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CRISE DE FOI / P3C2E18

P3C2E18 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 18)

 
N°207 / CRISE DE FOI / P3C2E18

 
C’est l’histoire où Frère Jean des Entonnoirs avoue son désarroi métaphysique à ses amis et où Jules Mouchoir suggère un traitement à l’Hépatoum.

 
Jeudi 16 juin
11 heures

La Lanterne du Fort


  - J’ai une crise de Foi…

  Frère Jean des Entonnoirs est assis devant Eusèbe et Jeanne dans la salle de direction-rédaction du journal. 

 
A ses côtés, la gentille hôtesse, Cloclo Chatapus, pimpante et fraîche, l’œil vif, le teint rose et le poil luisant, le couve d’un œil satisfait.

  - C’est peut-être le Chablis, risque Jeanne qui n’a pas prêté attention à l’orthographe…

- Faut prendre de l’Hépatoum…

Ça, c’est Mouchoir, qui fignole une mise en page sur un ordinateur, en tournant le dos au groupe.

 
Le moine grogne en se retournant et Cloclo rit et lui pose la main sur le bras pour l’apaiser, car Cloclo l’apaise et rit, tout comme elle rit quand on l’apaise. Cloclo sait se montrer symétrique dans ses réactions.

  Mouchoir, qui a entendu quelque chose d’inhabituel dans ce grondement animal, se retourne à son tour, et se trouve avec surprise en face d’un visage rouge et furieux sommé d’une tonsure éburnée et luisante, le tout monté sur une robe de bure de coupe (et de coule) très classique. Marron.
 
Il n’avait pas vu entrer le moine, s’étant contenté de saluer Eusèbe et Jeanne avant de replonger dans une nécrologie difficile à caler sur le carnet mondain. Et il s’étonnait de ne pas y voir l’avis annonçant les funérailles des édiles.

  - Je parle métaphysique, et on me répond cholagogue ! Qui c’est celui-là ?
- Pardonnez-moi, Monsieur le Moine, s’excuse Mouchoir qui, absorbé par sa tâche quotidienne, n’a pas suivi l’histoire et ne voit donc que le redoutable visage tourné vers lui sans comprendre ce qui peut motiver son ire. 

 
Il enchaîne :
- Je n’ai pas suivi l’histoire, absorbé comme je l’étais par ma tâche quotidienne, et ne vois donc que votre redoutable visage tourné vers moi sans comprendre ce qui peut motiver son ire…

  Et il ajoute, pour apaiser son vis-à-vis :
- Je suis un homme profondément pacifique, un peu perturbé certes par la découverte récente de l’attirance surprenante qu’une femme jusqu’ici inconnue et lointaine, quoique proche (soupir), exerce sur moi…    
 
Eusèbe et Jeanne rigolent :
- Excusez-moi, j’avais fait la même confusion, avoue Jeanne…

  Cloclo caresse doucement le bras de Frère Jean dont les muscles se sont noués, durs sous la bure.

 
Il se retourne et fait de nouveau face à ses hôtes :
- Je… Je suis désolé. Je suis… victime de manifestations incontrôlables de colère ou de… (il jette un coup d’œil à Cloclo, souriante)… Bref, il m’arrive de… sortir de mes… gonds sans véritables raisons (la main de Cloclo s’appesantit et elle fait la moue), enfin, le plus souvent sans raisons… Et je vous prie de m’en excuser (ceci à l’intention de Mouchoir vers lequel il se retourne, et qui est tout aussi surpris, par la colère qu’il a provoquée (et dont il n’a pas compris la cause puisqu’il n’accède pas à l’orthographe du dialogue), que par l’aveu qu’il vient de faire)…

  Il dit, Mouchoir :
- Je vous en prie, cela peut arriver : moi-même, quoique je me trouve surpris d’avoir provoqué cette colère dont je n’ai pas compris la cause (puisque je n’accède pas à l’orthographe du dialogue), je ne comprends pas pourquoi je viens de me livrer à cet aveu que je ne m’étais pas fait à moi-même… Il est vrai cependant que l’Hépatoum…
 

DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

P2C1E18 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 18)

 
N° 97 / DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

 
C’est l’histoire où nous assistons aux funérailles d’une vieille femme goum, et où nous apprenons que le Numéro Cinq, le docteur Pouacre, aurait été libéré. 

 
Mardi 3 mai
14 heures
Agotchilho

 
- Venez, leur enjoint Amaïa en se levant de son siège de pierre.
  Suivie des deux gardiennes et des Boules qui l’escortent, elle s’engage dans le déambulatoire qui prolonge l’espace situé derrière les grandes flammes et qui, découvrent-ils, se prolonge par un large couloir ouvert derrière l’ultime gros pilier sur lequel repose la voûte.
 

Rébéquée semble connaître les lieux et suit les Goums sans hésitation, malgré la pénombre. Elle explique à Ravot que la sensibilité de leurs yeux leur permet d’évoluer dans ces ambiances obscures où eux-mêmes ne se déplacent que difficilement. Elle explique aussi la présence des lampes électriques qui ont remplacé les torchères à gaz des temps anciens, en limitant les besoins en ventilation et en supprimant des risques d’explosion… 

  - Comment se fait-il que vous connaissiez si bien ces gens étranges ? ne peut s’empêcher de lui demander Ravot intrigué.
- C’est une longue et vieille histoire, commissaire…
- Jules…
Rébéquée a un petit sourire
- Jules… J’avais un ami, un confrère, qui s’appelait Jules et… il a disparu. Il est mort ici, de manière tragique. J’ai encore quelque peine à… Mais je vous l’ai déjà dit, je crois…
- Ne vous excusez pas…
- Cela fait partie de cette longue et vieille histoire. Vous la connaîtrez petit à petit, mais il serait trop long de tout vous raconter maintenant en détail… Sachez seulement qu’une confiance particulière me lie à Amaïa qui s’est sentie d’une certaine manière responsable de ce qui est arrivé à mon ami Jules, et de ce qui m’est arrivé…
- De ce qui vous est arrivé ?

Rébéquée s’aperçoit qu’elle n’a jamais été aussi près de livrer ce secret qu’elle a su préserver, des avanies qui lui ont été infligées et dont le souvenir l’éveille parfois encore la nuit (la tendresse alors d’Hélène à ses côtés, ses lèvres sur ses yeux brûlants de larmes…). Ce commissaire Ravot doit être redoutable lorsqu’il a décidé de faire parler quelqu’un.

 
- Toujours est-il, reprend-elle, que je lui ai promis de me charger des relations entre son peuple et… nous, de tenter d’enrayer leur déclin tout en préservant le secret de leur existence et leur mode de vie. En échange, lorsque c’est nécessaire, elle nous ouvre leur Mémoire. Et les Goums luttent avec nous contre le risque de famine provoqué par le froid : ils nous ont communiqué leurs manières de se nourrir, que nous diffusons par les produits de cette usine et de quelques autres, ils nous ont révélé les cachettes de nourriture des Écolocroques, qu’Arthur Malfort s’emploie à répartir avec la collaboration des Nations Unies, et… Nous arrivons, je crois.

  Depuis quelque temps, un vague écho de flûte semble résonner au loin.

Il se fait plus net et même Rébéquée s’en montre surprise :
- C’est curieux, je n’ai jamais entendu cela…
 
Amaïa s’est arrêtée à une bifurcation de la large galerie dans laquelle ils circulent :
- L’une de nos sœurs est morte il y a peu, et son corps va être préparé pour être remis à Ôoumloc. J’ai promis à Rébéquée de ne rien vous cacher. Venez…

  La galerie descend en suivant une pente accentuée, s’enfonce semble-t-il profondément dans la falaise. Le sol devient humide, luisant d’eau, alors que la pénombre s’accentue.
 
C’est maintenant un ruisseau qui s’étale en fine lame d’eau sur le sol de pierre. D’une eau chaude et fumante. Le chant de la flûte, monotone, répétitif, emplit toute la galerie, se mêle au bruissement de l’eau et au clapotement des pieds…
  La galerie s’est élargie, mais la quasi obscurité rend imprécis les contours de la salle.
 

Sur un geste d’Amaïa qui s’est rapprochée des visiteurs, l’intensité de la lumière remonte d’un cran, leur permettant de voir.

  Quatre Boules portent une civière au centre de la salle et la posent à terre, près d’une large mare d’eau noire. La salle est carrée et dans chacun de ses angles une femme joue de la flûte, assise en tailleur sur un siège surélevé.

  Amaïa prend la parole, solennelle :
- Ganaïa est morte hier. Elle portait

la Mémoire de

la Troisième Main et elle l’a portée tout au long de sa vie. Elle a aussi donné naissance à deux filles et à un fils. La première de ses filles est porteuse de Mémoire et s’est rattachée, selon son choix, à

la Quatrième Main, et en outre, elle a récemment donné naissance à un fils. Sa seconde fille a pris sa succession dans

la Troisième Main. Son fils, lui, pêche le crabe et les algues. Sa vie aura été féconde pour le peuple Goum qui lui rend hommage. Sa chair sera préservée par les Crabes noirs de toute corruption. Ses os seront confiés à Ôoumloc selon notre tradition, pour qu’il les restitue au Rocher d’où ils sont venus…

  Amaïa s’est mise à psalmodier dans le rythme de la flûte qui poursuit sa mélopée, et sur le même ton :

  - Ganaïa était notre sœur. Nous sommes Ganaïa. Le chant de sa parole est celui de la flûte et le chant de la flûte est désormais le chant de Ganaïa. La flûte est dans ma voix. Elle est le chant des morts qui sont tous retournés à Ôoumloc. Elle est le chant des morts qu’il a tous ramenés au Rocher. Au Rocher d’où procèdent la vie et la mort. Au Rocher sur lequel il dort et sur lequel il danse. Au Rocher où il s’accouple au monde dans l’abîme des eaux. Au Rocher où sont nés, où naissent et où naîtront la lune et le soleil, les Goums et les Goumyôs, les étoiles et la mer…

 
Des larmes coulent sur son visage, sa voix, nette et profonde, se déploie dans toute sa richesse, se conjugue à la flûte, lui tresse un contrepoint :

  - La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ganaïa, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…

 
La lumière a baissé. Les flûtes se sont tues. Les flûtistes descendent de leurs sièges, et sortent, suivies des Boules qui portaient la civière. 

  Amaïa regarde le corps de la vieille femme, décharné, nu, pitoyable, étendu sur le sol auprès de la mare d’eau noire. L’eau qui coule à terre, et que chacun des visiteurs sentait chaude et fumante au travers de ses semelles, est maintenant très froide.
 
Un frémissement apparaît dans les eaux de la mare.

  - Venez, dit Amaïa.

 
Une heure plus tard, tous se retrouvent assis sur des pierres lisses autour d’un feu de gaz dont les flammes font briller la dentelle de pierre qui les entoure comme un manchon.

  La pièce est vaste, mais sans comparaison avec les salles destinées à une occupation commune d’où ils viennent. Pas de portes. Hommes et femmes, nus ou vêtus de la sorte de poncho noué à la taille qu’ils connaissent, passent sans s’occuper d’eux. Parfois, des enfants, seuls ou en groupes, viennent les regarder, écoutent, les touchent avec curiosité, souriants. Amaïa prend sur ses genoux une toute petite fille qui s’est collée à elle, et lui montre Rébéquée. La petite se lève en piaillant et se précipite vers elle. Rébéquée l’embrasse, ravie, en disant à Ravot :
 
                      Isoeu

- C’est Rébéquée, la fille d’Amaïa, ma filleule…
- Votre filleule ?

Amaïa reprend :
- Vous savez, nous n’avons pas les mêmes sentiments d’individualité que vous autres, Goumyôs. Mais nous conservons un profond sentiment filial. Comme nous les allaitons pendant leurs premières années, les enfants sont très liés à leur mère. Même s’il arrive souvent que l’une nourrisse l’enfant de l’autre ! Parce que nos enfants sont élevés par tous et éduqués par tous. Moi, comme je suis

la Mère, je me dois de donner naissance au plus grand nombre d’enfants possible. Pour pouvoir être de nouveau enceinte, j’ai donc cessé l’an dernier d’allaiter moi-même ma fille qui tête d’autres mères. (Elle a une sorte de sourire en direction de Rébéquée) Et je suis enceinte… En même temps qu’Hélène. Nous n’avons normalement qu’un enfant tous les deux ans et demi ou trois ans. Mais nous restons attachés à tous les enfants de tous… Et nous les traitons tous de la même manière. Il en sera ainsi pour l’enfant de Rébéquée et d’Hélène, comme il en est pour l’enfant de Béatrace, qui nous fait parfois le bonheur de venir parmi nous, et pour l’enfant que porte encore Clèm, tous ces enfants sont ou seront toujours chez eux parmi nous. Toujours.

  - Et nous en sommes reconnaissants à tous les Goums : nous savons que nous pouvons indéfiniment compter sur eux, enchaîne Victor, ce qui surprend quelque peu Ravot qui ne s’attendait pas à une telle adhésion de la part d’un homme, lui-même restant surpris et réservé devant ces déclarations. Après tout, il s’agit là d’un peuple étrange, étranger, faudrait-il dire, et leur mode de vie est tellement éloigné…

  Eusèbe, qui semblait fatigué par la longue promenade souterraine, se redresse alors et reprend à l’intention du commissaire :
- Mais vous n’êtes pas seulement venu faire la connaissance des Goums. Cela c’est nous qui l’avons voulu. Vous êtes chargé d’une mission, et vous l’avez dit vous-même, vous êtes venu enquêter sur le meurtre de Saint Tignous sur Nivette, et voir en quoi il pouvait être relié aux évènements qui se sont déroulés ici même il y a deux ans. Or, il fallait pour que vous puissiez comprendre ce qui s’est réellement passé, que nous vous présentions Amaïa et le peuple Goum dont le rôle a été capital en l’occurrence, puisque c’est eux qui ont finalement vaincu les Numéros, comme nous l’avons brièvement expliqué en venant. Nous vous donnerons d’ailleurs à ce sujet toutes les explications complémentaires que vous pourrez souhaiter, mais je crois qu’il serait bon que nous exposions à Amaïa le détail de ce qui s’est passé la nuit dernière. Et que, pour notre part, nous relions à la manière d’agir des Écolocroques.

 
Victor entreprend alors de raconter à l’intention d’Amaïa et de Rébéquée ce qu’il a découvert en entrant au Matois, ce matin même, et Ravot demande :
- Voyons, pouvez-vous me dire ce qui motive exactement vos soupçons à l’égard de ces Écolocroques ? 

  Clèm s’est levée, malgré la main de Victor qui tente de la retenir, de l’empêcher, de parler :
- Je vais vous dire… Je vais vous dire…

Amaïa a repris sa fille sur ses genoux. L’enfant pose la tête sur ses seins et s’endort. De la main, elle caresse doucement son front, les yeux fixés sur le visage de Clèm.

 
- Je vais vous dire, mais il faudra le garder pour vous : il est des détails que nous ne voulons pas faire connaître. Lorsque nous sommes arrivés, Victor et moi, nous avons été contraints d’assister au supplice et à la mort d’Hector, l’ami d’Hélène. Kuhhirt l’a fait dévorer vivant par des crabes. Sous nos yeux. Il s’est ensuite vanté d’avoir fait dévorer de la même manière une de leurs complices qui trafiquait avec eux de la drogue. Par un seul crabe, pour que cela dure. Ils ont « éliminé » a-t-il dit, tous les prisonniers qui sont intervenus pendant la guerre pour construire leur base sous-marine. De la même manière. Alors que nous étions prisonniers à bord de leur sous-marin, j’ai vécu sous la menace constante d’un viol de tout l’équipage avant un « recyclage » en bordel, et ce sous les yeux de Victor, avant que nous soyons éventuellement liquidés de l’une ou l’autre manière. Eusèbe devait être ramené ici pour y être bouffé vivant. Et nous n’avons été sauvés qu’in extremis : les joyeux Numéros Un, Quatre et Cinq allaient nous violer pour de bon, Victor et moi. Avant de nous « repasser à l’équipage » !!! Ils ont massacré un nombre indéfinissable d’adversaires ou présumés tels, et ils se proposaient d’asservir le monde en l’affamant après l’avoir plongé dans les glaces, ce qui est en passe d’ailleurs de se produire. Leurs agents, contre mon avis, mais la diplomatie l’exigeait paraît-il, leurs agents n’ont pas été inquiétés, ni cette Finette volatile qui n’est restée à Saint Tignous que le temps d’ouvrir leur bureau de recrutement, ni ce rat d’Arnaud Boufigue, ni ce collabo de maire. Ces trois-là et quelques autres que nous connaissons sans doute moins, se trouvaient présents à la même table que Luis hier soir. Dévorés vifs, écorché vif, l’horreur est du même ordre, non ?

  Clèm s’assied, se cache les yeux entre ses mains, se replie sur elle-même, secouée de sanglots silencieux. 

 
Victor l’entoure de ses bras… murmure près d’elle, la berce…

  Ravot hoche la tête, pensif :
- Et qu’est-il advenu de ces fameux Numéros dont je ne connais que ce que chacun croit savoir mais dont vous m’avez dit qu’ils ne se sont pas réellement suicidés comme je le pensais…
 
Amaïa se redresse, les mains posées en protection sur la tête de sa fille :
  - Nous avons peut-être commis une erreur.

 
Et d’une voix nette :
  - Nous avons commis une erreur, répète-t-elle.
 
Un silence…
  - Voici deux ans, lorsque, comme je vous l’avais demandé, vous nous avez remis les Numéros afin que nous punissions l’ignoble abus qu’ils avaient fait de notre confiance, nous les avons ramenés ici. Et leur Numéro Un, tout comme la femme qu’ils appelaient le Numéro Quatre, ont été livrés à la colère d’Ôoumloc. Et Ôoumloc les a punis dans ses chambres sous-marines et secrètes. Nous pensions avoir ainsi libéré le monde de cette engeance en éradiquant leur famille. Mais le Numéro Cinq n’était pas de leur famille, nous a-t-il dit. Et eux-mêmes l’ont présenté comme le directeur d’une de leurs bases, un professeur, un technicien en quelque sorte. Et nous l’avons laissé repartir dans son école d’Andøya… N’a-t-il pas pu reprendre à son compte les lambeaux de l’organisation des Écolocroques ? Par ailleurs, si je retiens la gravité de l’indice que constitue le crime de Saint Tignous, je n’oublie pas la disparition du sous-marin… Je vais placer en alerte tous les membres de notre peuple et demander à nos Itzals d’inventorier tout ce qu’ils auront pu relever d’étrange de par le monde, aussi bien à Thulé, où les nôtres vivaient séparés des techniciens Goumyôs qui y restaient qu’à Andøya ou aux îles Chonos, où subsiste un groupe important, et dans quelques autres endroits où nous sommes retournés depuis deux ans, à la demande d’Arthur. Comme à Punta Camarinal, par exemple… Mais d’abord, je vais m’informer de ce qu’est devenu le Numéro Cinq.

Ravot l’interrompt :
- Amaïa, les Écolocroques connaissaient-ils l’usage que vous faites de la flûte lors des funérailles des vôtres ?
- C’est possible, oui. Ônyà, qui était Mère avant moi, trompée par leurs discours, leur a fait confiance, ignorant quels étaient leurs buts suprêmes. Il est probable qu’elle leur a permis d’assister à des funérailles…
  - La flûte… La flûte, au cou de Luis… Mais qu’est-ce que cela pourrait signifier ? s’écrie Victor en se relevant.

  - Il faut retourner à Saint Tignous, grogne Eusèbe. Le journal devra en parler et évoquer nos craintes. Et cette fois, au diable la diplomatie, si c’est vraiment eux, on leur rentre dedans !
 

HYBRIS ENCORE / P2C2E17

P2C2E17 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 17)

 
N° 118 / HYBRIS ENCORE / P2C2E17

 
C’est l’histoire où l’on découvre un nouveau mort.

 Mercredi 4 mai
10 heures
Agotcholho

 
Une heure plus tard, tout le monde se retrouve au bureau N°1. Seule, l’Itzal est restée de garde à la porte de Marinoval, mais une équipe de dix Goums est partie d’Agotchilho en renfort pour battre les bois environnants. 

  Le jeune apprenti baragouinant est revenu avec eux et ils ont emporté le corps qui ne doit pas être vu par un « profane » de l’extérieur. Par ailleurs, il est normal qu’il soit traité selon les rites funéraires des Goums.

Mais Victor suggère à Amaïa de le montrer à Ravot avant de procéder à ces rites, pour que tous les indices possibles soient relevés.

Amaïa, qui les a étreints, lui et Clèm, sur sa vaste poitrine nue pour leur souhaiter la bienvenue, avant de prendre à son tour le jeune Itzal entre ses bras pour le réconforter, le calmer, et rendre ses propos compréhensibles[1], l’approuve d’autant plus volontiers qu’elle a conservé un bon souvenir du commissaire.

 
C’est ainsi qu’à dix heures, depuis le bureau N°1, Victor appelle Béatrace pour lui demander de joindre Ravot d’urgence et lui dire de la rejoindre chez elle toutes affaires cessantes, puis de l’envoyer à Agotchilho par le métro.

J’irai le chercher avec Clèm, on lui expliquera en cours de route…
- Tu ne m’as pas dit ce qui se passe, l’interrompt Béatrace inquiète.
- On a tué un Goum à Marinoval… Une flèche… Comme Mouye à Andøya…
- … et Daouj en Patagonie, ajoute Béatrace dont les doigts se sont mis à trembler sur le combiné du téléphone… Oh, Arthur, qu’il rentre vite… gémit-elle…
- Courage. Appelle Ravot et préviens Eusèbe, je serai peut-être retenu un certain temps en bas…
Béatrace passe la main dans les cheveux de Tijules qui la regarde, silencieux, en ouvrant de grands yeux :
- J’en aurai…

  Elle raccroche.

 
Au même moment.

  Un appel arrive des Chonos par le satellite de liaison directe entre les bases Écolocroques : Mnouay, la « Mère », demande à parler à Amaïa. De la part d’Arthur, qui a dû repartir en hélico sans pouvoir appeler personnellement.
- Au sujet de Daouj ?
- Oui, Amaïa, oui, bien sûr. Mais surtout au sujet de Yann Marbeuf… Yann Marbeuf ? Un électricien Goumyôs[2].
- Et alors ? (les Goums sont très directs).
- Alors, il est mort. Arthur nous a ramené le cadavre de Daouj. En repartant, il a retrouvé en haut de l’île le corps de ce Yann Marbeuf qu’il avait voulu interroger. Il avait été écorché vif.
  Tout le monde s’est tu.
- Pourquoi voulait-il l’interroger ?
- Pour avoir des informations sur les flèches d’argent et sur « 

la Patronne », dont on pense qu’elle les a tirées…
- « Les » flèches d’argent ? demande Clèm, en insistant sur le nombre…
La transmission se faisant par micro et haut parleur, il suffit d’élever la voix pour participer à la conversation…
- Oui, il y a eu six morts déjà à Guamblin. Et on a toujours cru que c’était une sorte de vengeance de celle que l’on appelle ici « 

la Patronne », sans savoir qui c’est vraiment. Ce sont toujours des Goums qui sont tués, et Daouj est le septième.
- Et vous n’avez rien dit ?
- On n’y a pas attaché d’importance…
Rébéquée reconnaît bien là la torpeur dont font preuve les Goums face à la mort, leur manque d’appétit face à la vie, leur manque de libido, leur absence totale de narcissisme, comme disent les experts qui les ont étudiés avec stupeur et passion. Leur manque d’individualité, a-t-elle ajouté lorsqu’elle s’en est expliquée avec Amaïa…
- Pourquoi « d’argent » ? demande Victor à son tour.
- Les pointes sont toutes en argent. S’il a insisté pour que je vous appelle, c’est parce que les viroles portent toutes la même inscription et qu’il l’a retrouvée sur le front de Yann Marbeuf…
- Quelle inscription ? s’impatiente Victor qui cependant la devine…
- Hybris…

  Un silence…

  - Arthur était pressé par le temps et ses communications passaient mal. Il est reparti en hélico et enverra des photos des corps depuis Puerto Cisnès lorsqu’il y arrivera, d’ici une heure. Nous, nous allons donner des funérailles à Yann Marbeuf. Je vous rappellerai s’il y a du nouveau. Terminé.
 
Un silence…
 
La flèche…

Le corps du menuisier est resté sur le quai, allongé sous une couverture, en attendant l’arrivée de Ravot, comme l’a demandé Victor et comme l’a approuvé Amaïa. Ils ressortent tous du bureau N°1. Le quai a été aménagé tout près, là où aboutit le tunnel du métro numéro 1, juste avant son raccordement camouflé avec les voies extérieures de l’usine.
 
Ils se regroupent autour du corps qu’Amaïa découvre d’un geste lent. La flèche a traversé la gorge, de gauche à droite, et, d’après ce que « sa femme » a déclaré à Victor et Clèm, il a marché vers la maison devant laquelle il se trouvait, sans un mot, bouche ouverte et les yeux écarquillés, pendant quelques mètres, les bras levés à hauteur des épaules, avant de s’effondrer comme une masse. Il a eu quelques soubresauts et il est mort.
 
Amaïa gratte avec un ongle la pointe métallique de la flèche, qui ressort à droite du cou, pour en enlever le sang. Métal blanc.
- Il faut attendre Ravot, mais on dirait de l’argent, confirme Victor qui s’est agenouillé auprès d’Amaïa…

Elle replace la couverture.
 
11 heures.
  Nouye est avertie de l’arrivée d’un message prioritaire sur le réseau intranet qu’Arthur a fait mettre en place par l’ONU et qui relie toutes les anciennes bases écolocroques, les bases annexes, comme Puerto Cisnès, et quelques autres endroits choisis, dont le bureau direct du secrétaire général de l’ONU, qui a pris de l’autorité depuis les « évènements ».

 
« INTRANET ONU
« Puerto Cisnès. 
« 5 heures, heure locale.
  « Top secret.
«  Transmission prioritaire.

 
« Destinataires :
« Amaïa et les siens
« Bourriqué Victor
« Kaligourian Clémentine
« Malfort Eusèbe
« Taritournelle Rébéquée

  « Expéditeur :
« Malfort Arthur

 
« Objet :
« Photos prises pour partie en Patagonie (Daouj) et à Guamblin (Yann Marbeuf).
  « Message informatif correspondant confié verbalement à Mnouay, de Guamblin.
« Message personnel sera envoyé à Béatrace depuis l’avion en cours de décollage.

« Consigne : ne pas montrer les photos à Béatrace.

 
« Fin de message

« Transmission photos…
  Suivent une cinquantaine de clichés de bonne définition qui s’affichent l’un derrière l’autre après les quelques secondes de délai de transmission et qui semblent se résumer en trois séries :
 
Une quinzaine de ces images peuvent être classées parmi les photos souvenirs qu’Arthur fait régulièrement parvenir à Béatrace et à ses amis, certaines destinées à servir de bloc notes professionnel. On y voit des paysages de Patagonie, un hangar à demi enterré, Arthur cuisinant sur un feu de bois face au weasel arrêté, puis Daouj découpant une pièce de gibier.
 
Cinq images, froides, terribles, montrent Daouj effondré contre le siège avant du weasel, les yeux grand ouverts, la pointe d’une flèche ressortant entre ses dents, de face, de dos, de côté, et des traces de pas dans la neige.

 
Trente images de Yann Marbeuf, écorché jusqu’aux sourcils, mitraillé sous tous les angles, et la dernière, de face, tout près, qui montre son front où en caractères sanglants, a été gravé le mot :

  HYBRIS


 

[1] Il disait (voir note précédente) : Enéené… Yaeuunmaheu… Euagonéué…

C’est-à-dire : Venez, venez… Il y a eu un malheur… Le patron est tué…

[2] Les Goums appellent Goumyôs (les humains d’à-côté) les non-Goums qui les entourent. Mais je vous l’ai déjà dit. Entre votre distraction et mon radotage…

LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC / P2C3E8

P2C3E8 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 8)

 
N° 131 / LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC / P2C3E8

 
C’est l’histoire où il semble de plus en plus probable que Gertrude a fini par être transformée en saucisses. Et les Goums offrent l’Amazone meurtrière au jugement d’Ôoumloc.

  Lundi 6 juin
10 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  - Commissaire ! Commissaire !!!
 
Lepif entre en tornade dans le bureau de Ravot qui met la dernière main au croquis qu’il a fait de la maison Chrestia, de Marinoval où l’ébéniste Goum a été assassiné.

  Il allait protester contre cette intrusion qui lui a fait casser la mine de son crayon préféré lorsque Lepif lui repousse la main pour placer en plein milieu de sa feuille la vis qu’il a emmenée le matin même « pour identification », comme il le dira dans son rapport.
 
- Gertrude. Le dentiste l’a identifiée sans erreur possible comme provenant de la mâchoire de Gertrude Pilon ! Il m’a dit qu’il avait dû l’ajuster ou je ne sais quoi, mais il est prêt à certifier par écrit, preuves techniques à l’appui, que cette vis constitue l’un des quatre implants qu’il a posés dans la mâchoire supérieure de notre Gertrude. C’est du titane, et il a trouvé bizarre d’y observer des griffures qui n’existaient pas initialement, il dit que le titane est très résistant. Il s’est aussi montré très surpris de voir l’implant sans l’implantée et m’a demandé ce que j’en avais fait…
- Des saucisses ! On en a fait des saucisses !!! Et ça, il faudra maintenant le prouver, mais je pressens que ça ne sera pas de la tarte…
- Forcément, de la tarte aux saucisses…

Ravot lève sur Lepif un regard glauque…
- Pardon, commissaire, je me laisse aller, c’est la joie d’avoir trouvé…
- Imaginez-la basculer dans le cutter en marche, Lepif…
- … Ça a dû lui faire un drôle d’effet…

  Mais le téléphone…
 
- Allo ? Ah c’est toi Eusèbe… Que je… Tout de suite ? J’arrive…

  Il raccroche, se lève, attrape son manteau :
- Venez, Lepif, vous allez me conduire chez Malfort. Et gardez l’implant par-devers vous : nous verrons cela à mon retour… D’ici là, vous allez trouver le dentiste et lui dire d’oublier tout ça pour le moment : j’ai une idée. Et vous demanderez de ma part un mandat de perquisition au procureur pour l’usine Lartigo…

 
Une grosse demi-heure plus tard, Ravot, que Victor, prévenu par Nouye, attendait sur le seuil de la petite maison Malfort, descend du « métro » au niveau du bureau N°1. 

  Pendant le trajet, Vic lui a parlé d’un assassinat dont l’auteur aurait été capturé par les Goums (Suivre le lien « LE PEUPLE GOUM »), mais lui-même n’a que de très vagues informations lancées dans l’urgence et avec sa concision habituelle par Nouye, qui semblait particulièrement pressée et se montrait par conséquent particulièrement avare de paroles.

 
Une rumeur profonde de tambour ébranle le sol avec une force qui surprend Ravot :
- On se croirait devant le chapiteau d’une rave-party…
- Un peu lent pour une rave, observe Victor qui n’apprécie guère le chtacaboum intensif.

  La silhouette épaisse d’une Goum les attend, nue et agitée de manière inhabituelle :
- Vite, venez chez Ôoumloc, Amaïa l’appelle pour juger la prisonnière !
 

Ce qui n’en dit pas plus à Ravot (qui n’a jamais entendu parler d’Ôoumloc que de très loin et de manière très incidente) et n’éclaire pas non plus Victor (qui n’a jamais assisté aux interventions du Grand Crabe)…

- Que s’est-il passé ? demande-t-il, tout en sachant qu’une telle mobilisation ne peut qu’être la conséquence d’un évènement grave.

Gaouâ (car c’est elle qui a été désignée par Rébéquée et Nouye pour guider les Goumyôs jusqu’à la grande salle) leur explique dans une langue mouillée et confuse, en agitant son crâne couvert des petits tire-bouchons de ses cheveux, que c’est elle qui aurait dû être tuée, mais qu’elle a seulement été assommée et que la fille qui tue avec des flèches a lancé un couteau à Ouaniahou qui est morte comme ça et pas avec une flèche, mais que maintenant Amaïa allait confier le corps d’Ouaniahou à Ôoumloc et qu’il va juger la prisonnière que Ouâniahoua, elle, a capturée, et que…

  Ravot autant que Victor ont renoncé depuis longtemps à comprendre les explications que Gaouâ continue de débiter de la même voix gluante, bien trop occupés à la suivre dans la pénombre du labyrinthe où elle les guide, en évitant de se péter la tronche sur les rochers du plafond trop bas, ou de glisser sur le sol humide…

 
La grande salle du « temple » est très remplie : il semble que tous les Goums adultes d’Agotchilho y soient assis, jambes croisées. Les femmes sont nues, les hommes vêtus de leur habituelle tunique-poncho de toile grossière nouée à la taille par une ficelle. Ils accompagnent de hochements de tête et de souffles de fond de poitrine, bouche fermée, les cognements profonds des deux lourds bâtons maniés chacun par un énorme Boule, debout derrière les trois trônes… Amaïa est assise, impassible, sur celui du centre.

   « Hummm… Hummm… Hummm… Hummm… »

 
Derrière les Boules qui battent la mesure rituelle, les deux hautes torches de gaz portent à l’incandescence la dentelle de pierre qu’elles baignent de leur flamme ronflante, illuminant la salle toute entière.

Elles se reflètent dans la large mare d’eau noire, devant Amaïa qui n’en est séparée que par une plage de sable sombre.

  De l’autre côté de la mare, un peu comme un jubé semi-circulaire, se trouve la banquette de pierre qui fait frémir Rébéquée chaque fois qu’elle la revoit… (voir en P1C1E18 pour quelles raisons)

 
D’ailleurs, Rébéquée vient ici le moins souvent possible… 

  Gaouâ conduit Ravot et Victor près des Malfort, qui s’y trouvent déjà, Jeanne comprise, et Victor s’empresse de venir soutenir Clèm, très alourdie et fatiguée par son huitième mois de grossesse…
 
« Hummm… Hummm… Hummm… Hummm… »

  Le rythme se maintient, sombre, profond, envoûtant…

 
Amaïa tourne la tête vers eux et fait un signe à Nouye, restée auprès de Béatrace dans les bras de laquelle somnole Tijules, nu comme il l’est toujours lorsqu’il se trouve à Agotchilho où la température est uniformément douce.

  Nouye à son tour fait un signe, et deux Boules s’avancent portant le corps dénudé et exsangue de Ouaniahou. Ils franchissent la banquette de pierre à son extrémité, pénètrent dans l’espace qu’elle délimite et déposent le cadavre devant Amaïa, au bord de la mare d’eau noire. 

 
Et puis les Boules se retirent…

  Eusèbe, qui entoure de son bras les épaules frissonnantes de Jeanne serrée contre lui, observe que chaque coup de bâton porté sur le sol résonne comme le son d’un gros tambour, et qu’à chaque fois, la surface de la mare se ride d’une onde fugace.

 
Nouye fait alors un autre signe, et c’est cette fois la prisonnière qui est amenée devant Amaïa. Elle est entravée aux coudes par un lien qui lui tire les bras dans le dos en lui cambrant la poitrine. Elle porte la courte tunique qui se trouvait sous la combinaison qu’elle avait enfilée en camouflage lorsqu’elle a assommé Gaouâ. Ainsi réduite à l’impuissance, elle est conduite devant Amaïa, comme au bout d’une laisse, par Ouâniahoua, celle-la même qui l’a capturée, et qui était la sœur de la victime, comme ils l’apprendront par la suite (la conscience familiale est toujours aussi vague chez les Goums).

Ouâniahoua retourne dans la salle, laissant sa prisonnière face au peuple des Goums que la captive contemple avec un sourire méprisant, tournant le dos à Amaïa qu’elle ignore.

  La fille est belle, pommettes hautes, bouche charnue, regard d’un bleu lumineux, malgré sa longue chevelure blonde emmêlée et sa tunique de lin froissée mal tenue à la taille par une cordelière desserrée ; sa posture humiliante elle-même, les bras tirés en arrière par ses liens, ne fait qu’exalter des seins somptueux.
 

Amaïa lève une main et le silence se fait. 

  Elle regarde Nouye, qui est revenue à côté des Malfort regroupés près d’un pilier, et prononce quelques mots dans le langage mouillé des Goums.

- Elle me demande de vous expliquer ce qu’elle dit, explique Nouye à voix basse.
 
Amaïa, dressée face à la foule silencieuse et attentive, domine de toute sa stature la prisonnière placée en contrebas.

Les deux mains levées à hauteur des épaules, comme un prêtre en pleine invocation, elle se lance dans un discours vigoureux que Nouye traduit synthétiquement :
  - Elle dit qu’elle va confier le corps de Ouaniahou (la victime, précise Victor à l’oreille de Ravot) à Ôoumloc (le Grand Crabe explique-t-il) (je sais, répond Ravot qui ne veut pas avoir l’air d’être complètement paumé) (Eusèbe et Jeanne sont aussi perdus que lui, quoique l’on ait pu déjà leur raconter), et, poursuit-elle (parce qu’elle n’a pas été interrompue, elle), elle lui demandera de juger les actes de la prisonnière.

 
Les Goums acquiescent en hochant la tête et en poussant des grognements sourds.

  Quatre flûtistes viennent se placer à l’extérieur de la banquette de pierre et entreprennent la mélopée funèbre que Ravot a déjà entendue la première fois où il est venu, avec Rébéquée, quand

la Mère leur a permis d’assister aux funérailles d’une femme goum. Nouye leur traduit des bribes de la longue mélopée qu’Amaïa, cette fois, entonne dans sa langue, résumant le rituel dans sa dernière stance, péroraison déclamée en contrepoint des flûtes :

  - La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ouaniahou, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…

  Amaïa se tait…

 
Le chant des flûtes s’amenuise et s’efface… 

  Le silence revient…

 
Rébéquée observe avec une colère sourde que le sourire ironique s’est accentué sur le visage de la prisonnière jusqu’à se muer en grimace de dérision, et elle se dit que cette salope doit se trouver bien près d’éclater de rire au-dessus du cadavre de sa victime et qu’on aurait dû la laisser s’occuper d’elle, je t’en foutrais, moi, du flûtiau…

  C’est alors que la surface de la mare se trouble…

 
« Hummm… Hummm… Hummm… Hummm… », gronde le chœur des Goums, bouche close, en sourdine.

  Rébéquée en oublie l’amazone et détourne la tête en frissonnant, enlacée par Hélène qui cache son visage dans le creux de son cou avec le gémissement apeuré d’un petit animal battu ; Eusèbe enserre plus étroitement les épaules de Jeanne ; Béatrace presse Tijules contre ses seins découverts, qu’il se met à téter incontinent ; Victor caresse la nuque de Clèm qui serre son gros ventre entre ses mains jointes ; Ravot reste béant…

 
L’eau noire se gonfle, soulevée par une carapace luisante, énorme, silencieuse, du même noir que l’eau noire de la mare dont elle semble une incroyable émanation, une bulle épaisse et moirée de reflets mordorés…

  Le sourire s’est figé sur le visage de la captive que l’on voit pâlir…
 

Et deux énormes pinces émergent à leur tour, tandis que se découvrent les yeux pédonculés du monstre qui s’avance et émerge, dressé sur ses huit pattes, avec des grincements mécaniques de machine inhumaine…

  Les deux pinces dressées dominent la captive qui ne peut s’empêcher de reculer d’un pas, livide, décomposée… 

 
Mais la main d’Amaïa la saisit à la nuque, la maintient face au Crabe, et la fille s’effondre d’un bloc, à genoux…

  L‘une des quatre flûtes s’est remise à jouer sur un geste d’Amaïa qui fait taire la foule et reprend en français, d’une voix adoucie :

 
- La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ouaniahou, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…

  Le Crabe a reculé. Ses mandibules vibrent à l’unisson de la flûte qui s’éteint peu à peu, comme un souffle apaisé. 

 
Il regarde Amaïa qui montre le cadavre d’Ouaniahou d’un geste de la main.

  La vibration d’élytres issue des mandibules s’accélère, puis se tait.
 
Ôoumloc recule encore et saisit à la taille le corps abandonné de la gardienne morte au creux d’une de ses pinces.

  Il recule… 

 
S’enfonce sous les eaux. 

  Les yeux pédonculés affleurent, dirigés vers la plage où Amaïa domine de toute sa stature la captive effondrée, fascinée par le regard immobile de

la Bête…

  La pince reste dressée au-dessus de la mare, brandissant le cadavre…

  Amaïa claque des mains dans le silence épais…

 
Un claquement répond…

  La pince s’est refermée.
 
Le corps, coupé en deux, plonge dans les eaux noires, épaisses, dans un éclaboussement aussi sourd que profond.

  La foule pousse un soupir.

 
Ôoumloc a disparu.

  Amaïa tend la main, se saisit des cheveux de la fille à ses pieds, lui redresse la tête, et la montre à la foule, d’un geste presque tendre :
- Ôoumloc aurait pu la choisir, l’emmener avec lui en prenant Ouaniahou. Les deux étaient offertes, et Ôoumloc a deux pinces. L’offrande d’Ouaniahou lui a suffi… Ainsi a-t-il jugé… 

 
Elle soulève presque la captive du sol, lui renversant la nuque d’une torsion de poignet :
  - Mais elle nous appartient…

 
Quand la main la relâche, la fille tombe à terre, se lève lentement, vacillante, hagarde.

  Et puis, elle se retourne fait face à Amaïa, affronte le regard insondable des immenses yeux noirs, et retombe à genoux, secouée de sanglots, le front sur les genoux de

la Mère des Goums…

 Amaïa s’accroupit, la relève d’un geste, détache son entrave :
- Tu resteras ici tout le temps qu’il faudra. Pour apprendre. Tu es une tueuse. Il te faudra apprendre. La pitié. Le pardon, qu’elle (elle désigne Rébéquée) nous a enseigné. C’est long et difficile. Avec le temps, tu pourras être tentée de fuir, de négliger, peut-être de trahir… N’oublie pas : Ôoumloc peut revenir lorsque je lui demande. Il te reconnaîtra où que tu sois sur la mer ou dans l’eau. Il peut trouver quiconque se trouve sur la mer ou dans l’eau. En quelque lieu que ce soit. Ôoumloc t’a pardonné. Mais… ne le trahis pas : il n’a pas oublié… Nous, nous n’oublions rien.
 

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 1

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 1




CHAPITRE 1




N°79 / C’EST LE TITRE / P2C1E0
C’est l’histoire où commencera la Deuxième Partie.

N°80 / LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

C’est l’histoire où Begoña-Conception  et sa sœur, Gerañum-Assomption, recherchent des saucisses. On découvre le système Super-Troc.