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SAUCISSAGE / P3C1E40

P3C1E40 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 40)

 
N°185 / SAUCISSAGE / P3C1E40

 
C’est l’histoire où Benoîte Franchon, en extase et sous nos yeux égarés, se trouve transformée en saucisses.

  Lundi 13 juin
17 heures
Usine de Bordeaux

Le début des mésaventures de Benoîte Franchon est en P3C1E38, et se poursuit en P3C1E39 pour s’achever ici-même.

  Un camion s’arrête dans la cour de l’usine, du côté de l’élevage de porcs en chantier…

 
Une longue stase, une longue extase…

  Une file hagarde d’une vingtaine d’hommes et de femmes (dont Benoîte) en descend, guidée par deux personnages dans lesquels nous pourrions reconnaître Gaston Brunières et Marc Tombou, qui furent « notaires » voici quelque temps, si nous assistions directement à la scène.
 
Et peut-être alors pourrions-nous intervenir ? 

  Interviendriez-vous, Lectrice, Lecteur, effarés par les abominations pressenties au vu de Gaston Brunières et Marc Tombou ? Ou bien, comme ces passagers de métro, tourneriez-vous lâchement le dos tandis que l’on surine votre voisin ou que l’on trombine votre voisine ? Qui peut le dire ? 

  Mais ici, tout au moins serez-vous exonérés de toute charge de complicité passive, de tout remord et de toute culpabilité, vous serez, comme moi, pauvre auteur impuissant devant les Faits, aspirés par la dévorante spirale mælstromique de la Violence inhérente à la vie, qui m’est une province et beaucoup davantage ?

  C’est la voix de mon bien-aimé !
Le voici, il vient,
Sautant sur les montagnes,
Bondissant sur les collines.
  Mon bien-aimé est semblable à la gazelle
Ou au faon des biches.

 
Le voici, il est derrière notre mur,
Il regarde par la fenêtre,
Il regarde par le treillis.

  Et Benoîte est si bien, Benoîte se sent si bien, avançant vers la main lisse de son Élu qui lui tend une coupe de vin, à elle qui n’en boit jamais, mais qui le sent descendre avec délices dans sa gorge…

 
Mon bien-aimé parle et me dit :
Lève-toi, mon amie, et viens !
Car voici, l’hiver est passé ;
La pluie a cessé, elle s’en est allée.
Les fleurs paraissent sur la montagne,
Le temps de chanter est arrivé.

  Benoîte s’abandonne aux mains douces des servantes qui la préparent pour ses noces, foin de ces vieux vêtements, usés, sales, ternes, vulgaires, elle est assise nue, à demi renversée, dans une vasque tiède où des vapeurs lustrales l’entourent et la baignent tandis que, abreuvée, elle s’abandonne, lavée, nettoyée du dedans, elle toujours resserrée, c’est vrai quoi, constipée, on peut dire le mot, mais là, si paisible, sans besoins ni remords, se laissant s’écouler hors de soi, et ce vin de douceur qui coule de l’Élu et lui emplit la gorge, et la noie de délices…

 
Le figuier embaume ses fruits,
Et les vignes en fleur exhalent leur parfum.
Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens !

  L’Élu lui tend les bras, la saisit aux poignets, vision éblouissante, la soulève, l’emporte dans une extase immense, une gloire de lumière qui lui brûle la peau jusque sous les paupières, elle danse, suspendue à ses mains fermes, chaudes, viriles, qui la portent au ciel, et redescend vers lui dans un sourd froissement d’ailes…

 
Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher,
Qui te caches dans les parois escarpées,
Fais-moi entendre ta voix,
Laisse-moi voir ton visage :
Car ta voix est douce, et j’aime ton visage[1].

  Et Benoîte, épuisée, lève vers son Élu un visage extatique, tandis qu’elle descend pendue par les poignets aux pinces du portique jusque dans la trémie d’alimentation du grand cutter où bourdonnent sourdement les lames tournantes qui l’attendent.

 
Les pinces la retiennent, et son corps nu, détendu, boursouflé par les jets de vapeur de l’épilation, lavé, vidé de ses sécrétions et produits internes par la purgation  nettoyante drastique et même intégrale, à demi exsangue, se trouve petit à petit, découpé par les pieds en tranches de cinq centimètres d’épaisseur.

  Lorsqu’elle est grignotée jusqu’en haut des cuisses par les lames tranchantes, son regard lumineux, sous la double cloque de ses paupières, s’éteint, et les pinces l’abandonnent au hachoir concasseur, tandis qu’au-dessus d’elle, un autre corps extasié amorce sa descente.
 


[1] Benoîte a été élevée chez les sœurs et a été marquée par l’érotisme torride du Cantique des Cantiques.

LES OURS BAISAIENT LES CRABES / P3C2E35

 P3C2E35 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 35)

  N°224 / LES OURS BAISAIENT LES CRABES / P3C2E35

 
C’est l’histoire où, tandis que le foutage exalte les jeunes, la Vieille (qui connaît son Alcofibras) explique l’histoire du clan des Ours.

 
Jeudi 16 juin
19 heures 30
Agotchilho
Bureau N°1


  C’est la suite de P3C2E33 et de P3C2E34 (liens).
 

Il y a un temps de repos où l’on suppose que les partenaires reprennent des forces.
 
Cloclo, la tendre hôtesse, remarque comme en passant que ça l’étonnerait qu’ils s’arrêtent pour si peu. 

  Elle dit ça sans regrets, sans aucune amertume, sans ombre de jalousie, contente pour les autres du bonheur qui advient, avec le doux sourire de souvenirs tout frais.

 
Béa est un peu rouge, Arthur, un peu tendu… C’est vrai, c’est contagieux ce foutage exalté !

  La Vieille s’est lancée dans un éloge, en goum, de ce qui leur arrive, et elle leur explique l’histoire de ces croisements, que leur traduit la Mère en rythmant bien ses mots :

  « Les Glaces sont parties, voici quarante mille ans, emportant les Mammouths et leur clan loin vers l’Est où ils se sont dissous. 

  «  Nous pensions qu’il n’en restait que la Mémoire que nous avons conservée, comme les voix gelées des antiques batailles ressortent au printemps dans les cris des oiseaux, en sifflements de flèches, dans le choc des rochers, descellés de leurs glaces, qui roulent et dévalent, et cognent en chocs sourds, ainsi que des massues de gros chêne noueux…

  « Et puis les clans des Ours ont dû se séparer, les uns partant vers l’Est, où ils ont disparu sans laisser de nouvelles, c’était le clan des « Ber », les autres vers le Nord, c’était le clan des « Ardhsz », et le dernier restant, tout près, était un clan mêlé qui procédait des deux, à la fois « Ber » et « Ardhsz ».

  « Deux fois l’an, au début de l’hiver, lorsque les grands ours noirs s’enfonçaient dans leurs grottes pour y dormir en paix, et lors de leur éveil, au retour des beaux jours, les clans s’entrecroisaient pour échanger leurs sangs, pour féconder leurs femmes, avec de grandes fêtes de chaleur et de rut. Car ils n’étaient féconds qu’en ces seules occasions. Les Ours baisaient les Crabes qui le leur rendaient bien, dans l’extase et la joie, la vigueur et la force du Désir du Printemps ou l’abondance d’Automne, riche en fruits savoureux.

 
« C’était longtemps après que les Mammouths pesants aient déjà disparu. Ceux-là, auparavant, se mêlaient à la fête. Je ne vous dis pas le travail ! Mais ils étaient partis.

  « Sont venus les Goumyôs (lien vers PERSONNAGES), qui se sont développés au milieu de tout ça, interrompant les communications, s’interposant, récupérant les échanges commerciaux qui se faisaient à l’occasion de ces grandes fêtes, pour leur seul profit. 

 
« Eux, qui restaient féconds toute l’année, n’éprouvaient nul besoin de ces rencontres annuelles où tantôt l’un retrouvait l’autre, tantôt l’autre retrouvait l’un : ils baisaient toute l’année. Ils ont ainsi accru l’effet de la distance que le recul des Glaces avait interposée entre les groupes des Goums.
 
« Peu à peu, ceux de l’Est ont cessé de venir, bloqués derrière le Rhin et derrière les Alpes. Ils n’ont plus existé qu’au sein de la Mémoire des Goums d’Agotchilho…

  - … et en Syldardurie, ajoute Eusèbe qui suit de près la conversation.
  Amaïa approuve du chef et poursuit sa traduction :
 
« … mais on ne le savait pas. Ceux du Nord ont péri en grand nombre dans le Grand Cataclysme d’il y a huit mille ans, quand la mer a rasé les côtes et tué les vivants…
 
- Le tsunami de Storegga, remarque Arthur à mi-voix…
- Oui, approuve Amaïa, c’est cela… C’est celui-là même que tu as reproduit pour détruire Omphalie…
 
- … volontairement cette fois… ajoute Jeanne…
 
Mais la Vieille ne se laisse pas interrompre et poursuit son discours, relayée par Amaïa :

 
« Le peuple des Ardhsz a survécu en deux lieux où foisonnaient les ours, l’un au Nord, que les Goumyôs ont plus tard appelé les Ardennes, et l’autre en Ardèche, qu’ils ont ensuite quittée pour rejoindre l’Ariège, plus proche de notre peuple côtier, avant de disparaître. Les Bers, eux, ont laissé quelques traces ici, dans le Béarn, où ils ont un temps constitué un groupe où se mêlaient quelques Ardhsz oubliés, mais d’où les Goumyôs les ont férocement chassés, des forêts et des vallées, en même temps que les ours, en les réduisant enfin à la marginalité des « cagots ». 
 
« Pendant plus de mille ans on les a chassés, avec les ours. 

 
« Et maintenant, si l’on entend encore les abois des meutes sous les antiques futaies du vent, elles ne traquent plus que les cochons sauvages… 

  « Les Goums en ont gardé des traces : on y parle toujours de

la Gueule de l’Ours en plein joyeux combat sur un champ couvert d’Or, qui précède le Sable profond où nous agonisons, dans la nuit du silence, semée de l’Argent des étoiles de

la Mémoire… 

  Un hurlement aigu jaillit de derrière les trônes (P3C2E34) :

- Je savais bien qu’ils n’en resteraient pas là, observe doucement la gentille Cloclo…

  La vieille pousse à son tour un cri et se met à psalmodier une invocation cyclique.

 
Amaïa traduit :

  « Mâle est qui mêle dame-ours ! » C’est une vieille devise dont nous avions oublié l’usage et qui redevient d’actualité. Plaise à Ôoumloc que celui-là soit vraiment un Ours !

 
- Venez, laissons-les faire, j’ai envie de… rentrer, dit Béa essoufflée, qui serre spasmodiquement la main d’Arthur…

  - Oui, approuve Eusèbe. On ne peut pas les aider. Je crois que nous serons plus utiles au bureau…
 

Et c’est ainsi qu’Eusèbe et Jeanne prennent la veille du poste de transmission, tandis qu’Arthur frise du bout du doigt la moustache de Béa (qui se sent ourse en diable, et toute horripilée) et que Cloclo résume (avec un talent fou) tous ces évènements à l’usage de Rébéquée qui avait assumé la garde précédente, qui a des curiosités et qui trouve que la gentille hôtesse a, en effet, beaucoup de talents. 

LA REINE MAGOT / P3C2E38

 P3C2E38 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 38)

  N°227 / LA REINE MAGOT / P3C2E38

 
C’est l’histoire où les victimes de la Nouvelle Réna subissent une purgation drastique et révèlent leurs plus intimes préoccupations. On retrouve Ordegale-Junie de Sainte Fouillouse.

  Jeudi 16 juin
7 heures 30
Bordeaux


 
C’est la suite de P3C2E36 et de P3C2E37.

 
Brunières revient vers ses prisonniers :
 
- Voyez-vous, chers amis, notre solution est incomparablement plus élégante que toutes celles qui ont pu être envisagées avant elles… Mais je suis certain que la suite vous en convaincra.

  Souriant, il pousse Ravot par l’épaule pour le conduire jusqu’à la salle suivante, par une petite porte hygiéniquement laquée.

 
Les Amazones les encadrent toujours, une flèche encochée sur la corde de l’arc.

  La chaîne des assis a traversé le mur par un passage ouvert près de celui par où sont entrés les sièges vides.
 
Des bracelets métalliques se sont refermés sur les avant-bras et sur les chevilles. 

  Un bruit de pompe : les corps se tendent… 

 
Quelques instants plus tard, leurs entrailles se vident sous eux dans une rigole où coule une eau fumante en un flot constant… 

  - La purgation drastique leur nettoie les boyaux, explique Brunières, guide attentionné et heureux de montrer à quel point son procédé est bon. Jusqu’à la bile qui sera éliminée !
 

Certains flux sont très rouges :
- Ça saigne un peu parfois, mais ce n’est pas bien grave, aucun de nos patients jusqu’ici ne s’est plaint ! Regardez leur sourire… Ils vivent une extase, un bonheur absolu qu’ils se jouent à eux-mêmes. Qui dira ce qu’ils voient, ce qu’ils éprouvent ainsi à se vider de tout ? Purs, lavés, nettoyés, ils accèdent à la paix, à l’accomplissement… Ils rejoignent l’Élu, ou l’Élue, c’est selon, en toute perfection, mystiques ou orgasmiques selon leur religion, leur tendance, leurs désirs secrets les plus profonds. Leur âge, aussi, bien sûr : les rêves d’un enfant ne sont pas ceux d’un vieillard. Quelle belle chose, mes amis, quelle belle chose pour eux…

  Ravot, le procureur, Lepif restent là, fascinés par l’étrange défilé qui passe devant eux. 

 
La chaîne avance au pas, se replie et revient, contourne toute la salle où elle dessine un « S » aux boucles amples et lentes, dans l’odeur chaude et organique qui s’élève de la rigole, au milieu de la vapeur qui a maintenant tout envahi.

  - Notez que rien n’est perdu : ces restes sont recyclés dans un grand digesteur qui en fait du méthane ! Eh oui, du méthane ! Brûlé dans nos chaudières, transformé en eau chaude. J’insiste : rien n’est perdu ici, vive l’écologie ! Et les déchets ultimes de cette digestion fournissent un compost de grande qualité ! On en fait des patates ! Très bon pour les saucisses ! Mais si, mais si ! Je vois le doute… Soyez bien assurés… Attendez, ce n’est pas fini…
 
Et puis Lepif pousse un cri :
  - Ordegale-Junie ! La sœur de Sainte Fouillouse !

 
Il veut s’élancer, la reconnaissant, l’aider… 

  - Allons, mon cher ami, s’interpose Brunières tandis que la proche Amazone tend son arc… Vous ne pouvez rien faire… Elle est au bout de son cycle…
 
Et de fait, la canne ressort de sa bouche écorchée, balancée derrière elle au bout de son crochet :
  - Il arrive que la canne casse une dent de devant, observe Brunières avec fatalisme, mais, hein, la coquetterie…  

 
Le siège se redresse et la tête retombe… 

  Amaigrie, les joues creuses, Ordegale-Junie, les yeux vagues, sourit en pleine extase, le regard enfantin, et on l’entend, à peine, susurrer, la voix douce, aigrelette : 
 
- Six mille en plus ? Je suis ta reine… ô mon Élu, ta reine Magot… 

  Elle rit de bonheur, comme à une heureuse plaisanterie, et traverse le mur, bien droite sur son siège…

 
Elle était la première, celle qui donnait la main à Brunières. 

  Lepif ne l’avait pas reconnue lorsqu’elle est arrivée, au début, dans le hall…
 
Mais la nudité vous change… 

  Ses cheveux étaient collés par la douche, et son maquillage, largement tartiné sur sa bouche et ses joues lorsqu’il l’avait rencontrée « avant », chez elle, avait disparu… 

 
Mais là…

  - Vous voyez, lui souffle ironiquement Brunières à l’oreille, comme disait Shakespeare, « quels rêves peuvent survenir quand vous avez soufflé la petite flamme de la conscience »… Il est amusant de savoir ce qui habite chacun de ceux qui vont à leur tour exhaler leur dernier rêve, non ? Rassurez-vous, rien n’est perdu, nos caméras de surveillance (il montre un point du plafond) enregistrent scrupuleusement tout le process : Traçabilité ! Traçabilité ! C’est le maître mot de nos hygiénistes, et nous sommes très scrupuleux en la matière. Et puis, il pourrait arriver que certains de nos « patients » nous livrent des informations intéressantes…

  Une autre petite porte…

LE HACHOIR / P3C2E40

 P3C2E40 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 40)

  N°229 / LE HACHOIR / P3C2E40

 
C’est l’histoire où les corps des victimes sont hygiéniquement hachés sous les yeux effarés de Lepif et de Ravot.

 

Jeudi 16 juin
7 heures 30
Bordeaux

 
C’est la suite de P3C2E36, P3C2E37, de P3C2E38 et de P3C2E39.


 
- C’est ici que sont enregistrés tous les éléments d’information relatifs à chacun des patients, mais regardez plutôt…
 
Un écran montre en gros plan Ordegale-Junie, toujours suspendue par les poignets, son visage bouffi vaguement animé par des restes de sourire… 

  Soulevé par les câbles, son corps rougi s’élève, arrive à la hauteur du haut de la tour, qui s’ouvre sur un vaste entonnoir.

 
- Tout est enregistré ! s’exclame Brunières ravi.

  Le corps s’immobilise au-dessus, de la grande bouche d’inox, attend… 

 
Un second corps s’approche, tout aussi défiguré…

  C’est celui de Pélot…

 
Un souffle puissant s’élève du fond de l’entonnoir brillant où, sur l’écran, on peut distinguer des glissements d’acier tournoyant…

  Les deux corps, face-à-face frémissent sous ce vent…
 
Ils descendent, tordus de lentes ondulations, comme sous l’effet de caresses amoureuses. 

  Lorsque leur peau se touche, elle se détache en larges lambeaux qui flottent dans l’air… 

 
Le procureur détourne la tête.

  Ravot pâlit.

 
Lepif se cache le visage entre les mains.

  Les corps descendent encore, ils sont à leur hauteur, sourient, en extase… 

 
Les voient-ils ?

  Ravot s’accroche à la rambarde qui les maintient à distance du pupitre : les corps descendent, plus bas, les yeux dans les yeux.
 
Une femme (c’était Ordegale-Junie) et un homme (c’était Pélot) qui se parlent tout seuls, se racontent l’histoire de leur propre délire, leur histoire absolue, ultime résumé de leur vie, qui descend, en silence, dans le bruit…
  Qui parlent…

 
Le son change d’un coup, se rythme de chocs sourds lorsque les lames frappent, à droite et à gauche… 

  Le giclement du sang éclabousse les parois, lavées à petits jets au ras de l’entonnoir, avec des petits pschitts, pour qu’elles restent propres…

 
Les regards sont maintenant éteints : mangés jusqu’à la taille les deux corps relâchés, sont tombés dans les lames où, vite, ils s’engloutissent…

  Ravot reste immobile, figé dans sa vision…

 
Brunières le secoue, un grand sourire aux lèvres, heureux de la « surprise » qu’il leur a apportée.

  Deux autres corps, deux autres, et puis deux autres encore… Et ce sont deux cadavres, nus et éviscérés qui se trouvent engloutis : le juge et Martial…
 
Brunières leur montre, explique que ceux-là, comme ils étaient morts, il a fallu les « vider ». A la main. 

  L’hygiène…

 
Et puis il leur désigne l’escalier et il les force à descendre, malgré eux, les contraint à quitter la terrible fascination qui s’est emparée d’eux, les poussant l’un avec l’autre, aidé des Amazones qui les piquent de la pointe de leurs poignards : trop proches, elles ont passé leur arc en bandoulière et remisé leurs flèches pour l’instant inutiles.

  Il les pousse dans la pièce voisine, tandis que le bruit change de nouveau derrière eux : deux autres corps, là-haut, tombent dans le hachoir.

 
Un sas. 

  On leur fait enfiler des vêtements de papier blanc, des sur-bottes de papier, une cagoule de papier aussi… 

 
Leurs « gardes », Brunières compris, se couvrent de la même manière en leur expliquant que… l’hygiène… 

  Et il les pousse dans l’ultime salle…

LE DIT DE L’ÉLU / P3C2E44

 P3C2E44 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 44)

  N°233 / LE DIT DE L’ÉLU / P3C2E44

 
C’est l’histoire où l’Élu prend la parole pour annoncer le Jour du Jugement.

  C’est la suite de P3C2E42 et de P3C2E43



Jeudi 16 juin

20 heures et quelques

La Lanterne du Fort
  Une voix s’élève.
 

C’est celle de l’Élu.
  Mais ses lèvres ne bougent pas

 
« Habitants de ce Monde, qui vivez dans ma main, qui vivez par ma main, je vous salue depuis mon Palais de la Mer.

  « Les temps sont arrivés de me manifester, de me montrer à vous.
 
« Dans toute la splendeur de mon amour pour vous.  

  La diction est lente, la voix grave, solennelle. Chaque phrase, encadrée de silences, s’impose, sans lourdeur mais sans légèreté.

 
« Vous qui nous contemplez (cette fois, c’est l’Élue qui parle, soprano dramatique, presque contralto) (elle s’est redressée, ses chiens tournent la tête et la regardent) (on sait que c’est elle qui parle, mais ses lèvres ne bougent pas), vous qui nous êtes fidèles, soyez les bienvenus parmi nous, dans l’intime de nos jours. 

  « C’est d’ici que nous pensons à vous, d’ici que nous guidons et, plus que jamais, que nous guiderons vos destins et vos vies, ainsi liés aux Nôtres. 

 
« C’est d’ici que partiront les messages bienveillants que nous vous adresserons désormais. 

  « C’est d’ici que mon Frère et Moi (les majuscules sont flagrantes dans sa diction), vous verserons le bonheur d’être des Nôtres…

 
Les voix enfantines reprennent, soutenues par la rumeur du ressac :

 
Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Et l’Élu reprend la parole, toujours impassible, le regard toujours aussi clair et distant :

  « Amis chrétiens, juifs, musulmans ou bouddhistes, amis de tous les dieux que tous vous révérez, votre Dieu nous soutient et nous aide.
 
« Vos Dieux sont nos Amis, votre Dieu nous approuve.
 
« Je suis l’Élu. 

    « Sous mon Égide qu’ils renforcent et fondent (il tend la paume de sa main droite et, protecteur, pose la main gauche sur la tête de l’Épouse), tous les Dieux vous approuvent, tous les Dieux vous accueillent, chacun en sa Maison, chacun dans son sacré ministère, chacun dans la Vérité de ses Croyants. 

  « Nous sommes leurs Éons. 

  « Leurs Élus. 

 
« Nous sommes les Élus.

  « Parce que tel est le triomphe de notre Volonté.
 
« Parce que vous le valez bien.

  « Parce que, et vous le savez bien : « C’est tout naturel ».
 
Le scintillement de la voûte se fait plus éclatant et l’épaisse tignasse blonde de l’Élu, éclairé d’un soudain contre-jour, flamboie comme un or lumineux.

 
L’Élue reprend :

 
«  Rejoignez-le dans sa lumière, l’Élu vous aime, tous et toutes, rejoignez-nous…

  « Demain sera le premier Jugement.
 
« Demain nos Amis se réjouiront dans l’intime de leur Foi, dans la joie du Putier, dans la gloire des Élus, dans Notre Gloire.

  « Et demain…

 
Le ressac est plus âpre, le fond sonore s’aigrit et monte, en mineur, un autre chant, sourd, obscur, profond, à peine perceptible dessous, mais qui monte crescendo :
 

Sous le Putier putéal,
Que de sa flèche d’argent,
Te putipharde, peinarde,
Ignoble Grand Putois,
La polaire clarté poliade que nous vénérons,
À ton encontre pouilleuse.


 

 « … demain, reprend l’Élu, demain…

  « … demain, reprend l’Élue, demain…

 
Et elle enchaîne :

  « … demain, vous rejoindrez tous la Nouvelle Réalité Naturelle, car demain sera le Jugement. 

  « Demain sera jour de joie pour Nos Amis. 

  Elle s’est redressée, plus grande, plus svelte, et son mouvement a fait bouger le harfang qui entrouvre les ailes, comme s’il allait s’envoler de l’épaule à laquelle il s’agrippe de ses fortes serres. Les chiens aussi se sont levés et se placent à ses côtés d’un mouvement souple et silencieux, échine tendue, queue basse et crocs sortis.

 
« Mais demain, celui qui refusera Notre sourire, Nous le rejetterons. 

  « Demain, ceux qui Nous refuseront, Nous et Nos Amis, seront rejetés. 

 
« Ils seront tous réduits dans le silence de Notre Face et seront rejetés.

  « Les inutiles seront rejetés.
 
« Les indiscrets seront rejetés.

  « Ceux qui se servent de Nous tout en prétendant Nous servir seront rejetés.


 
L’Élu enchaîne :

  « Je combattrai l’Hybris.

 
« Je combattrai ceux qui se mettront en travers de Notre route, leur prétention démente à s’opposer à Nous : ils seront rejetés…

  L’Élue enchaîne à son tour, sortant une flèche de son carquois d’un geste vif et l’encoche dans son arc :

 
« Et Je les détruirai.

  L’Élu ajoute :
 
« Dans la douleur ou dans l’extase, tous, ils seront détruits !

  « Aimez-Nous, ou quittez-Nous, c’est la règle de Notre Vie…

 
« Aimez-Nous, ou quittez-Nous !

  « C’est la clé de votre vie !

 
Et l’Élue reprend :

«  Rejoignez-Le dans sa lumière, l’Élu vous aime, tous et toutes, rejoignez-Nous :

  « Demain sera le premier Jugement.

 
« Demain nos Amis se réjouiront dans l’intime de leur Foi, 

  « Dans la joie du Putier,
 
« Dans la gloire de l’Élu.

  « Demain, Nous viendrons parmi vous.

 
Et elle précise, incisive, le regard dur :

  « Demain matin, tous, vous vous retrouverez, tous (silence, puis elle reprend et enchaîne après cette pause dramatique), tous, tous ensemble, tous ensemble, au C’est tout naturel le plus proche de votre domicile. 

 
« Toutes affaires cessantes. 

  « Votre Mission vous sera communiquée.

 
« N’oubliez pas :

  « Nous vomissons les tièdes.
 
« Aimez-Nous, ou quittez-Nous.

  « Amis ou ennemis, il n’est pas de milieu. 

 
« Ce seront vos Mots d’Ordre.

  Le chœur reprend, solennel :
 

Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
  C’est-tout na-tu-rel…


  L’image se focalise peu à peu sur la pointe d’argent de la flèche encochée sur l’arc à-demi tendu, où l’on distingue nettement, gravé en noir sur le blanc du métal :
 

Hybris


 

Et puis, de trois-quarts arrière, on voit de nouveau l’Épouse, en modèle de contemplation, le visage adorateur tourné vers l’Élu, qu’un effet de contre-plongée montre rayonnant dans la gloire de ses cheveux d’or, les yeux perdus au loin…

  Le ressac s’est fait plus doux, aux violons se sont substitués quelques violoncelles…

 
L’image recadre les Élus groupés autour du trône, sous la voûte en géode, puis revient vers l’Épouse qui se tourne vers nous, dévoilant un regard perdu où brille comme une larme…

  Eusèbe coupe le contact :

- Il faut rappeler les autres : c’est pour demain !
 

TABLE DES MATIÈRES / TROISIÈME PARTIE / CHAPITRE 1

TABLE DES MATIÈRES / TROISIÈME PARTIE / CHAPITRE 1

 

CHAPITRE 1


  N°145 / C’EST LE TITRE / P3C1E0
C’est l’histoire où commencera la Troisième Partie.

  N°146 / LE COMMISSAIRE À SA TOILETTE / P3C1E1
C’est l’histoire où le commissaire Ravot, à sa toilette, écoute, aux infos du matin, une interviouve de Bricolat Mulot. On commence à parler d’élections.

 
N°147 / LE PASSÉ DE MADO (1) / P3C1E2
C’est l’histoire où le commissaire prend son petit déjeuner et où nous apprenons des choses sur le passé de Mado. 

  N°148 / L’ÉMEUTE / P3C1E3
C’est l’histoire où, après l’article dans lequel Eusèbe dénonce la présence de chair humaine dans les saucisses de « C’est tout Naturel  », le journal se trouve assiégé par les sectateurs des Élus, et où Edmonde de la Vorme Séchée, la patronne de Lartigo, est assassinée d’une flèche.  

 
N°149 / ON LES TIENT / P3C1E4
C’est l’histoire où l’analyse de l’enregistrement du meurtre d’Edmonde de la Vorme Séchée révèle qui sont les coupables. 

  N°150 / RETOURNEMENT DE VESTE / P3C1E5
C’est l’histoire où Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, conseiller en matière d’économie électorale, tente de se concilier les bonnes grâces d’Eusèbe Malfort.

  N°151 / L’ÉPOUSE / P3C1E6
C’est l’histoire où Arthur retrouve Arnaud Boufigue et Finette de Sainte Fouillouse, devenue l’Épouse de l’Élu, qui, mystérieusement, semble vouloir l’aider.

 
N°152 / POUACRE / P3C1E7
C’est l’histoire où Arthur se trouve confronté au professeur Pouacre, qui fut le Numéro 5 des Écolocroques. 
 
N°153 / MADO RETROUVE LES TUEURS / P3C1E8
C’est l’histoire où Mado retrouve les tueurs de Jo et de Ted. 

 
N°154 / HUMEVESNE ET SUCEPROUT / P3C1E9
C’est l’histoire où les deux tueurs sont conduits par la ruse jusque dans les griffes du Commissaire Ravot.

 
N°155 / DRESSÉ À LA HAINE / P3C1E10
C’est l’histoire où Arthur se trouve dressé par Pouacre à une étrange haine.

  N°156 / LE SCHTROUMPF ÉLÉPHANT / P3C1E11
C’est l’histoire où nous apprenons pourquoi Mado, qui fut Zézette, a passé la bite de Lepif au cirage bleu, avant qu’elle ne dévoile qui sont les assassins probables de Jo et de Ted.