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Et la Belgique dans tout ça ?

ET

LA BELGIQUE DANS TOUT ÇA ?
 Hier, le 21 juillet, c’était leur fête nationale…


Bien sûr, vu d’ici, des Pyrénées, c’est les Esquimaux-maux depuis l’indépendance du Congo. 
 
Et pourtant… Depuis presque trente ans que je vis sur l’impalpable frontière entre Béarn et Euskadi, il m’arrive de trouver des similitudes lorsque je vois d’aucuns candidats à la députation souffler sur des braises séparatistes pour aller pêcher des voix ou se débarrasser de cantons hostiles et ainsi se donner des chances lors d’une élection… 

 
Et je ne parle pas d’un certain Prédlarép comme dirait Zazie… Ni d’une certaine réforme constitutionnelle (merci, Jack).

 
Alors je livre à vos réflexions une vidéo fabuleuse de l’humoriste wallon François Pirette alias élu-ministre Jean-Marie Pirette ! (pourquoi Jean-Marie ?) Suis pas sûr de parvenir à l’insérer, mais je livre le lien (Ctrl+clic) :

LA VIDEO est supprimée de U-Tube (pb de droits d’auteurs avec la RTB1). Dommage

  Le double langage par lequel on pleure sur les malheurs du « pays » avant de poser des bombes, vous connaissez ? Je parlais de la Corse, par exemple, comme ça…

Merci pour ces documents, Tonton Marcel…

 
TONTON RASPOUTINE

 
Et un entretien intéressant paru dans l’hebdomadaire  « France catholique » avec Luc Beyer de Ryke, auteur de “ La Belgique en sursis”, éd. François-Xavier de Guibert, 165 pp., 15e.

 
FAUT LIRE JUSQU’AU BOUT !

 
Le mal belge
 
lundi 28 janvier 2008

La Belgique pourra-t-elle se relever de la terrible crise politique qu’elle vit depuis de longs mois
?

Avis d’un célèbre journaliste flamand et francophone… 

  Votre histoire familiale est significative. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Je suis né à Gand. Cette ville a vu naître trois hommes célèbres: Charles Quint, Maeterlinck, écrivain francophone des Flandres qui reçut le Prix Nobel de littérature (il faut relire ”La maison dans la dune” -note de Tontonraspoutine-) et De Geyter qui a composé la musique de l’Internationale. Pour ma part, je suis Flamand de langue française. Je suis né dans une ville, où la « bonne société » était divisée en salons catholiques et salons libéraux ; ils se sont ensuite mélangés face à la montée du flamingantisme. J’appartiens par ma famille à la bourgeoisie libérale : mon grand-père et mon père étaient chirurgiens. Mon père est mort jeune et ma mère s’est remariée avec un avocat professeur à l’université de Bruxelles, assesseur au Conseil d’État et bâtonnier à Gand. Mon grand-père maternel était magistrat. Je suis le « mouton noir » de cette famille puisque je suis devenu journaliste !
 
Présentateur du journal télévisé de la RTBF pendant 18 ans, j’ai été au cours de cette même période conseiller provincial de Flandre orientale et pendant 14 ans conseiller municipal de Gand où la loi m’interdisait de prononcer un mot de français.
  Que sommes-nous aujourd’hui, nous francophones de Flandre ? Rien !

Vous avez fait vos études en quelle langue ?

  À l’exception d’un passage de deux années à l’Athénée, j’ai fait mes études en français uniquement. À Gand jusqu’à la fin du secondaire puis à Bruxelles dans l’enseignement supérieur. Dans ma ville natale, j’ai commencé avec les Dames de l’Instruction chrétienne, qui était encore une école francophone, puis je suis allé chez les Frères des Écoles chrétiennes où l’on étudiait également en français. Ensuite ce fut l’enseignement public, à l’école moyenne, puis je suis entré à l’Institut de Gand, qui était une école libre mais non catholique, où les cours de latin, de grec et de français étaient donnés par des professeurs français dépêchés et payés par le Quai d’Orsay. Aucun Belge ne pourrait faire aujour­d’hui le même parcours scolaire en Flandre. Autre impossibilité : au cours de ma vie politique, j’ai été élu dans toutes les régions du pays - à Gand puis à Uccle où je suis toujours conseiller municipal. J’ai été élu comme parlementaire européen dans une circonscription qui regroupait Bruxelles, la Wallonie et le petit territoire de langue allemande. Aucun Belge ne pourrait aujourd’hui être successivement élu par des citoyens appartenant aux trois groupes linguistiques du pays. Sauf, pour l’instant encore – mais pour combien de temps ? - dans le dernier arrondissement bilingue, celui de Bruxelles-Hal-Vilvorde.

 
Comment expliquez-vous la crise politique qui a gravement affecté la Belgique dans les derniers mois de 2007

  Cette crise s’inscrit dans un long processus. Mon livre commence avec la fameuse émission de la RTBF annonçant l’indépendance de

la Flandre. En France, on a parlé de canular. Mais cette émission de fiction était plutôt un acte politique. Son animateur, Philippe Dutilleul, est connu en France grâce à l’émission «Strip-Tease»: il m’avait parlé de son projet et songeait à moi pour présenter l’émission spéciale. Il voulait faire prendre conscience de la situation critique dans laquelle

la Belgique se trouvait – et je ne pouvais lui donner tort. Mais j’étais circonspect, je craignais une «prédiction créatrice», l’annonce fictive de la séparation provoquant un choc conduisant à l’éclatement réel du pays. J’ai différé ma réponse, en pensant que cette émission ne serait pas avalisée par

la hiérarchie. Je me trompais: le présentateur en titre du journal télévisé a accepté de jouer son propre rôle dans la fiction et toute la hiérarchie a participé à l’émission. Sa diffusion a provoqué une onde de choc: 80 % des auditeurs francophones ont cru à la véracité de la nouvelle car le scénario était déjà dans toutes les têtes. Chacun savait que tous les dossiers communautaires seraient mis à plat après les élections et que, par conséquent, la formation d’un gouvernement serait ex­traordinairement difficile. L’émission n’a pas créé la crise mais elle a contribué à son emballement.

  Venons-en à ces dossiers communautaires. En France, on ne se rend pas compte de ce que peut signifier leur remise à plat.

Je commencerai par la fin. Du côté francophone, l’écrasante majorité des citoyens ne veut pas la division du pays. Les francophones, bruxellois ou wallons, veulent le statu quo et beaucoup ont la nostalgie de

la Belgique d’autrefois. Les Flamands veulent une profonde réforme de l’État. Mais la majorité des néerlandophones n’est pas séparatiste: seule une minorité -il est vrai importante- milite en ce sens. Mais l’écrasante majorité souhaite un approfondissement du confédéralisme. Or ce confédéralisme est de plus en plus un séparatisme de facto. Nombre de Flamands veulent que

la Sécurité sociale soit coupée en deux, que l’organisation judiciaire soit elle aussi scindée, certains voudraient des plaques d’immatriculation différentes pour les automobiles: la volonté de vivre séparément sous un label commun est flagrante. J’ai souvent en­tendu dire dans des milieux flamands qui ne sont pas nécessairement extrémistes: Avec

la Belgique si l’on peut, sans

la Belgique s’il le faut. Démocrate-chrétien, Premier mi­nistre pendant douze ans, père du fédéralisme, Wilfried Martens croyait que le fédéralisme était un processus qui trouverait un jour son achèvement. Il se trompait: le processus ne peut être arrêté.

  La Belgique a maintenant un gouvernement…

Guy Verhofstadt a réussi un tour de force en mettant sur pied un gouvernement transitoire: il durera jusqu’au 23 mars, date à laquelle Yves Leterme devrait lui succéder. Ce dernier, entouré d’un groupe de personnalités politiques qualifiées de « sages », est en train de préparer des réformes institutionnelles. Nul ne sait ce qui se passera lorsqu’il sera en mesure de les présenter.

  Dans l’histoire de la Belgique, quels sont les facteurs qui expliquent ce processus?

Le premier, c’est bien évidemment la révolution de 1830 et la constitution de l’État belge. À ce propos je précise que la fête nationale belge ne célèbre pas la révolution du 21 juillet 1830 mais le 21 juillet 1831, date de la prestation de serment du premier roi des Belges, Léopold Ier, marié à Louise-Marie, fille de votre roi Louis-Philippe. Il est important de souligner que cet État est né d’une révolution bourgeoise et qu’il va être gouverné en français du nord au sud: toute la classe intellectuelle, les médecins, les magistrats… sont francophones. Il n’y a pas alors une langue flamande unifiée mais des patois qui balkanisent cette partie de la Belgique. Le deuxième fait important, c’est la guerre de 1914-1918.
Avant d’écrire mon livre, j’ai rencontré des personnalités de toutes les obédiences et de toutes les communautés. Quand je parlais à des Flamands, y compris à de jeunes Flamands, tous évoquaient

la Grande Guerre. Pour résumer en une phrase sans doute excessive mais qui est pour les Flamands d’une criante vérité: sur le front, on commandait en français et on mourait en flamand. C’est pendant la première guerre mondiale qu’un petit cercle d’intellectuels flamands se lie à l’Allemagne wilhelminienne. Celle-ci pratique

la Flamen­politik: le gouverneur allemand Von Bissing crée la première université flamande à Gand: on y parle flamand mais on y pense en allemand. Cette université disparaîtra en 1918 mais dans l’entre-deux-guerres on assiste à une montée impressionnante du mouvement flamand. Certains de ceux qui avaient collaboré avec les Allemands pendant la guerre de 1914-1918 reprendront la politique de collaboration pendant la seconde guerre mondiale – par exemple Auguste Borms, fusillé en 1946. Après

la Libération, la répression sera dure et les blessures resteront profondes dans le mouvement flamand.

  Il y eut des collaborateurs, non des moindres, chez les francophones !

Léon Degrelle fut le chef de la division SS-Wallonie. Mais que reste-t-il du rexisme aujourd’hui? Rien.

La Collaboration flamande, quant à elle, n’était pas liée à un homme mais elle est beaucoup plus profonde et étendue que

la Collaboration francophone.

  Vous accordez une grande importance à l’éclatement de l’Université de Louvain…

Que l’on soit catholique ou non, le traumatisme créé par la division entre l’Université de Louvain-la-Neuve et l’Université de Leuven reste profond. Louvain était une des plus prestigieuses universités catholiques du monde! Souve­nons-nous du slogan de l’époque qui est aujourd’hui repris: Franse ratten rol uw matten (rats français roulez vos tapis!) On a divisé la bibliothèque en numéros pairs et impairs - les uns allant aux francophones, les autres aux néerlandophones. Péché contre l’esprit!

  La monarchie maintient malgré tout l’unité?

C’est vrai et c’est faux. Je reprends la formule célèbre d’un ancien Premier ministre socialiste, Achille Van Acker, qui était très hostile au roi Léopold pendant la Question royale: « La Belgique a besoin de monarchie comme de pain». Sans monarchie,

la Belgique cesserait d’exister dans les huit jours. En République, se poserait immédiatement la question du chef de l’État: un président wallon, flamand, bruxellois? Cela dit, la monarchie ne suffit plus à préserver l’intégrité de

la Belgique. Nous sommes dans un régime de particratie absolue. Le roi ne nommera jamais un ministre qui n’aurait pas l’aval des partis. Le roi Albert n’a pas l’influence qu’avait le roi Baudouin grâce à l’expérience qu’il avait acquise au cours de son long règne. Le roi des Belges est en mauvaise santé et sa succession n’est pas assurée car le prince Philippe a débordé de son rôle, par exemple en critiquant le Vlaams Belang, en signant un document patronal ou en prenant publiquement à partie des journalistes flamands. Pendant

la Question royale, 70 % des Flamands étaient favorables à la monarchie, alors que maintenant une importante minorité souhaite une République flamande.
Bruxellois et Wallons ne s’aiment pas beaucoup. Les Flamands considèrent que Bruxelles est la capitale de

la Flandre et ils voudraient partir en annexant la ville et en accordant des facilités aux francophones bruxellois. Le morceau est sans doute trop gros, mais l’intention est clairement exprimée. Les francophones constituent entre 85 et 90% de la population –dont 44% sont d’origine belge. La proportion des immigrés, dont beaucoup sont citoyens belges, est donc importante. Cela permet aux Flamands d’affirmer que Bruxelles est une ville multilingue dans laquelle on compte 10% de néerlandophones mais aussi des anglophones, des arabophones, etc. Pour eux, c’est une grande ville internationale en territoire flamand. Tout cela est exagéré mais il est vrai que Bruxelles est sur la ligne de front. Nous avons autour de Bruxelles les communes «à facilités». Bruxelles est totalement encerclée par des territoires flamands et les communes «à facilités» sont composées d’une très forte majorité de francophones (entre 70 et 80%). Jusqu’ici ils disposaient de «facilités linguistiques» en matière administrative, juridique et politique (voter par exemple pour des candidats francophones). Mais les Flamands les remettent en question et de toute manière exigent que les délibérations municipales soient prises en langue flamande: s’il y a un mot de français, les décisions sont annulées par

la tutelle. Frank Vandenbroucke, le ministre flamand de l’éducation, qui est socialiste, écrit que la loi ne lui permet pas encore de régir l’usage de la langue dans le domaine privé. Je connais des communes où les commerçants ne peuvent pas présenter leurs produits en français et où il est interdit de vendre un terrain à une personne ne connaissant pas le flamand. À Fouron, il a été décrété que l’usage du français constituait un «trouble à l’ordre public». Voilà où nous en sommes. Pour en revenir à Bruxelles, je remarque que la capitale est prise dans le mouvement général de communautarisation: les Bruxellois se sentent avant tout bruxellois, plus que belges. Certains d’entre eux souhaitent que leur ville devienne un district européen.

La Wallonie n’est pas aussi unie qu’on le croit. Si

la Flandre fait sécession, il y aura une République flamande et non une unification avec

la Hollande. La province wallonne du Luxembourg est attirée par le Grand Duché alors que les Liégeois sont francolâtres.

  Comment voit-on cette crise dans les institutions de l’Union européenne?

Avant d’écrire mon livre, je suis allé au Comité des régions où l’on m’a tenu des propos officiels qui ne me renseignent pas vraiment sur la politique européenne: «On encourage les régions mais dans le cadre des États» m’a-t-on dit. Mais si j’en juge d’après un entretien avec Hubert Védrine, la Commission, en encourageant financièrement les régions, a «joué avec le feu». Aujourd’hui, devant ce qui se passe en Belgique, elle est inquiète. Elle se souvient que son siège se trouve à Bruxelles. On la sent prise entre son désir de régionalisme et la crainte de voir des mouvements nationalitaires tels les Catalans et les Basques durcir leurs revendications. «L’Europe aux cent drapeaux» voulue par l’indépendantiste breton Yann Fouéré est une image poétique, mais aussi l’incertitude attachée au morcellement et à l’éclatement des Nations qui transformerait l’Europe en habit d’Arlequin.

LE COMMISSAIRE À SA TOILETTE / P3C1E1

CHAPITRE 1


  P3C1E1 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 1)

 
N°146 / LE COMMISSAIRE À SA TOILETTE / P3C1E1

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot, à sa toilette, écoute, aux infos du matin, une interviouve de Bricolat Mulot. On commence à parler d’élections.

 
Mercredi 8 Juin
7 heures
Chez Mado

S’il est un moment de la journée que Ravot déteste voir perturber, c’est celui où il achève de faire sa toilette en écoutant les infos à la radio. Pas toujours drôles, les infos en question, mais il a vraiment l’impression de « reprendre le collier » en douceur, de se « remettre sur les rails ». Un peu avant sept heures, en général, sauf lorsqu’une opération urgente exige une présence encore plus matinale.

  « Chers Auditeurs, j’ai ce matin le plaisir de recevoir notre ami Bricolat Mulot, bien connu pour ses expéditions lointaines et les somptueuses images qu’il en rapporte pour notre plaisir à tous.
Mon cher Bricolat Mulot, vous venez de publier « Au fond des Yeux,
la Nature », aux éditions Plein Air Pur, un ouvrage imprimé sur un papier pur chiffon de Calcutta recyclé qui va sortir en librairie dès demain matin, et qui reprend certaines des images les plus extraordinaires que vos téléspectateurs ont pu découvrir au cours de l’hiver dernier dans l’émission que vous présentez, avec le soutien de notre partenaire Distribeau, sur une chaîne amie. Pensez-vous qu’une telle publication puisse servir la cause de ceux qui défendent

la Nature, ceux-là mêmes que vous souhaitez représenter en vous portant candidat aux prochaines élections ?

- Mon cher Maurice, permettez-moi cette familiarité, nous nous connaissons depuis si longtemps, mon cher Maurice donc, je vous remercie tout d’abord de m’avoir invité et de me donner l’occasion de dire publiquement l’inquiétude profonde que j’ai voulue exprimer au travers de ce petit ouvrage que vous avez la gentillesse d’évoquer, publié aux éditions Plein Air Pur, imprimé sur un papier pur chiffon de Calcutta recyclé, je ne le répèterai plus, c’est un moyen de soutenir l’action de Sœur Emmanuelle, et dont la sortie en librairie est prévue pour demain matin.
Je n’ai fait qu’y traduire un constat d’évidence : la Terre a atteint un point de vulnérabilité sans précédent, et comme le phénomène de dégradation empire sans cesse, les dégâts sont désormais visibles à l’œil nu. La vérité est terrible : désolidarisés de

la Nature, nous refusons d’admettre que seuls, nous ne pouvons tirer notre épingle du jeu, et que nous courons droit à un abîme sans fond que nous avons nous-mêmes creusé des pieds et des mains !

- Et cependant, il semble que vous distinguiez dans cette perspective tragique, des lignes d’espoir, des potentiels de ressources…

- Il y a deux ans, nous avons vécu un drame, lorsqu’une terrible erreur a fait basculer notre monde dans un refroidissement catastrophique, alors que tout prouvait qu’il se dirigeait, à l’inverse, vers un réchauffement mortel causé par l’imprudence irresponsable de nos comportements. Cela doit nous rendre prudents. Et modestes. Ce sont les solidarités qui nous sauveront, les solidarités proches, voisines, terre à terre, comme celles des chiffonniers de Calcutta, qui sauvent de vieux chiffons pour en faire du papier recyclé, celui-là même que j’ai utilisé symboliquement pour y faire imprimer mon ouvrage « Au fond des Yeux, la Nature », aux éditions Plein Air Pur. Abattus par

la Mondialisation de

la Catastrophe, nous vivrons par

la Proximité et par

la Fusion. Regardez sur cette photo prise du ciel, que vous trouvez à la page 107 de mon ouvrage « Au Fond des Yeux,

la Nature », qui sort demain matin en librairie, aux éditions Plein Air Pur, regardez la mosaïque, le damier, qu’est devenu notre pays, ses routes bloquées, ses canaux gelés, ses lignes électriques tombées à terre… Pensez-vous que l’espoir pourra venir d’en-haut, d’un état providence amoindri, impuissant, frappé de stupeur, privé de ses organes de communication ?

- Et cependant, mon cher Bricolat, malgré toutes ces difficultés, vous vous portez candidat…

- Mais bien sûr, voyons, il n’est pas possible de laisser se poursuivre le cirque habituel des candidatures où Pierre reprend le pouvoir à Paul qui lui avait ravi aux élections précédentes ! Le monde, c’est cette fois flagrant, a changé. Il faut une Rupture. J’incarne cette Rupture !

- Mais quelle Rupture ?

- Une Rupture dans

la Conscience que l’on peut avoir de notre Environnement. D’abord. L’Etat est moribond, c’est un fait. Notre Conscience se doit d’y suppléer.

- Pourquoi ?

- Parce que je le dis ! Ça se voit, non ? C’est un fait d’évidence manifeste ! Il faut en revenir à une Conscience de Proximité, comme je l’ai dit, comme je l’écris dans « Au Fond des Yeux,

la Nature », qui sort demain matin en librairie, aux éditions Plein Air Pur, sur pur chiffon de Calcutta, sauver Ses Meubles, nettoyer Sa Poubelle en toute conscience, la trier jusque dans le détail, et correctement, le jaune avec le jaune, le verre avec le verre, développer son Environnement immédiat, en sachant bien que chaque goutte d’eau épargnée par chacun représentera un Océan pour

la Nature, que chaque Kilowatt économisé par chacun représentera une somme d’énergie considérable au bout du compte, et qu’il ne faut plus compter sur une Centrale qui continuera de délivrer l’énergie pour tous. Nous sommes reclus dans la cellule de notre Environnement proche : il nous faut le gérer. Au plus près. Le froid contracte ! Contractons-nous. Mais contractons-nous en Harmonie. Mon Travail, si je suis élu, consistera à donner à chacun la claire Conscience de ses limites et à l’aider à s’y épanouir, tel le poussin qui peu à peu remplit son œuf de manière à laisser au monde la possibilité d’accueillir son éclosion ultérieure. Plus tard.

Nous Savons, de Marseille à Dunkerque et de Strasbourg à Brest, de Bordeaux à Lyon, de Sedan à Hendaye, nous savons, peu importe comment, peu importe pourquoi, nous savons que Nous avons raison et que Nous sauverons le monde… »


Ravot range sa brosse à dents, crache dans le lavabo et se rince la bouche.

  « - Mon cher Bricolat, je pense que nos auditeurs auront compris avec quelle passion vous avez entrepris cette véritable croisade dans laquelle vous vous engagez. Et la passion, y’a qu’ça d’bon ! Par ailleurs, à votre arrivée dans notre studio, vous m’avez fait part de votre indignation concernant un fait divers dont vous avez eu connaissance…

- Oui, et je vous remercie de me donner l’occasion de l’évoquer : votre confrère «

La Lanterne du Fort », qui s’est particulièrement distingué voici deux ans lors de cette obscure histoire des Écolocroques, fait état d’étranges disparitions qu’il semble implicitement imputer à

la Nouvelle Réna, ce mouvement de convivialité proche, né au sein du système d’échanges Super Troc, devenu « 
C’est tout naturel
 », qui a si heureusement su pallier aux défaillances d’une Grande Distribution centralisée, et de ce fait, paralysée par un peu de neige.
Autant j’ai pu estimer l’action de votre confrère lors de ces évènements, qui n’ont toutefois pas encore été totalement élucidés (ce que je m’engage à faire si j’ai l’honneur d’être élu, et quoi qu’il en coûte à qui il en coûtera, et ce sera cher), autant je réprouve les méthodes d’amalgame dont Eusèbe Malfort a fait preuve dans cet article où il établit des rapprochements entre une louable convivialité de proximité et les Numéros des Écolocroques qu’il a contraints, peut-être un peu hâtivement, au suicide.

- En deux mots, et pour nos auditeurs qui n’auraient pas lu la presse de ce matin, pardonnez-moi de vous interrompre, Bricolat…

- Je vous en prie mon cher Maurice…

- Eusèbe Malfort insinue que certaines saucisses distribuées par cet organisme pourraient contenir de la chair humaine et il intitule son article « les Élus cannibales »…

- Voilà. Ce qui m’indigne dans cet article, c’est le fait qu’il tend à jeter l’opprobre sur un mouvement, encore une fois, destiné à rapprocher les gens, dans cet esprit de solidarité qu’a fait naître l’entreprise Super Troc, au travers de symboles simples, comme celui des Élus, symboles gentiment ritualisés au cours de réunions amicales et conviviales, d’ailleurs rémunérées, si mes informations sont justes et qui donc procèderaient de l’une de ces Solidarité de Proximité que je souhaite solidairement encourager de façon solidaire.
Tous ensemble.
J’y vois une tentative de blocage d’un mouvement qui leur échappe, de la part des relais occultes d’un Etat incapable de gérer les vrais problèmes de la vie quotidienne ! Il est plus facile de mettre à l’index un fabricant de saucisses que de rétablir l’électricité sur l’Hexagone ! C’est pour moi tout simplement honteux. Cela revient à bafouer tous ces braves gens, de plus en plus nombreux, qui se trouvent ainsi, sans vouloir faire de mauvaise plaisanterie, mais avec le sourire d’autodérision modeste qu’ils y mettent si bien eux-mêmes, liés par la saucisse, plus que par le lien conjugal. Ne se définissent-ils pas eux-mêmes, avec ce même humour modeste, délicat et juvénile qui les caractérise, commecomme « les Cénobites[1] Tranquilles, paisiblement plantés dans les faits, s’épanouissant, riant du gras confit, l’emplissant de leurs saucisses moelleuses [2] » ? Et cette persécution se manifeste au travers de ce que l’Etat peut faire de pire : l’acharnement policier. D’ailleurs, il semble que les élus locaux en ont pris conscience et se sont insurgés contre le procédé…

- Et bien mon cher Bricolat Mulot, je vous remercie pour votre visite matinale à notre antenne, et je rappelle à nos auditeurs que vous venez de publier « Au fond des Yeux,

la Nature », aux éditions Plein Air Pur, un ouvrage qui reprend certaines des images les plus extraordinaires que vos téléspectateurs ont pu découvrir au cours de vos émissions de l’hiver dernier. Encore merci.

- Merci de m’avoir invité, je rappelle que le livre sort demain en librairie, encore merci mon cher Maurice… »

 Jingle de l’émission, et tout au fond, un micro ayant été mal coupé, on entend : « Une ptite saucisse, Maurice ? », avant le « cloc » du contact que l’on coupe d’urgence.

 
Ravot soupire, hausse les épaules et descend prendre son petit déjeuner.
 

[1] Religieux qui vivent en communauté. Des moine, quoi…

[2] On retrouve ici l’ambivalence de propos caractéristique de la Nouvelle Réna : cette invocation, proclamée par le Maître de Cérémonie à la fin de la circumambulation axée sur le Putier, et noyée des fumigations rituelles, se traduit de manière subliminale pour les Initiés du second grade par : « Laissez nos bites tranquilles, paisiblement plantées dans les fesses épanouies, en riant du gros con filant,plissant de leurs saucisses moelleuses ». Où fesses et cons sont ceux des Initié(e)s du premier grade…Ce qui nous permet de deviner que Bricolat Mulot est pour le moins un Initié du Second Grade…

SAUCISSES INDUSTRIELLES / P3C1E15

P3C1E15 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 15)

N°160 / SAUCISSES INDUSTRIELLES / P3C1E15


 
C’est l’histoire où nous apprenons que les cadavres de l’autoroute sont bien ceux de Ted et de Jo. Amélie explique comment sont fabriquées les saucisses de

la Nouvelle Réna. Elle a découvert « l’améline ». Et l’Amour.

  Vendredi 10 juin
9 heures
Chez Mado

La clochette de la porte marque l’entrée de ceux qui étaient attendus avec tellement d’impatience :
- Ah, vous voilà !
- Pardon, commissaire, c’est de ma faute, s’excuse Amélie avec un sourire à faire fondre la banquise… J’ai été retenue sur la route. Lepif m’a appelée à 6 heures chez moi lorsqu’on lui a communiqué votre demande, et…
- Bon, ça va, ça va… Une demi-heure de retard… Et on est pressés. Il a eu raison de se faire excuser par vous, mais il aurait pu venir sans vous attendre…

 
Lepif garde le nez baissé dans son col, comme un gamin pris en faute, et le regard en-dessous qu’il lance à Amélie fait rire Mado :
- Voyez pas qu’il est amoureux, commissaire ?

  Lepif se redresse, l’air furieux, rouge comme un coq :
- Ah, toi ! Zézette !!!
- Mado, Lepif, Mado, le reprend Ravot qui du coup éclate de rire, et remercie-la, elle t’évite l’engueulade…
 
Amélie, surprise, a ouvert de grands yeux avant de rougir à son tour. Et une rouquine qui rougit, c’est l’incendie… Et puis elle est prise par la contagion du rire et elle demande à Lepif :
- Mais… ?

  Lepif a repiqué du nez dans son col et tortille un bouton de sa veste entre ses doigts…

 
Alors Amélie tend le cou et dépose un petit baiser sur sa joue…

  - Bon, c’est fini Marivaux ? On a du boulot !
- Pardon commissaire, je…
- Vous, Lepif, vous aurez tout le temps de vous expliquer plus tard…
- Et quand vous aurez trouvé le temps, j’offrirai le champagne ! enchaîne Mado qui apporte deux cafés de plus pour les nouveaux arrivés avant de se retirer discrètement derrière son comptoir.
 
- D’abord, faites-moi le point sur ce que vous avez de neuf, reprend Ravot qui a retrouvé tout son sérieux et feint d’ignorer les petits coups d’œil (totalement extra professionnels) qu’échangent ses collègues.
- J’ai obtenu les résultats de l’autopsie : il s’agit bien de Jo et de Ted. Formule dentaire, ADN, etc, tout concorde. Mais les corps étaient très abîmés, comme vous le pensez bien : il y avait 30 000 litres d’essence dans la citerne qui a brûlé… Heureusement que les gros extincteurs de la station-service ont pu sauver une partie des cabines des camions, sinon on n’aurait rien retrouvé d’eux.
- J’ai pu prélever des traces d’ADN dans la pulpe des dents qui n’ont pas éclaté dans l’incendie, précise Amélie (et du coup Ravot la regarde d’un œil moins romantique, même si Lepif réagit à cette déclaration comme à la voix des anges),  mais les viscères étaient carbonisés.
- Tous ? demande Lepif…
- Tous, répond Amélie, au bord de l’extase…

  Lepif soupire et précise, la voix défaillante :
- Panosier, le légiste, a quand même établi que le cœur de Ted avait été transpercé par une pointe, une sorte de pic à glace.
- Ils ont sans aucun doute été assassinés, susurre Amélie, qui le couve du regard ébloui de Bernadette devant la grotte.
- En plein cœur, bafouille-t-il…
- En plein cœur, souffle-t-elle avec la foi de l’aveu…
- C’est merveilleux, enchaîne-t-il en lui prenant la main.
- Oh, oui, approuve-t-elle en lui cédant avec l’abandon farouche d’une jeune vierge le soir de ses noces…

 
Paf !!! Ravot tape du poing sur la table.

  - Si on m’avait dit un jour que je serais emmerdé par les roucoulements des perdreaux sous mes ordres ! C’est fini, oui ? 

 
Les deux perdreaux visés atterrissent, s’ébrouent, l’air coupable, et se reprennent, confus et gênés, sous les rires (mal) contenus de Mado qui pouffe derrière son comptoir :
- Faut pas les engueuler, commissaire, c’est la surprise du coup de foudre…
- Bon, on reprend : donc, les deux corps ont été identifiés et le crime est établi. Quoi de neuf du côté des coupables ? 

  Lepif s’arrache douloureusement au vert et lumineux regard d’Amélie et redescend sur terre :
- Humevesne et Suceprout ? Ils sont très certainement coupables, mais ils ont un alibi pour mardi, jour de l’enlèvement de Jo et de Ted. Du matin jusqu’au soir, ils se trouvaient au Nègre Blanc, une « maison » accueillante de Bordeaux où ils dépensaient un gros gain ramassé aux courses la veille. Ils sont passés directement de l’hippodrome au bordel et n’en sont ressortis que le soir pour aller faire la java à l’extérieur. C’est au cours de cette java que les « amis » de Mado les ont repérés. A moins d’une connivence de tout le bordel… En principe, on devrait les relâcher…
- Pas question, je les enchriste pour scandale sur la voie publique… Avec la plainte des patronnes du Tapas’Embal’ et celle de Mado…
- Elles ont retiré leur plainte…
- Quoi ?
- Oui, elles sont repassées hier soir au commissariat en disant qu’elles avaient réfléchi, que ce n’était pas grave au point de faire des histoires…
- Je ne connais pas toute l’affaire, intervient Amélie Fouad, mais il me semble que cela sent la grosse arnaque, non ?
- C’est une grosse arnaque, intervient Mado à son tour, à la surprise du commissaire, qui décidément ne s’y retrouve plus, entre Lepif tourtereau et sa logeuse qui se mêle de l’enquête.  Bon, je vous aide, mais vous comprendrez que je ne porte pas plainte : ma « situation » est délicate (Ravot et Lepif approuvent de la tête sans qu’Amélie comprenne cette connivence)… Mais je connais le Nègre Blanc. C’est un clandé pratiquement officiel où viennent les grosses légumes, et spécialement ces Messieurs de la Ville. Intouchable. N’essayez pas, commissaire… Mais surtout, il appartient à l’Imporium. Comme le champ de courses…
- L’Imporium qui se trouve aussi financièrement lié au groupe Tapas’Embal, et soutient très indirectement Super Troc, c’est-à-dire C’est tout Naturel et la Nouvelle Réna… Leur représentant officiel, un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec se trouvait au Tapas’Embal’ le soir de l’inauguration et du meurtre de Luis… Dubrieux de la Brigade Financière de Paris,  m’a confirmé leurs liens, ajoute Lepif, tout fier d’apporter sa contribution et de montrer que fleurette du matin n’exclut pas l’enquêteur du terrain.
- L’Imporium, hein… On avait déjà connu ça à Paris, Lepif…
- Oui, on en parlait comme d’une sorte de Super-Mafia légendaire…
Mado ricane :
- Ils n’ont rien de légendaire, mais vous ne pourrez pas les coincer : ils sont trop discrets, trop riches, et trop malins…
- On se trouve devant le problème que Dubrieux caractérise toujours de la même manière : on devine, on suppose et même, on sait, mais on ne prouve rien, ajoute Lepif.
- En somme on n’est pas plus avancés, sauf, comme vous dites, à prouver, en l’occurrence que tout le Nègre Blanc ment, et que les gens de Tapas’Embal’, boutiques et usines, sont manipulés… Ce serait peut-être possible si je disposais de dix enquêteurs à Bordeaux, et de l’appui de la hiérarchie, râle Ravot…

  Atmosphère morose…

  - J’ai autre chose, ajoute Amélie. A propos des saucisses que vous m’avez fait analyser. 
 
Pause dramatique… Elle enchaîne :
- J’ai d’abord pu retrouver leur mode de fabrication en interrogeant les responsables de Bordeaux par téléphone. Ils se sont montrés très coopératifs, comme s’ils étaient fiers de leurs procédés. Il y a là des choses surprenantes. J’ai appelé les services vétérinaires, et pour eux, tout est légal, mais on n’est jamais allé aussi loin dans la technologie industrielle de la viande : ils mélangent des viandes surgelées et des viandes fraîches, du bœuf d’Argentine et du porc de batterie sur pied qu’ils prévoient d’élever à côté de l’usine de transformation, ou même du mouton, dans des proportions variables. Le tout est « désossé » mécaniquement d’une manière révolutionnaire. Bref. Je détaille tout cela dans le rapport…
J’ai également comparé les deux types de saucisses que vous m’avez fournies, d’une part celles qui sont réservées aux « initiés » de

la Nouvelle Réna, et d’autre part, celles qui sont vendues aux clients « ordinaires », mais qui ont aussi été fabriquées par l’usine de Saint Tignous, qui a servi de « pilote », et qui proviendront maintenant de Bordeaux.

D’une manière générale, les saucisses sont embossées dans des boyaux artificiels produits à partir d’un liquide qui coagule à la chaleur. On appelle cela du « boyau collagène », du nom de la matière employée, d’origine biologique, proche de la gélatine. Ce boyau est façonné au fur et à mesure de la fabrication et glisse sur le cône de remplissage de l’embosseuse (c’est la machine à remplir les boyaux). Je l’explique dans mon rapport.
Mais c’est là que cela devient intéressant : dans ce boyau, j’ai trouvé une molécule bizarre. Elle semble inoffensive, mais elle est vraiment bizarre. J’ai pu déterminer qu’elle provient du lubrifiant utilisé pour leur mise en œuvre : pour faciliter le glissement du boyau sur la machine, on doit graisser très légèrement le cône de remplissage. Ils emploient de l’huile de sésame. 
- C’est pour l’ouvrir plus facilement sans doute, intervient Lepif, sérieux comme un notaire perdu dans la fumée de son cigare…
- L’ouvrir ? s’enquiert Ravot qui ne voit pas bien quel rapport il peut y avoir entre un lubrifiant et une ouverture non définie…
- Ouvrir le boyau, précise Lepif…
- Je ne vois pas quel rapport il peut y avoir entre un lubrifiant et l’ouverture d’un boyau, reprend Ravot toujours perplexe…
- C’est le sésame du boyau, insiste Lepif…
- ??? interroge silencieusement Ravot qui avance le menton, la bouche entr’ouverte, tout en fronçant désespérément les sourcils…
- Le « Sésame ouvre-toi » du boyau collagène, précise Lepif patient, souriant, pédagogique…

  Ravot passe ses deux mains crispées sur son visage atterré, et regarde Mado avec l’œil effondré d’un cocker abandonné sur une aire d’autoroute :
- C’est l’amour qui fait ça ?

  Mado hoche la tête pour confirmer ses craintes, et se retient de rire pour éviter une explosion qu’elle sent latente. Mais elle ne peut s’empêcher d’ajouter que pour son compte, elle préfère la vaseline…

 
D’une main lasse, le commissaire fait signe à Amélie :
- Poursuivez, mon enfant poursuivez, soupire-t-il enfin avec accablement…

  Il y a un temps. 

 
Amélie, qui souriait au nez de l’ange qui passe, reprend :
- Je parlais de l’huile de sésame… J’ai remarqué autre chose : les saucisses réservées aux « initiés » présentent une toute petite particularité. Cette huile, dont on ne retrouve que des traces très faibles dans le produit fini, semble contenir elle-même des traces d’un alcaloïde que je n’ai pas encore réussi à identifier, ou plutôt, des « morceaux » chimiques, de molécules  potentiellement constitutives d’alcaloïde. Des traces dans les traces : on travaille sur des nanogrammes, des milliardièmes de gramme. J’ai appelé cette molécule de « l’améline » en attendant d’en trouver le vrai nom, s’il existe déjà dans la nomenclature.
- De l’ « améline », soupire Lepif…
- … (sourire) c’est doublement curieux, d’abord parce qu’il n’y a en général pas d’alcaloïdes naturels dans les plantes qui produisent de l’huile, et ensuite, parce qu’on n’en trouve que dans les saucisses pour « initiés », et pas dans les autres saucisses fabriquées par Tapas’Embal’ sous d’autres marques. C’est comme s’ils utilisaient une huile de lubrification différente selon les produits, ou plutôt, comme s’ils ajoutaient de l’améline uniquement dans les produits destinés aux « initiés ». S’il s’agit bien d’un élément ajouté et pas d’une impureté accidentelle. Il faudra vérifier sur plusieurs lots, mais je n’en ai pas encore eu le temps.
Je n’ai pas non plus interrogé les fabricants à ce sujet. Ils ont déclaré à Lepif qu’ils produisaient les deux types de saucisses sur la même chaîne, en changeant simplement la proportion des viandes. J’irai volontiers rendre une petite visite à leur usine pour voir de plus près ce système de lubrification… Ah, oui… Aussi : les saucisses servies aux excités qui ont mis le siège devant le journal contenaient deux fois plus d’améline que celles qui sont fournies habituellement aux mêmes « initiés », qui se contentent alors de manifester une sorte d’état de manque lorsqu’ils en sont privés…
- Et ce sont ces bidons de « lubrifiant » que le Mélanippé a déchargés à Bordeaux, ajoute Lepif.
- Ces bidons contiennent effectivement de l’huile de sésame, mais pas du tout d’améline, j’ai vérifié, conclut Amélie avec un soupir.

Ravot hoche la tête :
- Tout cela est très intéressant. Vous avez pu retracer l’origine des matières premières ? demande-t-il à Lepif…
- La viande vient par bateaux frigorifiques depuis l’Argentine, ou d’élevages de la région pour les porcs vivants, jusqu’à ce que la porcherie intégrée soit opérationnelle. Il faudra vérifier tout cela, en particulier la nature des aliments que les animaux consommeront, mais leur diversité semble exclure tout trafic de ce côté-là.
- Je suis certaine que l’améline provient du lubrifiant, insiste Amélie…
- L’huile de sésame du Mélanippé a été chargée à Dakhla et a été produite au Maroc, en Mauritanie, au Sénégal et au Burkina, reprend Lepif, la matière première du boyau vient de Hambourg en wagons-citernes, et reste stockée dans de cuves en inox sur le site de Bordeaux. Elle est complétée par la transformation sur place des morceaux d’os récupérés sur les carcasses utilisées pour fabriquer la chair à saucisse. Ils pensent parvenir à une autosuffisance complète lorsque la porcherie fonctionnera.
- Pas d’améline là-dedans, observe Ravot songeur… Vous êtes bien sûre de vous ?
- A 99% commissaire. Mais dès que je disposerai d’un peu de temps, je ferai effectuer des analyses de vérification par d’autres labos. Il reste des additifs divers, classiques pour ce genre de produits, comme l’amidon utilisé comme coagulant, ou des sucres, des épices, des antioxydants, des stabilisants, des arômes divers, mais ils proviennent de fournisseurs spécialisés et les services vétérinaires ont constaté l’intégrité et l’authenticité des emballages. Tout est correct de ce côté-là. Le foisonnement est obtenu par de l’azote…
- Le foisonnement ? demande Ravot…
- Oui, explique Amélie, le dernier hachage est effectué sous vide pour éliminer l’oxygène et améliorer le rendement du cutter, mais ensuite, pour augmenter le volume final et alléger la masse, on injecte du gaz pour faire mousser la purée de viande préparée avant la cuisson et l’embossage.  Et la cuisson s’effectue dans la ligne d’embossage elle-même par chauffage ohmique… Mais c’est plus détaillé dans mon rapport…
- Bon appétit, grince Ravot.
- Rien que de très ordinaire en charcuterie industrielle, commissaire… Mais nulle part je n’ai remarqué quoi que ce soit qui ressemble à de l’améline, ni de près ni de loin.
  - Il faudra étudier tout cela de plus près, conclut Ravot. Vous avez bien travaillé. Mais maintenant, vous allez venir avec moi, j’ai quelque chose à vous montrer…
- Mais commissaire, on n’a pas fini d’éclaircir… s’offusque Ravot.
- Mais commissaire, mes analyses de contrôle… s’inquiète Amélie.
- Vos analyses attendront. Et vous, Lepif, appelez Martial pour qu’il prenne le relais des enquêtes. Il faudra également qu’il retrouve les traces d’un certain Falcon 7X qui, d’après Pélot, aurait fait naufrage dans le Pacifique au large du Chili, mais dont je pense qu’il est passé par Biarritz la nuit dernière.
- Un Falcon 7X ?
- L’avion d’affaires qui a emmené Boufigue et ses amis il y a un mois, après qu’ils se soient amusés avec Luis. Vous y êtes ? C’est cet avion-là, ou son frère jumeau, qui aurait embarqué Arthur Malfort lorsqu’il a disparu…
- Mais, patron…
- Venez, on en reparlera en voiture : j’ai beaucoup de choses à vous apprendre et à vous montrer, moi aussi…
- A bientôt, sourit Mado au passage, n’oubliez pas le champagne…
 

LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

P3C1E24 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 24)

  N°169 /  LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

  C’est l’histoire où Lepif et Amélie repêchent le corps d’Arthur Malfort dans l’avant-port de

la Marée aux Ports et où ils le suivent dans la grande salle du Temple qu’ils découvrent avec effarement. C’est aussi le moment où il s’avère qu’Arthur est toujours vivant.

  Vendredi 10 juin
16 heures
Agotchilho, avant-port.

  Debout en haut du quai, Ravot scrute l’eau de l’avant-port avec les vieilles jumelles Zeiss que lui a données Victor avant de le quitter pour suivre Amaïa.
 Dans leur bateau de pêche, Lepif et Amélie, assis contre la proue, regardent la surface du bassin en parlant à mi-voix, sous le regard absent de leur pilote goum qui reste à la barre et fait décrire des cercles à son embarcation.
 

A distance, les autres petits bateaux de pêche, immobiles, guettent on ne sait quoi.
  La marée redescend : un espace plus sombre est nettement visible sur les portes d’écluse, marquant le niveau de la marée haute.

On regarde. On attend… 

  La surface luisante, très calme, est presque lisse, et Ravot se demande ce qu’il doit surveiller : le Crabe ? Ce monstre énorme qu’il a vu une fois dans le « temple » archaïque où il est arrivé à l’appel d’Amaïa ? C’était invraisemblable, impossible, incroyable… Et pourtant…

 
Et puis… Mais… Qu’est-ce que c’est ? Une épave ? Il règle ses jumelles… Un gros paquet remonte, flotte plus ou moins bien, là… Entre le bateau qui se trouve au plus près de la falaise et celui de Lepif et d’Amélie (leur tête, lorsque Victor leur a expliqué ce qu’il allait leur montrer, alors qu’ils se trouvaient au journal !!! leur tête, quand il les a fait descendre dans le « métro » !!! leur tête, quand ils ont rencontré Amaïa !!!) un paquet flottant, dans une sorte de sac en plastique, semble-t-il… Il crie, agite les bras… Ces imbéciles sont en train de roucouler, il les voit bien, la main dans la main à l’avant du bateau. Je te vais me leur passer un de ces savons :
- Eh Lepif !!! Oh !!! Oh, oh….!!!!

  Ils ne sont pas très loin, et le moteur du bateau tourne au ralenti, si bien que Lepif finit par entendre… Par lever les yeux, par voir le commissaire et par réagir : Ravot tend le bras, désigne, là… Oui, d’accord, un paquet… Bof, sans doute un sac poubelle qui remonte… Il fait signe au Goum qui les pilote, lui montre le paquet flottant, tandis qu’Amélie lui explique le plaisir de trouver « la » bonne molécule, ou d’extraire l’ADN de la molaire d’un cadavre… 

 
Le moteur accélère ses pout-pouts somnolents, l’embarcation manœuvre, s’approche, met en panne, un coup en arrière brise l’erre, et le bateau dérive bord à bord contre le paquet flottant. 

  Merde, on dirait un corps… 

 
Lepif saisit une gaffe accrochée au plat-bord, croche dans le paquet… Un bras… Tire… Amélie et le Goum sont venus en renfort. Il est lourd l’animal, et englué d’une sorte de mucus bulleux, comme ces feuilles de plastique d’emballage que les gamins s’amusent à faire claquer sous leurs doigts. Celui-ci est glissant, les bulles sont plus grosses, et grasses… 

  Lepif le reconnaît immédiatement lorsque le corps bascule sur le pont : c’est bien Arthur Malfort.

 
Il est inerte. Il est resté longtemps dans l’eau à ce qu’il semble, et il a dû absorber ce mélange d’air et de mucus qui l’enveloppe comme un manteau gluant (prélèvements, vite, prélèvements, dit Amélie). La bouche et le nez en sont remplis. Colmatés. Son pouls est imperceptible, et le mucus empêche tout contact direct avec sa peau. 

  Ravot, du haut du quai, téléphone au journal où il sait que Mouchoir assure une veille active et pourra relayer l’information au bureau N°1 : ils ont trouvé le corps d’Arthur et ils le ramènent.
 
A peine se sont-ils amarrés au quai du port, que des Goums en combinaisons blanches, hommes et femmes, entourés de gardiennes et de gardes, se pressent  en troupe silencieuse, comme s’ils les attendaient.

  Le corps d’Arthur Malfort est chargé sur une civière. Non, « on » refuse de le déshabiller. Il reste donc couvert de ses vêtements mouillés, englués de mucus, et la civière part, portée par quatre Goums, des femmes, en uniforme de gardiennes, pèlerine et bâton, qui descendent la rue en tournant le dos à l’usine, la rue de La Marée au Petit Port qui longe la falaise, ses maisons troglodytes. 

  Ravot arrive derrière eux, fait signe à Lepif et à Amélie…

Ils sautent à quai, suivent, incrédules… 

  Un perron de hautes marches au pied d’une façade monumentale, deux grandes portes, épaisses, noires, lourdement sculptées de figures grotesques, à la Lovecraft, portail grand ouvert. 

  On escalade les marches pour entrer dans la pénombre d’une salle hypostyle assez basse, piliers taillés en réserve dans la pierre, on s’y enfonce… Lueur au fond, autre portail grand ouvert. Bruit sourd : il se referme derrière eux… Sol de dalles d’ardoise… Il fait chaud… Amélie vient placer sa main dans celle de Lepif… Salle, non, nef immense, immenses torchères blanches, flammes vives qui ronflent derrière la silhouette de trois trônes de pierre taillés dans un seul bloc, et là… oh, nom de dieu !!! Tous les Malfort à poil encadrent Amaïa ! S’ils s’attendaient à ça ! Lepif et Amélie se regardent, effarés de se sentir « déplacés », non pas d’être ici, mais bien d’être habillés !

 
Quatre Goums, des gardiennes, sont entrées, portant une civière, suivies d’une petite troupe, au milieu de laquelle sont les trois policiers. 

  Béa, sans un mot, s’est dressée. Elle a tendu Tijules à Amaïa, et elle s’est levée…
 
Les porteuses franchissent le jubé de pierres basses et posent la civière là où voici une heure… une heure, sous l’eau, une heure… Une heure !!!

  Elle s’approche, livide, vacillante… 

 
Elle est tout près d’Arthur, de son visage inerte barbouillé de mucus… 

  Elle tente de voir, dans le flou de ses larmes… 

 
Elle tombe à genoux, et s’effondre sur lui avec un hurlement…

  C’est alors qu’il frémit…

  … et qu’il ouvre les yeux…
 

LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

P3C1E28 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 28)

  N°173 / LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

  C’est l’histoire où Varochaix, Maire autoproclamé, est séduit par la veuve Belcoucou avec qui il explore les chemises du Maire défunt. 

  Samedi 11 juin
10 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
Le grand bureau est désert, comme si l’ombre du défunt Maire rôdait dans les rideaux. 

  Non, pas désert. 

 
Varochaix a vu, derrière la tenture qui voile l’un des murs, comme une silhouette… Et ce n’est pas un fantôme !

  - Attendez-moi dehors et gardez bien la porte, souffle-t-il à ses héros, surpris, faut avouer, mais trop disciplinés pour le montrer à de potentiels témoins qui ne pourraient qu’être adverses.
 
Puis il entre.

  Il a fermé la porte.

 
Il écarte la tenture.

  C’est la femme du Maire. De l’ex-Maire. Le Feu. Le Défunt. 

 
Qui lui sourit, bien vivante. Elle n’a pas eu le temps de refermer le coffre qu’elle vient d’ouvrir avec difficultés. C’est vrai que son mari ne lui a pas montré comment on ouvre ce putain de coffre. Elle savait seulement où il en avait noté la combinaison. Et où se trouvait la clé. Alors, elle a un peu ramé pour trouver comment on fait, et puis la porte est vachement lourde. Et elle s’est pété un ongle, merde…

  - Bonjour… Vous êtes Monsieur… ?
- Varochaix, Monsieur Varochaix. J’étais Conseiller Municipal, mais… Je suis maintenant le Maire… Le Maire autoproclamé par la Volonté du Peuple d’Ici…
- Le Maire ? Mais mon mari…
- … est mort… Je vous connais Madame, pour vous avoir rencontrée à une réunion du POS[1], où vous conseilliez votre mari, avec beaucoup de clairvoyance, dois-je reconnaître…
- Ah, oui… Monsieur Varochaix, du Nari, je crois (il acquiesce de la tête), mon époux m’a parlé de vous… Feu mon époux… Mon dieu, quel drâââme épouvantable… 

  Elle sort un mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais et s’essuie les yeux, soupire, s’assied sur une chaise proche, placée juste auprès de l’entrebâillement de la lourde porte d’acier. 

  - Mon Dieu… Que vais-je devenir, moi, pauvre malheureuse, pauvre femme au désespoir, perdue, seule, sans amis, sans parents, frêle petite barque au sein de la tempête…
- Oh, Madame, vous avez bien…
- Personne, Monsieur, personne…
- Mais cependant…
- Personne, Monsieur, personne… Ô, quel terrible destin que celui d’une veuve…

 
Varochaix ne peut que tenter de réconforter ce noble désespoir, une main sur l’épaule de cette pauvre femme qui en glisse à ses pieds…

  - Vous avez des amis, pauvre âmette éperdue…
- Croyez-vous que l’on aime, que l’on soutienne celle que fut la plus fidèle, la plus tendre des épouses, celle qui de tout son cœur, de toute son énergie, soutint les combats d’un homme assassiné que les méchants, vous le verrez bientôt, ô, Monsieur Varochaix, d’un homme que les méchants diront indigne, par méchanceté pure, car ce sont des méchants, sûrs de l’impunité que leur laisse son âme égarée dans les Cieux. Ô, Monsieur Varochaix, je connais bien ce monde, ce monde impitoyable où les pires ambitions côtoient les jalousies les plus triviales et où la mort du Maître sera l’occasion des vengeances de ces valets, de ces monstres sordides qu’il tenait éloignés par son Glaive infrangible ! Par son Glaive brandi (elle lui entoure les genoux, et appuie à ses cuisses un front marmoréen de pleureuse crétoise[2])… Par son Glaive brûlant (elle se redresse un peu sur les genoux et le front marmoréen se retrouve à hauteur de sa taille) (la salope, se dit Varochaix)… Par son Glaive tendu, poignée ferme et solide, racine du bon droit, comme bruyère au vent et indéracinable, sauf à l’assassiner (elle tire sur la racine, pour l’éprouver, sans doute, d’une main vigoureuse) (la sâââlope, soupire Varochaix, les yeux levés au ciel)… Glurp, achève-t-elle enfin, lorsque la racine de bruyère se mue tout soudain en écume de mer (rhâââ lovely, reconnaît Varochaix, délaissant la critique)…
 

Et c’est ainsi que Varochaix a connu sa première extraction de racine carrément de bruyère.

 
Mais il se reprend vite, et retrouvant son souffle en regroupant ses forces, rajustant ses effets, il pose la question essentielle :
- Alors, ce coffre ?

 
Sans attendre une réponse fortement engluée, il écarte le lourd panneau d’acier et en explore la vaste cavité ainsi dévoilée, car c’était un grand coffre.

  La veuve Belcoucou, qui s’est relevée en s’essuyant la bouche de son mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais, se rapproche aussi : elle avait eu juste le temps d’ouvrir, pas d’explorer. Elle se doutait bien qu’il n’y avait pas d’argent là-dedans, juste une petite liasse tout juste suffisante pour les menus frais courants. Quelques chéquiers inutilisables, au nom de la commune, mais… des dossiers.

C’est cela qu’elle cherchait.

 
- Pensez-vous que nous soyons en droit de consulter ces documents, faux-cultise-t-elle ?
  Varochaix hausse les épaules :
- C’est ce que vous alliez faire, non ?

 
Elle baisse la tête tandis qu’une légère roseur lui colore les pommettes, qu’elle a hautes[3].

  Mais Varochaix a déjà sorti la pile et l’a portée sur le bureau d’acajou massif, parfaitement rangé, où œuvrait le défunt édile. Le coffre est vaste, la pile épaisse.

 
- Son stylo… renifle Madame veuve Belcoucou. Un Mont-Blanc que je lui avais offert à l’occasion de sa dernière érection[4].

Et elle l’enfouit dans le vaste sac Hermès qu’elle avait laissé auprès du coffre.

  Varochaix s’en retourne un temps vers la porte et prévient ses hommes qui montent une garde impassible : rassemblez-moi tout le personnel dans le hall d’entrée dans trente minutes. Et fermez la porte de la Mairie. Pas de visiteurs. Mettez un panneau « Fermé pour deuil ». Sous-titré en français !

  Puis il revient au bureau dont il tire les rideaux, se croûte une petite saucisse, en offre poliment une autre à la veuve Belcoucou qui non-mercise de la tête en achevant un raccord de rouge à lèvres, et revient s’asseoir devant le bureau. La veuve colonise sa cuisse droite où elle s’installe en tortillant du prose, avec un grand sourire :
- On regarde ? demande-t-elle les yeux brillants…  

  Et on a vu : chaque chemise, rouge pour les adversaires, verte pour les « amis », blanche pour les autres, établie à un nom, de personne ou même d’entreprise, contient trois sous-chemises, baptisées « Dossier de personnalité », « Fiche de collaboration », « Relevé de prestations »…

 
Dans le « Dossier de personnalité » on retrouve tout ce que l’on a pu découvrir sur les petites histoires personnelles de chacun, depuis les indiscrétions et ragots, manies, petits travers ou grandes fautes, obtenus par les indiscrétions policières et les écoutes de tout ordre, qui font que l’on sait que Truc trompe sa femme avec celle de Machin, que Machin court après les petites filles, que le fils Untel fume de l’herbe à chats ou que Tartempion a payé au noir Dugenou, ouvrier de l’artisan plombier Ducoin pour retaper sa salle de bains et la repeindre en rose. 

  Les irrégularités dont les entreprises ont pu se rendre impunément coupables sont bien sûr enregistrées avec le plus grand soin. Ne serait-ce que les pots-de-vin versés dans d’autres villes pour accéder à tel ou tel marché public… 

  Certaines des fiches les plus anciennes, datées de 1945, indiquent par exemple qu’une certaine Rachel est juive, mais qu’elle est trop comestible pour être dénoncée, du moins pas tout de suite, ou que certains journalistes de la Lanterne seraient tentés par la Résistance.

  Bien sûr, ces fiches anciennes datent du maire précédent, père (officiel) du défunt. Ce dossier est riche de photos, de notes téléphoniques, de documents de toutes sortes. 

 
Dans le dossier « Fiche de collaboration », souvent réduit à un simple bristol, sont relevés les domaines « d’exploitation possible » des informations énumérées dans le dossier précédent ou disponibles par ailleurs, avec les références. Ou les risques que les adversaires relevés peuvent faire courir à ce qui est pudiquement appelé « la Municipalité ».

  Le « Relevé de prestations » récapitule la balance des services rendus et reçus par chacun des individus fichés. C’est éloquent. Pots-de-vin, chantages, concussion, exactions, malversations, prévarications et extorsions de toutes sortes sont relevés, chiffrés, et leur mode de règlement indiqué.
  Bien sûr, « on » se garde bien de dire où ces fonds, considérables dans leur ensemble, se trouvent versés. Ce qui enrage la veuve qui n’est manifestement pas au courant du dixième de ce qui a circulé comme argent sous les lourdes tables de la mairie.

 Varochaix s’attarde sur quelques dossiers, à commencer par le sien dans lequel il trouve peu de choses qu’il ne connaisse déjà. Sauf qu’il se fait rouler par Tiburce Véhicule-Petit, directeur de