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LES NOTABLES AU COMMISSARIAT / P2C2E14

P2C2E14 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 14)

 
N° 115 / LES NOTABLES AU COMMISSARIAT / P2C2E14

C’est l’histoire où le Chanoine Onésiphore Biroton, le Maire, Félicien Belcoucou, et le Conseiller en matière d’économie électorale Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, se retrouvent au Commissariat de Saint Tignous sur Nivette pour y être interrogés par le Commissaire Ravot.

  Mercredi 4 mai.
Huit heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette.

 
Le commissaire Ravot occupe le vieux bureau du premier étage, avec son mobilier années 50 (plancher de sapin usé qui grince, bureau en bois avec taches d’encre et ronds de chopes de bière, piles de papiers, dossiers sur la tablette de la cheminée murée, classeurs à rideaux brunis sous les mains grasses de saucisson-beurre, chaises en hêtre verni, à fond de contre-plaqué, peinture brun vert d’époque sur les murs, lampe de bureau surpuissante du style « Tu vas parler, dis, tu vas parler ? », radiateur en fonte avec tuyaux où accrocher les menottes des suspects)… Sur le côté du bureau principal, un autre, plus petit, années soixante, en tôle laquée grise où trône un ordinateur à la queue de souris aussi annelée que celle d’un raton laveur tellement il est déplacé en ces lieux voués à la muséologie policière (la vieille Remington à touches rondes « tic, tic, tic, tic, drinnn, chtac, tic, tic, tic, tic… », qui ne fonctionnait qu’avec deux doigts fonctionnaires, un original et trois pelures : « tu relis et tu signes ! », a été logée sur une étagère derrière Ravot, à côté d’un encrier Waterman et d’un porte-plume sergent-major, collection de tampons  : ne manquent que la vitrine et l’étiquette). Le petit bureau avec l’ordinateur à écran plat, c’est celui de Lepif qui tient lieu de greffier dans les grandes occasions.
 
On a logé trois chaises à la place du tabouret à suspect ordinaire pour loger les culs des notables qui ont été « invités » fermement à venir témoigner : le Maire, le Conseiller en matière d’économie électorale et le Curé.

 
Un peu pâles, les notables : après quelques protestations indignées restées sans réponses, (vous n’imaginez quand même pas que nous n’avons que cela à faire ?) ils se sont assis en bougonnant sur les sièges que leur a désignés un Ravot toujours imperturbablement silencieux, derrière son bureau.
 
Et c’est Lepif qui s’est levé de derrière la lueur de son écran pour leur tendre une série de photos 21 x 27 en couleur sur papier glacé : Luis tel qu’il a été trouvé…

 
- Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? a demandé le chanoine Onésiphore Biroton en serrant entre les doigts de sa main gauche sa belle croix pectorale en argent, comme l’alpiniste qui dévisse se raccroche à la corde de rappel, tandis que sa main droite semble repousser vers l’impossible le cliché qu’elle tient et qui semble animé d’un tremblement autonome…
- Mais c’est Luis ! a reconnu Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse dont l’estomac s’est soudainement noué sur une envie de saucisses spéciales Réna.
- C’est ce jeune journaliste de

la Lanterne… a confirmé le maire qui ne voulait surtout pas l’avoir reconnu le premier (et qui se serait bien fait une petite saucisse spéciale, lui aussi).
  - En effet, Messieurs, c’est, ou plutôt, c’était Luis. Et vous comprenez que nous traitions cette affaire avec autant de vigueur que de discrétion…
 
Les trois notables, qui n’ont retenu que le mot de « discrétion », hochent la tête avec un air d’approbation convaincue…
 
- Mais qui a bien pu… commence le curé…
- Et pourquoi… poursuit le Conseiller en matière d’économie électorale.
- Qu’avons-nous à voir… conclut le Maire…
  - Eh bien Messieurs, il semblerait que vous ayez été parmi les dernières personnes à voir le jeune Luis Ottouadla vivant, n’est-ce pas…
 
- C’est impossible… commence le curé…
- Comment cela ? poursuit le Conseiller en matière d’économie électorale…
- Cette soirée, sans doute… conclut le Maire.
  - Très justement au cours de cette soirée d’inauguration du Tapas’Embal’… Vous y étiez bien, Monsieur le Curé ?
- Chanoine, Monsieur le Commissaire. Chanoine…
- Pardon, Monsieur le Chanoine, je ne connais pas bien la subtilité des grades ecclésiastiques…
- Il n’y a pas de mal mon fils (geste bénisseur), de la part d’un laïc présent depuis peu dans notre communauté, c’est encore admissible…
- Bref, vous y étiez, ou vous n’y étiez pas ?
- Je… Monseigneur Zeeman, qui gère notre patrimoine, m’avait chargé de le représenter, n’est-ce pas, et j’ai dû y faire une apparition rapide… Le bâtiment, voyez-vous, nous appartient, ou plus exactement appartient à
la Congrégation dont Monseigneur Zeeman est l’un des responsables…
- Et vous êtes venu participer à l’inauguration, tout naturellement…
- A la demande de…
- Monseigneur Zeeman, j’ai bien compris… Lepif, vous me convoquerez Monseigneur Zeeman… Est-ce à dire que vous n’auriez pas assisté à cette inauguration de votre propre chef, Monsieur le Chanoine, que vous auriez pu la désapprouver ?
- Oh, non, Monsieur le Commissaire, Begoña-Conception et Gerañum-Assomption, les deux patronnes du lieu sont de mes ouailles et elles participent… matériellement… à la vie de notre communauté religieuse, ainsi que beaucoup des membres de leur personnel d’ailleurs, mais enfin, un lieu de plaisir n’est pas forcément des plus indiqués pour un homme d’Eglise, et… 
- Participent matériellement… Cela signifie ?
- Qu’elles assistent régulièrement aux offices et qu’elles versent leur obole au Denier du Culte. Mais je n’étais pas là pour bénir les lieux. Seulement pour y représenter Monseigneur Zeeman que d’autres obligations retenaient en Espagne. Je vous l’ai dit : je n’étais que le représentant du propriétaire. Je pense d’ailleurs avoir été le premier à quitter la soirée…
- Vous dites que Monseigneur Zeeman était retenu en Espagne ? Mais par quelles obligations ? demande Lepif qui jusque là s’est contenté de taper sur son clavier sans faire de commentaires, tandis que les deux autres convoqués suivent attentivement l’échange entre le Chanoine et le Commissaire, essayant de deviner en quoi consistera leur propre interrogatoire.
- Je crois qu’il participait à un Congrès de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X, mais je n’ai aucune certitude à ce sujet…
- Voyons, Monsieur le Chanoine, reprend Ravot, pouvez-vous nous dire si vous avez rencontré des personnes que vous connaissiez déjà parmi les notables présents à cette soirée ?
- Mon Dieu, à part les deux patronnes du lieu, j’y ai croisé plusieurs de mes ouailles, ainsi que je vous l’ai dit, mais pour le reste, je n’ai reconnu que le patron du magasin Super Troc, que j’ai eu l’occasion de rencontrer, sans plus, et je dois avouer que tous les autres m’étaient inconnus, aussi bien cette jeune dame fort élégante, que les trois autres Messieurs qui l’accompagnaient et dont je crains d’avoir oublié les noms… Monsieur le Maire semblait la connaître et l’apprécier, mais il est vrai qu’elle est charmante… Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale devrait pouvoir vous éclairer sur cette dame qui, je m’en souviens maintenant, s’est prévalue d’une certaine parenté avec sa famille…
- Elle serait une vague cousine, intervient Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse…
- Nous verrons cela plus tard, interrompt Ravot. Pour ce qui vous concerne, donc, Monsieur le Chanoine, il n’y a rien d’autre qui vous ait frappé ?
- Non (une hésitation)… Je me souviens de l’empressement juvénile du jeune Luis auprès de cette dame, mais il prenait son métier à cœur et interviewait tout le monde… Moi-même…
- Vous-même… ?
- Moi-même, il m’a questionné… Oh, en gros, il m’a demandé pourquoi j’étais là, et je lui ai dit la même chose qu’à vous. Il semblait content de vivre, comme si cette soirée constituait… comment dire… un évènement qui lui aurait été personnellement favorable, une sorte de… d’aboutissement heureux… Mon Dieu, quelle tragédie… Mais quels monstres ont pu commettre une telle horreur…Je…
- Et vous êtes rentré directement chez vous ? le coupe Ravot impassible.
- Oui, j’ai rejoint la cure et notre petite communauté : nous vivons depuis peu à trois prêtres dans une maison qui nous a été léguée par une sainte femme décédée sans descendance. Je suis responsable de la ville, et mes commensaux sont deux jeunes prêtres chargés, l’un, des paroisses de l’Ouest, et l’autre, des paroisses de l’Est. Nos ministères sont lourds et de nous retrouver à trois nous facilite la vie et limite nos frais. Une dame d’œuvres s’occupe bénévolement de notre ménage dans la journée…
- Et vos confrères pourraient bien sûr témoigner de l’heure de votre retour… Vous n’avez pas fait de détour ?
- Oh non, j’ai quitté la soirée vers vingt heures et je suis rentré directement pour préparer mon homélie du dimanche… Mais je pense que les évènements vont m’amener à en changer le thème…
- Attention, Monsieur le Chanoine, tout ceci est confidentiel : personne ne doit savoir comment est mort Luis ! (le commissaire a lourdement appuyé sur le « comment », en le faisant suivre d’un silence menaçant) Je vous prierai donc de ne pas en parler. Tant que nos investigations ne sont pas achevées, vous devrez respecter le secret le plus absolu. Et vous serez tous trois solidaires, en l’occurrence, et tenus pour responsables des fuites dans la presse… ou des rumeurs qui pourraient circuler dans l’opinion…
- J’espère que ce ne sont pas des menaces ? s’insurge Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse.
- Je ne vous ai pas encore interrogé, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale… sourit Ravot qui semble se pourlécher les babines à cette perspective… Pour ce qui vous concerne, Monsieur le Chanoine, je n’ai plus de questions à vous poser dans l’immédiat. Je vous demanderai seulement de rester à notre disposition s’il s’avérait que nous ayons besoin d’autres informations qui pourraient se trouver en votre possession, et de nous contacter si vous vous souveniez de quelque évènement, aussi minime soit-il, dont vous penseriez qu’il pourrait nous aider à découvrir les auteurs de cette monstruosité…
- Croyez bien que je n’y manquerai pas et que je soutiendrai vos recherches de mes plus ferventes prières…
- Je vous en remercie, Monsieur le Chanoine. Toutes les aides sont les bienvenues… Pouvez-vous signer votre déposition ? Voilà… Merci, Monsieur le Chanoine, au revoir Monsieur le Chanoine… Lepif, pouvez-vous reconduire Monsieur le Chanoine, je vous prie ?

  Et au retour de Lepif :
- N’oubliez pas de convoquer Monseigneur Zeeman… Ah, voyons, maintenant, Monsieur de Sainte Fouillouse… Ainsi vous seriez apparenté à cette… (il consulte une fiche) Finette ?
- Il paraît. Mais j’avoue ne l’avoir jamais rencontrée avant hier soir. Charmante d’ailleurs, beaucoup de classe, beaucoup de charme…
- Et des antécédents, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, des antécédents dont nous parlera tout à l’heure Monsieur le Maire…
- Je… commence le maire
- Tout à l’heure, cher Monsieur, tout à l’heure… Pour l’instant, je m’adresse à Monsieur de Sainte Fouillouse. En fait, je voulais vous poser les mêmes questions que j’ai posées au chanoine, puisque chanoine il y a, et si possible, obtenir des réponses un peu plus complètes…
- Je crains de vous décevoir…

Ravot le regarde de nouveau avec ce sourire de gros chat qui l’avait fait surnommer Chestershire (« Ô, Chester, je vous vois venir »…) par sa défunte épouse Alice (qu’il appelait « Ma Merveille »), et que Lepif adore pour ce qu’il annonce de férocité sournoise (il annonçait tout autre chose pour Alice)…

- Allons, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, ne vous sous-estimez pas… Qui connaissiez-vous lors de cette soirée ? A part Monsieur le Maire ici présent et le chanoine, bien sûr…
- Comme je n’étais jamais allé dans cet endroit, en fait, je n’y connaissais personne, à part peut-être Arnaud Boufigue, avec qui j’avais dû traiter quelques affaires lors de la transformation des supermarchés de la ville en Super Troc. Mais il s’agissait de demandes de subventions liées à des mouvements de personnel, de cession de terrains divers dans le lotissement des Six Mille…
- Dont vous êtes le promoteur…
- A titre privé, seulement à titre privé, et c’est pour l’essentiel mon homme d’affaires, Monsieur Le Vacher, qui se charge de ces transactions…
- Sauf lorsqu’il s’agit de reclassifier certaines zones d’urbanisme…
- C’est du ressort de la Mairie…
- Pas seulement… Mais ce n’est pas notre affaire, revenons à cette soirée je vous prie, et à ses participants : cette Finette, donc, vous ne l’aviez jamais rencontrée auparavant ? Même pas lors de la cession des actifs de l’usine Lartigo ?
- Je n’ai pas eu à intervenir sur ce dossier qui a été traité par une autre commission, mais j’ai cru comprendre que l’affaire avait été reprise l’an dernier par une entreprise basée en Espagne et pilotée, cela m’avait frappé à l’époque, par un autre membre lointain de ma famille, mort depuis, un certain Déodat de Sainte Fouillouse. Je me souviens que ma sœur, Ordegale-Junie, avait voulu le rencontrer en Espagne, par curiosité, mais qu’elle avait été assez mal reçue, j’ignore pourquoi. Nous n’avons d’ailleurs plus eu de contacts depuis lors. Et comme j’avais bien d’autres préoccupations à l’époque, avec les problèmes liés à l’implantation de la pisciculture de Marinoval où je tentais de lever l’opposition, économiquement absurde, de la Mairie du lieu, je n’ai pas cherché plus avant…
- Donc vous ne connaissiez strictement personne. Mais Luis…
- Je connaissais Luis, bien sûr. Il amorçait une carrière prometteuse et effectuait un stage très intéressant à

la Lanterne. Ce que disait le chanoine est assez juste : il avait l’air d’être « sur un coup », et c’est auprès de Finette qu’il paraissait rechercher des informations… Mais je suis parti très tôt, moi aussi, en fait, juste après le chanoine…
- Saviez-vous que Finette et Arnaud Boufigue avaient été les délégués des Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette ? intervient Lepif…
- Ah… non (hésitation) pas aussi clairement que vous le dites… Je savais qu’Arnaud Boufigue était arrivé à cette époque et qu’il avait eu une activité douteuse, mais…
- Monsieur Le Vacher est bien votre homme d’affaires ? reprend Ravot…
- Oui, pourquoi cela ?
- Vous n’ignorez pas qu’il était en possession du passeport Écolocroque international numéro quatre délivré à Saint Tignous sur Nivette par Finette de Sainte Fouillouse… par l’entremise de Gertrude Pilon que vous devez aussi connaître, et qui héberge toujours Arnaud Boufigue dont elle est également la maîtresse…
- Gertrude est connue pour être la maîtresse de tout le monde, monsieur le Commissaire. Et pour être « connue » de tout le monde, et pas seulement des hommes. Gertrude est largement et généreusement éclectique… (souvenir confus d’hier soir, dans lequel il voit Gertrude danser, nue, et se faire sauter par Daniel Forpris, devant lui, présent mais détaché, lointain, comme dédoublé, dans une sorte de brouillard… Souvenir inquiétant d’un mauvais rêve récurrent…)

  Silence…

  - Vous ignoriez que votre homme d’affaires… enchaîne Ravot
- Je ne connais pas vraiment ce Monsieur Le Vacher, vous savez, sorti des affaires…
- Enfin, Monsieur de Sainte Fouillouse, vous n’allez pas me dire que vous traitez des affaires, que vous accordez votre confiance, que vous déléguez votre signature (et réciproquement qu’il vous donne pouvoir sur certaines opérations, nous le savons), et qu’il vous est inconnu…
- Cela reste très marginal…
- Mais c’est bien ce Monsieur Le Vacher – Lepif, notez de le convoquer dès que possible je vous prie - ce Monsieur Le Vacher, donc, qui est venu me proposer un logement « très avantageux »…
- J’ignorais ce détail…
- Il est vrai que c’était de la part de Monsieur le Maire, mais dans votre lotissement, et certainement avec votre accord…
- Mais… interrompt le Maire
- Plus tard, Monsieur le Maire, plus tard… Monsieur de Sainte Fouillouse, je ne mène pas une enquête financière ni une enquête sur les dérives des adhérents plus ou moins repentis aux thèses des Écolocroques qui ont bénéficié de la mansuétude d’une amnistie tacite, ou d’une amnésie avouée, j’enquête sur un meurtre barbare. Je peux vous promettre que rien de ce qui sera dit ici et qui me permettra de progresser dans l’élucidation de ce meurtre ne sera utilisé contre vous, à moins qu’il ne s’avère que vous n’y soyez directement impliqué (mouvement de protestation indignée d’Hilarion-Jovial, geste d’apaisement de Ravot), ce que pour l’heure je ne crois pas. Je répète donc ma question : saviez-vous qu’il existait un lien entre Arnaud Boufigue et Finette de Sainte Fouillouse, et que ce lien s’appelait les Écolocroques ?
- Eh bien… dans la mesure où je ne connaissais pas Finette de Sainte Fouillouse, je peux vous confirmer que j’ignorais ce lien. Mais, bien sûr, je me doutais qu’Arnaud Boufigue… Toutefois, il me semble que son action économique s’est depuis montrée plutôt favorable au développement de l’économie et de l’emploi dans la circonscription et que…
- Bref. Aviez-vous connaissance de ce sur quoi enquêtait Luis Ottouadla ?
- Non, absolument pas. Il travaillait pour les Malfort avec qui j’ai peu de contacts…
- Et vous êtes donc rentré directement chez vous ?
- Directement. Ma famille peut en témoigner, j’ai travaillé à préparer une intervention pour une réunion de parti…
- Eh bien ce sera tout pour l’instant, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, je vous remercie pour cette collaboration et vous prie de nous pardonner d’avoir ainsi disposé de votre temps précieux… Vous devrez comprendre l’importance du secret que nous vous demandons… En homme d’affaires avisé et prudent, vous y êtes habitué… Je ne peux que répéter ce que j’ai dit au chanoine : si un souvenir vous revenait à l’esprit…
- Je vous en ferai part au plus tôt, croyez-le bien, Monsieur le Commissaire, ce meurtre abominable devra être puni comme il le mérite…
- Et il le sera, soyez-en sûr, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, il le sera… Lepif, reconduisez Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale…

 
Le sourire de Ravot flotte dans le silence comme un œil graisseux sur le bouillon dans lequel marine le maire…

  - Monsieur le Maire, je vais vous faire une révélation…
 
Le bouillon s’épaissit et le maire s’y enfonce…
  Le retour de Lepif semble apporter une bouffée d’air mais :
- Laissez-nous seuls, Lepif, Monsieur le Maire préfère l’intimité…
 
Lepif s’efface avec un léger sourire.

  Le maire s’enfonce un peu plus. Ce n’est plus un bouillon, ce sont des sables mouvants…

 
Ravot reprend :
- Je préférais faire en votre présence le point des connaissances que les autres notables présents à cette soirée ont pu avoir de ce que faute d’autre terme j’appellerai les « dessous » de l’histoire. Il paraît évident qu’ils n’en savent pas grand-chose (silence, sourire).
Je suis en revanche persuadé que vous, Monsieur le Maire, connaissez bien mieux le… dossier (silence, sourire… le Maire s’agite légèrement sur sa chaise, mais en affectant un air aussi lointain et indifférent que possible).
Et cela pour une bonne raison : vous êtes bien, je ne vous l’apprends pas mais je vous le confirme, le fils biologique de l’Oberst Kuhhirt, qui a fondé les Écolocroques et qui se trouvait être l’amant de votre mère, avec la complaisance de votre… père légitime dirons-nous (geste de protestation indignée du maire qui se soulève de son siège)… Non, ne protestez pas. C’est l’Oberst Kuhhirt lui-même qui l’a déclaré devant témoins avant de mourir. En outre, des prélèvements d’ADN ont été effectués sur votre demi-frère, le Numéro Un des Écolocroques, sur sa fille, votre nièce, donc, et sur vous-même, à votre insu bien sûr, au moment de la… liquidation de cette affaire. Comme vous le savez, et comme je l’ai déjà évoqué devant vous, la brièveté de la crise a permis une amnésie tacite. Il a été estimé à l’époque qu’il serait plus nuisible qu’autre chose de se lancer dans une stérile chasse aux sorcières. L’opinion mondiale était suffisamment informée du caractère nuisible de l’engeance représentée par ceux que l’on a appelés les Numéros pour que leurs émules n’aient qu’une envie, celle de se fondre aussi discrètement que possible dans la masse… 

  Le maire reste figé sur sa chaise, un peu pâle, mais pas très inquiet au fond : cela, il le savait déjà, et il se doutait que Ravot tenait ses informations de Malfort. Lui-même avait appris par Boufigue ses liens de sang avec Kuhhirt et n’y attachait aucune importance :
- En admettant la vérité de ces… allégations, je ne vois pas en quoi je pourrais être tenu pour responsable d’un écart de conduite de ma mère, d’une part, ni d’autre part en quoi cette prétendue relation biologique me rendrait coupable de quoi que ce soit…
Ravot accentue son sourire :
- Sans doute, Monsieur le Maire, sans doute, si nous jugeons des choses selon nos critères. Mais je vais vous communiquer une autre information que vous ignorez très certainement. Moi-même, je n’en ai eu connaissance que très récemment. J’ai d’ailleurs promis de garder le silence, et je ne lèverai qu’un tout petit coin du voile, disons… par sympathie… pour vous…
 
(« Ô, Chester, je vous vois venir »…)

  Silence… Le maire, semble s’incruster dans le dossier de sa chaise…

  - Ce que vous ignorez, Monsieur le Maire, c’est que vos… parents, si vous me pardonnez ce qualificatif, et j’insiste sur le fait que votre parenté biologique est avérée, vos parents donc, ne se sont pas suicidés, contrairement à ce qui a été dit. Vous êtes bien placé pour savoir que des images peuvent être trafiquées, puisque vous avez participé à la manipulation de celles d’Eusèbe Malfort dans votre studio de télévision de la Mairie (mouvement de protestation du maire, Ravot hausse la voix), alors que vous collaboriez avec un certain Arnaud Boufigue ! Ne protestez pas, nous détenons les enregistrements originaux et chacun a pu voir comment ils ont été transformés !
- Mais je ne suis pour rien dans l’usage qui a pu être fait du studio…
- … que les Écolocroques vous ont fourni, nous en possédons la preuve, et où nous savons également que vous avez assisté à ces enregistrements… Ce n’est pas la question.

  Le maire, qui s’était soulevé une fois de plus de son siège, porté par une indignation parfaitement feinte (quarante ans d’entraînement et de stratégie politique), se rassied.

- Les autres membres de votre « famille naturelle », Monsieur le Maire, et eux-mêmes, auraient dit de votre « race », ou de votre « lignée », croyez bien que je déplore cette conception d’un héritage biologique qui tenait tellement à cœur à ces « bons aryens », ces autres membres donc ne se sont pas suicidés, comme on l’a proclamé officiellement. Ils ont été exterminés (il détache les syllabes pour répéter : ex-ter-mi-nés !). Et puisque ceux qui les ont ainsi ex-ter-mi-nés ont retourné contre eux leur concept de responsabilité « biologique », vous vous trouvez potentiellement sur leur liste…
- Les Malfort ! grince le maire en se dressant d’un bond.
- Asseyez-vous, Monsieur le Maire, et tenez-vous tranquille. Ces chaises sont anciennes et avec votre gymnastique, votre âge et votre poids, vous risquez de vous retrouver par terre, ce qui manquerait de dignité ! Non, les Malfort ne sont pour rien dans l’exécution de vos parents. Ils n’ont fait que les abandonner à leurs alliés, selon la promesse qu’ils leur avaient faite pour obtenir leur assistance. Des alliés que vous ne connaissez pas et que je vous souhaite de ne jamais connaître…
- Des Juifs ! Ce sont des Juifs !!!
- Ne soyez pas grotesque. Laissez votre racisme primaire au placard, voulez-vous ? Ce ne sont pas des Juifs, ni des Arabes, ni des Nègres. Tout ce que je peux vous dire, c’est que ces membres de votre famille ont certainement été bouffés par des crabes. Et peut-être même ont-ils été bouffés vivants…
- Mais… je ne comprends pas (tout pâle)… Et votre insistance à parler de ma « famille » à propos de gens que je ne connaissais pas…
- Eh bien, si vous ne comprenez pas, je vais vous expliquer pourquoi je vous en parle : nous avons de bonnes raisons de penser que ce joli « travail » (il désigne les clichés sanglants de Luis) et quelques autres meurtres du même ordre qui se sont récemment produits dans le monde, se trouvent liés à l’activité de vos anciennes relations, si vous préférez ce terme, de vos anciens amis…
- Ce ne sont pas mes amis !
- Allons donc, Monsieur le Maire, ne me dites pas que vous ne connaissez plus Arnaud Boufigue et ne tentez pas de me faire croire que vous avez oublié Finette de Sainte Fouillouse : vous lui aviez prêté un local municipal pour ouvrir le bureau de recrutement des Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette et vous l’avez vue à la soirée d’inauguration du Tapas’Embal’, comme l’a remarqué le chanoine ! Jolie fille, n’est-ce pas ? Il paraît, d’après ce que nous ont dit d’autres personnes présentes à cette soirée, qu’elle vous y a explicitement reconnu, elle aussi, et même, que vous vous êtes montré empressé auprès d’elle…
- Mais que reprochez-vous à ces gens ? Ils peuvent avoir commis des erreurs et avoir changé : Arnaud Boufigue s’est brillamment inséré dans la région, et Finette de Sainte Fouillouse semble devenue une femme d’affaires importante…
Ravot élude d’un geste de la main :
- Et vous êtes rentré directement chez vous après l’inauguration du Tapas’Embal’ tandis que ce pauvre Luis se faisait écorcher vif, bien sûr…
- Evidemment, vous n’allez tout de même pas imaginer que…
- Ecoutez, Monsieur le Maire, je ne vais pas jouer au plus fin avec vous mais vous mettre un marché en mains : ou bien vous nous dites tout ce que vous savez sur ce que trament Boufigue, Finette et cette Gertrude qui apparaît ici et là et dont on m’a dit qu’elle est trop cinglée pour constituer un témoin crédible, même si je l’ai convoquée pour tout à l’heure, ou bien je communique vos coordonnées aux alliés des Malfort dont je vous ai parlé et qui ont donné votre papa aux crabes… Lepif !!!

  Lepif devait attendre cet appel dans le bureau voisin, parce qu’il entre immédiatement :
- Voilà, voilà, Monsieur le Commissaire…
- Lepif, vous allez noter la déposition spontanée de Monsieur le Maire. Je vous laisse, j’ai rendez-vous avec Catachrèse…
 
Et le maire se trouve tout aussi perdu par la sortie de Ravot que par ses exigences :
- Mais, que voulez-vous savoir ?

  Lepif lui aussi, trouve que le patron est un peu gonflé de lui refiler le gros bébé sans instructions plus précises. Il fait confiance à son intuition, d’accord, mais là…
 
- Bon. Reprenons : cette fameuse soirée du Tapas’Embal’… Qui vous y a invité ?

  Le maire s’est tourné face au bureau de Lepif pour lui répondre, un peu égaré par toute cette histoire, disons le mot : déstabilisé. Menacé, même de manière lointaine et indirecte, d’être jeté tout vivant aux crabes par de mystérieux alliés des Malfort, dénoncé comme fils bâtard d’un officier nazi (ce qui lui est bien égal, mais pourrait se révéler électoralement négatif), sommé de dénoncer un « complot » meurtrier dont il n’a pas la moindre idée, assimilé à des « amis » qu’il ne connaît pas plus que ça… Mais qu’est-ce qu’il a à faire de tout ça ?

- Qui m’a invité ? Je ne sais pas, sans doute les patronnes du Tapas’Embal’, oui, ce doit être elles, vous savez, je participe à toutes les inaugurations de la ville. Comme Hilarion-Jovial d’ailleurs, qui me colle aux basques à chaque fois pour essayer de piquer ma place, c’est bien connu. Et puis le service « communication » de la mairie organise mon agenda et m’informe de ce qui se passe et prépare même mes allocutions… Vous comprenez que je ne suis pas au fait de tous ces petits évènements, de qui les organise, de ce que font tous ces gens que je suis censé connaître et féliciter pour leurs brillantes initiatives, qu’ils soient cafetiers, libraires ou joueurs de pétanque… Contactez Grobiane, à la mairie, c’est lui qui s’en charge. Il vous le dira exactement.

 
Imperturbable, Lepif tape sur son clavier ce qu’il retient de la réponse du maire.

  - Nous convoquerons Grobiane… Qui avez-vous rencontré à cette soirée, mis à part ceux dont il a déjà été question ou qui se trouvaient tout à l’heure dans ce bureau en votre compagnie ?
- Eh bien, outre Arnaud Boufigue, Finette de Sainte Fouillouse et les patronnes de l’endroit, plus le personnel, naturellement, il y avait trois autres messieurs que je ne connaissais pas, deux notaires parisiens, si je me souviens bien, et un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec. J’ai retenu son nom, que j’ai trouvé pittoresque, mais je répète que je ne le connaissais pas. J’ai surtout retenu l’espèce de… déférence que semblaient lui manifester Finette et Arnaud. Mais je ne le connais pas (il martèle les syllabes), je n’avais jamais entendu parler de lui.
 
Intéressant, se dit Lepif. Un « supérieur » de Boufigue et de Finette ?

  Il enchaîne :
- Vous lui avez parlé ?
- Non, et il n’a pas non plus pris la parole. Je ne connais pas le son de sa voix. Pas plus que de celle des notaires.
  - Quand avez-vous connu Arnaud Boufigue ?
Le maire se souvient de cette première visite de Boufigue, où il lui a annoncé sa parenté avec le Numéro Un, et où il lui a expliqué le rôle que devait remplir le studio de télévision…
- La première fois que je l’ai rencontré, il s’est présenté comme un technicien de télévision spécialiste du type de matériel que nous venions d’installer…
- Grâce aux Écolocroques…
- A ce moment, on ne parlait pas d’Écolocroques. L’Opération Écolocroques a débuté, je m’en souviens, le 15 avril, il y a deux ans, avec la publication d’une édition spéciale de

la Lanterne, qui diffusait un communiqué rédigé à bord du sous-marin Hai II par Victor Bourriqué et sa collègue, Clémentine je ne sais plus quoi… Ils avaient l’air de bien s’entendre avec les Écolocroques, à l’époque, non ? Bref. En tout cas, si les conditions qui nous ont été faites pour l’installation du studio étaient, c’est vrai extrêmement favorables, je défie quiconque d’y voir une collusion avec ceux qui se sont par la suite révélés pour ce qu’ils étaient, c’est-à-dire des criminels…
- Votre mémoire est remarquable, Monsieur le Maire, mais revenons à Boufigue…
- Boufigue… Oui… 
- C’est bien lui qui, ce jour-là vous a présenté les avantages qu’il pourrait y avoir à vous mettre au service des Écolocroques…
- Je proteste ! Tout ce qu’il m’a dit c’est qu’il serait bon que nous apparaissions comme le point de rencontre avec ceux qui, à l’époque, semblaient défendre un idéal écologique…
- De manière quelque peu radicale, Monsieur le Maire, vous ne croyez pas ? Ils menaçaient de raser la planète…
- Sans doute, sans doute, mais cela pouvait n’être qu’une dérive idéologique momentanée, amendable, voire un « argument stratégique de campagne »… Je disais donc que nous pourrions apparaître comme le lieu de convergence… diplomatique et médiatique, entre ces gens et les autres, représentés par Eusèbe Malfort et son équipe, dont je vous rappelle qu’à l’époque il ne remplissait aucune fonction officielle et se trouvait en quelque sorte autoproclamé et pourvu d’une seule légitimité médiatique !!!
- Et que vous avez contribué à faire enlever…
- Il a été pris de malaise, au cours de l’enregistrement et Boufigue l’a fait soigner, j’ignore comment… Mais c’est un passé révolu…
- Sans doute, et ce n’est pas là-dessus que je vous interroge, c’est simplement sur vos rapports avec ce Boufigue…
- Boufigue, oui… Eh bien Boufigue a disparu après les « évènements » qui ont marqué la disparition des Écolocroques. En fait, il s’est réfugié chez Gertrude Pilon, si mes informations sont exactes, après avoir collaboré quelque temps à la Lanterne du Fort d’où il s’est trouvé brutalement évincé, j’ignore dans quelles circonstances…
  Lepif se permet un léger ricanement :
- … chez Gertrude Pilon, répète-t-il en finissant de taper sa phrase.
Le maire feint de ne pas avoir remarqué l’ironie :
- Et puis il a développé le principe du Super Troc lorsque le changement climatique a commencé à poser des problèmes de transport à la grande distribution…
- Il a dû disposer d’appuis pour cela. J’imagine que n’importe quel Tartempion, aussi doué soit-il, ne parviendrait pas à convaincre des enseignes d’importance mondiale à fusionner sans disposer d’arguments… financièrement solides !
- Je l’ignore… Demandez à Hilarion-Jovial, il dit connaître l’économie, moi, je me contente de gérer ma petite ville (le faux-cul, pense Lepif)…
- Et Finette ?
- Une jeune femme charmante, dotée de beaucoup de talent. Recommandée par Arnaud Boufigue dans un premier temps, mais qui a disparu très vite. Je n’avais pas eu de ses nouvelles avant cette inauguration. J’ai d’ailleurs été surpris de la voir sur ces affiches…
- Ces affiches ? (Lepif est arrivé très tôt au commissariat et il n’est pas encore sorti. Il n’a donc pas vu les affiches de la campagne « C’est tout naturel »).
- Oui, les affiches de la campagne publicitaire de Super Troc… Vous n’avez pas vu ?
- Non, mais je pense que cela m’intéressera beaucoup… Voilà, relisez votre déposition, signez-la et je vous remercierai pour votre collaboration. Mais restez en ville, nous risquons d’avoir très, très bientôt besoin de vous…
 

LES MORTS AIMENT LA SOUPE / P2C3E9

P2C3E9 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 9)

  N° 132 / LES MORTS AIMENT LA SOUPE / P2C3E9

  C’est l’histoire où Tomie, l’Amazone capturée, se montre coopérative. 

  Lundi 6 juin
11 heures
Bureau N°1

  - Je m’appelle Tomie. Je fais partie de la Brigade du Loup, attachée à la personne de l’Élu. Je… je vous remercie de m’avoir laissé la vie…

  L’Amazone blonde est assise devant la grande table ovale du bureau N°1, hagarde, les traits tirés, le teint crayeux… Plus d’ironie dans ses yeux clairs, mais comme une ombre terne…

  Derrière sa chaise, deux Boules restent debout, les bras croisés. Devant elle, Amaïa, Ouâniahoua et Nouye, impassibles et nues, qui la fixent de leurs regards froids.

 
Les Malfort les encadrent, et Ravot se demande si Maigret s’est jamais trouvé dans une telle situation.

  - Tu n’as pas à nous remercier, répond Amaïa, c’est Ôoumloc qui t’a fait grâce… Mais nous avons des questions à te poser. Beaucoup. Et tu devras y répondre.
- J’y répondrai : celle que j’étais est morte puisque vous m’avez capturée. Celle que je suis encore ne survit que par vous.

 
Nouye tend la main par-dessus la table, montrant, un petit cylindre de verre blanc au creux de sa paume, une sorte de dent :
- J’ai pu lui arracher ceci de la bouche pendant qu’elle était inconsciente. C’est certainement du poison…
- C’est du poison, en effet, et je l’aurais croqué comme j’en avais le devoir… Les Amazones ne peuvent pas être capturées… Je ne sortirai jamais d’ici : je ne peux que répéter que je suis morte. Et si je vous échappais et que… l’on me capture… mon destin serait pire que ce que j’ai… frôlé…

Elle baisse la tête. Un frisson la parcourt. 

  - Ainsi, vous êtes une Amazone… Voilà qui me semble curieux au vingt et unième siècle, remarque Ravot qui semble enfin émerger de l’hébétude dans laquelle l’a plongé l’incroyable spectacle auquel il vient d’assister. Mais je dois avouer, pour être le dernier admis en ce lieu, que rien ne me paraît désormais impossible…
- Nous en sommes tous là, bougonne Eusèbe…
- Toutefois, poursuit Ravot, cette « Amazone » que vous êtes doit bien posséder une identité, une origine, un domicile, disposer de ressources, vivre, enfin, dans notre siècle ! Pardonnez-moi, mais nous sommes au début d’un mois de juin encore fort neigeux et votre costume… succinct… ne saurait vous permettre d’évoluer normalement dans notre monde prosaïque…
 
 Elle est pourtant mignonne dans sa tunique sans manches, mais ouverte sous les aisselles (ce qui laisse deviner des globes généreux et libres), serrée à la taille par une cordelière nouée sur la hanche gauche, qui s’arrête à mi-cuisses, avec des sandales lacées jusqu’en haut des mollets.

  - Très sexy, remarque Béatrace en fronçant la moustache, mais c’est la grippe garantie si tu te balades en campagne, et la main au panier à la messe du dimanche !
 
- Ce costume est celui de l’Élue. C’est mon habit de chasse. Il est rituel. Comme mon arc et mes flèches. Ils me sont imposés. Lorsque je me rends sur le lieu d’une mission, je m’habille comme tout le monde, je me fonds dans la foule et je deviens une fille quelconque. Pour frapper, je m’habille…
- Tu allais donc frapper, observe Rébéquée. Qui ?
- Vous…

  On a beau être prêt à tout, ça fait quand même une drôle d’impression…
 
- Moi… Pourquoi moi ?
- Je l’ignore. J’obéis. Je remplis ma mission.
- Eh bien vous allez nous l’expliquer, cette mission…
- Un instant, intervient Ravot. Je suis d’accord avec toi Rébéquée, mais il serait bon d’ordonner notre audience. Pardonnez-moi, ajoute-t-il à l’intention de l’assemblée, mais j’ai une longue pratique des interrogatoires, et je sais que si nous partons dans tous les sens…
- Tu as raison, Jules, admet Rébéquée (qui n’a pu s’empêcher d’insister légèrement sur le « Jules », au passage). C’est toi le spécialiste…
- Je vous propose d’intervenir à chaque fois qu’une question vous viendra à l’esprit, mais de ne pas interrompre… Tomie… C’est bien Tomie ? (elle acquiesce d’un hochement de tête) en exigeant une réponse. Il est manifeste qu’elle souhaite collaborer, mais si nous la dispersons, elle risque de perdre le fil des informations qu’elle s’apprête à livrer. Je reprendrai donc vos questions pour les poser au moment opportun, si vous le permettez. Notez-les sur un morceau de papier, et faites-les moi passer. Ce sera le plus efficace, étant donné notre nombre…

  Un bourdonnement d’approbation lui montre qu’il est suivi par l’assemblée, mais Victor intervient :
- Il y a une urgence préalable en trois questions : agit-elle seule, y a-t-il d’autres attentats en préparation, ici ou ailleurs, et que sait-elle d’Arthur ?
- Je peux répondre très vite à vos trois questions : ma mission est solitaire et comportait six flèches pour quatre cibles identifiées : la Chocho que j’ai tuée en Norvège (brouhaha de colère contenu par un geste de Ravot ; les Goums n’ont pas bronché), vous (elle désigne Rébéquée), vous (elle désigne Amaïa), et vous (elle désigne Victor). Les deux autres flèches devaient m’ouvrir des accès. S’il m’en restait une, elle vous était destinée (elle montre Béatrace). J’ai essayé d’entrer en tuant le gardien de Marinoval, mais j’ai échoué parce que les lieux ont été modifiés, et j’aurais sans doute dû tuer une autre Chocho pour m’approcher de vous (elle montre Amaïa). Mais j’ignore pourquoi vous m’avez été désignés et si d’autres Amazones se trouvent en chasse dans d’autres Brigades. Et je ne sais rien de cet Arthur dont vous me parlez.
  - Bien, reprend Ravot lorsque les commentaires qui suivent cette déclaration se sont apaisés. Il semble donc que le danger immédiat soit conjuré, tout au moins dans ce secteur. Nous allons donc reprendre les choses au début et je vous demanderai de ne pas interrompre Tomie lorsqu’elle répondra : qui êtes-vous, c’est-à-dire, où êtes-vous née, qui sont vos parents ?
- On m’a dit que j’étais née en Autriche où j’aurais vécu jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans chez mon grand-père paternel, jusqu’à ce qu’il soit tué par des Juifs de Simon Wiesenthal[1]. Mon père a été sauvé par Stille Hilfe[2] qui nous a transférés en Argentine. Mon père a disparu peu après sans que j’en conserve aucun souvenir. J’ai été élevée dans un orphelinat spécialisé qui regroupait des fillettes de mon âge et d’autres, plus âgées, toutes de pure race aryenne. Nous étions destinées à servir de réserve génétique pour sauver la pureté de la race (elle relève fièrement le menton). Les plus douées d’entre nous, dont j’étais, sont devenues des Amazones. Nous avons été sélectionnées sur des critères esthétiques, athlétiques et sur notre capacité à parler plusieurs langues ou à maîtriser une technique ou une science. Nous étions destinées à être les épouses de nos chefs, et lorsqu’Ils se sont manifestés, nous avons constitué la garde rapprochée de l’Élu et de l’Élue qui nous confient parfois des missions lointaines.
- Eh bien, va y avoir du boulot pour réécrire l’histoire ! observe Clémentine…
- Etes-vous nombreuses ? poursuit Ravot…
- Nous sommes deux cent quarante Amazones, cent vingt en Omphalie, et cent vingt en Harpie…
- Toutes capables d’agir comme vous, de tuer ?
- Non, certaines sont des techniciennes, des mécaniciennes, quelques pilotes, des navigatrices… En principe, toutes savent se servir de l’arc, qui est notre arme sacrée. Mais en fait, nous ne sommes qu’une cinquantaine à le manier assez bien pour partir en mission.
- Assez bien, cela veut dire…
- Que nous sommes capables de transpercer une pièce de monnaie à cent mètres.

  Victor fait passer à Ravot un papier où il a écrit : « Omphalie ? Harpie ? », Béatrace, un autre : « Arthur ??? » (souligné trois fois), Jeanne : « Que sait-elle des Élus ? », Clèm : « et le Hai II ? », et Eusèbe est encore en train d’écrire « Comment communiquent-ils ? » lorsque le téléphone sonne.

 
Nouye se lève et va répondre :
- Oui, Mouchoir ? Qui le demande ? Lepif ?
Elle fait signe à Ravot qui vient prendre le combiné :
- Lepif ? Des problèmes ? Avec le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale ? (un long silence) J’arrive. Dans une heure je serai là. Ne bougez pas…

  Il raccroche :
- Mes amis, il semblerait que la Nouvelle Réna se réveille et se soit acquis des alliés : le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale s’opposent à la perquisition de l’usine Lartigo ! Je dois vous laisser poursuivre sans moi…
- Attendez, je viens avec vous… Nous reverrons plus tard cette jeune personne. D’ici-là, il serait bon que vous la placiez en sûreté, ma chère Amaïa. Non que je craigne qu’elle ne s’échappe, mais plutôt qu’on ne découvre son… ralliement… 

  Amaïa se lève et fait signe aux Boules qui encadrent la captive :
- Je vais la conduire dans notre lieu de Mémoire, et je pense que nous pourrons commencer à lui expliquer un certain nombre de réalités qui concernent sa parenté et ses « amis »… Va, Tomie, suis-les, tu vas te reposer un moment, tu en as besoin…

  Nouye retourne à sa console… Amaïa reste un instant après le départ des Boules et de Ouâniahoua qui guident la prisonnière :
- Nous allons lui donner un peu de poudre de repos. Elle a subi beaucoup de chocs nerveux. Ses idées seront plus claires à son réveil. Et demain, nous l’interrogerons de nouveau…
- Et nous, nous allons retourner à nos occupations habituelles, puisque la tueuse est hors d’état de nuire, enchaîne Rébéquée.
- Tu as raison. Je remonte !! s’écrie Béatrace en entraînant Tijules dans un tourbillon en forme de valse…
- Soyez quand même très prudents, les tempère Ravot. Elle n’est certainement pas la seule à être dangereuse !
- Mais d’abord, les arrête Amaïa, vous allez partager notre bref repas, en hommage à Ouaniahou, car «les morts aiment la soupe et la faim des vivants ».
 


[1] Le Centre Simon Wiesenthal est une organisation internationale juive, comportant 440.000 adhérents, qui lutte pour les droits de l’homme. Fondé en 1977 à Los Angeles, où se trouve son siège, il tire des leçons de l’holocauste pour combattre les discriminations contemporaines. Le Centre est une ONG avec statut consultatif auprès des Nations Unies, de l’UNESCO, de l’Organisation des Etats Américains, et du Conseil de l’Europe (Source : CSW Europe). Le Centre Simon Wiesenthal a lancé en 2003 « l’opération de la dernière chance », destinée à retrouver les derniers dirigeants nazis encore en fuite actuellement pour les faire traduire en justice. Il est évident que la « vision » de l’histoire qu’exprime Tomie est largement déformée.

[2] Aujourd’hui encore, lassociation secrète baptisée « Stille Hilfe », basée en Allemagne, apporte son aide aux anciens criminels nazis. La fille de Himmler, l’ancien chef des SS d’Adolf Hitler, dirige cette organisation.

LA POURSUITE DANS LE LABYRINTHE / P1C1E12

P1C1E12 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 12)

 

LA POURSUITE DANS LE LABYRINTHE  / P1C1E12



C’est l’histoire où Rébéquée et Jules retrouvent Hélène et échappent momentanément aux Chochos.


Mercredi 13 avril
20 heures
Agotchilho

 
Le couloir est plus large, plus éclairé.
De grossières portes de bois, du même noir goudron que toutes les portes d’ici, sont incrustées dans la paroi de gauche. Un tabouret dans un coin. Une porte au fond. Métallique celle-là, comme une porte étanche.
Un silence lourd.
- On dirait des caves, remarque à voix basse Jules qui en connaît un rayon en la matière.
- Ou des cellules de prison, observe Rébéquée en montrant les gros verrous qui les ferment de l’extérieur.
- Y’a quelqu’un ? Une voix derrière une porte, une voix de fille, étouffée par l’épaisseur du bois.
Ils se regardent, la même idée leur vient, Rébéquée répond :
- Hélène ?
- Ouiiii !!!!!! C’est un cri de joie, d’angoisse et d’espoir mêlés, de peur aussi, qui jaillit de derrière la première porte.
- Oui, c’est moi, libérez-moi, je vous en prie…
Trois verrous mais pas de serrure, vite, Rébéquée les tire, fait pivoter le lourd battant et découvre Hélène prostrée au fond d’un réduit sommaire, dans le coin d’une paillasse, entre espoir et effroi.
- Vous n’êtes pas des Chochos, libérez-moi et fuyons, vite, ils vont revenir, vite !!! Par où êtes-vous venus ?
- Par là… Mais les Chochos comme vous dites sont derrière nous.
- Alors fuyons de l’autre côté, ils vont revenir…
Affolée, elle les bouscule presque.
- Mais attendez, expliquez-nous… s’inquiète Jules.
- Pas le temps, venez…
Et elle se précipite vers la porte de fer, qui ressemble tout à fait à une porte de coursive de bateau, avec un volant en son centre.
Lourde, la porte, mais pas verrouillée. Elle s’ouvre lorsqu’ils ont manœuvré le volant.
- Attends, souffle Rébéquée qui d’un bond va refermer et verrouiller la porte de la cellule que dans sa précipitation Hélène avait laissée ouverte.
 
La porte d’acier franchie est à son tour refermée. Et ils se précipitent dans une sorte de couloir coursive, étroit et rugueux, suintant d’eau, à peine éclairé de loupiotes étanches dans des globes épais. Le couloir remonte et aboutit dans une petite rotonde d’où partent quatre autres couloirs semblables à celui d’où ils viennent. Silence, pénombre. L’un des couloirs est totalement noir. Rébéquée le désigne :
- Tu sais où on est, demande-t-elle à Hélène qui lui répond en hochant négativement la tête, les yeux toujours éperdus d’effroi.
- Bon. Alors on s’arrête pour souffler et tu nous expliques ce qui t’est arrivé.
- On ferait mieux de sortir, remarque Jules.
- Oui, mais pour sortir, il faut savoir où on est. Et ça, c’est autre chose !

  - Je ne sais pas ce qui s’est passé, raconte Hélène qui reprend peu à peu haleine. J’étais dans le bureau d’Hector, à l’usine. Les Chochos m’avaient dit qu’il arrivait…
- Quels Chochos ? demande Rébéquée
- Les Chochos qui y travaillent, le concierge, ceux qui sont là, quoi. Et puis ils m’ont apporté une tasse de café pour me faire attendre, et je me suis réveillée ici, dans le noir. J’ai crié, appelé. Une vieille femme toute nue est venue, une Chocho, affreuse, qui baragouinait dans leur patois, avec deux hommes. Les hommes m’ont tenue pendant qu’elle me… touchait… Je n’ai jamais eu aussi peur ni aussi honte. Surtout que j’avais mes… enfin…
- Oui, je comprends, continue, souffle Rébéquée en lui caressant la joue dans l’obscurité. Joue mouillée de larmes.
- Et puis ils sont repartis en me laissant la lumière allumée Juste une veilleuse. Eux, ils voient presque aussi bien dans le noir qu’en plein jour et ces veilleuses leur suffisent. J’ai dû me débrouiller, je ne sais pas combien de temps, avec un seau, une écuelle de soupe de temps en temps et les grognements du gardien de l’autre côté de la porte. Et aucune nouvelle de rien, ni d’Hector ni de personne. Mon dieu qu’est-ce qui se passe ? Où est-il ?
Les sanglots la secouent et elle s’effondre en tas, soutenue par Rébéquée qui s’accroupit contre elle :
- Chuuutttt… Il faut sortir d’ici, trouver une sortie…
- Mais je ne sais pas où on est ! Je ne suis jamais venue ailleurs qu’au bureau d’Hector ! Il doit me chercher, et ce journaliste que j’avais rencontré à

la MJC ?
- Nous sommes des collègues de Victor, le journaliste. Nous le recherchons. Lui aussi a disparu, avec son amie Clèm. Ils étaient partis à ta recherche. C’est pour ça que nous sommes ici. Il est venu ici, c’est sûr, on a vu sa voiture sur le quai. On a exploré les environs, et on est entrés dans cette espèce de temple…
- C’est toujours fermé, l’interrompt Hélène. Ils ne laissent entrer personne. Ils vous ont piégés…
- Moi j’ai l’impression qu’ils ne nous ont pas vus entrer, affirme Jules.
- Ils ont des yeux partout à Agotchilho, c’est leur fief. Ce n’est pas pour rien que les anciens l’avaient appelé comme ça : ça veut dire le Trou des Cagots. C’est eux les Cagots. Ils sont à part. Ils me font peur maintenant gémit Hélène qui se remet à pleurer. Il paraît qu’ils ont collaboré avec les Allemands pendant la guerre, mais en fait, personne ne sait ce qui se passe ici et tout le monde se tait au Grand Port. Ceux qui parlent disparaissent… C’est ce qui est arrivé à mon père il y a dix ans… Oh, mon Bichy, pourquoi es-tu allé fourrer ton nez là-dedans…
- Faut se sortir d’ici et prévenir Arthur, affirme Rébéquée, pragmatique, en se relevant…

  Le bruit de la porte métallique par où ils sont arrivés les fait sursauter…
- Les Chochos souffle Hélène d’une voix blanche… Elle se relève dans le noir.
- S’ils voient mieux que nous la nuit, vaut mieux suivre un couloir éclairé observe Jules avec bon sens. Faut dire qu’il n’a pas trop envie de se péter la gueule sur un caillou du toit. Ça fait mal et Jules est douillet. Et quand le bon sens rejoint le confort, faut pas hésiter.
Rébéquée a pris la tête et s’engage dans le premier couloir à droite, comme ça, au pif.
Tout le monde suit. Hélène, affaiblie, trébuche sur le sol raboteux, Jules ferme la marche que chacun s’efforce de rendre silencieuse. Silencieuse. 

  D’autant que derrière, les poursuivants ont débouché dans la rotonde. On les entend discuter. Baragouiner dans leur langue gutturale. Chasseurs. Proies. Rébéquée s’est arrêtée dès qu’elle les a entendus, et le doigt sur les lèvres leur a fait signe de retenir leur souffle. Silence suspendu, respiration retenue. Attente. Les parois gluantes, humides, la pénombre, entre deux lumignons. Protégés par deux ou trois courbes du couloir ils ne peuvent être vus. Juste sentis peut-être… SENTIS ! Hélène crève de peur et cinq jours sans soins, la pauvre, dans son trou noir… Des cris… Ils ont pris la piste et le couloir comme un tuyau acoustique leur porte les cris des chasseurs qui se lancent sur la piste ! Un signe de Rébéquée : on court !
  Et vlan, une autre porte métallique. Fallait s’y attendre. Rébéquée fait signe à Jules d’ouvrir et tandis qu’il s’escrime sur le volant, elle se place en défense devant Hélène épuisée qui tente de reprendre son souffle. Après tout, elle est bien troisième dan de karatruc, non ?

  Ça remue dans la galerie, on approche en courant et en grognant. Jules déploie des efforts héroïques pour ouvrir cette foutue porte, mais le volant semble rouillé et il ne bouge que très difficilement.
Deux Chochos, non trois, débouchent avec de grands gestes des bras, s’arrêtent, se regardent avec un sourire luisant de bave, tendent des bras massifs. Le couloir est étroit et les empêche de charger de front…
 
Le premier est accueilli d’un vigoureux coup de pied entre les jambes, ce qui fait voler les pans de sa tunique et le laisse sans voix, sans mouvements et sans doute sans autre chose pour un bon moment. Bouche ouverte et les yeux au ras des orbites, juste retenus par les nerfs, il tombe à genoux et se mange un somptueux coup de savate qui lui explose le nez et l’étale sur le dos bras en croix. Pour un peu on le plaindrait.
Le second lui jette un premier regard effaré, ce qui donne à Rébéquée le temps de s’approcher d’un bond qui se termine poings tendus en percussions rapides au cœur. Il n’a pas de second regard et tombe plié en deux sur ses genoux, ce qui est normal, et sur celui de Rébéquée, ce qui est douloureux. KO.
Le troisième fait demi-tour avec des kaï-kaï de chien battu, se cogne au premier virage dans sa précipitation et repart en titubant comme celui qui a reçu le ciel sur la tête au lieu d’un premier prix de clarinette.

  Vrouf. Rébéquée souffle en revenant vers Jules et Hélène qui reste baba d’avoir une héroïne aussi percutante dans ses relations. Jules, lui, qui connaît les ressources sportives de sa collègue la félicite sobrement d’un geste du pouce et reprend son travail.
- Ce que vous êtes costaud s’extasie Hélène
- Bof, vingt ans de karaté, ceinture noire troisième dan, faut ça pour se défendre dans la vie, y’a tant de malfaisants ! Allez, viens, on avance, les autres vont rappliquer.
Elle lui entoure les épaules (l’est mignonne cette petite, pas si maigre qu’elle en a l’air mais elle a besoin d’un brin de toilette) et la pousse doucement par la porte que Jules vient d’ouvrir et qu’il s’emploie à refermer après leur passage.
Pile quand les autres arrivent et qu’ils cognent au panneau avec de grands coups de poings et de grands éclats de voix rauques.

 
Devant, la voie est plus large, plus régulière, plus sèche.
Mieux éclairée.

  D’ailleurs ils voient très bien les trois hommes devant eux, à cinq mètres, deux grands blonds tondus et le concierge Chocho, qu’Hélène découvre avec un gémissement désespéré.
Et ils voient très bien les deux fusils d’assaut que les tondus braquent négligemment dans leur direction et qui rendent dérisoire le troisième dan de karaté de Rébéquée.