logo

RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE

RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE


  Les Écolocroques menacent le monde depuis leurs sous-marins nucléaires, le Hai I et le Hai II : ils veulent purifier la planète.

Ils ont enlevé Victor et Clémentine, journalistes au Petit Matois Subreptice de Saint Tignous sur Nivette.

Leurs amis se mettent à leur recherche, aidés par Arthur Malfort, de La Lanterne du Fort, autre canard du coin.

Il y avait donc deux canards dans le coin.

Serait-ce un coin-coin ?

Drame : le Crabe géant Ôoumloc décapite, chtac, d’un coup de pince le pauvre Jules, dit Whisky-Soda, devant sa consoeur journaliste et québécoise Rébéquée Taritournelle, elle-même violée dans la foulée par tous les Chochos mâles d’Agotchilho, alors qu’elle est purement lesbienne, au cours d’une monstrueuse et très primitive cérémonie.

Béatrace et Arthur, venus à la rescousse, coulent par hasard un U-Boote des Écolocroques en visitant d’étranges souterrains… et découvrent à leur tour la civilisation oubliée. Là. A deux pas de chez vous. Si. Et ils capturent le Numéro 2 de l’organisation, l’ignoble Oberst Kuhhirt, nazi « recyclé ».
 
L’Eusèbe Malfort, père d’Arthur, parle dans la télévision pour l’ONU. Mais son discours est anormal. Aurait-il trahi pour les Écolocroques ?
 
Non, ils l’ont enlevé et manipulent son image.

Comme ils ignorent que leur base a été capturée et que ses habitants, les Goums (que les méchants appellent des Chochos), peuple antique et oublié, en fait, ce sont des Néandertaliens, se sont ralliés aux Bons, ils y refilent Eusèbe.
Sauvé !
  Mais le complot perdure. Lancés depuis le Hai II, où sont toujours prisonniers Victor et Clémentine, des missiles tombent sur Moscou, Washington et… Lourdes ! Que se produira-t-il après qu’Amaïa,

la Mère des Goums ait lancé le crabe géant Ôoumloc aux trousses des sous-marins des Écolocroques ?
  Le faux Eusèbe annonce l’ouverture de boutiques par les Écolocroques, qui recrutent ouvertement. Ils vont envoyer des fusées dans l’atmosphère pour modifier le climat et atomiser ceux qui n’obéiront pas à leurs exigences.

Le Numéro 2, l’ex-nazi Oberst Kuhhirt, se libère et capture nos amis… Mais Rébéquée lui règle son compte.

Là-dessus, Finette ouvre sa boutique à Saint Tignous sur Nivette et le Hai II, commandé par le Numéro Un, arrive à la base de Thulé.

Là, se trouve l’ignoble Pouacre qui envoie des fusées chargées de poudre d’aluminium dans l’atmosphère. Dans quel obscur dessein ?
Que vient faire le FROID dont il parle ?

Mais d’où vient cette attaque monstrueuse que subit le Hai I, l’autre sous-marin nucléaire des Écolocroques ? Oh, my God ! Il est bouffé par les Crabes ! Y’a de l’Ôoumloc là-dessous !

Et pendant ce temps-là, à Thulé, les Numéros expliquent à Victor et à Clèm comment ils manipulent le monde et même leur image.

Éléonore Fentasou fait un p’tit tour et s’évapore… Que s’est-il passé à Gibraltar ?

Eh bien oui, « Ils » ont osé ! Des bombes atomiques ! Et Pouacre explique que c’est pour donner un coup de froid à la planète, et surtout, pour créer la famine : n’ont-ils pas secrètement accaparé les provisions du monde ? Et maintenant va survenir la GLACIATION !

Victor et Clémentine refusent la « collaboration » qui leur est proposée.

Ça y est, ils vont y passer !

C’est à ce moment-là qu’intervient l’envoyée d’Amaïa qui capture tous les méchants. Fichus les Écolocroques. Tout au moins les Numéros.

Mais… Mais la suite, c’est dans

la DEUXIÈME PARTIE…

  Ça commence deux ans plus tard…

DEUXIÈME PARTIE

P2C1E0 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 0)

 

N°79 / C’EST LE TITRE / P2C1E0


C’est l’histoire où commence la Deuxième Partie.
 

DEUXIÈME PARTIE
 

HYBRIS


Hybris
 


FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

P2C1E3 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 3)

  N°82 / FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

 
C’est l’histoire où l’on retrouve Finette de Sainte Fouillouse, et où l’on fait la connaissance de sa maman, Flora. On rencontre aussi deux notaires parisiens et quelques personnages inquiétants, tout en parlant d’escargots, de Super Troc et d’héritage.

 
Lundi 2 mai
14 heures trente
Pau

  Contente d’elle, Finette. Contente. Il faut dire qu’elle en jette dans son ensemble anthracite, avec le gros chignon massif de ses blonds cheveux. Ajoutez à cela un regard pervenche d’un bleu profond, un gros rubis en coeur au creux du décolleté et un autre au doigt, et des talons de plein de centimètres sous des jambes de reine et vous aurez une idée de la Bêêête.

  Fière d’elle. Se plaît bien en se regardant dans la glace de sa chambre de l’Hôtel Central à Pau. Elle aime tout particulièrement ces rubis somptueux qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec (qu’elle continue d’appeler « Monsieur ») lui a fait parvenir « pour la féliciter de cette brillante promotion », en ajoutant, de manière quelque peu sibylline qu’ils seraient « le cœur de sa fonction publique ». Il y a de bons côtés dans la réussite, se dit Finette. Ah oui, les lunettes noires pour éviter de se commettre aux yeux du commun. S’abstraire. Ne croise pas mes regards qui veut. Non mais.

  Surtout que ce n’était pas évident de retrouver une « position », après le désastre.

  Finette de Sainte Fouillouse. Représentante et Fondée de Pouvoir des Écolocroques en leur première Boutique-Ambassade de Saint Tignous sur Nivette ! Et cela juste au moment où on leur casse la baraque. Destin tragique. Mais pas folle, dès qu’elle a entendu l’émission télévisée qui devait marquer de manière évidente la fin des haricots pour l’organisation, elle est remontée dans sa fourgonnette blanche et adieu Berthe, elle a très finement filé Finette.

A tort, peut-être : les gens étaient tellement abasourdis qu’ils ont à peine réagi, et en tout cas, pas violemment.

La preuve : Arnaud Boufigue s’est recasé sur place sans la moindre anicroche. Ils sont restés en relation, à distance comme tous les Anciens de l’Ecole, et elle a pu suivre sa carrière, depuis le coup de pied au cul d’Arthur Malfort qui l’a éjecté de son journal sans autre forme de procès, jusqu’à son embauche quasi immédiate par Intermarché, Leclerc et la FCD regroupés pour l’occasion[1], jusqu’à aboutir à la création de Super Troc dont il dirige maintenant la principale unité expérimentale. A Saint Tignous sur Nivette, bien sûr. Grâce à l’appui du Maire, Félicien Belcoucou, qui a pris une couleur « écolo » dans l’affaire, acquise au contact, tant de Gertrude[2], du Mouvement (écologiste) du 18 août (pourquoi le 18 août ? Voir le Super Concours…), que de Finette, et parce qu’il a réussi à « éclaircir » le « mystère du radon du Monument aux Morts », ainsi qu’il l’a lui-même déclaré dans un article largement diffusé auprès de la presse régionale. Et que personne n’a contredit… « On » avait autre chose à faire ! Et le Maire n’était-il pas, comme beaucoup, victime de sa bonne foi généreuse ?

  Bref, tout est pour le mieux pour Arnaud Boufigue. Y compris le logement.

  Finette, elle, a filé chez maman, à Pétoly, dans un petit village des Ardennes belges cerné par une forêt très noire. Le village s’est trouvé rapidement englouti sous la neige dès que le temps a viré vilain. Elle a donc pu y rester quelques mois bien tranquille, avec seulement par-ci, par-là un petit coup de fil de Boufigue qui lui a proposé de participer à son aventure commerciale.

 
Mais Finette n’est pas vraiment une commerciale : elle y croyait aux Écolocroques. Bon, elle se doutait bien que ce n’était pas une annexe du Pensionnat des Oiseaux, mais elle avait été choquée en assistant à l’émission finale. Pas celle des explosions, avec Malfort en vedette, non, l’autre, celle du lendemain, celle qui avait réglé leur compte aux Numéros dont elle révélait l’existence, avec Malfort, Victor et Clémentine en vedette. Parce que bien sûr, comme tous les agents de surface, Finette ignorait l’existence des Numéros.

  Finette s’est trouvée très heureuse d’être ainsi bloquée par la neige jusqu’à la fin juillet dans sa retraite des Ardennes, avec Flora, sa vieille maman qui y tient auberge (deux chambres au papier à fleurs), table d’hôtes (huit couverts, douze en saison, en comptant la table de la cuisine), pour les touristes d’été (l’hiver il n’y a que des gens d’ici, d’ailleurs les routes sont difficilement praticables et même les Américains sont passés à côté en allant à Bastogne avec leurs tanks pendant la dernière guerre). Elle fait aussi bistro sur cette fameuse table de la cuisine, pour les autochtones, les vieux. 

 
C’est reposant pour Finette, après ces dures années de formation, le lourd travail de création des boutiques bios qu’elle a supervisées un peu partout dans le monde, et le démarrage avorté de l’aventure qui aurait dû la propulser au premier plan. Mais, bon…

  Finette aiderait bien Flora, mais pour servir les deux canons de rouge de la journée en répétant les histoires du village (où l’on ignore tout de sa « situation », ici elle est « la fille de Flora qui fait, ou a fait, des études »), et en commentant les infos de la veille (que Finette suit attentivement à la télé comme tout le monde), sa présence n’est pas vitale pour le fonctionnement du commerce.

 
Alors Finette s’occupe comme elle l’a toujours fait lorsqu’elle se trouve ici : elle court les bois. Elle aime beaucoup les odeurs des sapins et leurs sous-bois tellement obscurs que rien n’y pousse, à part quelques champignons et quelques plantes étranges dépourvues de chlorophylle. Elle en a même su le nom. Faudrait qu’elle retrouve la flore que son père lui avait offerte avant de fiche le camp avec une touriste américaine. Ou qu’elle demande à sa mère. Monotrope sucepin… Ça lui revient…

Et elle pense… Réfléchit en marchant, en recherchant dans les futaies plus dégagées les bois que les cerfs abandonnent à la mue, normalement en mai, mais avec ce temps… 

  En fait, elle est surtout surprise par sa propre réaction : elle y a cru.

Bon. C’est cela qui la surprend…

 
Elle y a cru parce qu’elle croyait qu’il est bon de croire. Mais cessant d’y croire, elle a cessé de croire que croire est bon. Et donc, elle a tout simplement cessé de croire. Et du coup, elle s’est mise à croire que ne pas croire est bien préférable à croire. 

  Un progrès en somme. 

 
Parce qu’elle croit à son progrès à elle. En perdant une croyance, elle croit donc avoir progressé. Et puisque ne pas croire est bon, croit-elle, mais en étant certaine de le savoir, ce qui lui évite d’avoir à remettre cette certitude sur le métier, elle a tiré un trait sur tout ce à quoi elle pensait croire ou avoir cru. Après inventaire. 

  Et elle s’est au bout du compte trouvée confrontée au vaste problème de savoir si elle sait ou si elle croit, ou si elle sait ce qu’elle croit ou si elle croit seulement savoir.

Alors qu’avant, elle savait croire, ou du moins qu’elle l’avait pensé, puisqu’elle ne veut plus croire. Et puis croire que l’on ne croit plus, c’est toujours croire. Tout comme croire que l’on sait. Elle manque de références qui auraient établi ce qu’elle sait, ce qu’elle sait savoir, et non plus ce qu’elle croit savoir, de manière indiscutable et définitive.
 
Elle se trouve dans l’incapacité de déterminer si ce qu’elle sait est cru ou su. Croire, savoir… Et donc, elle patauge dans une forêt de points d’interrogation philosophico-métaphysiques qui la plongent dans une sorte d’angoisse cireuse pas désagréable au fond, lorsqu’elle se promène dans la neige profonde des chemins ou lorsqu’elle s’enfonce dans les bois obscurs. 

  À y bien regarder, ces pâles pensées, toutes inclinées du même côté, qui poussent, parcimonieuses, sur l’humus ombreux de son esprit tourmenté, lui rappellent les tiges fragiles et inclinées des monotropes…

Le sol des sapinières, protégé par les frondaisons épaisses des arbres, n’est couvert que des aiguilles brunies dont le tapis épais étouffe les pas, comme une torpeur de l’esprit. La neige, prise aux branches, ne descend pas jusqu’à terre, suspendue au silence. Mais elle accentue l’enfermement du sous-bois qui forme ainsi un no man’s land où la rêverie peut tourner en boucle. Et bien souvent Finette reste longtemps assise, adossée à un tronc écailleux, ses grands yeux pervenche grand ouverts, dans le silence, la pénombre et l’odeur de résine froide. 

 
Et puis elle reprend sa promenade et elle rentre chez elle, détendue, reposée…

  La neige a fini par fondre et Flora s’est remise aux escargots. C’est sa spécialité, les escargots. Certains touristes viennent de très loin pour manger les escargots de Flora, à l’ombre du grand tilleul devant l’auberge. 

 
Ah ! Les escargots de Flora !

  S’ils sont vraiment inimitables, c’est pour des tas de raisons.

D’abord, Flora les ramasse elle-même dans « ses coins », bien cachés au fond des bois. Elle adore cette chasse où elle part à l’aube, armée d’un bâton et d’une grande besace. Et puis elle les fait dégorger « à la planche », et c’est son deuxième secret : une épaisse planche de sapin conservée l’hiver au fond du ruisseau voisin, séchée au printemps, où le grand-père de Finette a gravé au couteau deux traits séparés d’un mètre. Cette planche garde une odeur particulière de résine et d’eau fraîche qu’elle communique aux escargots comme un assaisonnement subtil. L’astuce consiste, après qu’ils aient passé quelques heures dans une infusion refroidie d’herbes mystérieuses où ils se « nettoient le boyau », à les faire « courir » sur la planche de sapin, d’un trait à l’autre, pour, dès que leur tête dépasse le second trait, les décapiter d’un coup de couteau vif et précis, juste derrière les cornes. Les escargots agonisants sont ensuite jetés dans une poêle où grésille un beurre baratté dans la ferme voisine, aromatisé d’ail, de champignons séchés et d’herbes secrètes que Flora conserve jalousement dans des bocaux fermés. On la dit un peu sorcière, bien sûr. C’est sans doute pour ça que son mari et son Américaine ont fini au fond d’un ravin, cramés dans
la Packard jaune de sa rivale. Bref. Pour en finir avec les escargots, ils sont servis dans le beurre où ils ont cuit, avec des épines d’acacia pour les extraire de leur coquille, et accompagnés de tranches du pain-gâteau que Flora cuit dans son four, spécialement à cette intention. Elle vous verse avec ça de grandes chopes d’une bière trappiste douce-amère, épaisse comme un potage, très fumée et à la mousse compacte. 

  Sorcière… Flora tient ça de famille et personne au village n’oserait rappeler les lointaines histoires dans lesquelles telle ou telle de ses aïeules se sont distinguées. Surtout pas les vieilles. Elle a transmis quelques recettes à sa fille, lorsqu’elle est partie étudier : « Prends garde à toi, ma belle, et ne perds jamais la conscience de tes actes, ne laisse personne te les faire oublier ! ». Patronne de bistrot, elle en a vu, des dindes ivrognées par des matous, troussées à la va-vite et oubliées dans un coin avec leur courte honte. Quand ce n’était pas avec un polichinelle dans le tiroir… Et ce n’était qu’avec de l’alcool ! Elle a donc préparé une grande quantité de ce qu’elle appelait du « Pain de Couleuvre », en fait, de petites dragées qu’elle fabrique à partir d’hellébore noir, et qui vous mettent à l’abri de toute inconscience. Et elle a bien clairement expliqué à Finette qu’une pastille vaut pour la semaine, et qu’elle aurait intérêt à en garder toujours par devers elle… Ensuite, elle fera ce qu’elle voudra, mais au moins, elle n’oubliera rien, et libre à elle de céder aux tentations en pleine connaissance de cause…

  Ce jour-là, Finette est partie chasser l’escargot à la place de sa mère. Elle aime ça aussi, Finette. La chasse et la cuisine. Elle a même conçu une variante « Finette » des escargots « Flora » : les escargots, sortis de leur coquille après la cuisson, sont enroulés dans un morceau d’une très, très fine tranche de jambon fumé du pays et replacés dans la coquille. C’est génial pour le goût et catastrophique en terme de main d’œuvre. Les escargots « Finette » ne sont donc préparés que par Finette elle-même quand elle est là, c’est-à-dire presque jamais, parce que sa mère n’a pas la patience. 

 
Et ce jour-là, Finette voulait préparer sa recette.
- C’est comme tu veux, a dit Flora, y’a pas de clients, on les mangera nous-mêmes. Et le reste on le mettra en conserve.

  Mais à son retour, à dix heures, la besace lourde de coquilles baveuses pesant sur son épaule, « y’avait des clients ».

 
Grosse voiture noire immatriculée à Paris, et deux hommes en costume cravate, visages graves, assis sous le tilleul devant une tasse de café.

  Qui se lèvent à son approche. 

  - Maître Gaston Brunières, notaire à Paris, et mon associé et ami, Marc Tombou. Vous êtes bien Madame Finette de Sainte Fouillouse ?

Flora ressort de sa cuisine…

Finette dépose délicatement son sac à ses pieds et sa mère s’en empare :
- Laisse, je m’en occupe… Si ces Messieurs veulent dîner ici ce midi, je les préparerai… à ma manière…
Et elle emporte le sac vers ses fourneaux.

- Oui, je suis Finette de Sainte Fouillouse, mais…
- Pardonnez-moi d’insister, mais, pourriez-vous me montrer une pièce d’identité ?
- Ecoutez cher Monsieur, vous êtes bien gentil, mais je suis ici chez moi, je ne vous connais pas et c’est vous qui me demandez mes papiers…
- En effet, pardonnez-moi, c’est tellement important…
Le notaire sort son propre passeport et le tend à Finette pour confirmer son identité. Elle y jette un coup d’œil, hausse les épaules et rentre brièvement dans la salle de séjour-cuisine-salle de restaurant prendre ses papiers dans son sac qu’elle a laissé sur une étagère.
- Voilà, Monsieur l’important notaire parisien…
Elle lui tend le document en lui rendant le sien, le tout avec le sourire ravageur qu’elle est capable d’exhiber au quart de tour. C’est vrai que depuis qu’elle est ici, au régime jeans, doudoune et bottes fourrées, elle a un peu délaissé ses allures de professionnelle de la séduction,

la Finette…

  - Chère Madame, permettez-moi de vous présenter nos condoléances…
- Vos condoléances ?
Flora a seulement pris le temps de plonger la récolte de sa fille dans la marmite d’infusion qu’elle a préparée hier pour qu’elle ait le temps de refroidir, et elle est ressortie sur le pas de sa porte en se frottant les mains sur son tablier bleu.
- Nos condoléances pour la mort de votre cousin, Déodat de Sainte Fouillouse…
- Qui ça ? demande Flora qui n’en a jamais entendu parler puisque son mari est mort sans lui en avoir rien dit. Il faut avouer qu’il ne s’était jamais beaucoup intéressé au roman familial. Bien trop occupé à courir la gueuse touristique, le salopard.
- Déodat de Sainte Fouillouse, reprend le notaire à l’intention de Finette. (Son long profil jaunâtre dont il équilibre le nez en fer de hache par un renversement marqué de la nuque, ignore délibérément Flora : il n’a pas affaire à elle) (S’il baisse un peu la tête, il tombe en avant, se dit Flora) (S’il tombe en avant sur ma table il me la fend en deux, poursuit-elle in petto) (Elle en rit toute seule, ce qui achève de la discréditer dans l’esprit très formaliste de Maître Gaston Brunières, qui déteste les escargots). A défaut d’héritiers directs, il vous a désignée comme étant sa légataire universelle.
- Parce qu’il me connaissait ?
- Sans aucun doute, puisqu’il a enregistré son testament officiel en mon étude peu de temps avant sa mort. Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui m’a dit vous connaître, en a été témoin, avec Maître Tombou, mon associé.

Maître  Tombou, aussi grand que maigre, visage émacié et regard d’aigle derrière un pif impressionnant, mais, plutôt nasique, ou tubercule, disons patatoïde, salue à son tour. 

  Finette se souvient en effet d’un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qu’elle a rencontré à Andøya, pendant ses études. Quinquagénaire très digne, aux tempes argentées et rosette à la boutonnière, il se parfumait discrètement à la lavande avec une pointe de patchouli, dans un style très 1925. C’était un important délégué de l’Imporium. Elle s’en souvenait comme d’un « client » difficile, lors des quelques redoutables exercices de « communication corporelle » qu’il lui avait fait subir.

 
- Monsieur de Sainte Fouillouse m’a confié peu avant sa tragique disparition qu’il pensait que vous, sa cousine, seriez sans aucun doute capable de reprendre l’ensemble de ses affaires et de prolonger ses actions dans tous les domaines. Y compris dans les plus… confidentiels… Vous avez bénéficié à Andøya d’une excellente formation générale, commerciale et même… spéciale, vous avez fait vos preuves, et si des circonstances… imprévues et imprévisibles n’avaient pas ainsi brisé le développement de l’entreprise de votre employeur, que nous connaissions bien, vous auriez sans aucun doute été appelée à jouer un grand rôle au sein de son organisation et nous aurions certainement été amenés à collaborer…

  - Attendez, reprend Finette qui décidément n’y comprend rien. Qui était ce Monsieur et de quelles « affaires » me parlez-vous ?

- Monsieur de Sainte Fouillouse a créé la chaîne internationale des boutiques Tapas’Embal’. Il remplissait aussi d’autres fonctions au sein d’organismes internationaux, que nous représentons également, et dont nous vous parlerons ultérieurement. Mais vous devez savoir que cette succession restera sans frais et ne pourra comporter pour vous que des avantages puisque ses revenus seront infinis et que vous ne serez soumise à aucune obligation autre que de réussir… Ce dont Monsieur de Sainte Fouillouse était persuadé… En fait, et outre une confortable fortune, très sagement et très largement défiscalisée, il vous laisse surtout sa succession à la tête de ses affaires.

- Et de quoi est-il mort ce cousin généreux et inconnu ? demande Flora méfiante.
- Il n’a pas eu de chance, il quittait Tanger sur son yacht quand La Bombe de Gibraltar a explosé. C’était lui qui se trouvait là et que vous avez dû voir, comme le monde entier, sur la vidéo de l’explosion.
- Effectivement, ce n’est pas de chance…
- Heureusement que ses dispositions étaient prises, la dispersion de telles affaires est toujours catastrophique. C’est vous dire à quel point vous êtes attendue… Monsieur de Sainte Fouillouse nous a confié le soin de vous en informer dans le détail et d’organiser sa succession. Nous vous proposons donc de nous accompagner, d’abord à Paris, puis à Madrid et partout où sont situées ses usines, ses boutiques et toutes leurs ramifications… Et bien sûr de prendre contact avec ses relations d’affaire, dont Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec est le représentant direct, mais qui, vous le comprendrez pour y être quelque peu initiée, ne veulent pas apparaître…

  Le lendemain, Finette quittait les Ardennes. 

  Malgré les mises en garde de Flora :
- Attention, ma fille, on ne réussit pas en faisant le malheur des autres et ces oiseaux-là ne m’inspirent pas confiance… N’oublie jamais ton Pain de Couleuvre…
- Pour savoir comment on réussit, maman, il faut au moins essayer !
- C’est ce que pensait ton père et tu lui ressembles beaucoup par moments. Mais n’oublie pas ce que disait Philippe Auguste : « Il n’y aura jamais de construction noble si l’architecte est ignoble »…

Elle est comme ça Flora, inquiète pour sa fille et férue de citations originales et vertueuses qu’elle découvre au hasard de lectures disparates à fleur de magasines. 

 
Et Finette, attendrie, lui a fait une bise sur le front, entre ses boucles grises.

  L’année suivante, elle avait repris en main toute l’organisation des boutiques, s’inspirant de l’initiative expérimentale de Begoña-Conception et de Gerañum-Assomption à Saint Tignous sur Nivette, qui est très vite apparue comme la plus efficace dans cette période difficile. Elle a reçu l’appui d’Arnaud Boufigue qui lui-même était en pleine création et développement du concept des Super Trocs.
 
Elle avait aussi découvert la fonction que Tapas’Embal’ remplissait auprès de l’Imporium d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec. Du moins, ce qu’ « on » lui en avait montré. Et ce qu’elle en avait deviné.
Elle avait également fait la connaissance de Monseigneur Gerhardt Zeeman, « contact » ecclésiastique de feu Déodat, qu’elle regrettait décidément de ne pas avoir connu de son vivant…

  Et aujourd’hui, Finette va prendre officiellement ses fonctions au sein de Tapas’Embal’, en inaugurant l’établissement de Saint Tignous sur Nivette, et cela en présence du Maire, du Conseiller en matière d’économie électorale, dont elle a découvert qu’il est aussi un lointain cousin, et du chanoine Onésiphore Biroton, curé de Saint Tignous sur Nivette, puisque Tapas’Embal’ occupe l’ancien presbytère, et entretient des relations privilégiées avec les instances religieuses.

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec, de l’Imporium, lui a annoncé qu’il viendra lui aussi avec Gaston Brunières et Marc Tombou, les notaires parisiens, et une « personnalité » qu’elle ne connaît pas encore.
  Après l’inauguration, ils partiront tous ensemble pour un lieu qu’il n’a pas précisé, « où elle aura connaissance de l’ensemble de leur projet de développement »…

Elle connaîtra mieux l’Imporium (dont, au fond, elle ne sait pas grand-chose) et elle saura enfin quels sont les objectifs qu’il poursuit.

On lui enverra une voiture…
 
Finette en est toute excitée.

 
Mais en attendant, il y a l’inauguration. 

  Ce sera sa première manifestation officielle dans sa nouvelle fonction, ce qui ne l’angoisse pas outre mesure, mais lui apparaît surtout comme une sorte de revanche après son départ prudemment précipité d’il y a deux ans.

 
A trois heures, on lui annoncera que son chauffeur est arrivé.

  A quatre heures, elle entrera à Tapas’Embal’…
 


[1] FCD, Fédération des entreprises du Commerce et de la Distribution, regroupe les entreprises du commerce de gros et de détail, avec une activité spécialisée alimentaire ou non-alimentaire.

Les enseignes adhérentes à la FCD sont : 8 A HUIT ; 1000 FRAIS ; ALDIMARCHE ; ATAC ; AUCHAN ; BOULANGER ; CARREFOUR ; CASINO ; CASITALIA ; C’ASIA ; CHAMPION ; COCCIMARKET ; COCCINELLE ; COMOD ; COOP ; CONFORAMA ; CORA ; CORSAIRE ; DARTY ; DECATHLON ; DIAGONAL ; ECO SERVICE ; ECOFRAIS ; ECOMAX ; ED ; FRANPRIX ; G20 ; GEANT ; GO SPORT ; INNO ;

LA VIE CLAIRE ; LE MUTANT ; LEADER PRICE ; LEROY MERLIN ; LIDL ; MARCHE PLUS ; MAXICOOP ; MAXIMARCHE ; MAXIMO ; METRO ; MIGROS ; MONOPRIX ; NICOLAS ; NORMA ; PC CITY ; PENNY ; PETIT CASINO ; PETIT CASINO 24 ; PICARD ; POINT COOP ; PROMOCASH ; PROVENCIA ; PROXI ; PROXI SERVICE ; PROXIMARCHE ; RECORD ; ROND POINT ; SCORE ; SHERPA ; SHOPI ; SITIS ; SPAR ; SUPERMARCHES MATCH ; TOY’R’ US ; VIVAL ; VOTRE MARCHE.

Pour un volume d’affaires de 162,6 milliards d’€.
Source : FCD, mars 2006

[2] Gertrude continue de louer à Arnaud un immense appartement dans sa grande maison proche de la MJC. Arnaud qu’in petto elle continue d’appeler Sri Mardouk Shankara depuis qu’il l’a convertie à la sainteté des thèses développées par les Écolocroques.

N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

P2C1E6 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 6)

 
N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

  C’est l’histoire où, chez Mado, Jo et Ted parlent de Luis, sans savoir, et où le Commissaire Ravot les invite à raconter la soirée de la veille.

Mardi 3 mai
9 heures
Chez Mado

 
- Alors vous m’avez fait des infidélités ?

- Mais non, Mado, simplement on a voulu voir ce que c’était…
- Je plaisante, Jo, je plaisante… J’étais invitée moi aussi par les sœurs espagnoles, mais, comme j’ai répondu, le commerce ça ne supporte pas d’infidélités… Je veux dire, de la part de la patronne vis-à-vis de ses clients. Eux, ils sont libres !
  - Sers-nous des cafés, on est un peu fatigués. Heureusement, on est d’après-midi… Et tu sais quoi ? (Jo a pris l’air mystérieux) La patronne venue pour l’ouverture, la grande patronne, quoi, tu sais ce que j’ai appris ? C’est elle, enfin, c’est son groupe qui a racheté Lartigo. C’est notre patronne, vieux (Ted approuve gravement du chef). Et tu sais quoi ? (il en bafouille presque d’enthousiasme) Eh bien c’était celle qui avait ouvert la boutique des Écolotrucs, près de la MJC, avec le Maire !!!
- Non ? Je croyais qu’elle avait disparu dans la nature ?
- Elle a peut-être disparu, mais elle s’est vachement recyclée, tu peux me croire ! Un 4×4 comme j’avais jamais vu, oui le gros BM, tu sais, vitres teintées, rallongé, avec chauffeur et tout, et des mecs hypersérieux qui la suivaient dans une Mercedes, et puis aussi une Rolls pour finir le cortège, mais celle-là, elle devait être vide parce que personne n’est descendu. Et sa tenue ! Claaasssss !!! Putain la gonzesse… Même le Maire qui était impressionné. Et le Conseiller, tu sais, Hilarion Machin, celui qui a pas l’air fini, attends, il se fait appeler « Conseiller en matière d’économie électorale », je te dis pas le melon… Paraîtrait qu’il est parent avec elle… Tu te souviens quand on l’avait rencontrée ici, on sortait du Club…

- Ouais, l’interrompt Ted, même qu’on s’était fait deux meufs dans le C15…
- Ouais, on n’était pas sérieux à l’époque, on était jeunes…
- Parce que t’es sérieux maintenant ? coupe Mado qui les écoute en souriant.
- Me charrie pas… On était trois potes, et Momo est parti de chez Lartigo pour bosser à Bordeaux, c’est plus pareil, tu sais bien.

  - Vous êtes sûrs que c’est la même ? insiste Mado.
- Ben oui, confirme Jo. J’ai bien reconnu ses cheveux et ses yeux…
- Eh… ses yeux… Ecoute l’autre !! Ses yeux !! Comme si c’était ses yeux que tu regardais… gouaille Fred qui n’avait pas non plus regardé que le bleu regard de la patronne.
- Tu sais quoi, on va demander à Luis. J’ai bien vu qu’il lui tournait autour au début, juste après les discours. Il m’en avait parlé : il voulait interviewer tous les pontes. Il m’a dit comme ça qu’il avait des tuyaux pour une affaire terrible…

 - Un sacré mec Luis…
- Ouais, il est balaise. Intelligent et tout… Mais nous, on n’est pas cons non plus, et il y a des trucs où on en sait plus que lui…
- Ah oui ? demande Ted ironique.
- Parfaitement Meeeuuusssieur. Parfaitement. Tiens, tu sais à qui étaient les terrains sur lesquels a été bâti le lotissement du pré des Six Mille ? Et l’hôtel Marengro qu’on a juste fini de construire ? Hein ? Tu le sais, toi ? Et tu crois qu’il le sait Luis ?
- Parce que toi tu le sais peut-être ? Et qu’est-ce qu’on en aurait à foutre ? Et qu’est-ce qu’il en aurait à foutre, Luis ?
- Tu en aurais à foutre que le terrain a décuplé sa valeur quand il est passé de terrain agricole en terrain constructible. Et que ça peut t’intéresser, puisque tu vas te marier avec Nicole et que vous allez faire bâtir. Et que si vous achetez un terrain du lotissement des Six Mille, c’est vous qui remplirez les poches du propriétaire. Qui est aussi celui qui a fait changer la qualification du terrain. Je n’en dis pas plus, Meeeuuusssieur…

Et Jo, sur ces fortes paroles, se détourne pour achever d’écraser Ted sous le mépris de son indifférence. C’est vrai, quoi, il est trop con aussi, ce Ted…
  Du coup, il voit, par la vitrine, les deux voitures et le fourgon de police s’arrêter devant le Matois.
- Eh, Ted, regarde…
Même Mado qui regarde :
- Tiens, ça fait beaucoup de mouvement ce matin : j’ai vu entrer le Boulet[1], et puis Monsieur Malfort, et puis ils sont ressortis, et maintenant la police… Même le commissaire Ravot…
- Qui ça, le gros ? On ne le voit jamais, remarque Ted.
- C’est parce que vous êtes des jeunes gens sérieux, ironise Mado qui les connaît par cœur depuis des années. Et que vous n’avez pas les mêmes horaires, il habite ici…

Mais ils ne l’ont pas écoutée, tout à leur surveillance des évènements :
- Et… Les élus maintenant… Le Maire et le Conseiller dont on parlait, enchaîne Jo.
- Ils se marquent à la culotte ! Le Maire arrive et l’autre le suit… Ah, ils rentrent dans la Mairie. Je pensais qu’ils étaient concurrents… Non, ils ne vont pas au Matois ces deux-là…
- T’as raison, un vrai Iznogoud, ce Conseiller. Il vise

la Mairie, la place doit être bonne. Concurrents, mais ils savent s’unir dans l’adversité !
- Moi, je ne fais pas de différence, je travaille avec tout le monde, conclut Mado.
- T’as raison, admet Jo. Tiens ressers-nous des cafés… Eh, Voilà le Boulet et Malfort qui reviennent ! Décidément…

  Le commissaire Ravot connaît Victor et Eusèbe, célébrités mondiales depuis deux ans, dont cependant il apprécie la discrétion. Victor lui a consacré un article lorsqu’il a été nommé au commissariat de Saint Tignous sur Nivette, il y a un an et demi, ce qui leur a donné l’occasion de discuter un peu.  Et le commissaire Ravot sait, et le dernier fax qu’il a reçu de l’Elysée en serait la preuve si besoin en était, qu’aussi bien Victor qu’Eusèbe pourraient prétendre à des honneurs mondiaux. Il sait qu’ils les ont déclinés pour se consacrer à leurs tâches respectives : Eusèbe Malfort rédige ses mémoires, Victor Bourriqué dirige la Lanterne ; il sait aussi qu’Arthur Malfort, fils d’Eusèbe et autre héros de l’histoire, travaille pour les Nations Unies et sillonne le monde pour tenter de sauver les stocks de nourriture que les terroristes qui ont détraqué le climat avaient camouflés un peu partout. Il sait qu’il se passe des choses bizarres à

La Marée aux Ports, et que le site a conservé des privilèges d’extraterritorialité qui auraient dû disparaître après la chute des Écolocroques. Il le sait, mais il en ignore les raisons, et il n’y peut rien. Et le Boulet (tout le monde l’appelle comme ça, avec une sorte de tendresse familière chargée d’un respect certain, mais personne ne sait pourquoi[2]), le Boulet lui a dit qu’il en était de même pour tous les sites que ces fameux Écolocroques avaient occupés. D’ailleurs, la redistribution des vivres passe par là, via une usine souterraine qu’il aurait bien aimé visiter. Mais dont l’accès est interdit. Sauf à quelques représentants des Nations Unies, à quelques scientifiques, et à quelques historiens triés sur le volet. Qui ont promis de se taire ! C’est tout ce qu’ils répondent quand on les interroge. Secret Défense ! Voyez-vous ça…

  Mais le commissaire Ravot, à cinq ans de la retraite, sait rester discret lorsque la nécessité s’en fait sentir. Et il l’est resté jusqu’ici. Il n’a même pas cherché à approfondir la raison du départ de son prédécesseur, grand ami du Maire et relation lointaine du Conseiller en matière d’économie électorale du coin. Il a su qu’il y avait eu enquête à la suite des évènements, et que les élus avaient été « amnistiés » à la demande d’Eusèbe Malfort « pour ne pas focaliser l’attention des médias sur la ville et ses environs (pourquoi ses environs ?) plus qu’il n’est utile ». Les fonctionnaires avaient été déplacés. Ça, c’est le préfet qui lui a dit. Le nouveau préfet… 

  Lui, Ravot, il a seulement fait une petite enquête personnelle, comme ça, en amateur pourrait-on dire. Juste recueilli quelques confidences, quelques indiscrétions… Compris les allusions que certains subordonnés ont laissées filtrer. Refusé de comprendre d’autres allusions, de ceux qui auraient bien aimé retrouver chez lui des… habitudes… de son prédécesseur. Sans avoir l’air, en passant, il avait favorisé les premiers et écarté les seconds. Il avait même obtenu que son assistant dans son poste précédent, l’inspecteur Lepif, soit nommé à ses côtés. Lui au moins était sûr à cent pour cent et échappait à la mentalité « politique » du lieu qui privilégiait toujours la vérité du moment quelque soit celle qu’il avait défendue la veille. Le Maire (surnommé Opinion sur Rue et expert en la matière) était venu le voir au sujet de ces « habitudes » passées… Mais Ravot avait feint l’incompréhension. Bien sûr Monsieur le Maire, vous êtes responsable de l’Ordre Public… Bien sûr… C’est ce que m’a dit le Préfet… Vous êtes responsable et, puisque, sur instructions, nous fermons les yeux, vous n’êtes pas coupable… 

 
Il n’avait plus revu le Maire qu’au hasard de quelques occasions officielles de la vie publique.

  Et ce Monsieur Le Vacher, qui était venu lui rendre visite lorsqu’il avait fallu établir les plans de Super Troc… Et qui proposait des terrains intéressants… Près du lotissement des Six Mille, mais un peu à l’écart, pour respecter les hiérarchies sociales. Pour le Commissaire, il se faisait fort de trouver un lot pratiquement bâti à un prix imbattable. Mais alors, vraiment im-bat-table !! Il lui suffirait d’en parler au Conseiller en matière d’économie électorale. Il était grand ami d’Hilarion-Jovial, même si celui-ci ne s’affichait jamais avec un conseiller financier, vous pensez bien, sa situation, et surtout, ses ambitions… Un bien brave homme, Hilarion-Jovial, compréhensif, et tout… Jeune, même… Bien sûr, le Commissaire arrivait dans la région et il cherchait certainement à se loger, non ?

Le commissaire Ravot ne cherchait pas à se loger et son rôle dans la commission d’urbanisme était uniquement lié à la sécurité. Il établissait un rapport, et transmettait à la Préfecture…
- Mais justement…
- Non, Monsieur Le Vacher, je ne cherche pas à me loger. Je loue une chambre chez Mado qui est une brave femme, et je suis veuf. Mes enfants sont grands et la maison que je possède dans les Corbières nous sert pendant les vacances. Merci, Monsieur Le Vacher. Au revoir, Monsieur le Vacher…
C’est qu’il insistait, le bougre !!!

  Le commissaire Ravot est tout barbouillé lorsqu’il ressort du lieu du crime. Il en a vu des choses au cours de sa carrière, mais là !!! Alors en attendant l’arrivée des spécialistes de la police scientifique, il prend l’air et rejoint Victor et Eusèbe qui l’attendent près du planton.

Le temps se couvre. Un plafond bas, lourd et chargé de neige qui n’annonce rien de bon. Quelques flocons. Encore de la neige… Celle d’hier n’a pas eu le temps de fondre…

Le commissaire fait signe à Victor et à Eusèbe de le rejoindre sous le porche :
- Venez, restons à l’abri, vous me donnerez les détails que je souhaitais vous demander…

  Pas très grand ni trop petit, pas trop gros mais bien dodu, plutôt rond cependant. Voilà. Ravot est rond. Rien qu’à le voir, on devine que ce n’est pas le type avec qui on va s’accrocher. Il n’a pas d’angles, pas de saillants. Le regard est doux, mais il est net, et… voyons, de quelle couleur déjà ? Le geste est lent mais décidé. Les cheveux presque gris… On ne le verrait pas dans la foule s’il s’y aventurait. Mais il ne se perd jamais dans la foule. Il a une bonne bouille, mais personne ne s’aviserait de lui dire. La voix est calme, tranquille, posée. Mais les questions sont précises. Et Eusèbe l’aime bien, lui qui apprécie les caractères trempés et ne s’embarrasse pas de civilités gratuites. Une sorte d’estime, sans doute réciproque, totalement spontanée, immédiate.

 
- Alors, commissaire ?
- Je croyais avoir l’estomac bien accroché, mais là… On attend la police scientifique de Pau. La voiture est partie depuis presque une heure, ils devraient arriver. J’espère que la météo ne leur posera pas de problèmes… Il neige de plus en plus fort…
- Vous avez trouvé quelque chose, demande Vic que la découverte qu’il a faite du cadavre de Luis a replongé deux ans en arrière et qui s’en remet mal. Je n’ai pas donné de détails pour ne pas choquer Clèm, mais cela me rappelle désagréablement certains évènements que nous n’avons que trop bien connus… Je pensais questionner Rébéquée et Amaïa…
- Et qui sont Rébéquée et Amaïa ? demande le commissaire, comme incidemment.

  Vic et Eusèbe se regardent.

- Mon cher commissaire, reprend Eusèbe après un temps d’hésitation, je crains que nous ne devions évoquer des faits sur lesquels nous avons promis le silence. On a beaucoup glosé sur la manière dont nous avons bloqué l’offensive des Écolocroques il y a deux ans. Et tous ceux qui savaient vraiment, nous les premiers, tous ceux-là se sont tus.
Et puis les problèmes climatiques sont passés au premier rang des préoccupations et il a fallu très vite agir. Ce qui en un sens nous arrangeait, quelque tragique que la situation se soit révélée. Et ce qui arrangeait les quelques hommes politiques qui pouvaient savoir quelque chose. Au plus haut niveau, puisque le secrétaire général des Nations Unies et le Président de la République sont tous deux venus à Agotchilho pour en discuter avec nos alliés. Parce que nous avons des alliés. Secrets. Et qui devront le rester.
- C’est pour cela que j’ai reçu un fax « Secret Défense » de
la Présidence ?
- Sans doute, reprend Victor, mais je pense que nous devrons travailler ensemble et mettre en commun nos ressources de journalistes, vos ressources policières, et les ressources de ces alliés qu’à un moment ou à un autre nous devrons sans doute vous présenter.
- Mais que je devrai passer officiellement sous silence, si j’ai bien compris… enchaîne le commissaire à mi-voix… Je n’en ai pas le droit, et…

- Ecoutez-moi, coupe Eusèbe, votre droit et votre devoir vont peut-être se trouver légèrement bousculés dans l’aventure, mais les enjeux sont clairs : ou bien collaborer avec nos amis et avoir une chance d’y voir clair, ou bien risquer le retour d’une bande d’assassins qui avaient prévu l’asservissement ou la destruction de la planète. Et que nous avons vaincus. Mais cela (il tend le bras vers l’intérieur du bâtiment et le cadavre suspendu de Luis), cela leur ressemble fort. Nous collaborerons sans réserves si vous acceptez de jouer le rôle d’interface étanche avec vos services. Etanche ! Je vous promets de faire mettre au clou quiconque se montrera gênant dans votre hiérarchie.
- Vous comprendrez mieux lorsque nous vous aurons présenté nos amis. Mais nous avons besoin de votre promesse préalable, conclut Victor qui en parvient même à paraître solennel.

  Le commissaire a baissé les yeux. Un moment de réflexion. Un silence lourd. Et puis il tend la main à Eusèbe :
- D’accord. Mais, allons nous mettre à l’abri si vous le voulez bien. Je n’aime pas la neige… Venez chez moi pour en discuter. J’aimerais vous poser des questions sur ce Luis…
- Chez vous ?
- Oui, enfin (il a un léger sourire), chez moi, c’est chez Mado, j’y loue une chambre…
  Une table un peu à l’écart, au fond de la salle…

- Je pense que nous pouvons rester ici, Mado est discrète et nous n’avons rien de secret à débattre, j’ai seulement quelques questions à vous poser, commence le commissaire. Quant à ces deux jeunes gens, ils sont un peu loin pour nous entendre… Et Mado va nous servir un de ces cafés dont elle possède le secret, n’est-ce pas, Mado ?
- Mais certainement, Monsieur le commissaire…

D’où ils sont, ils peuvent surveiller la place et guetter l’arrivée des renforts de police scientifique…
- Inquiétante cette neige, ne peut s’empêcher de répéter Vic comme pour lui-même. Béatrace a dû joindre Arthur par téléphone, mais comment pourra-t-il revenir de Patagonie si la situation se dégrade et que la météo devient mauvaise ?
- C’est vrai que sa présence ne serait pas superflue, confirme Eusèbe. Je vieillis, mes amis, et s’il s’avère nécessaire d’agir… physiquement, je ne serai pas d’une grande aide…
- En attendant, je dois débrouiller cette histoire, coupe le commissaire. Et j’ai besoin de renseignements. Et tout d’abord, qui était ce Luis ?

- C’est un jeune stagiaire que j’ai embauché comme nous le faisons régulièrement. Nous avons passé une convention dans ce sens avec l’école de journalisme de Lille et nous choisissons parmi les étudiants de dernière année qui sont candidats à venir chez nous celui qui nous paraît le plus approprié. Ils restent un an au journal, en probation. A l’issue de cette année, ils soutiennent un mémoire de stage devant un jury de l’école, jury où nous sommes présents…
- C’est moi qui y vais, remarque Eusèbe…
- Oui, c’est une manière d’honorer le jury, ajoute Vic en souriant.
Eusèbe hausse les épaules :
- Un vieux croûton de la profession ! Et au moins toi, tu ne perds pas de temps !
- Une Légende du Journalisme, voulez-vous dire ! insiste le commissaire qui s’attire un surcroît de bougonnements de l’intéressé que les louanges agacent et qui tranche à l’intention de Vic :
- Bref. Poursuis, c’est de Luis qu’il s’agit.

- Oui, donc, Luis était stagiaire depuis octobre dernier…
- Il avait demandé à venir chez vous ?
Vic a un petit rire :
- Les années qui ont précédé les évènements, nous récupérions ceux que les grands quotidiens parisiens avaient refusés, mais depuis deux ans, les candidats se bousculent à la porte. Nous avions donné la préférence à Luis parce qu’il était originaire de Saint Tignous sur Nivette, d’une part, qu’il présentait un bon dossier d’autre part, et surtout qu’il avait l’air d’en vouloir. Un peu trop, même, ces derniers temps…
- Comment, cela ?
- Eh bien j’ai l’impression qu’il s’était senti pousser des ambitions. Il était très curieux, ce qui serait plutôt une qualité pour un journaliste, mais d’une curiosité qui ne débouchait sur rien de positif pour le journal. Mouchoir m’avait parlé de recherches qu’il aurait entreprises dans les archives, sans bien en préciser le but…
- Mouchoir ?
- Le secrétaire de rédaction, un héros obscur de cette épopée… Des recherches curieusement orientées et dont je me proposais de lui parler. Il semblait enquêter sur le journal lui-même, c’est-à-dire sur nous, sur l’environnement politique local (ce qui est normal en soi), mais avec une « discrétion » surprenante : s’il recherchait quelque chose de précis, il aurait dû m’en parler puisque j’étais son tuteur de stage et que ses recherches me concernaient personnellement… Il aurait aussi pris des contacts avec un journal américain. Des contacts « discrets » via Internet, mais qui n’ont pas échappé à Mouchoir qui est, entre autres, expert en informatique. 

- Je n’étais pas au courant de cette histoire, observe Eusèbe devenu méditatif, mais compte tenu de la… réserve qu’il faut respecter… et que nous évoquions tout à l’heure quant à certains aspects des évènements d’il y a deux ans, cette attitude pouvait en effet se révéler gênante.
- Nous enquêterons chez lui. Il habitait en ville ?
- Chez ses parents, profs tous les deux au lycée de Saint Tignous sur Nivette… Des braves gens sérieux et sans histoires. Et hier soir, il devait couvrir l’inauguration de Tapas’Embal’. C’était un bon journaliste débutant, capable d’initiative, intelligent et vif…
- Avez-vous des informations sur ses relations, ses amis ?
- Je pense qu’il devait connaître les gens du pays, au moins les jeunes de son âge, il avait fait ses études secondaires ici…
- Il faudra que je questionne ceux qui étaient présents à cette inauguration, mais les jeunes… Tiens, les deux, là-bas…

Le commissaire se redresse : par discrétion ils s’étaient penchés par-dessus la petite table comme trois conspirateurs, et cette image, cette idée, en les traversant simultanément, leur procure un sourire de connivence fort bienvenu en la circonstance.
  - Mado !
- Monsieur le commissaire ?

Mado s’approche, tout sourire, en se frottant les mains sur son tablier. Mado adore porter de grands tabliers bleus à large poche qu’elle noue par-devant sous sa vaste poitrine. Elle appelle ça son côté bougnat.
- Dites-moi, Mado, vous connaissez tout le monde ici, mais connaissez-vous le jeune Luis Ottouadla, qui était journaliste à la Lanterne ?
- Luis ? bien sûr, c’est un jeune d’ici, il était au lycée il y a quelques années, et il a pas mal réussi, tu dois le savoir, Victor… (Mado tutoie ses vieux clients et Victor, du temps du Petit Matois Subreptice, était de ceux-là).
- Bien sûr, c’est moi qui l’ai engagé, mais cela je l’ai déjà dit au commissaire…
- Ce n’est pas cela que j’ai besoin de savoir, Mado, reprend le commissaire, mais plutôt ce qui concerne sa vie, ses relations… Il avait des amis, il était resté en rapport avec ses anciens condisciples ?

L’air sérieux du commissaire, d’ordinaire plutôt jovial ou pour le moins souriant, l’inquiète :
- Pourquoi me demandez-vous cela ? Il a fait des bêtises ?
- Je pense qu’on peut vous le dire, vous l’apprendrez de toute façon par la presse : Luis est mort, Mado. On l’a assassiné. Monsieur Bourriqué…
- Victor.
- …Victor a trouvé son corps ce matin dans ses anciens bureaux du Matois.
Mado s’est laissée tomber sur une chaise :
- Mince alors… Luis ?
- Oui, Mado, reprend Victor. Luis…
- Mais… mais qui ?
- C’est pour le savoir que nous cherchons… Alors si vous avez entendu quelque chose…
- Justement, les deux jeunes qui sont au comptoir, ils en parlaient tout à l’heure, ils disaient… Mais vous pourrez leur demander directement. Moi, je n’ai rien remarqué à son sujet. Il ne venait pas souvent ici, vous savez, depuis qu’il a quitté le lycée. Juste une fois ou deux en sortant de boîte avec des copains… C’était… Mon dieu… C’était… C’était un garçon sérieux. Déjà au lycée, avec ses parents, profs tous les deux, il ne sortait pas beaucoup, ils le surveillaient. Boulot, boulot ! Mais gentil. Et comment… ?
- On ne peut rien dire, Mado, tant que les expertises scientifiques ne sont pas faites… On les attend, mais les experts viennent de Pau et avec la neige…
- De Pau? Il n’y a personne plus près ?
Mado se rend bien compte qu’il y a là quelque chose qui cloche…
- Depuis deux ans, on s’est trouvés un peu désorganisés. Les centres d’expertise ont dû se regrouper et la Police criminelle et scientifique s’est concentrée sur les préfectures et les villes universitaires. Mais pour ce qui est de ces deux jeunes gens, vous pouvez nous les envoyer, Mado, j’aimerais leur poser quelques petites questions…

  Et c’est comme ça que Jo et Ted ont répondu au premier interrogatoire du commissaire Ravot.
  Nourris de séries tété américaines, ils ont été surpris, puis flattés par la familiarité amicale du ton, par son manque de formalisme, par le fait que le policier ne prenait pas de notes, et que s’il était « gentil », il n’y avait pas de « méchant » pour leur faire « cracher le morceau ». Et que les questions étaient posées aussi par le Boulet et par Malfort lui-même (Tu te rends compte, Malfort en personne ! Une pointure internationale, et il nous a payé un café !).

Mais la mort de Luis leur avait quand même fait un choc. Même si le commissaire ne leur a pas donné de détails, bien sûr.

  Alors, quand les cafés ont été servis, Jo a tout raconté de la soirée. De ce qu’ils en ont vu.
 


[1] Surnom de Victor. Pour ceux qui auraient oublié…

[2] Nous, si…

HYBRIS / P2C1E8

P2C1E8 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 8)

 
N°87 / HYBRIS / P2C1E8

 
C’est l’histoire où l’on commence à comprendre l’horrible  mort de Luis.

 
Mardi 3 mai
10 heures
Le Matois

  Les trois spécialistes de police scientifique sont encore un peu secoués par le voyage mouvementé qu’ils ont fait dans la neige et le vent lorsqu’ils descendent de voiture.

- Je pense que vous resterez chez nous un certain temps si vous devez rentrer par le même chemin !
 
Le ton jovial du commissaire les détend un peu. Le plus grand d’entre eux, stature d’ours, visage ingrat dissimulé sous une barbe irrégulière, petites lunettes à monture d’acier qui couvrent un regard flou et cheveux aussi rares que gris, répond avec un sourire surprenant de gentillesse :
- Nous prendrons le train si ce temps continue. Nous avons roulé derrière le chasse-neige sur la moitié du chemin. Je suis le commissaire Lucien Catachrèse, physicien, spécialiste des traces, et voici mes collègues, l’inspecteur Amélie Fouad, chimiste toxicologiste et le docteur Milou Panosier, légiste et biologiste. Donc, nous sommes spécialistes polyvalents de tout, ce qui devrait répondre à vos questions. Nous allons effectuer mesures et prélèvements que nous traiterons au labo en rentrant à Pau et que nous enverrons à Bordeaux si besoin. Mais vous avez une morgue sur place pour l’autopsie, je crois…
- Nos techniciens locaux vous assisteront, reprend le commissaire Ravot, avant de leur présenter Vic et Eusèbe.
- J’ai suivi de très près vos aventures d’il y a deux ans, observe le commissaire Catachrèse, et je dois dire qu’en tant que physicien, j’ai été très impressionné par ce qui s’est produit. Par les moyens qu’ont déployé ces individus, autant que par la… facilité avec laquelle vous avez déjoué leurs plans…
- Facilité apparente, croyez-le bien, objecte Victor qui ne tient pas à se laisser entraîner dans une discussion sur ce thème…
- Nos amis ont lourdement payé de leur personne, appuie le commissaire Ravot qui sent bien, surtout après la promesse de discrétion qui lui a été arrachée par Victor et Eusèbe, que l’on est en train de s’aventurer sur un terrain dangereux… Et d’ailleurs, poursuit-il, c’est pour être bien certains que le drame qui s’est déroulé ici ne relève pas du même style de complot que nous avons fait appel à vous : il s’agit d’aller aussi loin que possible dans les investigations… Mais allons sur les lieux nous mettre à l’abri, ce temps est infect…

  Cinq minutes plus tard, leur matériel installé dans l’entrée du Matois, les trois spécialistes revêtus de combinaisons blanches, masqués, gantés et charlotte en tête, assistés de quatre techniciens locaux de l’identité judiciaire harnachés de la même manière, s’approchent de la silhouette suspendue en croix de Saint André qui se détache à contre-jour dans la lumière brutale du projecteur. Son image à l’étrange regard écarquillé fixe le vide du fond du miroir qui lui fait face.

Ils parlent peu et à voix basse, photographient, prélèvent ici et là poussières, fragments et brimborions divers, qu’ils placent dans des tubes ou dans des pochettes du bout de pinces, pincettes ou seringues, ignorant les autres assistants de la scène restés en retrait.

Et ça flashe à tout va.

 
De son côté, le commissaire Ravot se fait expliquer par Victor la destination des locaux, leur disposition, l’attribution de tel ou tel bureau, de telle ou telle chaise, affiche ou machine, ordinateur ou imprimante… Il dessine sur le carnet quadrillé qu’il a sorti d’une large poche de son ample pardessus, annote, corrige, précise. Mais il ne prend aucune note concernant les réponses à ses questions. Seulement les lieux, les formes… Eusèbe remarque d’ailleurs que le commissaire fait preuve d’un réel talent de dessinateur.
- C’est que les formes sont souvent plus synthétiques que les mots, et que la solution d’un problème réside souvent dans sa synthèse, lui répond Ravot avec un sourire en coin. Pour le reste, j’ai une bonne mémoire.

  Tous ont évité de regarder en face le cadavre de Luis dont les yeux ouverts restent brillants.

Aucun n’a pu éviter son reflet sanglant dans le grand miroir dressé, muscles à nu à peine suintants d’une humeur rougeâtre, tendons nacrés, sexe pelé, rouge, obscène comme une bite de chien qui bande…

Tous ont tourné de loin autour de la tragique statue crucifiée dans l’espace entre les piliers au bout de ses cordes tendues. Mais sans la regarder.

Seuls, les trois spécialistes l’ont observée de très près, en hochant la tête, chacun dans son domaine préoccupé de sa propre problématique, et évitant soigneusement dans un premier temps de commenter ses observations ou ses remarques.

Et puis, l’inspecteur Amélie Fouad, la toxicologiste, a discuté avec son collègue Milou Panosier, le médecin légiste (professeur de médecine légale, pardon). Et elle a rapporté leurs conclusions à Ravot :
- Cet homme a été écorché vif, cela, c’est certain, et cependant, l’impression première est qu’il ne semble pas avoir souffert : les muscles sont détendus, et, bizarrement, la rigidité cadavérique n’est pas intervenue… Il ne présente pas les terribles contractures que l’on pourrait s’attendre à rencontrer sur un corps aussi abominablement supplicié. Il n’y a pas eu de « sidération », pour employer le terme technique qui constate la tétanisation qui peut survenir lors d’une décapitation où d’un foudroiement par exemple, d’un choc en tout cas.[1]
- C’est impossible, voyons, proteste Eusèbe qui, soixante ans plus tard, se souvient encore de
la Gestapo, même si lui-même a eu la chance d’y échapper.
- Tant que l’autopsie et les analyses, toxicologiques en particulier, n’auront rien confirmé, il est bien sûr difficile d’être totalement affirmatif, mais je suis presque certaine, et Milou est de mon avis, que la mort n’a pas suivi l’écorchement ou du moins qu’il a survécu assez longtemps… Par ailleurs, nous n’avons pas retrouvé sa peau. L’assassin, ou les assassins, parce qu’ils devaient être plusieurs, l’ont très soigneusement découpée autour du cou, en évitant de toucher aux vaisseaux sous-jacents, ce qui dénote un bonne compétence chirurgicale, fendue dans le dos tout au long de l’échine, puis sur l’arrière des bras et des jambes, au-dessus des poignets et des chevilles où sont nouées les cordes de suspension, et ils lui ont ôtée, comme une couverture, en découpant soigneusement les points d’adhérence. Il était bien vivant et l’est resté un bon moment après cette opération… Il ne s’est pas débattu, ce qui tendrait à confirmer qu’il était drogué… Il a paradoxalement peu saigné… Il aurait dû y avoir une hémorragie importante, mais non.

- C’est très étrange, ajoute le légiste… Cela me rappelle certains supplices chinois, en beaucoup moins brutal toutefois…
- Moins brutal ! ne peut s’empêcher de s’exclamer Victor.
- Oui, au début du siècle dernier encore, les Chinois découpaient en morceaux certains condamnés de droit commun et s’arrangeaient pour que cela dure. Ils droguaient les victimes avec de l’opium, et suivaient un protocole assez précis. Mais ils enlevaient de gros morceaux de chair et finissaient par un démembrement en règle. Ils appelaient cela le supplice des Cent Morceaux… Cela se pratiquait en place publique et le spectacle se voulait exemplaire. C’est pourquoi il devait durer. Ici… C’est plus subtil… Et le plus étrange, c’est que je ne sais pas vraiment de quoi il est mort… L’écorchement l’aurait certainement tué assez rapidement, mais, encore une fois, il ne semble pas avoir souffert et n’a pas perdu tout le sang qu’il aurait dû, compte tenu de l’immensité de la blessure… Il y a très peu de sang sur le sol. En revanche, de la lymphe, ce qui était à prévoir, et peut-être, à terre, des traces de sperme… à confirmer par les prélèvements. Et l’on a voulu qu’il assiste à son propre supplice : ses paupières ont été proprement découpées. Je dirais que toute l’opération, a été pratiquée à l’aide d’un bistouri électrique pour éviter tout saignement, et que ses yeux ont été lubrifiés, peut-être à la glycérine, ce qui en a préservé l’éclat et lui a sans doute permis de continuer à voir sans la lubrification naturelle des larmes qui, faute de paupières, ont coulé sur ses joues, comme vous en voyez la trace. Mais nous attendrons la vérification de notre amie chimiste…

- Il est sans aucun doute mort cette nuit, observe le commissaire Ravot. Pouvez-vous préciser vers quelle heure ?

  Derrière les experts, les techniciens s’affairent à décrocher le corps… Un brancard est amené, les cordes sont tranchées près des chevilles puis des poignets. Le corps, soutenu par deux hommes au teint verdâtre qui se demandent pourquoi ils ont choisi ce métier, s’effondre lentement, mollement semble-t-il. Il est disposé tant bien que mal sur une civière et emmené, recouvert d’un drap.

- C’est encore l’une des étrangetés que j’ai relevées : vous voyez, il est à peine rigide… Et cependant, sa température est égale à celle de la salle : il y fait 20°, et sa température rectale est de 20°. Vous me dites qu’il est mort cette nuit… Sa température devrait être supérieure à 25°… Je serai pour l’instant incapable de vous donner l’heure du décès.

- Mettez-moi de côté les cordes et ce petit pipeau qu’il porte au cou, intervient le physicien… Et éteignez-moi ce fichu projecteur !

L’un des policiers présents trouve la prise et la débranche… Soupir de soulagement lorsque la lumière brutale est interrompue. Par contraste, la salle semble maintenant plongée dans une sorte de pénombre où se dresse le miroir vide. 

  Les techniciens continuent de travailler, dans les éclairs des flashes. Ils échangent des informations à voix basse, prennent des notes, brossent, soufflent…

- Commissaire ! Regardez !!

L’un d’eux s’est tourné vers les assistants, restés confinés dans l’entrée pour ne pas gêner les spécialistes et il désigne le miroir. Rendue clairement lisible par la poudre qu’il vient d’y souffler pour révéler les traces d’empreintes, une inscription ressort, dessinée du bout d’un doigt nerveux :
 

HYBRIS

 


[1] Dct François Paysant : La mort et les formes légales de la mort (Internet)

L’ENQUÊTE COMMENCE / P2C1E9

P2C1E9 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 9)

  N°88 / L’ENQUÊTE COMMENCE / P2C1E9

 
C’est l’histoire où, après avoir annoncé à ses parents le décès de Luis, le commissaire Ravot entame son enquête.
<