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JEAN RAINE

JEAN RAINE

 
Février 2007. 

 
En visitant l’exposition « Ensor et les avant-gardes de la mer », à Ostende, je suis tombé, c’est le cas de le dire, sur une grande peinture d’un Monsieur que je ne connaissais pas. 

  Banal, je n’en connais pas beaucoup.
 
J’étais venu voir les œuvres d’Ensor, et je tombais, donc, sur un grand tableau de Jean Raine.
 

broyeuse de tête à manivelle


Je trouvais que c’était mal éclairé, qu’il y avait trop de monde, trop d’œuvres, comme si les auteurs de l’exposition avaient voulu se livrer à une exploration encyclopédique d’un thème peut-être anecdotique.
 

Avec trop de très belles choses pour qu’il soit possible de les approcher vraiment, autrement qu’au travers du texte prédigéré d’un audioguide bavard. Et hop, au suivant, comme dirait Brel. 

  Mais je suis revenu, à contre-courant de la foule, pour revoir la « broyeuse de tête à manivelle », et j’aurais bien aimé y revenir encore et encore pour le revoir. Lorsque je repasserai par Ostende et par son Musée d’Art Moderne-sur-mer, bien sûr, j’y reviendrai. Mais c’est loin. En attendant, je me réfugie à la page 171 du catalogue, qui en livre une (mauvaise) représentation.
 
Et puis j’ai un peu fouillé. J’ai trouvé une richesse inouïe de recherches, de graphismes, de peintures, bien sûr, mais aussi de vidéos, de films, et de textes, comme celui-ci, extrait de projets écrits en vue d’une série d’émissions radiophoniques dédiées à la philosophie :

  Le jour où l’homme est né à la philosophie la situation se présentait à peu de choses près comme suit : un immense appétit de connaître mais peu de connaissances capables de le satisfaire. La situation est de nos jours radicalement à l’opposé : la masse des connaissances est plus grande que le nombre de questions qu’un homme à lui seul est capable de poser. Nous finissons par apprendre sans avoir le temps de nous interroger. Nous trouvons sans chercher. Il faut, c’est là le plus urgent, retrouver le sens de la question, et réapprendre à poser la question de manière obstinée. Seule l’obstination mesure réellement l’appétit de connaître. Seule elle trempe le désir d’aboutir. Il faut savoir vivre, sans se hâter de répondre, avec une question dans le cœur…
 
« Il faut savoir vivre, sans se hâter de répondre, avec une question dans le cœur »…


On notera en passant, que c’est l’attitude exactement inverse de celle qu’adoptent tous les « politiques », gourous ou curés de la Terre, qui, eux, a priori, SAVENT.

  Surréaliste, Cobra, animé, vivant, ce tableau au titre ubuesque m’est revenu en pleine poire (celle d’Eric Satie, sans doute) lorsque j’ai voulu « réveiller » la conscience d’un personnage perdu dans les limbes de la perte de soi. C’est pourquoi Arthur rêve « la broyeuse de tête à manivelle »… 

 
Arthur. Seulement Arthur.

En P3C2E10


 
On trouvera des documents, textes et vidéos sur les sites suivants :


http://www.jeanraine.com/

  http://www.jeanraine.org/
  http://www.henrichartier.com/-Raine-Jean-?id_document=545
 

8 novembre 2008 - Aucun commentaire
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LA VISITE DE L’ARCHEVÊQUE / P3C1E29

P3C1E29 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 29)

N°174 / LA VISITE DE L’ARCHEVÊQUE / P3C1E29

  C’est l’histoire où Varochaix,nouveau maire autoproclamé, après une extraction de racine de buyère[1] opérée par la veuve du défunt, reçoit celle de l’archevêque Gerhardt Zeeman.

  Samedi 11 juin
11 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 

C’est l’affaire de dix minutes que de réorganiser les services en fonction des vraies compétences et des priorités.

(Pour retrouver le début de ce coup d’état municipal, suivre les liens
P3C1E27 et P3C1E28
)

 
Le seul à parler couramment béarnais, le concierge, se trouve promu Secrétaire de Mairie en charge des relations avec l’Etat français, coiffant de son autorité neuve l’ancien secrétaire tout dévoué à feu Belcoucou et de ce fait va savoir pourquoi, inquiet, qui se trouve ravi de passer en seconde ligne. 

 
L’agent comptable est remplacé par un de ses hommes, qui s’y connaît puisqu’il tient les comptes du Parti, et il est rétrogradé au rang d’aide-comptable. Lui aussi ravi de cette rétrogradation. 

 
Les salaires, on s’en fout, on n’y touche pas. C’est la fonction qui compte. Qui compte ! C’est le cas de le dire. 

 
Et l’impôt révolutionnaire, rebaptisé Contribution à la Culture Régionale est instauré. Il touchera toutes les entreprises colonisatrices. C’est-à-dire toutes celles dont le patron ne parle pas béarnais. Surtout s’il n’est pas d’ici depuis au moins deux générations. Non, trois, autrement on aura plein d’Espagnols de 36. Ça devrait représenter 90% des entreprises, au moins… Sauf les péïzouss, les vrais, pas les néo-ruraux pseudo-écolo-bricolos……

 
Les dossiers récupérés et confisqués sont confiés à un Nari discret pour qu’il les convoie jusqu’au garage Varochaix où il devra les monter dans l’appartement du Patron. Voilà. C’est réglé. Devoir accompli. 

 
Reste à convoquer le Conseil Municipal pour authentifier tout ça.
 
Au boulot, le secrétariat !
 
Au fait, on demande le Nouveau Maire. Monseigneur Zeeman. Il annonce sa visite… Quand ? Mais tout de suite…

 
Et tout de suite, c’est tout de suite.

 
Une longue et solennelle voiture noire s’arrête devant la mairie. Ses portières arrière sont ornées de grandes croix d’argent. 

 
Le chauffeur, ganté de noir, en uniforme noir à casquette et bottes cirées, en sort, impassible, et vient frapper à la porte de verre fermée qui laisse transparaître le panneau « Fermé pour deuil ».

 
On lui montre le panneau. Il montre la voiture. On pressent l’Huile. On entrouvre la porte. On s’informe de son identité. On prévient le Nouveau Maire.

 
Et c’est ainsi qu’il apprend que Monseigneur Zeeman, archevêque « in partibus infidelium » lui rend visite.

 
Varochaix l’attend.

 
Le chauffeur est retourné ouvrir la portière arrière de la grosse voiture noire. En descend un petit homme sec drapé dans une ample cape noire dont le capuchon, rejeté dans le dos, lui donne tout à fait l’air d’un moine. 

 
D’ailleurs, c’est un moine. 

 
Après sa nomination à la tête de la Fraternité Saint Pie X, et  avoir été fait archevêque in partibus honoris causa et tralala par le nouveau pape de cette époque, qui était bien décidé à l’honorer de ce titre pour récupérer les rudes brebis conservatrices qui en constituaient le froment, le ferment et le sel, le père Gerhardt Zeeman, pour afficher ostensiblement l’officielle modestie de la Fraternité, avait repris l’habit du Père Zeeman, OP, que ça veut dire dominicain, ordre dans lequel il avait commencé sa carrière. 

 
Le pape comme l’archevêque souhaitent en effet rendre à cet ordre son rôle initial d’Inquisiteurs, afin d’éradiquer les suppôts de Satan que le moderne Torquemada voit foisonner comme crocodiles en marigot (il a aussi été missionnaire au Congo avec Tintin et ne recule pas devant l’audace de la métaphore). 

  L’œil charbonneux et le poil gris taillé en brosse courte, raide comme paille de fer, il possède l’art inné de déstabiliser son contradicteur d’un seul de ses regards  aussi insondables que ceux de

la Vierge de Nuremberg. D’où il est natif.

  Son manteau, ouvert sur sa robe blanche et son scapulaire serrés dans la même ceinture de cuir noir, découvre une croix pectorale d’argent massif, centrée sur un gros rubis, que le pape lui a offerte le jour de sa consécration archiépiscopale. 

 
Pour éviter que la lourde croix ne se balance au bout de son cordon de soie pourpre en lui cognant le sternum, Monseigneur Zeeman a fait rallonger ce cordon pour pouvoir l’engager dans sa ceinture, auprès de son rosaire, ce qui lui permet de dégainer le crucifix plus vite que son ombre.

 
Il monte lestement le perron, suivi du chauffeur qui porte sa mallette, et entre dans le hall où l’attend Varochaix, en passant avec indifférence devant le nouveau concierge qui lui tient la porte. « Dominus vobiscum », dit-il en tendant son anneau au nouveau maire, qui regarde la main levée dans une position inhabituelle, la saisit et la secoue confraternellement en répondant « Et cum spiritu tuo ».

Après tout, on est entre notables, non ?

 
Et puis il le conduit vers « son » bureau.

 

On n’a toujours rien dit. Et Varochaix est un peu agacé par ce petit bonhomme à l’air pète-sec. Même s’il sait que l’Eglise aurait plutôt tendance à regarder les Naris d’un bon œil, et si de ce fait et pour entretenir les relations, il paie un solide denier du culte et va à la messe quand il le peut. 

 
Il est même allé à Lourdes. C’est pour dire ! 

 
Et c’est vrai qu’il aime ça, l’encens, les chansons et tout ça. Comme les chansons entre amis. En béarnais. A l’église, il les aimait bien en latin, ça avait de la gueule. C’était moins gnian-gnian que maintenant. Moins bêli-bêla, troupeau-sous-la-houlette, le vent dans la houppette, balance tes roupettes, et tout ça. Maintenant, on se fait la bise, on se lève et on s’assied, et tout le monde communie, c’est vrai quoi, c’est pas sérieux.  Avant au moins on triait. Varochaix a été enfant de chœur et il sait de quoi il parle. Pour mériter la communion, c’était au minimum 5 pater et 5 ave. Et encore. Quand le curé était bien luné. C’est pour ça qu’il a répondu du tac au tac quand l’archevêque lui a dit dominus vobiscum. Les répons, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

 
Il lui montre un fauteuil et s’assied lui-même derrière « son » bureau où rien ne manque (sauf le Mont-Blanc, faudra qu’elle me le rende, c’est municipal).

 
Le chauffeur reste debout derrière son patron.

 
L’archevêque se renverse dans son fauteuil en fermant à demi les yeux, joint les mains par l’extrémité de ses doigts tendus, semble méditer un temps… (Accouche, se dit Varochaix).

 
- Mon Fils, j’ai appris hier le drame qui avait frappé votre belle cité où votre Maire, Félicien Belcoucou, Dieu ait son âme, avait contribué au maintien d’un solide noyau de traditions chrétiennes. J’entretenais avec lui des liens d’estime paternelle que j’avais pu conforter lors de multiples rencontres. Après tout, ne sommes-nous pas dans un saint lieu qui fut jadis construit et consacré par l’Ordre auquel j’appartiens ?
- En effet, en effet, approuve Varochaix (ça ne mange pas de pain de dire du bien des morts qui ne viendront plus vous emmerder et qui vous ont laissé la place en rejoignant les anges), mais vous devez savoir qu’en matière de Tradition…
  L’archevêque lève la main où rutile son anneau :
- Je sais, mon Fils, je sais… Je vous connais et j’estime votre engagement. Je connais les efforts que vous avez su déployer pour maintenir vivant le patrimoine irremplaçable de votre Nation, et à quel point vous avez su y préserver la place qu’y occupe notre Sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine…
 
Varochaix approuve du chef. Il ne voit pas bien où tout cela le conduira, mais il laisse venir : c’est comme au garage, quand un client se promène, il faut le laisser aller… 

  Pour passer le temps, il se prend une petite saucisse.

 
- Votre belle région a toujours su abriter les réprouvés et les victimes de la vindicte officielle, tout comme nos maisons de prières, asiles jadis inviolables, et c’est à ce titre que je suis venu vous trouver. Je voulais m’assurer que vous maintiendriez cette tradition, que votre prédécesseur, et son père avant lui, ont toujours honorée comme la plus sacrée de toutes…
- Mais… Sans doute, sans doute, Monseigneur, seulement je ne vois pas bien…
- A qui je fais allusion ?
- En effet…
- A personne en particulier, je voulais seulement m’assurer de vos bonnes dispositions…
- A priori…
- Je ne parle pas de n’importe quel bandit de grand chemin, bien sûr, mais d’âmes choisies, qui, dans le but de servir une sainte cause se trouverait contraintes à la fuite.
- Et comment pourrai-je les reconnaître, ces « bandits d’honneur » qui bénéficieraient ainsi de votre haute protection ?
- Mais le plus simplement du monde, mon fils : ils se recommanderaient de moi…
- Evidemment…
- Me permettez-vous de bénir ce bureau, de le sanctifier ?
  Varochaix n’y voit aucun inconvénient et le manifeste en levant à-demi les mains.
 
- Dominus vobiscum… commence l’archevêque sans se lever, mais en fermant les yeux pour se concentrer sur les grâces divines qui ne vont pas manquer de rappliquer.
- Et cum spiritu tuo, répond machinalement Varochaix, qui pense toujours que ça ne mange pas de pain. 

  Le chauffeur s’approche du bureau et y pose la mallette de l’archevêque. 

 
Il l’ouvre. Il en sort un petit encensoir qu’il allume et laisse fumoter là où il se trouve posé. Puis il retourne à sa place derrière le fauteuil.

  Monseigneur Zeeman se lève, saisit l’encensoir de campagne par sa chaînette et entreprend de le balancer pour chasser à grands coups de fumée les diables qui auraient pu se cacher dans les replis des rideaux.
 
Ça sent bon, se dit Varochaix qui « décolle » petit à petit. Manque plus que l’harmonium et le surplis et il régressera en petit garçon qui a bu du vin de messe ! 

  Mais non, il est le nouveau maire et il regarde un archevêque opérer pour lui tout seul. Ça lui plaît à Varochaix. Il se sent tout mystique. 

 
Surtout quand l’archevêque lui tend un petit biscuit :
- Goûtez, ça vaut bien les saucisses !

En effet, ça vaut les saucisses, et l’âme immortelle de Varochaix s’en trouve confortée dans son oraison. Les anges volent avec de doux cui-cui…

- Alléluia, s’écrie-t-il dans l’enthousiasme qui soudain le transporte. Et vive l’Eucharistie ! On a beau dire, rien ne vaut une bonne Tradition. 
- Ite missa est, conclut l’archevêque en rangeant son petit matériel. Alors, c’est entendu ? Tous ceux qui se présenteront de ma part et vous offriront un biscuit du Petit Jésus…
- Se trouveront protégés par mon saint Zèle, soyez-en sûr…
- Ils ne seront pas forcément chrétiens, vous savez, mais nous avons le devoir de protéger nos frères en Dieu… Ne serait-ce que pour les y ramener…
- Cela va sans dire…
  - C’est pas tout, relance l’archevêque en voyant le « maire » se lever pour prendre congé.
- A votre service, embraye Varochaix prêt à tous les Saints Sacrifices.
- Il y a les autres.
- Les autres ?
- Les autres, ceux que nous pourchassons, que nous traquons, les réprouvés de Dieu et de son Eglise.
- Les Méchants, les Impies, les Fils de Satan zet ses Suppôts ?
- Les Pires, Relaps de tout poil et de toute boue, Vils Vilains Crapoteux Apostats Prétentieux Orgueilleux Schismatiques et j’en passe !
- Je sais, comme on dit (un souvenir fulgure dans l’esprit de Varochaix, dopé au Biscuit de Petit Jésus), son nom est Légion !
- Votre science théologique me surprend, Filius mihi. Elle se fait rare et n’en est que plus précieuse.
Varochaix baisse modestement les yeux :
- Pour Sa plus grande gloire, Monseigneur… N’empêche (on peut avoir une poussée mystique sans trop perdre le sens des réalités)… Ça me pose deux questions : petit un, qui ? et petit deux, qu’est-ce qu’il faut en faire ?
- Qui je vous dirai…
- C’est facile, c’est comme pour les autres d’avant qu’il faut protéger, mais le loup débusqué ?…
- Vous appelez Edgar Maupuis, que vous connaissez bien (il montre la boîte de saucisses sur le bureau), et qui collabore avec Nous en cette occurrence. Il s’en chargera.
 
Il chuchote, en confidence :
- Nous avons passé des accords…
- Ahhhhh !!! admire Varochaix en hochant la tête.
- Chuttt, souffle l’archevêque un doigt sur les lèvres…

  Varochaix tend la main, couvrant sa discrétion d’un geste rassurant :
- Et c’est tout ?
- Presque. Votre prédécesseur, Dieu ait son âme, m’avait parlé de… dossiers…
 
Varochaix a une moue évasive doublée d’un regard interrogateur (mystique, d’accord, mais pas con, quand même)…

  L’archevêque poursuit, toujours aussi confidentiel :
- … de dossiers dont certains, issus de mon confessionnal, sont frappés du plus profond des secrets. Il faudra me les remettre si vous les trouvez un jour…
- Je n’ai pas eu le temps…
- Il ne faudrait pas qu’ils tombent entre des mains impies…
- J’y veillerai, Monseigneur, j’y veillerai…
- Sans les ouvrir, mon Fils, sans les ouvrir. Il y va de votre Salut Eternel… L’Enfer, les Diables, et tout ça…
 
Varochaix se signe par trois fois, en montrant qu’il a compris, hou là là !!!

- Il en sera fait selon votre Volonté, Monseigneur…

  L’archevêque se lève :
- Que votre lutte et votre Nation soient bénies, mon fils…
- Amen, mon Père…
- A bientôt, mon fils… Et faites-moi savoir à ce numéro (il lui tend une carte de visite), si vous découvrez quelque chose…
- Je n’y manquerai pas, mon Père…

 
Monseigneur Zeeman lui tend son anneau à baiser.

  Varochaix, ébloui, lui serre la main.
 
A midi, Suceprout et Humevesne sont « extraits » de l’hôpital par deux policiers en uniformes munis de tous les documents nécessaires pour leur transfert à Pau.
 



[1] Le bois dont on fait les pipes. Pour sa part, l’écume de mer, dont on fait aussi des pipes, est de l’hydrogénosilicate de magnésium de formule H4Mg2Si3O10 appelé sépiolite, minéral du groupe des argiles, à structure fibreuse.

CONFIDENCES / P3C1E42

P3C1E42 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 42)

 
N°187 / CONFIDENCES / P3C1E42

 
C’est l’histoire où, déprimé, le commissaire Ravot confie à Mado les raisons de ses inquiétudes.

  Lundi 13 juin
19 heures
Chez Mado
 
- Contrarié, commissaire ?

  Ravot répond par un bougonnement à l’interpellation amicale de Mado et va directement s’asseoir dans sa « niche », à sa table, au fond…

 
C’est vrai que les choses se passent mal. 

  Oh, bien sûr, il y a le retour à la conscience d’Arthur, dont il ne peut faire état en dehors du petit cercle des « initiés », et l’enthousiasme guerrier de Jeanne, les brillants résultats d’Amélie et tous ces éclaircissements péniblement, douloureusement, comme disent les curés en inclinant la tête sur l’épaule, obtenus du bec et des ongles, tant par les Malfort que par lui-même, par Lepif et la bande des experts (faut faire boire de la soupe à toute leur équipe), mais Ravot ne constate pas moins que la « gangrène » gagne le corps social tout entier !
 
Qu’en est-il des petites villes dans lesquelles aucun contre-pouvoir ne se manifeste ? Livrées sans résistances au tout puissant centre de troc, que peuvent-elles faire sinon subir l’emprise de cette drogue sournoise qui leur est peu à peu imposée ?

  Ravot n’a vraiment pas le moral. 

  Alors, il regagne son petit cirque personnel où Madame Loyal, la Mado, lui concocte des boustifailles mijotées et où tournent les acteurs de sa vie : ils s’agitent, ils s’échauffent, et déjà on ne les entend plus…

  - Apporte-moi ton plat du jour s’il te plaît, Mado…
- Vous ne préférez pas un bol de soupe ?

Ravot ne répond pas à l’ironie, et puis, à la réflexion :
- Je vais te dire la vérité, Mado, ou du moins, ce que je peux te dire de ce que nous avons découvert…

 
Du coup, Mado s’essuie les mains sur son grand tablier bleu et rejoint la table du commissaire devant lequel, tout de go, elle s’assied, délaissant les deux pochetrons qui, au comptoir, ont entamé un concours de mominettes.

- Voilà… Et c’est le prolongement de ce qui s’est passé il y a deux ans : la population risque d’être prise en main par une drogue sournoisement diffusée. Nous avons la certitude qu’actuellement deux vecteurs sont utilisés : une certaine fumée, utilisée « rituellement » dans les centres de la Nouvelle Réna, chez C’est tout naturel, et les saucisses que tu vois manger à tout moment par des tas de gens…
- C’est ça, les saucisses qui sont tellement à la mode ? Mais où veulent-ils en venir ?

  - Eh, Mado !

- J’arrive !!! Excusez-moi une seconde…

Elle se lève pour répondre aux interpellations assoiffées des deux concurrents, qui abordent manifestement leur dernière ligne droite.

Et elle revient.

  - … c’est ça les saucisses, enchaîne Ravot qui comprend les nécessités du commerce. Et il se trouve que cette soupe très particulière constitue pour l’instant le seul antidote à cette drogue. Tu as déjà fait l’objet d’agressions et même d’une tentative d’enlèvement. C’est pour te protéger que je t’en ai fait boire. Cela dit, je serais incapable de te dire où ils veulent en venir…

 
Mado sourit :
- Merci, commissaire, je fais chauffer le mironton… 

  - Eh, Mado !

- Voilà ! J’arrive…
Et elle retourne à ses pochards qui sortent maintenant de la ligne droite pour s’enfoncer dans les méandres confus des lacets ultimes de leur parcours… 

  Ravot retourne à ses pensées moroses…

ALORS, ON PRIE / P3C2E16

P3C2E16 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N°205 / ALORS, ON PRIE / P3C2E16

 
C’est l’histoire où tout va mal. Surtout dans la presse. 

 
Jeudi 16 juin
9 heures
Agotchilho

 
- Notre situation est difficile, reconnaît Eusèbe. Nous ignorons ce qui se passe à l’Elysée, j’attends des nouvelles, mais le Président doit rester prudent, il est cerné de toutes parts et le Ministre du Confort lui jette des regards de vautour, appuyé sur des Amazones qui surveillent les choses de près… J’attends son appel…

  Arthur a récupéré, et il porte un regard aussi clair que possible sur l’état dans lequel ils se trouvent : ils ont dû déclencher la destruction d’Omphalie plus tôt qu’il ne l’aurait voulu. Et les résultats, à cette heure, lui sont inconnus… (il n’a pas lu, lui, P3C2E11, P3C2E12, P3C2E13, P3C2E14)

 
Et puis, pour donner le change, il doit « rendre compte de sa mission » à Maupuis, l’actuel directeur du C’est tout naturel  de Saint Tignous sur Nivette, et cela pour la fin de la semaine… Sa mission de massacreur téléguidé par Pouacre qui l’a conditionné lors de sa captivité… Il se dit que jusque là, ils le laisseront tranquille…

  On ne sait toujours pas où se trouve la Harpie…

  On sait comment contrer l’offensive de la Nouvelle Réna, si elle utilise les mêmes drogues que celles qu’elle a employées jusqu’ici mais on ne dispose pas des quantités de produits nécessaires. Amélie, Catachrèse et son équipe, qui l’ont rejointe, travaillent d’arrache-pied avec Rébéquée et les Goums, mais les matières premières nécessaires n’arriveront pas avant ce soir, si tout va bien…

  Le pire de tout est bien qu’on ne sait pas exactement en quoi consistera cette offensive…

  Varochaix a pris la mairie. Et c’est un allié de Maupuis.
 
Ravot et Lepif n’ont pas donné de nouvelles. D’après Mado, ils sont partis hier à Bordeaux…

  On est très isolés. 

  L’expérience a montré que les retombées des articles que l’on publie dans la Lanterne ou qui sont diffusées sur le site Internet du journal restent faibles : le public, assommé par l’offensive du froid,  se replie sur son avenir immédiat et sera sans doute plus difficile à mobiliser qu’il ne l’a été à l’époque de la crise des Numéros… 

  Il faut reconnaître que le pouvoir médiatique a été conquis par la grande distribution, au travers de Super Troc, et surtout des multiples C’est tout naturel  qui en ont dérivé… 

  La presse écrite est très mal diffusée, toujours avec retard, la radio conserve une certaine audience, mais elle est achetée par la publicité massive de C’est tout naturel, tout comme ce qui subsiste de la télévision qui supporte mal les fréquentes coupures d’électricité dues aux chutes de lignes, et les coupures de liaison satellite dues à l’épaisseur des nuages de neige… 

 
Internet lui-même est largement tributaire de lignes téléphoniques fragiles… 

  La propagande interne de C’est tout naturel reste le seul lieu de rencontre et d’échange pour une très grande majorité de la population, avec les assemblées religieuses qui bénéficient d’un surcroît de fréquentation : on a froid, on a peur, on se trouve perdu. 

 
Alors on prie… 

  Le journal, lorsqu’il paraît, relève cette abondance de l’offre religieuse et même sectaire, comme l’ont raconté Jeanne et Eusèbe à leur retour de Paris. Arthur lui-même n’a-t-il pas constaté dans le bureau de Maupuis que C’est tout naturel fournit les religions en produits de culte ? Sans doute « aménagés » à sa sauce…

  Le climat n’est guère propice à une dénonciation publique d’une menace aussi imprécise que celle d’une tentative d’intoxication de masse dont le but reste mal défini, alors que les autorités censées représenter et défendre la population se trouvent elles-mêmes prises dans la nasse…
Qui croiront-ils, tous ces braves gens qui trouvent la paix dans la saucissette ou dans le biscuit de Petit Jésus ? La Nouvelle Lanterne du Fort, ou bien les 5% de remise sur leurs trocs quotidiens ? L’information écrite ou le curé noyé dans les brumes de l’encens ?

 Bref, si tout va bien, les désintoxicants seront prêts et l’on disposera de moyens pour contrer une offensive qui sera celle que l’on craint, mais dont on espère qu’elle sera telle qu’on l’attend…

Sinon…

L’ENQUÊTE

P2C1E20 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 20)

 
N° 99 / L’ENQUÊTE / P2C1E20

 
C’est l’histoire où nous apprenons incidemment que Lepif fut enfant de chœur. 

  Mardi 3 mai
18 heures 30
Tapas’Embal’

  Il est presque sept heures du soir.

Lepif commence à se fatiguer et sa patience s’en ressent.

Le personnel de soirée arrive et ceux qui protestent devant les questions « indiscrètes » des policiers sont vivement rabroués. Eclats de voix, bousculades…

- Allons, allons, Messieurs, restons calmes, restons calmes…
 
Ravot reprend les choses en main :
- Lepif, mon cher, laissez donc Martial et Pélot interroger cette jeune personne et venez me résumer tout cela.

Lepif grommelle :
- C’est un travelo brésilien qui baragouine à peine le français, votre « jeune personne ».
- Ah bon, je ne l’aurais pas cru, voyez-vous, avec les melons qu’elle exhibe généreusement, je me serais laissé surprendre…
- Allons commissaire, sourit Lepif, après cinq ans d’affectation dans le secteur du Bois de Boulogne, vous en avez vu votre compte…

Ravot lui tape sur l’épaule en riant :
- Je ne m’attendais pas à ce que le progrès atteigne si rapidement nos campagnes…
- Méfiez-vous alors, vous risquez de mauvaises surprises…
- Lepif, voyons, un supérieur est toujours vertueux et respectable… Bon, soyons sérieux. Où en êtes-vous ?
- Eh bien, lorsque j’ai découvert que la salle où avait eu lieu la fête d’hier n’avait pas encore été nettoyée, j’ai pris sur moi de faire venir le commissaire Catachrèse et une équipe de techniciens…
- Parfait… Et ce cher Catachrèse a trouvé ?
- Je vous le donne en vrac : des empreintes à n’en plus pouvoir, des fonds de verres, des restes de mangeaille, tout cela pour le labo, et, ah oui, de curieux papiers sur la table où Luis a passé la soirée avec les « huiles », c’est-à-dire (il consulte un carnet de notes) le directeur du Super Troc, Arnaud Boufigue, la grande patronne des Tapas’Embal’ et des conserveries Lartigo, une certaine Finette de Sainte Fouillouse, cousine du Conseiller en matière d’économie électorale, le Conseiller en matière d’économie électorale en question, mais lui, il est reparti à 20 heures, avec le chanoine Onésiphore Biroton, le curé de Saint Tignous, en fait, ces deux-là sont donc partis avant le début des réjouissances. (Il feuillette son carnet) Ah oui, le maire les a suivis de peu. Il y avait aussi un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec, investisseur parisien et deux notaires du même métal, Gaston Brunières et Marc Tombou… Tous les notables qui étaient restés, c’est-à-dire Finette, Arnaud, Guétotrou-Kifumsec et les notaires, sont partis vers minuit, avec la victime, pour une destination inconnue…
  - Ces papiers dont vous parliez, Lepif…
- Des emballages de tapas, à ce qu’il semblerait, retrouvés sur la table, mais qu’aucun des serveurs n’a reconnus. Pas plus que les patronnes, d’ailleurs, qui y voient des prototypes de nouveaux produits. Les emballages portent des inscriptions en latin, un peu comme les proverbes dans les Carambars…
- Les Carambars… Vous avez connu ça, vous ?  
- Mais bien sûr commissaire, je crois d’ailleurs que ça existe toujours…
- Ah bon, je croyais que ce générateur de caries précoces était un privilège de ma génération… Mais vous disiez, des inscriptions en latin ?
- Attendez, j’ai noté… (il lit en détachant lettres et syllabes, avec des intonations de grand’messe) Voyons… « Vitae necisque potestas » ça c’est sur le premier papier, et puis, attendez, là c’est plus compliqué… « Mysterium tremendum, fascinans, augustum »… Ah, et puis, mais là c’est plus facile c’est en français : « Enthousiasme »… Si vous y comprenez quelque chose…
- Moi non, j’avoue avoir assez tôt délaissé les humanités classiques pour une orientation plus scientifique et juridique, mais j’ai récemment entendu parler d’une dame qui pourrait… Oui, au fait, vous vous rappelez cette inscription sur le miroir…
- Hybris ?
- C’est cela, Hybris… Eusèbe Malfort avait demandé une explication à quelqu’un, mais je ne sais pas s’il a obtenu des résultats… Appelez-le, il devrait se trouver à son journal, et racontez-lui tout cela, il pourra peut-être nous éclairer. Curieux, ne trouvez-vous pas cette référence antique qui revient ? Et puis bien sûr, interrogez toutes ces « huiles » de la tablée de Luis. Recherchez-les et interrogez-les. Rien de particulier en ce qui concerne le reste du personnel ?
- Vous avez vu ce qui arrive  comme personnel de salle ? Et je ne parle pas que de ce travelo brésilien !
- Oui, c’est très auberge espagnole à lanterne rouge, mais apparemment, ils et elles ont tous et toutes des contrats de travail réguliers et des titres de séjour en bonne et due forme pour les étrangers…
- Ouais… Et… entre nous… Pélot n’a pas l’air de leur être inconnu. Et les questions qu’il leur pose ne risquent pas de les compromettre…
- L’OPA maison a du savoir-vivre, mon cher, ne soyez pas mauvaise langue, voyons, répond Ravot ironique. Mais essayez de voir par vous-même s’ils connaissaient ces huiles parisiennes. Qui sait, peut-être une « Bois de Boulogne Connection » ? Ah, oui, qu’est-ce que le curé faisait ici ?
- J’ai la réponse. C’est Begoña-Conception et Gerañum-Assomption, les patronnes, qui me l’ont donnée : les murs appartiennent à l’évêché qui les loue à la chaîne de magasins. En fait, le curé représente les propriétaires des murs. 
- Et le « personnel de salle » ne le gène pas ?
- Ils sont tous baptisés et ils font tous leurs Pâques. Et en plus du loyer, l’établissement verse régulièrement son obole au Denier du Culte. Une obole conséquente paraît-il… Ce qui lui vaut Indulgence Plénière.
- Ne faites pas de mauvais esprit Lepif. Il n’est ici d’Esprit que Saint.
- Amen…
- Vous avez fait du bon travail. Je vous laisse poursuivre. Et donnez-moi ces papiers en latin, je vais aller voir moi-même Malfort, vous n’aurez pas à l’appeler.
- Mais, le commissaire Catachrèse les a emportés, il a dit qu’il voulait les faire analyser…
- Bien sûr, où ai-je la tête… Alors, copiez-moi les textes… Nous nous verrons demain matin à huit heures au commissariat. Les premiers résultats d’analyse devraient arriver et l’autopsie devrait être terminée. S’il y a du nouveau d’ici là, appelez-moi, j’y vais…
- Ite missa est, termine Lepif avec un geste bénisseur. Vous ne saviez pas que j’avais été enfant de chœur ? J’adore les bonnes sœurs…
 

UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

P2C1E22 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 22)

  N° 101 / UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

 
C’est l’histoire où Jeanne tente l’Explication des Métaphores avant que tout se trouve noyé dans le sang.

  Mais ni dieu ni démon l’homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor
 
— D’ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré
 ;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample :
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.

 
Raymond Queneau

  Mardi 3 mai
19 heures

La Lanterne du Fort

  Jeanne est venue au journal, ce qu’elle a trouvé ne veut peut-être pas dire grand-chose, mais puisque Eusèbe est là, c’est là qu’elle veut être. 

  Et puis c’est vrai que ce meurtre est très inquiétant.

 
Elle se trouve avec Mouchoir dans le bureau d’Arthur (on continue de l’appeler le bureau d’Arthur même s’il n’y vient plus souvent et que c’est, bien sûr, devenu le bureau de Vic) (au fait, il a très vite « exorcisé » le divan de la petite pièce de repos en annexe) (il semble d’ailleurs que ce soit là que Clèm (nostalgique ?) et lui aient conçu leur future descendance) (par pure commodité d’ailleurs puisque c’est sur place et qu’ils doivent souvent rester tard au journal) (mais cela ne regarde personne n’est-ce pas), et ils étudient la maquette de l’édition du lendemain lorsque Eusèbe et Clèm reviennent.

  C’est aussi le moment que Ravot choisit pour revenir du Tapas’Embal’ en se disant qu’il y aura peut-être quelqu’un qui sera capable de traduire les petits papiers en latin dont il a apporté les copies.
 
Les présentations sont vite faites : Jeanne, Jules ; ma femme et secrétaire ; le commissaire Ravot, chargé de l’enquête, un ami ; enchanté, ravie.

- Il ne manque que Béatrace, mais elle reste avec Tijules auprès du téléphone rouge, précise Clèm, et Vic va arriver, il est passé voir si elle a pu contacter Arthur.

  Et justement, Victor entre en coup de vent :
- On a tué Mouye à Thulé…

Il y a comme cela des jours catastrophe que l’on devrait supprimer du calendrier, pense Jeanne…
 
Il poursuit :
- Arthur revient…
  - Je crois qu’il serait bon de mettre un peu d’ordre dans tout ça, résume Jeanne pour elle-même mais à haute voix, avec son regard de Dragon–dans-son-mauvais-jour.
 
Eusèbe interrompt le silence qui s’est installé en frappant du poing sur la grande table. Lèvres pincées, front rageur et regard flamboyant, il reste debout lorsque tous, Ravot inclus, s’assoient, accablés.

  Et puis il s’assied à son tour, narines frémissantes :
- Raconte-nous, Victor…
 
En deux mots, Vic expose le peu qu’il a appris, la conversation avec Arthur, l’appel du téléphone rouge, la flèche dans la gorge de Mouye. Pas de détails : on n’en sait pas plus…

  Jeanne hoche la tête :
- De l’ordre… Il se passe trop de choses… Trop de choses, trop de gens… Trop d’évènements, peut-être trop d’indices…
- Que voulez-vous dire par « trop d’indices », chère Madame ?
- Jeanne, commissaire, Jeanne…
- Oui… Moi, c’est Jules… Eh bien, Jeanne, je voulais ajouter quelques indices à cette surabondance que vous constatez à juste titre.
 
Ravot pousse devant elle la page de calepin sur laquelle Lepif a recopié les trois citations latines :
- Ces phrases ont été relevées sur des papiers d’emballages de tapas retrouvés sur la table que Luis occupait au Tapas’Embal’ avec ceux qui l’accompagnaient lorsqu’il est parti hier soir. C’est insolite, donc intéressant.

  Jeanne tend la main, tente de déchiffrer, tête baissée, réfléchit, réfléchit, réfléchit, prend un papier, un crayon, note…
 

- Nous en sommes à deux meurtres et à la disparition du Hai II, récapitule Eusèbe.
- Et nous n’avons pas pu retrouver les « personnalités » qui étaient assises hier soir à cette fameuse table, précise Ravot. En fait, nous en avons situé quatre : le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, le curé, et Arnaud Boufigue. Mes services tentent de les joindre pour les convoquer. Mais nous n’avons pas localisé Finette de Sainte Fouillouse, ni les notaires, ni l’investisseur, cet Aloïs Guétotrou-Kifumsec que personne ne semble connaître.
- Vous n’avez pas de précisions sur la mort de Mouye ? demande Clèm, encore bouleversée.

Elle se souvient si clairement de cette grande et belle fille goum qui leur a sauvé la vie à tous, au moment du pire désespoir…

- Tout ce que Nouye a pu me dire c’est qu’elle a été tuée d’une flèche dans la gorge…
  - Une flèche… Une flûte… Un écorché… Il ne manque qu’une lyre, marmonne Jeanne comme pour elle-même… 

 
Du coup, on se tait, on l’écoute.

  Elle ajoute entre ses dents en relisant le billet de Ravot :
- Vitae necisque potestas : Pouvoir de vie et de mort… Mysterium tremendum, fascinans, augustum : Terreur sacrée, béatitude, reconnaissance de l’Autorité absolue … Le troisième papier dit : Enthousiasme… Et pour couronner le tout : Hybris…
 
Elle réfléchit un temps, et puis, s’adressant au commissaire :
- Les trois premières formules ont, si j’ai bien compris, été retrouvées sur la table du repas et constituent donc une sorte de… préambule au « sacrifice » qui a suivi…
- Sacrifice ? Mais, Jeanne… s’étonne Ravot…

Jeanne hoche la tête :
- Sacrifice, oui. On a préparé la victime en lui communiquant les trois « justifications » que se sont données les auteurs du rituel : d’abord, l’affirmation de leur pouvoir, qui est le pouvoir divin, le pouvoir de vie et de mort. Et la victime n’a pas protesté puisque, je pense, elle a dû consommer le tapas qu’emballait le papier. Peut-être y a-t-il eu d’autres « préparatifs », d’autres rites. La victime a pu être placée dans un certain état physique, peut-être droguée, si j’en juge d’après ce que vous m’avez dit de son aspect. Il serait bon de faire analyser ces tapas ou pour le moins leurs emballages… Ensuite, ils lui ont exposé les conditions dans lesquelles se déroulerait le rituel, et son but : il s’agit de faire naître une « terreur sacrée », le « mysterium tremendum » qui constitue le corollaire inévitable d’une prise de conscience de la manifestation du sacré, de l’ordre d’une présence divine, par exemple, forcément suivie de la béatitude, de la « fascination », au sens fort, qui précède immédiatement l’Acte de Foi, pour reprendre un langage chrétien, l’Augustum avoué, l’autorité absolue que l’on reconnaît au dieu à qui l’on va rendre hommage par le sacrifice. L’idéal étant que la victime participe à cet hommage, bien entendu… Et tout cela s’achève par l’Enthousiasme, pris bien sûr dans son sens étymologique : l’envahissement par le dieu… Vos trois petits papiers ont été placés dans le bon ordre, commissaire…
- Mais alors, l’assassinat de Luis ?
- … est un sacrifice humain. Et même un sacrifice apollinien, si je ne m’abuse.
- Apollinien ?
- Lié aux mythes d’Apollon. C’est très cohérent et cela complète ce à quoi j’avais pensé lorsque vous m’avez parlé de l’horrible supplice infligé à Luis. J’ai vérifié, fouillé dans mes bouquins. Mes souvenirs étaient vagues, mais… Voilà ce que racontent les récits mythologiques : cela fait penser à un certain Marsyas, un satyre phrygien qui a eu la malchance de ramasser une flûte qu’avait fabriquée Athéna. Parce que d’en jouer lui déformait le visage, Athéna avait jeté cette flûte qui provoquait les quolibets de ses copines. Marsyas est devenu si habile au jeu de l’aulos, qui est le nom donné à cette flûte double, qu’il a prétendu concourir avec Apollon, qui, lui, jouait admirablement de la lyre. De la lyre qu’il avait inventée, bien sûr. Et ce concours, jugé par les Muses, donne Apollon vainqueur puisque Marsyas n’a pu l’égaler en jouant, comme Apollon l’en a défié, en retournant son instrument. Pour le punir de son audace de s’être mesuré à lui, Apollon a écorché vif le pauvre Marsyas… Au passage, d’ailleurs, le roi Midas, qui faisait partie du jury, a hérité d’une paire d’oreilles d’âne pour avoir tranché en faveur du flûtiste…
Les Grecs appellent « hybris » tout comportement de démesure, en particulier, celui qui consiste à défier les dieux. Nous serions donc en présence de gens qui se prennent pour des dieux et « sacrifient » ceux qui leur « manquent de respect », ou plutôt, qui cèdent à la démesure de vouloir les égaler. Avec la double fonction d’un sacrifice de punition / expiation et de célébration. Rédemption diraient les chrétiens… Ça pue la secte… 

  Un silence…

 
Mouchoir se lève discrètement pour allumer les plafonniers. La nuit tombe et la tension est telle que personne ne semble s’en être aperçu.

  - Et Mouye ? demande Clèm.
- Apollon est appelé aussi l’Archer. Inventeur de la lyre, maître de l’arc… Ce sont des instruments similaires et vraisemblablement issus l’un de l’autre. L’ensemble est très cohérent. Apollon solaire tue ses ennemis à coups de flèches.
 

- Mais… en quoi Luis aurait-il manqué de « respect » à ces gens ? demande Victor dont le cartésianisme se révolte.
- Je n’en sais rien. Peut-être n’est-il qu’une victime symbolique : il travaillait pour nous… C’est nous qui sommes visés. Nous, et les Goums…
-… qui par ailleurs utilisent la flûte, interrompt Victor pensif…
-… instrument également connu pour être celui du dieu « antagoniste » d’Apollon, Dionysos, reprend Jeanne… Avec… mais là, je m’avance… avec quelque chose de paradoxal…
- Oui ? l’encourage Eusèbe…
- Avec une sorte d’inversion : les Numéros tuaient « du dedans », avec leurs crabes. Les écorcheurs auxquels nous sommes confrontés tuent « du dehors »… Je ne sais pas si cela signifie quelque chose ou si c’est une simple intimidation par l’horreur. Mais une chose est sûre : ces gens-là connaissent les Goums, nous connaissent. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’ils sont très proches des Écolocroques !
  - Le sous-marin ! s’écrie Victor.
- Pouacre ! s’écrie Clémentine.
- Pouacre ? demande Ravot.
- C’était leur Numéro Cinq, celui que les Goums ont épargné, comme vous avez entendu le dire par Amaïa, précise Eusèbe.
- Ils l’ont laissé partir en Finlande, à la base d’Andøya, reprend Victor. Leur école de cadres était située à Andøya. Nous l’avons fermée bien sûr. Mais qu’est-il advenu de ses professeurs, de ses élèves ?
- Je me souviens que cela a été vérifié, poursuit Clèm. Et vérifié par la commission de l’ONU dont s’occupait Arthur : aucun ne connaissait l’existence de la base et ils ont été relâchés dans l’amnistie générale. Mais nous avons conservé leurs coordonnées quelque part au bureau N°1. Et… je crois me souvenir que Boufigue a étudié là-bas. Il est aussi probable que Finette, qui est arrivée en même temps que lui, ait suivi le même cursus, mais nous n’avons pas réussi à retrouver en quoi consistaient ces études, mise à part une formation commerciale de haut niveau… Ces étudiants étaient censés créer un réseau de boutiques, diffuser une propagande écolo assez classiquement vertueuse. Nous sommes seulement certains que plusieurs enseignants ont disparu avant que nous ayons pu intervenir. Nous ne les connaissons que par quelques allusions, quelques déclarations des étudiants débutants que nous avons pu interroger. Tous les autres étaient partis sans laisser d’adresse.
 
- Il faudrait pouvoir y aller, grogne Eusèbe, retourner tout ça, repartir de zéro et ne plus s’arrêter cette fois à une « diplomatie » dépassée : les tueurs sont revenus. Ils préparent quelque chose… Je vais contacter le Président, et voir s’il est capable de penser à autre chose qu’aux élections du mois de septembre.

  On frappe à la porte. Mouchoir ouvre à Toto, le portier, qui porte un paquet volumineux :

- Un policier en uniforme a apporté ceci de la part de l’inspecteur Lepif à l’intention du commissaire Ravot. Il a dit que c’est urgent qu’il faut qu’il regarde tout de suite pour donner son avis. Le policier attend en bas, je ne l’ai pas laissé monter… (Toto n’aime pas les uniformes).

- Merci, je vais regarder si vous le permettez.
 
Ravot, qui s’est approché, lui prend le paquet des mains et le pose sur la table. Paquet cubique enveloppé sommairement de papier kraft. Toto reste dans l’embrasure de la porte.

  Cela introduit une certaine détente, une petite distraction…

- Lepif ne m’a certainement pas dérangé sans une raison sérieuse, je vous demande pardon…
- Faites, encourage Eusèbe. C’est peut-être une information supplémentaire, un élément nouveau…
 
Ravot déchire le papier grossièrement scotché, qui découvre une grande boîte de bois blanc fermée par un couvercle emboîté.

  Et puis il soulève le couvercle.
 

Un sifflement…

  - Attention, bombe ! A terre !!! s’écrie Eusèbe qui a lui-même confectionné suffisamment de colis piégés dans sa jeunesse pour savoir comment cela fonctionne. Mais il n’a pas le temps de réagir, de se jeter à terre comme il le voudrait qu’une explosion étouffée déchire le paquet…
 
Cris, fumée, confusion…

  Une pluie froide arrose la pièce et tous ses occupants…
 
Une pluie grasse projetée par l’explosion dont la fumée se dissipe rapidement…

  Il n’y a ni blessés ni dégâts, rien qu’une stupeur horrifiée.

 
Les murs, le plafond et tous les occupants sont couverts de sang.

  Du sang que contenait le paquet.

 

LA DOUCHE DE SANG / P2C2E13

P2C2E13 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 13)