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JEAN RAINE

JEAN RAINE

 
Février 2007. 

 
En visitant l’exposition « Ensor et les avant-gardes de la mer », à Ostende, je suis tombé, c’est le cas de le dire, sur une grande peinture d’un Monsieur que je ne connaissais pas. 

  Banal, je n’en connais pas beaucoup.
 
J’étais venu voir les œuvres d’Ensor, et je tombais, donc, sur un grand tableau de Jean Raine.
 

broyeuse de tête à manivelle


Je trouvais que c’était mal éclairé, qu’il y avait trop de monde, trop d’œuvres, comme si les auteurs de l’exposition avaient voulu se livrer à une exploration encyclopédique d’un thème peut-être anecdotique.
 

Avec trop de très belles choses pour qu’il soit possible de les approcher vraiment, autrement qu’au travers du texte prédigéré d’un audioguide bavard. Et hop, au suivant, comme dirait Brel. 

  Mais je suis revenu, à contre-courant de la foule, pour revoir la « broyeuse de tête à manivelle », et j’aurais bien aimé y revenir encore et encore pour le revoir. Lorsque je repasserai par Ostende et par son Musée d’Art Moderne-sur-mer, bien sûr, j’y reviendrai. Mais c’est loin. En attendant, je me réfugie à la page 171 du catalogue, qui en livre une (mauvaise) représentation.
 
Et puis j’ai un peu fouillé. J’ai trouvé une richesse inouïe de recherches, de graphismes, de peintures, bien sûr, mais aussi de vidéos, de films, et de textes, comme celui-ci, extrait de projets écrits en vue d’une série d’émissions radiophoniques dédiées à la philosophie :

  Le jour où l’homme est né à la philosophie la situation se présentait à peu de choses près comme suit : un immense appétit de connaître mais peu de connaissances capables de le satisfaire. La situation est de nos jours radicalement à l’opposé : la masse des connaissances est plus grande que le nombre de questions qu’un homme à lui seul est capable de poser. Nous finissons par apprendre sans avoir le temps de nous interroger. Nous trouvons sans chercher. Il faut, c’est là le plus urgent, retrouver le sens de la question, et réapprendre à poser la question de manière obstinée. Seule l’obstination mesure réellement l’appétit de connaître. Seule elle trempe le désir d’aboutir. Il faut savoir vivre, sans se hâter de répondre, avec une question dans le cœur…
 
« Il faut savoir vivre, sans se hâter de répondre, avec une question dans le cœur »…


On notera en passant, que c’est l’attitude exactement inverse de celle qu’adoptent tous les « politiques », gourous ou curés de la Terre, qui, eux, a priori, SAVENT.

  Surréaliste, Cobra, animé, vivant, ce tableau au titre ubuesque m’est revenu en pleine poire (celle d’Eric Satie, sans doute) lorsque j’ai voulu « réveiller » la conscience d’un personnage perdu dans les limbes de la perte de soi. C’est pourquoi Arthur rêve « la broyeuse de tête à manivelle »… 

 
Arthur. Seulement Arthur.

En P3C2E10


 
On trouvera des documents, textes et vidéos sur les sites suivants :


http://www.jeanraine.com/

  http://www.jeanraine.org/
  http://www.henrichartier.com/-Raine-Jean-?id_document=545
 

8 novembre 2008 - Aucun commentaire
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L’EXPLOSION / P3C2E13

P3C2E13 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 13)

 
N°202 / L’EXPLOSION / P3C2E13

C’est l’histoire où l’île de Guamblin explose. Avec un plan du réseau d’exploitation de clathrates qui alimente la base de Guamblin, et des explications techniques.

  Jeudi 16 juin
8 heures
Île de Guamblin
(13 heures 30 en France)

  (Suite directe de P3C2E11 et de P3C2E12 : liens)

 
C’est alors qu’il y a eu l’explosion…

 
Evidemment, pour l’indicateur, c’était fichu.

  Pour les Amazones aussi…
 
Mais elles ne le savent pas encore.

  Et lui ne le sait plus…

  V
ous, si, parce que je vous le dis. 

  Mais faut quand même que j’explique.
 

Tout au fond de la base se trouvent les salles de détente des gaz issus des deux réseaux de captage, là où le méthane se sépare de l’eau qu’il entraîne dans la décomposition des clathrates[1] d’où il provient. C’est de là que ces eaux de décantation sont pompées vers l’extérieur pour être éliminées.

  Les Goums (entre nous, on dit les Goums ; ce sont les Méchants qui disent les Chochos) se sont repliés dans la « gare » qui a été installée derrière les portes massives qui fermaient jadis la base du Hai I (celui qu’a coulé Ôoumloc en P1C3E24), et ils sont partis, Mnouay en tête, sur un convoi à destination de la base ONU de Puerto Cisnès qu’Arthur a prévenue d’avoir à leur faire de la place. Les responsables de la base connaissent l’existence des Goums, mais pas le « petit personnel » qui a été éloigné. Les « prisonniers », soigneusement encadrés sont du voyage. Et pour ne pas perdre de temps, on a laissé ceux qui voulaient jouer à cache-cache se dissimuler comme ils le veulent. Tant pis pour eux. Si c’est pour un besoin pressant, ils n’avaient qu’à prendre leurs précautions plus tôt. Voilà.

 
C’est pour cela qu’il n’y a personne dans la base où tous les feux ont été éteints. N’y reste en fait que le « correspondant » des Élus qui s’était planqué dans les toilettes… 

  Mais non, il n’avait pas prévenu de l’attaque des Amazones. Pas lui…

Ça s’est trouvé comme ça. Et il est vrai qu’il n’a pas trahi les Amazones ! N’empêche que le type s’est fait égorger vite fait. On ne plaisante pas en Omphalie. Et surtout pas avec les lampistes.
 
En fait, ça marche comme ça :

  De l’île Guamblin à l’île Tenquehuén, au Sud, se dessine un vaste arc de cercle, une baie sous-marine qui creuse le large plateau continental sous lequel sont accumulées les ressources de clathrates qui alimentent en méthane la base des Goums et leur usine de fabrication de soupe. Un bassin symétrique se retrouve au Nord. 

 
Le méthane circule dans deux réseaux de captage séparés, formés de galeries sous-marines interconnectées qui passent sous les gisements de clathrates dans lesquels elles débouchent. Le réseau Nord (environ 300 kilomètres de galeries) n’est utilisé que lorsque la production du réseau Sud (même extension, mais captages plus proches) est interrompue pour des opérations de maintenance ou de vérification. Le débit du gaz est réglé par la dépression qu’implique la demande dans le collecteur principal (de dix mètres de diamètre) lorsqu’il débouche dans la base.

Dans les bases d’Europe, plus anciennes (Agotchilho a près de cent mille ans), ce réglage est déterminé par la dimension des petits conduits qui partent de l’arrivée du collecteur jusqu’à chacun des points d’utilisation. Et le collecteur principal y est, bien sûr, moins important et permet juste le passage d’un mineur à genoux. Mais la base de Guamblin est très récente et lorsqu’elle a été réaménagée et agrandie pour recevoir les sous-marins nucléaires, tout cela a été démesurément développé[2] sous les ordres du Professeur Pouacre, avec le même objectif et le même matériel tunnelier qu’à Thulé. Et c’est ce même matériel qui sera réutilisé pour creuser les mines sous le détroit de Gibraltar…

  Une carte permet de mieux comprendre :



carte Guamblin

Où les lignes rouges représentent les galeries d’exploitation du gisement de clathrates de méthane, les points rouges les puits d’extraction verticaux, et le tracé bleu la ligne de chemin de fer qui relie la base de Guamblin à Puerto Cisnès et à la base de l’ONU.

 

Ici, ce sont des vannes qui règlent l’alimentation des chaudières de la centrale électrique et les divers points d’utilisation du méthane. Les gaz brûlés sont refoulés sous pression sous l’eau à une profondeur suffisante pour s’y dissoudre en grande partie et pour que le bouillonnement que produit ceux qui remontent en surface passe inaperçu.

  A cinquante kilomètres au large, juste en face de l’ouverture de la baie Sud, se trouvent l’Omphalie et l’îlot volcanique sur lequel elle s’appuie.
 
C’est au sortir de la salle de détente du réseau Sud qu’a eu lieu l’explosion programmée de pains de plastic collés autour de la vanne principale…

  Dans un premier temps, la plaque d’acier sur laquelle la vanne est montée a volé d’un seul morceau, arrachée de son logement. C’est une grosse plaque de blindage en acier au manganèse, un acier très dur, de celui dont on fait les tourelles des fortifications et les rails de chemin de fer. Deux mètres de diamètre. C’est une forte explosion.
 
Le résultat, c’est que la salle de détente du méthane (dont la pression n’est qu’à peine inférieure à celle de son gisement, soit deux cents mètres d’eau (20 bars) plus cent mètres de sédiments (22 bars) et autant de clathrates (disons 10 bars), tout cela en moyenne, ce qui fait au total une grosse cinquantaine de bars) s’est trouvée d’un seul coup d’un seul ramenée à la pression atmosphérique, et que le gaz en quantité et en pression énormes a jailli, d’un seul coup d’un seul, boum, dans la base. 

  À la louche, pour un trou de deux mètres de diamètre, donc de 31 400 cm² en ne comptant que 50 bars, ça fait un coup de bélier de 1 600 tonnes, augmenté de la brutale expansion du gaz ramené à la pression atmosphérique, que je suis infoutu de calculer. J’offre une prime d’un Carambar à qui donnera la bonne réponse…

 
Et pschitt ! 

  Comme un bouchon de champagne, tout le sommet de l’île s’est retrouvé projeté dans l’atmosphère avec une partie des installations. 

  Faut quand même reconnaître que la Mémoire Goum a du bon : depuis qu’un accident du même genre a fait sauter tout un secteur de la côte de Finlande, à Storegga, 8000 ans avant notre ère, ils se méfient. Et donc, la vanne principale est placée juste dans le prolongement du « toit » qui est prévu pour jouer le rôle de soupape. Les installations « sensibles », comme leur salle de Mémoire, leurs locaux d’hébergement ou l’usine, c’est-à-dire l’ex-base sous-marine, sont à l’abri du coup du champagne. En revanche, ils n’ont pas hésité à placer la salle de communication en plein courant d’air… ou plutôt, de méthane ! Faut reconnaître que la communication n’est pas le fort d’une civilisation qui se dissimule depuis tellement de millénaires… 

  C’est pour ça que les Amazones et leur agonisant acolyte se sont trouvés expédiés dans la nature lorsque, vroum, tout a pété… 

  Même pas eu mal. Pas eu le temps : pulvérisées les minettes !
 
Sauf une, la chef justement, celle qui venait d’égorger le correspondant. C’est d’ailleurs lui qui l’a protégée du souffle : il était gros et mou et il a absorbé l’impact. La voilà expédiée en l’air comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau dans un stand de tir à la carabine ! Et roulez jeunesse !  

  L’Amazone volante s’agite dans l’espace, dénudée par le souffle qui la porte et la soutient.

 
- Tiens, une Amazone ! remarque le condor qui passe, l’œil indifférent… 

  Car si le concerto en sol mineur, le condor en sol andin[3], comme dit la Sagesse des Nations.

  Il est vrai que les condors ne sont pas très malins. Ils ne s’étonnent pas facilement : vous trouveriez ça normal, vous, en regagnant votre aire, de voir danser une Amazone à poil sur un jet d’eau et de méthane, à quatre cents mètres d’altitude ? Et le pire c’est que le geyser est de plus en plus fort, rendu opaque par l’eau pulvérisée que le gaz entraîne dans son rugissant jaillissement, avec des pierres et tout ! C’est que le mur de contention dans lequel est installée la vanne a été emporté et que la galerie de dix mètres de diamètre crache plein pot ! Un sacré gazoduc…

  Le gisement se vide depuis les multiples points de captages percés du fond de l’océan jusqu’au cœur de la couche des clathrates qui se déstructurent en bouillonnant et se ruent dans les larges conduits, fondus en eau et en gaz mêlés, précipités vers l’extérieur par la pression de l’eau et des sédiments de la plate-forme continentale qui les contient et les écrase du poids des résidus de l’érosion millénaire de toute la Cordillère des Andes, chassés dans les tuyaux soigneusement ouverts dans la roche par l’art tunnelier des Goums que le puissant matériel des Numéros avait mis en oeuvre… 

  Le gisement se VIDE !

  Et l’Amazone furieuse danse là-dessus, en engueulant le condor qui passe et qui, entre nous, n’en a strictement rien à faire…

 
C’est un ahurissant volcan d’eau et de gaz qui monte très haut dans le soleil de l’aube qui perce au-dessus de l’horizon andin, un volcan froid, si froid que l’eau s’y transforme en glace pour retomber en geyser de neige sur toute la région, un volcan qui monte d’un seul élan, de plus en plus volumineux, de plus en plus violent, incontrôlable, de plus en plus haut, et le condor perd de vue l’Amazone qui monte toujours, poussée par la vidange de 1300 kilomètres carrés de gisement, par les dizaines de milliers de kilomètres cubes de gaz et d’eau gelée issus de la détente de quelques cent trente kilomètres cubes de clathrates sous haute pression qui partent vers le ciel dans le grondement volcanique de leur détente brutale, c’est un nuage rougi par le soleil levant qui s’étale en une vaste flaque de sang céleste…

  Et le condor ricane, le mépris au bec, lorsqu’en passant la fille lui montre le poing, puis les fesses, menaces en l’air d’une chatte enragée à l’oiseau qui rentre, lui, à l’aire, tout peinard, au petit matin, après une nuit sur laquelle nous tirerons un voile pudique, car le condor, mais pas toujours.

  C’est ainsi qu’échoua la conquête de l’île Guamblin par les Amazones.


[1] Je rappelle, pour ceux qui ne suivent pas, que les clathrates de méthane (il s’agit toujours ici de clathrates de méthane) sont un assemblage chimique solide d’eau et de méthane qui se forme dans certaines conditions de température et de pression. Un peu de sérieux au fond de la classe, SVP ! Interro à la fin du chapitre.

[2] Voir « Le creusement des galeries », la note des Numéros, qui sera bientôt reproduite. C’est le souvenir de cette note qui a donné à Arthur l’idée de cette opération.

[3] Il est à noter qu’il existe des sols mineurs dans les Andes, mais cette convergence brusquée s’y est révélée historiquement dramatique, comme au Potosi par exemple… Il ne fait pas bon éveiller le con qui dort.

L’USINE / P3C2E31

P3C2E31 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 31)

 
N°220 / L’USINE / P3C2E31

 
C’est l’histoire où l’on entre dans l’usine apparemment déserte, guidés par la voix de Gaston Brunières, l’un des deux « notaires » de Pétony. 
 
Jeudi 16 juin
6 heures
Bordeaux

 
C’est la suite de P3C2E30 (lien)
 
L’usine, entourée de hauts murs de brique, est située dans une vaste zone de friche industrielle, derrière l’ancienne base sous-marine de Bacalan. Un portail aveugle, en fer, à double battant, en barre l’accès… 

 
L’aube point à peine, et les lampes au sodium déversent là-devant une lueur orange qui vous donne un air de cadavre…

  Le juge, décidé, frappe du poing sur la porte qui sonne lugubrement :
- Ouvrez, au nom de la loi !
 
Il ne se passe rien.

  Ravot distingue le bouton lumineux d’une sonnette dans un creux du mur et y enfonce un doigt décidé.

 
Le juge frappe de nouveau du poing, dressé sur la pointe des pieds, sanglé dans son trench Burberry qu’il a entr’ouvert pour y glisser le pistolet Manurhin P38 que lui a tendu Martial.

  Une caméra, à laquelle ils n’avaient pas prêté attention jusque là, pivote en haut de l’un des piliers qui soutiennent le large portail.

 
Silencieusement, les deux battants pivotent vers l’intérieur, sur leurs gonds à l’huile.

  Une vaste cour silencieuse. 

 
Des lampes sont suspendues à des câbles qui la traversent de part en part, tendus sur des pylônes de béton. 

  Un peu de vent les fait se balancer avec de légers grincements…
 

Ombres oscillantes…

  - Entrez, monsieur le commissaire…

 
La voix sort d’un haut-parleur invisible.

  - Messieurs Dupont et Lemol ne seront pas là avant neuf heures… Vous arrivez bien tôt… Entrez, avec vos amis… Le café est prêt…
- Il se fout de nous, rage sourdement le juge…
 
Le commissaire élève la voix :
- Nous avons un mandat de perquisition. Et nous souhaiterions parler à Monsieur Gaston Brunières…
  - Je suis Gaston Brunières… Entrez, il fait un peu frais, vous me pardonnerez de ne pas venir à votre rencontre…

 
Une porte s’ouvre dans le mur du grand bâtiment obscur que l’on distingue sur la droite, dessinant un carré de lumière jaune sur le bitume noir de la vaste cour qui se perd dans la nuit. 

  Pas d’autres ouvertures visibles.
 
Les cinq hommes se regardent, le juge hausse les épaules et s’avance, suivi du procureur et des policiers réticents. 

  Ravot se retourne lorsqu’il entend le bruit sourd des vantaux du portail qui se referment et se verrouillent derrière eux, puis le claquement d’un pêne qui vient s’enclencher dans sa gâche.

 
- Coincés… murmure-t-il à l’intention de Lepif et de Martial qui l’encadrent… Le juge est très imprudent mais on ne pouvait pas le laisser y aller seul…
  - Entrez, messieurs, entrez donc…

 
L’endroit, est vaste et vide. 

  Murs de brique nue noircis par le temps et ses fumées…

 
Sans doute un ancien hangar industriel.

  Le fond leur est invisible : deux projecteurs les aveuglent. 

 
La voix provient de là-derrière… 

  En tournant la tête, Ravot distingue une passerelle métallique qui court le long du mur, au-dessus de la porte qu’ils viennent de franchir. La salle (la halle ?) est très haute et il n’en voit pas le plafond. Peut-être se trouvent-ils directement sous la charpente métallique ? Peut-être ces vagues lueurs, là-haut, proviennent-elles de verrières éclairées des premières lueurs de l’aube ? 

  On s’attend à des cadavres de machines…
 

LA REINE MAGOT / P3C2E38

 P3C2E38 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 38)

  N°227 / LA REINE MAGOT / P3C2E38

 
C’est l’histoire où les victimes de la Nouvelle Réna subissent une purgation drastique et révèlent leurs plus intimes préoccupations. On retrouve Ordegale-Junie de Sainte Fouillouse.

  Jeudi 16 juin
7 heures 30
Bordeaux


 
C’est la suite de P3C2E36 et de P3C2E37.

 
Brunières revient vers ses prisonniers :
 
- Voyez-vous, chers amis, notre solution est incomparablement plus élégante que toutes celles qui ont pu être envisagées avant elles… Mais je suis certain que la suite vous en convaincra.

  Souriant, il pousse Ravot par l’épaule pour le conduire jusqu’à la salle suivante, par une petite porte hygiéniquement laquée.

 
Les Amazones les encadrent toujours, une flèche encochée sur la corde de l’arc.

  La chaîne des assis a traversé le mur par un passage ouvert près de celui par où sont entrés les sièges vides.
 
Des bracelets métalliques se sont refermés sur les avant-bras et sur les chevilles. 

  Un bruit de pompe : les corps se tendent… 

 
Quelques instants plus tard, leurs entrailles se vident sous eux dans une rigole où coule une eau fumante en un flot constant… 

  - La purgation drastique leur nettoie les boyaux, explique Brunières, guide attentionné et heureux de montrer à quel point son procédé est bon. Jusqu’à la bile qui sera éliminée !
 

Certains flux sont très rouges :
- Ça saigne un peu parfois, mais ce n’est pas bien grave, aucun de nos patients jusqu’ici ne s’est plaint ! Regardez leur sourire… Ils vivent une extase, un bonheur absolu qu’ils se jouent à eux-mêmes. Qui dira ce qu’ils voient, ce qu’ils éprouvent ainsi à se vider de tout ? Purs, lavés, nettoyés, ils accèdent à la paix, à l’accomplissement… Ils rejoignent l’Élu, ou l’Élue, c’est selon, en toute perfection, mystiques ou orgasmiques selon leur religion, leur tendance, leurs désirs secrets les plus profonds. Leur âge, aussi, bien sûr : les rêves d’un enfant ne sont pas ceux d’un vieillard. Quelle belle chose, mes amis, quelle belle chose pour eux…

  Ravot, le procureur, Lepif restent là, fascinés par l’étrange défilé qui passe devant eux. 

 
La chaîne avance au pas, se replie et revient, contourne toute la salle où elle dessine un « S » aux boucles amples et lentes, dans l’odeur chaude et organique qui s’élève de la rigole, au milieu de la vapeur qui a maintenant tout envahi.

  - Notez que rien n’est perdu : ces restes sont recyclés dans un grand digesteur qui en fait du méthane ! Eh oui, du méthane ! Brûlé dans nos chaudières, transformé en eau chaude. J’insiste : rien n’est perdu ici, vive l’écologie ! Et les déchets ultimes de cette digestion fournissent un compost de grande qualité ! On en fait des patates ! Très bon pour les saucisses ! Mais si, mais si ! Je vois le doute… Soyez bien assurés… Attendez, ce n’est pas fini…
 
Et puis Lepif pousse un cri :
  - Ordegale-Junie ! La sœur de Sainte Fouillouse !

 
Il veut s’élancer, la reconnaissant, l’aider… 

  - Allons, mon cher ami, s’interpose Brunières tandis que la proche Amazone tend son arc… Vous ne pouvez rien faire… Elle est au bout de son cycle…
 
Et de fait, la canne ressort de sa bouche écorchée, balancée derrière elle au bout de son crochet :
  - Il arrive que la canne casse une dent de devant, observe Brunières avec fatalisme, mais, hein, la coquetterie…  

 
Le siège se redresse et la tête retombe… 

  Amaigrie, les joues creuses, Ordegale-Junie, les yeux vagues, sourit en pleine extase, le regard enfantin, et on l’entend, à peine, susurrer, la voix douce, aigrelette : 
 
- Six mille en plus ? Je suis ta reine… ô mon Élu, ta reine Magot… 

  Elle rit de bonheur, comme à une heureuse plaisanterie, et traverse le mur, bien droite sur son siège…

 
Elle était la première, celle qui donnait la main à Brunières. 

  Lepif ne l’avait pas reconnue lorsqu’elle est arrivée, au début, dans le hall…
 
Mais la nudité vous change… 

  Ses cheveux étaient collés par la douche, et son maquillage, largement tartiné sur sa bouche et ses joues lorsqu’il l’avait rencontrée « avant », chez elle, avait disparu… 

 
Mais là…

  - Vous voyez, lui souffle ironiquement Brunières à l’oreille, comme disait Shakespeare, « quels rêves peuvent survenir quand vous avez soufflé la petite flamme de la conscience »… Il est amusant de savoir ce qui habite chacun de ceux qui vont à leur tour exhaler leur dernier rêve, non ? Rassurez-vous, rien n’est perdu, nos caméras de surveillance (il montre un point du plafond) enregistrent scrupuleusement tout le process : Traçabilité ! Traçabilité ! C’est le maître mot de nos hygiénistes, et nous sommes très scrupuleux en la matière. Et puis, il pourrait arriver que certains de nos « patients » nous livrent des informations intéressantes…

  Une autre petite porte…