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LE COMMISSAIRE À SA TOILETTE / P3C1E1

CHAPITRE 1


  P3C1E1 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 1)

 
N°146 / LE COMMISSAIRE À SA TOILETTE / P3C1E1

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot, à sa toilette, écoute, aux infos du matin, une interviouve de Bricolat Mulot. On commence à parler d’élections.

 
Mercredi 8 Juin
7 heures
Chez Mado

S’il est un moment de la journée que Ravot déteste voir perturber, c’est celui où il achève de faire sa toilette en écoutant les infos à la radio. Pas toujours drôles, les infos en question, mais il a vraiment l’impression de « reprendre le collier » en douceur, de se « remettre sur les rails ». Un peu avant sept heures, en général, sauf lorsqu’une opération urgente exige une présence encore plus matinale.

  « Chers Auditeurs, j’ai ce matin le plaisir de recevoir notre ami Bricolat Mulot, bien connu pour ses expéditions lointaines et les somptueuses images qu’il en rapporte pour notre plaisir à tous.
Mon cher Bricolat Mulot, vous venez de publier « Au fond des Yeux,
la Nature », aux éditions Plein Air Pur, un ouvrage imprimé sur un papier pur chiffon de Calcutta recyclé qui va sortir en librairie dès demain matin, et qui reprend certaines des images les plus extraordinaires que vos téléspectateurs ont pu découvrir au cours de l’hiver dernier dans l’émission que vous présentez, avec le soutien de notre partenaire Distribeau, sur une chaîne amie. Pensez-vous qu’une telle publication puisse servir la cause de ceux qui défendent

la Nature, ceux-là mêmes que vous souhaitez représenter en vous portant candidat aux prochaines élections ?

- Mon cher Maurice, permettez-moi cette familiarité, nous nous connaissons depuis si longtemps, mon cher Maurice donc, je vous remercie tout d’abord de m’avoir invité et de me donner l’occasion de dire publiquement l’inquiétude profonde que j’ai voulue exprimer au travers de ce petit ouvrage que vous avez la gentillesse d’évoquer, publié aux éditions Plein Air Pur, imprimé sur un papier pur chiffon de Calcutta recyclé, je ne le répèterai plus, c’est un moyen de soutenir l’action de Sœur Emmanuelle, et dont la sortie en librairie est prévue pour demain matin.
Je n’ai fait qu’y traduire un constat d’évidence : la Terre a atteint un point de vulnérabilité sans précédent, et comme le phénomène de dégradation empire sans cesse, les dégâts sont désormais visibles à l’œil nu. La vérité est terrible : désolidarisés de

la Nature, nous refusons d’admettre que seuls, nous ne pouvons tirer notre épingle du jeu, et que nous courons droit à un abîme sans fond que nous avons nous-mêmes creusé des pieds et des mains !

- Et cependant, il semble que vous distinguiez dans cette perspective tragique, des lignes d’espoir, des potentiels de ressources…

- Il y a deux ans, nous avons vécu un drame, lorsqu’une terrible erreur a fait basculer notre monde dans un refroidissement catastrophique, alors que tout prouvait qu’il se dirigeait, à l’inverse, vers un réchauffement mortel causé par l’imprudence irresponsable de nos comportements. Cela doit nous rendre prudents. Et modestes. Ce sont les solidarités qui nous sauveront, les solidarités proches, voisines, terre à terre, comme celles des chiffonniers de Calcutta, qui sauvent de vieux chiffons pour en faire du papier recyclé, celui-là même que j’ai utilisé symboliquement pour y faire imprimer mon ouvrage « Au fond des Yeux, la Nature », aux éditions Plein Air Pur. Abattus par

la Mondialisation de

la Catastrophe, nous vivrons par

la Proximité et par

la Fusion. Regardez sur cette photo prise du ciel, que vous trouvez à la page 107 de mon ouvrage « Au Fond des Yeux,

la Nature », qui sort demain matin en librairie, aux éditions Plein Air Pur, regardez la mosaïque, le damier, qu’est devenu notre pays, ses routes bloquées, ses canaux gelés, ses lignes électriques tombées à terre… Pensez-vous que l’espoir pourra venir d’en-haut, d’un état providence amoindri, impuissant, frappé de stupeur, privé de ses organes de communication ?

- Et cependant, mon cher Bricolat, malgré toutes ces difficultés, vous vous portez candidat…

- Mais bien sûr, voyons, il n’est pas possible de laisser se poursuivre le cirque habituel des candidatures où Pierre reprend le pouvoir à Paul qui lui avait ravi aux élections précédentes ! Le monde, c’est cette fois flagrant, a changé. Il faut une Rupture. J’incarne cette Rupture !

- Mais quelle Rupture ?

- Une Rupture dans

la Conscience que l’on peut avoir de notre Environnement. D’abord. L’Etat est moribond, c’est un fait. Notre Conscience se doit d’y suppléer.

- Pourquoi ?

- Parce que je le dis ! Ça se voit, non ? C’est un fait d’évidence manifeste ! Il faut en revenir à une Conscience de Proximité, comme je l’ai dit, comme je l’écris dans « Au Fond des Yeux,

la Nature », qui sort demain matin en librairie, aux éditions Plein Air Pur, sur pur chiffon de Calcutta, sauver Ses Meubles, nettoyer Sa Poubelle en toute conscience, la trier jusque dans le détail, et correctement, le jaune avec le jaune, le verre avec le verre, développer son Environnement immédiat, en sachant bien que chaque goutte d’eau épargnée par chacun représentera un Océan pour

la Nature, que chaque Kilowatt économisé par chacun représentera une somme d’énergie considérable au bout du compte, et qu’il ne faut plus compter sur une Centrale qui continuera de délivrer l’énergie pour tous. Nous sommes reclus dans la cellule de notre Environnement proche : il nous faut le gérer. Au plus près. Le froid contracte ! Contractons-nous. Mais contractons-nous en Harmonie. Mon Travail, si je suis élu, consistera à donner à chacun la claire Conscience de ses limites et à l’aider à s’y épanouir, tel le poussin qui peu à peu remplit son œuf de manière à laisser au monde la possibilité d’accueillir son éclosion ultérieure. Plus tard.

Nous Savons, de Marseille à Dunkerque et de Strasbourg à Brest, de Bordeaux à Lyon, de Sedan à Hendaye, nous savons, peu importe comment, peu importe pourquoi, nous savons que Nous avons raison et que Nous sauverons le monde… »


Ravot range sa brosse à dents, crache dans le lavabo et se rince la bouche.

  « - Mon cher Bricolat, je pense que nos auditeurs auront compris avec quelle passion vous avez entrepris cette véritable croisade dans laquelle vous vous engagez. Et la passion, y’a qu’ça d’bon ! Par ailleurs, à votre arrivée dans notre studio, vous m’avez fait part de votre indignation concernant un fait divers dont vous avez eu connaissance…

- Oui, et je vous remercie de me donner l’occasion de l’évoquer : votre confrère «

La Lanterne du Fort », qui s’est particulièrement distingué voici deux ans lors de cette obscure histoire des Écolocroques, fait état d’étranges disparitions qu’il semble implicitement imputer à

la Nouvelle Réna, ce mouvement de convivialité proche, né au sein du système d’échanges Super Troc, devenu « 
C’est tout naturel
 », qui a si heureusement su pallier aux défaillances d’une Grande Distribution centralisée, et de ce fait, paralysée par un peu de neige.
Autant j’ai pu estimer l’action de votre confrère lors de ces évènements, qui n’ont toutefois pas encore été totalement élucidés (ce que je m’engage à faire si j’ai l’honneur d’être élu, et quoi qu’il en coûte à qui il en coûtera, et ce sera cher), autant je réprouve les méthodes d’amalgame dont Eusèbe Malfort a fait preuve dans cet article où il établit des rapprochements entre une louable convivialité de proximité et les Numéros des Écolocroques qu’il a contraints, peut-être un peu hâtivement, au suicide.

- En deux mots, et pour nos auditeurs qui n’auraient pas lu la presse de ce matin, pardonnez-moi de vous interrompre, Bricolat…

- Je vous en prie mon cher Maurice…

- Eusèbe Malfort insinue que certaines saucisses distribuées par cet organisme pourraient contenir de la chair humaine et il intitule son article « les Élus cannibales »…

- Voilà. Ce qui m’indigne dans cet article, c’est le fait qu’il tend à jeter l’opprobre sur un mouvement, encore une fois, destiné à rapprocher les gens, dans cet esprit de solidarité qu’a fait naître l’entreprise Super Troc, au travers de symboles simples, comme celui des Élus, symboles gentiment ritualisés au cours de réunions amicales et conviviales, d’ailleurs rémunérées, si mes informations sont justes et qui donc procèderaient de l’une de ces Solidarité de Proximité que je souhaite solidairement encourager de façon solidaire.
Tous ensemble.
J’y vois une tentative de blocage d’un mouvement qui leur échappe, de la part des relais occultes d’un Etat incapable de gérer les vrais problèmes de la vie quotidienne ! Il est plus facile de mettre à l’index un fabricant de saucisses que de rétablir l’électricité sur l’Hexagone ! C’est pour moi tout simplement honteux. Cela revient à bafouer tous ces braves gens, de plus en plus nombreux, qui se trouvent ainsi, sans vouloir faire de mauvaise plaisanterie, mais avec le sourire d’autodérision modeste qu’ils y mettent si bien eux-mêmes, liés par la saucisse, plus que par le lien conjugal. Ne se définissent-ils pas eux-mêmes, avec ce même humour modeste, délicat et juvénile qui les caractérise, commecomme « les Cénobites[1] Tranquilles, paisiblement plantés dans les faits, s’épanouissant, riant du gras confit, l’emplissant de leurs saucisses moelleuses [2] » ? Et cette persécution se manifeste au travers de ce que l’Etat peut faire de pire : l’acharnement policier. D’ailleurs, il semble que les élus locaux en ont pris conscience et se sont insurgés contre le procédé…

- Et bien mon cher Bricolat Mulot, je vous remercie pour votre visite matinale à notre antenne, et je rappelle à nos auditeurs que vous venez de publier « Au fond des Yeux,

la Nature », aux éditions Plein Air Pur, un ouvrage qui reprend certaines des images les plus extraordinaires que vos téléspectateurs ont pu découvrir au cours de vos émissions de l’hiver dernier. Encore merci.

- Merci de m’avoir invité, je rappelle que le livre sort demain en librairie, encore merci mon cher Maurice… »

 Jingle de l’émission, et tout au fond, un micro ayant été mal coupé, on entend : « Une ptite saucisse, Maurice ? », avant le « cloc » du contact que l’on coupe d’urgence.

 
Ravot soupire, hausse les épaules et descend prendre son petit déjeuner.
 

[1] Religieux qui vivent en communauté. Des moine, quoi…

[2] On retrouve ici l’ambivalence de propos caractéristique de la Nouvelle Réna : cette invocation, proclamée par le Maître de Cérémonie à la fin de la circumambulation axée sur le Putier, et noyée des fumigations rituelles, se traduit de manière subliminale pour les Initiés du second grade par : « Laissez nos bites tranquilles, paisiblement plantées dans les fesses épanouies, en riant du gros con filant,plissant de leurs saucisses moelleuses ». Où fesses et cons sont ceux des Initié(e)s du premier grade…Ce qui nous permet de deviner que Bricolat Mulot est pour le moins un Initié du Second Grade…

POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

P3C1E31 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 31)

 
N°176 / POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

 
C’est l’histoire où l’inspecteur Lepif et le commissaire Ravot tentent de comprendre les résultats des investigations qui ont été faites sur les cadavres d’Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et de Félicien Belcoucou.


  Lundi 13 juin
11 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot n’est pas resté pour « assister » à la naissance. Un peu gêné par cette proximité amicale-amoureuse extrême, il a rejoint son commissariat où le travail s’accumule, et il reprend les journaux dispersés sur son bureau dans le désordre où il les a laissés hier.

 
D’abord, la Lanterne.

Victor a donné des indications à Mouchoir qui a rédigé le parfait petit article de convenance, publié samedi :


  Saint Tignous sur Nivette en deuil

  Nous apprenons la mort de deux des personnalités les plus importantes de notre cité : les corps de Monsieur Félicien Belcoucou, notre maire, et de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale, ont été retrouvés hier près de l’hôtel Marengro. Les circonstances dans lesquelles ces deux élus ont été assassinés, car il s’agit d’assassinats, n’ont pas encore été révélées par le Commissaire Ravot, qui dirige sur place l’enquête, sous l’autorité du juge Foutral, de Pau, à qui l’instruction a été confiée. Mais cette tragédie semble présenter des points communs avec celle que nous avons connue mercredi dernier, lorsque Madame de la Vorme Séchée, directrice de l’usine « Lartigo » a été tuée d’une flèche tirée par un mystérieux archer, pendant une manifestation de membres de

la Nouvelle Réna dont les élus soutenaient l’action. 

  Suit une série de photos dont certaines, classiques, d’Hilarion-Jovial et du maire serrant des mains, et d’autres, plus récentes, extraites du film enregistré par Mouchoir au cours de la manifestation, en particulier, une photo montrant la Vorme juste avant qu’elle ne reçoive la « flèche fatale », la pudeur médiatique interdisant de la montrer épinglée comme un vulgaire caporal, et une autre montrant Hilarion-Jovial et le maire frappant à coups de manches à balai les cinq malheureux policiers isolés au milieu de la foule en furie (P3C1E3). Une autre photo montre le maire en train d’inaugurer la boutique toute neuve des Écolocroques, aux côtés d’une Finette radieuse. Finette… L’Élue !

  Suit un appel à témoins, agrémenté du signalement des Amazones (grandes, blondes aux yeux bleus, parfois vêtues d’une courte tunique leur laissant les bras nus), et des photos anthropométriques de Suceprout et Humevesne, qui sont signalés comme « disparus, évadés de l’hôpital où ils étaient détenus pour des faits qui pourraient être reliés à ce drame qui frappe tragiquement notre cité ».
Suit enfin un rappel des carrières privées et publiques des deux victimes, et des « condoléances aux familles éplorées, durement éprouvées par la perte cruelle de deux hommes d’exception, dont l’un au moins était père de famille et l’autre pourrait ou aurait pu l’être s’il ne s’était pas sacrifié au Bien Public avec une abnégation devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner. Etc… »

  Les autres journaux brodent là-dessus sans rien ajouter qu’une sauce plus ou moins faisandée.
 
Et Ravot récapitule sur un morceau de papier, pour sortir de la morosité où il se sent couler, comme souvent lorsqu’il reste impuissant devant des évènements qui se précipitent :

  1.    Six meurtres avérés en cinq semaines et les cinq derniers au cours des trois derniers jours, à savoir :
1.1.                   Luis, dans la nuit du 2 au 3 mai. Ecorché vif. Hybris.
1.2.                   Ted et Jo, enlevés le 7 juin et retrouvés carbonisés après avoir été poignardés au cœur. Coupables probables : Suceprout et Humevesne qui les ont enlevés chez Mado.
1.3.                   Edmonde de la Vorme Séchée tuée le 8 juin. Flèche. Hybris.
1.4.                   Découverte des corps d’Hilarion-Jovial (flèches, Hybris) et du maire (« énuqué » à la batte de base-ball et couvert de la peau de Luis !) le vendredi 10.

2.    Trois « enlèvements » ou disparitions :
2.1.                   Pélot, disparu depuis vendredi et qui n’est pas réapparu.
2.2.                   Humevesne et Suceprout, disparus de leur hôpital et plus que soupçonnés des meurtres de Ted et Jo.

  Si j’ajoute à « ces méfaits officiels », les assassinats « officieux » du gardien goum de Marinoval, sans parler des meurtres plus lointains de Daouj, le guide goum d’Arthur en Patagonie, de l’écorché de Guamblin, de la gardienne goum tuée à Agotchilho, de Tomie, l’Amazone capturée et tuée à son tour par Birke, sa « consoeur », elle-même coupée en deux par le Crabe !

C’est une hécatombe, en un peu plus d’un mois, et cela semble s’accélérer.

Sans compter les six flèches sanglantes de Guamblin, nous en sommes à 3 assassinats Hybris officiels et à 5 non déclarés puisque liés aux Goums d’une manière ou d’une autre. Se détachent du lot les assassinats de Ted et Jo et celui, étrange, du maire. 

 
Et puis les disparitions. A commencer par celle d’Arthur (toujours officiellement disparu), et puis celle de Gertrude Pilon, sans doute transformée en saucisses, mais sans preuve vraiment décisive (et qu’il faudrait alors comptabiliser dans les meurtres), et les disparitions d’Arnaud Boufigue et de Daniel Forpris, même si le problème est différent, et qu’il s’agit plutôt de cavales !
 
On est toujours sans nouvelles de Pélot. Le fait que ce soit une « grande blonde » qui soit venue le chercher ne laisse pas d’être inquiétant.

   Enfin, les « enlèvements » de Humevesne et Suceprout ressemblent plutôt à des évasions « assistées » très bien organisées, samedi, à l’hôpital.
 
A propos de Humevesne et Suceprout, il faut que je vérifie s’ils étaient bien présents à la manifestation, ce qui éclairerait leurs interventions sous un autre jour. Ils ne seraient plus les joyeux imbéciles, les Laurel et Hardy du crime, les porte-flingues de Messieurs les Hommes, sbires de macs cogneurs de putes dont ils ont la courte et peu reluisante réputation, mais… Mais quoi ???

 
Et Ravot trébuche dans une forêt de points d’interrogation où chaque pas en avant ajoute à l’ombre une ombre plus épaisse…

 
Et merde…

 
- Ça ne va pas, patron ?
 
Ravot relève le front qu’il avait, en un hugolien accablement, placé entre ses deux mains levées. 

 
Lepif le regarde, souriant, tout content, léger et frétillant.

 
- Ah vous voilà, vous. C’est à cette heure-ci que vous arrivez ?
- Là vous êtes injuste, patron. Je suis allé collationner les produits des investigations savantes des experts de tout poil qui ont grouillé comme des mouches sur les cadavres des édiles depuis vendredi soir.
- Et surtout d’une experte à poil roux, je présume…
Lepif prend l’air rêveur :
- J’ai même pu l’assister dans ses oeuvres, c’est vrai qu’elle est experte… D’ailleurs, elle va venir.
Il se reprend :
- Mais pas seulement celle-la… Tenez, je vais vous dire. Ce sera plus rapide que les rapports officiels, et on a besoin d’aller vite, et puis, tout ne figurera pas dans les rapports…
- Ah bon ? Et en quel honneur ?
- Mais… Parce que les Goums n’existent pas, si j’ai bien compris…

Du coup, Ravot semble s’éveiller :
- Allez-y, mon petit. Je vous écoute.

 
- D’abord, les autopsies. J’y étais, avec Amélie, qui prélevait les échantillons nécessaires avec beaucoup de soin et de délicatesse. Elles ont été réalisées dans la nuit de vendredi à samedi par le docteur Marnier, de Saint Tignous, et Milou Panosier, spécialiste de l’équipe de Catachrèse. Les analyses complémentaires ont été effectuées en ma présence (soupir) par Amélie (soupir) de samedi à dimanche dans son laboratoire d’où « on n’a pas pu s’décoller, tant il y avait d’travailleuuu »…
 
Ravot lève les yeux au ciel devant le rose qui monte aux joues de l’inspecteur à cette évocation pédiculo-arachnoïdale[1]

 
Lepif enchaîne, après avoir, lui, fermé les yeux quelques secondes sur un souvenir attendri de paillasses, de becs Bunsen et de chromatographies en phase gazeuse aux rousses courbes échevelées sur l’écran noir de sa nuit blanche.

 
Et puis il se reprend et il enchaîne :
- Je vous fais grâce des détails techniques (Ravot ricane), chromatographie en phase gazeuse et tout ça (Ravot ricane derechef)… Pour ce qui est du contenu de l’estomac, on n’a trouvé de saucisses récentes que chez Hilarion-Jovial (Lepif aime bien appeler le Conseiller en matière d’économie électorale par son prénom depuis qu’il s’est fait snober par celui-ci). Félicien (c’est le maire, que tout le monde appelle le maire, mais comme il a appelé l’autre Hilarion-Jovial, par souci d’égalité républicaine, il ne peut pas faire moins que de l’appeler Félicien), Félicien en avait absorbé, mais au moins deux heures plus tôt. Je ne sais pas encore comment interpréter ce fait. D’ailleurs, je n’interprète point encore, je constate.
- Très bien, Lepif, très bien.
- C’est ce que vous m’avez toujours enseigné, patron, rend-homagise Lepif.
- Vous êtes très bien, poursuivez…
- Second point…
- Ce sera donc le dernier ?
- Non, j’en prévois un troisième…
- Alors c’est le deuxième point, et non pas le second…
- Deuxième point (m’emmerde) : tous les deux ont eu des relations sexuelles très peu de temps avant leur mort, et des traces de sécrétions féminines ont été retrouvées dans les zones copulatoires des deux. Leur analyse a prouvé que ces traces provenaient de la même partenaire. Par ailleurs, les deux charcutiers à l’œuvre…
- Charcuterie fine, Lepif, charcuterie fine, fait remarquer Ravot un peu gêné par la désinvolture de son inspecteur qui déborde d’énergie…
- Ben on voit que vous n’étiez pas là, réplique celui-ci…
- J’ai déjà assisté à une autopsie, mon ami…
- Evidemment, évidemment… les deux spécialistes à l’œuvre donc, si vous m’interrompez tout le temps, on n’en sortira jamais…
- Si vous disiez moins de conneries…
- Z’êtes dur, mauvaise humeur du lundi matin ?
- Poursuivez, mon vieux, vous m’emmerdez avec vos incises à la con…
- On n’est pas plus aimable, vous devriez…
- Je devrais ?
- Rien, rien… (grommellement où il est question de « poireau » et de « dégorgement d’urgence »)… à l’œuvre (soupir), ont prouvé que si l’un avait éjaculé, l’autre était « resté au bord » comme à dit le docteur Marnier, « s’était fait couper les effets », comme a dit Milou Panosier, qui a ajouté « qu’il avait les couilles plus pleines qu’un jeune marié puceau qui a piqué le Viagra de son grand-père », et qu’à son âge, c’était assez surprenant. Il aurait, d’après lui, pu être assassiné en plein coït, juste au moment où il allait se satisfaire.
Autre remarque surprenante : les traces de sécrétion féminine relevées sur Hilarion-Jovial l’ont été plutôt dans les poils pubiens que sur la verge, où l’on n’a relevé que des traces de sperme. D’après les toubibs, ce serait la preuve qu’Hilarion-Jovial portait un préservatif.
Troisième point : surprise finale, le maire aurait été sodomisé. Chose très surprenante, son anus semble avoir été lubrifié par une application de vaseline, mais n’est que très peu dilaté, comme s’il avait été pénétré par un objet de petite taille. Toutefois, du sperme a été retrouvé dans son rectum. Et c’est celui d’Hilarion-Jovial.
- Pffff… fait Ravot.
- Oui, fait Lepif.

Il y a un temps de silence, où l’on essaie conjointement, dans une méditation commune, de mettre A avec B et d’analyser le résultat obtenu.

 
- La scène de crime aussi a parlé, reprend Lepif lorsqu’il pense que les informations ont bien fait leur nid dans l’arbre vigoureux des pensées de son chef, lequel hoche légèrement le chef de haut en bas, pour agiter, mais point trop, juste ce qu’il faut pour la mise en place des pensées en question : un pocco agitato ma non troppo…
 
Après un autre temps, Lepif poursuit :
- D’abord, la batte de base-ball est bien l’arme du crime. Chose curieuse, personne, ni dans l’entourage de l’un ni dans l’entourage de l’autre, ne possède d’objet de ce genre, plutôt étranger à la culture sportive du lieu. D’ailleurs, aucun des deux n’était sportif. Cependant, ce sont bien les empreintes d’Hilarion-Jovial qui figurent sur la batte, d’origine inconnue, et les traces de sang et de cheveux appartiennent formellement au maire.
Ensuite, les « éclaboussures », débris d’os, de cheveux, de sang et de cervelle mêlés qui se trouvent devant le cadavre n’ont pas pu être produites in situ. Catachrèse l’a démontré en calculant la force de l’impact qui a été nécessaire pour arracher l’arrière du crâne de la victime : si les débris avaient giclé sur place, on les aurait retrouvés un bon mètre devant le corps, c’est-à-dire sur les pans du dessus-de-lit, et non pas à trente centimètres devant le cadavre, sur la descente de lit en peau de bique, où ils étaient situés. Et il y aurait eu beaucoup plus de sang par terre que ce qu’il y avait.
Enfin, le cadavre a manifestement été tiré, glissé sur le sol, sans doute extrait d’une housse, d’après les traces que porte l’épaisse moquette, écrasée à côté du corps.
Et on n’a pas trouvé d’empreintes d’Hilarion-Jovial dans la chambre ! Le ménage normal a été fait soigneusement avant-hier, aux dires des employés de l’hôtel, ce qui explique que les seules empreintes relevées soient celles du personnel de service. Rien n’a été dérangé, ni le lit, ni dans la salle de bains. Le cadavre semble avoir poussé là, sur place, par une étrange opération du Saint-Esprit, ses vêtements… Ah oui, j’oubliais : ses vêtements : jetés en désordre, comme par une sorte d’impatience amoureuse… Mais pas de traces féminines sur le sol, pas d’empreintes, pas de sécrétions ailleurs que sur la bite du monsieur : il a baisé un ange féminin et s’est fait enculer par un angelot tombé du plafond que serait devenu Hilarion-Jovial, avant de se faire assommer à mort par ce dernier. D’après les experts et leurs évaluations et mesures, si Hilarion-Jovial avait réellement sodomisé le maire, il aurait laissé des traces nettement plus conséquentes : sans être monté comme un âne, il était cependant normalement constitué. Or, le maire, qui souffrait semble-t-il d’hémorroïdes internes bénignes, n’était pas, d’après eux, coutumier de ces pratiques, susceptibles de provoquer dans son cas de petites hémorragies. Ils pensent que le sperme a été injecté à la seringue, ce qui expliquerait le manque de « traces intrusives conséquentes », comme ils disent. La vaseline devait constituer un camouflage ou être destinée à attirer notre attention.
Hilarion-Jovial : Il a d’abord été paralysé par une flèche logée entre les vertèbres lombaires qui lui a, à proprement parler, coupé les pattes, mais sans atteindre l’aorte placée derrière. Il a ensuite reçu une autre flèche dans la bouche alors qu’il se soulevait sur les mains pour appeler. Il est probable qu’il a reconnu la personne qui lui a tiré cette seconde flèche, de face, puisqu’il n’a pas tenté de s’en cacher en se plaquant au sol. Il n’a pas été tué là où il a été trouvé : manque de recul pour lui tirer dans les reins puisqu’il tournait le dos au bâtiment, placé comme il l’était à la sortie de la petite cour où était garée sa voiture. On a retrouvé une tâche de sang sur le chemin, à l’extérieur. C’est là qu’il est mort, face contre terre, ou plutôt, la tête appuyée sur la hampe de la flèche qui lui sort de la bouche. C’est par là qu’il a saigné un peu. Il a été porté par deux personnes : il est lourd, l’animal, or ni les flèches ni ses vêtements n’ont été déplacés, donc on l’a porté par les bras et les jambes. Il a sans doute été disposé à l’entrée de la cour pour qu’on ne le trouve pas trop vite…

 
Il faut ajouter C et D aux précédents A et B, et cela mouline beaucoup sous les calottes crâniennes des deux limiers qui se regardent en hochant la tête, comme des petits chiens en carton sur la plage arrière d’une voiture familiale qui part en week-end.

 
- Va falloir que je fasse un dessin, conclut Ravot.
 
- Reste une chose, ajoute Lepif conscient d’ajouter une goutte au vase déjà plein de la patience de son chef.
- La peau de Luis, approuve celui-ci, passant outre aux craintes de son subordonné.
- Vous le saviez ? demande Lepif tout près à basculer de l’admiration dans la dévotion.
- J’ai appelé Catachrèse ce matin avant de passer au bureau N°1 d’Agotchilho…
- Vous y êtes déjà passé ?
- Eh oui, Arthur Malfort reprend des forces, je voulais le voir à son réveil… Lui aussi va nous apprendre beaucoup de choses. Mais pour la peau je manque de détails : raconte…
- Eh bien, l’ADN rend son identité indiscutable. La peau a été conservée dans de l’alcool. En boule, manifestement. On n’a pas cherché à la nettoyer ni même à l’écharner. En revanche, elle a dû être remplie, comme un sac, à un certain moment, et elle a certainement reçu des coups, de bâton ou de quelque chose comme ça : elle porte des marques, bien sûr post mortem, qui n’ont pas été trouvées sur le cadavre de Luis et qui ne sont pas non plus présentes sur celui du maire. Elle a été disposée vraiment comme une couverture, sur ses fesses. Face interne contre lui, poils dehors, mais… Les gars de Catachrèse sont très forts, ils ont fait une découverte étonnante : quatre cheveux blonds à l’intérieur de la peau, à la hauteur de la nuque, comme si la peau avait été disposée sur le dos d’un homme aux cheveux blonds. Parce qu’ils ont pu prouver qu’il s’agit bien de cheveux d’homme. Mais après un séjour de cinq semaines dans l’alcool, l’ADN risque de s’être trop dégradé pour être identifiable avec certitude…
- Tout cela est resté secret ? demande Ravot par acquis de conscience…
- Evidemment, patron, évidemment… Personne n’a rien révélé, et le juge ne sera mis au courant que par vous.
- C’est très bien, Lepif… Je ne sais pas où nous allons, mais je sais qu’on progresse…

 
C’est alors qu’Amélie est entrée.
 



[1] « Un jour, un pou dans la rueuue
Rencontra chemin faisant
Chemin faisant,
Une araignée bon enfant
Elle était toute veluuuue »

L’EXPLOSION / P3C2E13

P3C2E13 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 13)

 
N°202 / L’EXPLOSION / P3C2E13

C’est l’histoire où l’île de Guamblin explose. Avec un plan du réseau d’exploitation de clathrates qui alimente la base de Guamblin, et des explications techniques.

  Jeudi 16 juin
8 heures
Île de Guamblin
(13 heures 30 en France)

  (Suite directe de P3C2E11 et de P3C2E12 : liens)

 
C’est alors qu’il y a eu l’explosion…

 
Evidemment, pour l’indicateur, c’était fichu.

  Pour les Amazones aussi…
 
Mais elles ne le savent pas encore.

  Et lui ne le sait plus…

  V
ous, si, parce que je vous le dis. 

  Mais faut quand même que j’explique.
 

Tout au fond de la base se trouvent les salles de détente des gaz issus des deux réseaux de captage, là où le méthane se sépare de l’eau qu’il entraîne dans la décomposition des clathrates[1] d’où il provient. C’est de là que ces eaux de décantation sont pompées vers l’extérieur pour être éliminées.

  Les Goums (entre nous, on dit les Goums ; ce sont les Méchants qui disent les Chochos) se sont repliés dans la « gare » qui a été installée derrière les portes massives qui fermaient jadis la base du Hai I (celui qu’a coulé Ôoumloc en P1C3E24), et ils sont partis, Mnouay en tête, sur un convoi à destination de la base ONU de Puerto Cisnès qu’Arthur a prévenue d’avoir à leur faire de la place. Les responsables de la base connaissent l’existence des Goums, mais pas le « petit personnel » qui a été éloigné. Les « prisonniers », soigneusement encadrés sont du voyage. Et pour ne pas perdre de temps, on a laissé ceux qui voulaient jouer à cache-cache se dissimuler comme ils le veulent. Tant pis pour eux. Si c’est pour un besoin pressant, ils n’avaient qu’à prendre leurs précautions plus tôt. Voilà.

 
C’est pour cela qu’il n’y a personne dans la base où tous les feux ont été éteints. N’y reste en fait que le « correspondant » des Élus qui s’était planqué dans les toilettes… 

  Mais non, il n’avait pas prévenu de l’attaque des Amazones. Pas lui…

Ça s’est trouvé comme ça. Et il est vrai qu’il n’a pas trahi les Amazones ! N’empêche que le type s’est fait égorger vite fait. On ne plaisante pas en Omphalie. Et surtout pas avec les lampistes.
 
En fait, ça marche comme ça :

  De l’île Guamblin à l’île Tenquehuén, au Sud, se dessine un vaste arc de cercle, une baie sous-marine qui creuse le large plateau continental sous lequel sont accumulées les ressources de clathrates qui alimentent en méthane la base des Goums et leur usine de fabrication de soupe. Un bassin symétrique se retrouve au Nord. 

 
Le méthane circule dans deux réseaux de captage séparés, formés de galeries sous-marines interconnectées qui passent sous les gisements de clathrates dans lesquels elles débouchent. Le réseau Nord (environ 300 kilomètres de galeries) n’est utilisé que lorsque la production du réseau Sud (même extension, mais captages plus proches) est interrompue pour des opérations de maintenance ou de vérification. Le débit du gaz est réglé par la dépression qu’implique la demande dans le collecteur principal (de dix mètres de diamètre) lorsqu’il débouche dans la base.

Dans les bases d’Europe, plus anciennes (Agotchilho a près de cent mille ans), ce réglage est déterminé par la dimension des petits conduits qui partent de l’arrivée du collecteur jusqu’à chacun des points d’utilisation. Et le collecteur principal y est, bien sûr, moins important et permet juste le passage d’un mineur à genoux. Mais la base de Guamblin est très récente et lorsqu’elle a été réaménagée et agrandie pour recevoir les sous-marins nucléaires, tout cela a été démesurément développé[2] sous les ordres du Professeur Pouacre, avec le même objectif et le même matériel tunnelier qu’à Thulé. Et c’est ce même matériel qui sera réutilisé pour creuser les mines sous le détroit de Gibraltar…

  Une carte permet de mieux comprendre :



carte Guamblin

Où les lignes rouges représentent les galeries d’exploitation du gisement de clathrates de méthane, les points rouges les puits d’extraction verticaux, et le tracé bleu la ligne de chemin de fer qui relie la base de Guamblin à Puerto Cisnès et à la base de l’ONU.

 

Ici, ce sont des vannes qui règlent l’alimentation des chaudières de la centrale électrique et les divers points d’utilisation du méthane. Les gaz brûlés sont refoulés sous pression sous l’eau à une profondeur suffisante pour s’y dissoudre en grande partie et pour que le bouillonnement que produit ceux qui remontent en surface passe inaperçu.

  A cinquante kilomètres au large, juste en face de l’ouverture de la baie Sud, se trouvent l’Omphalie et l’îlot volcanique sur lequel elle s’appuie.
 
C’est au sortir de la salle de détente du réseau Sud qu’a eu lieu l’explosion programmée de pains de plastic collés autour de la vanne principale…

  Dans un premier temps, la plaque d’acier sur laquelle la vanne est montée a volé d’un seul morceau, arrachée de son logement. C’est une grosse plaque de blindage en acier au manganèse, un acier très dur, de celui dont on fait les tourelles des fortifications et les rails de chemin de fer. Deux mètres de diamètre. C’est une forte explosion.
 
Le résultat, c’est que la salle de détente du méthane (dont la pression n’est qu’à peine inférieure à celle de son gisement, soit deux cents mètres d’eau (20 bars) plus cent mètres de sédiments (22 bars) et autant de clathrates (disons 10 bars), tout cela en moyenne, ce qui fait au total une grosse cinquantaine de bars) s’est trouvée d’un seul coup d’un seul ramenée à la pression atmosphérique, et que le gaz en quantité et en pression énormes a jailli, d’un seul coup d’un seul, boum, dans la base. 

  À la louche, pour un trou de deux mètres de diamètre, donc de 31 400 cm² en ne comptant que 50 bars, ça fait un coup de bélier de 1 600 tonnes, augmenté de la brutale expansion du gaz ramené à la pression atmosphérique, que je suis infoutu de calculer. J’offre une prime d’un Carambar à qui donnera la bonne réponse…

 
Et pschitt ! 

  Comme un bouchon de champagne, tout le sommet de l’île s’est retrouvé projeté dans l’atmosphère avec une partie des installations. 

  Faut quand même reconnaître que la Mémoire Goum a du bon : depuis qu’un accident du même genre a fait sauter tout un secteur de la côte de Finlande, à Storegga, 8000 ans avant notre ère, ils se méfient. Et donc, la vanne principale est placée juste dans le prolongement du « toit » qui est prévu pour jouer le rôle de soupape. Les installations « sensibles », comme leur salle de Mémoire, leurs locaux d’hébergement ou l’usine, c’est-à-dire l’ex-base sous-marine, sont à l’abri du coup du champagne. En revanche, ils n’ont pas hésité à placer la salle de communication en plein courant d’air… ou plutôt, de méthane ! Faut reconnaître que la communication n’est pas le fort d’une civilisation qui se dissimule depuis tellement de millénaires… 

  C’est pour ça que les Amazones et leur agonisant acolyte se sont trouvés expédiés dans la nature lorsque, vroum, tout a pété… 

  Même pas eu mal. Pas eu le temps : pulvérisées les minettes !
 
Sauf une, la chef justement, celle qui venait d’égorger le correspondant. C’est d’ailleurs lui qui l’a protégée du souffle : il était gros et mou et il a absorbé l’impact. La voilà expédiée en l’air comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau dans un stand de tir à la carabine ! Et roulez jeunesse !  

  L’Amazone volante s’agite dans l’espace, dénudée par le souffle qui la porte et la soutient.

 
- Tiens, une Amazone ! remarque le condor qui passe, l’œil indifférent… 

  Car si le concerto en sol mineur, le condor en sol andin[3], comme dit la Sagesse des Nations.

  Il est vrai que les condors ne sont pas très malins. Ils ne s’étonnent pas facilement : vous trouveriez ça normal, vous, en regagnant votre aire, de voir danser une Amazone à poil sur un jet d’eau et de méthane, à quatre cents mètres d’altitude ? Et le pire c’est que le geyser est de plus en plus fort, rendu opaque par l’eau pulvérisée que le gaz entraîne dans son rugissant jaillissement, avec des pierres et tout ! C’est que le mur de contention dans lequel est installée la vanne a été emporté et que la galerie de dix mètres de diamètre crache plein pot ! Un sacré gazoduc…

  Le gisement se vide depuis les multiples points de captages percés du fond de l’océan jusqu’au cœur de la couche des clathrates qui se déstructurent en bouillonnant et se ruent dans les larges conduits, fondus en eau et en gaz mêlés, précipités vers l’extérieur par la pression de l’eau et des sédiments de la plate-forme continentale qui les contient et les écrase du poids des résidus de l’érosion millénaire de toute la Cordillère des Andes, chassés dans les tuyaux soigneusement ouverts dans la roche par l’art tunnelier des Goums que le puissant matériel des Numéros avait mis en oeuvre… 

  Le gisement se VIDE !

  Et l’Amazone furieuse danse là-dessus, en engueulant le condor qui passe et qui, entre nous, n’en a strictement rien à faire…

 
C’est un ahurissant volcan d’eau et de gaz qui monte très haut dans le soleil de l’aube qui perce au-dessus de l’horizon andin, un volcan froid, si froid que l’eau s’y transforme en glace pour retomber en geyser de neige sur toute la région, un volcan qui monte d’un seul élan, de plus en plus volumineux, de plus en plus violent, incontrôlable, de plus en plus haut, et le condor perd de vue l’Amazone qui monte toujours, poussée par la vidange de 1300 kilomètres carrés de gisement, par les dizaines de milliers de kilomètres cubes de gaz et d’eau gelée issus de la détente de quelques cent trente kilomètres cubes de clathrates sous haute pression qui partent vers le ciel dans le grondement volcanique de leur détente brutale, c’est un nuage rougi par le soleil levant qui s’étale en une vaste flaque de sang céleste…

  Et le condor ricane, le mépris au bec, lorsqu’en passant la fille lui montre le poing, puis les fesses, menaces en l’air d’une chatte enragée à l’oiseau qui rentre, lui, à l’aire, tout peinard, au petit matin, après une nuit sur laquelle nous tirerons un voile pudique, car le condor, mais pas toujours.

  C’est ainsi qu’échoua la conquête de l’île Guamblin par les Amazones.


[1] Je rappelle, pour ceux qui ne suivent pas, que les clathrates de méthane (il s’agit toujours ici de clathrates de méthane) sont un assemblage chimique solide d’eau et de méthane qui se forme dans certaines conditions de température et de pression. Un peu de sérieux au fond de la classe, SVP ! Interro à la fin du chapitre.

[2] Voir « Le creusement des galeries », la note des Numéros, qui sera bientôt reproduite. C’est le souvenir de cette note qui a donné à Arthur l’idée de cette opération.

[3] Il est à noter qu’il existe des sols mineurs dans les Andes, mais cette convergence brusquée s’y est révélée historiquement dramatique, comme au Potosi par exemple… Il ne fait pas bon éveiller le con qui dort.

COBAYES / P3C2E26

P3C2E26 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 26)
 
N°215 / COBAYES / P3C2E26
 
C’est l’histoire où Béatrace explique aux Amazones pourquoi on ne peut pas les donner à bouffer aux crabes.
 
Jeudi 16 juin
19 heures et des pétotes
La Marée au Petit Port
 
C’est la suite de P3C2E23, de P3C2E24, et de P3C2E25 (liens).
 
- Bon, interrompt Arthur. Ne perdons pas de temps. Nous allons vous mettre au frais pour quelque temps, et puis je pense que nous attendrons d’en savoir un peu plus sur cette fameuse offensive que vos petits camarades préparent. En attendant, vous nous serez très utiles pour essayer nos contrepoisons… 

 
- Nous ne sommes pas des cobayes ! proteste Esche.

  - Ben si, confirme Béa ravie. Vous ne voudriez quand même pas qu’on vous nourrisse à rien faire ? On ne peut même pas vous jeter aux crabes ! On ne leur donne pas n’importe quoi aux crabes vous savez… Pauv’ bêtes ! Après, on en fait de la soupe. Il y a plein de braves gens qui la mangent, la soupe ! Des pauvres, surtout, vu que c’est pour l’aide alimentaire à ceux que le changement de climat que vos copains ont provoqué a réduits à la famine. Faut penser à ça. Vous imaginez une soupe aux crabes goinfrés d’ordure ? D’accord, ce sont des charognards, mais quand même ! Alors vous allez nous aider à venir à bout de vos amis. Je vous avoue que pour ce qui me concerne, votre tronche ne me revient pas vraiment, aussi mignonnes que vous puissiez sembler. N’y voyez rien de personnel, comme on dit, non, juste que je suis sensible aux odeurs de pourriture et que vous fouettez, mes chéries, plus fort que les quelques milliers de cadavres de braves gens sur lesquels vous et vos semblables êtes assis et qui vous collent aux fesses… Alors, je préfèrerais vous savoir loin d’ici en train de vous expliquer avec vos petits copains… Après tout, vous avez raté votre mission ! Il y a des chances pour qu’ils n’apprécient pas vraiment. Qu’ils vous transforment en gibier, va savoir… C’est amusant, la chasse, non ? Mais ils doivent encore croire pendant quelques jours que tout va bien pour eux… Alors, au trou, les belles !

- Attends, l’interrompt Amélie qui arrive en courant, trousse à la main. J’ai un petit essai à faire. Une nouveauté… Au pire, ça les fera dormir, au mieux, ça leur rendra conscience…

- J’en doute, dit Amaïa. Je ne vois qu’Ôoumloc pour les déconditionner…
 
Amélie, rousse piquante, pique de sa seringue toute prête les deux blondes qui font « Aïe » et s’effondrent dans leurs liens. 

  - Jeanne et Eusèbe sont de retour avec le moine, annonce Nouye.
 


RETROUVAILLES / P3C2E34

 P3C2E34 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 34)

  N°223 / RETROUVAILLES / P3C2E34

 
C’est l’histoire où la fin de 40 000 ans de chasteté forcée se concrétise de manière forcenée.

  Jeudi 16 juin
19 heures
Agotchilho
Bureau N°1

  C’est la suite de P3C2E33 (lien).
 

C’est alors que Nouye se lève et annonce :
- Il se passe quelque chose : les dix palettes parties de Dakhla sont stoppées au milieu de l’Atlantique.

  Le moine n’avait pas dû la remarquer, fasciné qu’il était par Amaïa.
 
Choc : lorsqu’il la voit, il ouvre encore plus grand la bouche, en boxeur suffoqué qui s’est pris un direct au plexus. 

  Les yeux globuleux (un peu comme le loup de Tex Avery quand il voit sa chanteuse. Mais il sait tenir sa langue, quand même). 

 
Avec un soupir rauque.

  Elle aussi, jusque-là concentrée sur sa tâche, indifférente au monde, à son habitude, se redresse, comme piquée au cul. 

 
Avec un soupir rauque.

  Ce que voyant, Amaïa déclare, en toute solennité :
- Allons en un lieu plus digne.
 
Surpris, Arthur et les autres se questionnent l’un l’autre :
- Mais ils se connaissaient ? Quelle est donc cette histoire ?

  Et d’emboîter les pas de la Mère que suivent le moine, et Nouye, entrelacés des yeux…

  … sauf Rébéquée qui se doit de rester au poste de veille et qui râle de ne pas savoir la suite des évènements. 

  Mais la guerre est la guerre et il lui faut veiller.
 

Surtout que ces palettes…

  … et Amélie, qui a du boulot, avec les Amazones à garder (ce sera le boulot des Boules, mais faut tout leur dire), et l’ADN du moine qui doit pouvoir raconter des choses…

 
Amaïa sans ralentir sa marche, parle brièvement à l’oreille d’un Boule qui se précipite en avant, dans son galop ballotté, et lorsqu’ils arrivent au temple, trois vieilles sont déjà là, leur pendentif d’ardoise au cou, qui discutent entre elles dans leur langue embrouillée, tout excitées.

  Les torches brûlent à petit feu, comme quand il n’y a personne, et par un geste efficace, les Boules revenus, les relancent et les font gronder soudain, dans un aveuglant éclat.

 
Les vieilles entourent le moine, le regardent sous le nez tandis qu’il fixe Nouye d’un œil peu catholique, et même pas orthodoxe du tout. 

  Il en est fasciné, le noble Frère Jean. 

 
Fasciné. 

  Il ne sent même pas que la vieille baveuse qui est là, devant lui, dénoue la cordelière qui lui sert de ceinture.
 
Il grogne parce qu’en passant sa robe par-dessus sa tonsure, elle occulte (la balayette) un temps la vue de Nouye qui grogne au même instant de se trouver privée de ses regards de feu. 

  Il ne se rend pas compte qu’elles le foutent à poil. 

 
C’est le cas de le dire, parce que poilu, il l’est plus que l’on ne peut l’être, d’un poil brun et très long, soigneusement rasé. Du cou jusques au front et des poignets aux mains, tout ce qui est montré est proprement rasé. Le moine se doit d’être glabre. C’est ainsi. Le poil, d’essence maligne, est honni par les Ordres, sur les ordres du Ciel. C’est ainsi. Alors, faut raser.

  La vieille devant lui se recule et déclame une longue tirade qu’Amaïa leur traduit :
- « Voici sortir un Goum, tout velu comme un ours, de qui sa mère a dit lorsqu’il est né ainsi : « Il est né à tout le poil, il fera choses merveilleuses, et, s’il vit, il aura de l’eage ».[1] »
- Ce serait donc un Goum ? demande Arthur surpris (mais qui commence à comprendre l’intérêt scientifique qu’il a éveillé chez la petite Amélie : futée, la fille)…
- Un Goum de clan de l’Ours, ce clan que nous croyions disparu, et comme tel, il sait éveiller les désirs de nos femmes quand elles sont « disposées »…

 
Amaïa a pris place sur son trône de pierre, les vieilles ont reculé, Nouye a pris la main du moine pour franchir le jubé. Ils longent la mare d’eau noire et elle le conduit, fasciné, aveugle à tout sauf à sa partenaire. 

  Ils tombent hors de vue derrière les trônes dont les dossiers épais servent de paravent, épargnant nos pudeurs déjà bien mises à mal par la proue de drakkar dévoilée sous la robe, qui se révèle être une longue bite, raide et grosse, couverte d’un poil épais et court, tourné dans le sens de la marche et qui donc, gratte au retrait, ce qui est fort appréciable en ce qu’elle produit un très fort chatouillis, comme l’explique la petite Cloclo qui s’exclame, béate, enthousiaste, généreuse :
- Il est pas beau, mon moine ? J’en avais jamais vues, des comme ça. Jamais.

 
Mais si le dossier du trône de pierre épargne à nos chastes yeux le spectacle du choc ardu des cultures anciennes qui se joignent ainsi très au-delà des âges et par-delà le temps, et fusionnent, voraces, nous ne pouvons éviter que les corps concernés s’écroulent sur la dalle sonore où les Boules, d’ordinaire, frappent de leur bâton le rythme cérémoniel des réunions des Goums. 

  Et qu’ainsi l’on entende y cogner des rotules, des épaules, des coudes et des fesses, et sonner, comme sur un tambour accordé à leur son, des essoufflements rauques ou des cris martelés. 

 
Car ça y va très fort là-derrière ! Pensez, quarante mille ans d’attente avant les retrouvailles ! De chastetés forcées de s’écarter les cuisses, parce qu’y faut bien c’qu’y faut, mais qu’on n’a guère envie. De frustrations niées, ignorées, oubliées… Pendant quarante mille ans… Vous qui tirez la langue après huit jours sans elle ou bien huit jours sans lui…

  C’est ce qu’explique, calme, Amaïa, qui dialogue ainsi sur ce fond besognant, déclarant que, bien sûr, elle aurait dû monter la première à l’assaut, mais que, déjà enceinte, elle ne pouvait plus requérir cet honneur.
  C’est donc à sa plus proche, dans l’art d’être la Mère, à Nouye, d’être prise par l’Ours, ainsi qu’au temps jadis, lorsque les Glaces recouvraient le pays. 

 
Et s’échangeaient alors la Puissance du foutre des grands Ours très poilus, maintenant dispersés, pensait-on disparus, et la Force cachée, mais glabre et prolifique, de la Mémoire obscure que recèlent les Crabes. 

  Cette Fusion, si elle s’avère féconde, signera le renouveau possible de leur espèce, qui pourra renaître au monde. 

  Si les Goumyôs leur en laissent la faculté…

 
Un grand cri fusionnel signe un commun orgasme, avec des cognements plus forts que des bâtons de Boules : si la nuque de Nouye résiste aux chocs des spasmes sur la pierre sonore, elle aura des triplés ! 

  Au moins.

  C’est la vieille qui l’a dit.


[1] « Il est né poilu, il fera des merveilles, et s’il vit, il vivra vieux » Pantagruel (Deuxième livre, Chapitre 2). La vieille cite Rabelais dans le texte. Normal : Rabelais savait Tout, et réciproquement.

LE MÉTRO / P2C2E16