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ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

P3C1E19 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 19)

  N°164 / ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

 
C’est l’histoire où Ôoumloc, le Crabe géant, tue l’Amazone qui se trouve soumise à son jugement et emporte Arthur dans ses abîmes.
 
Vendredi 10 juin
15 heures 30
Agotchilho

  Amaïa a repris la longue pierre sombre et polie sur son siège et revient vers le Crabe.

 
Tous ses gestes sont lents, fluides, prudents, discrets… 

  Agenouillée près de la pince droite, elle en frotte l’intérieur, comme pour repasser le fil clair d’une faux, tout en parlant d’une voix sourde, et le silence est tel que l’on entend bruisser les mandibules que le monstre maintient au ras de l’eau…
 

Elle frotte à petits coups, du dehors au-dedans, un grincement audible qui rythme ses paroles…

  - Amaïa lui raconte, explique Nouye à l’oreille de Rébéquée, lui parle d’une femme, « celle qui a tué qui Tu as épargné » ((P2C3E8) et (P2C3E9)), « qui se cache dans la mer » et « qui sort pour tuer ceux qui savent Ton nom », lui dit qu’elle va lui amener pour qu’Il la juge, mais qu’en même temps…

 
Amaïa change de pince et continue à dialoguer avec le bruissement des mandibules :
- … en même temps, elle va lui montrer un homme, un Goumyôs, « qui L’a déjà servi en luttant contre ceux qui ont brisé la force du Courant de la mer où Il nageait naguère (P1C3E23) et (P1C3E27) ». Celui-là, ce Goumyôs, « cherche à le rétablir, ce Courant de la mer », mais « ses ennemis ont brisé sa mémoire, détournant le savoir qu’ils ont volé aux Goums, comme ils avaient rompu le courant bénéfique qui réchauffait le monde ». Elle va le faire venir, et elle demande l’aide « d’Ôoumloc qui sait soigner le Temps ».
  Elle garde à la main la longue pierre polie, s’approche, lentement, de la face bruissante, tend la main vers les yeux immobiles…
 
Le silence est total, les mandibules du Crabe ont cessé leur éternel frisson…

  Amaïa, de sa pierre, frotte très doucement l’œil dressé sur sa tige, qui semble la fixer, l’essuie de la main, en caresse des doigts la surface luisante, et lentement, très lentement, recule, recule vers son trône, où elle se rassied tout en croisant les bras.

 
Le bruit des mandibules a repris, un souffle continu qui sortirait du Crabe en sifflements tranchants…

  Amaïa fait un signe.
 

Deux Boules, encadrant Arthur, s’avancent, ronds et lourds. 

  Épuisé, il vacille entre eux, les bras en croix sur leurs épaules, le regard dans le vide, perdu au fond d’un songe lointain…

 
Ils le mènent tout droit entre les pinces larges, face à la face dure, juste devant les yeux qui bougent sur leur tige. 

  Ils s’écartent, et partent à reculons, lentement, prudemment, loin de la menace des pinces, laissant Arthur balancer, les jambes fléchissantes, vaciller, se reprendre…
 
Béatrace regarde, les yeux écarquillés, les mains moites plaquées sur la pierre du siège, tendue…

  Amaïa la retient, une main sur la sienne, sans un mot…

 
Tijules, dérangé, grogne un peu et revient se lover au creux de ses genoux, dérangé dans son somme par le frisson d’angoisse qu’il a senti passer sous la peau de sa mère.

  Béatrace se fige…
 

Arthur reste debout. Il tourne lentement sur lui-même, tourne le dos au Crabe, fait face à Amaïa, et ses lèvres bafouillent des mots incohérents…

  De derrière le trône arrive alors, grotesque sous la perruque blonde et la tunique blanche qu’elle a prises à Hélène, une gardienne goum que suit docilement l’Amazone, perdue dans son rêve. 

 
Et puis la gardienne silencieuse se place en retrait, près du trône…

  Ravie, heureuse, l’Amazone s’incline dans la direction de celle qui l’a conduite et reste là, entre Arthur et Amaïa.
 
Puis elle scande, d’une voix légère[1] :

  - Je te chante,

L’Élue à la flèche d’argent, tumultueuse, vierge vénérable, farouche, qui transperce les hommes, qui se réjouit de ses flèches,

Toi, la sœur de l’Élu,

L’Élu à la harpe d’or pur, qui, par les montagnes boisées et les sommets battus des vents, se charme par la chasse, et tend son arc en or, lançant des traits mortels.

Les cimes des hautes montagnes tremblent et la forêt sombre résonne de la clameur des bêtes fauves, et la terre frémit, et la mer poissonneuse qu’Il parcourt : Il domine jusque dans ses abîmes, ses flux sombres qu’Il mate,

Tandis que toi, Ô l’Élue au cœur ferme, allant de tous côtés,

Détruis les Inférieurs.

 
Les flûtes funéraires, tous bas, très doucement, dans l’ombre de la salle…

  Derrière elle Arthur grogne, les yeux fermés, tend les mains :
- Tous, distingue-t-on dans son grommellement, tous… Les Goums et les Malfort, les hommes et les femmes, tous, tous… Il faut les tuer tous…
 

L’Amazone reprend, extatique :

- Tu l’as dit, Tu l’as fait, Élue au cœur de pierre, aux seins de diamant, aux hanches d’améthyste, au ventre d’émeraude et aux jambes d’ivoire,

Toi, au sexe de rubis, Toi, « la vierge qui se réjouit de ses flèches[2] 
»…

  Elle salue profondément et déclame :

On nourrira le Ventre à partir des deux Voies 

Celle des Vaches froides, montera vers le ciel et puis redescendra pour bientôt disparaître,

Celle des Inférieurs viendra de l’horizon et bientôt sera seule.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les carcasses gelées, vidées de leurs viscères, monteront vers le ciel, sous son ample Putier, et s’y réchaufferont, pénétrées par les ondes qui mollissent les chairs pétrifiées par le gel, 

Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs. 

Elles seront réduites en dés d’os et de chair.

Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.

Le reste sera pulpe, bouillie rouge et très froide.

 
C’est la Voie d’aujourd’hui.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les âmes inférieures seront bien nettoyées, lavées par le dehors et purgées du dedans de toutes leurs souillures et de toute amertume.

Le temps d’une journée, comme sacs qu’on retourne, sans angoisse ni peur.

Puis elles dormiront.
 
Les flûtes jouent plus fort…
 

Une vapeur très chaude arrachera leur poil, source d’impureté, Grand Putois Putassier, Purulent, pellagreux,


Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs.


Elles seront réduites en dés d’os et de chair.


Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.


Le reste sera pulpe, bouillie rouge encore chaude.
 

C’est

la Voie de demain.
 

Les flûtes tonitruent, luttent pour étouffer la voix de l’Amazone…
 

Les pulpes obtenues, mêlées et gonflées d’air, mousse tiède des êtres qui les ont générées, parcourront tout l’espace du Tube de Chaleur qui en fera

la Chair des Divines Saucisses.
 

Le boyau dans lequel ont fusionné leurs os sera leur Peau Sacrée.
Et c’est là le Mystère.
Il est oint du dedans d’Huile Sainte et Secrète.
Elles s’y mouleront avant d’être rangées dans

la Sainte Pyxide, survie de l’Initié, qui connaîtra alors le Bonheur de l’Époux et celui de l’Épouse.
 

Les flûtes se taisent, et la voix claire de l’Amazone retentit dans le silence…

Ainsi sera le Monde lorsque commencera pour nous la Grande Chasse… 

  Et pendant tout ce temps, Arthur oscille et tangue, envoyant vers les voûtes l’incohérent discours, décousu et aveugle, haletant de sanglots, de tout son désespoir, en se frottant la face de ses mains décharnées…

  Mais sa voix affaiblie ne peut être entendue, masquée par la fureur stridente des flûtes qui ont repris en force, dominées cependant des cris de l’Amazone qui clame son défi.
 
Arthur tombe à genoux, la face dans le sable.

  Amaïa se relève, le regard minéral, lance un cri guttural auquel répond celui des témoins de la salle.
 
Claquement clair des pierres qui ont gratté les dalles, frappées l’une sur l’autre. 

  Une fois.

 
Ôoumloc s’est redressé très haut sur ses huit pattes. Il saisit l’Amazone à hauteur de poitrine avec sa pince gauche, et la prend à la taille avec sa pince droite. La fille pousse un cri.

  Claquement de la pince : coupée en deux tronçons au-dessus du bassin, elle renverse la nuque, tandis qu’en gargouillis son hurlement expire.
 

Les flammes sont d’un coup plus vives dans les torchères.

  Pris dans la pince gauche, le torse est suspendu, serré sous les épaules, les bras emprisonnés. La pince droite ramasse sur le sol le bas du corps tranché, l’écarte, le sépare, étire les liens vagues que dessinent les tripes, dont le sable boit le sang.

 
Puis, le Crabe referme, comme en des bras complices, ses pinces ainsi ornées des deux bouts du cadavre qu’il semble recomposer, en enfermant Arthur au centre de son cercle…

  Amaïa est debout et reste silencieuse, Béatrace regarde avec des yeux immenses d’où coulent en abondance des larmes sans sanglots, les deux mains appuyées sur la tête de Tijules qu’elle protège ainsi, qu’elle protège…
 
- Il faut les tuer tous… bredouille, dans sa faiblesse, Arthur à genoux au creux des pinces ensanglantées qui portent comme trophées les restes de l’Amazone.

  Derrière lui, le Crabe a fléchi à demi ses huit pattes porteuses et rapproche ses pinces jusqu’à presque le toucher.

 
Les mandibules cessent leur bruissement, s’écartent, et de la bouche d’Ôoumloc, ouverte, toute noire au milieu de sa face immobile, sort une bulle épaisse, comme un petit ballon, qui gonfle, et puis une autre, et puis une autre encore.

  Le Crabe fait des bulles, il mousse son mucus, en chapelet brillant qui tombe sur le sol, s’accumule, en un tas, qui monte dans le dos d’Arthur, agenouillé toujours et délirant de haine, un chapelet brillant qui monte, déborde sur sa nuque, lui recouvre la face, emplit l’espace entier qui sépare les pinces d’une masse mousseuse, irisée, chatoyante, silencieuse, maintenant qu’elle a noyé la voix désespérée d’Arthur, pressé entre les pinces et la face du Crabe, pressé dans cette mousse, entre la face dure dont on ne peut plus voir que les deux yeux dressés tout au bout de leurs tiges, et les moitiés exsangues du corps de l’Amazone…
 
Les flûtes ont repris leur hymne funéraire…

  Le Crabe se soulève, très haut sur ses huit pattes, et recule, emportant avec lui les morceaux du cadavre, et Arthur, recouvert de sa mousse ; il recule dans l’eau, il s’enfonce, il part…

 
Il est parti…

  Le silence se fait…
 


[1] D’après l’Hymne homérique 26 à Artémis.

[2] Hymne homérique 07.

BONNES NOUVELLES / P3C2E7

P3C2E7 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 7)

  N°196 / BONNES NOUVELLES / P3C2E7
 
C’est l’histoire où le météorologue donne de bonnes nouvelles, où Arthur raconte une histoire à Tijules, et où tout cela s’avère crevant.
 

Mercredi 15 juin
9 heures
Bureau N°1

  Le météorologue ronfle sur son divan comme cyclone aux Caraïbes.
 
Chaque expiration chuintante soulève des touffes de la barbe qu’il a laissée par-dessus la couverture sous laquelle il s’est endormi[1], épuisé par vingt heures de recherches et de calculs effectués sur le terminal d’ordinateur qu’Arthur à mis à sa disposition dans un coin du Bureau N°1 et par lequel il a piraté ceux de sa station météo.

  Une seule distraction : lorsque Nouye a annoncé, hier soir, vers 20 heures, que le Mélanippé était arrivé à Dakhla, après un voyage direct qui a déjoué toutes leurs prévisions. Ainsi, il « faisait » bien la Côte d’Afrique…

  Avant de s’endormir, vers 3 heures du matin, il a prévenu Arthur…

  (Arthur venait, lui, de s’endormir entre les bras de Béatrace après avoir raconté à Tijules l’histoire de Daouj, le chasseur de guanacos, une histoire pleine de bruit et de fureur, où Daouj le Grand sort vainqueur de combats épiques contre le Démon des Neiges et ses méchantes Amazones : tu sais, elles tirent des rafales de flèches empoisonnées avec leurs arcs mitrailleuses et elles chassent les Goums en compagnie de grands chiens silencieux et de grands oiseaux blancs au bec crochu qui volent dans un silence de ventouse.
- Et il a gagné Daouj ? a demandé Tijules dans un tijules assez clair pour que Papatur le comprenne…
- Non, mon Tijules… Non… Pas encore…

Et puis il a dû raconter une autre histoire à Béatrace, pour lui prouver que longtemps, longtemps, longtemps après que les baisers sont revenus, leurs sourires courent encore sur les nues… Alors, ils ont souri en chœur. En cœur. Chanté aussi.
 

Et ça, c’est crevant.)

  … il (le météorologue, faut suivre) a prévenu Arthur que c’était tout bon, qu’il (Arthur, je ne le répèterai plus) pouvait expédier quelques milliers de tonnes de méthane dans l’atmosphère sans trop risquer de faire péter la planète, et même que ça pouvait arranger la situation climatique en donnant un coup de chaud : le méthane se dégradera assez vite en CO², beaucoup moins actif en matière d’effet de serre. Comme on circule moins en auto qu’avant, la production humaine a diminué et ça compensera. On a même une chance de réamorcer les courants marins, le Gulf Stream, qui sait ?
 
Là-dessus, il s’est endormi.

  Arthur, lui, ne s’est pas rendormi.

Il a d’abord fouillé dans les documents qu’il a ramenés des Chonos quand il y est allé pour la première fois, ces « Notes » que les Numéros s’adressaient et qu’il a saisies… Pour vérifier des trucs… Il en garde une sous la main, parce qu’il en a justement repéré un, de « Truc » ! Et puis il est entré en communication avec Mnouay, la « Mère » de Guamblin.
 

A quatre heures, il lui parle, à côté de Nouye, via le satellite. 

  A cinq heures, le plan est établi.
 
On confirmera lorsque les dispositions définitives seront prises, mais les Goums doivent se préparer… 

  Selon le Plan. Il a ensuite appelé la base de l’ONU, à Puerto Cisnès…
 
Et puis il est retourné se coucher. Béatrace lui a raconté l’histoire de la fourrure à fleurs et de pan dans la flûte, et il s’est rendormi. 

  Crevé. 

  Positivement crevé.


[1] Le météorologue a ainsi, pour ce qui le concerne, tranché le terrible dilemme haddokien.

ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

P2C3E4 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 4)

 
N° 127 / ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot fait le point sur ce qui a été découvert à propos du meurtre de Luis et sur ce qui s’y rattache.

 
Lundi 30 mai
9 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  On a laissé les trois chaises qui ont servi, un mois plus tôt, lors de l’interrogatoire des notables.

 
Ravot trône derrière son bureau, encastré dans son fauteuil « chef de bureau » piètement en hêtre, dossier et accoudoir cintrés, fond en contre-plaqué, modèle administratif réglementaire années cinquante, fabrication Baumann, qu’il avait emporté avec lui lorsqu’il avait quitté son cher bureau parisien, où, avant les siennes, il avait supporté les fesses d’un commissaire, qui aurait pu s’appeler Maigret s’il ne s’était pas appelé Dupont (avec un T, comme il se plaisait à le souligner lui-même), et dont il avait été le disciple.

  Face à lui, ses trois « sbires » : Lepif, bien sûr, et Martial, qu’il a « emmenés dans ses bagages » avec le fauteuil, et Pélot, « trouvé sur place », qu’il regarde avec une certaine méfiance, mais qu’il est bien obligé de conserver.

Lepif au centre, Martial à droite, Pélot à gauche…
 
C’est « le point du lundi matin ».

  - Pélot, ce jet mystérieux ?
- Des infos, commissaire. Interpol nous a fait savoir que l’immatriculation est bidon. Et puis, l’info vient du mécano de Temuco qui l’a contrôlé avant le décollage : c’est un Falcon X7, triréacteur d’affaires. Un long courrier.
- Un appareil privé. Pas de location. On a tenté de remonter les lignes comptables de ses approvisionnements en carburant, mais à Punta Arénas et à Temuco, le kérosène a été payé en espèces. Dollars américains.
- Et, patron, interrompt Lepif, si c’est un Falcon, il ne doit pas y avoir des centaines de triréacteurs de ce modèle dans la région, ni même dans le monde… Par la maintenance…
- Excellent. Pélot, vous fouillerez dans le secteur, contactez Interpol… Il faut que nous sachions d’où sort cet avion. Alors au boulot. Je ne veux plus vous voir avant que vous ayez trouvé une réponse. Et changez de cravate. Les canaris je ne les supporte qu’en cage…
- Mais patron…
- Inutile de me dire que c’est pour qu’on ne voie pas les taches de jaune d’œuf. Changez de cravate ! Cela dit, je répète que vous avez fait du bon boulot…

Pélot se lève en bougonnant et en soufflant sous les rires de ses collègues. Pélot souffle toujours parce qu’il est trop gros et que cela lui cause une gène respiratoire. Et aussi parce qu’il a mauvais caractère. Et qu’il n’aime pas Ravot.

 
- Non, ne partez pas, attendez que toutes les informations soient données. A vous, Martial : les conclusions d’expertises…

Martial remonte son écharpe tricotée bleu marine (on dit que c’est sa maman qui lui tricote ses écharpes, mais, chutt…), qui a tendance à glisser et il sort un papier de la poche de son inamovible imperméable :
- Surtout des confirmations de ce qui apparaissait déjà… Concernant Luis d’abord. Il a bien été écorché vif… On a trouvé dans son sang des quantités importantes d’anticoagulant et des éléments qui tendraient à prouver qu’il a été « refroidi » par un système de circulation extracorporelle, comme l’avait laissé entendre le légiste. On a aussi trouvé des traces de (il consulte ses notes) tétrodotoxine, qui est un poison extrait d’un poisson (un poison de poisson, ça c’est rigolo, se pense Martial) et qui serait utilisé par les sorciers vaudous pour « fabriquer » les zombies… Des traces également de saponine, de solanine, de scopolamine, et de multiples autres substances en « - ine », souvent à la limite de la détection (je reprends les termes du rapport)… Et aussi, comme sur les petits papiers à messages qui emballaient les  tapas, qui devaient en contenir, des traces de psilocybine et de mescaline. En fait, il était drogué jusqu’à l’os, d’abord euphorisé en sortant du Tapas’Embal’, où il a été décrit « en pleine forme », mais il semblerait, d’après Amélie Fouad, la mignonne petite chimiste qui était venue avec Catachrèse (Lepif approuve du chef sans même s’en rendre compte), que le cocktail de complément qu’il a dû recevoir par la suite aurait pu avoir pour conséquence de le rendre totalement docile, et même incapable d’agir par lui-même, de manifester la moindre initiative, incapable de bouger, de parler, de manifester quelque réaction que ce soit. Réduit à l’état de zombie. Simultanément, il serait devenu hypersensible à toutes les stimulations possibles, physiques autant que psychologiques… Elle a parlé d’hyperesthésie… Mais privé de toute possibilité d’expression. D’après elle, il aurait pu mourir de douleur sous l’effet d’une simple caresse, si parallèlement, sa résistance physiologique n’avait pas été renforcée temporairement par l’abaissement de sa température centrale et le ralentissement des défenses naturelles qu’il a induit, avec l’appui de quelques drogues. Par exemple, m’a-t-elle dit, ses muscles auraient « claqué » (c’est le terme qu’elle a employé) en arrachant leurs ligaments, et son cœur aurait « implosé »… On l’a fait souffrir, et on a fait en sorte qu’il souffre longtemps et le plus possible…
- Un délire de sadique absolu, remarque Lepif effaré…
- Augmenter la souffrance au-delà du supportable… enchaîne Ravot…

Pélot ne dit rien. Il tripote sa cravate. Il est très rouge.

- Et il semblerait qu’il soit resté conscient jusqu’au bout, d’après le légiste : son thalamus était saturé de ce qu’Amélie Fouad a appelé je ne sais plus comment, d’une substance, qui serait la trace d’une douleur subie consciemment… Mais là, je les cite, « ce ne sont que des hypothèses, parce que personne n’a jusqu’ici vécu un tel cauchemar, et personne n’aurait pu y survivre pour en témoigner  »…

  Silence…

 
Les coudes sur son bureau, les mains à plat devant lui, les yeux baissés, Ravot grogne :
- La suite, Martial, la suite…
- Il a bien éjaculé avant d’être saigné, mais c’est tout ce que l’on a pu constater, et son sperme a été retrouvé sur le sol devant lui, sous une couche de sang qui a dû être versée avant qu’il ne soit soumis au refroidissement, puisque ce sang ne contenait pas d’anticoagulant. On y a aussi retrouvé un cheveu féminin blond, impossible à identifier parce qu’il a été imbibé du sang de Luis et que son ADN est donc contaminé. Mais on a pu établir que Finette de Sainte Fouillouse a participé à la fête : l’une de ses empreintes a été retrouvée sur la porte d’entrée et identifiée à partir de traces relevées chez sa mère, qui recoupent celles du Tapas’Embal’. Une seule empreinte. Cependant, on n’a pas essayé d’effacer les autres, dispersées un peu partout, et parmi les autres, on a trouvé celles d’Arnaud Boufigue, aussi bien sur le projecteur que sur le miroir, où l’on a également reconnu les empreintes de ceux que l’on a désignés comme « les notaires », et qui figuraient aussi dans la collection des traces relevées au Tapas’Embal’, et sans doute celles d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui était présent au même endroit. Mais aucune de ces empreintes n’a pu être identifiée dans quelque fichier que ce soit. Ces trois noms sont inconnus.
Des avis de recherche et des mandats d’amener ont été lancés… Mais tous ces gens, Arnaud, Finette et les trois autres, ont disparu.
Dernière chose, la petite flûte que Luis portait au cou n’était pas en bois mais en ivoire de mammouth. Elle serait vieille de près de quarante mille ans… Ce serait l’un des objets de ce type parmi les plus anciens que l’on ait jamais trouvé. Et elle semble avoir été utilisée récemment, à preuve, des traces d’ADN sur son embouchure. ADN qui a surpris les spécialistes de la chose : il ne correspond à aucun type humain connu… En revanche, il ressemble au sang retrouvé sur la flèche à pointe d’argent que vous avez confiée à Catachrèse. A ce propos, l’argent de la pointe est renforcé par un tranchant en acier. Il proviendrait de mines d’Amérique du Sud abandonnées depuis des siècles. Le bois de la hampe est celui d’un arbuste de la famille du sureau qui pousse en Terre de Feu… Et l’empennage est fait de plumes de condor… Mais ces informations m’ont été transmises sous réserve de vérification, et verbalement.

  Silence.

 
Pélot regarde sa cravate.

  Lepif, les coudes posés sur ses genoux, se tient le front entre les mains.
 
Ravot fixe le dos des siennes, toujours posées à plat sur son bureau.

  Martial a croisé les jambes et se balance silencieusement sur sa chaise, les yeux au plafond, le papier de ses notes froissé entre ses doigts.

 
Personne ne regarde personne.

  Silence.

Les informations relatives à Luis étaient plus ou moins connues de tous. Plutôt moins que plus. Et le plus en renforce l’horreur et le caractère incompréhensible.

  - Lepif, à vous…

Lepif tousse pour s’éclaircir la voix, se racle la gorge :
- Eh bien moi, j’ai essayé de me renseigner sur ce qui se passe au Super Troc…
J’ai commencé par demander à Daniel Forpris de m’expliquer ce qu’il entendait par marketing, ce qu’il comptait obtenir en remplaçant Super Troc par Nouvelle Réna, qui étaient ces fameux « Élus » qui envahissent les espaces publicitaires, ce qu’il savait de Finette, ce qu’était devenu son patron, qui après tout, fait l’objet d’un mandat d’amener pour complicité de meurtre avec barbarie, ce qu’il connaissait d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui nous a été présenté comme un « partenaire financier capital » par Arnaud Boufigue…
- Et… ? relance Ravot qui connaît la réponse.
- Et je me suis fait jeter. Tout comme je me suis fait jeter de chez Lartigo lorsque je suis allé poser les mêmes questions à la directrice du lieu, une certaine Madame Edmonde de la Vorme Séchée, nouvellement arrivée en remplacement du directeur précédent, dans les bagages de Finette de Sainte Fouillouse « qu’elle connaît bien mais dont elle ignore tout ». Bien reçu, c’est vrai. On m’a fait tout visiter, mais j’ai eu l’impression très nette que ma visite, qui n’a pu avoir lieu qu’après que j’aie obtenu un rendez-vous, était attendue et préparée. Même chose pour les locaux du Super Troc : on m’a montré qu’il n’y avait rien à voir. Des prélèvements sans suite, des saucisses pur porc d’un côté comme de l’autre, des assauts d’amabilités, des explications vertueuses et l’étalage de normes d’hygiène drastiques comme d’objectifs dégoulinants de bonnes intentions. On va sauver le monde par des circuits commerciaux courts qui suppriment les profits intermédiaires, en créant une Bourse Généralisée de tout où chacun agira en propriétaire sur un marché intégralement libre : le propriétaire d’un radis y sera l’égal du propriétaire de la Tour Eiffel. Les Élus symbolisent une humanité accomplie rayonnante de santé et de joie, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, youkaïdi. Je cite : « C’est la fin de la décadence, le redressement de la civilisation, le retour à une conscience vraie de la nature régénérée »… Les réunions de

la Nouvelle Réna sont des clubs de bon voisinage façon boy-scout pour grandes personnes épanouies où l’on danse toute l’année autour de l’arbre de la vie, et l’on y proclame que « c’est tout naturel », ce qui ne fait de tort à personne, mais renforce les solidarités sociales, n’est-ce pas ?
  - Et le lendemain, je recevais une note du Ministre du Confort soi-même m’enjoignant de ne pas harceler des citoyens innocents… enchaîne Ravot. Parce qu’il se passe quelque chose d’étrange : en un mois, cette histoire de Nouvelle Réna est passée d’une anecdote plus ou moins sectaire greffée sur le meurtre atroce et vaguement ritualisé d’un pauvre garçon qui a sans doute mis son nez où il ne fallait pas, à une affaire d’état, liée au développement foudroyant de ce qu’il faut bien reconnaître comme une entreprise d’envergure internationale… On nous signale des centres de Nouvelle Réna partout où sont apparues des amorces de Super Trocs, c’est-à-dire, grosso modo, dans tous les hyper et super marchés de France et de Navarre !
- Et on y bouffe des saucisses… reprend Lepif. On a analysé ces saucisses sans rien y trouver de spécial, mais…
- Mais le fait est qu’on y bouffe des saucisses. Avec une voracité d’accros. La question que je me pose, c’est de savoir ce que le Ministre du Confort vient faire là-dedans ?

  Ravot se lève et poursuit :
- Messieurs, vous allez poursuivre vos investigations : Pélot va trouver à qui appartient cet avion, Martial va tenter d’en savoir plus sur ce que sont devenus les cinq disparus, Lepif va continuer à fouiller du côté de Super Troc et de Lartigo… Moi, je vais essayer d’obtenir quelques éclaircissements sur ce qui se passe chez nos politiciens…
- Méfiez-vous commissaire, on approche des élections…
- Je sais, Lepif, je sais…
 

LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC / P2C3E8

P2C3E8 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 8)

 
N° 131 / LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC / P2C3E8

 
C’est l’histoire où il semble de plus en plus probable que Gertrude a fini par être transformée en saucisses. Et les Goums offrent l’Amazone meurtrière au jugement d’Ôoumloc.

  Lundi 6 juin
10 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  - Commissaire ! Commissaire !!!
 
Lepif entre en tornade dans le bureau de Ravot qui met la dernière main au croquis qu’il a fait de la maison Chrestia, de Marinoval où l’ébéniste Goum a été assassiné.

  Il allait protester contre cette intrusion qui lui a fait casser la mine de son crayon préféré lorsque Lepif lui repousse la main pour placer en plein milieu de sa feuille la vis qu’il a emmenée le matin même « pour identification », comme il le dira dans son rapport.
 
- Gertrude. Le dentiste l’a identifiée sans erreur possible comme provenant de la mâchoire de Gertrude Pilon ! Il m’a dit qu’il avait dû l’ajuster ou je ne sais quoi, mais il est prêt à certifier par écrit, preuves techniques à l’appui, que cette vis constitue l’un des quatre implants qu’il a posés dans la mâchoire supérieure de notre Gertrude. C’est du titane, et il a trouvé bizarre d’y observer des griffures qui n’existaient pas initialement, il dit que le titane est très résistant. Il s’est aussi montré très surpris de voir l’implant sans l’implantée et m’a demandé ce que j’en avais fait…
- Des saucisses ! On en a fait des saucisses !!! Et ça, il faudra maintenant le prouver, mais je pressens que ça ne sera pas de la tarte…
- Forcément, de la tarte aux saucisses…

Ravot lève sur Lepif un regard glauque…
- Pardon, commissaire, je me laisse aller, c’est la joie d’avoir trouvé…
- Imaginez-la basculer dans le cutter en marche, Lepif…
- … Ça a dû lui faire un drôle d’effet…

  Mais le téléphone…
 
- Allo ? Ah c’est toi Eusèbe… Que je… Tout de suite ? J’arrive…

  Il raccroche, se lève, attrape son manteau :
- Venez, Lepif, vous allez me conduire chez Malfort. Et gardez l’implant par-devers vous : nous verrons cela à mon retour… D’ici là, vous allez trouver le dentiste et lui dire d’oublier tout ça pour le moment : j’ai une idée. Et vous demanderez de ma part un mandat de perquisition au procureur pour l’usine Lartigo…

 
Une grosse demi-heure plus tard, Ravot, que Victor, prévenu par Nouye, attendait sur le seuil de la petite maison Malfort, descend du « métro » au niveau du bureau N°1. 

  Pendant le trajet, Vic lui a parlé d’un assassinat dont l’auteur aurait été capturé par les Goums (Suivre le lien « LE PEUPLE GOUM »), mais lui-même n’a que de très vagues informations lancées dans l’urgence et avec sa concision habituelle par Nouye, qui semblait particulièrement pressée et se montrait par conséquent particulièrement avare de paroles.

 
Une rumeur profonde de tambour ébranle le sol avec une force qui surprend Ravot :
- On se croirait devant le chapiteau d’une rave-party…
- Un peu lent pour une rave, observe Victor qui n’apprécie guère le chtacaboum intensif.

  La silhouette épaisse d’une Goum les attend, nue et agitée de manière inhabituelle :
- Vite, venez chez Ôoumloc, Amaïa l’appelle pour juger la prisonnière !
 

Ce qui n’en dit pas plus à Ravot (qui n’a jamais entendu parler d’Ôoumloc que de très loin et de manière très incidente) et n’éclaire pas non plus Victor (qui n’a jamais assisté aux interventions du Grand Crabe)…

- Que s’est-il passé ? demande-t-il, tout en sachant qu’une telle mobilisation ne peut qu’être la conséquence d’un évènement grave.

Gaouâ (car c’est elle qui a été désignée par Rébéquée et Nouye pour guider les Goumyôs jusqu’à la grande salle) leur explique dans une langue mouillée et confuse, en agitant son crâne couvert des petits tire-bouchons de ses cheveux, que c’est elle qui aurait dû être tuée, mais qu’elle a seulement été assommée et que la fille qui tue avec des flèches a lancé un couteau à Ouaniahou qui est morte comme ça et pas avec une flèche, mais que maintenant Amaïa allait confier le corps d’Ouaniahou à Ôoumloc et qu’il va juger la prisonnière que Ouâniahoua, elle, a capturée, et que…

  Ravot autant que Victor ont renoncé depuis longtemps à comprendre les explications que Gaouâ continue de débiter de la même voix gluante, bien trop occupés à la suivre dans la pénombre du labyrinthe où elle les guide, en évitant de se péter la tronche sur les rochers du plafond trop bas, ou de glisser sur le sol humide…

 
La grande salle du « temple » est très remplie : il semble que tous les Goums adultes d’Agotchilho y soient assis, jambes croisées. Les femmes sont nues, les hommes vêtus de leur habituelle tunique-poncho de toile grossière nouée à la taille par une ficelle. Ils accompagnent de hochements de tête et de souffles de fond de poitrine, bouche fermée, les cognements profonds des deux lourds bâtons maniés chacun par un énorme Boule, debout derrière les trois trônes… Amaïa est assise, impassible, sur celui du centre.

   « Hummm… Hummm… Hummm… Hummm… »

 
Derrière les Boules qui battent la mesure rituelle, les deux hautes torches de gaz portent à l’incandescence la dentelle de pierre qu’elles baignent de leur flamme ronflante, illuminant la salle toute entière.

Elles se reflètent dans la large mare d’eau noire, devant Amaïa qui n’en est séparée que par une plage de sable sombre.

  De l’autre côté de la mare, un peu comme un jubé semi-circulaire, se trouve la banquette de pierre qui fait frémir Rébéquée chaque fois qu’elle la revoit… (voir en P1C1E18 pour quelles raisons)

 
D’ailleurs, Rébéquée vient ici le moins souvent possible… 

  Gaouâ conduit Ravot et Victor près des Malfort, qui s’y trouvent déjà, Jeanne comprise, et Victor s’empresse de venir soutenir Clèm, très alourdie et fatiguée par son huitième mois de grossesse…
 
« Hummm… Hummm… Hummm… Hummm… »

  Le rythme se maintient, sombre, profond, envoûtant…

 
Amaïa tourne la tête vers eux et fait un signe à Nouye, restée auprès de Béatrace dans les bras de laquelle somnole Tijules, nu comme il l’est toujours lorsqu’il se trouve à Agotchilho où la température est uniformément douce.

  Nouye à son tour fait un signe, et deux Boules s’avancent portant le corps dénudé et exsangue de Ouaniahou. Ils franchissent la banquette de pierre à son extrémité, pénètrent dans l’espace qu’elle délimite et déposent le cadavre devant Amaïa, au bord de la mare d’eau noire. 

 
Et puis les Boules se retirent…

  Eusèbe, qui entoure de son bras les épaules frissonnantes de Jeanne serrée contre lui, observe que chaque coup de bâton porté sur le sol résonne comme le son d’un gros tambour, et qu’à chaque fois, la surface de la mare se ride d’une onde fugace.

 
Nouye fait alors un autre signe, et c’est cette fois la prisonnière qui est amenée devant Amaïa. Elle est entravée aux coudes par un lien qui lui tire les bras dans le dos en lui cambrant la poitrine. Elle porte la courte tunique qui se trouvait sous la combinaison qu’elle avait enfilée en camouflage lorsqu’elle a assommé Gaouâ. Ainsi réduite à l’impuissance, elle est conduite devant Amaïa, comme au bout d’une laisse, par Ouâniahoua, celle-la même qui l’a capturée, et qui était la sœur de la victime, comme ils l’apprendront par la suite (la conscience familiale est toujours aussi vague chez les Goums).

Ouâniahoua retourne dans la salle, laissant sa prisonnière face au peuple des Goums que la captive contemple avec un sourire méprisant, tournant le dos à Amaïa qu’elle ignore.

  La fille est belle, pommettes hautes, bouche charnue, regard d’un bleu lumineux, malgré sa longue chevelure blonde emmêlée et sa tunique de lin froissée mal tenue à la taille par une cordelière desserrée ; sa posture humiliante elle-même, les bras tirés en arrière par ses liens, ne fait qu’exalter des seins somptueux.
 

Amaïa lève une main et le silence se fait. 

  Elle regarde Nouye, qui est revenue à côté des Malfort regroupés près d’un pilier, et prononce quelques mots dans le langage mouillé des Goums.

- Elle me demande de vous expliquer ce qu’elle dit, explique Nouye à voix basse.
 
Amaïa, dressée face à la foule silencieuse et attentive, domine de toute sa stature la prisonnière placée en contrebas.

Les deux mains levées à hauteur des épaules, comme un prêtre en pleine invocation, elle se lance dans un discours vigoureux que Nouye traduit synthétiquement :
  - Elle dit qu’elle va confier le corps de Ouaniahou (la victime, précise Victor à l’oreille de Ravot) à Ôoumloc (le Grand Crabe explique-t-il) (je sais, répond Ravot qui ne veut pas avoir l’air d’être complètement paumé) (Eusèbe et Jeanne sont aussi perdus que lui, quoique l’on ait pu déjà leur raconter), et, poursuit-elle (parce qu’elle n’a pas été interrompue, elle), elle lui demandera de juger les actes de la prisonnière.

 
Les Goums acquiescent en hochant la tête et en poussant des grognements sourds.

  Quatre flûtistes viennent se placer à l’extérieur de la banquette de pierre et entreprennent la mélopée funèbre que Ravot a déjà entendue la première fois où il est venu, avec Rébéquée, quand

la Mère leur a permis d’assister aux funérailles d’une femme goum. Nouye leur traduit des bribes de la longue mélopée qu’Amaïa, cette fois, entonne dans sa langue, résumant le rituel dans sa dernière stance, péroraison déclamée en contrepoint des flûtes :

  - La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ouaniahou, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…

  Amaïa se tait…

 
Le chant des flûtes s’amenuise et s’efface… 

  Le silence revient…

 
Rébéquée observe avec une colère sourde que le sourire ironique s’est accentué sur le visage de la prisonnière jusqu’à se muer en grimace de dérision, et elle se dit que cette salope doit se trouver bien près d’éclater de rire au-dessus du cadavre de sa victime et qu’on aurait dû la laisser s’occuper d’elle, je t’en foutrais, moi, du flûtiau…

  C’est alors que la surface de la mare se trouble…

 
« Hummm… Hummm… Hummm… Hummm… », gronde le chœur des Goums, bouche close, en sourdine.

  Rébéquée en oublie l’amazone et détourne la tête en frissonnant, enlacée par Hélène qui cache son visage dans le creux de son cou avec le gémissement apeuré d’un petit animal battu ; Eusèbe enserre plus étroitement les épaules de Jeanne ; Béatrace presse Tijules contre ses seins découverts, qu’il se met à téter incontinent ; Victor caresse la nuque de Clèm qui serre son gros ventre entre ses mains jointes ; Ravot reste béant…

 
L’eau noire se gonfle, soulevée par une carapace luisante, énorme, silencieuse, du même noir que l’eau noire de la mare dont elle semble une incroyable émanation, une bulle épaisse et moirée de reflets mordorés…

  Le sourire s’est figé sur le visage de la captive que l’on voit pâlir…
 

Et deux énormes pinces émergent à leur tour, tandis que se découvrent les yeux pédonculés du monstre qui s’avance et émerge, dressé sur ses huit pattes, avec des grincements mécaniques de machine inhumaine…

  Les deux pinces dressées dominent la captive qui ne peut s’empêcher de reculer d’un pas, livide, décomposée… 

 
Mais la main d’Amaïa la saisit à la nuque, la maintient face au Crabe, et la fille s’effondre d’un bloc, à genoux…

  L‘une des quatre flûtes s’est remise à jouer sur un geste d’Amaïa qui fait taire la foule et reprend en français, d’une voix adoucie :

 
- La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ouaniahou, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…

  Le Crabe a reculé. Ses mandibules vibrent à l’unisson de la flûte qui s’éteint peu à peu, comme un souffle apaisé. 

 
Il regarde Amaïa qui montre le cadavre d’Ouaniahou d’un geste de la main.

  La vibration d’élytres issue des mandibules s’accélère, puis se tait.
 
Ôoumloc recule encore et saisit à la taille le corps abandonné de la gardienne morte au creux d’une de ses pinces.

  Il recule… 

 
S’enfonce sous les eaux. 

  Les yeux pédonculés affleurent, dirigés vers la plage où Amaïa domine de toute sa stature la captive effondrée, fascinée par le regard immobile de

la Bête…

  La pince reste dressée au-dessus de la mare, brandissant le cadavre…

  Amaïa claque des mains dans le silence épais…

 
Un claquement répond…

  La pince s’est refermée.
 
Le corps, coupé en deux, plonge dans les eaux noires, épaisses, dans un éclaboussement aussi sourd que profond.

  La foule pousse un soupir.

 
Ôoumloc a disparu.

  Amaïa tend la main, se saisit des cheveux de la fille à ses pieds, lui redresse la tête, et la montre à la foule, d’un geste presque tendre :
- Ôoumloc aurait pu la choisir, l’emmener avec lui en prenant Ouaniahou. Les deux étaient offertes, et Ôoumloc a deux pinces. L’offrande d’Ouaniahou lui a suffi… Ainsi a-t-il jugé… 

 
Elle soulève presque la captive du sol, lui renversant la nuque d’une torsion de poignet :
  - Mais elle nous appartient…

 
Quand la main la relâche, la fille tombe à terre, se lève lentement, vacillante, hagarde.

  Et puis, elle se retourne fait face à Amaïa, affronte le regard insondable des immenses yeux noirs, et retombe à genoux, secouée de sanglots, le front sur les genoux de

la Mère des Goums…

 Amaïa s’accroupit, la relève d’un geste, détache son entrave :
- Tu resteras ici tout le temps qu’il faudra. Pour apprendre. Tu es une tueuse. Il te faudra apprendre. La pitié. Le pardon, qu’elle (elle désigne Rébéquée) nous a enseigné. C’est long et difficile. Avec le temps, tu pourras être tentée de fuir, de négliger, peut-être de trahir… N’oublie pas : Ôoumloc peut revenir lorsque je lui demande. Il te reconnaîtra où que tu sois sur la mer ou dans l’eau. Il peut trouver quiconque se trouve sur la mer ou dans l’eau. En quelque lieu que ce soit. Ôoumloc t’a pardonné. Mais… ne le trahis pas : il n’a pas oublié… Nous, nous n’oublions rien.
 

PETIT GOÛT DE NOISETTE (1) / P2C3E15b

P2C3E15b (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 15 bis)

  N° 139 / PETIT GOÛT DE NOISETTE (1) / P2C3E15b

  C’est l’histoire où nous observons avec curiosité

la Gastronomie en ses pratiques, et où nous retrouvons Hémi, la secrétaire de Varochaix. Avec des photos des plats.
 

Du festin qui fut offert,
en l’Hôtel Marengro de Saint Tignous sur Nivette,
par Monsieur Daniel Forpris, de C’est tout naturel,
à Monsieur Varochaix, des Naris,
ce mardi douzième du mois d’avril
en l’an deux mille et des brouettes,
 vers les midi.


 



Ch’uis Bob, ch’uis Bob
Ch’uis Mait’ d’Hôtel, mais on dit Bob…
Ça demande des mois d’turbin
C’est une vie de galérien
Mais quand j’sors la cart’ du menu
Les bouseux n’en peuv’ plus ![1]

 

chantonne en soi-même Bob, le Maître d’Hôtel, tout en tendant, impassible, les deux pages reliées de cuir fauve aux convives, malgré eux (pense-t-il, croit-il, sait-il) intimidés…

  Furent servis, selon les sept mouvements de la Suite à

la Française du Grand Ordre de Table, et successivement, en Apéritif, Ouverture, Entrée, Plat de Poisson, Plat de Viande, Fromage et Dessert :


  Un apéritif de vin de Jurançon servi en flûte à Champagne (une demi-flûte) (picolo), accompagné d’amuse-dent (dont une cassolinette de potage de potimarron (trois centimètres cube) (et quelques autres brimborions indiscernables) pour amuser une seule dent).
  En amuse-bouche : Une coquille Saint-Jacques au (petit-petit tout petit) Boudin noir, servie avec une crème de cerfeuil tubéreux (Chaerophyllum bulbosum).

  Le Foie frais de Canard grillé au feu de bois et servi frais (tranche épaisse et large d’un auriculaire, débitée dans le travers, cendrée de hêtre dessus-dessous), avec sa préparation simple de châtaignes (une cuiller à dessert de purée), noix fraîches (un demi cerneau épluché proprement) et raisins (trois grains épépinés). A part : sucette d’endive de pays (une feuille, contenant sa vinaigrette en son creux) et tuile de pain de campagne (une tranche arachnéenne légèrement grillée).
 

La Daurade Royale (une Daurade pour la salle) (25 personnes) en écaille de Lomo Iberico (l’écaille grillée de lomo (lamelle transverse de longe de porc, macérée à l’espagnole avant que d’être grillée) contenant la daurade), avec un fond d’hélianthis (une sorte de topinambour, mais c’est encore plus rare, forcément) (l’Occupation est passée) et champignons de cueillette (une girolle, une trompette de la mort, une morille, cueillis par le Chef à la rosée du Rungis local) au cerfeuil, émulsion de tête grillée au feu de bois (s’entend : la tête de la daurade) (faut pas perdre).

 Filet d’Agneau rôti au thym citron, persil racine (érigé au fond de l’assiette sur la photo) (racine de persil) au jus de curcuma frais (non, ce n’est pas la spécialité du Marengro[2], malgré son air d’obélisque miniature), pois chiche  (trente quatre) au piment d’Espelette et coriandre. Est ajouté un demi-rognon d’agneau (au centre) qui n’est pas signalé au menu. C’est en prime.
La photo ci-dessous reprend ce dernier plat :


 

assiette


Pur brebis
(tranché translucide) servi avec sucrine (laitue) (demi feuille près du cœur) et confiture de cerise (une nano cuiller de sucré brouet noir). 

  Faux Mars glacé au Nutella, biscuit succès et fine feuille de chocolat croquante, (hommage bobosiaque, caramel, coquin, ironique et bourratif au « vulgaire ») (on en a plein l’assiette et les dents creuses).
 
Copieuse Omelette norvégienne, spécialement ajoutée au menu, à la demande de Monsieur Daniel Forpris, de C’est Tout Naturel, à l’intention spécifique de Monsieur Varochaix, des Naris, son hôte, et préparée personnellement par le Chef à l’intention spécifique desdits, avec ses compliments.

  Café, chocolat, mignardises…

  PS : Nous venons d’apprendre (Saint Tignous sur Nivette est une petite ville où tout se sait), que le Chef de l’Hôtel Marengro se trouve être le cousin d’Hémi, la secrétaire  de Varochaix (oui, celle qu’il vient de sauter), elle-même adepte du mouvement Proana[3]. Son objectif étant, comme nous l’avons observé, d’être mannequin, et donc de diffuser son image, elle nous a volontiers confié cette photo, en nous priant de l’excuser de n’en avoir pas de plus récente : à l’époque (l’an dernier), elle abordait tout juste son régime 500 calories. Elle projette un 250, qui devrait lui permettre de quitter cette besogne subalterne de secrétaire où elle se sent végéter pour accéder enfin au top, comme lui a dit son amie Martine Petitpied qui a défilé une fois avec elle à la MJC pour la collection de Patty, une créatrice locale.
 

Hémi



Hémi, en tenue de soirée. (Extrait de son Press-book).



Nous rappellerons que ce mouvement Proana (pro-anorexique) s’est développé au début du siècle dans les milieux de la mode, où il est de bon ton que les top-modèles, après s’être distinguées par le vide du regard, se montrent creuses de la carcasse (ce qu’a pu apprécier Varochaix, parfois paresseux de la queue) (qu’il a menue) (il dit : « proportionnée », parce qu’il n’est pas très grand : un mètre cinquante trois et demi).

Il s’est ensuite répandu chez les adolescentes branchées (surtout branchées sur Internet d’ailleurs) où il a fait quelques morts : c’est un mouvement très sélectif.

  Toujours à l’affût de l’avant-garde artistique, les milieux de la mode s’étaient sans doute historiquement inspirés de la ligne claire, épurée, initiée par Hergé avant la guerre 40, pour prôner la Ligne Haricot Vert dans les années 1950. 

  Ce qui a commencé à titiller les Toques les plus avant-gardistes qui se sont dit qu’après s’être serré la ceinture pendant la guerre, où elle s’était nourrie de topinambours de base, la population risquait d’abuser des bonnes choses, par effet de compensation, et qu’il serait bon d’affirmer leur existence en prenant le contre-pied de cette tendance naturelle, l’Art devant contraindre la Nature et non l’imiter.
 
Le mouvement était lancé, et à la Ligne Haricot Vert succède l’actuelle Ligne Creuse (encore appelée Ligne Auschwitz). Avec un retour au topinambour (l’héliantis, comme un clin d’œil à l’Histoire).
 
Quelques maîtres de la Mode envisagent pour les dix ans à venir

la Ligne Trous (ou Ligne Tchernobyl, ou ligne Grande Vacance).

  En matière de Gastronomie, on envisage une Émulsion Généralisée en Dégustation Aromatique (Sniff Line) : enfin, l’on mangera son rôt à la fumée, assis béatement devant une Assiette de Senteurs où Fleuristes et Parfumeurs seront associés aux Grands Toqués en une Théorie Unitaire de la Gastronomie Conceptuelle délivrée de toute contingence de vaisselle mais riche d’un potentiel ouvert sur des digressions et des arguties sans fin, où les Écoles pourront s’opposer en une infinie logomachie prometteuse d’une quantité de plateaux télé contradictoires. Le Sexe des Anges redécouvert. Un rêve d’esthètes (au petit goût de noisettes) …

 L’alimentaire, de son côté, ce besoin animal grossier[4], gargantuesque pourvoyeur de notre fondemental alambic à merdre, sera renvoyé à une forme de parapharmacie généralisée où triompheront des médicaliments (ou alicaments) parfaitement et diététiquement équilibrés, d’une innocuité sanitaire absolue, puisque totalement aseptiques. Peut-être même remboursés par une Sécu Universelle.
 


[1] Sur l’air de Ch’suis snob, de Boris Vian, bien sûr.

[2] Spécialité de la maison : la langue de rossignol farcie de trompe d’éléphant, dite langue Fabulus.

[3] Ipso facto exclue de la Nouvelle Réna : l’idée même d’une saucisse lui provoque des nausées.

[4] Au point de n’être plus exprimé que bien rarement, et par de vagues nègres comme Chester Himes qui, avec une obscénité pratiquement pornographique, raconte : « Le menu exigeait toute leur attention. Ils mastiquèrent la chair succulente arrosée de sauce chaude, et rongèrent les os durs, avec une délectation quelque peu bruyante