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ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

P3C1E19 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 19)

  N°164 / ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

 
C’est l’histoire où Ôoumloc, le Crabe géant, tue l’Amazone qui se trouve soumise à son jugement et emporte Arthur dans ses abîmes.
 
Vendredi 10 juin
15 heures 30
Agotchilho

  Amaïa a repris la longue pierre sombre et polie sur son siège et revient vers le Crabe.

 
Tous ses gestes sont lents, fluides, prudents, discrets… 

  Agenouillée près de la pince droite, elle en frotte l’intérieur, comme pour repasser le fil clair d’une faux, tout en parlant d’une voix sourde, et le silence est tel que l’on entend bruisser les mandibules que le monstre maintient au ras de l’eau…
 

Elle frotte à petits coups, du dehors au-dedans, un grincement audible qui rythme ses paroles…

  - Amaïa lui raconte, explique Nouye à l’oreille de Rébéquée, lui parle d’une femme, « celle qui a tué qui Tu as épargné » ((P2C3E8) et (P2C3E9)), « qui se cache dans la mer » et « qui sort pour tuer ceux qui savent Ton nom », lui dit qu’elle va lui amener pour qu’Il la juge, mais qu’en même temps…

 
Amaïa change de pince et continue à dialoguer avec le bruissement des mandibules :
- … en même temps, elle va lui montrer un homme, un Goumyôs, « qui L’a déjà servi en luttant contre ceux qui ont brisé la force du Courant de la mer où Il nageait naguère (P1C3E23) et (P1C3E27) ». Celui-là, ce Goumyôs, « cherche à le rétablir, ce Courant de la mer », mais « ses ennemis ont brisé sa mémoire, détournant le savoir qu’ils ont volé aux Goums, comme ils avaient rompu le courant bénéfique qui réchauffait le monde ». Elle va le faire venir, et elle demande l’aide « d’Ôoumloc qui sait soigner le Temps ».
  Elle garde à la main la longue pierre polie, s’approche, lentement, de la face bruissante, tend la main vers les yeux immobiles…
 
Le silence est total, les mandibules du Crabe ont cessé leur éternel frisson…

  Amaïa, de sa pierre, frotte très doucement l’œil dressé sur sa tige, qui semble la fixer, l’essuie de la main, en caresse des doigts la surface luisante, et lentement, très lentement, recule, recule vers son trône, où elle se rassied tout en croisant les bras.

 
Le bruit des mandibules a repris, un souffle continu qui sortirait du Crabe en sifflements tranchants…

  Amaïa fait un signe.
 

Deux Boules, encadrant Arthur, s’avancent, ronds et lourds. 

  Épuisé, il vacille entre eux, les bras en croix sur leurs épaules, le regard dans le vide, perdu au fond d’un songe lointain…

 
Ils le mènent tout droit entre les pinces larges, face à la face dure, juste devant les yeux qui bougent sur leur tige. 

  Ils s’écartent, et partent à reculons, lentement, prudemment, loin de la menace des pinces, laissant Arthur balancer, les jambes fléchissantes, vaciller, se reprendre…
 
Béatrace regarde, les yeux écarquillés, les mains moites plaquées sur la pierre du siège, tendue…

  Amaïa la retient, une main sur la sienne, sans un mot…

 
Tijules, dérangé, grogne un peu et revient se lover au creux de ses genoux, dérangé dans son somme par le frisson d’angoisse qu’il a senti passer sous la peau de sa mère.

  Béatrace se fige…
 

Arthur reste debout. Il tourne lentement sur lui-même, tourne le dos au Crabe, fait face à Amaïa, et ses lèvres bafouillent des mots incohérents…

  De derrière le trône arrive alors, grotesque sous la perruque blonde et la tunique blanche qu’elle a prises à Hélène, une gardienne goum que suit docilement l’Amazone, perdue dans son rêve. 

 
Et puis la gardienne silencieuse se place en retrait, près du trône…

  Ravie, heureuse, l’Amazone s’incline dans la direction de celle qui l’a conduite et reste là, entre Arthur et Amaïa.
 
Puis elle scande, d’une voix légère[1] :

  - Je te chante,

L’Élue à la flèche d’argent, tumultueuse, vierge vénérable, farouche, qui transperce les hommes, qui se réjouit de ses flèches,

Toi, la sœur de l’Élu,

L’Élu à la harpe d’or pur, qui, par les montagnes boisées et les sommets battus des vents, se charme par la chasse, et tend son arc en or, lançant des traits mortels.

Les cimes des hautes montagnes tremblent et la forêt sombre résonne de la clameur des bêtes fauves, et la terre frémit, et la mer poissonneuse qu’Il parcourt : Il domine jusque dans ses abîmes, ses flux sombres qu’Il mate,

Tandis que toi, Ô l’Élue au cœur ferme, allant de tous côtés,

Détruis les Inférieurs.

 
Les flûtes funéraires, tous bas, très doucement, dans l’ombre de la salle…

  Derrière elle Arthur grogne, les yeux fermés, tend les mains :
- Tous, distingue-t-on dans son grommellement, tous… Les Goums et les Malfort, les hommes et les femmes, tous, tous… Il faut les tuer tous…
 

L’Amazone reprend, extatique :

- Tu l’as dit, Tu l’as fait, Élue au cœur de pierre, aux seins de diamant, aux hanches d’améthyste, au ventre d’émeraude et aux jambes d’ivoire,

Toi, au sexe de rubis, Toi, « la vierge qui se réjouit de ses flèches[2] 
»…

  Elle salue profondément et déclame :

On nourrira le Ventre à partir des deux Voies 

Celle des Vaches froides, montera vers le ciel et puis redescendra pour bientôt disparaître,

Celle des Inférieurs viendra de l’horizon et bientôt sera seule.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les carcasses gelées, vidées de leurs viscères, monteront vers le ciel, sous son ample Putier, et s’y réchaufferont, pénétrées par les ondes qui mollissent les chairs pétrifiées par le gel, 

Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs. 

Elles seront réduites en dés d’os et de chair.

Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.

Le reste sera pulpe, bouillie rouge et très froide.

 
C’est la Voie d’aujourd’hui.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les âmes inférieures seront bien nettoyées, lavées par le dehors et purgées du dedans de toutes leurs souillures et de toute amertume.

Le temps d’une journée, comme sacs qu’on retourne, sans angoisse ni peur.

Puis elles dormiront.
 
Les flûtes jouent plus fort…
 

Une vapeur très chaude arrachera leur poil, source d’impureté, Grand Putois Putassier, Purulent, pellagreux,


Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs.


Elles seront réduites en dés d’os et de chair.


Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.


Le reste sera pulpe, bouillie rouge encore chaude.
 

C’est

la Voie de demain.
 

Les flûtes tonitruent, luttent pour étouffer la voix de l’Amazone…
 

Les pulpes obtenues, mêlées et gonflées d’air, mousse tiède des êtres qui les ont générées, parcourront tout l’espace du Tube de Chaleur qui en fera

la Chair des Divines Saucisses.
 

Le boyau dans lequel ont fusionné leurs os sera leur Peau Sacrée.
Et c’est là le Mystère.
Il est oint du dedans d’Huile Sainte et Secrète.
Elles s’y mouleront avant d’être rangées dans

la Sainte Pyxide, survie de l’Initié, qui connaîtra alors le Bonheur de l’Époux et celui de l’Épouse.
 

Les flûtes se taisent, et la voix claire de l’Amazone retentit dans le silence…

Ainsi sera le Monde lorsque commencera pour nous la Grande Chasse… 

  Et pendant tout ce temps, Arthur oscille et tangue, envoyant vers les voûtes l’incohérent discours, décousu et aveugle, haletant de sanglots, de tout son désespoir, en se frottant la face de ses mains décharnées…

  Mais sa voix affaiblie ne peut être entendue, masquée par la fureur stridente des flûtes qui ont repris en force, dominées cependant des cris de l’Amazone qui clame son défi.
 
Arthur tombe à genoux, la face dans le sable.

  Amaïa se relève, le regard minéral, lance un cri guttural auquel répond celui des témoins de la salle.
 
Claquement clair des pierres qui ont gratté les dalles, frappées l’une sur l’autre. 

  Une fois.

 
Ôoumloc s’est redressé très haut sur ses huit pattes. Il saisit l’Amazone à hauteur de poitrine avec sa pince gauche, et la prend à la taille avec sa pince droite. La fille pousse un cri.

  Claquement de la pince : coupée en deux tronçons au-dessus du bassin, elle renverse la nuque, tandis qu’en gargouillis son hurlement expire.
 

Les flammes sont d’un coup plus vives dans les torchères.

  Pris dans la pince gauche, le torse est suspendu, serré sous les épaules, les bras emprisonnés. La pince droite ramasse sur le sol le bas du corps tranché, l’écarte, le sépare, étire les liens vagues que dessinent les tripes, dont le sable boit le sang.

 
Puis, le Crabe referme, comme en des bras complices, ses pinces ainsi ornées des deux bouts du cadavre qu’il semble recomposer, en enfermant Arthur au centre de son cercle…

  Amaïa est debout et reste silencieuse, Béatrace regarde avec des yeux immenses d’où coulent en abondance des larmes sans sanglots, les deux mains appuyées sur la tête de Tijules qu’elle protège ainsi, qu’elle protège…
 
- Il faut les tuer tous… bredouille, dans sa faiblesse, Arthur à genoux au creux des pinces ensanglantées qui portent comme trophées les restes de l’Amazone.

  Derrière lui, le Crabe a fléchi à demi ses huit pattes porteuses et rapproche ses pinces jusqu’à presque le toucher.

 
Les mandibules cessent leur bruissement, s’écartent, et de la bouche d’Ôoumloc, ouverte, toute noire au milieu de sa face immobile, sort une bulle épaisse, comme un petit ballon, qui gonfle, et puis une autre, et puis une autre encore.

  Le Crabe fait des bulles, il mousse son mucus, en chapelet brillant qui tombe sur le sol, s’accumule, en un tas, qui monte dans le dos d’Arthur, agenouillé toujours et délirant de haine, un chapelet brillant qui monte, déborde sur sa nuque, lui recouvre la face, emplit l’espace entier qui sépare les pinces d’une masse mousseuse, irisée, chatoyante, silencieuse, maintenant qu’elle a noyé la voix désespérée d’Arthur, pressé entre les pinces et la face du Crabe, pressé dans cette mousse, entre la face dure dont on ne peut plus voir que les deux yeux dressés tout au bout de leurs tiges, et les moitiés exsangues du corps de l’Amazone…
 
Les flûtes ont repris leur hymne funéraire…

  Le Crabe se soulève, très haut sur ses huit pattes, et recule, emportant avec lui les morceaux du cadavre, et Arthur, recouvert de sa mousse ; il recule dans l’eau, il s’enfonce, il part…

 
Il est parti…

  Le silence se fait…
 


[1] D’après l’Hymne homérique 26 à Artémis.

[2] Hymne homérique 07.

LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

P3C1E28 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 28)

  N°173 / LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

  C’est l’histoire où Varochaix, Maire autoproclamé, est séduit par la veuve Belcoucou avec qui il explore les chemises du Maire défunt. 

  Samedi 11 juin
10 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
Le grand bureau est désert, comme si l’ombre du défunt Maire rôdait dans les rideaux. 

  Non, pas désert. 

 
Varochaix a vu, derrière la tenture qui voile l’un des murs, comme une silhouette… Et ce n’est pas un fantôme !

  - Attendez-moi dehors et gardez bien la porte, souffle-t-il à ses héros, surpris, faut avouer, mais trop disciplinés pour le montrer à de potentiels témoins qui ne pourraient qu’être adverses.
 
Puis il entre.

  Il a fermé la porte.

 
Il écarte la tenture.

  C’est la femme du Maire. De l’ex-Maire. Le Feu. Le Défunt. 

 
Qui lui sourit, bien vivante. Elle n’a pas eu le temps de refermer le coffre qu’elle vient d’ouvrir avec difficultés. C’est vrai que son mari ne lui a pas montré comment on ouvre ce putain de coffre. Elle savait seulement où il en avait noté la combinaison. Et où se trouvait la clé. Alors, elle a un peu ramé pour trouver comment on fait, et puis la porte est vachement lourde. Et elle s’est pété un ongle, merde…

  - Bonjour… Vous êtes Monsieur… ?
- Varochaix, Monsieur Varochaix. J’étais Conseiller Municipal, mais… Je suis maintenant le Maire… Le Maire autoproclamé par la Volonté du Peuple d’Ici…
- Le Maire ? Mais mon mari…
- … est mort… Je vous connais Madame, pour vous avoir rencontrée à une réunion du POS[1], où vous conseilliez votre mari, avec beaucoup de clairvoyance, dois-je reconnaître…
- Ah, oui… Monsieur Varochaix, du Nari, je crois (il acquiesce de la tête), mon époux m’a parlé de vous… Feu mon époux… Mon dieu, quel drâââme épouvantable… 

  Elle sort un mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais et s’essuie les yeux, soupire, s’assied sur une chaise proche, placée juste auprès de l’entrebâillement de la lourde porte d’acier. 

  - Mon Dieu… Que vais-je devenir, moi, pauvre malheureuse, pauvre femme au désespoir, perdue, seule, sans amis, sans parents, frêle petite barque au sein de la tempête…
- Oh, Madame, vous avez bien…
- Personne, Monsieur, personne…
- Mais cependant…
- Personne, Monsieur, personne… Ô, quel terrible destin que celui d’une veuve…

 
Varochaix ne peut que tenter de réconforter ce noble désespoir, une main sur l’épaule de cette pauvre femme qui en glisse à ses pieds…

  - Vous avez des amis, pauvre âmette éperdue…
- Croyez-vous que l’on aime, que l’on soutienne celle que fut la plus fidèle, la plus tendre des épouses, celle qui de tout son cœur, de toute son énergie, soutint les combats d’un homme assassiné que les méchants, vous le verrez bientôt, ô, Monsieur Varochaix, d’un homme que les méchants diront indigne, par méchanceté pure, car ce sont des méchants, sûrs de l’impunité que leur laisse son âme égarée dans les Cieux. Ô, Monsieur Varochaix, je connais bien ce monde, ce monde impitoyable où les pires ambitions côtoient les jalousies les plus triviales et où la mort du Maître sera l’occasion des vengeances de ces valets, de ces monstres sordides qu’il tenait éloignés par son Glaive infrangible ! Par son Glaive brandi (elle lui entoure les genoux, et appuie à ses cuisses un front marmoréen de pleureuse crétoise[2])… Par son Glaive brûlant (elle se redresse un peu sur les genoux et le front marmoréen se retrouve à hauteur de sa taille) (la salope, se dit Varochaix)… Par son Glaive tendu, poignée ferme et solide, racine du bon droit, comme bruyère au vent et indéracinable, sauf à l’assassiner (elle tire sur la racine, pour l’éprouver, sans doute, d’une main vigoureuse) (la sâââlope, soupire Varochaix, les yeux levés au ciel)… Glurp, achève-t-elle enfin, lorsque la racine de bruyère se mue tout soudain en écume de mer (rhâââ lovely, reconnaît Varochaix, délaissant la critique)…
 

Et c’est ainsi que Varochaix a connu sa première extraction de racine carrément de bruyère.

 
Mais il se reprend vite, et retrouvant son souffle en regroupant ses forces, rajustant ses effets, il pose la question essentielle :
- Alors, ce coffre ?

 
Sans attendre une réponse fortement engluée, il écarte le lourd panneau d’acier et en explore la vaste cavité ainsi dévoilée, car c’était un grand coffre.

  La veuve Belcoucou, qui s’est relevée en s’essuyant la bouche de son mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais, se rapproche aussi : elle avait eu juste le temps d’ouvrir, pas d’explorer. Elle se doutait bien qu’il n’y avait pas d’argent là-dedans, juste une petite liasse tout juste suffisante pour les menus frais courants. Quelques chéquiers inutilisables, au nom de la commune, mais… des dossiers.

C’est cela qu’elle cherchait.

 
- Pensez-vous que nous soyons en droit de consulter ces documents, faux-cultise-t-elle ?
  Varochaix hausse les épaules :
- C’est ce que vous alliez faire, non ?

 
Elle baisse la tête tandis qu’une légère roseur lui colore les pommettes, qu’elle a hautes[3].

  Mais Varochaix a déjà sorti la pile et l’a portée sur le bureau d’acajou massif, parfaitement rangé, où œuvrait le défunt édile. Le coffre est vaste, la pile épaisse.

 
- Son stylo… renifle Madame veuve Belcoucou. Un Mont-Blanc que je lui avais offert à l’occasion de sa dernière érection[4].

Et elle l’enfouit dans le vaste sac Hermès qu’elle avait laissé auprès du coffre.

  Varochaix s’en retourne un temps vers la porte et prévient ses hommes qui montent une garde impassible : rassemblez-moi tout le personnel dans le hall d’entrée dans trente minutes. Et fermez la porte de la Mairie. Pas de visiteurs. Mettez un panneau « Fermé pour deuil ». Sous-titré en français !

  Puis il revient au bureau dont il tire les rideaux, se croûte une petite saucisse, en offre poliment une autre à la veuve Belcoucou qui non-mercise de la tête en achevant un raccord de rouge à lèvres, et revient s’asseoir devant le bureau. La veuve colonise sa cuisse droite où elle s’installe en tortillant du prose, avec un grand sourire :
- On regarde ? demande-t-elle les yeux brillants…  

  Et on a vu : chaque chemise, rouge pour les adversaires, verte pour les « amis », blanche pour les autres, établie à un nom, de personne ou même d’entreprise, contient trois sous-chemises, baptisées « Dossier de personnalité », « Fiche de collaboration », « Relevé de prestations »…

 
Dans le « Dossier de personnalité » on retrouve tout ce que l’on a pu découvrir sur les petites histoires personnelles de chacun, depuis les indiscrétions et ragots, manies, petits travers ou grandes fautes, obtenus par les indiscrétions policières et les écoutes de tout ordre, qui font que l’on sait que Truc trompe sa femme avec celle de Machin, que Machin court après les petites filles, que le fils Untel fume de l’herbe à chats ou que Tartempion a payé au noir Dugenou, ouvrier de l’artisan plombier Ducoin pour retaper sa salle de bains et la repeindre en rose. 

  Les irrégularités dont les entreprises ont pu se rendre impunément coupables sont bien sûr enregistrées avec le plus grand soin. Ne serait-ce que les pots-de-vin versés dans d’autres villes pour accéder à tel ou tel marché public… 

  Certaines des fiches les plus anciennes, datées de 1945, indiquent par exemple qu’une certaine Rachel est juive, mais qu’elle est trop comestible pour être dénoncée, du moins pas tout de suite, ou que certains journalistes de la Lanterne seraient tentés par la Résistance.

  Bien sûr, ces fiches anciennes datent du maire précédent, père (officiel) du défunt. Ce dossier est riche de photos, de notes téléphoniques, de documents de toutes sortes. 

 
Dans le dossier « Fiche de collaboration », souvent réduit à un simple bristol, sont relevés les domaines « d’exploitation possible » des informations énumérées dans le dossier précédent ou disponibles par ailleurs, avec les références. Ou les risques que les adversaires relevés peuvent faire courir à ce qui est pudiquement appelé « la Municipalité ».

  Le « Relevé de prestations » récapitule la balance des services rendus et reçus par chacun des individus fichés. C’est éloquent. Pots-de-vin, chantages, concussion, exactions, malversations, prévarications et extorsions de toutes sortes sont relevés, chiffrés, et leur mode de règlement indiqué.
  Bien sûr, « on » se garde bien de dire où ces fonds, considérables dans leur ensemble, se trouvent versés. Ce qui enrage la veuve qui n’est manifestement pas au courant du dixième de ce qui a circulé comme argent sous les lourdes tables de la mairie.

 Varochaix s’attarde sur quelques dossiers, à commencer par le sien dans lequel il trouve peu de choses qu’il ne connaisse déjà. Sauf qu’il se fait rouler par Tiburce Véhicule-Petit, directeur de

la MJC, qui met dans sa poche la plus grande partie des frais d’impression du bulletin du Parti, le Burlatrri, et que Gertrude n’a adhéré au Nari qu’à la demande de Boufigue. 

  Il apprend aussi qu’Iparretarak, le mouvement terroriste basque, a contacté le défunt maire pour obtenir le versement d’un impôt révolutionnaire, et que ce foireux a payé ! Sans qu’un seul centime soit reversé au Nari, légitimement local ! Un scandale !

  En revanche, personne n’a découvert la méthode que lui, Varochaix, a mise au point pour obtenir qu’un semblable impôt soit versé au Nari, via des surfacturations effectuées par une imprimerie de Pau amie de la Cause. 

  Il rit encore de la tête qu’un sous-traitant a tirée quand il lui a présenté, à prendre ou à chercher du boulot ailleurs, une facture de six mille euros pour mille étiquettes minuscules destinées à garnir des boîtes à clous ! C’était trois fois le prix de la boîte par étiquette. Mais c’était pour la Cause. Bien sûr, il ne lui a pas dit, il n’a fait que parler de « frais de promotion et de collaboration commerciale » !

  Quant à Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, son dossier est l’un des plus épais de la pile, avec l’histoire détaillée du lotissement des 6000, de l’hôtel, mais aussi avec d’obscures tentatives d’import-export de pâté à l’huile d’olive risquées à l’occasion de missions officielles dédiées au co-développement durable de lapin dans des pays très pauvres mais riches en terriers discrets et profonds, tentatives avortées, non rentables et foireuses autant que secrètes. Toujours cette ambition brouillonne, notait en marge Belcoucou qui comptait bien utiliser ces documents pour éliminer son concurrent le moment venu en l’accusant d’incompétence.

  Réjoui par ces découvertes, Varochaix se dit qu’il serait temps de penser aux choses sérieuses.

D’autant que la veuve toujours perchée sur sa cuisse droite s’agite en lui suggérant d’accepter sa collaboration, la main glissée entre deux boutons de sa chemise et la tête appuyée tendrement sur son épaule. 

 
C’est vrai que la greluche sait beaucoup de choses. De plus, elle est douée, tempérament de feu, le cul agréable (il en vérifie machinalement la consistance, ce qui provoque quelques gloussements qu’il stoppe d’une tape un peu plus rude), et tout ça. 

  Mais faut respecter un minimum de convenances. Et rester prudents. Bon. OK. On collabore. Viens me retrouver chez moi, tu pourras dépouiller les fiches, mais pas avant ce soir. Et tard. Tu diras que tu vas chez ta mère pour te remettre de ton chagrin, ou… Oui, je te fais confiance pour trouver une connerie crédible… 

 
En attendant, j’embarque tout ça avant que Ravot y mette son nez. 

  Celui-là, faudra trouver moyen de le bloquer une fois pour toutes. Oui, Maupuis m’a dit qu’il s’en occupait, mais ça n’avance pas vite. Passe-moi une saucisse. Mais non, salope, arrête ! Dans la pyxide que j’ai posée sur le bureau. Au fait, tu n’en manges pas ? Et dégage discrètement. Ah, tu as une entrée personnelle ? Mais arrête, salope, je parlais de la porte. Faudra que tu me montres. Je parle toujours de la porte, pour l’instant. 

  Moi, faut que je prenne en mains la mairie, mes gusses doivent avoir réuni le petit personnel…


[1] Plan d’Occupation des Sols, qui détermine la destination des terrains, constructibles ou non constructibles, intéressants ou pas, selon l’Intérêt Supérieur de l’Urbanisme et de celui qui s’en occupe.

[2] Pourquoi crétoise ?

[3] Crétoises ?

[4] Lapsus. La veuve a voulu dire élection.

LA MÉTHODE À 6000 / P3C2E9

P3C2E9 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 9)

 
N°198 / LA MÉTHODE À 6000 / P3C2E9

 
C’est l’histoire où les de Sainte Fouillouse survivants s’agitent bizarrement et reparlent de la Méthode à 6000. Et où Amaïa envoie Arthur au lit. 

 
Mercredi 15 juin
11 heures
Bureau N°1

  (Voir un rappel de la Méthode à 6000 dans l’article consacré à Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse : lien)

 
Tout ça nous mène à onze heures, et à l’arrivée de Ravot accompagné de Lepif. 

  Qui tombe en arrêt devant Nouye.
 
Lui non plus ne se fait pas à sa nudité, mais, plus jeune, il le manifeste autrement que son patron : regards détournés et période d’adaptation un peu plus longue. 

  Il ne tire pas la langue, mais c’est tout juste. 

 
Quand Amélie est là, avec son regard étonnant (« Comme-Les-Vagues-L’Hiver », disent les Goums), sa présence occulte la balayette[1] celle de toute autre et rend le fait sinon indifférent, du moins indistinct. 

  Mais là…
 
Nouye est toute seule dans sa situation devant le groupe vêtu, et forcément, ça se remarque qu’elle est très bien foutue pour une Goum, pas massive, pas trapue, pas mamelue, pas fessue, juste ce qu’il faut, quoi…

Juste, et bien !

  - Alors Lepif, on a fini de baver, le secoue Ravot, vous tournez limace, mon garçon, rentrez la langue…

  Lepif rougit, ce qui fait rire tout le monde, rougir plus fort l’inspecteur, et se poser des questions au météorologue qui vient de revenir de sa douche, en grand uniforme d’officier de la Kriegsmarine, la barbe taillée d’équerre, et qui n’y comprend rien. 

  Surtout lorsque, impassible, Nouye déclare froidement que s’il le souhaite, Lepif pourra participer à une prochaine cérémonie d’amour pour s’accoupler à elle, mais qu’il faudra attendre que les résultats des essais d’hybridation soient avérés, parce que jusqu’ici les résultats sont restés négatifs…

- Ou qu’il mette une capote, enchaîne fort sérieusement Rébéquée, faudrait pas qu’il devienne papa Boule…

  Ce qui, de nouveau, fait rire tout le monde, sauf Nouye, insensible à l’humour et qui, en bonne Goum, ne comprend pas que l’on puisse désirer s’accoupler dans un but purement ludique. 

 
Et sauf Lepif, dont la gène est totale. 

  Quant au météorologue, il nage dans une forêt de points d’interrogation, perdu dans un brouillard de force 10.

  Ravot relance son adjoint, pour le sortir de l’embarras dans lequel il l’a plongé (ce qui manifeste une belle hypocrisie de sa part, hypocrisie que Lepif lui reprochera entre quat’zieux à la première occasion, il se le promet), et l’inspecteur se reprend, avec un petit air gêné des plus délicieux :
- J’ai interrogé lundi après-midi la famille du Conseiller en matière d’économie électorale. Son épouse et sa sœur. Le commissaire avait préféré attendre un peu, par décence…
- L’annonce officielle a été faite par le juge lui-même, qui m’avait demandé de lui laisser ce soin, bien que cela relève de mes fonctions… Mais j’ai peu de goût pour ce genre de situations…
- On vous comprend volontiers, approuve Arthur.
- Donc, je n’y suis allé que lundi vers 18 heures, reprend Lepif…
- J’étais retenu au commissariat, précise Ravot, j’essayais de joindre le juge…
- … pour apprendre que Pélot était déjà passé et leur avait exposé ce qu’on a découvert. Mais Pélot a disparu. Aucune nouvelle. Et puis le juge à son tour est venu leur faire l’annonce officielle, donc. Pas content d’avoir été grillé par Pélot…
- Comment ont-ils réagi ? demande Arthur…
- Ont-elles… précise Lepif. Il y avait trois femmes. Une vieille mama effondrée, comme on peut naturellement s’y attendre, touchante, adorable, et puis une épouse et une sœur inquiètes. Le mari de la sœur était absent. Il paraît qu’il l’est souvent.
- Inquiètes ? demande encore Arthur…
- Inquiètes, confirme Lepif : la réputation, parce que Pélot leur avait décrit la scène de crime, parlé de la garçonnière et du cadavre nu du maire couvert de la peau de Luis… Et puis il s’est produit quelque chose d’autre… qui les a plongées dans le désespoir et la révolte : pendant que je les interrogeais sur les connaissances que le frère et mari pouvait entretenir à l’extérieur, est arrivé un courrier porté par l’une des deux tenancières du Tapas’Embal, le bar à tapas. Je ne sais pas ce que c’était, mais ça a eu l’air de les bouleverser, et elles m’ont proprement fichu à la porte. L’épouse m’a raccompagné, et j’entendais la sœur pousser des cris de rage « c’est pas possible ! C’est pas possible !! ». Et puis : « Je ne vois pas pourquoi je me gênerais si je peux gagner 6000 en plus ! », et la mama qui protestait en gémissant : « Oh, ma fille, oh, ma fille, pas toi, pas toi aussi, pas comme ton frère, pas comme ton père… ». Je n’en sais pas plus pour l’instant.
- Et pendant ce temps-là, reprend Ravot, moi, je recevais la visite d’un certain Le Vacher, qui m’a poursuivi jusque chez Mado. Un olibrius à face-à-main qui voulait porter plainte contre Hilarion-Jovial à qui il reproche de s’être fait tuer au lieu de le servir dans ses intérêts. Désespéré et furieux, le bonhomme : selon lui, le Conseiller en matière d’économie électorale aurait dû lui avouer qu’il était pédé, ainsi que l’auraient prouvé les constatations de la police. Or, Le Vacher avait engagé « des billes », comme il dit, dans l’hôtel Marengro qui appartenait à Hilarion-Jovial. Ce qui entraînait quelques risques pour sa propre réputation : pensez, un conseiller financier ! Personne ne voudrait croire qu’il ignorait le comportement pervers de son client ! Sa réputation se trouvait compromise… J’ai dû subir le délire de persécution de ce connard imbécile et paranoïaque…
Malgré tout j’en ai retenu quelque chose d’étonnant : il connaissait des détails confidentiels sur la mort des victimes. Ainsi que l’a dit Lepif, Pélot était passé par là, et il s’était montré très indiscret…
- Dans le même ordre d’idée, mes trois « clientes » ont été plus bouleversées par la visite de Begoña-Conception que par la mienne, remarque Lepif.
- Elles mangeaient des saucisses ? lui demande Arthur…
- Je n’en ai pas vu, mais je serais très surpris qu’elles fassent leurs courses elles-mêmes. Si elles restent à la maison, elles sont assez peu exposées… Elles se sont montrées indifférentes à la mort du frère ou de l’époux. Mais ce billet les a… Comment dire ? Electrisées. J’aurais bien aimé connaître son contenu…
- Vous ne croyez pas que vous vous attardez à des détails ? ronchonne Rébéquée en écrasant son accent de Québec…
- Pas forcément, la reprend Arthur… Je ne sais pas… C’est très en désordre tout ça et je ne parviens pas à m’y retrouver… Mais justement, un détail peut se révéler significatif…
- Et ce n’est pas tout, continue Lepif. Ce que j’ai raconté se passait avant-hier soir. En sortant de la réunion d’hier matin à la Lanterne, vers 11 heures, je suis retourné chez les de Sainte Fouillouse. Je n’ai trouvé que la mama, de plus en plus effondrée, et elle m’a raconté quelque chose d’incroyable : sa fille et sa bru sont revenues dans un curieux « état d’excitation » de l’hôtel où elles étaient allées « pour voir ». Je reprends ses termes. Elles lui ont vaguement parlé de « transmission de l’hôtel et du lotissement des 6000 », lui ont dit qu’elles attendaient des notaires parisiens, parlé de la volonté écrite d’Hilarion-Jovial, et le mari de la sœur (que je n’avais jamais vu jusqu’ici), un certain Lebièvre, m’a même glissé en confidence (mais il avait l’air d’être passablement surpris, pour ne pas dire démonté, mais plutôt agréablement m’a-t-il semblé) que « son épouse s’était montrée étrangement excitée, ce qui n’est pas dans ses habitudes », confirmant les déclarations de sa belle-mère dans un sens plus précis. J’ajoute avoir vu une boîte de petites saucisses sur la table de la cuisine. Toujours d’après le mari d’Ordegale-Junie, sa femme et celle d’Hilarion-Jovial seraient reparties, avec leurs gosses, que je n’ai jamais vus, vers 9 heures du matin, dans une grosse voiture noire, une Mercedes, avec un certain Gaston Brunières, notaire parisien, qui est venu les chercher.
- Gaston Brunières ? Ça me dit quelque chose, remarque Arthur.
- C’est l’un des deux « notaires » qui étaient présents à l’inauguration du bar à tapas, le soir de la mort de Luis. Nous avons démontré qu’il n’existait pas de notaire parisien de ce nom, rappelle Ravot. Et celui qui se faisait appeler comme cela avait disparu dans la nature.
- Mais alors…
- Je suis reparti vers 11 heures 30, poursuit Lepif, et j’ai rendu compte au commissaire…
- J’ai tout de suite lancé un avis de recherche pour la Mercedes, pour Brunières et pour les autres, poursuit Ravot. Et j’ai décidé d’aller voir moi-même de quoi il retournait, en accompagnant Lepif. La maison était vide. Plus de mama ni de mari. Personne. Les portes fermées mais pas verrouillées, pas de voisins, pas de témoins. Du coup, nous sommes allés voir ce qui se passait à l’hôtel Marengro. On y installait une nouvelle enseigne en forme de lyre. Et nous avons été reçus par Begoña-Conception elle-même qui s’est présentée comme étant la nouvelle directrice de l’établissement qui aurait été « repris » par la chaîne Tapas’Embal… Nous avons émis quelques doutes discrets et nous sommes faits proprement éjecter par une troupe de serveurs musclés et menaçants. Comme nous n’avions aucune raison de perquisitionner ni même d’investiguer dans l’immédiat, je leur ai dit que nous allions requérir tous les pouvoirs utiles auprès du juge d’instruction en charge des meurtres qui se sont déroulés dans les lieux…
- Ce qui n’a pas eu l’air de les déranger beaucoup, précise Lepif…
- A juste titre peut-être : je ne sais pas si le juge est de leur côté ou du nôtre… Je n’ai pas réussi à le joindre…
- Ils semblent bien sûrs d’eux, remarque Rébéquée…
- J’ai pu « traiter » à l’annihiline les agents les moins douteux du commissariat, et je leur ai très superficiellement exposé le problème auquel nous nous trouvons confrontés, en toute confidence, continue Ravot. J’en ai placé deux en faction chez Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et sa sœur. Jusqu’ici, personne n’est revenu. Dans vingt quatre heures je lancerai un avis de recherche. Mais je dois dire que tous les rouages administratifs semblent « gommer », comme on dit d’un moteur que patauge dans une graisse trop épaisse. Il faut que nous disposions très vite de moyens massifs de désintoxication…
- J’attends des camions de produits chimiques cet après-midi, enchaîne Rébéquée. Amélie et les autres membres de l’équipe de police scientifique, qu’elle a mis au courant après les avoir « traités » par précaution, se sont installés dans l’usine de fabrication de soupe. On a reconverti d’urgence les concentrateurs sous vide pour en faire des réacteurs chimiques, et d’après Amélie, en mélangeant d’une certaine manière du méthane (dont nous disposons en abondance), de l’ammoniaque et de l’hydrogène sulfuré qu’elle va fabriquer à partir de sulfure de fer et d’acide sulfurique, et en ajoutant quelques extraits d’algues, elle synthétisera de grandes quantités d’annihiline. En poudre, elle est très soluble et se prête à la confection d’aérosols et de solutions sublimables. La solution sera pulvérisée à partir de camions citernes dans les rues de la ville, à commencer par les abords des points sensibles où

la Nouvelle Réna est implantée, c’est-à-dire le C’est tout naturel, mais aussi le Tapas’Embal, puisqu’il fait partie de la même chaîne, et le Marengro. Et puis le centre ville, où notre ami Varochaix délire tranquillement en béarnais en vendant des tas de voitures à tout le monde, pratiquement de force, au milieu des chants régionaux. On devrait pouvoir commencer samedi ou dimanche au plus tard. A moins qu’on ne trouve un autre moyen d’ici-là.
- N’oublions pas que leur « attaque », dont nous ignorons tout, est prévue pour lundi. Et qu’il faut éviter de les inquiéter prématurément, remarque Arthur… Sans parler de ce qui va se passer aux Chonos… J’aimerais qu’on y voie un peu plus clair avant de…
  - Non, Arthur, le reprend Amaïa qui vient d’entrer dans le bureau suivie des porteurs de soupe. Non. Tu voudrais y voir plus clair, c’est vrai. Mais c’est parce que tu te trouves dans un état d’épuisement complet dont tu ne mesures pas toi-même la profondeur. Il faudrait que tu dises que « tu » voudrais que « tu » y voies plus clair et pas « qu’on » voudrait y voir plus clair. Tu es ton propre point faible. Que tu le veuilles ou non, que je le veuille ou non, tu es le plus fort, ici. Ce sont des hommes comme toi, des Goumyôs, et pas des Goums comme moi que nous combattons. Tu es donc mieux placé que nous, les Goums, pour les vaincre. Et de tous les Goumyôs, c’est toi qui es le plus habile. Ton épuisement nous dessert tous. Tu vas donc te reposer.
- Mais…
- Il n’y a pas de mais, elle a raison, appuie Béatrace. Tu ne t’es pas assez reposé après ta captivité… 
- Je t’ai préparé une potion de rêves. Elle te permettra de nettoyer ton esprit, mais tu dois en admettre l’idée et ne pas lutter pour rester debout contre vents et marées. Fais-moi confiance…
- Mais nous n’avons pas le temps, mon père va rentrer et il faudra décider…
- Nous déciderons avec lui, enchaîne Rébéquée.
- Mais…

Amaïa tend un petit flacon :
- Bois un bol de soupe avec nous. Tu sais que « Les morts aiment la soupe et la faim des vivants » et tu es déjà mort une fois, Arthur, lorsque le Grand Crabe t’a arraché au mauvais rêve dans lequel nos ennemis t’avaient enchaîné. Il faut donc que tu boives notre soupe de vie. Et puis tu prendras la potion de rêves et Béatrace t’emmènera dans la paix de son cœur et de son corps pour que tu dormes et que tu voies…
- Soit, admet Arthur en bougonnant… Mais quand même…

 Le geste d’Amaïa se fait insistant…

Arthur poursuit :
- Une dernière chose : Commissaire, il faut « récupérer » la mère de Finette de Sainte Fouillouse dans son petit bled des Ardennes et la faire venir ici. Discrètement…
- Ben voyons, grommelle à son tour Ravot… Et comment je fais pour organiser un enlèvement discret en Belgique ?
- Sais pas. Démerdez-vous. Moi il paraît que je dois dormir !
 



[1] Pour répondre à certaines questions oiseuses : on occulte toujours la balayette. Tout comme le durable est toujours de lapin. C’est un fait d’expérience qui ne se discute pas.

L’APPEL DU PRÉDLARÉP / P3C2E17

P3C2E17 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 17)

 
N°206 / L’APPEL DU PRÉDLARÉP / P3C2E17

 
C’est l’histoire où le Prédlarép, désintoxiqué, appelle Eusèbe au téléphonepour lui dire toute ses inquiétudes.

  (C’est la suite immédiate de l’épisode P3C2E16)
 
Rien ne va… 

  En fait, rien ne va…
 
Arthur déteste cette attente creuse où il en est réduit à supputer, espérer, attendre.

 
Seule, Nouye reste impassible devant ses écrans…

  Et puis elle fait signe à Eusèbe, et on entend la voix du Président :
 
« Allo, Eusèbe Malfort ? »

  - Je vous écoute, Monsieur le Président… Nous attendions votre appel avec impatience…

  « Je n’ai pas voulu appeler depuis mon bureau, n’est-ce pas… Je suppose que la ligne est espionnée. Je me suis aperçu de l’énormité de la chose. Je dois être bref. Ne m’interrompez pas. Je suis descendu en ville sous le prétexte d’un loto… D’un loto ! A quoi en sommes Nous réduit, Je vous le demande… Ma voiture attend que Je sorte. Heureusement que le patron est un fidèle. D’habitude, il fait mon loto à ma place, mais j’ai argué d’une super cagnotte… J’ai donc peu de temps. C’est terrible. Je ne sais pas ce qu’ils manigancent exactement, mais depuis que vous m’avez ouvert les yeux, je crains le pire. Par exemple avec cette histoire de fabriques de saucisses… Ils en installent sept sur tout le territoire, qui sera bientôt entièrement quadrillé ! La France est hélas en pointe, mais bientôt, c’est le monde entier qui va y passer ! Et c’est pareil pour les usines d’eau. Après ce que vous m’avez dit et ce que vous m’avez donné comme antidote, je pense que l’eau pourrait être un vecteur idéal d’intoxication finale. S’ils en contrôlent la distribution, nous sommes perdus. Et ils en contrôlent la distribution. Donc nous devrions être perdus, n’est-ce pas ? J’enrage, mais me refuse au désespoir.
On fait la queue devant tous les points de vente, toutes les superettes C’est tout naturel  devant lesquelles je suis passé… Pourquoi ? Les rues sont désertes, sauf en ces endroits… Et ceux qui circulent ont des airs de zombies…
J’ai pu désintoxiquer mon chef d’état-major et le commandant des gardes républicains. Je vais en faire autant avec les ministres que je convoquerai dans mon bureau. Sauf le vautour du Confort, bien sûr, lui, il est intoxiqué par l’ambition, c’est un poison plus coriace que celui qui nous préoccupe, même s’il est plus banal, et je dispose de trop peu de produits… Je rentre partager avec le Gouvernement le café dans lequel j’aurai mis de la poudre d’annihiline que vous m’avez donnée… Et je leur en fournirai quelques doses, pour secouer leur entourage, lorsqu’ils y verront assez clair … Mais il faudrait que je puisse leur en donner suffisamment pour poursuive cette progression descendante…»

  - On y travaille, Président, on y travaille…

  «  Faites vite… Et puis j’ai bien envie de me tirer d’ici à la première occasion pour me réfugier sur une base militaire, à Villacoublay ou même à Cazaux, pour me trouver plus près de vous… 

 
- Méfiez-vous de Weide, elle est très dangereuse.

  « J’ai un plan ! Je vais la neutraliser avec le petit bâton que vous m’avez donné et je la confierai à l’officier des gardes républicains que j’ai désintoxiqué. Lui se chargera de réunir toute la garde pour lui faire subir le même sort. Après quoi ils l’incarcéreront discrètement. Et ils m’accompagneront par la route jusqu’à Villacoublay… »
 
- Il faut que vous restiez à votre poste, Président, et les ministres aussi, pour éviter de donner l’éveil…

  Hésitation…

 
« J’ai la pétoche mon cher, mais vous avez raison, je ferai front, il faut donner le change. Bon (un temps de réflexion)… Je conserverai la garde désintoxiquée à portée de main… Mon dircab remplacera Weise. Je l’ai désintoxiqué lui aussi et il a compris la situation. C’est un garçon intelligent… Si ses commanditaires tentent de contacter cette traîtresse, et ils le feront certainement, il dira qu’elle a la grippe ou je ne sais quoi… Je n’enverrai que l’officier de la garde à Cazaux pour contrôler la base et ramener les produits lorsqu’ils seront disponibles. Il vous amènera cette salope de secrétaire. Quand je pense que… Mais le devoir avant tout ! On fera partir la contre-attaque de là… J’ai une réunion à Strasbourg, avec mes homologues européens. Je mettrai dans le coup ceux qui me sont les plus proches… Je dois couper, le chauffeur… »

  Tonalité de la ligne…
 
Silence… 

  On réfléchit pesamment…

 
- Viens, Eusèbe, dit Jeanne. Le moine va arriver…
 

LE HAI II A DISPARU / P2C1E13

P2C1E13 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 13)

  N°92 / LE HAI II A DISPARU / P2C1E13

 
C’est l’histoire où Béatrace lange Tijules et apprend la disparition du Hai II 

 
Mardi 3 mai
11 heures 30
Maison Malfort

  - Allo Béatrace ?
Béatrace a décroché le téléphone rouge de la main gauche tout en retenant de la droite un Tijules frénétique, qui cherche à s’échapper de la table à langer où elle tente de le changer. Plaqué sur le dos, il piaule de toutes ses forces en gigotant des pattes comme une tortue dopée au pot belge qu’on aurait renversée dans un virage. Ce qui perturbe la communication et indispose Béatrace :
- Tais-toi loupiot d’enfer ! C’est du sérieux ! C’est toi Rébéquée ?

 
Le téléphone rouge est raccordé directement à l’ancien QG des Numéros, à Agotchilho, dans ce qui fut le bureau du Numéro Un, et il leur sert de lien aussi direct que secret. C’est pour maintenir ce secret qu’il a été branché dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où Arthur et Béatrace ont élu domicile. C’est dire l’importance que revêtent les communications qui s’y échangent. Bien sûr, certains jours, Béatrace et Rébéquée l’utilisent longuement pour échanger des recettes (pour ton vin de prunes, tu mets aussi des feuilles ?) ou pour discuter de leurs amours (Arthur me manque… ; ça, c’est Béatrace. Hélène est tellement heureuse d’attendre son bébé… ; ça, c’est Rébéquée. C’est VOTRE bébé… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Tu es un amour… ; ça, c’est Rébéquée à Béatrace. Je sais (rire)… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Et ça peut durer des heures). Mais comme elles sont (entre autres) préposées à la garde de la ligne qui ne comporte que ces deux postes et aucune autre connexion, ce n’est que tout naturel et sans aucune conséquence que de passer agréablement le temps à papoter entre copines. 

  Il y a aussi les conversations importantes et « officielles » : état des lieux dans telle ou telle ex-base des Écolocroques par l’Itzal de service, cela peut être Mouye par exemple, pour Thulé ou pour Andøya selon l’endroit où elle se trouve ; demande d’intervention de l’un des rares scientifiques habilités auprès de tel ou tel Goum qui tient la mémoire de telle ou telle époque ; demandes relatives aux possibilités de fourniture de tel ou tel approvisionnement pour telle ou telle région… Dans ce cas, « on » utilise parfois les liaisons satellitaires directes de l’ex-réseau des Écolocroques, qui aboutissent au même bureau dit « du Numéro Un », ou plus simplement N°1, mais sans jamais connecter directement au réseau la ligne « rouge » rigoureusement filaire et étroitement surveillée par les Goums tout au long de son parcours dans le tunnel du « métro ». Il faut toujours passer par un opérateur. C’est là la sécurité ultime à laquelle « on » a eu recours, même si cela impose certaines contraintes. 

 
Bref, rien que du très sérieux.

  Et Tijules poursuit sa sérénade. Béatrace connaît les manœuvres d’urgence : elle lui essuie vite fait le popotin (ce qu’il pue l’animal), enfouit la couche sale dans la poubelle ad hoc, ouvre son corsage et plaque le museau de son fils sur son sein qu’il embouche avec la maestria de Josué à Jéricho.

- Oui, allo… excuse-moi, je torchais Tijules…
- C’est Nouye qui parle…
- Oh… Nouye… Je croyais que c’était Rébéquée…
- Rébéquée est occupée à l’usine, mais la nouvelle est urgente et je devais te la faire passer pour que tu la transmettes…

 
Nouye, en bonne Itzal, n’est ni expansive ni émotive. Mais elle est rigoureuse et sa mémoire est sans faille. Elle est capable de répéter mot pour mot un message complexe d’une heure en conservant ses intonations, ou d’en donner un résumé en quelques phrases. L’expérience a même montré qu’elle était capable de répercuter intégralement un message dicté dans une langue qu’elle ne connaît pas. Un véritable enregistreur. Arthur (Tu me manques, pense Béatrace) l’aurait volontiers embauchée comme secrétaire particulière, mais Nouye préfère vivre à poil parmi les siens. Sa fonction de gardienne lui impose d’ailleurs d’y rester pour veiller à la sécurité de tous.

  - Qu’est-ce qui se passe ?
- On a appelé de Thulé : le Hai II a disparu.

  Long silence de part et d’autre…

Et puis Béatrace demande :
- Qu’en pense Rébéquée ?
- On n’a pas réussi à la joindre, elle a quitté la Boulangerie il y a cinq minutes, elle vient ici, à l’usine…
- Dis-lui de m’appeler dès qu’elle sera arrivée, je préviens les autres, mais ils voudront des précisions.
- Je rappelle Thulé par le satellite…

  Béatrace réussit à finir de langer Tijules sans s’en apercevoir, tellement la nouvelle l’a bouleversée. Le loupiot a dû sentir que ce n’est pas le moment de rigoler, parce qu’il se laisse « débrancher » sans protester, même pour la forme, et clic-clac, pile et face essuyé, lavougné au gant humide, emballé avec sa couche propre dans sa grenouillère bleue ptit lapin (avec un gros pompon blanc pour faire la queue) cadeau de tata Clèm, et zouh ! au parc.

  Et puis elle appelle Victor au journal.

Pas là. Clèm non plus. Ni Eusèbe. Sont avec Ravot. Mouchoir, qui a répondu, ne sait pas où ils sont. 

 
Alors elle appelle Jeanne.

Qui lui dit avoir des infos sur l’hybris et reste sans voix à la nouvelle de la disparition du sous-marin… Oui, je passerai le message dès que je pourrai les joindre… 

  Et puis elle s’assied, Béatrace : non, ça ne va pas recommencer… Mon dieu, Arthur, ce que tu es loin…

  Et elle pleure, Béatrace, sous le regard ébahi de Tijules qui décidément se dit que c’est pas de la tarte d’être grand.
 

SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

P2C2E7 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 7)

  N° 108 / SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue lance Super Troc et prépare la venue des Élus en instruisant Gertrude de la Nouvelle Réalité Naturelle.

 
Mardi 3 mai
8 heures
Saint Tignous sur Nivette
 

C’est tout naturel


 

Avec son triple « té qui court », le slogan étale le dynamisme cursif de ses « Italiques Rageuses » sur tous les murs de la Salle des Marchés du Super Troc.

  Il le criera dès le lendemain de la voix enthousiaste des mille choristes embauchés pour l’occasion au travers de tous les transistors de la planète sur une ritournelle tirée de la « Petite Musique de Nuit » interprétée  au ralenti et une octave en dessous de la normale (pour lui donner de la gravité) par un pool de guitares électriques tonitruantes sur fond de basse obstinée dont la puissance profonde serait digne d’une batterie de défense côtière. 

  Des clips publicitaires envahiront toutes les chaînes de télé, l’imposant en prime time, accompagné, soutenu des mêmes thèmes, agrémenté de petits zoiseaux et de suavités cosmiques, quoique non dépourvues de cette pointe d’humour qui fait le succès durable des grandes campagnes de pub.

 
Il s’étalera en 3 sur 4 sur tous les panneaux d’affichage de toutes les villes du monde, dans toutes les langues et toutes les écritures, comme il s’affiche déjà sur tous les murs de Saint Tignous sur Nivette où il va jusqu’à se répandre en 7 sur 9 sur d’exceptionnels panneaux montés dans la nuit à toutes les entrées de la ville…

  Fond nu, argent et or, comme des à-plats métalliques, avec variation des deux, caractères noirs ou à l’inverse, ou en mélange de ces trois seules couleurs.

 
Et à côté, ou dessus, en superpositions et transparences partielles ou totales, avec des effets de recouvrement, de chevauchement, d’imbrication variés, tantôt à peine suggérée par une ombre de relief, tantôt lue au travers de la surface d’une eau frémissante