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ON LES TIENT / P3C1E4

P3C1E4 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 4)

  N°149 / ON LES TIENT / P3C1E4

  C’est l’histoire où l’analyse de l’enregistrement du meurtre d’Edmonde de l
a Vorme Séchée révèle qui sont les coupables.

 
Mercredi 8 juin
12 heure 30

La Lanterne

  La fouille du bâtiment qui fait face au journal et d’où la flèche est partie n’a rien donné.

  Alors, « on » s’est retrouvés, face au grand écran que Victor a fait installer dans le bureau directorial pour regarder le film : Ravot, bien sûr, mais aussi Lepif (j’ai confiance en son œil, a dit son chef pour obtenir qu’il soit là), Mouchoir, en grand technicien, est mis « aux manettes », et tous les Malfort, « y compris les dames » qui sont remontées d’Agotchilho avec Rébéquée. 

 
Lepif est le seul à ne pas être initié au secret des Goums. « On fera attention », a dit Béatrace. « Je te surveillerai, bavarde », lui a glissé Clèm à l’oreille, en se casant dans un fauteuil auprès d’elle, alors que Rébéquée s’assied près d’Hélène.

  Ce que le commissaire ignore, c’est qu’une ligne directe transmet les images au bureau N°1 et que Nouye et Amaïa regardent en même temps qu’eux et entendent ce qu’ils disent. Elles peuvent même intervenir sur le défilement des images et répondre directement en se mêlant à la discussion. Par souci de discrétion, on a remplacé l’interphone direct par un retour téléphonique discret. Non pas qu’on le cache à Ravot, mais allez lui expliquer cela devant Lepif !

 
Ce que lui, Lepif, ne comprend pas, c’est pourquoi toutes ces nanas sont là ! Est-ce qu’il emmène sa femme au bureau, lui ? C’est vrai qu’il n’a jamais eu le temps d’en avoir une très longtemps.

  - Le son ne sera pas très bon, précise Mouchoir avant de démarrer. J’ai filmé depuis cette fenêtre (il la montre) que Monsieur Malfort avait entrebâillée, mais si l’image doit être de bonne qualité, le micro ne pourra donner que des bruits d’ensemble…

Et il allume le grand écran plasma récemment installé dans le bureau. Il l’a raccordé au disque dur de la caméra électronique, par l’intermédiaire de l’ordinateur qui lui sert lorsqu’il veut réaliser un montage.

 
A ce moment, un appel de Nouye, pris par Victor, informe que le Mélanippé est annoncé pour demain matin… 

  La petite caméra est branchée. 

 
Images agitées : Mouchoir n’est pas encore calé.

On entend Victor hors champ :
 « - Cadre large… »
Zoom arrière qui découvre toute la place, puis le champ se resserre autour des seuls manifestants, et s’élargit de nouveau pour suivre à distance Daniel Forpris qui s’éloigne et remonte en voiture. La voiture démarre et tourne dans une petite rue, à l’angle du bâtiment d’en face qui reste visible dans le champ stabilisé, tout comme les petites rues qui l’encadrent et par où arrivent de petits groupes de manifestants.

  - Stop, demande Lepif en tendant le bras vers un point de l’écran…
- Oui, Lepif ? demande Ravot, alors que Mouchoir provoque l’arrêt sur image.
- Un peu en arrière… Non, trop… Image par image s’il vous plaît… Voilà…
- Et que voyez-vous inspecteur ? demande Eusèbe…
Lepif a toujours le bras tendu :
- Oui, stop ! Regardez, là, à l’angle de la rue…

En effet, à l’endroit précis où la voiture de Daniel Forpris a tourné apparaît maintenant l’arrière d’un véhicule, un coffre, et même une plaque… 

 
La façade du journal est exposée plein Sud, et bien que la luminosité soit médiocre, par ce temps couvert, la façade d’en face se trouve à contre-jour et il faut l’œil exercé du limier pour remarquer le léger mouvement dans l’ombre de la petite rue encaissée entre deux immeubles.

- Pouvez-vous zoomer sur le détail ? demande Lepif à Mouchoir
- Bien sûr…
L’arrière de la voiture se précise, reste net malgré le grossissement. À peine un léger flou. Mais la plaque est lisible :
- C’est la voiture de Forpris. Ce sera facile à prouver avec l’immatriculation.
- Mais il était parti !
- Pas bien loin ! Et il est revenu en marche arrière… Je serai curieux de voir ce qu’il attend… Reprenez, voulez-vous ?
- Vous voulez imprimer l’image ? demande Mouchoir…
- Et comment ! s’enthousiasme Ravot…

L’imprimante ronronne… La plaque est très lisible sur l’épreuve imprimée… Ravot branche la petite radio qui bourdonne discrètement dans sa poche et la porte à ses lèvres :
- Martial, identifiez ce numéro d’immatriculation, de suite, toutes affaires cessantes…
Il lui dicte ce qu’il lit sur son document.
- Je peux continuer ? demande Mouchoir en revenant au plan général initial.
- Allez-y, confirme Ravot.
  - Attendez, remarque à son tour Rébéquée, pouvez-vous revenir au début et recadrer le dialogue entre Forpris et la Vorme ?
- Voilà… répond Mouchoir ravi.

Le défilement s’inverse, silencieux, jusqu’au moment où Daniel Forpris, tout au début, entre dans le champ dont le cadre, encore changeant, mal défini par Mouchoir, reste limité aux manifestants, s’élargit, revient. On distingue nettement le directeur du C’est tout naturel, souriant face à la caméra, qui serre la main d’Edmonde de la Vorme Séchée, que l’on voit de dos, en lui disant quelques mots. Elle semble protester, tandis que Forpris accentue son sourire, retient manifestement sa main, et articule lentement un mot qui affole totalement son interlocutrice, soudain véhémente…
-  Serrez sur Forpris ! demande Ravot, je pense que nos spécialistes pourront lire ce qu’il dit sur ses lèvres… Revenez…

  Le téléphone spécial sonne. C’est Nouye :
- Victor ? Je crois comprendre ce qu’il dit. Le dernier mot, c’est Hybris… 

  Et elle raccroche, toujours aussi laconique…

 
Vic en reste comme les deux ronds de carotte déjà évoqués, et puis il répète tout haut :
- Hybris… « Elle » m’a dit qu’il a dit « Hybris » !!!
- Repasse encore ! ordonne Eusèbe…
- C’est bien ça, confirme Eusèbe, n’en dites rien à vos experts, laissez-les chercher. Les nôtres, qui suivent « en ligne » (précise-t-il en guise de vague explication devant le regard ahuri de Lepif), annoncent Hybris. Nous verrons s’ils confirment…

Ravot approuve du chef. Il a compris qui sont les « experts » en question et l’idée de la tête que ferait son inspecteur s’il voyait Nouye assise, à poil (elle l’est sans aucun doute) (elle l’est, bien sûr, et Amaïa est debout derrière elle, Tijules couché sur ses seins) devant l’écran du bureau N°1, le fait sourire…

  - Regardez la femme, observe Béatrace à son tour…

L’image se déplace jusqu’à cadrer la directrice de Lartigo qui, vue de trois quarts dos, semble s’être figée, totalement affolée…

- Forpris lui a donné la sentence… constate Clèm en croisant les mains sur son ventre… Mon dieu…
- Elle sait ce qui l’attend ! remarque Béa…
- C’est ce qu’elle craignait lorsque je l’ai libérée… souffle Ravot… Je l’ai tuée… Je ne pensais pas « qu’ils » iraient jusque là.
- Vous saviez ? demande Lepif les yeux ronds…
- Je savais que ses patrons n’accepteraient pas qu’elle soit mise en cause et qu’elle risque de parler… Poursuivez, ajoute-t-il à l’intention de Mouchoir.

 
L’enregistrement repart. 

  On observe l’arrivée de Varochaix et de ses Naris.

Leur groupe est armé des pancartes qu’ils sortent d’une camionnette qui s’est arrêtée au coin le plus éloigné de la place. Ils amorcent un mouvement giratoire autour des policiers en braillant les premiers slogans…

- Ils sont fous ces Naris, remarque Clèm. Varochaix s’est converti, lui aussi ? Avec troupes et bagages apparemment ! Décidément, « ils » ramassent tout ce qui traîne, ces nuisibles !

  Les mouvements se précipitent, les gestes se font plus brusques, agressifs, violents…

- Regardez la Vorme, souligne Jeanne, elle essaie de les calmer, c’est comme si elle prenait conscience du pétrin où elle est enfermée, elle…
- Elle me dit d’essayer de les calmer, enchaîne Ravot. Elle m’a dit textuellement, je m’en souviens très bien : « Faites quelque chose, commissaire, ils sont privés de saucisses depuis deux jours, ils peuvent devenir dangereux »… Comme si le fait d’être privés de saucisses signifiait quelque chose. Elle en parlait et les regardait comme des drogués en manque et capables de tout ! Elle était complètement affolée !
- Regardez le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, ajoute Victor, ils ne sont pas nets d’habitude, mais là ! On dirait qu’ils se déchaînent ! Le Maire…
- … me file des coups, précise Lepif. J’ai failli lui en coller une, mais il a vite arrêté son cinéma : quand il s’approchait de moi, il prenait les coups de bâton que les autres me destinaient, et il est fragile, le minet !
- Ça s’organise, remarque Rébéquée, ils ont l’air de répéter une danse en chantant les exploits d’un certain Putois… Le son est mauvais, mais on comprend…

  En effet, au milieu des cris, le « Grand Putois putassier » est maintenant scandé par la foule et rythme les coups de bâton qu’elle distribue, creusant l’écart entre le centre défensif constitué des cinq policiers et le cercle tournoyant des agresseurs.
 
Edmonde de la Vorme Séchée, entre les deux, tente manifestement de les séparer, de faire quelque chose, comme elle le dit à Ravot, dérisoirement évitée par les uns et par les autres…

  On entend la voix d’Eusèbe, hors champ :
« - Ils vont se faire écharper !
- Il faut faire quelque chose ! répond Mouchoir…
- J’y vais, crie Victor, appelez Rébéquée et continuez de filmer ! »
  - Stop, arrière ! interrompt de nouveau Lepif…

Mouchoir arrête, revient en arrière lentement…
- Là, indique Lepif, regardez Pélot !
- Il perd la boule, confirme Ravot : il va sortir son arme… Continuez, Mouchoir, lentement… Je l’ai recadré.
On voit la baffe magistrale qui calme le gros inspecteur. A partir de cet instant, il va s’efforcer de se placer au centre des quatre autres policiers, pour échapper aux coups.
- C’est là que je vous ai dit qu’on aurait besoin de renforts, confirme Lepif, qui reconnaît ses propres mouvements à l’écran.
 
Et puis le silence : on devine que Victor, suivi de Toto, vient d’apparaître sur le perron du journal.
- Essayez d’avancer image par image, demande Ravot…

  La foule cesse son mouvement tourbillonnant, et se tourne vers le journal, comme un seul homme.
 

Le poids du silence semble peser sur les épaules des manifestants qui fléchissent les genoux dans un geste d’élan grondant, laissant les policiers les dominer de leur stature. Mais ils les ignorent maintenant, ils vont les contourner, cela se sent dans leurs regards concentrés sur la façade du journal, sur Victor et Toto, invisibles à l’image, puisque le perron est juste sous la fenêtre de l’étage d’où la scène est filmée.

Le geste d’élan est évident, manifeste, palpable…

  Tous, même les policiers, se sont tournés vers les nouveaux arrivants…

  Tous, sauf Edmonde de la Vorme Séchée, dont le bras se tend dans un geste ralenti, vers la façade opposée, sans que l’on puisse voir son visage,

la Vorme, comme on l’appelle, grande femme sèche, dressée entre les policiers debout et la foule aux genoux fléchis, détachée, visible, cible parfaite, dont le cri aigu, à l’analyse des sons maintenant coupés par le ralenti des images, sera nettement audible sur le fond sourd du grognement de gorge des assaillants…

  Edmonde de la Vorme Séchée sur qui Mouchoir zoome de sa propre initiative…

  Edmonde de la Vorme Séchée… 

  Une longue pointe rougie lui perce le cou, sous le chignon, là où l’image précédente ne montrait que quelques cheveux grisonnants…
 
Edmonde de la Vorme Séchée qui tourbillonne, bras levés, en montrant son regard horrifié, encore luisant d’une ombre de vie, tandis que de sa bouche grande ouverte émerge la hampe emplumée de noir de la flèche qui lui a cassé les dents avant de lui transpercer la gorge.  

  Edmonde de la Vorme Séchée, la bouche pleine de sang…

  Et qui tombe.

  Mouchoir arrête l’image sur le petit tas gris que forme le cadavre sur les pavés de la place. 

 
Un silence épais s’est installé dans la pièce…

  Hélène pleure, le visage caché sur l’épaule de Rébéquée. On l’entend lui demander :
- Tu crois qu’on pourra les arrêter ?
- J’en suis sûre, ma chérie, grâce à toi…

Lepif lève le nez sans oser rien dire…
 

- Revenez quelques images en arrière et élargissez le champ au maximum, demande Ravot qui est le premier à reprendre vraiment ses esprits.

  La main tendue de la Vorme désigne la façade d’en face. Une fenêtre ouverte. Mais le léger contre-jour, en effaçant les reflets des vitres, ne permet pas de la distinguer facilement des fenêtres voisines, aussi sombres qu’elle, sauf par l’absence du montant central du châssis, lorsque l’on y prête une attention soutenue…  

  - Vous avez vu la fenêtre ?
- Oui, ça y est… Je zoome…

  La fenêtre qui s’approche… Mouchoir tripote ses réglages : luminosité, contraste… Une silhouette fantomatique là-dedans… Contraste, luminosité, définition… On est en HD, je devrais l’avoir mieux que ça, grommelle Mouchoir en pianotant sur son clavier…

 
La fenêtre est assez haute et étroite. La silhouette se précise…

  - C’est une femme ! s’écrie Lepif…
- Une amazone, confirme Jeanne…
 
Le léger flou du grossissement poussé au maximum laisse deviner dans la pénombre du contre-jour, derrière la ligne courbe d’un arc tendu, un visage sensuel dont les lèvres frôlent la corde tirée par deux doigts couverts d’un gant et qui encadrent le talon d’une flèche encochée, le regard clair d’un œil figé sur sa cible, une épaisse chevelure blonde relevée en chignon… Le retrait de l’épaule, le profil de la position, le bras nu qui tend l’arc, le crispin plus sombre du gant qui protège la main gauche et l’avant-bras du claquement de la corde, la tunique serrée à la taille…

  L’imprimante ronronne…

 
Image suivante : la corde relâchée, l’arc écarté par le geste, qui découvre le visage , souriant, sûr de son fait…

  L’imprimante ronronne…
 

Image suivante : la fille s’avance un peu, dans l’élan de sa satisfaction, livre une silhouette un peu plus claire…

  L’imprimante ronronne…

 
Image suivante : la fenêtre refermée…

  - Elargissez au maximum et laissez filer, demande Ravot…
 
En bas, c’est le désordre, les manifestants s’échappent en courant, comme poursuivis par des diables…

- « Cadre large, filme ! » entend-on dire par Eusèbe…

  On voit aussi Ravot crier des ordres en montrant l’immeuble d’en face, la fenêtre refermée… Lepif courir vers sa voiture, les agents se précipiter vers la porte de l’immeuble… Les pimpons, l’arrivée des renforts, Pélot réconfortant le Maire… Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, ahuri, qui s’éloigne en hochant la tête, comme s’il se demandait ce qu’il peut bien faire là… Ravot qui fait signe à Victor de s’en aller…

 
- Reviens en arrière, reviens !!! crie Béatrace debout, je l’ai vue ! Je l’ai vue !!! Je jure que je l’ai vue !!! Ouais !!! On les tient ! On les tient !!

  L’œil flamboyant, elle court jusqu’à l’écran en faisant des grands signes « en arrière » à Mouchoir qui remonte lentement le temps en tapotant son clavier :
- Stop ! Regardez !
 
Triomphante, elle pose le doigt sur un point de l’écran que Mouchoir agrandit aussitôt.

  - Bravo Béatrace ! Bravo ! s’écrie Ravot enthousiasmé qui se lève et vient lui coller deux gros bécots sur les bouts des moustaches ! Tu as raison : on les tient !

 
Le coin de l’immeuble, la rue où est toujours garée la voiture de Daniel Forpris, que l’on voit mieux que tout à l’heure, dans la lumière qui maintenant se glisse entre les immeubles… 

  Une silhouette blanche en courte tunique, cuisses à demi-nues et espadrilles lacées sur les mollets, l’arc à la main, apparaît furtivement, ouvre la portière arrière et monte dans la grosse berline qui démarre aussitôt…

POUACRE / P3C1E7

P3C1E7 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 7)

  N°152 / POUACRE / P3C1E7

 
C’est l’histoire où Arthur se trouve confronté au professeur Pouacre, qui fut le Numéro 5 des Écolocroques. 

  Mercredi 8 juin
Le matin, sans doute.
Harpie

 
Il est difficile d’évaluer le temps qui passe lorsque rien ne bouge et que l’on se trouve réduit à une passivité de mannequin. Compter les battements de son cœur ? Les clignements réflexes de ses paupières ? Ses inspirations ? Mais bien vite, le décompte s’en trouve perturbé par les souvenirs qui bougent lentement au fond de l’esprit… Souvenirs proches, mêlés à l’angoisse de l’avenir proche, souvenirs lointains, nostalgies… Angoisse d’impuissance… Qu’est-ce qu’elle a voulu me dire ? Ce Luis ? Celui qui a été retrouvé écorché au Petit Matois ? Cette petite ordure d’Arnaud Boufigue semblait s’en réjouir… Et il a dit que mon sort serait plus… amusant ? Qu’est-ce qu’elle a bien pu me faire avaler ? Pourquoi ?

 
Il lui semble maintenant ressentir le fourmillement précurseur de sa libération : la drogue relâche ses effets… 

 
La porte s’ouvre derrière lui. 

 
Il peut tourner un peu la tête…
 
- Ah, bravo ! J’avais bien calculé la dose, se réjouit le personnage qui vient d’entrer. Petit et noir de poil, un long cou de vautour à la pomme d’Adam saillante, coiffé au bol largement au-dessus des oreilles, tout de noir vêtu, le petit bonhomme sec et nerveux s’avance en tordant le cou pour venir regarder Arthur par-dessous…

 
- Je me présente, Arthur Malfort, je suis le Professeur Pouacre… Je fus en mon temps  désigné par le Numéro Cinq, chez les Écolocroques, et je suis maintenant veuf du Numéro Quatre que les Chochos ont livrée à leurs damnés crabes… Je fus donc également le gendre du Numéro Un qui subit le même sort que sa fille, mon épouse, comme je l’ai dit. Et cela à cause de vous, de votre père et de tous ceux de votre bande, Arthur Malfort…

Il tourne autour d’Arthur en se frottant les mains et en ricanant, comme si tout cela le plongeait dans la joie la plus pure. Arthur, qui se libère de plus en plus de l’emprise de la drogue, le suit des yeux en tournant sur lui-même, dans une sorte de ballet comique où un « grand » regarderait de haut un « petit » qui paradoxalement dominerait une situation indéfinissable. 

 
Il découvre à cette occasion les deux malabars, armés de curieux pistolets en plastique jaune, qui encadrent la porte laquée par laquelle Pouacre est entré. Des fois qu’il lui prendrait l’envie de tordre le cou au vautour qui l’encercle dans sa danse. Et qui s’arrête, comme s’il prenait conscience du grotesque de la situation :
- Mais asseyez-vous, mon cher, nous serons plus à l’aise pour discuter…

  Arthur s’assied, encore flageolant, dans le profond fauteuil que lui désigne Pouacre, toujours debout, et qui enchaîne, sans cesser d’arpenter le tapis, comme s’il ne tenait pas en place :
- Comment va ce cher Vladimir ? Il vous a raconté… ?
- Raconté quoi ? La préméditation de son geste ?
 
Arthur a la voix rauque et ces efforts l’ont épuisé. Pouacre semble s’en apercevoir et il éclate de rire comme à une bonne plaisanterie :
- C’est vrai que vous avez vécu une épreuve redoutable ! Survécu serait plus juste… Bravo, mon cher ! J’avoue que vous m’avez épaté. J’ai réprimandé cette chère Élue que sa jeunesse pousse parfois à quelques excès de susceptibilité ! Elle se prend un peu trop à son personnage de vierge farouche. J’y ai quelque responsabilité, en tant que Mentor, mais j’aurais été très déçu de vous voir périr sous les assauts de ses Amazones !
 
Il éclate de rire, s’assied dans le fauteuil placé en vis-à-vis de celui d’Arthur et s’y renverse en se tapant sur les cuisses :
- Bitenor !! Ces filles vous ont baptisé Bitenor !!! Ah vous êtes un sacré morceau !!! Bravo !!! Le qualificatif n’est pas très subtil, mais il témoigne d’une admiration sincère, croyez-le bien. D’ordinaire, le fiancé que l’on donne en pâture à ces dames meurt en quelques heures, mais vous ! Encore bravo.
  Il s’essuie les yeux d’un revers de manche…
 
- Vous m’avez fait pleurer de rire mon cher… Vous êtes un cas… Les Malfort sont tous comme vous ? Votre papa est vieux maintenant. Je me suis laissé dire qu’il s’était remarié il y a peu… Pas de petit frère en vue ? Mais trêve de plaisanterie. Vous devez vous douter que vous ne sortirez pas vivant de l’aventure… Non pas que je vous en veuille le moins du monde pour ce que vous avez fait de ma belle famille : cela cadrait parfaitement avec mes projets… Eux-mêmes, ces fameux Numéros, avaient manqué de loyauté envers moi : Numéro Cinq disaient-ils, sans préciser qu’après moi restaient en attente deux autres enfants de la famille, discrètement planqués dans une institution suisse et dont j’ai été désigné comme étant le Mentor lorsque leur âge les a placés en lice ! Du coup, je n’étais plus le Numéro Cinq, mais le Numéro Sept !!! Je devenais le Septième dans l’ordre naturel de leur succession, derrière deux femmes, qui plus est… Non, je n’en veux pas aux Malfort ! Comme je vous l’ai dit, ils m’ont plutôt rendu service. Vous ne mourrez pas pour satisfaire ma rancune. Mais, que voulez-vous, mon meilleur ennemi n’en est pas moins mon ennemi. Et si je vous relâchais, je suis certain que vous chercheriez à me faire des misères, comme votre père et ses absurdes Chochos… Absurdes, mais bien utiles quand même. Vous savez que c’est eux qui m’ont appris tout ce que je sais en matière de drogues ? Ils sont très forts là-dessus ! Dame, plus de 100 000 ans de poisons de chasse et de pêche… C’est cela que les Numéros n’ont pas compris : ils ne croyaient qu’à la technologie lourde. Des parvenus… L’avenir est à la biochimie fine… Mais, je cause, je cause…  Mon associé souhaitait vous interroger pour savoir où vous en êtes vraiment de vos investigations, mais je lui ai dit que depuis le temps que l’Élue, ma pupille, vous a enlevé, vous aviez dû perdre le fil des évènements. D’autant que nous avons bien amorcé notre implantation et que l’opération de prise en main de la population semble réussir. Nous nous contenterons donc de vous « préparer » pour une autre mission, qui devrait nous débarrasser de toute opposition. Vous y serez notre allié secret, Arthur Malfort ! Réjouissez-vous, vous allez entrer dans l’histoire ! Dans Notre Histoire ! 

  Il se lève, les bras au ciel, soulevé d’enthousiasme. Arthur, étourdi par ce flot de paroles extravagantes s’apprête à se lever à son tour, mais se trouve cloué dans son siège par la poigne massive des deux malabars qu’il a oubliés dans l’histoire.
 
Il se débat, mais Pouacre, ricanant, s’approche une seringue à la main. 

  Les malabars l’immobilisent.

 
Pouacre enfonce l’aiguille dans son bras…

  Arthur grogne de rage impuissante…
 
Il retombe, inconscient.
 

HUMEVESNE ET SUCEPROUT / P3C1E9

P3C1E9 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 9)

  N°154 / HUMEVESNE ET SUCEPROUT / P3C1E9

 
C’est l’histoire où les deux tueurs sont conduits par la ruse jusque dans les griffes du Commissaire Ravot.

 
Jeudi 9 juin
9 heures 30…
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Vaste brouhaha à l’entrée du commissariat : Pélot s’énerve…

- Tenez-les, bande d’abrutis !
- Mais Inspecteur, on fait ce qu’on peut !
- Lâchez-moi, grandes brutes, couine l’une des deux « personnes » arrêtées, menottées chacune à deux agents, un à chaque poignet, avec des menottes en fourrure rose d’un côté et des menottes réglementaires de l’autre, tandis que deux serveurs du Tapas’Embal’, montés en renfort dans le fourgon de police, poussent au derrière pour faire sortir le tout du panier à salade, sous les encouragements de Begoña-Conception et Gerañum-Assomption, venues en escorte sur leurs Harley-Davidson respectives.

- Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? s’écrie Ravot en sortant de son bureau.
- Deux travelos excités qui font du tapage, commissaire, ils ont voulu forcer notre porte avec des menottes roses aux poignets, et comme vos agents se trouvaient là, je leur ai demandé leur aide, précise fort à propos Begoña-Conception en descendant de son engin qu’elle béquille d’un coup de talon sûr.
- Notre établissement est respectable, ajoute Gerañum-Assomption en prenant son casque sous son bras. Ces… individus n’ont rien à y faire !!! Surtout s’ils font du tapage, N’est-ce pas, Bégony ?
- Et comment, Gérany ! Nous sommes chez nous, pas vrai commissaire ?
- Tout à fait Mesdames…
- Mais lâchez-nous, bande de veaux bleus ! s’écrie le premier interpellé en secouant ses menottes et les agents qui y pendent.
- Ces Bordelaises de merde nous ont dit qu’on pourrait se retaper dans votre boîte pourrie et elles nous ont largués les tantes ! Et vous, vous nous jetez aux cognes ! On a de quoi les payer, vos foutus tapas ! Merde alors !!!
- Allez, fichez-moi ça en cellule et merci pour votre aide, Mesdames, je vous ferai convoquer pour votre déposition…
- Avec plaisir commissaire. Tu viens Bégony ?
- J’arrive, Gérany… Montez derrière, vous autres…


Les deux fiers serveurs au petit cul moulé dans un étroit pantalon noir (pour éviter les coups de corne) sautent en croupe et leur empoignent à pleines mains le garnissage du Perfecto. Elles démarrent en trombe dans le grondement profond de leur mécanique…

 
- Bon. On est calmés ?
- Z’avez beau dire, commissaire, c’est pas honnête. On se croyait encore à Bordeaux, nous. On a dû dormir en route… C’est quand même pas interdit de faire la fête… On fait une virée chez les copines, on se poivre un peu, histoire de démarrer en douceur, et puis tout d’un coup voilà t’il pas que ces malhonnêtes nous branchent sur le courant lumière, nous envoient aux quetsches, nous plombent notre artiche, et nous larguent ici façon fin de java en nous disant que c’est des potes à elles et qu’elles vont nous soigner pour nous finir !
- Je crois même qu’y en a une qui m’a plumé l’oignon !
- Ah, toi aussi ? C’était une impression, mais, bon…
- Si, si, je t’assure…

 
Tout le commissariat est là, bien sûr. C’est pas tous les jours la foire aux bestiaux : deux balaises (le quintal pour 1 mètre 85) avec aux joues le poil bleu d’un petit matin pas rasé et mal camouflé de crème « Soir de Tempête, Mer d’Huile », avec des yeux rimmel « Cil la Faux », des lèvres « Poisson Rouge Baisé Parce Que je le Veau Bien», perruques « Blonde Champ de Blé après la Verse » et « Rouge Vésuve ça Coule Encore de Lave », petite robe noire, bien sage, décolleté discret, jersey près du corps à mi-cuisses, limite jarretelles (en strass) et bas résille pour laisser respirer les touffes de poils. Talons 15 cm plexi, que merde, on se tord les pieds sur vos planchers à la con ! Bon. Bijouterie dans le sobre, perlouse nature, trois rangs tout juste, pour rester dans le culturel. Gourmettes en jonc massif marquées « Humevesne » et « Suceprout ». Chanel, quoi. Mais du N°10 au moins. Pas chipoter. Ça vous habille les narines et vous fouette le sentiment et l’olfactif…  

  - Ben on fêtait juste une affaire : on a gagné aux petits chevaux, et on voulait rigoler un peu. On s’est fait chambrer par des sado-maso à la con, soyez sympa, commissaire, on n’est pas des méchants, hein Suceprout ?
- Sûrement pas, Humevesne, sont cons ces sado-maso, t’as le mot juste…
- Même qu’ils m’ont pété le blair ces cons-là, j’ai caché avec le fond de teint, mais j’suis sûr que demain j’serai toute bleue, hein Suceprout ?
- On va porter plainte, profiter qu’on est là, hein commissaire ? Qu’y s’en tirent pas comme ça, ces cons-là, comme tu dis à très juste titre, Humevesne…
- Je vais vous aider, approuve Ravot. D’abord, vous débarbouiller, les gars. Faut faire sérieux après la fête. Les agents vont vous prêter leur douche et des vêtements… normaux, si on en trouve à votre taille. Ensuite, je prendrai votre déposition…
- Ah ça c’est chic commissaire. Tu vois, ce que j’te disais, Humevesne, en province, les bourrins, c’est pas pareil, c’est pas toujours des mules…
- Ouais, t’as raison Suceprout, les keufs ici, y zont du savoir-vivre. C’est pas les tueurs de la BAC. C’est d’accord commissaire, J’y go.
- Lepif, montrez le vestiaire à ces messieurs et fournissez-leur au moins une gabardine… On doit avoir ça dans le vieux vestiaire…
- Lepif ! Y s’appelle Lepif, le mec, eh, Humevesne, t’as entendu… Oh, pardon Inspecteur, c’est sans malice…
- … Par ici…
- Ah, Pélot, allez chercher Mado. Vous garderez sa boutique le temps qu’elle revienne…
- Mais commissaire…
- Vous assurerez la sécurité des lieux, Pélot… C’est un ordre… Elle est capable de trouver sa route sans vous. Exécution.
 
- Commissaire, une voiture de Bordeaux, avec deux témoins…
- Faites patienter, Pourticol… Faites patienter dans le bureau des inspecteurs…
 

LE SCHTROUMPF ÉLÉPHANT / P3C1E11

P3C1E11 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 11)

  N°156 / LE SCHTROUMPF ÉLÉPHANT / P3C1E11

 
C’est l’histoire où nous apprenons pourquoi Mado, qui fut Zézette, a passé la bite de Lepif au cirage bleu, avant qu’elle ne dévoile qui sont les assassins probables de Jo et de Ted. 

 
Jeudi 9 juin
9 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  - L’Hippolyte dites-vous ? Un armateur russe ? Стрелка деньг. Stryélk Dyéng… La Flèche d’Argent ? C’est bien ce que j’avais compris… Comme vous dites. A destination de la Mauritanie ? Nouakchott ? Avec un chargement de matériel mécanique… Des pièces pour moteurs de bateaux. Tiens donc. Et on sait à qui elles étaient destinées ces pièces ? Non…

  Le silence règne dans le bureau de Ravot depuis que Lepif a décroché le téléphone et annoncé à la cantonade qu’il a une réponse de la capitainerie de Bayonne. Le commissaire tend l’oreille et impose le silence.

  Mado, qui vient d’arriver, accompagnée de Pourticol, attend, debout, puisque tout le monde est trop occupé à se taire pour s’occuper d’elle. Elle a ôté son tablier bleu, mis son petit chapeau vert et son manteau assorti. Avec ses chaussures plates, et son petit sac à main, elle fait très sage ménagère venue retirer un formulaire et qui attend tranquillement son tour.

 
- Oui, bien sûr… Un trafic… Non, on n’a pas trouvé trace des immatriculations. Et vers quel port est-il reparti cet Hippolyte ? Il remonte vers le Nord ? Il est en route ? Pour ? Mourmansk ? En Russie ? Il faudra demander à l’armateur pour connaître le destinataire aller et la cargaison, en retour, bien sûr… Faxez-nous leurs coordonnées, on trouvera bien un traducteur chez nous pour les appeler… Merci capitaine… Oui, ça nous est très utile… C’est ça, c’est au sujet de ce meurtre terrible… Oh, je ne sais pas si on pourra les coincer… Une grosse organisation… Bien sûr, si vous voyez quelque chose…

  Lepif raccroche.

 
- On peut toujours demander une investigation sur place par la police locale, observe Lepif…
- En Mauritanie ? demande Ravot. Vous y croyez vraiment ?
- Pas vraiment, non. Il est probable que des véhicules de luxe comme ça se trouvent maintenant entre les mains de tel ou tel ministre… A moins qu’ils n’aient passé une ou deux frontières…
- On sait quand même qu’ils sont en Afrique. Mais cela ne veut pas dire pour autant que ceux qui les occupaient les aient suivis. Excusez-moi, Mado, vous devez me trouver bien désinvolte avec vous…
  - Laissez, commissaire, c’est pour mes petits clients, et il n’était pas question de ramener les affreux chez moi. J’espère seulement que votre inspecteur saura garder mon bar sans faire de bêtises.
- S’il se contente de le garder, tout ira bien, remarque Lepif, ce qui est loin de rassurer Mado, mais, bon…
- J’ai déjà dit qu’il me semblait les avoir vus quelque part, mais je serais incapable de dire où et quand, poursuit Mado, préoccupée. Quand ils m’ont assommée avec leur truc électrique, je n’ai pas pris le temps de discuter, vous vous en doutez. C’est après… Et je pense que c’est la même chose pour eux. Ils risquent donc de me reconnaître, et je n’y tiens pas : ce n’est pas le genre de relation qui m’intéresse vraiment… Alors si vous avez un truc de glace sans tain ou quelque chose comme ça…
- Ma pauvre, on n’est pas dans un film américain ! Ici, on fait artisanal ! Ce que je peux proposer c’est de les faire passer devant vous. Ils sont en train de se laver et de se changer au vestiaire. Je les envoie dans le bureau des inspecteurs à l’autre bout du couloir, et vous, vous restez sur le banc qui se trouve sur le passage, devant la porte de mon bureau (il ouvre la porte pour lui montrer). Comme ça, ils pourront penser que vous attendez d’être reçue. Vous ferez semblant de les ignorer, vous lirez une revue, vous compterez les mouches, ce que vous voulez… Et quand ils seront passés, vous me direz si c’est eux ou pas… Et puis il y a peu de chances qu’ils vous reconnaissent… Ils ne vous ont vue que quelques secondes…

 
Mado le regarde avec plein de sous-entendus derrière la tête, tout en tournant le dos à Lepif.

Ravot hausse les épaules et lui montre le couloir :
- Allez-y, ils doivent avoir fini de se démaquiller, ces petits choux. Ils pensent être ici pour avoir fait du foin à la porte du Tapas’Embal’. Ah, à propos, Mado, vous pourrez conserver ceci, si vos clients du bar font du tapage !

  Il lui tend en riant les deux paires de menottes entourées de fourrure rose.

 
Mado les glisse dans son sac avec un sourire complice :
- Je les rendrai à qui de droit.

  Lepif, perplexe, fronce les sourcils.

 
On ne leur a trouvé que deux gabardines, un peu justes, étriquées, serrées aux entournures et qui tirent sur les boutons, malgré la ceinture. Revers larges, de ce côté-là, y’a rien à dire, mais z’auriez pu trouver des futals ! On a l’air fins, quoi, c’est vrai, sans chaussettes dans une paire de vos chaussures à clous, et à poil sous la gabardine ! Au Bois, on passerait pour des exhibitionnistes !

- Laisse tomber, Humevesne, c’est juste pour la déposition. Après, on appellera Riton et il nous ramènera des fringues, et le commissaire nous offre gentiment l’hospitalité en attendant, il l’a promis. Tu voudrais pas qu’on reste tout nus devant les inspecteurs ? Pense à Lepif ! Il a ses pudeurs, cet homme !
- Pfff ! Lepif ! Je pouffe !
- Chut… Te fais pas remarquer… Allez, on y va…
- Non, le commissaire a dit qu’il nous enverrait chercher : il a du monde…

  Lepif entre dans le vestiaire :
- Allez, les hommes, on vous attend pour la déposition, suivez-moi au bureau, c’est Martial qui va s’occuper de vous… Z’êtes tout plein mignons comme ça… Vous devriez vous raser les mollets, ce serait plus élégant…
- Oh, Inspecteur, nous charriez pas, on est assez gênés comme ça…

 
Lepif les précède dans le couloir, passe devant Mado, assise devant la porte ouverte de Ravot qui surveille depuis son bureau en faisant mine de lire un papier…

  - Mais c’est Zézette !!!

 
Tout se fige…
 
- Je veux dire… 

  Sûr que Humevesne a compris qu’il avait dit une connerie quand il a vu Lepif se retourner lentement, plus blanc et plus noué qu’un linge blanc lavé avec Omo double action…

 
Mais trop tard.

  Parce que Lepif aussi du coup, déclic, a reconnu Zézette.
 
Zézette !!! 

  Le cauchemar du Bois de Boulogne ! À poil et la bite au cirage bleu roi…

  
 Zézette à qui il avait confisqué sa perruque blonde la veille. Zézette qui l’a coincé le lendemain, assommé, déshabillé et relâché nu et enchnoufé de force dans une allée très péripatétique du même Bois, au milieu d’une double rangée de putes et de travelos qui l’applaudissaient en riant, jusqu’à ce qu’un panier à salade le récupère et le conduise à l’hôpital, choqué.

  Bien sûr, on l’avait changé de secteur, mais les surnoms de Schtroumpf Eléphant et d’Eléphant Bleu lui étaient restés, mi-moqueurs, mi-admiratifs, dans ce milieu d’experts.

 
Zézette, qu’il avait vainement recherchée pendant plus d’un an pour lui faire la peau. Zézette. Mado !!!

  Du coup, aussi bien Humevesne que Suceprout ont reculé, effarés par le face-à-face tragique entre Mado, qui s’est levée de son banc, et Lepif, rouge écarlate, fouillant son holster heureusement vide pour y prendre son arme de service et fourrer d’une bastos longuement méditée le crâne du cauchemar de ses nuits passées enfin retrouvé !

 
- Stop, Lepif, crie Ravot qui voit le geste du bout du couloir où le bruit l’a attiré, et qui comprend la tempête qui bouillonne sous le crâne de son inspecteur. Stop ! Qu’un Eléphant Bleu passe du blanc au rouge, c’est acceptable sur le plan national, mais qu’il règle des comptes rancis, ça ne l’est plus. Mado est devenue une femme respectable et Zézette a disparu dans un coin perdu du Brésil. Alors, stop !

  Mado fait face, calme et modeste, sans détourner le regard. Lepif tremble de tous ses membres en la fusillant du regard. Et puis, il sent la main de Ravot se poser sur son épaule, il l’entend hoqueter d’un rire difficilement contenu, se retourne, choqué, et puis… rien à faire, il a beau se retenir… il frissonne des babines, se retourne, regarde Mado qui se contient autant qu’elle le peut… et tous les trois explosent d’un rire énorme, gigantesque, monstrueux, homérique, ravageur, qui fait sortir toutes les têtes disponibles dans le couloir, tous médusés de voir le très sérieux commissaire Ravot, le très vaillant inspecteur Lepif et la très respectable bistrotière Mado pliés en trois fois deux, six, hoquetant et pleurant en se tapant mutuellement dans le dos comme des copains de régiment qui se retrouvent après plein d’années pour se raconter leurs frasques d’alors…

 
Humevesne et Suceprout se sont reculés jusqu’à la porte du vestiaire, plus affolés par cette réaction incongrue que par quelque accusation que ce soit…

  Lepif reprend son souffle avec peine, se redresse, s’essuie les yeux, encore secoué par des sursauts d’hilarité et, menaçant Mado du doigt, il articule difficilement, entre deux hoquets :
- Mais… mais… mais il faut m’expliquer… m’expliquer : pourquoi… Pourquoi du cirage bleu ?
 
Mado, reprise par un accès irrésistible, s’assied, souffle coupé et se tapant sur les cuisses :
- C’était la couleur qui s’accordait le mieux avec celle de vos yeux, inspecteur…
  Ce qui fait hurler de rire Ravot :
- C’était par amour, Lepif !!!
- Commissaire,  vous êtes dégueulasse ! s’insurge l’intéressé dont l’indignation déclenche un nouvel orage de fou rire auquel il est bien forcé de se joindre…

 
Le calme revient difficilement, mais il revient, et Ravot doit avouer à son inspecteur que dès le premier jour, il a reconnu Zézette en Mado, mais qu’il s’est bien gardé d’en parler, pour respecter sa nouvelle personnalité, sa nouvelle vie, et éviter tout conflit schtroumphien… ce qui fait hausser les épaules à l’intéressé, et ramène une légère houle sur l’océan des rires. Mais la fatigue est là, les zygomatiques autant que les épigastres sont proches de la crampe, et l’on se calme vite.

  - Vous ne m’en voulez plus, inspecteur ?

Lepif, pour toute réponse, l’embrasse sur les deux joues : amnistie et pardon, et l’amitié en prime.

Cette fois, c’est Mado qui y va de sa larme.

- Merci, Lepif. Merci… Je ne vous ai jamais voulu de mal, mais je tenais à ma perruque.
- Je l’ai prêtée à Ravot… au commissaire, hier… vous pourrez lui réclamer. C’est vrai que j’avais été vache de vous la confisquer…
- C’est Hélène qui l’a, comme m’a dit Rébéquée…
- Hélène ? Rébéquée ?
- Pas d’inquiétude, Lepif, pas d’inquiétude, je vous la rendrai, mais j’ai encore besoin de ma blonde pour en coincer une autre, une tueuse, celle-là…
- Alors, vous la rendrez à Mado, commissaire.

 
Silence ému…

  - A propos de tueurs…

 
Ravot se retourne vers les deux gabardines, aussi discrètes que possible, après le déferlement qu’a provoqué Humevesne.

  - Oui, c’est vrai… Si nous revenions à nos moutons, reprend Lepif, alors, Mado, c’est eux ?
- C’est eux. Et je sais qui ils sont : Suceprout, dit la Bricole, dit Couverture, spécialiste du volant, petits casses, camouflages et chauffeur de ces Messieurs les Hommes ; et Humevesne, dit Pic à Glace, dit Droit au Cœur, jamais coincé, toujours mouillé, un nettoyeur sérieux et discret sur ses activités mais réputé pour ses conneries dans tous les autres domaines. Je les ai connus du temps du Bois, où ils « réglaient la circulation » pour un grand groupe obscur spécialisé dans le maquerellage à grande échelle dont je n’ai jamais entendu prononcer le nom. Moi, j’ai toujours été indépendante. L’amour de l’art et l’art de l’amour. Le goût de l’artisanat. Je n’aime pas la Grande Distribution : c’est malsain quand on vend pour vendre et pas pour le plaisir. Bref, si vous retrouvez mes deux clients et qu’on leur a percé le cœur, faudra poser des questions à Monsieur (il désigne Humevesne) pour l’exécution, et à Monsieur (il désigne Suceprout) pour la mise en scène…

- Mais, commissaire, vous n’allez pas croire cette tante à la retraite !
- Lepif, mettez ces zouaves en cage en attendant d’en savoir plus…
- Ah, commissaire, ajoute Mado, ils ont parlé de Riton. C’est un recéleur de Lormont. Il serait intéressant de voir s’il ne les a pas hébergés…
- Mais elle est dingue, cette balance ! Je vais te crever, morue !!!
- Allez, Lepif, au frais ! Et quand vous aurez fini, tâchez de voir si on a du nouveau sur l’autopsie… Moi j’ai affaire ailleurs. Venez, Mado, je vous dépose chez vous.

LA MORT DU MAIRE / P3C1E21

P3C1E21 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 21)

  N°166 / LA MORT DE FÉLICIEN BELCOUCOU / P3C1E21

 
C’est l’histoire où le Conseiller tue le Maire au cours d’une cérémonie torride de la Nouvelle Réna. On propose une Épitaphe.

  Vendredi 10 juin
17 heures
C’est tout naturel

  Ils n’étaient que trois ce soir-là dans le narthex, et tous les trois Initiés. Varochaix était de la fête. Entre notables, sinon entre amis. 

 
On leur a offert le cocktail de bienvenue (réservé aux Initiés !), délicieuse boisson légèrement alcoolisée, mais pas plus que ça, juste de quoi leur permettre de s’habiller sans gène dans le narthex des hommes (il y a un narthex des femmes, c’est une innovation qui a été rendue nécessaire par le développement du nombre des adhérents), et d’enfiler leur tunique blanche à lyre noire.

  Première règle : on ne porte que la tunique pour entrer dans la Grande Salle du Putier. Exclusivement. C’est d’ailleurs bien pratique. 

  Et lorsque tous les vêtements sont enfermés dans leurs casiers étanches, commence la Fumigation purificatoire, qui vous envoie au Ciel. 

  C’est à ce moment là qu’on signe la feuille de présence du Protocole des Sages du Fion, avec de l’encre sympathique, faite (on leur a expliqué) avec de l’Esprit de Sel Attique. Ça ne laisse pas de traces et les blagues sous lesquelles on vous demande de signer sont toujours du meilleur goût. C’est réservé aux Initiés, comme les blagues des émissions politiques à la télé.
 
Après seulement, s’ouvrent en grand les portes de la Grande Salle du Putier, et on entre :

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue,   

  Et les filles, qui sont entrées de leur côté, répondent : 

 
C’est-tout na-tu-rel…

  Le tout sous la direction bienveillante du Maître de Cérémonie (à la Lyre rouge), qui, lui, n’a pas du tout l’air vague et ravi des Initiés.

  Logiquement, tout cela dure un petit moment et se termine par des exercices au sol où se mêlent les unes et les autres, à leur satisfaction mutuelle. 

  Tout au moins dans ce groupe des notables, les autres se contentant de Baisers de Paix plus ou moins appuyés selon la tronche des partenaires, et uniquement après le rituel d’exécration du Grand Putois !
 

Mais les Initiés notables bénéficient du privilège de disposer (sans jamais se demander pourquoi ni comment, puisqu’ils s’empressent d’oublier les détails) de partenaires aussi agréables que compétentes périodiquement renouvelées, avec lesquelles ils conversent rarement plus de cinq minutes au cours de la collation de saucisses qui précède le retour au vestiaire. 

  D’ailleurs, hein, elles ont joué leur rôle, non ?

 
Alors, pourquoi cette grande blonde ((magnifique ! se dit le maire), (somptueuse ! se dit Hilarion-Jovial), (canon ! se dit Varochaix)) se dresse-t-elle devant le Putier, juste au moment où les tuniques de ces messieurs se mettent à prendre des airs de tente de bédouin ? 

  Et pourquoi lève-t-elle ainsi les bras, alors que cesse la musique ?

  - Ce soir, amis fidèles, amis consacrés et bénis des Élus, Initiés au Grand Œuvre qui se poursuit ici, Notre Amie Merry, envoyée de l’Élue, nous a rejoints pour enrichir notre Rite de sa Science Sacrée. Révélation majeure, qui fera de vous tous de Profonds Initiés du Second Grade, et à la Lyre Rouge…

  Ayant dit, il se retire dans l’ombre.

  Merry lève les bras (tiens, elle porte une lyre rouge, remarque Hilarion-Jovial) sa tunique remonte sur ses cuisses dorées par la lumière et ses cheveux coulent, or brun épais, dans son dos, dénoués. Puis, elle baisse les bras, détache sa ceinture argentée et la tunique glisse, lente, de ses épaules, jusqu’à la découvrir, nue, superbe, souriante et les yeux éclatants d’un regard dévorant qu’elle promène un temps bref sur ses trois vis-à-vis.
 
En retrait derrière elle, ses compagnes sont nues, ayant elles aussi laissé glisser leur voile, mais la splendeur de Merry les éclipse entièrement.

  La musique a repris, gracile, acide, agaçante ritournelle tissée d’ornements excessifs, de trilles dans l’aigre, guitares et violons, avec des grinceries… Une bouffée légère de fumée aussi douce que celle du narthex se glisse au ras du sol moelleux, remonte presque aux genoux et reste là, comme un nuage épais et lourd qui couvre une vallée un matin de septembre…

 
S’y détache la voix de la fille qui danse, lente, lascive, agaçante, elle aussi, le geste provocant, offerte et refusée, distante et puis livrée, garce et puis fiancée, qui danse et  puis qui chante, susurre, fluette, dure, chaude, balancée dans le nuage qui court au ras du sol et que ses mains recueillent, comme des paquets de mousse dont elle se caresse, les yeux clos et la langue pointée, avec des bruits de gorge, des roulements de hanches, des tremblements des seins qu’elle presse au passage :

  On nourrira le Ventre à partir des deux Voies 
Celle des Vaches froides, montera vers le ciel et puis redescendra pour bientôt disparaître,
Celle des Inférieurs viendra de l’horizon et bientôt sera seule…
 

Le chant s’est précisé et la fille s’approche maintenant de Varochaix, en transes, qui doit cambrer les reins pour supporter sa queue sur le point d’éclater sous sa panse. Et Merry le caresse, de loin, sans le toucher, lui frotte le visage, de loin, sans le toucher, avec ces gros paquets cotonneux qu’elle prend au nuage, lui dénoue la ceinture, fait glisser sa tunique…

  Les carcasses gelées, vidées de leurs viscères, monteront vers le ciel, sous son ample Putier, et s’y réchaufferont, pénétrées par les ondes qui mollissent les chairs pétrifiées par le gel 
Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs 
Elles seront réduites en dés d’os et de chair
Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau
Le reste sera pulpe, bouillie rouge et très froide

 
C’est la Voie d’aujourd’hui.

 
La voix s’est faite rauque lorsqu’elle se tourne vers Hilarion-Jovial, délaissant Varochaix qu’elle laisse aussi dur et dressé qu’obélisque en Egypte :

  
 Les âmes inférieures, alors, seront bien nettoyées, lavées par le dehors et purgées du dedans de toutes leurs souillures et de toute amertume. Le temps d’une journée, comme sacs qu’on retourne, sans angoisse ni peur
Puis elles dormiront
Une vapeur très chaude arrachera leur poil, source d’impureté, Grand Putois Putassier, Purulent, Pellagreux
Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs
Elles seront réduites en dés d’os et de chair
Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau
Le reste sera pulpe, bouillie rouge encore chaude

 
C’est la Voie de demain.


Hilarion-Jovial, tout nu, bandé comme un ressort, tire une langue baveuse et esquisse le geste de la saisir aux hanches… Elle est déjà partie, s’est tournée vers le maire :

  Le boyau dans lequel ont fusionné leurs os sera leur Peau Sacrée
Et c’est là le Mystère
Il est oint du dedans d’Huile Sainte et Secrète
Elles s’y mouleront avant d’être rangées dans

la Sainte Pyxide, survie de l’Initié, qui connaîtra alors le Bonheur de l’Élu…

  La musique est si forte, rythmée de halètements sourds, que les dernières paroles en sont indiscernables, et le maire empoigne Merry lorsqu’elle se colle à lui, la bouscule, la renverse, disparaît avec elle dans le nuage bas qui recouvre le sol, tandis que se rapprochent les deux autres témoins, frustrés, tremblants des mains, et hochant de la queue comme bergeronnettes affairées sur un tapis de mouches, et que sortent les deux autres filles. 

  Un vent léger dégage les traces opaques du nuage, découvrant le corps renversé de Merry, écartelée, couverte par le maire qui besogne ardemment avec des soupirs rauques, et dont le cul, aux poils noirs et touffus, tressaute vivement au rythme de ses coups.

 
Edgar Maupuis recule alors, comme effrayé, prenant Hilarion-Jovial à témoin :
- Le Grand Putois !!! C’est le Grand Putois Putassier !!!
  Le Conseiller en matière d’économie électorale, pris d’une rage sauvage se saisit en aveugle de la batte de base-ball que lui tend Edgar Maupuis, la lève en écumant et fauche d’un seul coup avec un cri furieux la nuque redressée du maire, au bord de l’explosion. C’est son crâne qui explose, projetant devant lui un mélange confus d’os, de cervelle et de sang.
Et l’édile s’effondre, foudroyé sur le coup.
 

Ainsi mourut
Félicien Belcoucou,
  qui fut Maire
et sombra corps et reins dans

la Merry vorace.

  R.I.P.

  Passant, aies pour lui un regard attendri :
il ne fut que désir d’être un homme établi.

 
Lui qui naquit tout nu,
de sa mère engendré par un coup de passage,
eut soin de sa grandeur plutôt que d’être sage
mais sut être cocu sans en faire un fromage.

 
Il  mourut, nu encore,
au bord de l’épectase,
en ayant tout raté de ce dernier exploit.

 

Et son âme ambiguë a glissé aux Enfers, dans ce cercle curieux où s’entassent pêle-mêle les plus vaillants champions de la pensée bifide, les jésuites en civil, blancs hier, noirs demain, commerciaux avisés, politiques habiles, philosophes versatiles. Et des diables sceptiques leur brûlent le pied droit, et glacent leur pied gauche, générant de la sorte un fort couple électrique qui les secoue de spasmes que l’on prend pour des rires. Et dans la nuit du Styx, leur nez rouge clignote, appel de leur détresse, phare désespéré…
 
Amen.

(Epitaphe improbable pour un élu défunt)


 

LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

P3C1E28 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 28)