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RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE

RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE


  Les Écolocroques menacent le monde depuis leurs sous-marins nucléaires, le Hai I et le Hai II : ils veulent purifier la planète.
 
Ils ont enlevé Victor et Clémentine, journalistes au Petit Matois Subreptice de Saint Tignous sur Nivette.
 
Leurs amis se mettent à leur recherche, aidés par Arthur Malfort, de La Lanterne du Fort, autre canard du coin.

  Il y avait donc deux canards dans le coin.
  Serait-ce un coin-coin ?
 

Drame : le Crabe géant Ôoumloc décapite, chtac, d’un coup de pince le pauvre Jules, dit Whisky-Soda, devant sa consoeur journaliste et québécoise Rébéquée Taritournelle, elle-même violée dans la foulée par tous les Chochos mâles d’Agotchilho, alors que, circonstance aggravante, elle est purement lesbienne, au cours d’une monstrueuse et très primitive cérémonie.
  Béatrace et Arthur, venus à la rescousse, coulent par hasard un U-Boote des Écolocroques en visitant d’étranges souterrains… et découvrent à leur tour la civilisation oubliée. Là. A deux pas de chez vous.
 
Si.

Et ils capturent le Numéro 2 de l’organisation, l’ignoble Oberst Kuhhirt, nazi « recyclé ».
 

L’Eusèbe Malfort, père d’Arthur, parle dans la télévision pour l’ONU. Mais son discours est anormal.

Aurait-il trahi pour les Écolocroques ?
  Non, ils l’ont enlevé et manipulent son image.
 

Comme ils ignorent que leur base a été capturée et que ses habitants, les Goums (que les méchants appellent des Chochos), peuple antique et oublié, en fait, ce sont des Néandertaliens, se sont ralliés aux Bons, ils y refilent Eusèbe.
  Sauvé !
  Mais le complot perdure. Lancés depuis le Hai II, où sont toujours prisonniers Victor et Clémentine, des missiles tombent sur Moscou, Washington et… Lourdes ! Que se produira-t-il après qu’Amaïa,

la Mère des Goums ait lancé le crabe géant Ôoumloc aux trousses des sous-marins des Écolocroques ?
 

  Le faux Eusèbe annonce l’ouverture de boutiques par les Écolocroques, qui recrutent ouvertement.

Ils vont envoyer des fusées dans l’atmosphère pour modifier le climat et atomiser ceux qui n’obéiront pas à leurs exigences.
  Le Numéro 2, l’ex-nazi Oberst Kuhhirt, se libère et capture nos amis…
 

Mais Rébéquée lui règle son compte.
  Là-dessus, Finette ouvre sa boutique à Saint Tignous sur Nivette et le Hai II, commandé par le Numéro Un, arrive à la base de Thulé.
 

Là se trouve l’ignoble Pouacre qui envoie des fusées chargées de poudre d’aluminium dans l’atmosphère.
  Dans quel obscur dessein ?
 

Que vient faire le FROID dont il parle ?
  Mais d’où vient cette attaque monstrueuse que subit le Hai I, l’autre sous-marin nucléaire des Écolocroques ? Oh, my God ! Il est bouffé par les Crabes ! Y’a de l’Ôoumloc là-dessous !
 

Et pendant ce temps-là, à Thulé, les Numéros expliquent à Victor et à Clèm comment ils manipulent le monde et même leur image.
  Éléonore Fentasou fait un p’tit tour et s’évapore… Que s’est-il passé à Gibraltar ?
 

Eh bien oui, « Ils » ont osé ! Des bombes atomiques !
  Et Pouacre explique que c’est pour donner un coup de froid à la planète, et surtout, pour créer la famine : n’ont-ils pas secrètement accaparé les provisions du monde ? Et maintenant va survenir

la GLACIATION ! 

  Victor et Clémentine refusent la « collaboration » qui leur est proposée.
  Ça y est, ils vont y passer !
 

Le viol est imminent !
  C’est à ce moment-là qu’intervient l’envoyée d’Amaïa qui capture tous les méchants.
 

Fichus les Écolocroques.
  Tout au moins les Numéros.
  Mais… Mais la suite, c’est dans la DEUXIÈME PARTIE
 Ça commence deux ans plus tard…

IMPATIENCE / P3C2E22

P3C2E22 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 22)
 
N°211 / IMPATIENCE / P3C2E22

 
C’est l’histoire où Amaïa attend le moine avec impatience tandis que l’on se met en défense.

  C’est la suite de P3C2E21(lien)
 
Jeudi 16 juin
16 heures
Bureau N°1
 
Un voyant clignote :
 
-Arthur, un appel de Puerto Cisnès…
- Mets le haut-parleur… Oui ?
- Arthur ?

  Arthur reconnaît la voix grasseyante de Mnouay, la Mère de Guamblin…

  - Oui, Mnouay. Nouye me dit que tu es à Puerto Cisnès. Alors, c’est fait ?
- C’est fait. L’explosion a eu lieu il y a trois heures. Mais d’ici on n’en a rien vu. En revanche, nous venons de ressentir un tremblement de terre. C’est peut-être la réussite…
- Bravo, Mnouay… Où se trouve le commandant de la base ?
- Il est ici, je te le passe…
- Commandant ? Arthur Malfort…
- Monsieur Malfort… Heureux de vous savoir remis de votre enlèvement, j’ai appris…
- Merci commandant. Pardonnez-moi, mais le temps presse. Il faut envoyer un hélico d’observation au-dessus de Guamblin…
- Je le fais décoller immédiatement de la base. Il passera ici pour nous prendre. Je vous rappellerai pour faire mon rapport à notre retour…
- Merci commandant. Mnouay, écoute ? Oui, je voudrais lui parler… C’est très important, Mnouay : Amaïa va te donner des instructions pour la composition d’une poudre de désintoxication qu’il faudra faire boire à tous les Goumyôs de la base. Nous sommes en présence d’une tentative d’intoxication générale…

  Amaïa approuve de la tête et enchaîne en donnant les indications nécessaires à Mnouay, qui lui répond :

- C’est bon, nous avons ce qu’il faut pour la préparer. Nous avons prévu de la nourriture pour une semaine… Oui, de la soupe et de quoi en fabriquer et en refabriquer… Il y a des cuisines ici, m’a dit le commandant…
 
Arthur reprend :

- Je pense que demain les gaz seront dissipés et que vous pourrez regagner ce qui reste de la base de Guamblin. Il y aura du travail pour tout remettre en état !!! Fais préparer cette soupe ou cette poudre tout de suite. Vous, les Goums, vous vivez à l’écart, mais certains Goumyôs peuvent entrer et sortir et ils constituent des cibles privilégiées pour ceux qui tentent de les intoxiquer… Nous savons qu’il y aura une offensive lundi prochain…
- Si la nôtre d’offensive a réussi, dit Mnouay, Omphalie ne pourra plus faire grand-chose ! Ah, j’entends l’hélico. Je te rappelle au retour.

  Et elle raccroche.

 
- Il serait bon que nos adversaires ignorent notre action, qu’ils prennent cela pour un accident… 

  Arthur réfléchit à haute voix :

- Les tremblements de terre sont nombreux dans la région, et il est normal que nous en soyons informés…
- Un article… suggère Eusèbe. Sortons un article :
 

La base extraterritoriale de l’ONU au Chili ravagée par un séisme.

  Saint Tignous sur Nivette, 16 heures (11 heures, heure du Chili).
 
Nous venons d’apprendre, par nos correspondants de la région de Puerto Cisnes, qu’un violent tremblement de terre suivi d’un tsunami de grande ampleur venait de frapper la base de l’ONU située au large de Puerto Cisnes (Chili). L’épicentre de ce séisme, d’une force de 7,5 sur l’échelle de Richter, a été localisé à cinquante kilomètres au Sud de la base. Il aurait tout particulièrement ravagé l’usine de fabrication de soupes de survie destinées aux peuples frappés par la crise liée au brusque changement climatique consécutif aux évènements d’il y a deux ans. 

 
Cette usine utilisait les ressources récupérées dans les entrepôts secrets des Écolocroques, à l’image de l’usine extraterritoriale de la Marée aux Ports voisine de chez nous. Nous ignorons encore si le séisme a fait des victimes. Un bulletin d’alerte a été diffusé dans tout le Pacifique Sud où il est recommandé aux navires de faire face aux vagues, qui se déplacent à 700 km heures vers l’Ouest dans la zone, et qui pourraient atteindre l’île de Pâques vers 21 heures (heure de Saint Tignous sur Nivette). Nous tiendrons nos lecteurs au courant de la suite des évènements. Les autorités de

La Marée aux Ports nous ont fait savoir que cette catastrophe « les préoccupait parce qu’ils étaient sans nouvelles de leurs amis et connaissances, mais aussi parce qu’elle mettait en danger de famine les populations qui auraient dû être ravitaillés par l’usine du Pérou ».

  Nous rappelons que c’est dans cette zone que notre directeur, Arthur Malfort, alors détaché auprès de l’ONU dans le cadre du Plan Nutrition du Monde, avait été enlevé il y a un mois. Nous communiquerons toutes les informations dont nous disposerons heure par heure à nos lecteurs Internet.
 
- Un appel de l’hélico, signale Mnouay. Ils ont trouvé le corps d’une Amazone dans le cratère de l’explosion… Mais il sort encore du gaz et ils ne peuvent pas se poser. Ils l’ont seulement vue à la jumelle…
- Qu’est-ce qu’elle fait là ? demande Jeanne…
 
Arthur se frotte les mains :

- Ils ont eu de la chance à Guamblin : elles devaient être en train de donner l’assaut à la base lorsque tout a pété…
- N’oubliez pas le moine, insiste Amaïa, qui pour une fois semble impatiente…
- Allons-y, Jeanne, approuve Eusèbe, il faut l’attendre au journal…
 

COBAYES / P3C2E26

P3C2E26 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 26)
 
N°215 / COBAYES / P3C2E26
 
C’est l’histoire où Béatrace explique aux Amazones pourquoi on ne peut pas les donner à bouffer aux crabes.
 
Jeudi 16 juin
19 heures et des pétotes
La Marée au Petit Port
 
C’est la suite de P3C2E23, de P3C2E24, et de P3C2E25 (liens).
 
- Bon, interrompt Arthur. Ne perdons pas de temps. Nous allons vous mettre au frais pour quelque temps, et puis je pense que nous attendrons d’en savoir un peu plus sur cette fameuse offensive que vos petits camarades préparent. En attendant, vous nous serez très utiles pour essayer nos contrepoisons… 

 
- Nous ne sommes pas des cobayes ! proteste Esche.

  - Ben si, confirme Béa ravie. Vous ne voudriez quand même pas qu’on vous nourrisse à rien faire ? On ne peut même pas vous jeter aux crabes ! On ne leur donne pas n’importe quoi aux crabes vous savez… Pauv’ bêtes ! Après, on en fait de la soupe. Il y a plein de braves gens qui la mangent, la soupe ! Des pauvres, surtout, vu que c’est pour l’aide alimentaire à ceux que le changement de climat que vos copains ont provoqué a réduits à la famine. Faut penser à ça. Vous imaginez une soupe aux crabes goinfrés d’ordure ? D’accord, ce sont des charognards, mais quand même ! Alors vous allez nous aider à venir à bout de vos amis. Je vous avoue que pour ce qui me concerne, votre tronche ne me revient pas vraiment, aussi mignonnes que vous puissiez sembler. N’y voyez rien de personnel, comme on dit, non, juste que je suis sensible aux odeurs de pourriture et que vous fouettez, mes chéries, plus fort que les quelques milliers de cadavres de braves gens sur lesquels vous et vos semblables êtes assis et qui vous collent aux fesses… Alors, je préfèrerais vous savoir loin d’ici en train de vous expliquer avec vos petits copains… Après tout, vous avez raté votre mission ! Il y a des chances pour qu’ils n’apprécient pas vraiment. Qu’ils vous transforment en gibier, va savoir… C’est amusant, la chasse, non ? Mais ils doivent encore croire pendant quelques jours que tout va bien pour eux… Alors, au trou, les belles !

- Attends, l’interrompt Amélie qui arrive en courant, trousse à la main. J’ai un petit essai à faire. Une nouveauté… Au pire, ça les fera dormir, au mieux, ça leur rendra conscience…

- J’en doute, dit Amaïa. Je ne vois qu’Ôoumloc pour les déconditionner…
 
Amélie, rousse piquante, pique de sa seringue toute prête les deux blondes qui font « Aïe » et s’effondrent dans leurs liens. 

  - Jeanne et Eusèbe sont de retour avec le moine, annonce Nouye.
 


LE MÉTRO / P2C2E16

P2C2E16 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N° 117 / LE MÉTRO / P2C2E16

 
C’est l’histoire où Clèm, Béatrace et Rébéquée se font des confidences. On y parle aussi du métro. Et une flèche fait une nouvelle victime.

 
Mercredi 4 mai
9 heures
Le métro.

  Au retour de Thulé, Clèm autant que Victor avaient souffert de claustrophobie. Les efforts patients de leurs amis, le travail intensif nécessité par la fusion entre

La Lanterne du Fort et le Petit Matois Subreptice, la nouvelle organisation de leur vie, avaient eu raison de la panique irraisonnée qui saisissait Clèm lorsqu’elle entrait dans une pièce obscure et la faisait alors reculer en hurlant, ainsi que des sueurs froides qui inondaient soudain Victor lorsqu’il abordait un sous-sol. La nuit, ils dormaient toutes lumières allumées, serrés l’un contre l’autre et s’épuisaient l’un dans l’autre en étreintes désespérées… Le jour, ils étaient incapables de rester enfermés et de se séparer plus de cinq minutes.

  C’est la nécessité de remplacer Arthur qui les avait fait revenir au travail. 

  Ils savaient quelle urgence représentait son engagement auprès de l’ONU : un mois après leur retour, dès la fin juin, ils avaient pu observer les effets induits par l’arrêt de la circulation du Gulf Stream, entre tempêtes, inondations, et tornades de neige, et puis les premières récoltes gâchées, les communications coupées, les pannes d’électricité à répétition, et les risques de famine qui s’en suivaient.

 
Eusèbe et Arthur leur avaient confié la conduite du journal, leur faisant confiance malgré leur état.

  Et puis il y avait eu Béatrace, qui s’était très vite trouvée enceinte (voilà ce que c’est d’abuser des OGM, lui disait Clèm dans ses moments de forme, et avec une pointe de jalousie rétrospective qui se terminait en fous rires de gamines complices), et qui, souvent seule, avait demandé à sa copine[1] (autres fous rires) de l’aider à décorer la petite maison où Arthur et elle avaient aménagé, et où, le soir, ils se retrouvaient souvent avec Rébéquée et Hélène dont Clèm et Vic avaient fait la connaissance.

 
Et là, ils parlaient longuement des nouvelles du monde torturé par la météo bouleversée. 

  Ils parlaient du journal, qui rencontrait les difficultés de toute la presse écrite confrontée aux problèmes logistiques posés par ce foutu temps et qui, peu à peu, se convertissait aux nécessités d’une « mise en ligne » radicale et exclusive, via un Internet envahissant.

  Ils échafaudaient avec Rébéquée les plans du « nouvel » Agotchilho, entre l’agrandissement de la conserverie des Goums, et ceux du port de la Marée au Grand Port où devraient arriver les bateaux qu’Arthur allait très bientôt faire venir des  réserves retrouvées des Écolocroques, ou de l’usine des Chonos, et qu’il s’agirait de stocker, et transformer, et de redistribuer sur d’autres bateaux à destination des pays en détresse, après que les unités de transformation à concevoir et installer les auraient mise en état d’être consommées agréablement par leurs destinataires.

  Tout cela, vite et bien, hors des pressions sournoises que commençaient à exercer toutes sortes de lobbies et de groupements.

  Un jour, Rébéquée et Clèm étaient seules à

la Marée au Grand Port : Béatrace et Hélène étaient « descendues » à Agotchilho pour voir Amaïa et les Goums avec le petit groupe de biologistes et de gynécologues effarés qui étudiaient la physiologie incroyable de ces fossiles vivants en vue de résoudre les difficultés qu’ils rencontraient à se reproduire.

  Et qui étudiaient aussi les produits qu’ils utilisaient pour lutter contre cette inappétence et leurs autres « poudres de sommeil et de bien-être », qui s’avéraient être aussi efficaces pour les homo sapiens ! Une pharmacopée magnifique à explorer, à découvrir…

  Elles étaient allées en voiture jusqu’au phare du haut, là où Victor et Clémentine s’étaient arrêtés lorsqu’ils étaient venus, la première fois.

 
Au pied de la falaise, trois petits bateaux de pêche au crabe goums attendaient dans le chenal devant l’écluse qu’un cargo ait libéré le sas.

Il faisait presque beau, avec juste un petit vent de mer. Les montagnes, visibles au loin, restaient enneigées, bien que l’on fût au début du mois de juillet…

Elles marchaient, bras dessus, bras dessous sans rien dire depuis quelques minutes, seulement attentives à la paix du moment.

Et Rébéquée avait parlé. 

 
Pour la première fois, elle avait raconté à « sa plus belle amie », comment s’était vraiment passée la disparition de Jules, la libération d’Hélène, leur capture par les Écolocroques qui les avaient livrés aux Goums. 

  Et puis tout avait été dit : comment ils avaient été drogués par les Goums, comment Jules était mort, décapité par Ôoumloc, le crabe géant, mystérieux totem des Goums, et comment Hélène et elle avaient été violées… 

 
Cela s’était terminé par des sanglots partagés, des embrassades, des explications…

  Elles étaient revenues à la vieille DS21 de Rébéquée et c’est dans la tiédeur de ses vieux cuirs qu’elle avait expliqué comment Amaïa lui avait permis de dépasser sa révolte, lui avait promis de protéger Hélène, de faire cesser ces pratiques ancestrales rendues nécessaires par une inappétence sexuelle dégénérative liées à la physiologie particulière de leur espèce, et ces tentatives absurdes d’hybridation cultivées par les Écolocroques qui les utilisaient ainsi pour produire une main d’œuvre facile d’idiots stériles et pour distraire leurs troupes. 

 
Et accessoirement, pour humilier leurs victimes avant de les liquider…

  Clèm à son tour lui avait raconté ce qu’elle pensait devoir rester définitivement irracontable : la mort horrible d’Hector, l’ancien petit ami d’Hélène, leur enlèvement, la menace constante et le chantage ignoble dont elle avait fait l’objet au cours de l’interminable périple du Hai II, le désespoir absolu du commencement de la fin, à Thulé, lorsque les Numéros l’avaient « entreprise », et le coup de théâtre de l’arrivée miraculeuse de Mouye qui avait mis fin au cauchemar…
 

Et curieusement, les confidences et les larmes partagées les avaient libérées de cette oppression des évènements passés, et c’est de ce jour-là que Clèm avait vu régresser sa claustrophobie.

  Peu à peu, par un effet de contagion bien compréhensible, son affranchissement avait libéré Victor de ses propres cauchemars et un jour ils étaient parvenus à « descendre » rencontrer Amaïa, découvrir les Goums, ils avaient pris le « métro », alors en pleins travaux d’aménagement et d’agrandissement, et ils avaient découvert l’incroyable richesse de cette civilisation de

la Mémoire qui vivait sous leurs pieds.

  Rébéquée, qui entretenait des liens privilégiés avec Amaïa et s’était engagée auprès de l’ONU pour rendre le site « efficace », avait fait réaménager le bureau N°1 de manière à ce qu’il devienne utilisable, puisqu’il disposait toujours des moyens de communication des Écolocroques, mais en le dépouillant de tout son caractère odieux de centre de domination et de lieu de complot. Et en gommant les mauvais souvenirs. 

  Il était devenu le Quartier Général mondial de la redistribution alimentaire, en liaison avec Thulé, qui conservait (jusqu’à il y a peu) le Hai II en état de marche pour certaines livraisons d’urgence (Arthur avait estimé qu’il pourrait présenter une certaine utilité si les glaces gagnaient du terrain), et où se trouvaient certaines usines de transformation liées à des pêcheries goums de la base d’Andøya, en Norvège (où Mouye venait d’être tuée).

 
Il était aussi en relation directe avec la base des Chonos où Arthur devait se trouver avant de revenir.

  Il servait, le cas échéant, de salle de réunion, et à cette fin, avait été équipé d’une grande table ovale et d’un système de vidéo conférence qui pouvait servir très simplement de système d’enregistrement, ce qui simplifiait le secrétariat.

 
C’est là, dans l’un des deux grands appartements récemment aménagés, que Vic et Clèm doivent s’installer en attendant que les meurtres de Luis, de Mouye, et maintenant de Daouj, se trouvent tirées au clair.

  A huit heures et demie, encore secoués par l’annonce que Béatrace leur a faite de l’appel d’Arthur qui vient de leur apprendre la mort de son ami Daouj, et de la preuve qu’elle apporte du lien entre le meurtre de Mouye et celui de Luis, Vic et Clèm descendent leurs valises jusqu’au métro par le nouvel ascenseur direct. Plus besoin de pérégriner de cave en tunnel, plus besoin de calbombe… au grand regret d’Eusèbe, qui leur a raconté son « initiation » passée, lorsque son propre grand-père lui avait montré le secret de famille, qu’il avait ensuite si brillamment exploité contre les nazis de l’ancien château de Saint Tignous sur Nivette, en 1945…
 
Mais on n’en est plus là, et il s’agit cette fois de se mettre à l’abri d’agresseurs abominablement pervers.

  Lors de leur première descente, Béatrace leur a raconté l’épopée qu’a constitué la conquête des lieux, avec Arthur : l’emballement du locotracteur lancé à toute vitesse dans le tunnel, leur « distraction », leur bain forcé dans le bassin où ils se sont trouvés projetés « parce qu’on avait la tête ailleurs », tandis que leur petit train fou percutait le sous-marin qui émergeait à ce moment-là ! Touché-coulé net ! Et eux qui sortent de l’eau, main dans la main et fesses à l’air, sous les yeux ahuris d’une troupe de Goums. 

 
Des Goums, qui, les prenant pour des Numéros, les conduisent jusqu’au Numéro Deux qu’Arthur capture « aussi sec ». 

  Au grand plaisir de Clèm qui ne manque pas une occasion de lui faire répéter son récit, jusqu’à en connaître les plus intimes détails (ceux que Béatrace ne raconte pas devant Victor…).

 
Aujourd’hui Béatrace n’est pas descendue : elle reste avec Tijules qu’il faut consoler d’avoir été malheureux de la détresse de mama Béa, et elle ne veut pas quitter le téléphone des yeux pour le cas où Arthur rappellerait.

  C’est Rébéquée qui les attend à l’arrivée de l’ascenseur et qui les fait monter dans le métro qu’elle a conduit jusqu’ici et dont elle programme la destination de retour.

 
Le tunnel est toujours obscur, mais le petit train est éclairé et on s’y tient confortablement assis. Il traverse toujours le grand hall où avaient été stockées les ogives nucléaires et où ne subsiste plus, dans l’ombre, que l’ancien locotracteur de Béa et Arthur, le frère de celui qui a « touché-coulé net » le sous-marin en compagnie duquel il repose encore au fond du bassin d’eau noire où l’on ne s’arrête plus. 

  Maintenant le métro comporte trois lignes et quatre stations fixes agrémentées de quelques arrêts facultatifs (dont un devant le bureau des archives secrètes d’Eusèbe, et un autre dans le hangar aux ogives) : la première ligne va de Saint Tignous au Bureau N°1. C’est celle qu’ils empruntent maintenant. Elle est raccordée « discrètement » à l’usine et fonctionne grâce à un système de rail électrique.

  Une deuxième ligne « diesel » réunit celle-ci à l’extérieur. Elle a été prolongée jusqu’à la Marée au Grand Port et à la boulangerie du Pain d’Algues, avec ses unités de transformation et ses hangars de stockage situés sur le port de mer où viennent s’amarrer les cargos. 

  Une troisième ligne « électrique », comme la première, rejoint l’antique « entrée de secours » du réseau des Goums, à Marinoval, réaménagée en point de livraison discret. Cette entrée se trouve constamment gardée par les trois Itzals qui vivent là en permanence : un artisan ébéniste solitaire et farouche, quoique de bonne réputation, mais qui entretient très peu de contacts avec la population du village pour qui il fabrique, à petits prix, des meubles « typiques » traditionnels, son « épouse » (Itzal elle aussi, et qui dirige l’affaire), et son « apprenti » aussi farouche et bizarre que son « patron », en fait un autre Itzal, encore en formation, et plutôt chargé de l’entretien des installations souterraines du métro et du monte-charge par où transitent les quelques livraisons qui y parviennent. Aucun d’eux ne dépasse jamais le périmètre du village et il y a toujours quelqu’un dans la grande maison accolée de deux vastes granges-ateliers, située au centre d’un terrain isolé de plusieurs hectares bordé de bois et de rochers du côté le plus accidenté de Marinoval, tout près de la pisciculture abandonnée.
 
Les premières et troisièmes lignes se rejoignent dans une salle souterraine, à mi-chemin de la ligne numéro un, récemment creusée, où sont logés les aiguillages nécessaires et leurs mécanismes automatiques. Une voie d’attente y est prévue pour permettre le croisement éventuel de convois. Il faut bien dire qu’elle a rarement l’occasion de servir, la voie la plus employée restant la première, mise à part la voie extérieure utilisée par l’usine.  

  Il faut toujours un moment à Clèm pour s’habituer à l’obscurité du tunnel dans lequel roule le petit locotracteur éclairé, et elle laisse Rébéquée discuter avec Vic des évènements récents :
- C’est quand même bizarre que Luis soit allé se promener à minuit jusqu’au Matois ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien y faire ?

Rébéquée n’a jamais apprécié ce garçon qu’elle a rencontré une fois ou deux au journal alors qu’elle allait voir Clèm.

- Ce que je ne comprends pas, moi, poursuit Victor en redressant une pointe de moustache qui a tendance à friser, c’est pourquoi il n’y était pas seul. A la rigueur, qu’il soit passé rédiger son compte rendu de l’inauguration pour l’édition du lendemain, soit. Mais là…

 
Clèm est restée en dehors de la conversation qui s’étire lentement, dans le bruit sourd du roulement, rythmé du tac-tac des rails. Elle regarde le noir extérieur, la roche nue qui défile, éclairée vaguement par la cabine du métro, la perspective des rails au-delà du long capot qui couvre les moteurs à l’avant, dans la lumière des phares.

- Vous savez ce qu’il faudrait ? demande-t-elle à Vic et à Rébéquée, qui du coup se réjouissent de la sentir les rejoindre (ils savent qu’il vaut mieux la laisser tranquille pendant cette période de réadaptation au monde souterrain). Pour qu’on se croie vraiment dans le métro, poursuit-elle, il faudrait écrire « Dubo-Dubon-Dubonnet » sur le mur du tunnel… 

  Vic et Rébéquée se regardent et éclatent de rire :
- Tu as raison, ma Clèm ! Proposition adoptée ! Demain on achètera de la peinture et des pinceaux !
 
C’est à ce moment-là que le téléphone intérieur a sonné (chaque métro est relié à un réseau vocal d’information centralisé au bureau N°1, via les rails).

- Rébéquée ? C’est Nouye. Il faut que vous alliez à Marinoval. L’apprenti a appelé, il semble qu’il se soit passé quelque chose, je n’ai pas très bien compris quoi. Il avait l’air perturbé.
- On y va, tu nous appelles juste à temps, on arrivait à la salle d’aiguillage. On te tiendra au courant.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande Clèm, maintenant tout à fait remise de sa petite crise d’adaptation.
- Je n’en sais rien, on verra bien. C’est un jeune Goum, cet Itzal, je le connais un peu. Il est bon électricien mais pas très dégourdi. Ce qui est étonnant c’est que ce soit lui qui ait appelé.

  Vingt minutes plus tard, à neuf heures, le métro s’arrête au terminus de Marinoval, plus vaste que celui de Saint Tignous sur Nivette puisqu’il permet de charger des marchandises.

Sur le quai, le jeune Itzal, au nez épaté et aux bourrelets orbitaires très marqués, leur fait de grands signes :
- Enéené… Yaeuunmaheu… Euagonéué[2]… (cela d’une seule coulée en mouillant bien les syllabes, dans une bouillie de sons incompréhensibles).

- Qu’est-ce qu’il raconte ? demande Vic à Rébéquée.
- J’en sais rien, venez, on le suit…

L’Itzal se précipite vers l’ascenseur resté ouvert derrière lui, en répétant toujours, les yeux écarquillés, l’air affolé :
- Euagonéué, euagonéué…

Dès qu’elle est à portée, il saisit Rébéquée par le bras en répétant toujours :
- Euagonéué, euagonéué…
- Calme-toi, lui dit Rébéquée en prenant dans ses bras le jeune Itzal totalement affolé, nous sommes quatre maintenant, ça va aller !

 
L’ascenseur s’arrête et s’ouvre. Il débouche au fond d’une grange utilisée pour le stockage de la menuiserie, derrière une double porte camouflée par des piles de bois qui coulissent sur des rails noyés dans le ciment du sol.

Les portes sont ouvertes. De plus en plus agité, le jeune homme les attire vers l’extérieur, jusqu’à la maison sur le perron de laquelle la femme Goum est accroupie auprès d’une forme étendue sur le sol.

  C’est le menuisier.

Il est mort.

Sa gorge est transpercée d’une flèche.
 


[1] les copains étant, bien sûr, censés partager le même pain…

[2] Je vous donne une traduction si vous jurez de ne pas la lire avant d’être arrivé à la fin du chapitre. Et puis non. Je la donnerai dans ‘épisode suivant pour le cas où vous auriez l’intention de tricher. On ne sait jamais à qui on a affaire.

LES ÉCOLOCROQUES FONT TOUT PÉTER / P1C3E27

P1C3E27 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 27)

 
N°75 / LES ÉCOLOCROQUES FONT TOUT PÉTER / P1C3E27

 
C’est l’histoire où Victor et Clémentine assistent, depuis Thulé, à la diffusion de l’émission où le faux Eusèbe explique pourquoi les Écolocroques font péter le détroit de Gibraltar.
 
Vendredi 22 avril
19 heures et quelques minutes)
18 heures  (et quelques minutes) GMT
Thulé

  - Voyons, Monsieur Bourriqué, connaissez-vous le messinien ?

Le docteur Pouacre, debout les mains croisées dans le dos, se balance d’avant en arrière, le cou tendu comme Snoopi sur sa branche quand il fait le vautour, en regardant Victor et Clèm assis côte à côte le dos à la table de conférences du laboratoire 5. Victor pense en le voyant à l’un des ses anciens profs de maths qu’il avait baptisé le colopathogène parce qu’il lui fichait la colique (Victor était nul en maths), fâché par son silence ignare à un oral, ou même à un gestapiste en interrogatoire lançant son classique : « Nous afons les moyens te fous vaire barler !!! ».

Le Numéro Un et sa fille observent cette scène, négligemment appuyés d’une fesse sur un coin de la table. Le planisphère lumineux occupe une grande partie du mur qui leur fait face.

 
Pouacre reprend :
- Non, vous ne semblez guère être inspiré par le messinien, et vous non plus, mademoiselle Kaligourian… (il ménage une pause dramatique) Et cependant, le mes-si-nien (syllabes martelées) recèle une partie de la réponse à la remarque – judicieuse au demeurant - que vous vous êtes permise tout à l’heure, lorsque nous avons quitté ce lieu, je veux parler de la remarque que vous avez faite à propos de l’insuffisance de nos dix tonnes de nanopoudre d’alumine. Je vous la rappelle, parce qu’il semble que d’autres préoccupations vous aient envahi l’esprit, à propos de votre… utilité, en particulier (petit rire de connivence avec les Numéros Un et Quatre).

  Victor profite de la pause pour glisser :
- Je n’ai pas oublié ma remarque… Vos quatre petites fusées me semblaient un peu… légères, face à l’ambition que vous sembliez afficher de modifier le climat de
la Terre, et si j’ai bien compris, d’utiliser l’hiver comme « arme de guerre » ! Et je me demandais quelle poudre de perlimpinpin vous alliez bien pouvoir employer pour les renforcer. Je découvre avec émerveillement que cette poudre est messinienne ! Messine… Haut lieu de la pêche à la sardine, si ma mémoire des chansons estudiantines est bonne. Nous sommes assez loin de Marseille ; l’ambition des sardines se serait-elle accrue aux proportions d’un détroit ?

- Allons, Monsieur Bourriqué, allons, votre tentative de persiflage est louable, quoique laborieuse, et dénote un courage que nous apprécions, aussi dérisoire soit-il, mais elle ne fait que traduire votre ignorance…
Le messinien, Monsieur Bourriqué, est un curieux étage géologique du miocène, et donc, situé au milieu de l’ère tertiaire, qui a vu se manifester quelques événements absolument remarquables. En particulier en Méditerranée où a eu lieu ce qui a été appelé par les géologues la « crise de salinité messinienne ». En deux mots, au cours de cette période en fin de compte assez courte à l’échelle des temps géologiques, puisque les spécialistes la datent de 5,33 à 5,96 millions d’années avant nous, la Méditerranée s’est fermée et s’est comportée comme un gigantesque marais salant où se sont formés des dépôts de sels divers, mais surtout de « 
halite », de sel de cuisine si vous préférez, dont l’épaisseur par endroits dépasse les mille mètres !!!
- Et vous comptez en assaisonner votre soupe ? remarque Clèm aigrement. Elle est déjà imbuvable…
- Notre amie récupère, reprend du souffle, c’est bien, cela, c’est très bien… s’écrie le Numéro Un réjoui…
- Elle en aura peut-être besoin, ironise sournoisement sa fille.

- Ce ne sera que l’accompagnement du potage, enchaîne Pouacre avec un petit sourire en coin. En fait, ce sel, couvert de quelques mètres de sédiments, dort paisiblement sur le fond des plaines abyssales de la Méditerranée depuis l’ouverture du détroit de Gibraltar, à la fin du messinien, justement. Et depuis, la Méditerranée continue d’échanger ses eaux avec celles de l’Atlantique, à raison de 35 000 km³ par an. D’échanger : une partie en ressort, chargée lourdement de sel, et c’est un courant qui coule au fond du détroit, alors qu’en surface, un courant plus important d’eau atlantique moins salée et donc plus légère vient compenser les évaporations méditerranéennes de surface… Mais c’est ce courant des profondeurs qui nous intéresse. Gardez-le en mémoire : il coule au moins jusqu’à l’île de Madère, et reste collé par son poids au fond de l’Océan.
Et maintenant, regardez cette carte…

Il tend le bras vers le planisphère lumineux qui couvre le mur et actionne la télécommande qu’il tient dans la main. Les courants se matérialisent sur la carte, en rubans rouges et bleus qui ondulent doucement :

- Vous voyez ici ce que nous appelons la circulation thermohaline, c’est-à-dire la circulation des courants générés par les différences de température et de salinité au sein des océans. De salinité, mes chers amis… Et vous voyez cette branche chaude, en rouge, qui remonte les côtes de l’Europe ? (un point lumineux rouge suit ses indications : la télécommande s’est enrichie d’un pointeur laser) C’est le Gulf Stream. Vous connaissez au moins ce nom, je pense… C’est un énorme déplacement d’eau chaude qui vient des tropiques et qui lèche nos côtes européennes. Et les réchauffe, Monsieur Bourriqué. Les réchauffe.
Mais voyez-vous, le Gulf Stream se trouve un peu en perte de vitesse ces derniers temps. Trop de chaleur, de CO², trop de diverses choses vilaines vilainement provoquées par cette vilaine humanité frivole que nous avons entrepris de mettre au pas. Regardez bien cet endroit (il indique un point entre l’Islande et le Groenland). Vous vous y trouviez hier, mes amis. C’est l’un des endroits, nous disons une « cheminée », où les eaux de surface plongent dans les abîmes océaniques : refroidies d’avoir réchauffé nos côtes, alourdies de sel par l’évaporation qu’elles subissent depuis les tropiques, elles coulent littéralement à pic. Vous en avez perçu les remous. Elles forment alors un courant de fond, froid, que l’imagination des scientifiques a baptisé le « tapis roulant », qui repart vers l’extrême Sud de l’Atlantique, et dont vous suivez ici la boucle. Au sud, là où les eaux froides qui cernent le continent antarctique circulent sous l’effet des vents et de la rotation de la Terre, des engloutissements semblables ont lieu, à cet endroit précis de la mer de Weddell.
Eh bien, mes chers amis, je vais vous dire ce que nous allons faire pour assaisonner notre soupe :
Dans un premier temps, nous allons ouvrir plus profondément le Détroit de Gibraltar et remuer le fond de la Méditerranée. Cela libèrera une grande quantité de sel et un courant salé, plus salé, plus abondant que celui qui coule de Gibraltar vers l’Atlantique, viendra repousser vers le large notre Gulf Stream côtier européen.
Presque simultanément, nous couperons les cheminées plongeantes, en donnant deux puissants hoquets à la circulation thermohaline des océans, de manière à les figer, momentanément sans doute, puisque le Gulf Stream déplace cent trente millions de mètres cubes à chaque seconde (nous disons 130 Sverdrups, je vous fais grâce du vocabulaire technique), mais l’interruption sera suffisante pour que nos océans prennent un coup de frais. Accentué par nos dix tonnes d’aluminium stratosphérique ; Monsieur Bourriqué, nos dix petites tonnes et leur ombre légère.
Fin du Gulf Stream. Il devrait s’arrêter au niveau des Açores. Et pour un bon moment. Nous escomptons au moins un arrêt de mille ans. Nous aurons notre Empire de mille ans, Monsieur Bourriqué ! Notre Dynastie de mille ans.
La dernière fois que cela a eu lieu, c’était il y a huit mille ans sous l’effet d’une invasion brutale d’eau douce en provenance d’un lac sous glaciaire du Canada. La banquise est descendue très bas, Monsieur Bourriqué, jusqu’en Allemagne et en Angleterre… En quelques années. Mais nous pouvons faire mieux…

Il repose sa télécommande et s’assied sur un coin de table, l’air satisfait.

 - Vous êtes complètement fous…
- Mais bien sûr, Monsieur Bourriqué, reprend le Numéro Un. Vous allez nous ressortir l’histoire du docteur Folamour… Ne confondez pas, Monsieur Bourriqué. Je vous ai déjà dit au moins deux fois que nous ne souhaitons pas détruire la planète. Ne nous sommes-nous pas placés sous l’égide de l’écologie ? Un petit coup de froid suffira pour mettre à genoux tous les gouvernements actuels : imaginez comment les pays développés vont s’y prendre pour déneiger les rues de leurs villes en juillet ? Comment ils vont s’éclairer lorsque leurs réseaux électriques chargés de glace seront par terre en plein mois d’août, pendant les congés ? Comment les avions décolleront d’aérodromes verglacés et couverts de neige ? Comment le ravitaillement sera distribué et comment les navires affronteront les icebergs qui circuleront devant Bordeaux ? Quatre-vingt-dix pour cent du commerce mondial voyagent par voie maritime, Monsieur Bourriqué. Et je ne parle pas des poireaux récoltés au marteau-piqueur ni des porcs allemands ou hollandais engraissés toute l’année par moins vingt degrés Celsius, et avec quels aliments ? Quant aux greniers à blé de la Beauce et aux vignobles de Bourgogne et de Champagne…
Il y aura famine, Monsieur Bourriqué. Ça tombe bien, la Terre est trop peuplée. Et c’est nous qui tiendrons la gamelle et le chauffage, parce que tout cela, nous le savions d’avance et que nous avons pris des précautions. Nous l’avons prévu, Monsieur Bourriqué. Depuis cinq ans, nous stockons d’énormes réserves de céréales et de nourritures diverses dans nos entrepôts de Patagonie, de l’Antarctique, et de divers autres lieux discrètement aménagés et remplis jusqu’à la gueule. Officiellement pour soutenir les cours. Personne ne s’inquiète lorsqu’il s’agit de vendre, n’est-ce pas ? Or, nous achetons, et nous payons. Nous serons, nous sommes les maîtres ! Tenez, montrez-leur, Pouacre…

  Avec un grand sourire, le Numéro Cinq tend sa télécommande vers l’écran.

Le planisphère s’efface et se trouve remplacé par la vue d’un horizon maritime au coucher du soleil. Au premier plan, quelques mètres d’un pré paisible, brusquement interrompus par le vide.

- Cette image a été prise il y a une heure depuis le sommet de la falaise à l’intérieur de laquelle se trouve notre base de Punta Camarinal, à la sortie du détroit de Gibraltar, commente Pouacre… Par temps clair, les côtes du Maroc sont visibles et la nuit on distingue les lumières de Tanger. Le point que vous distinguez au centre est en fait un yacht qui se trouve à une quinzaine de kilomètres de notre point de vue.

Le Numéro Quatre l’interrompt :
- Je pense que l’émission est prête maintenant…
- A vous l’honneur, ma chère …

Pouacre tend la télécommande à sa femme.
- Nous allons retrouver l’un de vos amis. Vous allez voir quelque chose d’unique, dit-elle en tendant la commande vers l’écran…

  Un court passage au noir… Les lumières baissent dans la salle et chacun s’assied, comme au spectacle, encadrant Victor et Clèm.

 
La même image. Exactement.

Mais un personnage, vu de dos, est debout au bord de la falaise et regarde vers l’horizon, regarde peut-être le point sombre du yacht que l’on distingue nettement, très loin au milieu de la mer.

Voix off d’Eusèbe :

  « Nous sommes près de la base espagnole des Écolocroques, à Punta Camarinal. Il est près de 19 heures et le soleil se couche au large du détroit de Gibraltar.

 
Eusèbe se tourne face à la caméra :

  « L’Opération Alu est maintenant effective et les quatre fusées sont parties voici une demi-heure depuis les bases de Thulé, Andøya et Chonos. Elles ont rempli leur tâche et demain, vous pourrez voir les voiles rouges de la nanopoudre d’alumine dispersée en haute altitude lorsque le soleil se lèvera ou se couchera, selon la latitude du lieu où vous vous trouverez.
« Je vous ai dit lors de ma précédente intervention, que d’autres mesures seraient prises si rien n’est fait.
« Rien n’a été fait.
« Les Nations Unies sont restées silencieuses, inconscientes du péril qui menace

la Terre toujours gavée de gaz carbonique et souillée de polluants.
« Alors, regardez…

  D’un geste du bras, en se tournant à demi, il désigne la mer qui luit doucement sous les lueurs sanglantes du couchant.

Et puis, comme soufflée de l’intérieur, la mer se gonfle en une gigantesque bulle qui se soulève en absorbant, comme une mouche, le point sombre du yacht immobile en son centre. La colonne d’eau s’élève, silencieuse dans la distance, s’élève comme un nuage vertical et cylindrique, s’élève droit dans le ciel, parcourue maintenant d’éclats multicolores avant de s’embraser d’un coup en une lumière aveuglante qui efface toute l’image tandis que le sol se met manifestement à vibrer et que monte un grondement terrifiant.

Cela dure…

  Et puis la silhouette d’Eusèbe, que l’éblouissement de la lumière avait effacée, réapparaît, les vêtements agités d’un vent de tempête, couronnée d’une chevelure malmenée par l’ouragan qui d’un coup se déchaîne. Nouveau Moïse, il domine de la voix les éléments déchaînés qui l’entourent d’un air embrasé sous lequel brunissent  et fument les herbes du pré qui couvre le sommet de la falaise…

 
« Gibraltar s’approfondit (sa voix tonnante domine la tempête de feu). Il ne s’agit pas de détruire. Il s’agit de reconstruire un monde où nos enfants pourront vivre. Il s’agit d’opposer à l’impuissance des dirigeants silencieux et futiles qui ont conduit notre Terre au bord du gouffre, la force d’une décision constructive qui lui rende santé et vigueur.

  Le cataclysme se poursuit. Le champ de la caméra s’élargit en un zoom arrière rapide et découvre l’ampleur du champignon terrible, qui s’étale maintenant largement très haut dans le ciel, zébré d’éclairs multicolores et changeants, parcouru de lueurs sourdes et d’éclats brillants, entre mauve et bleu, entre vert et rouge, incessamment mouvants et recomposés.

Et alors que le vent d’enfer semble s’apaiser, une seconde explosion, un peu plus loin vers l’intérieur du détroit soulève de nouveau les eaux, rallumant le feu, relançant la tempête…

  « Les deux bombes thermonucléaires de 20 mégatonnes chacune qui viennent d’exploser doivent suffire à la tâche qui leur est assignée : approfondir de cent mètres le détroit de Gibraltar sur toute sa longueur. Plus loin, le fond du bassin nord-algérien est en ce moment même remué par trois têtes nucléaires de 250 kilotonnes chacune.
 « Dans une heure, une autre bombe de même puissance que celles de Gibraltar, explosera à grande profondeur entre l’Islande et le Grœnland en même temps que sa sœur, mise en place plus au nord, entre Grœnland et Finlande.
« Ces explosions vont couper les cheminées nord atlantique par lesquelles s’engloutit le Gulf Stream, et simultanément, en mer de Weddell, dans l’Antarctique, les bombes que le Hai I a déposées, soit une fois 20 mégatonnes et quatre fois 250 kilotonnes, vont attaquer le tapis roulant océanique par l’autre bout… Ces explosions resteront sans effet de surface.
« Ce n’est rien d’autre que la mise en œuvre d’outils de notre temps pour le salut de la Terre et de l’humanité ! 

  Le grondement se poursuit tandis que les nuages étalés dans le ciel assombrissent le paysage maintenant plongé dans une obscurité presque totale. Seuls les éclairs qui zèbrent l’espace permettent encore de distinguer, comme par des fenêtres ouvertes dans la nuit, ici un morceau de prairie fumante, là un reflet sur la mer…

  La silhouette d’Eusèbe a reculé sous l’effet du zoom, mais elle reste facilement discernable, jusqu’à ce qu’un fondu-enchaîné remplace l’image grondante de la catastrophe par  le paysage lumineux et paisible de l’entrée de la baie de Thulé telle qu’à leur arrivée l’ont découverte Victor et Clémentine depuis le haut de la cathédrale du Hai II. Et puis l’image bascule en contrechamp, et montre Victor et Clémentine, main dans la main, vêtus de la même parka verte qu’Eusèbe (et non de leurs fourrures), souriants, manifestement heureux d’admirer ce paysage somptueux. 

 
La voix off d’Eusèbe reprend :

  « Nos amis Victor Bourriqué et Clémentine-Esméraldine Kaligourian sont arrivés à la
Nouvelle Thulé. Ils reprendront bientôt le flambeau que mon âge va me faire déposer, et ils deviendront les porte-parole jeunes et dynamiques du mouvement jeune et dynamique qui va sauver la Terre.
« Dès demain, ils commenteront pour vous les effets attendus de cette révolution écologique qu’ont initiée les Écolocroques et qui rendra à notre Terre bien aimée son visage et sa force. Le réchauffement de la planète est enrayé. L’opération a réussi. Notre Terre entre en convalescence…

  Nouveau fondu-enchaîné, retour à Punta Camarinal et à la silhouette nostalgique d’Eusèbe, de face, éclairé par la lueur qui perce les nuages noirs qui se dissipent vers le large.

  Le zoom arrière révèle peu à peu la paix d’un horizon crépusculaire parfaitement dégagé maintenant où s’allument les premières étoiles.

 
On entend chanter un oiseau… 

  Un rossignol.

 
L’écran s’éteint.

 
Le Numéro Un et le Numéro Cinq applaudissent. Le Numéro Quatre se lève et salue d’une inclinaison du buste, un large sourire carnassier aux lèvres et le regard froid.