel honneur ?
- Mais… Parce que les Goums n’existent pas, si j’ai bien compris…

Du coup, Ravot semble s’éveiller :
- Allez-y, mon petit. Je vous écoute.

 
- D’abord, les autopsies. J’y étais, avec Amélie, qui prélevait les échantillons nécessaires avec beaucoup de soin et de délicatesse. Elles ont été réalisées dans la nuit de vendredi à samedi par le docteur Marnier, de Saint Tignous, et Milou Panosier, spécialiste de l’équipe de Catachrèse. Les analyses complémentaires ont été effectuées en ma présence (soupir) par Amélie (soupir) de samedi à dimanche dans son laboratoire d’où « on n’a pas pu s’décoller, tant il y avait d’travailleuuu »…
 
Ravot lève les yeux au ciel devant le rose qui monte aux joues de l’inspecteur à cette évocation pédiculo-arachnoïdale[1]

 
Lepif enchaîne, après avoir, lui, fermé les yeux quelques secondes sur un souvenir attendri de paillasses, de becs Bunsen et de chromatographies en phase gazeuse aux rousses courbes échevelées sur l’écran noir de sa nuit blanche.

 
Et puis il se reprend et il enchaîne :
- Je vous fais grâce des détails techniques (Ravot ricane), chromatographie en phase gazeuse et tout ça (Ravot ricane derechef)… Pour ce qui est du contenu de l’estomac, on n’a trouvé de saucisses récentes que chez Hilarion-Jovial (Lepif aime bien appeler le Conseiller en matière d’économie électorale par son prénom depuis qu’il s’est fait snober par celui-ci). Félicien (c’est le maire, que tout le monde appelle le maire, mais comme il a appelé l’autre Hilarion-Jovial, par souci d’égalité républicaine, il ne peut pas faire moins que de l’appeler Félicien), Félicien en avait absorbé, mais au moins deux heures plus tôt. Je ne sais pas encore comment interpréter ce fait. D’ailleurs, je n’interprète point encore, je constate.
- Très bien, Lepif, très bien.
- C’est ce que vous m’avez toujours enseigné, patron, rend-homagise Lepif.
- Vous êtes très bien, poursuivez…
- Second point…
- Ce sera donc le dernier ?
- Non, j’en prévois un troisième…
- Alors c’est le deuxième point, et non pas le second…
- Deuxième point (m’emmerde) : tous les deux ont eu des relations sexuelles très peu de temps avant leur mort, et des traces de sécrétions féminines ont été retrouvées dans les zones copulatoires des deux. Leur analyse a prouvé que ces traces provenaient de la même partenaire. Par ailleurs, les deux charcutiers à l’œuvre…
- Charcuterie fine, Lepif, charcuterie fine, fait remarquer Ravot un peu gêné par la désinvolture de son inspecteur qui déborde d’énergie…
- Ben on voit que vous n’étiez pas là, réplique celui-ci…
- J’ai déjà assisté à une autopsie, mon ami…
- Evidemment, évidemment… les deux spécialistes à l’œuvre donc, si vous m’interrompez tout le temps, on n’en sortira jamais…
- Si vous disiez moins de conneries…
- Z’êtes dur, mauvaise humeur du lundi matin ?
- Poursuivez, mon vieux, vous m’emmerdez avec vos incises à la con…
- On n’est pas plus aimable, vous devriez…
- Je devrais ?
- Rien, rien… (grommellement où il est question de « poireau » et de « dégorgement d’urgence »)… à l’œuvre (soupir), ont prouvé que si l’un avait éjaculé, l’autre était « resté au bord » comme à dit le docteur Marnier, « s’était fait couper les effets », comme a dit Milou Panosier, qui a ajouté « qu’il avait les couilles plus pleines qu’un jeune marié puceau qui a piqué le Viagra de son grand-père », et qu’à son âge, c’était assez surprenant. Il aurait, d’après lui, pu être assassiné en plein coït, juste au moment où il allait se satisfaire.
Autre remarque surprenante : les traces de sécrétion féminine relevées sur Hilarion-Jovial l’ont été plutôt dans les poils pubiens que sur la verge, où l’on n’a relevé que des traces de sperme. D’après les toubibs, ce serait la preuve qu’Hilarion-Jovial portait un préservatif.
Troisième point : surprise finale, le maire aurait été sodomisé. Chose très surprenante, son anus semble avoir été lubrifié par une application de vaseline, mais n’est que très peu dilaté, comme s’il avait été pénétré par un objet de petite taille. Toutefois, du sperme a été retrouvé dans son rectum. Et c’est celui d’Hilarion-Jovial.
- Pffff… fait Ravot.
- Oui, fait Lepif.

Il y a un temps de silence, où l’on essaie conjointement, dans une méditation commune, de mettre A avec B et d’analyser le résultat obtenu.

 
- La scène de crime aussi a parlé, reprend Lepif lorsqu’il pense que les informations ont bien fait leur nid dans l’arbre vigoureux des pensées de son chef, lequel hoche légèrement le chef de haut en bas, pour agiter, mais point trop, juste ce qu’il faut pour la mise en place des pensées en question : un pocco agitato ma non troppo…
 
Après un autre temps, Lepif poursuit :
- D’abord, la batte de base-ball est bien l’arme du crime. Chose curieuse, personne, ni dans l’entourage de l’un ni dans l’entourage de l’autre, ne possède d’objet de ce genre, plutôt étranger à la culture sportive du lieu. D’ailleurs, aucun des deux n’était sportif. Cependant, ce sont bien les empreintes d’Hilarion-Jovial qui figurent sur la batte, d’origine inconnue, et les traces de sang et de cheveux appartiennent formellement au maire.
Ensuite, les « éclaboussures », débris d’os, de cheveux, de sang et de cervelle mêlés qui se trouvent devant le cadavre n’ont pas pu être produites in situ. Catachrèse l’a démontré en calculant la force de l’impact qui a été nécessaire pour arracher l’arrière du crâne de la victime : si les débris avaient giclé sur place, on les aurait retrouvés un bon mètre devant le corps, c’est-à-dire sur les pans du dessus-de-lit, et non pas à trente centimètres devant le cadavre, sur la descente de lit en peau de bique, où ils étaient situés. Et il y aurait eu beaucoup plus de sang par terre que ce qu’il y avait.
Enfin, le cadavre a manifestement été tiré, glissé sur le sol, sans doute extrait d’une housse, d’après les traces que porte l’épaisse moquette, écrasée à côté du corps.
Et on n’a pas trouvé d’empreintes d’Hilarion-Jovial dans la chambre ! Le ménage normal a été fait soigneusement avant-hier, aux dires des employés de l’hôtel, ce qui explique que les seules empreintes relevées soient celles du personnel de service. Rien n’a été dérangé, ni le lit, ni dans la salle de bains. Le cadavre semble avoir poussé là, sur place, par une étrange opération du Saint-Esprit, ses vêtements… Ah oui, j’oubliais : ses vêtements : jetés en désordre, comme par une sorte d’impatience amoureuse… Mais pas de traces féminines sur le sol, pas d’empreintes, pas de sécrétions ailleurs que sur la bite du monsieur : il a baisé un ange féminin et s’est fait enculer par un angelot tombé du plafond que serait devenu Hilarion-Jovial, avant de se faire assommer à mort par ce dernier. D’après les experts et leurs évaluations et mesures, si Hilarion-Jovial avait réellement sodomisé le maire, il aurait laissé des traces nettement plus conséquentes : sans être monté comme un âne, il était cependant normalement constitué. Or, le maire, qui souffrait semble-t-il d’hémorroïdes internes bénignes, n’était pas, d’après eux, coutumier de ces pratiques, susceptibles de provoquer dans son cas de petites hémorragies. Ils pensent que le sperme a été injecté à la seringue, ce qui expliquerait le manque de « traces intrusives conséquentes », comme ils disent. La vaseline devait constituer un camouflage ou être destinée à attirer notre attention.
Hilarion-Jovial : Il a d’abord été paralysé par une flèche logée entre les vertèbres lombaires qui lui a, à proprement parler, coupé les pattes, mais sans atteindre l’aorte placée derrière. Il a ensuite reçu une autre flèche dans la bouche alors qu’il se soulevait sur les mains pour appeler. Il est probable qu’il a reconnu la personne qui lui a tiré cette seconde flèche, de face, puisqu’il n’a pas tenté de s’en cacher en se plaquant au sol. Il n’a pas été tué là où il a été trouvé : manque de recul pour lui tirer dans les reins puisqu’il tournait le dos au bâtiment, placé comme il l’était à la sortie de la petite cour où était garée sa voiture. On a retrouvé une tâche de sang sur le chemin, à l’extérieur. C’est là qu’il est mort, face contre terre, ou plutôt, la tête appuyée sur la hampe de la flèche qui lui sort de la bouche. C’est par là qu’il a saigné un peu. Il a été porté par deux personnes : il est lourd, l’animal, or ni les flèches ni ses vêtements n’ont été déplacés, donc on l’a porté par les bras et les jambes. Il a sans doute été disposé à l’entrée de la cour pour qu’on ne le trouve pas trop vite…

 
Il faut ajouter C et D aux précédents A et B, et cela mouline beaucoup sous les calottes crâniennes des deux limiers qui se regardent en hochant la tête, comme des petits chiens en carton sur la plage arrière d’une voiture familiale qui part en week-end.

 
- Va falloir que je fasse un dessin, conclut Ravot.
 
- Reste une chose, ajoute Lepif conscient d’ajouter une goutte au vase déjà plein de la patience de son chef.
- La peau de Luis, approuve celui-ci, passant outre aux craintes de son subordonné.
- Vous le saviez ? demande Lepif tout près à basculer de l’admiration dans la dévotion.
- J’ai appelé Catachrèse ce matin avant de passer au bureau N°1 d’Agotchilho…
- Vous y êtes déjà passé ?
- Eh oui, Arthur Malfort reprend des forces, je voulais le voir à son réveil… Lui aussi va nous apprendre beaucoup de choses. Mais pour la peau je manque de détails : raconte…
- Eh bien, l’ADN rend son identité indiscutable. La peau a été conservée dans de l’alcool. En boule, manifestement. On n’a pas cherché à la nettoyer ni même à l’écharner. En revanche, elle a dû être remplie, comme un sac, à un certain moment, et elle a certainement reçu des coups, de bâton ou de quelque chose comme ça : elle porte des marques, bien sûr post mortem, qui n’ont pas été trouvées sur le cadavre de Luis et qui ne sont pas non plus présentes sur celui du maire. Elle a été disposée vraiment comme une couverture, sur ses fesses. Face interne contre lui, poils dehors, mais… Les gars de Catachrèse sont très forts, ils ont fait une découverte étonnante : quatre cheveux blonds à l’intérieur de la peau, à la hauteur de la nuque, comme si la peau avait été disposée sur le dos d’un homme aux cheveux blonds. Parce qu’ils ont pu prouver qu’il s’agit bien de cheveux d’homme. Mais après un séjour de cinq semaines dans l’alcool, l’ADN risque de s’être trop dégradé pour être identifiable avec certitude…
- Tout cela est resté secret ? demande Ravot par acquis de conscience…
- Evidemment, patron, évidemment… Personne n’a rien révélé, et le juge ne sera mis au courant que par vous.
- C’est très bien, Lepif… Je ne sais pas où nous allons, mais je sais qu’on progresse…

 
C’est alors qu’Amélie est entrée.
 



[1] « Un jour, un pou dans la rueuue
Rencontra chemin faisant
Chemin faisant,
Une araignée bon enfant
Elle était toute veluuuue »

LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (2) / P3C1E33

P3C1E33 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 33)

 
N°178 / LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (2) / P3C1E33


Lire d’abord le n°177 (lien) 

C’est l’histoire du triomphe d’Amélie qui annonce le résultat de ses investigations au commissaire Ravot, en présence de Lepif.
Ce qu’elle a déduit de l’autopsie des élus. Ravot manifeste une jalousie larvée pour ces salauds de jeunes. Et une admiration sincère pour le travail de la belle.

  Lundi 13 juin
11 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Après le début, c’est la suite de P3C1E32 (lien).

  - Eh bien, se contente de relancer le commissaire Ravot, interjectif et percontatif[1] en diable…?

- Eh bien, répond Amélie, je me suis livrée à l’analyse croisée des prélèvements viscéraux des deux cadavres, me disant, après discussion avec Lepif sur les lieux du crime, qu’il s’agissait certainement d’une mise en scène et que les victimes avaient été transportées depuis ailleurs. Et je suis partie de l’hypothèse selon laquelle, si Hilarion-Jovial a tué le maire, d’une part, et s’ils ont baisé la même fille, d’autre part (oh ! se dit Ravot), ils devaient se trouver au même endroit, mais que l’un a survécu un certain temps à l’autre. Qu’il y avait donc un léger décalage métabolique entre les deux, le premier étant mort avant le second qui, lui, a été « fléché » près de l’endroit où il a été retrouvé, alors que le premier fut occis sans doute en pleine copulation, mais que non point en épectase, encore qu’au-delà du point de non-retour, ce que l’autopsie, à laquelle j’ai assisté auprès de Lepif (soupir dudit : la menotte d’Amélie au creux de la sienne, frémissante d’excitation chasseresse, lorsqu’elle constate, de visu et de tactu (lui reprenant pour ce faire sa menotte le temps d’en tripoter de répugnants débris), diverses différences dans les contenus glandulaires des deux organismes éviscérés sur les tables d’inox), a démontré. 

 
Ravot siffle entre ses dents par approbation admirative, devant tant d’intelligence déductive.

  Amélie enchaîne, ronronnante comme chatte sous la caresse flatteuse de son maître, qui lui électrise le poil :
- Il est probable, selon l’évaluation experte effectuée devant nous par Milou Panosier du contenu des vésicules séminales d’Hilarion-Jovial, que son éjaculation a précédé sa mort d’une demi-heure environ, mais cela ne permet pas de déterminer scientifiquement qui a précédé l’autre sur la dame. La déduction pure et simple indique toutefois que si Hilarion-Jovial avait trempé son biscuit (pardon, commissaire, je me laisse emporter par mon sujet) (geste de Ravot qui comprend cet enthousiasme de limière sur la piste) avant le maire, et comme il est avéré que, lui, a éjaculé, le pénis du maire et ses environs, floc, floc, poils et tout, porteraient des traces du sperme d’Hilarion-Jovial, ce qui n’est pas le cas. Or, le sexe d’Hilarion-Jovial ne porte, lui, aucune trace, sauf de ses propres (enfin…) sécrétions et éjaculats, ainsi que les prélèvements et analyses biologiques de Milou Panosier le démontrent. Et c’est là que j’ai eu mon idée. 

 
Elle marque une pause dramatique, main levée index pointé vers le plafond, puis elle enchaîne :
  - Voici donc comment les choses se sont passées selon moi :
Petit Un : Le maire baise la fille.
Petit Deux : Hilarion-Jovial tue le maire alors en pleine action et trop préoccupé par ce qui est dessous pour prendre garde à ce qui se passe autour de lui, et cela juste avant qu’il ne… enfin… conclose[2]

 
- Poursuivez, poursuivez, l’encourage Ravot qui déglutit avec peine…

  - Petit Trois : la fille place un préservatif féminin, vulgairement appelé chaussette, dans son petit zigouigoui tout chaud des œuvres du maire, mais non inséminé desdites œuvres…

- Poursuivez, poursuivez, l’encourage Ravot…

- Petit Quatre : Hilarion-Jovial la saute à son tour, mais lui, se vide les couilles (cette fille a un vocabulaire de corps de garde, je n’aurais pas cru ça d’elle, se dit Ravot, rêveur, mais c’est normal, à fréquenter les monstruosités qui errent dans les analyses de police scientifiques. N’empêche… Salaud de Lepif. Salaud de jeune…) (soupir), et remplit ainsi la petite chaussette de sa partenaire. C’est ce contenu qui sera injecté dans le rectum du maire, pour laisser penser à un acte contre nature (tiens, se dit Ravot, presque rassuré, elle a ses pudeurs) (bof, émet discrètement Lepif avec un tendre sourire à l’endroit de l’oratrice qui lui répond d’un clin d’œil fripon) (Salaud de jeune, pense Ravot), qui aurait laissé d’autres traces si Hilarion-Jovial lui avait effectivement enculé l’œil de bronze (aïe, se dit Ravot, anéanti par tant de verdeur tautologique, ce n’était que litote).

 - J’ajoute, reprend Amélie, après un court silence de digestion méditative (qui flotte sur les tensions d’attentions multiples de son auditoire), qu’Hilarion-Jovial devait se trouver dans un état d’excitation peu commun pour sauter sans barguigner la partenaire de celui qu’il vient de massacrer, et que celle-ci, en revanche, a dû faire preuve d’un sang-froid exceptionnel pour, après avoir vécu in situ la mort foudroyante de son premier partenaire, penser à se placer la chaussette (dans son petit zigouigoui, complète Ravot in petto), puis de s’offrir à l’assassin du premier dans le seul but de lui tirer le foutre et de le recueillir. Quelle santé ! (et ceci non sans quelque admiration pour la performance semble-t-il).

Ben dis donc, se dit Ravot, toujours in petto, en percevant cette pointe admirative.

- Une Amazone ? demande-t-il, rêveur, à mi-voix…
- Et ce n’est pas tout, poursuit Amélie, lancée, renversée sur le dossier de sa chaise jambes croisées et le doigt levé vers le plafond. A partir de ces hypothèses…
- Tout à fait vraisemblables, confirme Lepif qui bave d’admiration devant la superbe logique du raisonnement de sa conquête…
- En tout cas sherlockiennes en diable, apprécie hautement Ravot…
- A partir de ces hypothèses, je me suis dit deux choses : la première, c’est qu’il y a une opposition totale entre le sang froid de la fille et le comportement de ceux que je considère comme ses victimes, puisque, aussi stupides et vulgaires qu’ils soient, je ne les imagine pas se livrant habituellement à de semblables excès.
- En effet, je vois mal un maire amorti, à poil, pourfendant une fille de ses assauts échevelés, devant un concurrent politique que je vois tout aussi mal le tuer à seule fin de le remplacer entre les cuisses de sa partenaire, approuve Ravot…
- … après l’en avoir extrait ! enchaîne Amélie avec un geste circulaire et démonstratif de la main gauche et un « plop » de l’index droit qu’elle fait claquer en le sortant latéralement de sa bouche dans la mimique très expressive dite « du bouchon qui saute ».
- Un défoulement ? se demande à haute voix Lepif qui se souvient avec un frisson d’angoisse rétrospective d’avoir rencontré la femme du défunt Conseiller en matière d’économie électorale, en compagnie de la sœur dudit…
- Non, objecte définitivement Ravot.
- Donc, reprend Amélie, il y a une DIFFERENCE entre les hommes et la femme.
- Ça, on le savait, remarque bêtement Lepif qui s’attire un regard noir de sa souris rousse, et poursuit, pressé de se faire pardonner cette facilité de café du commerce :
- Gloups, excuse-moi, ma minette (révélant ainsi leur intimité dans le trouble de sa confusion) (laquelle minette hausse les épaules) (aïe, aïe, aïe, se dit Lepif qui ne peut cependant s’empêcher d’apprécier le mouvement induit sous le gros pull) (son regard allumé fait sourire Amélie, qu’il chatouille presque autant que la laine) (ouf, pardonné)…
- Une différence de comportement, gros bêta (on voit bien qui porte la culotte, se dit Ravot plus du tout jaloux de Lepif) (encore que…). Et je me suis dit qu’il devait y avoir une raison « technique ». Une drogue. Vous-même, commissaire, l’aviez observée, évoquée, supputée, devant le comportement des manifestants de l’autre jour…
- Parmi lesquels se trouvaient déjà nos deux victimes, et, car je pense les avoir également repérés, mais sous réserve de confirmation, les Humevesne et Suceprout qui ont disparu, soit dit entre parenthèses. Et qui n’avaient pas l’air non plus d’être aussi excités que les autres…
- Ce qui confirmerait ce double comportement sur le lieu de certains crimes : l’un, hystérique, et l’autre froidement opérationnel. Alors j’ai cherché. Et je pense avoir trouvé.


[1] Ou interrogatif, si vous préférez. C’est juste pour changer un peu.

[2] De « conclore » et non de « conclure »

EL CÓNDOR PASA / P3C2E14

P3C2E14 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 14)

 
N°203 / EL CÓNDOR PASA / P3C2E14

 
C’est l’histoire où un condor associal se trouve bien puni de sa gourmandise tandis que l’Omphalie est rayée de la carte.
 
Jeudi 16 juin
9 heures et quelques
Île de Guamblin
(14 heures et quelques en France)

 
(Suite directe de P3C2E11, de P3C2E12 et de P3C2E13 : liens)
 
Mais ce n’est pas fini.

 
Une heure après l’explosion initiale, le condor est revenu se poser sur l’aire secondaire qu’il a installée, comme une garçonnière, dans un creux de la minuscule île volcanique sous laquelle s’amorce l’Omphalie.
 
C’est un condor asocial qui pratique un art de vivre basé sur la discrétion et qui aime l’air marin réchauffé d’étrange façon par les émanations souterraines qui remontent de la cité des Amazones. 

 
C’est aussi un pervers qui entretient une liaison contre nature, mais passionnée, avec un grand oiseau blanc nocturne qui n’est pas toujours là, mais que quand il y est, ça vaut son coup, nom d’un petit condor. Un harfang :
- C’est comment, toi ?
- Moi, c’est condor.
- Moi c’est harfang.
- Ah oui ? C’est pas une blague ?
- J’te jure, tu veux voir ?
- Montre… 
 
Et puis il est nourri par les Amazones que ça amuse de le voir frissonner des caroncules devant l’Oiseau de l’Élue qui le fixe de ses grands yeux d’or impassibles… 

 
C’est peut-être pour ça que d’avoir croisé une Amazone volante ne l’a pas surpris ? 

 
Qui sait à quoi rêvent les condors le soir au fond des aires ? 

 
Bref, il s’est posé et regarde le soleil levant. 
 
Un ample nuage rouge se déploie à l’Est, d’où il vient. C’est ce geyser qu’il a croisé. Il se demande ce qu’ils ont encore pu inventer et il fait un peu de ménage, déçu d’avoir trouvé le nid désert : le harfang serait-il parti, comme cela lui arrive parfois, pour l’un de ces lointains voyages d’où il revient l’œil farouche et la plume ébouriffée ??

 
Et puis il se repose, comme tous les condors lorsqu’ils n’ont pas à chasser pour survivre.
 
Un bruit l’attire au bord du nid. 

 
La porte du fond du cratère vient de s’ouvrir et on lui apporte sa nourriture du jour, un cadavre de prisonnier qui n’a pas tenu la distance… C’était pas Bitenor, celui-là ! 
 
Le condor est charognard. Son vol depuis la côte (il y entretient une aire principale où sa partenaire légitime finit d’élever les deux petits de l’année) l’a fatigué. Il va casser la croûte et portera un bras ou une cuisse aux petits. Ils sont très moignons lorsqu’ils s’attaquent à un joli cuissot…

Le condor s’attendrit. 

 
N’empêche, le harfang, c’est une autre classe ! 

 
Deux heures après l’explosion initiale, des vibrations sismiques sont ressenties à Puerto Cisnès. On n’y prête pas une grande attention : c’est un phénomène courant dans cette région volcanique.

Les Goums sont arrivés dans le camp de l’ONU depuis une heure déjà, et ils suivent ces manifestations avec une grande attention dans les mobile homes où ils sont hébergés. Ils savent qu’ils vont peut-être devoir y rester quelques jours avant de regagner leur lieu de vie normal. Ils se sont habillés pour sortir, ce qui les met mal à l’aise, mais lorsque Mnouay leur a expliqué pourquoi il le fallait, tout le monde a compris et s’est de bonne grâce plié à la mascarade. 

 
Trois heures plus tard…
 
Un grondement sourd ébranle la baie au Sud de Guamblin… Il semble qu’une vague se soulève, qui ne serait visible que depuis les îles qui bordent la baie, à l’Est…

 
Quelques bateaux de pêcheurs se trouvent soulevés par le tsunami qui monte et s’accroît…
 
Les vagues s’élèvent, plus hautes, plus fortes, au fur et à mesure que la masse des sédiments glisse au fond sur la couche déstabilisée des clathrates en ébullition. 

 
Et puis, brutalement, ce couvercle se brise et libère le reste du gaz en bulles monstrueuses qui engloutissent tout et envoient un gigantesque coup de bélier en direction du large… 
 
Les vagues, en trains successifs, poussées par les effondrements et les glissements de terrain autant que par l’éruption des gaz, se déplacent à sept cents kilomètres heure…

 
Le condor, le premier, remarque quelque chose d’anormal.
 
Il vient tout juste de finir de détacher une épaule et serre le bras entre ses serres serrées. C’est un grand condor et l’idée de parcourir une centaine de kilomètres, même avec un bras, ne l’effraie pas. Mais il voudrait bien casser la croûte et digérer un peu avant de partir. Il adore les yeux et les couilles, même s’il n’en reste pas grand-chose après le passage des Amazones… Alors il délaisse le bras et revient à son bonhomme.

 
Cependant, il se passe quelque chose d’anormal, il l’a remarqué. 
 
Il est de nouveau distrait par les Amazones qui ouvrent la porte et s’esclaffent bruyamment en le voyant grignoter les roubignoles fripées de leur bonhomme.

 
Il se dit que la gourmandise est un vilain défaut… Qu’il faut partir, vite…
 
L’instinct…

 
Mais la gourmandise…
 
C’est ça qui l’a perdu. 

 
Elles aussi, d’ailleurs.

 
Quand les vagues sont arrivées, imprévisibles, seulement précédées d’un ronflement sourd, hautes de trente mètres, l’onde de choc a pulvérisé la petite île, arraché les installations d’Omphalie et anéanti tout ce qui pouvait s’y trouver.

 
Mauvaise opération, pour le condor.
 
A Guamblin, le geyser est retombé, laissant un large trou là où se trouvait l’entrée de la cité souterraine. 

 
Avec, au fond, le cadavre disloqué d’une Amazone, le visage tourné vers le ciel.
 


L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

P2C2E11 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 11)

  N° 112 / L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

  C’est l’histoire où Daniel Forpris initie Gertrude Pilon, le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale à

la Nouvelle Réna. Dont nous découvrons le Rituel d’Intronisation par la même occasion. 


  Mardi 3 mai
19 heures
C’est tout naturel


  - Crébonsoir, s’écrie Gertrude, soulevée d’enthousiasme à l’idée des foules nombreuses défilant sous l’égide de la Nouvelle Réna !

  Et son cri de joie pure fait sursauter le maire assis à côté d’elle dans le vaste bureau de Daniel Forpris qui leur expose, allègre, les amples perspectives de son plan marketing.

  En écho, Varochaix se fend, et en français encore, d’un « C’est-tout na-tu-rel », qu’il scande comme la pub que martèle France Info, et Hilarion-Jovial rosit d’un tendre bonheur simple.

 
Il est très bon, Daniel, pour exposer, presque sans notes, un projet commercial abstrait et compliqué, emporter un marché, convaincre un Acheteur[1] que ce dont il a besoin, c’est justement du truc, du bidule, du machin qu’il veut vendre. Alors, vous pensez bien, lorsqu’il s’agit de vendre rien moins que l’avenir ! L’Avenir !!!

  - Et ainsi, mes amis, serons-nous, que dis-je ! serez-Vous, placés en tête d’une restructuration des forces vives de la terre entière qui, par simple effet de boule de neige, ne pourra que nous suivre ! Vous suivre !!!

 
On applaudit.

  Mais Daniel est trop bon vendeur pour se contenter de ce facile effet d’approbation, et il sait qu’il lui faudra apporter des Résultats[2] pour qu’au-delà de l’enthousiasme du début, le Marché s’installe dans la durée, évitant de la sorte que l’adhésion de départ ne soit ensuite perçue au travers d’un dramatique déficit dans la communication positive et ne tende à l’évictionnel. C’est en cela que le Vendeur se distingue du simple histrion qui n’aura à emballer que le public d’un soir.

 
C’est donc avec un modeste sourire qu’il invite ses « amis » à visiter son installation pilote (Saint Tignous sur Nivette, toujours en pointe, possède la seule installation de ce type au cœur du premier et du plus élaboré des Super Trocs, où nous nous trouvons, mes biens chers amis, grâce à notre Saint fondateur Arnaud Boufigue et à ses généreux Inspirateurs et Financeurs de l’OSARM, grâces leur soient rendues !), et à leur offrir une Initiation démonstrative.

  On se lève, dans la chaleur du sentiment de communauté partagée qu’a fait naître l’éloquence de Daniel. Ah, que c’est bon, de se sentir les coudes ! Jusqu’au maire, qui en viendrait presque à trouver Hilarion-Jovial touchant dans son émotion juvénile ; jusqu’à Hilarion-Jovial qui en viendrait presque à trouver le maire sympathique du fond épais de son sourire mou…

 
Et avant de sortir de son bureau, Daniel profite du léger brouhaha qui les fait se presser vers la porte, pour les rassembler en cercle, comme les membres de l’équipe de basket autour du coach, leur joindre, en une seule poignée symbolique, des mains pour une fois solidaires, et les faire s’exclamer, d’une même voix, dans un même rythme et d’un même coeur, de Gertrude à Varochaix et du maire à Hilarion-Jovial (lui, qui cultive une image si réservée) : « C’est-tout na-tu-rel » !!!

  Le petit groupe ainsi momentanément soudé descend du bureau pour rejoindre la Salle de Troc où s’affairent les derniers troquistes de la soirée (on ferme à vingt heures).

  Une grande affiche représentant le visage extatique de Finette s’ouvre à leur approche sur la porte à double battant qu’elle dissimulait : c’est par là que se presseront les foules des Postulants futurs…
  C’est par là qu’ils quittent l’éclat et le bruit joyeux entretenus dans la Salle de Troc, pour le silence et la pénombre savamment dosés du Couloir large de trois mètres, entièrement floqué de noir et coupé de trois chicanes qui le transforment en amorce de labyrinthe au bout duquel se distingue la lueur vaporeuse du narthex.

  - Je vais vous laisser poursuivre sans moi, précise Daniel Forpris, je vous retrouverai dans

la Grande Salle : il faut que je me change pour vous y accueillir. Je vous demanderai de vous déchausser dans le narthex où se trouvent des casiers sécurisés dont vous conserverez la clé. Ne vous inquiétez pas de la vapeur qui y règne : son odeur d’encens fait partie de la mise en condition utile à la participation active des Postulants que vous êtes censés être… Gertrude vous guidera…

  Gertrude, à qui Daniel a montré les lieux le matin même, après qu’il ait souscrit à ses amples besoins, se rengorge :
- Ne t’inquiète pas, je serai digne de ma Mission…

  Et les Portes du Couloir se referment silencieusement derrière Daniel lorsqu’il a regagné

la Salle de Troc…

  On entend une vague rumeur monter du narthex, aussi vague que la lueur sur laquelle ils se guident, aussi vague que l’odeur d’encens et de fleurs fraîches (menthe, citronnelle, rose, violette ? bien malin qui pourrait le dire, les aromaticiens qui l’ont mise au point ont veillé à rester dans l’indécis) qui sourd au ras du sol et se renforce lorsqu’ils s’avancent, malgré tout un peu inquiets de toute cette mise en scène :
- C’est très élaboré comme accueil, observe Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui estime l’effort marketing à l’aune de ses propres recherches de communication, confortées par celles de sa soeur.
- Et vous n’avez encore rien vu ! prévient Gertrude, fière d’être celle qui sait et d’en remontrer aux huiles qu’elle pilote (pour Varochaix, ce serait plutôt une huile de vidange, ne peut-elle s’empêcher de pouffer en elle-même, et, filant la métaphore, pour Hilarion-Jovial, et ce qu’elle en connaît, elle voit très bien l’huile à salades, ce qui l’amène à repouffer in petto. Ses trois « clients », du coup, se demandent où ils ont mis les pieds, avant de se rappeler que la fille est réputée pour avoir un grain. Mais justement, choisir un guide pas très net, décrédibilise ceux qui l’ont désignée, et donc…).

  Mais on arrive dans le narthex, pièce de bonne taille, toujours floquée de noir, aux murs couverts de casiers fermés chacun par une clé fluorescente.  On y voit plus clair que dans le Couloir, mais quand même, ce n’est pas le plein soleil ! D’autant que cet éclairage réduit se trouve mêlé à de subtils effets d’ultraviolets qui donnent aux visages et aux mains un aspect blafard passablement sinistre, et qui fait éclater le blanc des chemises, des dents et des yeux…

 
La musique se renforce, sourd grattement, lourd grondement de guitares, enveloppante, insidieuse, et l’odeur d’encens s’accentue tandis qu’une voix venue de nulle part, avec des moelleux d’hôtesse de hall d’aéroport, leur susurre des mots d’accueil entrecoupés de « C’est tout naturel » scandés dans le rauque haletant d’une contralto au bord de l’orgasme, tout en insistant sur le fait qu’ils doivent « absolument » se déchausser et déposer leurs bagages à main dans les casiers réservés à cette fin, sans oublier d’en conserver la clé numérotée, merci… 

  On s’exécute, avec des petits rires gênés de grandes personnes qui joueraient aux billes dans la cour de récré pendant que les enfants sont en classe.

 
La vapeur d’encens s’est encore accentuée, jusqu’à presque saturer l’atmosphère, et s’y mêle une autre odeur… Une autre odeur… indéfinissable…

  Le blanc des yeux s’est agrandi, les sourires se font plus larges. On se trouve tellement sympathiques, tous, ici, si gentils…

  Les portes du fond du narthex se sont ouvertes et un grand souffle frais et parfumé d’herbe fraîchement coupée (la tonte du gazon, le samedi après-midi, dans la maison de campagne, quand on oublie tous les ennuis de la semaine pour suivre le pout-pout de la vaillante petite tondeuse…), un grand souffle balaie l’odeur d’encens, et les Postulants, ravis, pénètrent dans la Grande Salle, disposée comme un cercle autour de l’arbre central : le Putier…

  Au pied de ce putier aux branches chargées de fruits rutilants et de fleurs délicates, éclairé on ne sait comment à la fois par-dessus et par-dessous, Daniel Forpris, vêtu d’une tunique blanche ceinturée d’une cordelière pourpre, arbore à hauteur d’épaule une fibule rouge en forme de lyre.

  Sur le mur du fond s’allument alors les lampes à éclats de la grande lyre qui était jusqu’ici restée invisible, et dont le scintillement éclipse d’un coup la lueur du putier central.

Cette lumière vive et mouvante dévoile trois silhouettes jusque là restées invisibles, qui se détachent du mur du fond où elles étaient adossées, immobiles, perdues dans l’ombre, et qui s’avancent, en ondulant des hanches, vers les Postulants. Trois jeunes femmes, vêtues d’une courte tunique, attachée à la taille par une cordelière blanche, qui dévoile leurs cuisses nues. Elles arborent la lyre noire des Initiés au-dessus du sein gauche…

 
Elles s’avancent, tandis que la musique se mue en simple accompagnement de Daniel Forpris qui psalmodie, les yeux clos et les bras à demi levés, avec des accents mesurés de prélat à l’office lançant à l’assemblée un fervent « Dominus vobiscum » :

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue,  
 

Et les filles répondent, sur le même ton, comme un « Et cum spiritu tuo », mais selon le rythme devenu habituel :
  C’est-tout na-tu-rel…
 

Les filles prennent chacune l’un des Postulants par la main et le guident dans une déambulation  circulaire autour du Putier central, tandis que Daniel Forpris enchaîne :
  La force de son chant
La tension de son arc
 

Et que les filles, maintenant accompagnées par les Postulants répondent :
  C’est-tout na-tu-rel…
 

La souplesse du sol leur donne l’impression de marcher sur un nuage de guimauve…
  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 

Leur vision se trouble quelque peu, ils se sentent si bien…
  C’est-tout na-tu-rel…
 

La farandole se meut dans un espace léger où l’air devient ouaté, où les sons se colorent :
  La vigueur de son bras
Et son œil infaillible
 

Les mains chaudes des filles leur réchauffent les bras, la nuque, les reins…
  C’est-tout na-tu-rel…
 

Tout en tournant en rond, sans même les toucher autrement que des mains sur la paume des mains, sans leur parler plus loin que des mouvements doux de leurs lèvres gonflées, elles se font caresse, tendresse, douceur…
  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 

Comment donc sont tombés ces vêtements stupides qui les couvraient encore l’instant auparavant ? Ils ont roulé à terre, sur ce sol si moelleux qu’il semble une prairie poussée sur de la soie et se mêlent aux filles, haletantes et languides qu’ils besognent au rythme de la musique lourde :