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Et la Belgique dans tout ça ?

ET

LA BELGIQUE DANS TOUT ÇA ?
 Hier, le 21 juillet, c’était leur fête nationale…


Bien sûr, vu d’ici, des Pyrénées, c’est les Esquimaux-maux depuis l’indépendance du Congo. 
 
Et pourtant… Depuis presque trente ans que je vis sur l’impalpable frontière entre Béarn et Euskadi, il m’arrive de trouver des similitudes lorsque je vois d’aucuns candidats à la députation souffler sur des braises séparatistes pour aller pêcher des voix ou se débarrasser de cantons hostiles et ainsi se donner des chances lors d’une élection… 

 
Et je ne parle pas d’un certain Prédlarép comme dirait Zazie… Ni d’une certaine réforme constitutionnelle (merci, Jack).

 
Alors je livre à vos réflexions une vidéo fabuleuse de l’humoriste wallon François Pirette alias élu-ministre Jean-Marie Pirette ! (pourquoi Jean-Marie ?) Suis pas sûr de parvenir à l’insérer, mais je livre le lien (Ctrl+clic) :

LA VIDEO est supprimée de U-Tube (pb de droits d’auteurs avec la RTB1). Dommage

  Le double langage par lequel on pleure sur les malheurs du « pays » avant de poser des bombes, vous connaissez ? Je parlais de la Corse, par exemple, comme ça…

Merci pour ces documents, Tonton Marcel…

 
TONTON RASPOUTINE

 
Et un entretien intéressant paru dans l’hebdomadaire  « France catholique » avec Luc Beyer de Ryke, auteur de “ La Belgique en sursis”, éd. François-Xavier de Guibert, 165 pp., 15e.

 
FAUT LIRE JUSQU’AU BOUT !

 
Le mal belge
 
lundi 28 janvier 2008

La Belgique pourra-t-elle se relever de la terrible crise politique qu’elle vit depuis de longs mois
?

Avis d’un célèbre journaliste flamand et francophone… 

  Votre histoire familiale est significative. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Je suis né à Gand. Cette ville a vu naître trois hommes célèbres: Charles Quint, Maeterlinck, écrivain francophone des Flandres qui reçut le Prix Nobel de littérature (il faut relire ”La maison dans la dune” -note de Tontonraspoutine-) et De Geyter qui a composé la musique de l’Internationale. Pour ma part, je suis Flamand de langue française. Je suis né dans une ville, où la « bonne société » était divisée en salons catholiques et salons libéraux ; ils se sont ensuite mélangés face à la montée du flamingantisme. J’appartiens par ma famille à la bourgeoisie libérale : mon grand-père et mon père étaient chirurgiens. Mon père est mort jeune et ma mère s’est remariée avec un avocat professeur à l’université de Bruxelles, assesseur au Conseil d’État et bâtonnier à Gand. Mon grand-père maternel était magistrat. Je suis le « mouton noir » de cette famille puisque je suis devenu journaliste !
 
Présentateur du journal télévisé de la RTBF pendant 18 ans, j’ai été au cours de cette même période conseiller provincial de Flandre orientale et pendant 14 ans conseiller municipal de Gand où la loi m’interdisait de prononcer un mot de français.
  Que sommes-nous aujourd’hui, nous francophones de Flandre ? Rien !

Vous avez fait vos études en quelle langue ?

  À l’exception d’un passage de deux années à l’Athénée, j’ai fait mes études en français uniquement. À Gand jusqu’à la fin du secondaire puis à Bruxelles dans l’enseignement supérieur. Dans ma ville natale, j’ai commencé avec les Dames de l’Instruction chrétienne, qui était encore une école francophone, puis je suis allé chez les Frères des Écoles chrétiennes où l’on étudiait également en français. Ensuite ce fut l’enseignement public, à l’école moyenne, puis je suis entré à l’Institut de Gand, qui était une école libre mais non catholique, où les cours de latin, de grec et de français étaient donnés par des professeurs français dépêchés et payés par le Quai d’Orsay. Aucun Belge ne pourrait faire aujour­d’hui le même parcours scolaire en Flandre. Autre impossibilité : au cours de ma vie politique, j’ai été élu dans toutes les régions du pays - à Gand puis à Uccle où je suis toujours conseiller municipal. J’ai été élu comme parlementaire européen dans une circonscription qui regroupait Bruxelles, la Wallonie et le petit territoire de langue allemande. Aucun Belge ne pourrait aujourd’hui être successivement élu par des citoyens appartenant aux trois groupes linguistiques du pays. Sauf, pour l’instant encore – mais pour combien de temps ? - dans le dernier arrondissement bilingue, celui de Bruxelles-Hal-Vilvorde.

 
Comment expliquez-vous la crise politique qui a gravement affecté la Belgique dans les derniers mois de 2007

  Cette crise s’inscrit dans un long processus. Mon livre commence avec la fameuse émission de la RTBF annonçant l’indépendance de

la Flandre. En France, on a parlé de canular. Mais cette émission de fiction était plutôt un acte politique. Son animateur, Philippe Dutilleul, est connu en France grâce à l’émission «Strip-Tease»: il m’avait parlé de son projet et songeait à moi pour présenter l’émission spéciale. Il voulait faire prendre conscience de la situation critique dans laquelle

la Belgique se trouvait – et je ne pouvais lui donner tort. Mais j’étais circonspect, je craignais une «prédiction créatrice», l’annonce fictive de la séparation provoquant un choc conduisant à l’éclatement réel du pays. J’ai différé ma réponse, en pensant que cette émission ne serait pas avalisée par

la hiérarchie. Je me trompais: le présentateur en titre du journal télévisé a accepté de jouer son propre rôle dans la fiction et toute la hiérarchie a participé à l’émission. Sa diffusion a provoqué une onde de choc: 80 % des auditeurs francophones ont cru à la véracité de la nouvelle car le scénario était déjà dans toutes les têtes. Chacun savait que tous les dossiers communautaires seraient mis à plat après les élections et que, par conséquent, la formation d’un gouvernement serait ex­traordinairement difficile. L’émission n’a pas créé la crise mais elle a contribué à son emballement.

  Venons-en à ces dossiers communautaires. En France, on ne se rend pas compte de ce que peut signifier leur remise à plat.

Je commencerai par la fin. Du côté francophone, l’écrasante majorité des citoyens ne veut pas la division du pays. Les francophones, bruxellois ou wallons, veulent le statu quo et beaucoup ont la nostalgie de

la Belgique d’autrefois. Les Flamands veulent une profonde réforme de l’État. Mais la majorité des néerlandophones n’est pas séparatiste: seule une minorité -il est vrai importante- milite en ce sens. Mais l’écrasante majorité souhaite un approfondissement du confédéralisme. Or ce confédéralisme est de plus en plus un séparatisme de facto. Nombre de Flamands veulent que

la Sécurité sociale soit coupée en deux, que l’organisation judiciaire soit elle aussi scindée, certains voudraient des plaques d’immatriculation différentes pour les automobiles: la volonté de vivre séparément sous un label commun est flagrante. J’ai souvent en­tendu dire dans des milieux flamands qui ne sont pas nécessairement extrémistes: Avec

la Belgique si l’on peut, sans

la Belgique s’il le faut. Démocrate-chrétien, Premier mi­nistre pendant douze ans, père du fédéralisme, Wilfried Martens croyait que le fédéralisme était un processus qui trouverait un jour son achèvement. Il se trompait: le processus ne peut être arrêté.

  La Belgique a maintenant un gouvernement…

Guy Verhofstadt a réussi un tour de force en mettant sur pied un gouvernement transitoire: il durera jusqu’au 23 mars, date à laquelle Yves Leterme devrait lui succéder. Ce dernier, entouré d’un groupe de personnalités politiques qualifiées de « sages », est en train de préparer des réformes institutionnelles. Nul ne sait ce qui se passera lorsqu’il sera en mesure de les présenter.

  Dans l’histoire de la Belgique, quels sont les facteurs qui expliquent ce processus?

Le premier, c’est bien évidemment la révolution de 1830 et la constitution de l’État belge. À ce propos je précise que la fête nationale belge ne célèbre pas la révolution du 21 juillet 1830 mais le 21 juillet 1831, date de la prestation de serment du premier roi des Belges, Léopold Ier, marié à Louise-Marie, fille de votre roi Louis-Philippe. Il est important de souligner que cet État est né d’une révolution bourgeoise et qu’il va être gouverné en français du nord au sud: toute la classe intellectuelle, les médecins, les magistrats… sont francophones. Il n’y a pas alors une langue flamande unifiée mais des patois qui balkanisent cette partie de la Belgique. Le deuxième fait important, c’est la guerre de 1914-1918.
Avant d’écrire mon livre, j’ai rencontré des personnalités de toutes les obédiences et de toutes les communautés. Quand je parlais à des Flamands, y compris à de jeunes Flamands, tous évoquaient

la Grande Guerre. Pour résumer en une phrase sans doute excessive mais qui est pour les Flamands d’une criante vérité: sur le front, on commandait en français et on mourait en flamand. C’est pendant la première guerre mondiale qu’un petit cercle d’intellectuels flamands se lie à l’Allemagne wilhelminienne. Celle-ci pratique

la Flamen­politik: le gouverneur allemand Von Bissing crée la première université flamande à Gand: on y parle flamand mais on y pense en allemand. Cette université disparaîtra en 1918 mais dans l’entre-deux-guerres on assiste à une montée impressionnante du mouvement flamand. Certains de ceux qui avaient collaboré avec les Allemands pendant la guerre de 1914-1918 reprendront la politique de collaboration pendant la seconde guerre mondiale – par exemple Auguste Borms, fusillé en 1946. Après

la Libération, la répression sera dure et les blessures resteront profondes dans le mouvement flamand.

  Il y eut des collaborateurs, non des moindres, chez les francophones !

Léon Degrelle fut le chef de la division SS-Wallonie. Mais que reste-t-il du rexisme aujourd’hui? Rien.

La Collaboration flamande, quant à elle, n’était pas liée à un homme mais elle est beaucoup plus profonde et étendue que

la Collaboration francophone.

  Vous accordez une grande importance à l’éclatement de l’Université de Louvain…

Que l’on soit catholique ou non, le traumatisme créé par la division entre l’Université de Louvain-la-Neuve et l’Université de Leuven reste profond. Louvain était une des plus prestigieuses universités catholiques du monde! Souve­nons-nous du slogan de l’époque qui est aujourd’hui repris: Franse ratten rol uw matten (rats français roulez vos tapis!) On a divisé la bibliothèque en numéros pairs et impairs - les uns allant aux francophones, les autres aux néerlandophones. Péché contre l’esprit!

  La monarchie maintient malgré tout l’unité?

C’est vrai et c’est faux. Je reprends la formule célèbre d’un ancien Premier ministre socialiste, Achille Van Acker, qui était très hostile au roi Léopold pendant la Question royale: « La Belgique a besoin de monarchie comme de pain». Sans monarchie,

la Belgique cesserait d’exister dans les huit jours. En République, se poserait immédiatement la question du chef de l’État: un président wallon, flamand, bruxellois? Cela dit, la monarchie ne suffit plus à préserver l’intégrité de

la Belgique. Nous sommes dans un régime de particratie absolue. Le roi ne nommera jamais un ministre qui n’aurait pas l’aval des partis. Le roi Albert n’a pas l’influence qu’avait le roi Baudouin grâce à l’expérience qu’il avait acquise au cours de son long règne. Le roi des Belges est en mauvaise santé et sa succession n’est pas assurée car le prince Philippe a débordé de son rôle, par exemple en critiquant le Vlaams Belang, en signant un document patronal ou en prenant publiquement à partie des journalistes flamands. Pendant

la Question royale, 70 % des Flamands étaient favorables à la monarchie, alors que maintenant une importante minorité souhaite une République flamande.
Bruxellois et Wallons ne s’aiment pas beaucoup. Les Flamands considèrent que Bruxelles est la capitale de

la Flandre et ils voudraient partir en annexant la ville et en accordant des facilités aux francophones bruxellois. Le morceau est sans doute trop gros, mais l’intention est clairement exprimée. Les francophones constituent entre 85 et 90% de la population –dont 44% sont d’origine belge. La proportion des immigrés, dont beaucoup sont citoyens belges, est donc importante. Cela permet aux Flamands d’affirmer que Bruxelles est une ville multilingue dans laquelle on compte 10% de néerlandophones mais aussi des anglophones, des arabophones, etc. Pour eux, c’est une grande ville internationale en territoire flamand. Tout cela est exagéré mais il est vrai que Bruxelles est sur la ligne de front. Nous avons autour de Bruxelles les communes «à facilités». Bruxelles est totalement encerclée par des territoires flamands et les communes «à facilités» sont composées d’une très forte majorité de francophones (entre 70 et 80%). Jusqu’ici ils disposaient de «facilités linguistiques» en matière administrative, juridique et politique (voter par exemple pour des candidats francophones). Mais les Flamands les remettent en question et de toute manière exigent que les délibérations municipales soient prises en langue flamande: s’il y a un mot de français, les décisions sont annulées par

la tutelle. Frank Vandenbroucke, le ministre flamand de l’éducation, qui est socialiste, écrit que la loi ne lui permet pas encore de régir l’usage de la langue dans le domaine privé. Je connais des communes où les commerçants ne peuvent pas présenter leurs produits en français et où il est interdit de vendre un terrain à une personne ne connaissant pas le flamand. À Fouron, il a été décrété que l’usage du français constituait un «trouble à l’ordre public». Voilà où nous en sommes. Pour en revenir à Bruxelles, je remarque que la capitale est prise dans le mouvement général de communautarisation: les Bruxellois se sentent avant tout bruxellois, plus que belges. Certains d’entre eux souhaitent que leur ville devienne un district européen.

La Wallonie n’est pas aussi unie qu’on le croit. Si

la Flandre fait sécession, il y aura une République flamande et non une unification avec

la Hollande. La province wallonne du Luxembourg est attirée par le Grand Duché alors que les Liégeois sont francolâtres.

  Comment voit-on cette crise dans les institutions de l’Union européenne?

Avant d’écrire mon livre, je suis allé au Comité des régions où l’on m’a tenu des propos officiels qui ne me renseignent pas vraiment sur la politique européenne: «On encourage les régions mais dans le cadre des États» m’a-t-on dit. Mais si j’en juge d’après un entretien avec Hubert Védrine, la Commission, en encourageant financièrement les régions, a «joué avec le feu». Aujourd’hui, devant ce qui se passe en Belgique, elle est inquiète. Elle se souvient que son siège se trouve à Bruxelles. On la sent prise entre son désir de régionalisme et la crainte de voir des mouvements nationalitaires tels les Catalans et les Basques durcir leurs revendications. «L’Europe aux cent drapeaux» voulue par l’indépendantiste breton Yann Fouéré est une image poétique, mais aussi l’incertitude attachée au morcellement et à l’éclatement des Nations qui transformerait l’Europe en habit d’Arlequin.

LE SCHTROUMPF ÉLÉPHANT / P3C1E11

P3C1E11 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 11)

  N°156 / LE SCHTROUMPF ÉLÉPHANT / P3C1E11

 
C’est l’histoire où nous apprenons pourquoi Mado, qui fut Zézette, a passé la bite de Lepif au cirage bleu, avant qu’elle ne dévoile qui sont les assassins probables de Jo et de Ted. 

 
Jeudi 9 juin
9 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  - L’Hippolyte dites-vous ? Un armateur russe ? Стрелка деньг. Stryélk Dyéng… La Flèche d’Argent ? C’est bien ce que j’avais compris… Comme vous dites. A destination de la Mauritanie ? Nouakchott ? Avec un chargement de matériel mécanique… Des pièces pour moteurs de bateaux. Tiens donc. Et on sait à qui elles étaient destinées ces pièces ? Non…

  Le silence règne dans le bureau de Ravot depuis que Lepif a décroché le téléphone et annoncé à la cantonade qu’il a une réponse de la capitainerie de Bayonne. Le commissaire tend l’oreille et impose le silence.

  Mado, qui vient d’arriver, accompagnée de Pourticol, attend, debout, puisque tout le monde est trop occupé à se taire pour s’occuper d’elle. Elle a ôté son tablier bleu, mis son petit chapeau vert et son manteau assorti. Avec ses chaussures plates, et son petit sac à main, elle fait très sage ménagère venue retirer un formulaire et qui attend tranquillement son tour.

 
- Oui, bien sûr… Un trafic… Non, on n’a pas trouvé trace des immatriculations. Et vers quel port est-il reparti cet Hippolyte ? Il remonte vers le Nord ? Il est en route ? Pour ? Mourmansk ? En Russie ? Il faudra demander à l’armateur pour connaître le destinataire aller et la cargaison, en retour, bien sûr… Faxez-nous leurs coordonnées, on trouvera bien un traducteur chez nous pour les appeler… Merci capitaine… Oui, ça nous est très utile… C’est ça, c’est au sujet de ce meurtre terrible… Oh, je ne sais pas si on pourra les coincer… Une grosse organisation… Bien sûr, si vous voyez quelque chose…

  Lepif raccroche.

 
- On peut toujours demander une investigation sur place par la police locale, observe Lepif…
- En Mauritanie ? demande Ravot. Vous y croyez vraiment ?
- Pas vraiment, non. Il est probable que des véhicules de luxe comme ça se trouvent maintenant entre les mains de tel ou tel ministre… A moins qu’ils n’aient passé une ou deux frontières…
- On sait quand même qu’ils sont en Afrique. Mais cela ne veut pas dire pour autant que ceux qui les occupaient les aient suivis. Excusez-moi, Mado, vous devez me trouver bien désinvolte avec vous…
  - Laissez, commissaire, c’est pour mes petits clients, et il n’était pas question de ramener les affreux chez moi. J’espère seulement que votre inspecteur saura garder mon bar sans faire de bêtises.
- S’il se contente de le garder, tout ira bien, remarque Lepif, ce qui est loin de rassurer Mado, mais, bon…
- J’ai déjà dit qu’il me semblait les avoir vus quelque part, mais je serais incapable de dire où et quand, poursuit Mado, préoccupée. Quand ils m’ont assommée avec leur truc électrique, je n’ai pas pris le temps de discuter, vous vous en doutez. C’est après… Et je pense que c’est la même chose pour eux. Ils risquent donc de me reconnaître, et je n’y tiens pas : ce n’est pas le genre de relation qui m’intéresse vraiment… Alors si vous avez un truc de glace sans tain ou quelque chose comme ça…
- Ma pauvre, on n’est pas dans un film américain ! Ici, on fait artisanal ! Ce que je peux proposer c’est de les faire passer devant vous. Ils sont en train de se laver et de se changer au vestiaire. Je les envoie dans le bureau des inspecteurs à l’autre bout du couloir, et vous, vous restez sur le banc qui se trouve sur le passage, devant la porte de mon bureau (il ouvre la porte pour lui montrer). Comme ça, ils pourront penser que vous attendez d’être reçue. Vous ferez semblant de les ignorer, vous lirez une revue, vous compterez les mouches, ce que vous voulez… Et quand ils seront passés, vous me direz si c’est eux ou pas… Et puis il y a peu de chances qu’ils vous reconnaissent… Ils ne vous ont vue que quelques secondes…

 
Mado le regarde avec plein de sous-entendus derrière la tête, tout en tournant le dos à Lepif.

Ravot hausse les épaules et lui montre le couloir :
- Allez-y, ils doivent avoir fini de se démaquiller, ces petits choux. Ils pensent être ici pour avoir fait du foin à la porte du Tapas’Embal’. Ah, à propos, Mado, vous pourrez conserver ceci, si vos clients du bar font du tapage !

  Il lui tend en riant les deux paires de menottes entourées de fourrure rose.

 
Mado les glisse dans son sac avec un sourire complice :
- Je les rendrai à qui de droit.

  Lepif, perplexe, fronce les sourcils.

 
On ne leur a trouvé que deux gabardines, un peu justes, étriquées, serrées aux entournures et qui tirent sur les boutons, malgré la ceinture. Revers larges, de ce côté-là, y’a rien à dire, mais z’auriez pu trouver des futals ! On a l’air fins, quoi, c’est vrai, sans chaussettes dans une paire de vos chaussures à clous, et à poil sous la gabardine ! Au Bois, on passerait pour des exhibitionnistes !

- Laisse tomber, Humevesne, c’est juste pour la déposition. Après, on appellera Riton et il nous ramènera des fringues, et le commissaire nous offre gentiment l’hospitalité en attendant, il l’a promis. Tu voudrais pas qu’on reste tout nus devant les inspecteurs ? Pense à Lepif ! Il a ses pudeurs, cet homme !
- Pfff ! Lepif ! Je pouffe !
- Chut… Te fais pas remarquer… Allez, on y va…
- Non, le commissaire a dit qu’il nous enverrait chercher : il a du monde…

  Lepif entre dans le vestiaire :
- Allez, les hommes, on vous attend pour la déposition, suivez-moi au bureau, c’est Martial qui va s’occuper de vous… Z’êtes tout plein mignons comme ça… Vous devriez vous raser les mollets, ce serait plus élégant…
- Oh, Inspecteur, nous charriez pas, on est assez gênés comme ça…

 
Lepif les précède dans le couloir, passe devant Mado, assise devant la porte ouverte de Ravot qui surveille depuis son bureau en faisant mine de lire un papier…

  - Mais c’est Zézette !!!

 
Tout se fige…
 
- Je veux dire… 

  Sûr que Humevesne a compris qu’il avait dit une connerie quand il a vu Lepif se retourner lentement, plus blanc et plus noué qu’un linge blanc lavé avec Omo double action…

 
Mais trop tard.

  Parce que Lepif aussi du coup, déclic, a reconnu Zézette.
 
Zézette !!! 

  Le cauchemar du Bois de Boulogne ! À poil et la bite au cirage bleu roi…

  
 Zézette à qui il avait confisqué sa perruque blonde la veille. Zézette qui l’a coincé le lendemain, assommé, déshabillé et relâché nu et enchnoufé de force dans une allée très péripatétique du même Bois, au milieu d’une double rangée de putes et de travelos qui l’applaudissaient en riant, jusqu’à ce qu’un panier à salade le récupère et le conduise à l’hôpital, choqué.

  Bien sûr, on l’avait changé de secteur, mais les surnoms de Schtroumpf Eléphant et d’Eléphant Bleu lui étaient restés, mi-moqueurs, mi-admiratifs, dans ce milieu d’experts.

 
Zézette, qu’il avait vainement recherchée pendant plus d’un an pour lui faire la peau. Zézette. Mado !!!

  Du coup, aussi bien Humevesne que Suceprout ont reculé, effarés par le face-à-face tragique entre Mado, qui s’est levée de son banc, et Lepif, rouge écarlate, fouillant son holster heureusement vide pour y prendre son arme de service et fourrer d’une bastos longuement méditée le crâne du cauchemar de ses nuits passées enfin retrouvé !

 
- Stop, Lepif, crie Ravot qui voit le geste du bout du couloir où le bruit l’a attiré, et qui comprend la tempête qui bouillonne sous le crâne de son inspecteur. Stop ! Qu’un Eléphant Bleu passe du blanc au rouge, c’est acceptable sur le plan national, mais qu’il règle des comptes rancis, ça ne l’est plus. Mado est devenue une femme respectable et Zézette a disparu dans un coin perdu du Brésil. Alors, stop !

  Mado fait face, calme et modeste, sans détourner le regard. Lepif tremble de tous ses membres en la fusillant du regard. Et puis, il sent la main de Ravot se poser sur son épaule, il l’entend hoqueter d’un rire difficilement contenu, se retourne, choqué, et puis… rien à faire, il a beau se retenir… il frissonne des babines, se retourne, regarde Mado qui se contient autant qu’elle le peut… et tous les trois explosent d’un rire énorme, gigantesque, monstrueux, homérique, ravageur, qui fait sortir toutes les têtes disponibles dans le couloir, tous médusés de voir le très sérieux commissaire Ravot, le très vaillant inspecteur Lepif et la très respectable bistrotière Mado pliés en trois fois deux, six, hoquetant et pleurant en se tapant mutuellement dans le dos comme des copains de régiment qui se retrouvent après plein d’années pour se raconter leurs frasques d’alors…

 
Humevesne et Suceprout se sont reculés jusqu’à la porte du vestiaire, plus affolés par cette réaction incongrue que par quelque accusation que ce soit…

  Lepif reprend son souffle avec peine, se redresse, s’essuie les yeux, encore secoué par des sursauts d’hilarité et, menaçant Mado du doigt, il articule difficilement, entre deux hoquets :
- Mais… mais… mais il faut m’expliquer… m’expliquer : pourquoi… Pourquoi du cirage bleu ?
 
Mado, reprise par un accès irrésistible, s’assied, souffle coupé et se tapant sur les cuisses :
- C’était la couleur qui s’accordait le mieux avec celle de vos yeux, inspecteur…
  Ce qui fait hurler de rire Ravot :
- C’était par amour, Lepif !!!
- Commissaire,  vous êtes dégueulasse ! s’insurge l’intéressé dont l’indignation déclenche un nouvel orage de fou rire auquel il est bien forcé de se joindre…

 
Le calme revient difficilement, mais il revient, et Ravot doit avouer à son inspecteur que dès le premier jour, il a reconnu Zézette en Mado, mais qu’il s’est bien gardé d’en parler, pour respecter sa nouvelle personnalité, sa nouvelle vie, et éviter tout conflit schtroumphien… ce qui fait hausser les épaules à l’intéressé, et ramène une légère houle sur l’océan des rires. Mais la fatigue est là, les zygomatiques autant que les épigastres sont proches de la crampe, et l’on se calme vite.

  - Vous ne m’en voulez plus, inspecteur ?

Lepif, pour toute réponse, l’embrasse sur les deux joues : amnistie et pardon, et l’amitié en prime.

Cette fois, c’est Mado qui y va de sa larme.

- Merci, Lepif. Merci… Je ne vous ai jamais voulu de mal, mais je tenais à ma perruque.
- Je l’ai prêtée à Ravot… au commissaire, hier… vous pourrez lui réclamer. C’est vrai que j’avais été vache de vous la confisquer…
- C’est Hélène qui l’a, comme m’a dit Rébéquée…
- Hélène ? Rébéquée ?
- Pas d’inquiétude, Lepif, pas d’inquiétude, je vous la rendrai, mais j’ai encore besoin de ma blonde pour en coincer une autre, une tueuse, celle-là…
- Alors, vous la rendrez à Mado, commissaire.

 
Silence ému…

  - A propos de tueurs…

 
Ravot se retourne vers les deux gabardines, aussi discrètes que possible, après le déferlement qu’a provoqué Humevesne.

  - Oui, c’est vrai… Si nous revenions à nos moutons, reprend Lepif, alors, Mado, c’est eux ?
- C’est eux. Et je sais qui ils sont : Suceprout, dit la Bricole, dit Couverture, spécialiste du volant, petits casses, camouflages et chauffeur de ces Messieurs les Hommes ; et Humevesne, dit Pic à Glace, dit Droit au Cœur, jamais coincé, toujours mouillé, un nettoyeur sérieux et discret sur ses activités mais réputé pour ses conneries dans tous les autres domaines. Je les ai connus du temps du Bois, où ils « réglaient la circulation » pour un grand groupe obscur spécialisé dans le maquerellage à grande échelle dont je n’ai jamais entendu prononcer le nom. Moi, j’ai toujours été indépendante. L’amour de l’art et l’art de l’amour. Le goût de l’artisanat. Je n’aime pas la Grande Distribution : c’est malsain quand on vend pour vendre et pas pour le plaisir. Bref, si vous retrouvez mes deux clients et qu’on leur a percé le cœur, faudra poser des questions à Monsieur (il désigne Humevesne) pour l’exécution, et à Monsieur (il désigne Suceprout) pour la mise en scène…

- Mais, commissaire, vous n’allez pas croire cette tante à la retraite !
- Lepif, mettez ces zouaves en cage en attendant d’en savoir plus…
- Ah, commissaire, ajoute Mado, ils ont parlé de Riton. C’est un recéleur de Lormont. Il serait intéressant de voir s’il ne les a pas hébergés…
- Mais elle est dingue, cette balance ! Je vais te crever, morue !!!
- Allez, Lepif, au frais ! Et quand vous aurez fini, tâchez de voir si on a du nouveau sur l’autopsie… Moi j’ai affaire ailleurs. Venez, Mado, je vous dépose chez vous.

LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12

P3C1E12 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 12)

  N°157 / LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12

 
C’est l’histoire où nous apprenons qu’Arthur a été libéré à Biarritz. 

  Jeudi 9 juin
22 heures
Capitainerie de La Marée au Grand Port 

 
- J’ai fait placer un émetteur GPS identifié dans chacune des palettes qui vont être chargées à bord. Cela permettra de suivre le Mélanippé par satellite et de repérer facilement sa route. Il est censé partir en Afrique, déposer une première cargaison à Dakhla, et continuer en cabotant tout au long de la côte d’Afrique : Nouakchott, Dakar, Conakry, Freetown, Monrovia, Abidjan, Accra, Lomé, Lagos… Plus de mille palettes à livrer. Mais je voudrais bien savoir où les Amazones et Daniel Forpris vont descendre à terre…

 
Rébéquée reste un temps songeuse…
 
- Ôoumloc va suivre le navire, mais il n’interviendra pas… Pas encore, réaffirme Ouâniahoua…

 
Celle qui a capturé Tomie la Louve a revêtu la combinaison bleue des dockers du port. Depuis le meurtre d’Ouaniahou, sa sœur, Amaïa l’a désignée comme garde du corps de Rébéquée, et elle applique scrupuleusement ses consignes : ne jamais laisser Ouôtâne[1] seule. 

  Bien sûr, c’est agaçant, et Rébéquée aimerait bien un peu plus d’intimité, surtout lorsqu’elle souhaite rejoindre Hélène dans leur appartement au-dessus de la boulangerie, mais elle se résigne à la présence, le plus souvent silencieuse, mais toujours attentive, de sa « gardienne ». 

 
D’ailleurs, elle a fini par convaincre son amie de venir s’installer dans l’une des chambres du Bureau N°1… Par sécurité… Ça n’a pas été facile : elle ne voulait pas laisser sa maman, la Bonne Marie, ou Marie Bon Pain, comme tout le monde l’appelle ici. Mais il faut protéger le futur bébé… Et Marie elle-même a convaincu Hélène d’aller se mettre à l’abri.

Toutes les heures, la gardienne goum appelle Nouye pour prendre et donner des nouvelles, sauf en cas d’urgence où la petite radio grésille…

- Il est tard, Ouâniahoua. On va rentrer. Les gardiennes et les gardiens de service surveillent. Personne ne peut monter ou descendre sans donner l’alerte…

 
C’est alors que Ravot a appelé :
- Pas encore couché commissaire ? répond Rébéquée qui reconnaît instantanément sa voix.
- J’espérais bien que vous seriez encore au port, Rébéquée… Je n’ai pas voulu appeler au bureau N°1 pour éviter les réactions trop impulsives et irréfléchies. Je sais que vous êtes de sang-froid…
- Mais qu’est-ce qui se passe ? Encore une catastrophe ?
- Non, enfin, je ne crois pas… Ecoutez, je viens de recevoir un appel de la PAF,

la Police de l’Air et des Frontières…

- Oui, et que dit votre paf (Rébéquée ne peut s’empêcher de rire) ? Excusez-moi, c’est idiot…

 
Ravot ne relève même pas :
- Arthur Malfort est à l’aéroport de Biarritz !
- QUOI ?
- Vous m’avez bien entendu : ARTHUR EST À BIARRITZ. Mais d’après l’officier que j’ai eu au bout du fil, il semble éveillé, mais inconscient, dans une sorte « d’état second ». Il est très affaibli, ne parle pas, ne bouge pas de lui-même, reste inerte… Ils l’ont trouvé, assez légèrement vêtu, assis par terre derrière un hangar, et il semblait y être depuis un certain temps. Ils l’ont pris pour une sorte de SDF, sauf qu’il est rare qu’on en trouve dans le périmètre fermé et protégé de l’aéroport. Le médecin de garde a parlé de catatonie… Ils l’ont identifié par les papiers qu’il avait sur lui, et ils m’ont appelé au commissariat. Ils vont le ramener en hélico : leur plan des sites accessibles indique une aire d’atterrissage possible sur le toit du journal…
- C’est exact ; il faudra allumer le balisage. Il faut prévenir, y aller… Il arrive dans combien de temps ?
- Il devrait être là dans une petite heure, mais je ne sais pas trop dans quel état il se trouve : il a eu froid et d’après eux, il est certainement drogué. Ils voulaient l’hospitaliser, mais j’ai refusé, en avançant des raisons de sécurité… Je n’ai aucune envie de voir se répandre la nouvelle.  J’ai bien insisté pour qu’ils gardent tout cela strictement secret…

 
Rébéquée réalise petit à petit l’énormité de la nouvelle :
- S’il s’est évadé, c’est extraordinaire, presque incroyable. S’ils l’ont relâché, c’est à coup sûr un piège… Dans tous les cas, il faut d’abord le protéger, ensuite comprendre… Et là, je ne comprends pas… Il faudrait le montrer à Amaïa, j’ai peur des réactions de Béatrace. Elle est facilement excessive… Et la protéger, elle aussi… Comment est-il arrivé là ?
- D’après la PAF, un Falcon 7X, un gros avion d’affaire, s’est posé à Biarritz pour se ravitailler en carburant, et il est reparti tout de suite : il semblait venir de New York et disait être attendu à Stockholm. Il avait l’air d’être très pressé. Le carburant a été payé en espèces. Cela nous rappelle des choses, non ? Je leur ai demandé de vérifier s’il y avait un rapport avec celui qui est aussi parti de Biarritz après le meurtre de Luis, le 3 mai, j’ai vérifié la date, cela fait un peu plus d’un mois. Mais ce n’était pas la même immatriculation. Je leur ai demandé de vérifier et j’attends leur réponse… On a trouvé Arthur une demi-heure après le départ du Falcon : un mécano qui passait par-là.
- Je préviens nos amis. Essayez d’être présent au moment où l’hélico arrivera au journal…

 
Elle raccroche, prise de vertige. Le sang-froid qu’elle a affiché jusque-là en répondant à Ravot s’évapore, et elle a l’impression de nager dans un irréel absolu… Alors, elle prend Ouâniahoua dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues :
- Yahooouuuuuuu !!!!!! Arthur est vivant ma vieille ! Tu te rends compte ?

 
Ouâniahoua se dégage doucement de l’étreinte de Rébéquée :
- Et qu’est-ce que tu feras quand tout le monde sera tiré d’affaire si tu étouffes tes amies à la première bonne nouvelle ?

 
- Allez, en route, mon bonhomme…
 
(N’oublie pas… n’oublie pas… n’oublie pas, chuchote la petite voix…)

Arthur éprouve quelque difficulté à redresser la tête. Pourtant, il reconnaît bien Arnaud Boufigue, et il sait pertinemment qu’il n’a rien de bon à attendre de cet individu.

 
- On va faire un petit voyage, on va même rentrer à la maison… On est content ?
 
Boufigue, lui, semble particulièrement ravi, comme s’il préparait une bonne farce. Arthur se trouve toujours englué dans les profondeurs de la camisole chimique qui lui empâte l’esprit et lui interdit tout mouvement. 

 
Sa grande carcasse amaigrie étendue sur le lit d’hôpital de la chambre qu’il occupe en Harpie lui laisse une désespérante sensation d’impuissance. Boufigue approche une seringue de la ligne de perfusion reliée à son bras :
- Un ptit shoot, camarade ? Allez, juste de quoi te faire tenir tranquille pendant le voyage… Et surtout de quoi oublier ce que tu dois oublier… Faudrait pas que tu racontes trop de choses à tes amis, pas vrai ? C’est fou, les progrès de la science ! Il est carrément très fort, hein, le Mentor ? Le Mentor !!! Qu’est-ce qu’ils ne vont pas chercher… Mais c’est vrai que plus c’est gros et mieux ça marche…

 
Arthur se sent couler dans un lac d’eau sombre…

 
Cependant la petite voix chuchote toujours à son oreille : n’oublie pas… n’oublie pas…
 
Arnaud Boufigue est parti.

 
La perfusion est débranchée. On (qui ?) l’aide à se lever. Il était nu, il est maintenant vêtu d’une chemise et du même pantalon blancs qu’il portait à l’arrivée du Hai II (où est-il passé, celui-là ?) et il se trouve conduit dans un ascenseur. Vertige de la montée où ses bras pèsent plus fort sur les épaules qui le soutiennent tandis que ses jambes fléchissent… Dieu qu’il se sent faible… Une lourde porte courbe s’ouvre devant lui… Un hangar semblable à celui d’Omphalie. Un avion… Là-bas, un groupe d’hommes et de femmes. Pouacre… Finette. Ce jeune élégant, ce doit être celui qu’ils appellent l’Élu… Deux ou trois Amazones… L’Élue, la Patronne, n’est pas là, avec ses chiens et son oiseau… Il y voit un peu plus clair. On ne s’occupe pas de lui, comme si on le croyait totalement inconscient…

Seuls, les deux « infirmiers » le soutiennent.

 
Les « officiels » retournent dans l’ascenseur dont la porte se referme. Ne restent là que les Amazones et ses « infirmiers ». Un ronflement : le hangar remonte vers la surface… Le temps est imprécis, sujet à dilatations et à compressions successives et imprévues… n’oublie pas… n’oublie pas… 

 
Un choc : les grandes portes s’ouvrent sur une énorme bouffée d’air marin, toute pleine du souffle profond de la houle…

 
L’avion a été tourné face à la porte et le crochet du treuil attaché à sa roue avant. Il est tiré sur la petite plate-forme qui précède le hangar, au tout début de la longue piste qui surplombe le halètement sourd de la houle. La porte escalier est ouverte. Les Amazones montent à bord. Les pilotes sont déjà à leur poste dans le poste de pilotage, il les voit s’affairer sur leur check-list. Il est installé et sanglé dans un profond fauteuil, les infirmiers face à lui ; les Amazones sont là, il le sent, mais il ne les voit plus. Il ne sait pas comment il est monté, il a vu des panneaux métalliques se dresser derrière l’avion, sans doute pour protéger le hangar et la piste des jets brûlants des réacteurs, et puis, il s’est retrouvé assis…

 
Dans les nuages… Sous les nuages… On est très bas… Une côte, l’avion prend de l’altitude…

 
Il a dû dormir…

 
L’avion est posé… On le fait descendre… Il fait froid… Il est emmené derrière un hangar. Il est à terre… Tout est si vague… 

 
On lui parle… Il est dans un bureau… En France…

  
 Il s’endort, une fois de plus… Se réveille parce qu’il est transporté, soulevé… Non, il est capable de marcher ! Un effort, et le voilà debout. 

 
Des voix admiratives… On l’encourage amicalement… Des lumières… Floues, puis plus nettes : sa vision s’éclaircit… On l’a couvert d’une grande couverture et il sort dans la fraîcheur de la nuit, poussé, guidé, par des mains et des voix amicales. A quelques dizaines de pas, (son pas s’affermit), un hélico attend, turbine en marche :
- Vous rentrez chez vous, Monsieur Malfort, on vous reconduit… Vos amis, votre femme… 

 
Arthur s’est imperceptiblement raidi. 

 
On lui a posé un casque antibruit sur la tête… On l’a sanglé sur son siège. Il est assis à l’arrière et le copilote le regarde et lui sourit en lui faisant signe du pouce. Machinalement, il répond en faisant tourner verticalement son index droit pour dire qu’il peut décoller, ce qui entraîne en réponse un autre geste approbateur du pouce levé du copilote ravi de voir que le passager, qui paraissait si mal en point, se porte mieux. 

  Il n’a pas une notion bien précise du temps : c’est une matière mouvante, fuyante, tantôt épaisse et lourde, tantôt fluide et… gazeuse, voilà, c’est cela : le temps est un gaz compressible et élastique, une… flatulence de l’esprit, qui fuit parfois, indispose, se comprime en malaise, se libère comme un prout incongru lorsqu’on l’attend le moins. Le temps est malséant, déplacé, grotesque. Infantile. Combustible. Obscène…

 
Arthur laisse tourner cette idée dans son esprit, comme une image virtuelle, fascinante dans sa philosophie pétomane…

  Il a dû s’endormir.
 


[1] « 

la Guerrière », surnom goum de Rébéquée

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