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L’ÉPOUSE / P3C1E6

P3C1E6 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 6)

  N°151 / L’ÉPOUSE / P3C1E6

 
C’est l’histoire où Arthur retrouve Arnaud Boufigue et Finette de Sainte Fouillouse, devenue l’Épouse de l’Élu, qui, mystérieusement, semble vouloir l’aider.

 
Mercredi 8 juin
Le matin
Harpie

 
Ça recommence, se dit Arthur en sentant la terrible catatonie le saisir de nouveau, comme une onde de glace qui l’investirait d’une seule pulsation…

 
Il a bu le café que le marin-gardien-infirmier-serveur lui a apporté, comme il le fait tous les « matins ».

Il a obtenu que l’éclairage de l’infirmerie où il reste confiné soit modulé selon un rythme nycthéméral artificiel (nictaméral, comme dit Béatrace quand elle s’explique savant avec Amaïa au sujet de la vie souterraine), et c’est le matin. 

 
Mais la dose qu’on lui a fait prendre est sans doute moins forte qu’en Omphalie, puisqu’il a eu le temps de reposer sa tasse avant de se figer.

 
Le marin est ressorti en emportant le plateau du petit déjeuner intact, mis à part le café qu’Arthur a imprudemment avalé (mais il est vrai qu’à moins de mourir de faim et de soif, il est bien obligé de consommer ce qui lui est apporté). 

 
Le mataf devait savoir ce qui allait se passer. Celui-là, se dit Arthur, si je peux retrouver mes forces assez tôt, je te vais me le faire vilain. Il n’aura pas besoin de drogue pour se tenir tranquille quand j’en aurai fini avec lui. 

 
Tiens, c’est comme le Vladimir… Justement, il arrive, bien sûr… J’espère que ça ne va pas recommencer ! On ne sait jamais avec ces gugusses… Des fois qu’ils voudraient jouer encore et encore aux Amazones et à Bitenor… Connards…

 
- Mon cher Arthur, je sais que vous m’entendez et que vous comprenez ce que je vous dis. Il est concevable que vous soyez inquiet, après ce que l’Élue vous a infligé (ricanement). Je vous rassure : je n’ai aucune intention perverse à votre égard (éclat de rire) : Bitenor n’entre ni dans mes plans, ni dans mes ordres, si j’ose dire. Simplement, vous commencez à récupérer un peu de cette santé robuste qui pourrait vous rendre redoutable, et je tiens à ce que votre transfert en Harpie s’effectue sans incidents. Vous resterez donc sous Catatonine (c’est le nom de cette drogue que vous avez absorbée dans votre café) pendant les quelques heures nécessaires à votre arrivée et à votre installation là-bas. J’ignore quel sort vous a réservé l’Élu, mais je doute qu’il vous livre à ses Amazones : il aurait tendance à se les réserver, même après qu’il ait épousé… Mais je ne vais pas vous ennuyer avec ces mondanités. Nous sommes arrivés à destination et le Hai II est arrimé au fond, dans son berceau de stationnement. Nous attendons le raccordement au sas de Harpie d’un instant à l’autre.
 
Le marin qui escorte Vladimir soulève le bras d’Arthur qui se lève mécaniquement, le regard vide. Puis il le conduit devant le lavabo et lui fait signe de se raser et de faire sa toilette. Arthur s’exécute. Il lui donne ensuite le paquet des vêtements qui lui est destiné et Arthur, malgré la rage qui bouillonne en lui, s’habille docilement. Le voici vêtu de blanc, rasé, coiffé, presque remis à neuf, encore que très amaigri. Son œil indifférent reste perdu dans un lointain inerte et ses bras pendent, inutiles, passifs…

 
- Très bien, reprend Vladimir toujours ironique. Vous voilà endimanché comme un premier communiant. Vous allez pouvoir rencontrer les huiles qui ont souhaité faire votre connaissance. Piotr va vous conduire. Je dois rester à mon bord, vous me pardonnerez, mais j’ai du travail : un chargement à effectuer… Présentez mes respects à l’Élu et mon meilleur souvenir à… Mais au fait, vous le connaissez ? Vous serez remis à l’un de vos amis : Arnaud… Arnaud Boufigue… Vous le connaissez, non ?

 
Vladimir sort en éclatant de rire…

 
Un bruit sourd. Des grincements…
 
Piotr pousse Arthur vers la coursive et le guide : à droite, à gauche…

 
Ils entrent dans un sas où des marins apportent des colis en faisant la chaîne, depuis les silos à missiles désaffectés où ils étaient rangés. Réunis sur des palettes entourées de filets, les colis sont repris par le crochet de grue qui les descend par un large orifice, manifestement raccordé à un manchon de transfert. Le marin qui commande la manœuvre presse alors un bouton, et la charge s’élève… Quelques instants plus tard, le croc redescend, supportant cette fois une sorte de cabine grillagée dans laquelle se tient un personnage qui en saute comme un diable de sa boîte :
- Ce cher Arthur !!! Quel plaisir de se retrouver !!!

 
Arnaud Boufigue, leste et enjoué, tourne autour d’Arthur, inerte et passif :
- Et quelle surprise, n’est-ce pas ? Montez donc dans cet ascenseur. Vous en pardonnerez le caractère primitif, mais il s’agit d’un simple monte-charge, certainement indigne de Monsieur le Directeur de

la Lanterne du Fort ! Passez devant, mon cher !

Il le pousse devant lui d’un grand coup de pied au derrière :
- Ah !!! Deux ans que j’attendais cet instant !!!! 

 
Il fait signe au marin qui commande la grue, et la cabine s’élève avec un léger balancement. La montée est lente. On traverse d’abord un espace sombre constitué du large tube rétractable, puis on émerge dans la lumière d’un entrepôt au sol de tôles rivetées et aux parois de pierre noire et brute.

 
Le câble qui porte la cabine, fixé sous un pont roulant la dépose à quelques mètres du puits obscur entouré d’une rambarde grillagée d’où il l’a extraite.

Arthur, bien sûr, reste impassible, le regard toujours perdu…
 
- Ce cher Vladimir m’a dit que vous en aviez pour deux bonnes heures avant de reprendre vos esprits, mais ce n’est pas une raison pour que vous restiez bêtement immobile. Faut vous remuer, mon vieux…

Il ouvre la porte tandis qu’un marin décroche le câble.

- Allez, dehors !

Il le gifle violemment :
- Excusez-moi, mon vieux, mais ce n’est pas grand-chose et ça me fait tellement plaisir…

 
Arthur sort, d’un pas d’automate et s’arrête au bord de la margelle du puits.

 
Le câble armé de son crochet redescend vers le sous-marin.

 
- Ne restez pas aussi près du trou, c’est imprudent. Venez, suivez-moi…

Il se dirige vers le fond du hangar, là où la lumière est la plus vive.

Arthur le suit…

Un chariot élévateur s’approche tandis qu’une nouvelle charge est extraite.
 
On sort du hangar. 

 
Un couloir de circulation. Des rails. Voie étroite. 

 
Cela ressemble à Agotchilho se dit Arthur qui voit, comprend, perçoit, mais reste incapable de réagir.

 
Arnaud Boufigue chantonne en marchant devant lui, ouvre une porte percée dans la paroi du couloir, et pénètre dans une sorte de salon, ou de bureau luxueusement meublé, confortable, chaud, tendu de brocard et de soieries, au sol couvert de tapis d’Orient.
 
Son guide s’arrête et fait face à Arthur qu’il gifle de nouveau avant de lui siffler au visage, entre ses lèvres pincées :
- Si cela n’avait tenu qu’à moi, mon cher, je t’aurais fait subir le même sort qu’à ce petit imbécile de Luis. Mais il paraît qu’on te réserve quelque chose de plus… amusant, et de plus utile. Alors profite du temps qu’il te reste. Profites-en bien. 

 
Et il sort, laissant Arthur planté au milieu du silence ouaté des tentures.

 
Une porte s’est ouverte, quelque part.

 
Une femme est debout devant lui.
 
Le champ de vision d’Arthur est limité par le fait qu’il ne peut bouger la tête… Il ne l’a pas vue entrer.

Elle est devant lui, drapée d’une tunique de soie pourpre ceinturée d’or, coiffée d’un diadème de diamants, en forme de lyre… Le contre-jour dissimule son visage…

 
Elle lui parle :
- Bonjour Arthur Malfort… Je ne sais pas si vous pouvez me reconnaître… vous ne m’avez jamais rencontrée quoique nous nous soyons croisés de très près… Je suis Finette de Sainte Fouillouse. Ici, on m’appelle « l’Épouse ». Je suis chargée d’engendrer le Fils de l’Élu… Mais cela vous importe peu. Cela ne vous concerne pas, en fait. Je ne peux rien faire pour vous, enfin… presque rien. Je dispose de trop peu de temps pour vous expliquer ma démarche auprès de vous… Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai cru aux Écolocroques lorsque je les ai servis. Et puis j’ai compris que c’est eux qui se sont servis de moi, comme de tous ceux qui ont naïvement cru en eux. Je ne crois plus à grand-chose, Arthur Malfort, et mon destin, en fin de compte, semble bien devoir s’achever ici. Mais je veux éviter que vous soyez « utilisé » à votre tour, comme je l’ai été. Je ne sais pas quel sort ceux qui décident vraiment vous réservent, mais au travers de tout ce que je vis ici, je conserve le souvenir d’un jeune homme que j’ai malgré moi contribué à martyriser, juste avant que mon destin ne soit scellé et que je devienne sans recours cette « Épouse » que vous voyez… J’aurais dû l’oublier, bien sûr, mais j’ai conservé en moi le regard qu’il m’a lancé en expirant tandis que je… Je n’ai pas pu l’oublier. Et si je ne l’ai pas oublié, c’est grâce à un cadeau que m’a fait ma mère, Flora, avant que je ne parte rejoindre ce destin qui est maintenant le mien (elle glisse deux petites pastilles entre les lèvres d’Arthur, dont elle caresse ensuite doucement la joue du bout des doigts)… Avalez… Bien… Ma mère appelle cela du Pain de Couleuvre et elle le fabrique, dans les Ardennes belges où elle vit encore, avec de l’hellébore (elle a un petit sourire triste)… Les « quatre grains d’hellébore » du lièvre de
La Fontaine… Elle est un peu sorcière, vous savez… Je ne vous reverrai sans doute plus jamais, Arthur Malfort. Je sais que vous m’entendez et que vous me comprenez. Si l’on vous administre d’autres drogues, comme il est probable, du moins conserverez-vous mémoire et conscience de ce qui vous sera alors imposé, même si, malgré vous, vous devrez l’exécuter. C’est tout ce que je peux faire… En souvenir de Luis… Adieu… « Ils » viendront lorsque les effets de

la Catatonine s’effaceront…

 
Elle quitte son champ de vision. 

 
Une porte se referme.

 
Elle est partie…
 

POUACRE / P3C1E7

P3C1E7 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 7)

  N°152 / POUACRE / P3C1E7

 
C’est l’histoire où Arthur se trouve confronté au professeur Pouacre, qui fut le Numéro 5 des Écolocroques. 

  Mercredi 8 juin
Le matin, sans doute.
Harpie

 
Il est difficile d’évaluer le temps qui passe lorsque rien ne bouge et que l’on se trouve réduit à une passivité de mannequin. Compter les battements de son cœur ? Les clignements réflexes de ses paupières ? Ses inspirations ? Mais bien vite, le décompte s’en trouve perturbé par les souvenirs qui bougent lentement au fond de l’esprit… Souvenirs proches, mêlés à l’angoisse de l’avenir proche, souvenirs lointains, nostalgies… Angoisse d’impuissance… Qu’est-ce qu’elle a voulu me dire ? Ce Luis ? Celui qui a été retrouvé écorché au Petit Matois ? Cette petite ordure d’Arnaud Boufigue semblait s’en réjouir… Et il a dit que mon sort serait plus… amusant ? Qu’est-ce qu’elle a bien pu me faire avaler ? Pourquoi ?

 
Il lui semble maintenant ressentir le fourmillement précurseur de sa libération : la drogue relâche ses effets… 

 
La porte s’ouvre derrière lui. 

 
Il peut tourner un peu la tête…
 
- Ah, bravo ! J’avais bien calculé la dose, se réjouit le personnage qui vient d’entrer. Petit et noir de poil, un long cou de vautour à la pomme d’Adam saillante, coiffé au bol largement au-dessus des oreilles, tout de noir vêtu, le petit bonhomme sec et nerveux s’avance en tordant le cou pour venir regarder Arthur par-dessous…

 
- Je me présente, Arthur Malfort, je suis le Professeur Pouacre… Je fus en mon temps  désigné par le Numéro Cinq, chez les Écolocroques, et je suis maintenant veuf du Numéro Quatre que les Chochos ont livrée à leurs damnés crabes… Je fus donc également le gendre du Numéro Un qui subit le même sort que sa fille, mon épouse, comme je l’ai dit. Et cela à cause de vous, de votre père et de tous ceux de votre bande, Arthur Malfort…

Il tourne autour d’Arthur en se frottant les mains et en ricanant, comme si tout cela le plongeait dans la joie la plus pure. Arthur, qui se libère de plus en plus de l’emprise de la drogue, le suit des yeux en tournant sur lui-même, dans une sorte de ballet comique où un « grand » regarderait de haut un « petit » qui paradoxalement dominerait une situation indéfinissable. 

 
Il découvre à cette occasion les deux malabars, armés de curieux pistolets en plastique jaune, qui encadrent la porte laquée par laquelle Pouacre est entré. Des fois qu’il lui prendrait l’envie de tordre le cou au vautour qui l’encercle dans sa danse. Et qui s’arrête, comme s’il prenait conscience du grotesque de la situation :
- Mais asseyez-vous, mon cher, nous serons plus à l’aise pour discuter…

  Arthur s’assied, encore flageolant, dans le profond fauteuil que lui désigne Pouacre, toujours debout, et qui enchaîne, sans cesser d’arpenter le tapis, comme s’il ne tenait pas en place :
- Comment va ce cher Vladimir ? Il vous a raconté… ?
- Raconté quoi ? La préméditation de son geste ?
 
Arthur a la voix rauque et ces efforts l’ont épuisé. Pouacre semble s’en apercevoir et il éclate de rire comme à une bonne plaisanterie :
- C’est vrai que vous avez vécu une épreuve redoutable ! Survécu serait plus juste… Bravo, mon cher ! J’avoue que vous m’avez épaté. J’ai réprimandé cette chère Élue que sa jeunesse pousse parfois à quelques excès de susceptibilité ! Elle se prend un peu trop à son personnage de vierge farouche. J’y ai quelque responsabilité, en tant que Mentor, mais j’aurais été très déçu de vous voir périr sous les assauts de ses Amazones !
 
Il éclate de rire, s’assied dans le fauteuil placé en vis-à-vis de celui d’Arthur et s’y renverse en se tapant sur les cuisses :
- Bitenor !! Ces filles vous ont baptisé Bitenor !!! Ah vous êtes un sacré morceau !!! Bravo !!! Le qualificatif n’est pas très subtil, mais il témoigne d’une admiration sincère, croyez-le bien. D’ordinaire, le fiancé que l’on donne en pâture à ces dames meurt en quelques heures, mais vous ! Encore bravo.
  Il s’essuie les yeux d’un revers de manche…
 
- Vous m’avez fait pleurer de rire mon cher… Vous êtes un cas… Les Malfort sont tous comme vous ? Votre papa est vieux maintenant. Je me suis laissé dire qu’il s’était remarié il y a peu… Pas de petit frère en vue ? Mais trêve de plaisanterie. Vous devez vous douter que vous ne sortirez pas vivant de l’aventure… Non pas que je vous en veuille le moins du monde pour ce que vous avez fait de ma belle famille : cela cadrait parfaitement avec mes projets… Eux-mêmes, ces fameux Numéros, avaient manqué de loyauté envers moi : Numéro Cinq disaient-ils, sans préciser qu’après moi restaient en attente deux autres enfants de la famille, discrètement planqués dans une institution suisse et dont j’ai été désigné comme étant le Mentor lorsque leur âge les a placés en lice ! Du coup, je n’étais plus le Numéro Cinq, mais le Numéro Sept !!! Je devenais le Septième dans l’ordre naturel de leur succession, derrière deux femmes, qui plus est… Non, je n’en veux pas aux Malfort ! Comme je vous l’ai dit, ils m’ont plutôt rendu service. Vous ne mourrez pas pour satisfaire ma rancune. Mais, que voulez-vous, mon meilleur ennemi n’en est pas moins mon ennemi. Et si je vous relâchais, je suis certain que vous chercheriez à me faire des misères, comme votre père et ses absurdes Chochos… Absurdes, mais bien utiles quand même. Vous savez que c’est eux qui m’ont appris tout ce que je sais en matière de drogues ? Ils sont très forts là-dessus ! Dame, plus de 100 000 ans de poisons de chasse et de pêche… C’est cela que les Numéros n’ont pas compris : ils ne croyaient qu’à la technologie lourde. Des parvenus… L’avenir est à la biochimie fine… Mais, je cause, je cause…  Mon associé souhaitait vous interroger pour savoir où vous en êtes vraiment de vos investigations, mais je lui ai dit que depuis le temps que l’Élue, ma pupille, vous a enlevé, vous aviez dû perdre le fil des évènements. D’autant que nous avons bien amorcé notre implantation et que l’opération de prise en main de la population semble réussir. Nous nous contenterons donc de vous « préparer » pour une autre mission, qui devrait nous débarrasser de toute opposition. Vous y serez notre allié secret, Arthur Malfort ! Réjouissez-vous, vous allez entrer dans l’histoire ! Dans Notre Histoire ! 

  Il se lève, les bras au ciel, soulevé d’enthousiasme. Arthur, étourdi par ce flot de paroles extravagantes s’apprête à se lever à son tour, mais se trouve cloué dans son siège par la poigne massive des deux malabars qu’il a oubliés dans l’histoire.
 
Il se débat, mais Pouacre, ricanant, s’approche une seringue à la main. 

  Les malabars l’immobilisent.

 
Pouacre enfonce l’aiguille dans son bras…

  Arthur grogne de rage impuissante…
 
Il retombe, inconscient.
 

TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

P3C1E14 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 14)

  N°159 / TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

 
C’est l’histoire où Amaïa explique qu’elle a « endormis » Arthur et Béatrace pour éviter la terrible vengeance de Pouacre. Elle propose de faire intervenir Ôoumloc. 

 
Vendredi 10 juin
8 heures 30
Chez Mado

 
- Eh bien, commissaire, on a de petits yeux ?

Mado apporte son café matinal à Ravot qui s’installe en bougonnant à sa table.
 
Il est rentré à 4 heures du matin, après avoir aidé au transport d’Arthur qui a été conduit dans la chambre qu’occupe Béatrace près du bureau N°1.

Ouâniahoua est restée près de lui, sur un lit de camp, mais armée de son bâton, pour veiller, défendre, protéger.

Béatrace, elle, a été placée dans la chambre voisine, sous la garde de Rébéquée.

 
Il faut dire que le geste d’Amaïa avait profondément bouleversé tout le monde, et qu’elle avait eu un peu de mal à expliquer ce que Tijules lui avait raconté dans son baragouin babillant.

Et aussi pourquoi elle avait également « endormi » Béatrace, pour éviter des réactions qui auraient dépassé la compréhension de l’enfant.
 
Et puis on a discuté pour tenter de comprendre ce qui se passe :
  - Arthur se trouve sous l’influence de nos ennemis, et je pense qu’ils utilisent nos armes, nos armes goums, a déclaré Amaïa. Leurs drogues sont dérivées des nôtres, la drogue d’inconscience qui a placé Arthur dans cet état ressemble à notre poudre de sommeil. Je crains qu’ils n’en utilisent d’autres, des drogues qu’ils ont fabriquées à l’imitation de notre poudre de pouvoir…
- Et cela expliquerait beaucoup de choses sur le développement de
la Nouvelle Réna, approuve Ravot…
- Ce que j’en ai vu et ce que vous m’en avez dit va dans ce sens, poursuit Amaïa, mais ce qui nous est traditionnel et utilitaire est devenu entre leurs mains un moyen d’oppression. Je ne peux l’admettre. Cependant, je n’ai pas reconnu de traces de drogues dans ce que vous m’avez apporté comme échantillons de ces saucisses que consomment leurs adeptes et qui semble générer chez eux un état de manque que ne provoquent jamais nos poudres… Je ne vois qu’une solution pour guérir Arthur… Mais il faut que vous me fassiez absolument confiance. Et ce ne sera pas sans risques pour lui…
- Si ce que tu nous dis est exact, il semble suivre une sorte de suggestion post hypnotique très forte, observe Clèm…
- Une suggestion sans doute ancrée par des drogues, mais aussi par les méthodes d’affaiblissement physique et psychologique qu’utilisent les sectes de tout poil : on fragilise, et on impose un schéma de pensée dont la victime ne peut plus se défaire… appuie Victor. Il suffit de le regarder : il a perdu au moins vingt kilos en un mois…
- Il a dit à Tijules qu’il doit tuer tout le monde ? demande Hélène qui ne parvient pas  plus à se faire à l’idée qu’Amaïa puisse comprendre son baragouin qu’à celle qu’Arthur puisse leur faire le moindre mal…
- Il sait où trouver tous les explosifs possibles dans mes « archives » (P1C2E5) (P1C2E9) (et je vais les mettre en sécurité dès demain), mais il peut aussi manipuler les ressources de gaz d’Agotchilho, empoisonner la nourriture, ou nous égorger la nuit, murmure Eusèbe en baissant la tête, oui, c’est possible, et c’est même leur meilleur moyen de nous détruire : utiliser l’un de nous contre nous… A plus forte raison Arthur… Ce serait une vengeance épouvantablement perverse… Epouvantable…

 
Jeanne lui prend la main et la porte à ses lèvres :
- Il n’y est pour rien…
- Je le sais… Je le sais… N’empêche…
- Il y a quand même un paradoxe dans cette histoire, observe Ravot en se prenant la tête entre les mains. Qu’il soit maintenu dans cet état de sujétion, implique qu’il en soit lui-même inconscient. Dans ce cas, il ne subit aucun conflit intérieur… Qu’il se trouve dans l’état de tension où nous l’avons vu et qui l’a amené, même si je ne comprends pas comment, à « parler » à Tijules qui a « expliqué » l’affaire à Amaïa est incompatible avec l’état post hypnotique dont parle Clèm. On alors, c’est que cet état est imparfait. Et je pense que ceux qui l’ont relâché n’auraient pas couru le risque de nous le « rendre » sans être sûrs de leur coup, c’est-à-dire de son absolue inconscience. Tout ce qu’ils ont accompli jusqu’ici montre une organisation parfaite et des moyens énormes déployés sans faille…
- C’est très juste, approuve Rébéquée, mais nous ne trouverons pas facilement la réponse à cette question : peut-être une psychanalyse… Mais nous n’en avons pas le temps…
- Il faudra me faire confiance, reprend Amaïa en posant la main sur la tête de Tijules, profondément endormi entre ses seins. Mais je répète que cela n’ira pas sans risques pour Arthur. Je dois ajouter une chose : si nos adversaires ont repris nos poudres au travers de leur chimie…
- Pouacre est aussi chimiste, glisse Clèm…
- Il est donc vraisemblable que c’est ce qui s’est passé : ils les ont reprises et transformées… Alors, nous aurons besoin de l’aide de l’un de vos chimistes pour débrouiller l’écheveau de leurs méthodes.
- Amélie Fouad, intervient Ravot. Elle est chimiste et toxicologue. Mais il serait bon de lui adjoindre Lepif…
- Il faudra les faire venir… Mais attention, Jules, je vais appeler Ôoumloc. Je n’ai pas besoin de te rappeler…
- … la discrétion… Ils en sont capables…
- …et ils devront faire preuve de sang-froid. La vie d’Arthur en dépendra. Et peut-être la leur… Et peut-être la nôtre… Il est toujours dangereux de solliciter Ôoumloc. Ne te trompe pas sur leur compte… Ce sera une épreuve très particulière. Je ne l’ai jamais tentée. Je préparerai moi-même Béatrace qui devra y assister en connaissance de cause. Maintenant, que chacun se repose. Nous ne pouvons laisser Arthur dans l’état où il se trouve. C’est impossible pour lui, il ne survivrait pas à sa tension intérieure. Mais c’est aussi impossible pour nous, qu’il menace directement.
- Le monde entier ignore encore l’amplitude de ce qui se prépare et que nous ne faisons qu’entrevoir, intervient Jeanne en serrant dans la sienne la main tremblante d’Eusèbe… Arthur détient sans doute une clé qui nous permettra d’y voir plus clair… Mais il est lui-même enfermé dans cet état second…
- Demain, je tenterai de le libérer. Rébéquée, prends Tijules avec toi, pour que Béatrace le trouve dans ses bras à son réveil. Je viendrai vers midi lui expliquer pourquoi je l’ai « endormie » aussi brutalement, et ce qui va se passer. Allez vous coucher : s’il le faut, prenez la poudre de sommeil que Nouye vous donnera… Il faudra que demain vous soyez forts. Jules, tu disposeras de toute la matinée pour prévenir tes amis et leur montrer notre cité si tu le souhaites. Vous pourrez manger en notre compagnie : je veillerai à ce que la soupe vous apaise. J’appellerai Ôoumloc à l’étale de la marée haute, vers 15 heures… Il sera très important pour Arthur que la marée descende… 

 
Ravot n’a pas pris de poudre de sommeil. Il est rentré par le métro avec Vic, qui voulait assurer l’édition, au journal, et expliquer un peu les évènements à Toto et à Mouchoir, et à 4 heures, il dormait, épuisé, dans sa chambre de chez Mado.

 
Et maintenant, après s’être éveillé en pestant contre son réveil, il attend Lepif à qui il a laissé un message au commissariat. 

 
Et Lepif n’est pas là. 

 
Et ça le rend grognon.

 
- Je lui ai pourtant dit d’être ici à 8 heures ! Et de faire venir Amélie ! Qu’est-ce qu’il fiche ?
- Il n’a peut-être plus envie de revoir sa copine Zézette, soupire Mado en levant au ciel des yeux désespérés…
 
Ravot hausse les épaules :
- Je crois que l’incident est définitivement clos, Mado. Lepif n’est pas à l’heure, mais il n’est pas de ces pâles individus qui oublient le lendemain ce qu’ils ont dit la veille, ou qui affirment le contraire…
- Ça existe, ça ? demande Mado, innocente…

 
Ravot soupire…
 

LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (3) / P3C1E34

P3C1E34 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 34)

 
N°179 / LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (3) / P3C1E34

 
C’est l’histoire du triomphe d’Amélie qui annonce le résultat de ses investigations au commissaire Ravot, en présence de Lepif.
Ses découvertes chimico-toxicologiques à propos des drogues de

la Nouvelle Réna. Ravot, rêveur, manifeste toujours une jalousie larvée pour ces salauds de jeunes. Et une admiration croissante pour le travail de la belle.

  Lundi 13 juin
11 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  Après le début, c’est la suite de P3C1E32 et de P3C1E33 (liens).
 
… Amélie ménage une pause dramatique et reprend :
 
- Qui dit drogue dit absorption, manifestation croissante, acmé, puis dissipation progressive des effets, selon le schéma bien connu de la courbe en cloche. Il est probable que la métabolisation de cette drogue (ou de ces drogues, d’ailleurs, car je songe en fait à des cocktails de drogues, après ce que j’ai vu chez les Goums), en détruise les traces. D’où l’intérêt d’analyses croisées réalisées sur les deux cadavres, le premier, celui du maire, ayant vu interrompre brutalement cette métabolisation tandis que l’autre la poursuivait pour un temps indéterminé mais assez court. Vous voyez ?

  Ravot interpellé hoche la tête pour bien confirmer qu’il voit.
 

Lepif, qui a vu, ne se donne pas cette peine, se contentant d’attendre pour revoir.

  Amélie poursuit en se grattant le mollet, ce qui constitue pour elle une marque de grande concentration intellectuelle :
- J’ai d’abord recherché comment la drogue a pu être absorbée…
- Aucun des cadavres ne portait de trace de piqûre, intervient Lepif qui a assisté aussi aux autopsies…
- Non, confirme Amélie. Et pourtant nous avons cherché. J’avais exposé les prolégomènes à ma théorie aux deux légistes.
- Mais leurs estomacs, ceux des victimes, croit-il bon de préciser, contenaient des restes de saucisses, poursuit Lepif…
- Et j’avais retrouvé des traces suspectes de molécules bizarres dans les saucisses…
- De l’améline… susurre Ravot qui confirme ainsi toute l’attention qu’il porte aux travaux de la jeune femme…
- Bravo commissaire, se regorge celle-ci, flattée de voir à quel point Ravot suit son travail avec intérêt (intérêt accru par le rengorgement manifesté, mais chuttt)… Cependant celles que nous avons retrouvées dans l’estomac d’Hilarion-Jovial avaient été consommées après celles qu’avait mangées le maire, après la mort de celui-ci. Les légistes sont formels : température des corps, degré d’avancement de la digestion, etc… Je n’ai d’ailleurs retrouvé d’améline ni dans le contenu de son tube digestif, ni dans son sang, alors qu’il y en avait dans ceux d’Hilarion-Jovial.
- La drogue incriminée n’est donc pas l’améline…
- … que j’avais d’ailleurs en elle-même jugée inoffensive. Et je n’ai rien trouvé d’autre qui puisse être suspect dans le système digestif de nos cadavres.
- Mais alors ? demande Ravot…
- Les poumons, commissaire, les poumons ! La drogue a été absorbée sous forme de fumée !
- Ils n’ont pourtant pas mangé au restaurant de l’hôtel, ironise le commissaire dont la plaisanterie tombe à plat…
- J’ai effectué des prélèvements des tissus pulmonaires des deux victimes. Et j’ai trouvé.
  Pause dramatique, index gauche levé et grattage de mollet :
- Je ne vais pas vous faire un cours de chimie, commissaire…
- Ne me faites pas un cours de chimie, Amélie…
- … mais il faut que vous sachiez ce que nous appelons « aromatiques », parce que les chimistes donnent à ce mot un sens particulier, et que leurs « aromatiques » ne sentent pas toujours très bon. En fait, ce sont des substances extraites d’huiles naturelles qui possèdent toutes un système insaturé contenant six atomes de carbone, qui résiste aux transformations et aux dégradations chimiques, à condition qu’elles ne soient pas trop brutales. D’autre part, étant insaturé, ce système est capable de fixer d’autres molécules, ou de s’accroître et de varier de manière plus ou moins stable, et…
- Ne me faites pas un cours de chimie, Amélie…
- … cela pour dire qu’il est possible, à partir d’une de ces molécules « aromatiques », d’en composer d’autres. C’est ce que j’avais repéré avec l’améline, qui constitue une molécule de base potentielle d’un tel système, à l’instar du benzène, bien sûr…
- … bien sûr, appuie Lepif fasciné…
- … mais non classique puisque je ne l’ai trouvée décrite nulle part. Et biologiquement inactive, sauf peut-être à long terme, mais nous manquons du recul nécessaire. Or, les poumons, et je ne m’en étais pas aperçu auparavant, constituent un lieu de fixation métabolique de l’améline !
- Non ? s’étonne Ravot…
- Si ! confirme Amélie. Et, tilt (les deux index s’approchant d’un seul geste semblable à celui d’un manieur de Tique-Tique dans un bistro de 1965, banane en moins) ! Tilt ! Dans les poumons du maire, j’ai trouvé plein de choses très indiscutablement issues de fumées respirées en abondance. Mais bien qu’il ait succédé au maire dans le même lieu (le zigouigoui, complète Ravot résolument in petto), et que donc il ait respiré les mêmes fumées, les poumons d’Hilarion-Jovial étaient très différents, deux points (elle dit : deux points, démonstrative en diable) :

Petit Un : pas totalement différents pour ce qui est du « bouclage » de l’améline en une autre substance qui la transforme en un proche parent de la cocaïne. Cette substance doit présenter une assez forte propension à la création d’une dépendance marquée. Cette « améline dérivée » est présente à dose presque égale, dans les tissus pulmonaires et cérébraux des deux victimes. La dépendance est satisfaite (et renforcée) par l’absorption fréquente de saucisses, et périodique de fumée. Nous savons donc maintenant comment est fidélisée la clientèle de la Nouvelle Réna !

  - Poursuivez, Amélie, poursuivez, l’encourage Ravot enthousiaste…
  Ainsi encouragée, elle poursuit :

- Petit Deux : les poumons du maire renfermaient une dose importante d’un produit proche du Viagra, mâtiné d’un précurseur violent de l’adrénaline et de trois dopants divers, dont la cocaïne. Un vrai pot belge, capable de faire escalader l’Everest à un unijambiste égrotant, cacochyme et valétudinaire. Sur les mains et sur la…
 
- Poursuivez, Amélie, poursuivez, l’interrompt pour l’encourager un Ravot rêveur…
  Amélie soupire :

- Petit Trois : les poumons d’Hilarion-Jovial, qui ont dû se trouver aussi enfumés que ceux du maire ne contenaient plus que des traces résiduelles de cette intoxication, métabolisée naturellement, pratiquement sans traces, même dans le pipi, et, comme j’ai pu en faire la démonstration chimique…
- Ne me faites pas un cours de chimie, Amélie…
- … dont la dégradation se trouve accélérée par l’absorption d’améline !!! On obtient même très certainement un effet de sidération de la mémoire, et le drogué oublie ce qu’il a fait alors qu’il était sous l’emprise de la drogue !!! C’est génial !!!
- Tu es géniale ! confirme Lepif…
- Vous êtes géniale ! confirme Ravot… Poursuivez, Amélie, poursuivez, l’encourage-t-il épiphoriquement[1] enthousiaste…
 
Amélie rougit modestement :
- Oui, sans doute, constate-elle, discrètement approbative, mais que dire de celui qui a conçu ce système…
- … et a réalisé le rêve de tout marchand, de tout dealer et de tout dictateur réunis, grommelle Ravot qui semble redescendre sur terre. Il fidélise sa clientèle de manière indécrochable, il fourgue légalement une drogue inconnue et indétectable puisque sa synthèse se réalise dans l’organisme même du drogué, mais que chacun de ses éléments reste anodin, si j’ai bien compris…
- Vous avez bien compris…
- … et le dictateur enrôle les foules sous sa bannière de manière irréversible et fanatique, comme l’a montré la manifestation de l’autre jour.
- J’ajoute, ajoute Amélie, qu’il est même possible de jouer sur les composants de la fumée ou de la saucisse, tant dans leur qualité que dans leur quantité, pour en moduler les effets et obtenir de l’agression pure, ou de l’érection pure, ou de la stimulation pure, et même un hébètement total dans une sorte de nirvana, c’est le cas de le dire, fumeux. Sans traces, puisque la consommation de saucisses va effacer la mémoire du drogué.
- Reste à savoir : où, quand, comment, par qui ? synthétise Ravot.
- Et ce qu’on peut faire, prolonge Lepif…
- Et vite, appuie Amélie, parce qu’ils gagnent du terrain…
- Mais cela, mes jeunes amis, c’est du politique. Pas du policier. Notre travail consiste à éclaircir les faits, pas à proposer des solutions à un problème qui risque de devenir effectivement crucial… Il faut en parler avec les Malfort et les Goums, ce sont les seuls à pouvoir agir. Notre hiérarchie semble contaminée…
 



[1] On appelle épiphore la répétition d’un terme en fin de phrase. C’est un dessert rhétorique dont raffole Ravot qui y voit comme une ombre poétique ajoutée, en rime, à la pensée et à l’instant, auquel elle confère comme un retour, une poussière d’éternité.
 

C’EST GRAVE / P3C1E36

P3C1E36 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 36)

N°181 / C’EST GRAVE / P3C1E36

C’est l’histoire où chacun prend conscience de la gravité de la situation et où Amélie s’étonne des rapports entre drogue et soupe.

Tijules compare les nichons des dames.

Lundi 13 juin

12 heures 30

Bureau N°1

- C’est grave, dit Arthur.

- C’est grave, dit Eusèbe.

- C’est grave, dit Béa.

- C’est grave, dit Ravot.

- C’est grave, dit Jeanne.


- Excusez-moi un instant, dit Rébéquée en se rendant à la voisine salle de bren parce qu’elle a envie de faire pipi.

On l’attend.

- C’est grave, dit Rébéquée, de retour.

- C’est grave, dit Lepif.

- C’est grave, dit Amélie, qui s’enhardit.

Amaïa ne dit rien.

Nouye non plus.

Victor et Hélène sont restés dans la salle de baignades où ils s’affairent à réconforter Clèm qui récupère de son accouchement en barbotant dans l’eau tiède et bénéfique, tout en faisant gouzigouzi à son bébé téteur tout neuf, avec Tijules qui goûte le téton libre pour faire des comparaisons.

Il trouve Tima très marrante avec ses petits pieds qui battent dans l’eau. Tima. C’est comme ça qu’il a tout de suite appelé la petite Amaïa. Et ça devait lui rester. Mais pour l’heure, il pense surtout à faire des comparaisons nichonneuses. Déjà. Mais pour l’instant, il s’intéresse moins à l’aspect et à la texture qu’au goût du contenu.

On n’a pas encore cru bon de mettre les adultes présents en ce lieu au courant de la situation et ils se contentent de béer devant l’attendrissant tableau.

Pour les autres, informés réciproquement des détails du délire présidentiel et des activités sournoises de la Nouvelle Réna telles que les a éclaircies Amélie, ils en sont parvenus à cette conclusion unanime : c’est grave.

Arthur, retapé, résume :

De un, toute la hiérarchie sociale est intoxiquée, droguée à la saucisse, accro et dépendante.

De deux, non seulement on se retrouve isolés, mais on risque même d’être saisis dans l’engrenage sournois de la dite intoxication. Car aujourd’hui la saucisse, mais demain le pâté, le pain de campagne ou le bonbon à la menthe, voire la glace au chocolat ou le lapin chasseur des champs[1]. Et pour la fumée, un échappement baladeur en ville ou un fumigène de stade…

- … ou une cassolette d’encens dans l’église du village, ajoute Rébéquée du fond de son anticléricalisme primaire…

- …ou un filtre de cigarette correctement traité, achève Amélie qui a travaillé une partie de sa thèse de doctorat, justement sur l’aromaticité des alcaloïdes à la Société d’Exploitation Industrielle des Tabacs et Allumettes et qui sait ce que filtre veut gauloisement dire…

- C’est grave, conclut Arthur.

On pense.

- Il faut manger de la soupe, dit Amaïa qui jusqu’ici n’a pas fait de commentaires.

- C’est vrai que j’ai faim, confirme Arthur.

- C’est vrai qu’elle est bonne, opine Amélie (ce qui fait rougir Lepif va savoir pourquoi) qui se souvient d’en avoir mangé un bol juste avant de monter sur le bateau dans lequel ils ont repêché Arthur.

- Mais pas seulement, poursuit Amaïa mystérieuse autant que laconique.

- Pas seulement ? s’enquiert Eusèbe.

- Pas seulement, confirme Nouye qui semble bien être au jus de la chose.

- Explique, demande Arthur qui pressent le plus sous le moins.

- Eh bien voilà…

Mais Nouye a déjà fait signe à un garde goum resté à la porte, qui a relayé son appel, et deux Boules de service apportent la grosse marmite fumante qui semble circuler en permanence dans les couloirs d’Agotchilho, suivie de deux porteur et porteuse de bols, en cortège, et on se tape avec des soupirs de satisfaction une petite soupe bien chaude mais pas trop, pas brûlante surtout, ni tiédasse, parfaite, odorante et fumante, rabibochante et roborative en diable, de celles qui vous descendent en velours jusqu’au fond de la gueule pour se tendrement tartiner puis lover au creux tout chaud d’un estomac réjoui.

- Eh bien voilà, reprend Amaïa. Vous savez que notre peuple utilise les poudres et drogues depuis des dizaines de millénaires. Je me propose d’ailleurs de faire prendre à Arthur reconstitué une poudre de mémoire qui devrait l’aider à se souvenir de la totalité de ce qu’il a vécu. Mais vous devez deviner que de telles manipulations ne sont pas sans danger. Et ce danger, nous l’avons découvert voici bien longtemps. Et combattu. Et vaincu. Chacune et chacun de nous a plus d’une fois été exposé aux effets de la poudre d’amour, ou de la poudre de pouvoir, ou de la poudre de mémoire, ou d’autres encore, comme la poudre de repos. Vous n’avez pas vu de drogués chez nous, ni d’accrocs à quelque drogue que ce soit…

- Sauf le concierge, rappelle Rébéquée qui entend encore craquer le cou du répugnant personnage entre ses cuisses musclées.

- C’est exact, reprend Amaïa, et je t’expliquerai pourquoi. Mais vous-mêmes, après avoir subi les effets bénéfiques souhaités de ces poudres, n’avez pas souffert de séquelles ni de manifestation d’accoutumance. C’est que nous avons appris, non seulement à induire les effets que nous désirions produire et recevoir, mais aussi à en effacer les conséquences secondaires. Dont, et surtout, évidemment, bien sûr, l’accoutumance.

Elle se tourne face à Rébéquée qui se trouve à sa gauche :

- Le concierge s’était tellement inféodé aux Numéros qu’il ne mangeait plus que des kartofeulnes ount’ zauzizes. Plus de soupe…

- … et cet élément qui neutralise les effets indésirables de vos drogues se trouverait dans votre soupe ? demande Amélie, une lueur d’espoir dans la malachite de son œil gauche.

- Très justement. Nous y mettons une algue particulière qui…

- … attendez, dites-moi si je me trompe : vos « poudres », vos drogues, dirai-je agissent sur une base d’améline, un alcaloïde qui renferme des structures aromatiques dissociables et/ou associables (P3C1E32, P3C1E33, P3C1E34)). La synthèse efficace des alcaloïdes actifs est obtenue par greffage d’une molécule azotée du type amine…

- … le garum, approuve Rébéquée qui sait ce qu’à minette veut dire et qui connaît les recettes de fabrication de la soupe, une sauce dégueulasse quand on la goûte seule, obtenue par la fermentation de la chair de têtes de poisson ou de carapaces de crabes, comme le nuoc-mâm vietnamien…

- … les Romains l’utilisaient déjà, ajoute Jeanne, rêveuse…

- … et le contrepoison substitue une molécule quelconque à l’azote de l’amine, en rompant la liaison et donc en supprimant tout effet toxicologique… poursuit Amélie, excitée comme un pou rouge.

- Je ne connais pas bien votre chimie, reprend Amaïa, et c’est pour cela que j’ai demandé à Jules d’inviter quelqu’un qui soit capable de traduire nos connaissances anciennes avec la force d’analyse et de synthèse de votre science. Je disais que notre soupe contient une algue à laquelle vous attribuez un goût de chou, qui supprime bien l’effet de manque et même, selon son dosage, tout effet à la poudre. Vous avez compris comment fonctionnent les drogues qu’ils ont tirées des poudres que nous préparons, nous, pour qu’elles soient utilisées en une seule prise. Eux les ont dissociées en une base et un révélateur, si je puis dire.

- … comme une colle époxy, intervient Lepif, bricoleur à l’occasion…

Amaïa poursuit :

- Ils dédoublent ainsi les effets de manque et s’ils ne prennent pas de notre soupe, ce qui est bien sûr le cas, ils éprouvent un manque à court terme, qui vise à rajouter du révélateur…

- … les saucisses, opine Ravot…

- … et un manque à moyen terme, plus violent, qui vise à renouveler la base même de la drogue…

- … la fumée que j’ai retrouvée dans les poumons du maire… Elle est sans aucun doute diffusée au cours des séances de la nouvelle Réna, triomphe Amélie…

- On sait comment les coincer, reprend Lepif, flic jusqu’au bout des dents, suffit de perquisitionner au Super Troc, et on trouvera certainement des systèmes fumigènes…

- … et on aura bien du mal à prouver qu’il s’agit de drogues, poursuit Ravot sceptique. Légalement, elles ne sont pas répertoriées en tant que telles. Et n’oublie pas que notre hiérarchie est contaminée. Qui sait où en est le juge ?

- Vous avez parlé d’une algue à l’odeur de chou ? demande Amélie à Amaïa …

- Ici tout le monde se tutoie, lui répond la Mère…

- C’est que vous m’impressionnez (à poil, comme ça)…

- Mais non, mais non (et puis t’as qu’à t’y mettre)…

- Mais si, mais si (j’oserais jamais) (ohhhhh !!!)…

- Bon, tu fais comme tu veux, il n’y a pas d’obligation. J’apprécie et j’admire beaucoup ton travail. Dois-je aussi en être impressionnée ? Vous autres Goumyôs compliquez beaucoup de choses avec votre individualisme hypertrophié qui vous rend aussi timides qu’agressivement pudibonds…

Amélie a bien l’impression que la mère des Goums se moque d’elle, mais n’en est pas assez certaine pour réagir.

Et puis, c’est vrai que cette immense femme à poil l’intimide, avec son regard insondable.

La suite, c’est ici : P3C1E37



[1] Qu’il mâcha, maqué et ef… fervescent…

LA GUERRE / P3C1E45

P3C1E45 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 45)

  N°190 /  LA GUERRE / P3C1E45

 
C’est l’histoire où Jules Mouchoir est fasciné par la beauté goum de Nouye. Et où l’on décide de faire la guerre.

  Mardi 14 juin
8 heures
Salle de réunion de la Lanterne du Fort.

  Mouchoir est fasciné. 

  Depuis que la réunion est commencée, il n’a pas quitté Nouye des yeux. 

 
C’est la première fois qu’il voit une fille goum. 

  Il en connaît l’existence, mais il n’est jamais descendu à Agotchilho : sa modestie, son sens du devoir, un certain fond de culpabilité aussi, l’ont toujours retenu d’exprimer sa curiosité et maintenu à son poste de « gardien du temple », comme il le dit lui-même avec une certaine autodérision.
 
Mais il sait, pour avoir parlé longuement avec M’me Marty (appelle-moi Jeanne, lui répète-t-elle à tout bout de champ) (la tutoyer alors qu’il n’a même jamais imaginé l’appeler, « le Dragon », fut-ce en son for intérieur !), il sait qu’en bas, tout le monde se promène à poil, qu’on y mange et qu’on y fabrique de la soupe (Victor leur en apporte régulièrement), et que c’est un refuge très sûr. 

  Et une « bibliothèque » incroyable. 

 
Alors, il répond qu’il descendra « lorsque tout cela sera terminé », avec un geste vague qui désigne les « évènements », anciens et nouveau, les flèches qui tuent, les menaces et les enlèvements, les enfants qui naissent, les drogues qui rôdent, le tout pêle-mêle englobé dans un geste vague…

  Pour lui, Nouye, c’est de l’exotisme à l’état pur.
 

Oh, elle s’est habillée, bien sûr, pour venir à cette réunion, une combinaison blanche qui doit servir aux ouvriers de l’usine d’en bas, mais elle porte à la main l’étrange bâton d’ivoire de mammouth dont M’me Marty lui a dit qu’il constituait une arme redoutable. 

  Et son visage est impassible. 

 
Ses yeux insondables regardent de très loin, sous leur bourrelet frontal marqué, mais sans disgrâce, plutôt comme le ferait un trait d’accentuation que comme une marque primitive. L’ovale de la face se trouve équilibré entre des pommettes hautes et une mâchoire forte, centré sur un nez puissant, mais sans excès, qui surplombe des lèvres pleines, gourmandes… Et silencieuses. Le tout sous une chevelure curieusement coiffée, à l’Africaine, en petites nattes tressées au milieu de carrés de cheveux…

  Mouchoir est fasciné.
 
Balancé entre l’admiration purement esthétique qu’éveille en lui la force dynamique du corps énergique, mais gracieux que laisse deviner la combinaison, la peur sourde que génère sa timidité native et que renforce le silence calme qui émane de celle dont il connaît le caractère taciturne, et un désir inavoué mais affleurant, tout nouveau chez lui…

  Et cette peau laiteuse qui ne voit pas le jour…

 
Elle se tourne vers lui et le regarde à son tour, comme si elle avait perçu l’intensité inhabituelle du regard qui se veut pourtant discret de Mouchoir.

  Il détourne hâtivement les yeux, gêné de sa propre indiscrétion.
 

S’est-il trompé, ou bien lui a-t-elle souri ?

  On a un petit peu attendu que les flics arrivent. 

 
Arthur et Rébéquée sont