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LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

P3C1E24 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 24)

  N°169 /  LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

  C’est l’histoire où Lepif et Amélie repêchent le corps d’Arthur Malfort dans l’avant-port de

la Marée aux Ports et où ils le suivent dans la grande salle du Temple qu’ils découvrent avec effarement. C’est aussi le moment où il s’avère qu’Arthur est toujours vivant.

  Vendredi 10 juin
16 heures
Agotchilho, avant-port.

  Debout en haut du quai, Ravot scrute l’eau de l’avant-port avec les vieilles jumelles Zeiss que lui a données Victor avant de le quitter pour suivre Amaïa.
 Dans leur bateau de pêche, Lepif et Amélie, assis contre la proue, regardent la surface du bassin en parlant à mi-voix, sous le regard absent de leur pilote goum qui reste à la barre et fait décrire des cercles à son embarcation.
 

A distance, les autres petits bateaux de pêche, immobiles, guettent on ne sait quoi.
  La marée redescend : un espace plus sombre est nettement visible sur les portes d’écluse, marquant le niveau de la marée haute.

On regarde. On attend… 

  La surface luisante, très calme, est presque lisse, et Ravot se demande ce qu’il doit surveiller : le Crabe ? Ce monstre énorme qu’il a vu une fois dans le « temple » archaïque où il est arrivé à l’appel d’Amaïa ? C’était invraisemblable, impossible, incroyable… Et pourtant…

 
Et puis… Mais… Qu’est-ce que c’est ? Une épave ? Il règle ses jumelles… Un gros paquet remonte, flotte plus ou moins bien, là… Entre le bateau qui se trouve au plus près de la falaise et celui de Lepif et d’Amélie (leur tête, lorsque Victor leur a expliqué ce qu’il allait leur montrer, alors qu’ils se trouvaient au journal !!! leur tête, quand il les a fait descendre dans le « métro » !!! leur tête, quand ils ont rencontré Amaïa !!!) un paquet flottant, dans une sorte de sac en plastique, semble-t-il… Il crie, agite les bras… Ces imbéciles sont en train de roucouler, il les voit bien, la main dans la main à l’avant du bateau. Je te vais me leur passer un de ces savons :
- Eh Lepif !!! Oh !!! Oh, oh….!!!!

  Ils ne sont pas très loin, et le moteur du bateau tourne au ralenti, si bien que Lepif finit par entendre… Par lever les yeux, par voir le commissaire et par réagir : Ravot tend le bras, désigne, là… Oui, d’accord, un paquet… Bof, sans doute un sac poubelle qui remonte… Il fait signe au Goum qui les pilote, lui montre le paquet flottant, tandis qu’Amélie lui explique le plaisir de trouver « la » bonne molécule, ou d’extraire l’ADN de la molaire d’un cadavre… 

 
Le moteur accélère ses pout-pouts somnolents, l’embarcation manœuvre, s’approche, met en panne, un coup en arrière brise l’erre, et le bateau dérive bord à bord contre le paquet flottant. 

  Merde, on dirait un corps… 

 
Lepif saisit une gaffe accrochée au plat-bord, croche dans le paquet… Un bras… Tire… Amélie et le Goum sont venus en renfort. Il est lourd l’animal, et englué d’une sorte de mucus bulleux, comme ces feuilles de plastique d’emballage que les gamins s’amusent à faire claquer sous leurs doigts. Celui-ci est glissant, les bulles sont plus grosses, et grasses… 

  Lepif le reconnaît immédiatement lorsque le corps bascule sur le pont : c’est bien Arthur Malfort.

 
Il est inerte. Il est resté longtemps dans l’eau à ce qu’il semble, et il a dû absorber ce mélange d’air et de mucus qui l’enveloppe comme un manteau gluant (prélèvements, vite, prélèvements, dit Amélie). La bouche et le nez en sont remplis. Colmatés. Son pouls est imperceptible, et le mucus empêche tout contact direct avec sa peau. 

  Ravot, du haut du quai, téléphone au journal où il sait que Mouchoir assure une veille active et pourra relayer l’information au bureau N°1 : ils ont trouvé le corps d’Arthur et ils le ramènent.
 
A peine se sont-ils amarrés au quai du port, que des Goums en combinaisons blanches, hommes et femmes, entourés de gardiennes et de gardes, se pressent  en troupe silencieuse, comme s’ils les attendaient.

  Le corps d’Arthur Malfort est chargé sur une civière. Non, « on » refuse de le déshabiller. Il reste donc couvert de ses vêtements mouillés, englués de mucus, et la civière part, portée par quatre Goums, des femmes, en uniforme de gardiennes, pèlerine et bâton, qui descendent la rue en tournant le dos à l’usine, la rue de La Marée au Petit Port qui longe la falaise, ses maisons troglodytes. 

  Ravot arrive derrière eux, fait signe à Lepif et à Amélie…

Ils sautent à quai, suivent, incrédules… 

  Un perron de hautes marches au pied d’une façade monumentale, deux grandes portes, épaisses, noires, lourdement sculptées de figures grotesques, à la Lovecraft, portail grand ouvert. 

  On escalade les marches pour entrer dans la pénombre d’une salle hypostyle assez basse, piliers taillés en réserve dans la pierre, on s’y enfonce… Lueur au fond, autre portail grand ouvert. Bruit sourd : il se referme derrière eux… Sol de dalles d’ardoise… Il fait chaud… Amélie vient placer sa main dans celle de Lepif… Salle, non, nef immense, immenses torchères blanches, flammes vives qui ronflent derrière la silhouette de trois trônes de pierre taillés dans un seul bloc, et là… oh, nom de dieu !!! Tous les Malfort à poil encadrent Amaïa ! S’ils s’attendaient à ça ! Lepif et Amélie se regardent, effarés de se sentir « déplacés », non pas d’être ici, mais bien d’être habillés !

 
Quatre Goums, des gardiennes, sont entrées, portant une civière, suivies d’une petite troupe, au milieu de laquelle sont les trois policiers. 

  Béa, sans un mot, s’est dressée. Elle a tendu Tijules à Amaïa, et elle s’est levée…
 
Les porteuses franchissent le jubé de pierres basses et posent la civière là où voici une heure… une heure, sous l’eau, une heure… Une heure !!!

  Elle s’approche, livide, vacillante… 

 
Elle est tout près d’Arthur, de son visage inerte barbouillé de mucus… 

  Elle tente de voir, dans le flou de ses larmes… 

 
Elle tombe à genoux, et s’effondre sur lui avec un hurlement…

  C’est alors qu’il frémit…

  … et qu’il ouvre les yeux…
 

LE DÉPART DES AMAZONES / P3C2E11

P3C2E11 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 11)

 
N°200 / Le DÉPART DES AMAZONES / P3C2E11
  

C’est l’histoire où les Amazones partent à l’assaut de la base de l’île Gamblin.

Jeudi 16 juin
5 heures 30
Omphalie
(10 heures 30 en France)

  Il fait encore nuit lorsque le hangar émerge des flots. 

  Comme l’hélicoptère seul va décoller, on n’a pas sorti la grande piste, mais juste le tronçon qui tient lieu d’héliport.

 
Les larges portes métalliques s’ouvrent. 

  Lumière bleue, discrète, qui s’étale sur les vagues profondes du Pacifique en éclairant le caillebotis de plastique sur lequel l’hélicoptère, rotor déployé, se trouve poussé par ses futurs occupants. Outre le pilote (déjà monté à bord et qui effectue les dernières vérifications), le copilote-radio-navigateur, et trois silhouettes féminines, en combinaison de néoprène noir.
 
L’appareil est placé sur le grand H, au centre du cercle d’où il devra décoller. Un dinghy de petite taille, équipé d’un moteur hors-bord électrique est fixé à quatre crochets disposés entre les patins de l’hélico.

La turbine ronfle et monte dans l’aigu. 

  On décolle. 

 
Les portes se referment et le hangar s’enfonce au ras des flots, indétectable…

  Cinquante kilomètres… C’est la distance jusqu’à l’île Guamblin. Un quart d’heure de vol.
 

Mais il ne s’agit pas de se poser sur l’île. Non. « On », leur agent, a prévenu : depuis que Yann Marbeuf, cet électricien qui voulait collaborer avec Malfort a été retrouvé écorché au sommet de l’île (P2C2E3), les Chochos ont installé des postes de garde en haut des falaises qui la ceinturent. Alors il faudra débarquer discrètement, là où « on » a dit qu’il y avait peu de chances pour que la côte soit surveillée. Et puis ce qu’ils guettent, c’est l’arrivée d’un hélicoptère, pas d’un canot pneumatique.
  L’hélico vole sur place au ras des flots, à moins d’un kilomètre de la côte, sous le vent pour ne pas être entendu.

 
Les portes à glissière de l’arrière sont ouvertes. 

  Le copilote tire sur une poignée qui libère le zodiac de ses crochets d’attache.
 
L’une après l’autre, les trois Amazones en combinaison de plongée se laissent glisser le long du câble qui empêche le canot de s’éloigner. Chacune porte en bandoulière son arc et son carquois ainsi qu’un rouleau de corde. Poignard à la ceinture. Pas d’armes à feu. Inutile et bruyant…

  Le câble est détaché et remonte, enroulé sur son treuil. 

 
L’hélico disparaît, happé dans le ciel. 

  Ne reste que le bruit du ressac et le faible ronronnement du moteur électrique du canot qui se dirige vers la ligne noire où il aborde peu de temps après.
 

La falaise est ici relativement accessible. 

  Le passage des trois Amazones éveille une foule d’oiseaux marins qui nichent entre les rochers… Un peu d’agitation, quelques froissements d’ailes et des piailleries, et le calme revient. Elles ne rencontreront personne avant un bon quart d’heure, puisqu’elles savent que les postes de guet sont espacés de deux kilomètres et qu’elles ont abordé entre les deux premiers. 

 
Elles ne risquent rien.

  Parvenues sur le plateau côtier, elles se dirigent directement vers l’endroit où elles savent que se trouve l’entrée de la base, dans un creux près du replat où s’est posé l’hélico d’Arthur Malfort.
 
C’est ce que l’une d’entre elles, qui a participé à l’expédition punitive contre Yann Marbeuf  explique aux deux autres : elle a vu arriver l’hélico de l’ONU, depuis le petit sommet où elle achevait le travail. 

  Le temps que les Chochos descendent le cadavre de celui que

la Patronne avait liquidé en Patagonie, et ils avaient pu repartir, ni vu ni connu ! 

  Pourtant leur hélico à eux était tout près de celui des autres… Mais ils n’ont rien remarqué. Ils étaient tellement occupés, avec leur macchabée ! 

  Et ça ne s’est pas arrangé quand ils ont trouvé l’écorché !
 
Arthur Malfort… 

  A son évocation, les trois filles gloussent et se poussent du coude : Bitenor ! Et de caresser quelques souvenirs dans le sens du poil, jusqu’à ce que celle des trois qui dirige l’expédition leur fasse signe de se taire : on approche du but. 

 
Le but, c’est la petite porte qui permet d‘entrer dans la base depuis la surface de l’île. 

  Or, il n’y a pas de garde. 

  Ce qui est anormal.

AMAÏA PRÉSENTE LES GOUMS À RAVOT / P2C1E15

P2C1E15 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 15)

 
N° 94 / AMAÏA PRÉSENTE LES GOUMS À RAVOT / P2C1E15


C’est l’histoire où l’on cherche à comprendre la disparition du sous-marin nucléaire, et où Amaïa présente les Goums au commissaire Ravot. 

  Mardi 3 mai
12 heures 30
Agotchilho

 
- Mais… Vladimir…
 
C’est Victor qui brise le premier le silence.
  Clèm est tombée assise sur un siège. Instinctivement, Vic se place derrière elle et lui entoure les épaules de ses bras. C’est eux qui ont le plus clairement conscience de ce qu’est vraiment le Hai II. Ils ont vécu dans le silence de ses entrailles de titane et d’acier, au milieu du souffle contenu de son équipage, sous la menace railleuse du Numéro Un.


Ils ont vu l’énormité de sa masse affleurant les vagues argentées qui glissent sur sa peau de caoutchouc noir, la nuit, sous la lune. Ils ont parcouru les immenses silos de missiles…
 
Non. Il a été désarmé. Toutes ses armes nucléaires ont été déchargées avant d’être acheminées vers la base américaine réoccupée de Thulé, l’autre Thulé… Et tous les missiles nucléaires de toutes les bases des Écolocroques ont de même été enlevés. Sans que personne soit autorisé à pénétrer dans ces bases.
  Seule a pu y entrer la « Commission de Désarmement » : Arthur et le secrétaire général de l’ONU, en tête, accompagnés de dix techniciens des grandes puissances qui ont été menacées. Les bases étaient vides de toute population. Ils n’ont pas vu les Goums. Juste quelques Itzals, vêtus pour la circonstance, et soigneusement sélectionnés pour leur aspect « ordinaire ». Après leur départ, « on » a sorti ce que la Commission a dit de sortir. Sur la banquise, pour Thulé. Aux « points convenus » pour les autres. Les bases sont propriété exclusive des Goums. Qui n’existent pas. Officiellement. Parce qu’ils ne veulent pas être connus. Voilà. C’est comme ça. L’extraterritorialité a donc été accordée à chacun de ces lieux, sous couvert d’une vague attribution à l’ONU. Qui la garantit.

  Outre les Goums, sont restés la plupart des techniciens qui travaillaient pour les Numéros, comme les marins russes mercenaires qui composaient l’équipage du Hai II, par exemple. Qui ont juré le silence et accepté, moyennant amnistie, pardon, amnésie, et un confortable pécule, de ne sortir qu’à certaines conditions. Et pas avant cinq ans au moins. Les autres, criminels avérés, ont été laissés « à la discrétion des Goums »…
  Mais le Hai II a disparu.
 

Somptueusement nue, Nouye les regarde, debout près du bureau de l’ex Numéro 1 :
- Thulé a appelé par le satellite de liaison directe. Ils confirment : cette nuit, l’équipage était à bord. Et le commandant Vladimir était à son poste. Il semblerait que l’un des trois techniciens des transmissions, un certain Joseph Larigot, ait disparu, lui aussi. Vers minuit, le sous-marin a plongé sans un bruit et a pris le large. Les témoins ont pensé à un exercice programmé, comme il s’en fait périodiquement pour entretenir le matériel et l’équipage, mais ce matin, le Hai II n’était pas de retour et il ne répond pas aux appels radios. Il est en plongée, et le système de détection télémagnétomètrique de la base a été saboté de manière irréversible. Il n’est donc pas localisable.
  Ravot ne sait plus très bien où il en est. Personne ne s’étonne de la nudité de Nouye, alors, il fait comme si, mais quand même. Et cette histoire de sous-marin nucléaire qui joue les filles de l’air racontée par une belle grande fille debout, impassible, le nichon arrogant et les fesses à l’air… Bon. Ça le déstabilise quand même, Ravot… C’est un homme pondéré Ravot. Père de famille, veuf, grand-père et tout ça. Décoré. Décoré, si.
 
Surtout lorsque Amaïa entre à son tour, tout aussi nue que Nouye, mais avec sa stature de déesse antique, son regard minéral et sa suite de deux gardiennes courtes sur pattes et le front bas, mais tout également à poil et de deux hommes énormes grands, gros et gras, couverts de tuniques grossières en forme de ponchos liées à la taille par une corde, et qui ne cachent rien de leurs très menus avantages. Ce qui porte la population du bureau à onze personnes dont quatre nanas à poil !
  Ravot est déstabilisé.
 
Déstabilisé.
C’est le mot qu’il se répète in petto lorsqu’il tente de définir ses impressions pour les éclaircir, leur échapper, et donc, revenir à l’essentiel des problèmes.
  Déstabilisé.
 
Et, manifestement, tout le monde s’en fout.
  - Amaïa, intervient Rébéquée, le sous-marin de Thulé a disparu. Nouye vient de nous l’apprendre.
 

Un silence.
  Réponse lente d’Amaïa, de sa voix de contralto :
- Je l’ignorais. Cela ne peut être le fait des Numéros. A moins que…
Elle semble réfléchir, hoche la tête, poursuit brusquement :
- Suivez-moi…
Elle traverse le bureau pour sortir par l’autre porte, celle qui rejoint les galeries intérieures. Tout le monde la suit, sauf Nouye qui fait signe qu’elle reste de garde près des téléphones et des écrans… Elle a acquis une vraie compétence en la matière et préfère désormais les modes de transmission modernes à leurs moyens de communication traditionnels via leur réseau de correspondants et les Ôoumlocs.
 
C’est ainsi qu’ils arrivent au « temple » où ont lieu les grandes réunions des Goums.
  Bien sûr, Ravot est préoccupé. Déstabilisé. Bien sûr, la situation est sérieuse. Grave. Très grave. Plus grave que ce que chacun imaginait au départ du journal alors qu’il ne s’agissait « que » d’un meurtre. Même s’il s’agissait d’un meurtre étrange et horrible. Mais quand même, de là à admettre ce qu’il voit, ce lieu incroyable, cette caverne éclairée de deux hautes flammes qui lèchent une résille de pierre éclatante de lumière, derrière trois trônes de pierre, cette vaste salle souterraine dont les limites sont floues, dans la pénombre, dont la voûte elle-même reste indistincte, cette mare d’eau noire et profonde placée entre les trônes et la banquette de pierre semi-circulaire où « tout le monde », enfin, ceux qui l’ont entraîné dans cette histoire, tout le monde trouve naturel de prendre place, comme on pourrait s’asseoir sur le jubé surbaissé d’une église…

  Sur le trône central s’est assise Amaïa, celle qu’ils ont aussi appelée la Mère, et qui semble (mais il n’en jurerait pas) montrer un début de grossesse, Amaïa, si naturellement assise, cuisses écartées devant lui, devant eux, dans une impudeur si absolue qu’elle en devient parfaitement chaste, Amaïa, encadrée de deux femmes aussi nues qu’elle, tandis que les deux hommes en ponchos ont pris une pose figée debout derrière les trônes et devant les flambeaux du gaz qui ronfle en sortant du sol, appuyés sur deux énormes bâtons qui se trouvaient là, derrière les sièges de pierre…

  Parce que c’est cela qu’il voit, Ravot. Et qu’il est trop surpris, incrédule même, pour tout ensemble croire et contester, parce qu’après tout, il le voit, et que ce n’est pas une scène tirée d’un film de Cecil B. de Mil ou de Spielberg, ou d’une BD de Tardi…

  Et pourtant il en a vu des choses au cours de sa carrière, Ravot. Compris, estimé… Et ça lui fait remonter une bulle de Paul Fort qu’il murmure pour lui-même de toute son incrédulité : « J’en ai pourtant compris, estimé, vu des choses, hommes-loups, femmes-chiens, et la neige, et les roses »… Parce qu’il est un peu comme Jules, l’autre, le copain de Rébéquée, celui qu’on appelait whisky-soda, Ravot, il a comme ça des remontées de poésie dans les moments où il se trouve… déstabilisé.
(Et curieusement, Amaïa, qui le regardait à cet instant, se tourne vers Rébéquée, en étrange connivence, avant de ramener son regard vers lui. Rébéquée à son tour le regarde et sourit tristement à Amaïa en baissant la tête devant cette ombre qui est passée).
 
Déstabilisé.
  Et là, il voit… Alors, il admet, il accepte, il écoute, il enregistre, il note dans sa tête de flic habitué à noter : les personnages, leurs attitudes, leurs gestes, leurs paroles, les repères qu’il peut prendre, pour pouvoir reconstituer, retrouver le détail révélateur, pouvoir dessiner « sa » synthèse…
 
Il voudrait questionner, demander, savoir, comprendre… Comprendre…
  D’autant plus qu’il se sent lié par cette promesse qu’il a dû se résoudre à faire et dont maintenant seulement il évalue l’enjeu : c’est tout cela qui devra rester secret ! Tout cet invraisemblable… machin… Il se sent bluffé, comme dirait Lepif. Dépassé par les évènements. Et ce doit être la première fois que ça lui arrive. Ou presque. Ça lui rappelle un peu quand il a vu sa défunte épouse pour la première fois. Ou pour la dernière fois, il ne sait pas trop, mais c’est de cet ordre : une découverte absolue ; une perte absolue… Découverte d’un monde et perte de celui qu’il croyait être définitivement le sien. Avec des hommes et des femmes blancs, noirs rouges ou jaunes, mais semblables… Ces « gens », ces femmes et les quelques hommes qu’il a vus, étranges, déguisés de blanc dans l’usine, depuis la galerie lorsqu’ils se rendaient au bureau, ces gens ne sont pas vraiment comme lui, comme nous, pense-t-il. Et cependant… Quelle confusion dans son esprit…
 
- Je n’oublie rien…
Amaïa, assise sur son trône de pierre, a pris la parole. Sa voix grave résonne sous la voûte élevée de la vaste salle. En personnage habitué à la parole et au lieu, elle joue de ses résonances comme le ferait un organiste qui place ses notes en fonction de la réverbération de la voûte. Sa tessiture large et riche, se déploie avec un naturel absolu et un immense, étrange « charme », qui fascine Ravot. Tiens, il pense aux Kindertotenlieder et à Kathleen Ferrier : une douleur absolue, antique, et calme. Un chagrin sourd…
  - Je n’oublie rien. Ni ma sœur Rébéquée, ni mes amis. Tous mes amis. Tous mes amis (elle fixe Rébéquée) (Rébéquée redresse la tête… le fantôme est toujours là : « Me voici devant tous un homme plein de sens… »)… Ni les menaces qui apparaissent et auxquelles nous devrons faire face (chacun sait bien que ce « nous » dépasse leur petite assemblée). Mais j’ai promis à mes amis d’expliquer qui sont les Goums à ceux qu’ils ont jugés dignes de nous connaître, en dérogation de nos accords de secret.
 
 Elle fixe Ravot de ses immenses yeux fixes. Et Ravot hoche la tête en répondant d’une voix un peu rauque :
- J’ai juré le secret…
  - Je suis heureuse de vous l’entendre confirmer, Monsieur Ravot.
Notre espèce, celle des Goums, est très ancienne. Très, très ancienne. Bien plus ancienne que la vôtre dont elle diffère, Monsieur Ravot, puisque notre mémoire remonte à près de deux cent mille ans. Et partout, vous nous avez supplantés. Nous sommes peut-être, comme me l’a dit un jour Rébéquée, des fossiles vivants. Mais nous sommes bien vivants. 

 Lorsque votre peuple, celui des Goumyôs[1], est apparu, venant du Sud et de l’Est, nous formions quatre grandes tribus et nous occupions toute l’Europe. Il y avait nous, le peuple d’Ôoumloc, la tribu du Crabe, et puis la tribu de l’Oiseau, la tribu du Bélier, et la tribu de l’Ours.
C’était il y a quatre cents siècles. Nous, le peuple Goum d’Ôoumloc, nous vivions ici, mais d’autres clans de notre tribu vivaient ailleurs, sur les côtes du Portugal, de l’Espagne, de la Finlande, et selon les temps, c’était le même clan qui se déplaçait d’un lieu à l’autre, ou bien qui essaimait, pourriez-vous dire. Cela, c’était pendant les périodes d’abondance, lorsque le climat le permettait. Nous vivions de chasses terrestres, et même marines, et nos embarcations de bois et de peau nous permettaient de capturer des dauphins et même parfois des baleines. Bien sûr, nous péchions aussi, mais surtout des crabes, ces crabes noirs que nous recherchons toujours. Et notre pacte avec Ôoumloc était déjà ancien. Nous avions appris à creuser la falaise et nous fournissions des pierres à tailler aux autres tribus qui, en échange, nous apportaient d’autres richesses : de l’ivoire de mammouth, des peaux…

  Nous échangions aussi avec les Goumyôs que nous côtoyions. Mais nos relations avec eux restaient plus distantes : leur comportement devenait facilement celui de prédateurs lorsqu’ils se sentaient en force. Et nous n’aimons pas devoir combattre. Nous sommes des pêcheurs, des chasseurs et des cueilleurs, pas des guerriers. Nous ne nous sommes jamais combattus entre nous : comme nous n’avons jamais cultivé la terre, nous n’avons pas l’instinct de posséder. Ni, donc, celui de voler.
  Tous les clans, lorsqu’ils le pouvaient, nous apportaient les restes de leurs morts. Et ils nous racontaient ce qu’ils avaient vécu, leurs Souvenirs, afin que nous en fassions de la Mémoire. Tous les clans voulaient qu’après leur mort, les leurs retournent à la Mer, à Ôoumloc : tous les animaux sont issus de la mer et des rochers, et Ôoumloc  constitue la synthèse de la mer et des rochers. C’est un Rocher qui vit dans

la Mer, et c’est ainsi qu’est apparue la vie. Ramener les morts à Ôoumloc, c’est les ramener aux sources de la vie… 

  Les plus lointains des Goums, ceux du clan de l’Ours, qui, pour les plus proches d’entre eux, vivaient dans ce que vous appelez maintenant l’Ariège, mais qui étaient allés jusqu’en Russie, et qui chassaient parfois les mammouths, enterraient leurs morts au fond des cavernes, sous la garde de l’Ours, et les déterraient lorsque le printemps leur permettait d’accéder de nouveau aux ossements. Ils nous les amenaient alors en cérémonie et se joignaient à nous pour les offrir aux Grands Crabes lorsque ceux-ci venaient dans cette falaise, en ce lieu même, pour célébrer leurs amours. Ils rentraient ensuite dans leur campement pour se féconder entre eux. Très souvent, nous échangions femmes et hommes d’un clan à l’autre, pour renforcer notre vigueur. Lorsque leur peuple s’est affaibli, lorsque les mammouths ont disparu, leurs survivants se sont joints à notre tribu.

  Ceux de l’Oiseau exposaient les corps au sommet de collines sacrées où les rapaces venaient les nettoyer de la chair de leurs souffrances et de leurs plaisirs. Puis, eux aussi, en rassemblaient les ossements et nous les apportaient. Et eux aussi se sont joints à nous lorsque les Goumyôs les ont repoussés dans des vallées stériles.

 

Ce sont ceux du Bélier qui ont survécu le plus longtemps. Ils vivaient dans cette région, et les Goumyôs les appelaient Cagots, Agotak, Gahetz, ou d’autres noms méprisants. Ils leurs réservaient des taches particulières, exclusivement manuelles, de menuiserie ou de maçonnerie le plus souvent. Ils sont restés auprès des Goumyôs jusqu’à ce qu’un certain Pierre de Lancre[2] réduise en cendres tous ceux d’entre eux qu’il pouvait capturer. Il est vrai qu’au début du dix-deptième de vos siècles, il était mal vu de se retrouver nus dans des grottes et que le Bélier que fêtaient les Goums en le chevauchant était mal interprété… Mais avant de devoir se joindre à notre clandestinité, ils enterraient eux aussi leurs morts, et eux aussi nous en apportaient les ossements pour que nous les offrions à Ôoumloc en les joignant à ceux des nôtres.

C’est donc au sein de notre ultime tribu que s’est rassemblé notre peuple.

  Et notre Mémoire, comme je vous l’ai dit.
 
Monsieur Ravot, si nous exigeons le secret sur notre existence, c’est pour nous préserver doublement, et cela, tous nos amis ici présents l’ont compris : nous sommes peu nombreux, quelques milliers dans le monde, et nous sommes désarmés face à vous. Chacune des confrontations, mais aussi, plus simplement, chacun des contacts qui se sont établis entre nos deux peuples nous a fait régresser. C’est un fait. Notre espèce est physiquement moins adaptable que la vôtre. Les « Boules » que vous voyez derrière moi sont le fruit d’une hybridation qui restera sans suite : ils sont stupides et quoique très forts, ils sont stériles. Il en a toujours été ainsi, et cependant, en quarante mille ans, croyez-moi, les tentatives ont été nombreuses. Nous ne sommes fécondables qu’en deux occasions dans l’année, selon notre cycle physiologique, et donc, nous sommes moins prolifiques encore que vous ne pouvez l’être. Et puis surtout, nous ne possédons pas cet esprit de compétition qui vous amène à vous surpasser dans une lutte incessante pour la vie ou pour le pouvoir. Nous ne connaissons pas ce que vous appelez le sentiment de valeur hiérarchique. C’est pourquoi bien sûr nous ignorions la guerre, jusqu’à ce que vous nous contraigniez à la pratiquer pour nous défendre, mais toujours plus maladroitement que vous. Et les dernières fois où nous avons été mêlés à des conflits, ces conflits vous concernaient d’abord. Nous n’étions qu’alliés de l’une, puis de l’autre des parties. Même si nous savons maintenant à quel point ces conflits nous concernent également. 

  Nous devons donc d’abord préserver notre existence face à vous. Mais aussi, nous voulons préserver notre Mémoire : c’est notre Mémoire qui fonde notre existence. Plus tard, je vous la montrerai cette Mémoire et je vous expliquerai son fonctionnement. Mais il faut que vous le sachiez dès maintenant : si nous ne disposons pas de vos capacités de reproduction, en revanche, nous nous souvenons. Nous avons cultivé une mémoire orale collective telle qu’il nous est possible, sans erreur, de retrouver des faits vieux de plus de cent cinquante mille ans. Nous détenons la Mémoire de l’Espèce, Monsieur Ravot. Nous sommes les archivistes de l’Humanité, de la vôtre autant que de la nôtre. Quelques uns, très rares, parmi vos historiens et préhistoriens ont été admis à visiter cette Mémoire. Je ne pense pas qu’ils l’oublieront jamais, même s’ils ont promis, eux aussi, le silence quant à leurs sources…

Notre survie, et celle de notre Mémoire, voilà les deux raisons qui m’amènent à vous demander de renouveler solennellement votre serment de silence, Monsieur Ravot.

  Amaïa s’est tue. Aucun des assistants, même Rébéquée, n’avait le souvenir d’un discours aussi long de sa part. Jusque là, elle s’en était remise à ses amis pour sermonner les rares candidats visiteurs. D’autant plus rares que, personne ne connaissant leur existence, personne ne demandait à visiter les Goums. 

  Rébéquée avait fait venir deux médecins spécialistes de physiologie de la reproduction qui avaient étudié le fonctionnement génital des Goums pour finir par conclure que l’on avait vraiment affaire à « autre chose », de l’ADN à la pointe des cheveux, et qu’il serait vain de tenter de modifier quoi que ce soit, se bornant à de (judicieux) conseils quant aux rythmes des relations sexuelles et à la préconisation d’aphrodisiaques adaptés. Le secrétaire général de l’ONU avait pour sa part envoyé (et accompagné) un historien et un préhistorien, qui avaient à leur tour demandé à ce que deux de leurs confrères et un paléoanthropologue soient admis.
 
Et c’est tout.

  En fait, c’est la première fois que les amis du groupe initial qui avait découvert les Goums via les Numéros amenaient quelqu’un d’extérieur pour autre chose qu’une aide essentielle à apporter, soit aux Goums, soit aux Goumyôs. Un policier de surcroît.
 
Et Ravot a dû comprendre à quel point cette situation était extraordinaire puisqu’il s’est levé, lui qui d’ordinaire fuit le solennel et la pompe :
- Je n’imaginais pas qu’il pût exister un peuple tel que le vôtre, ni qu’il ait pu jouer un tel rôle. Je conçois encore mal ce que vous me dites de votre Mémoire, même si l’ampleur de ce que je découvre me stupéfie. Je comprends et partage vos craintes. J’espère être capable de me montrer digne de la confiance que vous tous m’avez témoignée en me faisant pénétrer en cet endroit pour rencontrer des gens aussi fabuleusement extraordinaires que vous, Madame… Aussi fabuleusement extraordinaires… Je l’espère. Mais je suis certain de ne jamais révéler quoi que ce soit à qui que ce soit pour quelque raison que ce soit. Je souhaite pouvoir comprendre qui vous êtes et ce que vous représentez. Et à cette fin, je ferai de mon mieux pour tenter de résoudre les énigmes que nous posent les deux drames auxquels nous nous trouvons confrontés : le meurtre de Saint Tignous sur Nivette, qui semble tellement lié à ce qui s’est produit voici deux ans, d’une part, et la fuite, que je comprends encore plus mal, de ce sous-marin. Mais je m’engage surtout à tenter d’éclaircir le crime de Saint Tignous pour lequel je suis ici : l’autre évènement, même s’il est peut-être plus lourd de conséquences, risque de dépasser mes compétences… Vous avez ma parole, Madame. Je la répète et la confirme ici publiquement devant l’ensemble de vos amis que je me sentirais honoré de pouvoir appeler les miens.
  Ravot se rassied dans le silence.
 
Eusèbe se lève et lui tend la main :
- Appelez-moi Eusèbe. Je suis le plus vieux ici, et il paraît que cela compte, même si ça ne me fait pas forcément plaisir.
- Je suis Victor, mais on m’appelle Vic, et même le Boulet…
- Moi, c’est Clèm, dit Clèm en l’embrassant sur les deux joues…
- Et vous ? demande Rébéquée en lui posant la main sur l’épaule (elle est aussi grande que lui).
- Moi, c’est Jules, comme Maigret, lui répond Ravot plus ému qu’il ne le voudrait.
Rébéquée marque un léger recul :
- C’est curieux, mais… ça vous va bien. Et elle l’embrasse à son tour avant de regarder Amaïa, les larmes aux yeux.

Surpris par cette émotion soudaine, Ravot la regarde à son tour alors qu’elle se lève de son siège de pierre :
- Je m’appelle Amaïa. Et vous êtes un homme plein de sens…
 


[1] Les Goumyôs, les « autres hommes », homo sapiens, ne sont arrivés en Europe qu’il y a 40 000 ans. Si ma mémoire est bonne.

[2] Pierre de Lancre : né à Bordeaux en 1553. En 1609 le conseiller au Parlement de Bordeaux de Lancre intervient au Pays basque, à la tête de la commission d’enquête demandée par Henri IV, qui devait “purger le pays de tous les sorciers et sorcières sous l’emprise des démons”. Le conseiller de Lancre instruit les procès en sorcellerie du Labourd et fait “arder et brancher” près de six cents prétendus sorciers. De Lancre envoie au bûcher, après les avoir torturés, des femmes, des enfants, mais aussi des prêtres. Craignant une émeute, le Parlement rappelle de Lancre. Il meurt en 1631.

DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

P2C1E18 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 18)

 
N° 97 / DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

 
C’est l’histoire où nous assistons aux funérailles d’une vieille femme goum, et où nous apprenons que le Numéro Cinq, le docteur Pouacre, aurait été libéré. 

 
Mardi 3 mai
14 heures
Agotchilho

 
- Venez, leur enjoint Amaïa en se levant de son siège de pierre.
  Suivie des deux gardiennes et des Boules qui l’escortent, elle s’engage dans le déambulatoire qui prolonge l’espace situé derrière les grandes flammes et qui, découvrent-ils, se prolonge par un large couloir ouvert derrière l’ultime gros pilier sur lequel repose la voûte.
 

Rébéquée semble connaître les lieux et suit les Goums sans hésitation, malgré la pénombre. Elle explique à Ravot que la sensibilité de leurs yeux leur permet d’évoluer dans ces ambiances obscures où eux-mêmes ne se déplacent que difficilement. Elle explique aussi la présence des lampes électriques qui ont remplacé les torchères à gaz des temps anciens, en limitant les besoins en ventilation et en supprimant des risques d’explosion… 

  - Comment se fait-il que vous connaissiez si bien ces gens étranges ? ne peut s’empêcher de lui demander Ravot intrigué.
- C’est une longue et vieille histoire, commissaire…
- Jules…
Rébéquée a un petit sourire
- Jules… J’avais un ami, un confrère, qui s’appelait Jules et… il a disparu. Il est mort ici, de manière tragique. J’ai encore quelque peine à… Mais je vous l’ai déjà dit, je crois…
- Ne vous excusez pas…
- Cela fait partie de cette longue et vieille histoire. Vous la connaîtrez petit à petit, mais il serait trop long de tout vous raconter maintenant en détail… Sachez seulement qu’une confiance particulière me lie à Amaïa qui s’est sentie d’une certaine manière responsable de ce qui est arrivé à mon ami Jules, et de ce qui m’est arrivé…
- De ce qui vous est arrivé ?

Rébéquée s’aperçoit qu’elle n’a jamais été aussi près de livrer ce secret qu’elle a su préserver, des avanies qui lui ont été infligées et dont le souvenir l’éveille parfois encore la nuit (la tendresse alors d’Hélène à ses côtés, ses lèvres sur ses yeux brûlants de larmes…). Ce commissaire Ravot doit être redoutable lorsqu’il a décidé de faire parler quelqu’un.

 
- Toujours est-il, reprend-elle, que je lui ai promis de me charger des relations entre son peuple et… nous, de tenter d’enrayer leur déclin tout en préservant le secret de leur existence et leur mode de vie. En échange, lorsque c’est nécessaire, elle nous ouvre leur Mémoire. Et les Goums luttent avec nous contre le risque de famine provoqué par le froid : ils nous ont communiqué leurs manières de se nourrir, que nous diffusons par les produits de cette usine et de quelques autres, ils nous ont révélé les cachettes de nourriture des Écolocroques, qu’Arthur Malfort s’emploie à répartir avec la collaboration des Nations Unies, et… Nous arrivons, je crois.

  Depuis quelque temps, un vague écho de flûte semble résonner au loin.

Il se fait plus net et même Rébéquée s’en montre surprise :
- C’est curieux, je n’ai jamais entendu cela…
 
Amaïa s’est arrêtée à une bifurcation de la large galerie dans laquelle ils circulent :
- L’une de nos sœurs est morte il y a peu, et son corps va être préparé pour être remis à Ôoumloc. J’ai promis à Rébéquée de ne rien vous cacher. Venez…

  La galerie descend en suivant une pente accentuée, s’enfonce semble-t-il profondément dans la falaise. Le sol devient humide, luisant d’eau, alors que la pénombre s’accentue.
 
C’est maintenant un ruisseau qui s’étale en fine lame d’eau sur le sol de pierre. D’une eau chaude et fumante. Le chant de la flûte, monotone, répétitif, emplit toute la galerie, se mêle au bruissement de l’eau et au clapotement des pieds…
  La galerie s’est élargie, mais la quasi obscurité rend imprécis les contours de la salle.
 

Sur un geste d’Amaïa qui s’est rapprochée des visiteurs, l’intensité de la lumière remonte d’un cran, leur permettant de voir.

  Quatre Boules portent une civière au centre de la salle et la posent à terre, près d’une large mare d’eau noire. La salle est carrée et dans chacun de ses angles une femme joue de la flûte, assise en tailleur sur un siège surélevé.

  Amaïa prend la parole, solennelle :
- Ganaïa est morte hier. Elle portait

la Mémoire de

la Troisième Main et elle l’a portée tout au long de sa vie. Elle a aussi donné naissance à deux filles et à un fils. La première de ses filles est porteuse de Mémoire et s’est rattachée, selon son choix, à

la Quatrième Main, et en outre, elle a récemment donné naissance à un fils. Sa seconde fille a pris sa succession dans

la Troisième Main. Son fils, lui, pêche le crabe et les algues. Sa vie aura été féconde pour le peuple Goum qui lui rend hommage. Sa chair sera préservée par les Crabes noirs de toute corruption. Ses os seront confiés à Ôoumloc selon notre tradition, pour qu’il les restitue au Rocher d’où ils sont venus…

  Amaïa s’est mise à psalmodier dans le rythme de la flûte qui poursuit sa mélopée, et sur le même ton :

  - Ganaïa était notre sœur. Nous sommes Ganaïa. Le chant de sa parole est celui de la flûte et le chant de la flûte est désormais le chant de Ganaïa. La flûte est dans ma voix. Elle est le chant des morts qui sont tous retournés à Ôoumloc. Elle est le chant des morts qu’il a tous ramenés au Rocher. Au Rocher d’où procèdent la vie et la mort. Au Rocher sur lequel il dort et sur lequel il danse. Au Rocher où il s’accouple au monde dans l’abîme des eaux. Au Rocher où sont nés, où naissent et où naîtront la lune et le soleil, les Goums et les Goumyôs, les étoiles et la mer…

 
Des larmes coulent sur son visage, sa voix, nette et profonde, se déploie dans toute sa richesse, se conjugue à la flûte, lui tresse un contrepoint :

  - La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ganaïa, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…

 
La lumière a baissé. Les flûtes se sont tues. Les flûtistes descendent de leurs sièges, et sortent, suivies des Boules qui portaient la civière. 

  Amaïa regarde le corps de la vieille femme, décharné, nu, pitoyable, étendu sur le sol auprès de la mare d’eau noire. L’eau qui coule à terre, et que chacun des visiteurs sentait chaude et fumante au travers de ses semelles, est maintenant très froide.
 
Un frémissement apparaît dans les eaux de la mare.

  - Venez, dit Amaïa.

 
Une heure plus tard, tous se retrouvent assis sur des pierres lisses autour d’un feu de gaz dont les flammes font briller la dentelle de pierre qui les entoure comme un manchon.

  La pièce est vaste, mais sans comparaison avec les salles destinées à une occupation commune d’où ils viennent. Pas de portes. Hommes et femmes, nus ou vêtus de la sorte de poncho noué à la taille qu’ils connaissent, passent sans s’occuper d’eux. Parfois, des enfants, seuls ou en groupes, viennent les regarder, écoutent, les touchent avec curiosité, souriants. Amaïa prend sur ses genoux une toute petite fille qui s’est collée à elle, et lui montre Rébéquée. La petite se lève en piaillant et se précipite vers elle. Rébéquée l’embrasse, ravie, en disant à Ravot :
 
                      Isoeu

- C’est Rébéquée, la fille d’Amaïa, ma filleule…
- Votre filleule ?

Amaïa reprend :
- Vous savez, nous n’avons pas les mêmes sentiments d’individualité que vous autres, Goumyôs. Mais nous conservons un profond sentiment filial. Comme nous les allaitons pendant leurs premières années, les enfants sont très liés à leur mère. Même s’il arrive souvent que l’une nourrisse l’enfant de l’autre ! Parce que nos enfants sont élevés par tous et éduqués par tous. Moi, comme je suis

la Mère, je me dois de donner naissance au plus grand nombre d’enfants possible. Pour pouvoir être de nouveau enceinte, j’ai donc cessé l’an dernier d’allaiter moi-même ma fille qui tête d’autres mères. (Elle a une sorte de sourire en direction de Rébéquée) Et je suis enceinte… En même temps qu’Hélène. Nous n’avons normalement qu’un enfant tous les deux ans et demi ou trois ans. Mais nous restons attachés à tous les enfants de tous… Et nous les traitons tous de la même manière. Il en sera ainsi pour l’enfant de Rébéquée et d’Hélène, comme il en est pour l’enfant de Béatrace, qui nous fait parfois le bonheur de venir parmi nous, et pour l’enfant que porte encore Clèm, tous ces enfants sont ou seront toujours chez eux parmi nous. Toujours.

  - Et nous en sommes reconnaissants à tous les Goums : nous savons que nous pouvons indéfiniment compter sur eux, enchaîne Victor, ce qui surprend quelque peu Ravot qui ne s’attendait pas à une telle adhésion de la part d’un homme, lui-même restant surpris et réservé devant ces déclarations. Après tout, il s’agit là d’un peuple étrange, étranger, faudrait-il dire, et leur mode de vie est tellement éloigné…

  Eusèbe, qui semblait fatigué par la longue promenade souterraine, se redresse alors et reprend à l’intention du commissaire :
- Mais vous n’êtes pas seulement venu faire la connaissance des Goums. Cela c’est nous qui l’avons voulu. Vous êtes chargé d’une mission, et vous l’avez dit vous-même, vous êtes venu enquêter sur le meurtre de Saint Tignous sur Nivette, et voir en quoi il pouvait être relié aux évènements qui se sont déroulés ici même il y a deux ans. Or, il fallait pour que vous puissiez comprendre ce qui s’est réellement passé, que nous vous présentions Amaïa et le peuple Goum dont le rôle a été capital en l’occurrence, puisque c’est eux qui ont finalement vaincu les Numéros, comme nous l’avons brièvement expliqué en venant. Nous vous donnerons d’ailleurs à ce sujet toutes les explications complémentaires que vous pourrez souhaiter, mais je crois qu’il serait bon que nous exposions à Amaïa le détail de ce qui s’est passé la nuit dernière. Et que, pour notre part, nous relions à la manière d’agir des Écolocroques.

 
Victor entreprend alors de raconter à l’intention d’Amaïa et de Rébéquée ce qu’il a découvert en entrant au Matois, ce matin même, et Ravot demande :
- Voyons, pouvez-vous me dire ce qui motive exactement vos soupçons à l’égard de ces Écolocroques ? 

  Clèm s’est levée, malgré la main de Victor qui tente de la retenir, de l’empêcher, de parler :
- Je vais vous dire… Je vais vous dire…

Amaïa a repris sa fille sur ses genoux. L’enfant pose la tête sur ses seins et s’endort. De la main, elle caresse doucement son front, les yeux fixés sur le visage de Clèm.

 
- Je vais vous dire, mais il faudra le garder pour vous : il est des détails que nous ne voulons pas faire connaître. Lorsque nous sommes arrivés, Victor et moi, nous avons été contraints d’assister au supplice et à la mort d’Hector, l’ami d’Hélène. Kuhhirt l’a fait dévorer vivant par des crabes. Sous nos yeux. Il s’est ensuite vanté d’avoir fait dévorer de la même manière une de leurs complices qui trafiquait avec eux de la drogue. Par un seul crabe, pour que cela dure. Ils ont « éliminé » a-t-il dit, tous les prisonniers qui sont intervenus pendant la guerre pour construire leur base sous-marine. De la même manière. Alors que nous étions prisonniers à bord de leur sous-marin, j’ai vécu sous la menace constante d’un viol de tout l’équipage avant un « recyclage » en bordel, et ce sous les yeux de Victor, avant que nous soyons éventuellement liquidés de l’une ou l’autre manière. Eusèbe devait être ramené ici pour y être bouffé vivant. Et nous n’avons été sauvés qu’in extremis : les joyeux Numéros Un, Quatre et Cinq allaient nous violer pour de bon, Victor et moi. Avant de nous « repasser à l’équipage » !!! Ils ont massacré un nombre indéfinissable d’adversaires ou présumés tels, et ils se proposaient d’asservir le monde en l’affamant après l’avoir plongé dans les glaces, ce qui est en passe d’ailleurs de se produire. Leurs agents, contre mon avis, mais la diplomatie l’exigeait paraît-il, leurs agents n’ont pas été inquiétés, ni cette Finette volatile qui n’est restée à Saint Tignous que le temps d’ouvrir leur bureau de recrutement, ni ce rat d’Arnaud Boufigue, ni ce collabo de maire. Ces trois-là et quelques autres que nous connaissons sans doute moins, se trouvaient présents à la même table que Luis hier soir. Dévorés vifs, écorché vif, l’horreur est du même ordre, non ?

  Clèm s’assied, se cache les yeux entre ses mains, se replie sur elle-même, secouée de sanglots silencieux. 

 
Victor l’entoure de ses bras… murmure près d’elle, la berce…

  Ravot hoche la tête, pensif :
- Et qu’est-il advenu de ces fameux Numéros dont je ne connais que ce que chacun croit savoir mais dont vous m’avez dit qu’ils ne se sont pas réellement suicidés comme je le pensais…
 
Amaïa se redresse, les mains posées en protection sur la tête de sa fille :
  - Nous avons peut-être commis une erreur.

 
Et d’une voix nette :
  - Nous avons commis une erreur, répète-t-elle.
 
Un silence…
  - Voici deux ans, lorsque, comme je vous l’avais demandé, vous nous avez remis les Numéros afin que nous punissions l’ignoble abus qu’ils avaient fait de notre confiance, nous les avons ramenés ici. Et leur Numéro Un, tout comme la femme qu’ils appelaient le Numéro Quatre, ont été livrés à la colère d’Ôoumloc. Et Ôoumloc les a punis dans ses chambres sous-marines et secrètes. Nous pensions avoir ainsi libéré le monde de cette engeance en éradiquant leur famille. Mais le Numéro Cinq n’était pas de leur famille, nous a-t-il dit. Et eux-mêmes l’ont présenté comme le directeur d’une de leurs bases, un professeur, un technicien en quelque sorte. Et nous l’avons laissé repartir dans son école d’Andøya… N’a-t-il pas pu reprendre à son compte les lambeaux de l’organisation des Écolocroques ? Par ailleurs, si je retiens la gravité de l’indice que constitue le crime de Saint Tignous, je n’oublie pas la disparition du sous-marin… Je vais placer en alerte tous les membres de notre peuple et demander à nos Itzals d’inventorier tout ce qu’ils auront pu relever d’étrange de par le monde, aussi bien à Thulé, où les nôtres vivaient séparés des techniciens Goumyôs qui y restaient qu’à Andøya ou aux îles Chonos, où subsiste un groupe important, et dans quelques autres endroits où nous sommes retournés depuis deux ans, à la demande d’Arthur. Comme à Punta Camarinal, par exemple… Mais d’abord, je vais m’informer de ce qu’est devenu le Numéro Cinq.

Ravot l’interrompt :
- Amaïa, les Écolocroques connaissaient-ils l’usage que vous faites de la flûte lors des funérailles des vôtres ?
- C’est possible, oui. Ônyà, qui était Mère avant moi, trompée par leurs discours, leur a fait confiance, ignorant quels étaient leurs buts suprêmes. Il est probable qu’elle leur a permis d’assister à des funérailles…
  - La flûte… La flûte, au cou de Luis… Mais qu’est-ce que cela pourrait signifier ? s’écrie Victor en se relevant.

  - Il faut retourner à Saint Tignous, grogne Eusèbe. Le journal devra en parler et évoquer nos craintes. Et cette fois, au diable la diplomatie, si c’est vraiment eux, on leur rentre dedans !
 

LE MÉTRO / P2C2E16

P2C2E16 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N° 117 / LE MÉTRO / P2C2E16

 
C’est l’histoire où Clèm, Béatrace et Rébéquée se font des confidences. On y parle aussi du métro. Et une flèche fait une nouvelle victime.

 
Mercredi 4 mai
9 heures
Le métro.

  Au retour de Thulé, Clèm autant que Victor avaient souffert de claustrophobie. Les efforts patients de leurs amis, le travail intensif nécessité par la fusion entre

La Lanterne du Fort et le Petit Matois Subreptice, la nouvelle organisation de leur vie, avaient eu raison de la panique irraisonnée qui saisissait Clèm lorsqu’elle entrait dans une pièce obscure et la faisait alors reculer en hurlant, ainsi que des sueurs froides qui inondaient soudain Victor lorsqu’il abordait un sous-sol. La nuit, ils dormaient toutes lumières allumées, serrés l’un contre l’autre et s’épuisaient l’un dans l’autre en étreintes désespérées… Le jour, ils étaient incapables de rester enfermés et de se séparer plus de cinq minutes.

  C’est la nécessité de remplacer Arthur qui les avait fait revenir au travail. 

  Ils savaient quelle urgence représentait son engagement auprès de l’ONU : un mois après leur retour, dès la fin juin, ils avaient pu observer les effets induits par l’arrêt de la circulation du Gulf Stream, entre tempêtes, inondations, et tornades de neige, et puis les premières récoltes gâchées, les communications coupées, les pannes d’électricité à répétition, et les risques de famine qui s’en suivaient.

 
Eusèbe et Arthur leur avaient confié la conduite du journal, leur faisant confiance malgré leur état.

  Et puis il y avait eu Béatrace, qui s’était très vite trouvée enceinte (voilà ce que c’est d’abuser des OGM, lui disait Clèm dans ses moments de forme, et avec une pointe de jalousie rétrospective qui se terminait en fous rires de gamines complices), et qui, souvent seule, avait demandé à sa copine[1] (autres fous rires) de l’aider à décorer la petite maison où Arthur et elle avaient aménagé, et où, le soir, ils se retrouvaient souvent avec Rébéquée et Hélène dont Clèm et Vic avaient fait la connaissance.

 
Et là, ils parlaient longuement des nouvelles du monde torturé par la météo bouleversée. 

  Ils parlaient du journal, qui rencontrait les difficultés de toute la presse écrite confrontée aux problèmes logistiques posés par ce foutu temps et qui, peu à peu, se convertissait aux nécessités d’une « mise en ligne » radicale et exclusive, via un Internet envahissant.

  Ils échafaudaient avec Rébéquée les plans du « nouvel » Agotchilho, entre l’agrandissement de la conserverie des Goums, et ceux du port de la Marée au Grand Port où devraient arriver les bateaux qu’Arthur allait très bientôt faire venir des  réserves retrouvées des Écolocroques, ou de l’usine des Chonos, et qu’il s’agirait de stocker, et transformer, et de redistribuer sur d’autres bateaux à destination des pays en détresse, après que les unités de transformation à concevoir et installer les auraient mise en état d’être consommées agréablement par leurs destinataires.

  Tout cela, vite et bien, hors des pressions sournoises que commençaient à exercer toutes sortes de lobbies et de groupements.

  Un jour, Rébéquée et Clèm étaient seules à

la Marée au Grand Port : Béatrace et Hélène étaient « descendues » à Agotchilho pour voir Amaïa et les Goums avec le petit groupe de biologistes et de gynécologues effarés qui étudiaient la physiologie incroyable de ces fossiles vivants en vue de résoudre les difficultés qu’ils rencontraient à se reproduire.

  Et qui étudiaient aussi les produits qu’ils utilisaient pour lutter contre cette inappétence et leurs autres « poudres de sommeil et de bien-être », qui s’avéraient être aussi efficaces pour les homo sapiens ! Une pharmacopée magnifique à explorer, à découvrir…

  Elles étaient allées en voiture jusqu’au phare du haut, là où Victor et Clémentine s’étaient arrêtés lorsqu’ils étaient venus, la première fois.

 
Au pied de la falaise, trois petits bateaux de pêche au crabe goums attendaient dans le chenal devant l’écluse qu’un cargo ait libéré le sas.

Il faisait presque beau, avec juste un petit vent de mer. Les montagnes, visibles au loin, restaient enneigées, bien que l’on fût au début du mois de juillet…

Elles marchaient, bras dessus, bras dessous sans rien dire depuis quelques minutes, seulement attentives à la paix du moment.

Et Rébéquée avait parlé. 

 
Pour la première fois, elle avait raconté à « sa plus belle amie », comment s’était vraiment passée la disparition de Jules, la libération d’Hélène, leur capture par les Écolocroques qui les avaient livrés aux Goums. 

  Et puis tout avait été dit : comment ils avaient été drogués par les Goums, comment Jules était mort, décapité par Ôoumloc, le crabe géant, mystérieux totem des Goums, et comment Hélène et elle avaient été violées… 

 
Cela s’était terminé par des sanglots partagés, des embrassades, des explications…

  Elles étaient revenues à la vieille DS21 de Rébéquée et c’est dans la tiédeur de ses vieux cuirs qu’elle avait expliqué comment Amaïa lui avait permis de dépasser sa révolte, lui avait promis de protéger Hélène, de faire cesser ces pratiques ancestrales rendues nécessaires par une inappétence sexuelle dégénérative liées à la physiologie particulière de leur espèce, et ces tentatives absurdes d’hybridation cultivées par les Écolocroques qui les utilisaient ainsi pour produire une main d’œuvre facile d’idiots stériles et pour distraire leurs troupes. 

 
Et accessoirement, pour humilier leurs victimes avant de les liquider…

  Clèm à son tour lui avait raconté ce qu’elle pensait devoir rester définitivement irracontable : la mort horrible d’Hector, l’ancien petit ami d’Hélène, leur enlèvement, la menace constante et le chantage ignoble dont elle avait fait l’objet au cours de l’interminable périple du Hai II, le désespoir absolu du commencement de la fin, à Thulé, lorsque les Numéros l’avaient « entreprise », et le coup de théâtre de l’arrivée miraculeuse de Mouye qui avait mis fin au cauchemar…
 

Et curieusement, les confidences et les larmes partagées les avaient libérées de cette oppression des évènements passés, et c’est de ce jour-là que Clèm avait vu régresser sa claustrophobie.

  Peu à peu, par un effet de contagion bien compréhensible, son affranchissement avait libéré Victor de ses propres cauchemars et un jour ils étaient parvenus à « descendre » rencontrer Amaïa, découvrir les Goums, ils avaient pris le « métro », alors en pleins travaux d’aménagement et d’agrandissement, et ils avaient découvert l’incroyable richesse de cette civilisation de

la Mémoire qui vivait sous leurs pieds.

  Rébéquée, qui entretenait des liens privilégiés avec Amaïa et s’était engagée auprès de l’ONU pour rendre le site « efficace », avait fait réaménager le bureau N°1 de manière à ce qu’il devienne utilisable, puisqu’il disposait toujours des moyens de communication des Écolocroques, mais en le dépouillant de tout son caractère odieux de centre de domination et de lieu de complot. Et en gommant les mauvais souvenirs. 

  Il était devenu le Quartier Général mondial de la redistribution alimentaire, en liaison avec Thulé, qui conservait (jusqu’à il y a peu) le Hai II en état de marche pour certaines livraisons d’urgence (Arthur avait estimé qu’il pourrait présenter une certaine utilité si les glaces gagnaient du terrain), et où se trouvaient certaines usines de transformation liées à des pêcheries goums de la base d’Andøya, en Norvège (où Mouye venait d’être tuée).

 
Il était aussi en relation directe avec la base des Chonos où Arthur devait se trouver avant de revenir.

  Il servait, le cas échéant, de salle de réunion, et à cette fin, avait été équipé d’une grande table ovale et d’un système de vidéo conférence qui pouvait servir très simplement de système d’enregistrement, ce qui simplifiait le secrétariat.

 
C’est là, dans l’un des deux grands appartements récemment aménagés, que Vic et Clèm doivent s’installer en attendant que les meurtres de Luis, de Mouye, et maintenant de Daouj, se trouvent tirées au clair.

  A huit heures et demie, encore secoués par l’annonce que Béatrace leur a faite de l’appel d’Arthur qui vient de leur apprendre la mort de son ami Daouj, et de la preuve qu’elle apporte du lien entre le meurtre de Mouye et celui de Luis, Vic et Clèm descendent leurs valises jusqu’au métro par le nouvel ascenseur direct. Plus besoin de pérégriner de cave en tunnel, plus besoin de calbombe… au grand regret d’Eusèbe, qui leur a raconté son « initiation » passée, lorsque son propre grand-père lui avait montré le secret de famille, qu’il avait ensuite si brillamment exploité contre les nazis de l’ancien château de Saint Tignous sur Nivette, en 1945…
 
Mais on n’en est plus là, et il s’agit cette fois de se mettre à l’abri d’agresseurs abominablement pervers.

  Lors de leur première descente, Béatrace leur a raconté l’épopée qu’a constitué la conquête des lieux, avec Arthur : l’emballement du locotracteur lancé à toute vitesse dans le tunnel, leur « distraction », leur bain forcé dans le bassin où ils se sont trouvés projetés « parce qu’on avait la tête ailleurs », tandis que leur petit train fou percutait le sous-marin qui émergeait à ce moment-là ! Touché-coulé net ! Et eux qui sortent de l’eau, main dans la main et fesses à l’air, sous les yeux ahuris d’une troupe de Goums. 

 
Des Goums, qui, les prenant pour des Numéros, les conduisent jusqu’au Numéro Deux qu’Arthur capture « aussi sec ». 

  Au grand plaisir de Clèm qui ne manque pas une occasion de lui faire répéter son récit, jusqu’à en connaître les plus intimes détails (ceux que Béatrace ne raconte pas devant Victor…).

 
Aujourd’hui Béatrace n’est pas descendue : elle reste avec Tijules qu’il faut consoler d’avoir été malheureux de la détresse de mama Béa, et elle ne veut pas quitter le téléphone des yeux pour le cas où Arthur rappellerait.

  C’est Rébéquée qui les attend à l’arrivée de l’ascenseur et qui les fait monter dans le métro qu’elle a conduit jusqu’ici et dont elle programme la destination de retour.

 
Le tunnel est toujours obscur, mais le petit train est éclairé et on s’y tient confortablement assis. Il traverse toujours le grand hall où avaient été stockées les ogives nucléaires et où ne subsiste plus, dans l’ombre, que l’ancien locotracteur de Béa et Arthur, le frère de celui qui a « touché-coulé net » le sous-marin en compagnie duquel il repose encore au fond du bassin d’eau noire où l’on ne s’arrête plus. 

  Maintenant le métro comporte trois lignes et quatre stations fixes agrémentées de quelques arrêts facultatifs (dont un devant le bureau des archives secrètes d’Eusèbe, et un autre dans le hangar aux ogives) : la première ligne va de Saint Tignous au Bureau N°1. C’est celle qu’ils empruntent maintenant. Elle est raccordée « discrètement » à l’usine et fonctionne grâce à un système de rail électrique.

  Une deuxième ligne « diesel » réunit celle-ci à l’extérieur. Elle a été prolongée jusqu’à la Marée au Grand Port et à la boulangerie du Pain d’Algues, avec ses u