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LE DIT DE L’ÉLU / P3C2E44

 P3C2E44 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 44)

  N°233 / LE DIT DE L’ÉLU / P3C2E44

 
C’est l’histoire où l’Élu prend la parole pour annoncer le Jour du Jugement.

  C’est la suite de P3C2E42 et de P3C2E43



Jeudi 16 juin

20 heures et quelques

La Lanterne du Fort
  Une voix s’élève.
 

C’est celle de l’Élu.
  Mais ses lèvres ne bougent pas

 
« Habitants de ce Monde, qui vivez dans ma main, qui vivez par ma main, je vous salue depuis mon Palais de la Mer.

  « Les temps sont arrivés de me manifester, de me montrer à vous.
 
« Dans toute la splendeur de mon amour pour vous.  

  La diction est lente, la voix grave, solennelle. Chaque phrase, encadrée de silences, s’impose, sans lourdeur mais sans légèreté.

 
« Vous qui nous contemplez (cette fois, c’est l’Élue qui parle, soprano dramatique, presque contralto) (elle s’est redressée, ses chiens tournent la tête et la regardent) (on sait que c’est elle qui parle, mais ses lèvres ne bougent pas), vous qui nous êtes fidèles, soyez les bienvenus parmi nous, dans l’intime de nos jours. 

  « C’est d’ici que nous pensons à vous, d’ici que nous guidons et, plus que jamais, que nous guiderons vos destins et vos vies, ainsi liés aux Nôtres. 

 
« C’est d’ici que partiront les messages bienveillants que nous vous adresserons désormais. 

  « C’est d’ici que mon Frère et Moi (les majuscules sont flagrantes dans sa diction), vous verserons le bonheur d’être des Nôtres…

 
Les voix enfantines reprennent, soutenues par la rumeur du ressac :

 
Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Et l’Élu reprend la parole, toujours impassible, le regard toujours aussi clair et distant :

  « Amis chrétiens, juifs, musulmans ou bouddhistes, amis de tous les dieux que tous vous révérez, votre Dieu nous soutient et nous aide.
 
« Vos Dieux sont nos Amis, votre Dieu nous approuve.
 
« Je suis l’Élu. 

    « Sous mon Égide qu’ils renforcent et fondent (il tend la paume de sa main droite et, protecteur, pose la main gauche sur la tête de l’Épouse), tous les Dieux vous approuvent, tous les Dieux vous accueillent, chacun en sa Maison, chacun dans son sacré ministère, chacun dans la Vérité de ses Croyants. 

  « Nous sommes leurs Éons. 

  « Leurs Élus. 

 
« Nous sommes les Élus.

  « Parce que tel est le triomphe de notre Volonté.
 
« Parce que vous le valez bien.

  « Parce que, et vous le savez bien : « C’est tout naturel ».
 
Le scintillement de la voûte se fait plus éclatant et l’épaisse tignasse blonde de l’Élu, éclairé d’un soudain contre-jour, flamboie comme un or lumineux.

 
L’Élue reprend :

 
«  Rejoignez-le dans sa lumière, l’Élu vous aime, tous et toutes, rejoignez-nous…

  « Demain sera le premier Jugement.
 
« Demain nos Amis se réjouiront dans l’intime de leur Foi, dans la joie du Putier, dans la gloire des Élus, dans Notre Gloire.

  « Et demain…

 
Le ressac est plus âpre, le fond sonore s’aigrit et monte, en mineur, un autre chant, sourd, obscur, profond, à peine perceptible dessous, mais qui monte crescendo :
 

Sous le Putier putéal,
Que de sa flèche d’argent,
Te putipharde, peinarde,
Ignoble Grand Putois,
La polaire clarté poliade que nous vénérons,
À ton encontre pouilleuse.


 

 « … demain, reprend l’Élu, demain…

  « … demain, reprend l’Élue, demain…

 
Et elle enchaîne :

  « … demain, vous rejoindrez tous la Nouvelle Réalité Naturelle, car demain sera le Jugement. 

  « Demain sera jour de joie pour Nos Amis. 

  Elle s’est redressée, plus grande, plus svelte, et son mouvement a fait bouger le harfang qui entrouvre les ailes, comme s’il allait s’envoler de l’épaule à laquelle il s’agrippe de ses fortes serres. Les chiens aussi se sont levés et se placent à ses côtés d’un mouvement souple et silencieux, échine tendue, queue basse et crocs sortis.

 
« Mais demain, celui qui refusera Notre sourire, Nous le rejetterons. 

  « Demain, ceux qui Nous refuseront, Nous et Nos Amis, seront rejetés. 

 
« Ils seront tous réduits dans le silence de Notre Face et seront rejetés.

  « Les inutiles seront rejetés.
 
« Les indiscrets seront rejetés.

  « Ceux qui se servent de Nous tout en prétendant Nous servir seront rejetés.


 
L’Élu enchaîne :

  « Je combattrai l’Hybris.

 
« Je combattrai ceux qui se mettront en travers de Notre route, leur prétention démente à s’opposer à Nous : ils seront rejetés…

  L’Élue enchaîne à son tour, sortant une flèche de son carquois d’un geste vif et l’encoche dans son arc :

 
« Et Je les détruirai.

  L’Élu ajoute :
 
« Dans la douleur ou dans l’extase, tous, ils seront détruits !

  « Aimez-Nous, ou quittez-Nous, c’est la règle de Notre Vie…

 
« Aimez-Nous, ou quittez-Nous !

  « C’est la clé de votre vie !

 
Et l’Élue reprend :

«  Rejoignez-Le dans sa lumière, l’Élu vous aime, tous et toutes, rejoignez-Nous :

  « Demain sera le premier Jugement.

 
« Demain nos Amis se réjouiront dans l’intime de leur Foi, 

  « Dans la joie du Putier,
 
« Dans la gloire de l’Élu.

  « Demain, Nous viendrons parmi vous.

 
Et elle précise, incisive, le regard dur :

  « Demain matin, tous, vous vous retrouverez, tous (silence, puis elle reprend et enchaîne après cette pause dramatique), tous, tous ensemble, tous ensemble, au C’est tout naturel le plus proche de votre domicile. 

 
« Toutes affaires cessantes. 

  « Votre Mission vous sera communiquée.

 
« N’oubliez pas :

  « Nous vomissons les tièdes.
 
« Aimez-Nous, ou quittez-Nous.

  « Amis ou ennemis, il n’est pas de milieu. 

 
« Ce seront vos Mots d’Ordre.

  Le chœur reprend, solennel :
 

Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
  C’est-tout na-tu-rel…


  L’image se focalise peu à peu sur la pointe d’argent de la flèche encochée sur l’arc à-demi tendu, où l’on distingue nettement, gravé en noir sur le blanc du métal :
 

Hybris


 

Et puis, de trois-quarts arrière, on voit de nouveau l’Épouse, en modèle de contemplation, le visage adorateur tourné vers l’Élu, qu’un effet de contre-plongée montre rayonnant dans la gloire de ses cheveux d’or, les yeux perdus au loin…

  Le ressac s’est fait plus doux, aux violons se sont substitués quelques violoncelles…

 
L’image recadre les Élus groupés autour du trône, sous la voûte en géode, puis revient vers l’Épouse qui se tourne vers nous, dévoilant un regard perdu où brille comme une larme…

  Eusèbe coupe le contact :

- Il faut rappeler les autres : c’est pour demain !
 

ACTION / P3C2E47

P3C2E47 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 47)

  N°236 / ACTION / P3C2E47
 
C’est l’histoire où le capitaine Patrick du Bouton intervient : ça désintoxique à tour de bras. Amaïa médite sur l’Histoire. Et Amélie (malgré ses craintes pour Lepif) travaille dur. On veut faire appel à Flora.
 

Jeudi 16 juin
21 heures et quelques
Bureau N°1

  C’est la suite de P3C2E45 et de P3C2E46.
 
Le téléphone sonne.
 

L’extérieur, celui que seul connaît le Prédlarèp et qu’on a relayé jusqu’ici, celui qui a une couleur rouge et une sonnerie piaffante de fer à cheval. 
 
Celui dont on est sûrs.
 
Etonné d’être ainsi appelé directement par le Prédlarèp, qui doit être surveillé, bon sang, qu’est-ce qu’il fiche encore, ce con, Eusèbe décroche :
  - Eusèbe Malfort, j’écoute…
 
Le bruit de fond est celui d’un moulin à café de grand-mère.

  - Capitaine Patrick du Bouton, commandant de la compagnie de sécurité de la Garde Républicaine à l’Elysée. Je vous appelle sur cette ligne que j’ai officiellement piratée sur l’ordre de Monsieur le Président de la République, depuis un hélico en route pour Villacoublay. Le Président m’a dit, pour vous rassurer, de vous indiquer qu’il m’a « désintoxiqué », ce dont je lui suis reconnaissant. Je transporte sa « secrétaire », qu’il a lui-même neutralisée. Ne m’interrompez pas, je dispose de peu de temps de communication : il ne faut pas être détectés…
- Poursuivez, capitaine…
- Merci. Je vais donc me rendre à Villacoublay dont je désintoxiquerai l’état-major, et d’où je prendrai un Falcon pour Cazaux. J’y serai vers 23 heures. De là je vous rejoindrai en hélico, à la Marée au Grand Port, où je serai vers minuit. Je convoierai la « secrétaire » jusqu’à vous pour que vous la preniez en charge, selon les instructions du Président. Pouvez-vous me préparer de quoi assurer la désintoxication totale de ces deux bases ?
- Nous ferons de notre mieux, soyez-en assuré. Le Président ? Que fait-il ?
- Il travaille. J’ai des informations à vous transmettre verbalement, mais en direct. A bientôt. Je couperai après votre confirmation.
- Bien reçu. A bientôt.

  - Alors, on me cherche ? s’écrie Amélie qui entre en coup de vent…
- Ah, te voilà, s’écrie Rébéquée ! Je pars te remplacer à l’usine …
- Tu peux démarrer la production, j’ai préparé quatre réacteurs d’annihiline… Il faut les lancer et tenir les courbes de vide et de température comme je t’ai montré. Dans deux heures, ce sera prêt, en annihiline liquide. Pour la poudre, il faudra deux heures de plus…

  Rébéquée part en courant, suivie du regard admiratif de la petite Cloclo qui bée devant tant d’activité, elle qui est plutôt passive…
  - Le liquide est sans saveur ? demande Arthur…
- Bien sûr, on dirait de l’eau, il suffit de le mélanger… doser à un dix millième, un litre pour dix mètres cubes… Mais il est très volatile…
- On pourrait en mélanger à l’eau de ville, propose Eusèbe.
- Mais même à un dix millième, ça représenterait de gros volumes, objecte Amélie, et il faut pouvoir accéder aux réservoirs.
- A la rigueur, pour Saint Tignous, approuve Arthur, mais je nous vois mal traiter l’eau de Paris ! N’oublions pas que c’est eux qui contrôlent les usines d’épuration, avec Distribeau…
- Ce qui leur permettra, à terme, d’intoxiquer facilement toute la population, et nous interdit d’accéder efficacement aux réseaux, grommelle Eusèbe.
- Où en es-tu de tes recherches sur la désintoxication des Amazones ? demande Jeanne…
- J’ai fait un essai, à partir de ce qu’Arthur m’a dit de l’hellébore et du Pain de Couleuvre qui l’aurait protégé en Harpie, mais…
- C’est Flora, murmure Arthur comme pour lui-même… Cela me revient maintenant. Et elle vit quelque part dans les Ardennes belges… La mère de Finette… De cette Finette qu’ils appellent l’Épouse… C’est elle qui a préparé ce fameux Pain de Couleuvre qui m’a fait conserver la mémoire… Il faudrait la retrouver… Vous avez remarqué le regard de Finette à la fin de l’émission ? Son attitude est ambiguë : elle me semble plus contrainte que passionnée, ou plutôt, résignée, presque pitoyable… Je suis certain que l’on pourrait obtenir la collaboration de la mère à partir de cette image de la fille. Mais il faudrait la retrouver !
- Qui, demande Béa, la mère ou la fille ?
- La fille est peut-être en Omphalie, en tout cas, l’endroit où cela a été enregistré y ressemble, cet intérieur d’immense géode, ces cristaux. La beauté de l’endroit m’avait frappé lorsque je m’y suis trouvé, avant de perdre conscience. Mais l’Omphalie est certainement détruite…
- Il est probable qu’il s’agit d’un montage, comme en réalisaient les Écolocroques, remarque Eusèbe, qui a de bonnes raisons de s’en souvenir…
- D’ailleurs, ajoute Jeanne, je crois bien avoir reconnu le trône sur lequel leur Apollon de bazar était assis.
- Tu l’as reconnu ? s’étonne Béa…
- Mais oui, c’est le même que celui des Pirates de Polanski ! Du carton-pâte passé à la dorure !
- Tu es sûre de ça ? demande Béa, épatée par tant d’érudition cinématographique.
- Evidemment, j’ai lu les notes de bas de page, moi.
- Ouah ! admire Béa qui n’avait pas pensé à ça…
- Tu as raison, reprend Arthur avec sérieux (parce que c’est sérieux) (mais il ignore l’incidente, et c’est à Eusèbe qu’il s’adresse). Ce doit être un montage réalisé sur un fond préenregistré. N’empêche, si on retrouvait cette Flora…
- Il faut la retrouver, souligne Amaïa qui suit de loin la conversation, encore préoccupée par la découverte du moine. Nous avons eu des contacts, de bonnes relations, voici longtemps, avec des femmes de ce genre qui manipulaient les plantes et les éléments terrestres. Elles étaient restées fidèles à des traditions antiques en liaison avec une certaine mémoire naturelle. Mais vos comportements et vos sociétés, votre manière de penser et d’agir font que vous ne pouvez pas conserver la Mémoire du temps avec notre efficacité : pour vous, Goumyôs, chaque individu, chaque génération veut apporter sa touche, son regard, son interprétation, destinés à favoriser son présent et ses ambitions qui prétendent modeler son avenir tout en affirmant son pouvoir sur les autres. Alors, les erreurs ou les approximations s’accumulent jusqu’à une dérive complète. Vous oscillez toujours entre le Souvenir, émotionnel, anecdotique et fugace, et l’Histoire que vous reconstruisez tant bien que mal en retrouvant et en objectivant des traces que vous orientez en fonction des besoins du moment… Du temps où j’étais Itzal, j’ai lu ce que disait l’un de vos historiens : « l’Histoire, ce n’est pas seulement ce qui a été, c’est aussi ce que l’on en a fait[1] »… Votre écriture elle-même est sujette à l’érosion du temps. Bien sûr, cela accélère les processus de sélection et d’invention… Nous sommes plus lents, mais combien plus stables, plus fidèles à notre espèce… Vous finirez par être détruits par l’ambition plus ambitieuse d’un ambitieux encore moins scrupuleux que les autres… N’est-ce pas ce qui se passe ? C’est du moins ce que j’ai observé lorsque j’étais Itzal. Bref, ces femmes ont été pourchassées et nous pensions qu’elles avaient disparu. Mais le retour des Ours me fait penser que peut-être, certains savoirs ont pu survivre, certains groupes, pour peu que parmi elles, des hommes…
- Faut demander à Ravot de lancer des recherches, suggère Amélie avec un regard bourré d’arrière-pensées lepifiennes…
- On n’a pas de nouvelles de Ravot, répond Eusèbe. Il est à Bordeaux depuis hier soir et il devait revenir ou rappeler Mado, mais…
- Et Lepif ? souffle Amélie un peu pâle (ce qui fait briller son œil céladon, transparent comme la tendresse de son émotion)…
- On n’a pas de nouvelles non plus, lui répond Jeanne, ils sont partis ensemble, avec Martial, un autre inspecteur, le juge et le procureur.
- On sait ce qu’ils faisaient à Bordeaux ?
- Il faudra demander des précisions à Mado, reprend Arthur. Elle est au journal, mais elle va descendre avec le reste des collaborateurs. La menace est directe. L’émission…
- Quelle émission ? demande Amélie qui n’en a bien sûr rien vu…
- Relis le chapitre 15, lui souffle Béa à l’oreille, on ne va pas répéter une fois de plus (P3C2E42, P3C2E43, P3C2E44)…

  (Gna, gna, gna, gna, gna, relit Amélie en tournant rapidement les pages.

Elle a vite rattrapé les autres…)

  - Mais c’est affreux, reprend-elle ! Hou, là, là ! Faut faire quelque chose !
- J’ai appelé les renseignements internationaux, triomphe Jeanne. J’ai un numéro, dans un village appelé Pétoly, quelque part dans les Ardennes belges. Une certaine Flora de Sainte Fouillouse, née Leberne…
- Au fait, remarque Eusèbe qui semble rappeler un vieux souvenir avec quelque nostalgie dans le regard… Au fait, j’avais un vieil ami en Belgique, qui fréquentait les Ardennes. Il a disparu au fond d’un gouffre dans une île où il s’était isolé… Il s’appelait Louis, et il prospectait les diamants… Il a eu un fils, à peine plus âgé que toi (il s’adresse à Arthur), et je dois avoir reçu de ses nouvelles, il y a quelques mois… Oui, après la fin de l’histoire des Écolocroques… Un contact très amical. Il était directeur d’école, à l’époque… Mais il doit être à la retraite maintenant… Marcel… Si nous pouvions le joindre… Il m’a laissé son adresse…
- Tu l’as sans doute conservée dans ton agenda informatique, observe Jeanne. On peut y accéder d’ici…
- Et cette Flora ? demande Arthur, on peut l’appeler ?
Jeanne est déjà en train de manipuler la console :
- C’est peut-être un peu tard, mais…

Un silence peuplé de cliquetis, de crachotements : Jeanne a bien sûr branché le haut-parleur…

- Elle est sûrement sur écoute, remarque Béa. Il faut être prudents…
- Tu as raison, approuve Eusèbe. C’est moi qui lui parlerai. Arthur est encore censé se trouver sous l’effet des drogues de Pouacre…


[1] Marc Bloch

L’OMPHALIE

P2C2E6 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 6)

 
N° 107 / L’OMPHALIE / P2C2E6

 
C’est l’histoire où la « Patronne » présente l’Omphalie à Arthur Malfort.

  Mercredi 4 mai
10 heures (heure locale)
Omphalie (voir la carte)

 
Le hangar s’est éclairé d’un coup lorsque les néons du plafond se sont allumés.

  Les deux pilotes sont descendus de leur cockpit, et ont rejoint les deux mécaniciens qui s’affairent près du treuil.

Toutes sont vêtues de combinaisons blanches.
Toutes : parce qu’Arthur découvre alors avec surprise qu’en fait ce sont quatre jeunes femmes…

 
La « patronne » s’avance vers elles, suivie de ses chiens, son oiseau posé sur son épaule. A son approche, la conversation cesse et les quatre jeunes femmes s’inclinent avec déférence. Elles échangent quelques mots et elle revient vers Arthur, un peu surpris par tant de solennité…

  Un choc interrompt l’imperceptible mouvement de descente qui se poursuivait, suivi d’un bruit sourd de roulement…
 
- La piste s’aligne sur l’axe d’Omphalie, venez, je vais vous montrer…

  Arthur acquiesce d’un signe de tête : quand on veut m’expliquer, j’écoute, non ?
 
Il la suit jusqu’à la porte convexe qui se trouve au fond du hangar. Près de cette porte est allumé un écran technique bordé d’une rangée de boutons poussoirs, du modèle de ceux qui commandent les machines de l’imprimerie du journal.

  - Les opérations sont totalement automatiques, mais en cas de besoin, nous pouvons intervenir dans leur déroulement…
Vous voyez sur l’écran le schéma de fonctionnement de la piste et du hangar (dans lequel nous nous trouvons) qui commandent l’accès en Omphalie. Nous ne sommes accessibles que par voie maritime ou par voie aérienne. Nous nous trouvons à 50 kilomètres au large de l’île de Guamblin, à l’extrémité du plateau continental qui prolonge la plaine chilienne, et d’où émerge la petite île volcanique que vous avez vue lorsque nous sommes arrivés. Cet îlot présente une particularité remarquable que nous sommes seuls à connaître : il est creux !
- Et personne ne s’en est aperçu ?
- Personne : ses abords sont dangereux pour la navigation, encombrés de hauts fonds mal repérés, qui correspondent à des nappes de lave couvertes par les eaux. Cette île donc est volcanique. Il faut que vous sachiez que le volcanisme de cette région est assez particulier, capricieux, et qu’il a sans doute connu une période d’activité assez intense il y a quelques centaines de milliers d’années. Ce fait a été étudié dans les années mil neuf cent vingt par un géologue allemand qui travaillait dans le secteur. Bref. Après une période d’émission intense de laves basaltiques qui en ont édifié le cône, notre îlot s’est transformé en « souffleur » et pendant une période assez longue, il s’est contenté d’émettre un mélange de lave et de gaz chauds, vapeur d’eau et gaz carbonique pour l’essentiel, à haute pression et haute température.
Et puis, le point chaud à la source de ces émanations s’est déplacé sous le plancher océanique, et les émissions ont cessé.
Apparemment.
Parce qu’en réalité, ces émissions perdurent en profondeur, invisibles depuis la surface, sous plus de cent mètres d’eau, au bord d’une fosse de deux mille mètres vers laquelle les courants côtiers poussent gaz et produits divers, comme certains sels minéraux qui s’y dispersent et s’y dissolvent. Dans une zone peu fréquentée par la navigation… Ce qui, entre parenthèses, accroît son intérêt pour nous. Nos « Murènes » et quelques mines dissuadent discrètement les plus obstinés des curieux…
 
La jeune femme surveille le tableau de commande, tout en développant ses explications, ravie, semble-t-il de disposer d’un public neuf. Arthur se dit que ce ne doit pas être souvent le cas, et que donc, il a peut-être là une carte à jouer :
- Parce qu’il est évident que vous avez tout intérêt à rester discrets…
- Bien sûr, puisqu’il s’agissait d’une installation d’ultime recours… Ne l’auriez-vous pas détruite si vous l’aviez connue ?
- Nous l’aurions pour le moins contrôlée…
  Elle a un rire de dérision :
- Vous ne la connaissez que trop tard, Arthur Malfort… Mais je continue mes explications… Le flux de gaz circulait depuis sa source profonde jusqu’au cratère en passant sous une couche sédimentaire superficielle très compacte, dans un véritable tunnel, dont la formation a suivi le déplacement exceptionnellement rapide du point chaud. Et ce tunnel, à l’origine un pur et simple tunnel de lave, a souvent pris des proportions importantes, en particulier lorsqu’il a occupé l’espace d’une couche saline humide qui se trouvait enfermée entre les sédiments superficiels compacts, renforcés par la nappe d’effusion de lave basaltique, et les sédiments détritiques du dessous constitués de grès et de poudingues consolidés issus de l’érosion des Andes… Il s’est interrompu lorsque le point chaud est arrivé au bord de la couche sédimentaire, à l’endroit où commence la fosse océanique dont je vous ai parlé.
Il s’est alors produit un phénomène unique qui a transformé notre îlot « souffleur » en îlot « aspirateur » : par le point où la couche sédimentaire s’est rompue, a jailli le gaz issu des profondeurs de l’écorce terrestre. Mais ce gaz, en remontant brutalement par un autre orifice que celui de l’îlot, a créé un effet de trompe, et s’est mis à aspirer l’air atmosphérique par le cratère et le tunnel qui en forme la suite. Le courant du gaz, en quelque sorte, s’est inversé en courant d’air. Ce phénomène se poursuit. Et le point chaud s’est stabilisé…
 
Lorsque notre géologue, dans l’enthousiasme de sa découverte, a parlé de ce phénomène étrange à l’un de ses jeunes amis sous-mariniers, au début de la guerre, celui-ci a tout de suite envisagé l’intérêt stratégique de la chose, puisqu’il travaillait à la conception et à l’installation de bases secrètes. Il s’est fait communiquer toutes les précisions nécessaires par son ami et a remis un rapport circonstancié au bureau très particulier et très secret auquel il collaborait. Le géologue a bien sûr été rapidement éliminé comme témoin potentiellement gênant, mais le site n’a pu être exploité que quelques années plus tard : l’îlot, comme je vous l’ai dit, est peu accessible par mer et d’autres sites avaient été retenus, en particulier ceux qui pouvaient être développés par les Chochos, que le même sous-marinier avait découverts et utilisés par ailleurs.
  Omphalie constituait donc l’un des trois sites « Ultime Recours » qui avaient été placés en réserve.
 
C’est en 1944, après que toutes les installations Chochos ont été achevées, que l’Omphalie a été mise en œuvre. Parce qu’elle ne nécessitait pas leur intervention. Et que ses concepteurs souhaitaient conserver la maîtrise unique et absolue de ces sites ultimes. Les Chochos en ignorent donc l’existence.
  Le travail physique de construction, assez limité, a été effectué par une main d’oeuvre de Patagons et de Fuégiens divers plus ou moins sauvages dont se sont trouvés ainsi débarrassés les éleveurs argentins. Qui ont su se montrer reconnaissants par la suite en hébergeant certains amis… Les problèmes du creusement et de la ventilation, cruciaux, étaient naturellement résolus. Restait l’installation d’une centrale d’énergie, montée en dérivation sur le « souffleur » volcanique, et le présent accès dont le principe n’a pas changé. Nous nous sommes contentés de rallonger la piste d’envol. La conception de départ est toujours celle de ce sous-marinier. De mon grand-père…
 
- Ce cher Oberst Kuhhirt, coupe Arthur ironique.
- Mon grand-père, oui. Que vous avez tué… J’ai vu cette ignoble émission qui a été diffusée, mais je connais aussi la vérité : il ne s’est pas suicidé, vous l’avez tué… Comme vous avez tué mon frère aîné. Je sais aussi que vous avez livré mon père et ma sœur aînée aux Chochos. Qui les ont assassinés… Vous comprenez, je pense, que vous n’avez pas à attendre d’indulgence de ma part…
- Ce sont les aléas de la guerre… Qu’ils ont déclarée… Il me semble que s’ils s’étaient tenus tranquilles…

La jeune femme le regarde, hautaine, méprisante, plus distante que jamais :
- N’espérez pas remporter la partie, Arthur Malfort… Nouvelle génération, nouvelles méthodes. Nous vous tenons… Et nous gagnerons…

  Arthur retient un rire de dérision. (Attends, fillette, attends…)
- Il est vrai que l’Oberst Kuhhirt devait être un ingénieur remarquable, reprend-il, apaisant (pour le moment, c’est elle qui contrôle la situation, inutile de me faire massacrer prématurément : je dois communiquer ces informations)…
 
Le bruit de roulement s’est arrêté. Un léger choc, et il semble à Arthur que la descente a repris, lente et régulière. Derrière les hublots, l’obscurité est absolue.

  La « patronne » reprend son exposé, ignorant l’incident :
- Donc, cette piste constitue le trait de génie de mon grand-père et de son successeur qui est aussi mon Mentor et qui fut mon beau-frère…
- Le docteur Pouacre ?
- Lui-même. C’est lui qui a assuré ma formation…
- Remarquable !
- Mais vous n’avez encore rien vu, Arthur Malfort ! Vous croyiez nous avoir vaincus… Quelle erreur !
- Mais nous descendons toujours ? relance Arthur pour l’encourager à poursuivre son exposé.
- La porte devant laquelle nous nous trouvons s’ouvrira sur Omphalie lorsque nous y serons arrivés, dans cinq minutes.
Le problème que pose l’installation d’une piste d’envol secrète est évidemment celui de la discrétion. Même à l’époque de sa conception, où l’on n’avait pas besoin des deux mille mètres de piste que nécessitent les appareils modernes. Et il faut pouvoir se situer face au vent, aussi bien pour le décollage que pour l’atterrissage, et cela dans un lieu où justement, les vents sont violents et pratiquement constants en force, mais pas en direction. Il faut enfin se maintenir au-dessus du niveau de la houle, ce qui complique encore le problème…
 
Mais le premier défi reste celui de la discrétion.
La piste, comme le hangar, doit donc être escamotable très rapidement. Et orientable. Et ne pas être trop visible, ni depuis les airs, ni, maintenant, par satellite.
Ce dernier point a été résolu par l’emploi de matériaux transparents ou translucides, indétectables à la vue comme au radar. Au début, juste après la guerre, la piste était faite d’un caillebotis de métal. Elle est maintenant constituée de fibres synthétiques tissées presque transparentes. L’avion se trouve guidé par une ligne de fils métalliques placée au centre, qu’il suit automatiquement. En fait, le pilote supervise mais n’intervient pas : l’appareil suit des « rails » électromagnétiques.
L’escamotage posait un problème autrement difficile. La solution imaginée par mon grand-père  lui a été suggérée par sa familiarité avec les submersibles : la piste et le hangar sont montés sur une série de volumineux ballasts cylindriques, maintenant transparents, dotés chacun d’un réservoir de recompression d’air, d’une pompe autonome et d’une alimentation extérieure en air, ce qui permet une plongée de routine et une plongée d’urgence. La piste, surélevée par la hauteur de ces réservoirs placés tous les cent cinquante mètres, et donc hors de portée des houles ordinaires et fortes, est rigidifiée par un système de haubans accrochés sur et sous les réservoirs, en arches successives, qui en fait une sorte de pont. Elle n’émerge jamais plus d’une heure et elle peut plonger en trois minutes en cas d’urgence, après la fermeture des portes du hangar qui lui est évidemment solidaire.
La plongée, comme vous l’avez peut-être observé, se fait en deux temps : dans un premier temps, l’ensemble, harmonisé par des volumes de ballasts déterminés, s’enfonce jusqu’à la profondeur de cinquante mètres, où il se trouve à l’abri de toute observation de surface « classique ».
A cette profondeur, un système « turbo-jet » latéral placé sur les réservoirs des ballasts permet le pivotement de l’ensemble à l’extrémité du mat axial qui se trouve derrière la porte que vous voyez et dont l’extrémité reste toujours sous vingt mètres d’eau. La rotation possible, de 360°, permet d’aligner la piste face au vent, quel qu’il soit, selon les besoins. Et de la replacer dans sa configuration de repos après un atterrissage. C’est ce qui se passe actuellement. L’ensemble descend alors s’encastrer dans un logement protecteur placé sur le fond. Et la porte peut être ouverte sur le sas d’accès qui communique avec la galerie dont je vous ai parlé et que le volcan nous a aimablement préparée.
  - Et pour sortir votre hélico ? demande Arthur que cet exposé intéresse de plus en plus (il est toujours bon de savoir comment fonctionne la prison qui vous enferme, non ? Et si la geôlière est bavarde…)…
- Question judicieuse, Arthur Malfort. Nous pouvons dissocier une courte portion de piste et ne remonter en surface que le hangar et cette mini-piste qui alors n’est pas orientée, ce qui permet d’aller très vite. C’est le chemin que j’emploie lorsque je dois rendre visite à Guamblin et à vos amis Chochos…
- Lorsque vous allez les tuer… Mais au fait, comment pouvez-vous entrer dans la base ?
La « patronne » a un sourire féroce :
- J’y ai conservé quelques fidèles, vos techniciens ne sont pas tous des traîtres, et certains sont initiés à nos arcanes…
- Vos arcanes… Vos mystères…
- Nos Mystères, Arthur Malfort, Il faut y placer une majuscule.
 
Un choc sourd…

- Mais nous arrivons.

Un sifflement…

Manifestement, des pressions s’équilibrent…

La grande porte semble s’extraire de la paroi, avançant légèrement vers l’intérieur du hangar, le volant placé en son centre tourne sur lui-même, et  la lourde masse de métal glisse de côté dans un rail du sol, découvrant une paroi semblable, encore luisante d’eau.

  A son tour, cette paroi semble s’enfoncer vers l’extérieur, selon une manœuvre symétrique, et glisse dans le sens opposé, découvrant un espace immense, au sol de lave vitrifiée aligné exactement sur celui, métallique, du hangar, mais aux parois éblouissantes de cristaux scintillants, comme le cœur lumineux d’une gigantesque géode éclairée du dedans.
 

ARTHUR CHEZ LES AMAZONES / P2C3E1


CHAPITRE 3

  P2C3E1 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 1)

 
N° 124 / ARTHUR CHEZ LES AMAZONES / P2C3E1

  C’est l’histoire où Arthur, capturé par

la Patronne, est livré aux désirs impurs de ses Amazones. 

  Mardi 31 mai
Quelque part dans l’Atlantique.


Après une longue période de torpeur inconsciente… 

 
Arthur se redresse sur sa couchette… 

 
La tête lui tourne et il retombe en arrière. Il se sent aussi faible que l’enfant qui va naître… qui vient de naître. Et même bien plus faible, puisqu’il n’a pas la force de crier, d’appeler ou de protester. Qui ne sait même pas qui il est… Qu’il est… Qu’il pourrait être (s’il est ?)…

  Il fait nuit noire, mais il lui semble percevoir une faible trépidation.
Il fait chaud.

Il est nu. Cette faiblesse terrible…
 
Où est-il ? Que fait-il dans cet endroit inconnu ? C’est tout juste s’il sait encore qu’il est… Qui il est… Cette question lancinante…

  La couchette où il est allongé est couverte d’une… moleskine. Le mot, ardu, âpre, lui revient, de très loin, avec de vagues souvenirs, phosphènes soudains dans l’obscurité absolue qui l’entoure.
 
Il tente à nouveau de se redresser, mais l’immense faiblesse qui l’accable le renverse dans un vertige éclaboussé d’éclairs lumineux.

  L’effort l’a épuisé et il halète pour reprendre souffle.
 
D’une main, il parcourt son corps, sa poitrine aux côtes saillantes, son ventre creux, ses cuisses maigres…

  Les yeux ouverts dans le noir, il tente de se souvenir…

 
Arthur. Il s’appelle Arthur. 

  Arthur Malfort.
 
Il est né à… à Saint Tignous sur Nivette et il est journaliste… Jeanne : le Dragon… Sa secrétaire-gardienne après avoir été celle de son père, Eusèbe… Eusèbe… Le journal,  son journal, les journalistes… Des femmes… Sa femme… Béatrace… Clèm… Hélène…
 
Des ombres dans son esprit…

 
Une érection brutale le fait se cambrer avant qu’il ne retombe haletant, le front trempé de sueur, les mains moites plaquées à la moleskine de sa couchette…
 
Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ?
 
Son sexe reste tendu tandis que des images déferlent devant ses yeux, sans ordre ni raison, des images violemment érotiques, ventres, seins, culs, chattes, poils, tourbillonnant dans un désordre inouï, incontrôlables, imparables…
 
Inconscience…

 
La conscience qui revient, vague, douloureuse…
 
Il est toujours allongé sur cette couchette dure, dans le noir…
 
Prudemment, il frôle du bout de l’esprit ce point où l’épuisante et douloureuse réaction se manifeste… Béatrace… Sa douceur, son sourire… Tijules… Si tu savais, mon bonhomme, ce que ton raconte-à-papa me serait précieux… « Me » serait précieux… C’est bien. Je « me » réapproprie… « Je » ne suis plus « il », mais cela ne me dit pas ce que « je » fais ici.
 
Béatrace… qui lui dit « tu me manques » lorsqu’il l’appelle, fondante, tendre, chaude…

 
La vague de feu le transperce de nouveau et le maelstrom d’images rugit dans son esprit tandis qu’il bande brutalement en voyant Clèm se trousser devant lui, et que s’ensuit une foule de cons béants qu’il enfile d’un coup de reins qui le tend en arc dans l’élan d’un rut foudroyant avant de retomber le cœur au bord des lèvres dans une nausée d’épuisement absolu.
 
Calme-toi, mon vieux… calme-toi…
 
Son cœur bat comme un marteau-pilon frénétique dans sa cage osseuse…
 
Ses mains tremblent de faiblesse lorsqu’il tente de soulever un bras pour prendre un appui et se redresser…

 
Calme-toi…
 
Il faut que je me calme…
 

J’étais avec Daouj…

La flèche, l’avion, l’Omphalie…
 
Les souvenirs reviennent peu à peu, petit à petit…
La flèche d’argent,
la Flèche d’Argent… La fille blonde, l’Omphalie… Cette immense géode étincelante de cristaux… La fille de l’Oberst Kuhhirt. Non, sa petite fille… La tueuse,

la Patronne, les Goums, Mnouay, l’écorché sur l’île…

  Les souvenirs affluent, comme le sang revient dans un membre engourdi, chassant le fourmillement qui l’accaparait sous une vague de douleur brûlante.

  Arthur se redresse, lutte contre le vertige de faiblesse qui le traverse et le pousse à s’abandonner sur le dos, inerte et passif. 

 
Dans un effort immense, le souffle court, il réussit à pivoter sur ses fesses amaigries jusqu’à ce que ses jambes trouvent le vide et qu’il parvienne à s’asseoir, tête pendante et claquant des dents…

Il reste ainsi un long moment, baigné de sueur acre, jusqu’à ce que le monde tourbillonnant qui semble vouloir l’entraîner dans une chute infinie se stabilise et qu’il puisse redresser la tête.

  Prudemment, il se force alors à glisser petit à petit, jusqu’à ce que ses orteils touchent le sol…

 
Un sol métallique qui lui transmet, plus nettement, la légère, très légère, trépidation qu’il a perçue lors de son réveil et qui n’a pas cessé depuis.

  Il s’est retourné pour conserver sous ses deux mains l’appui ferme de la moleskine sur laquelle il était allongé.

Il attend que son souffle se calme, que les battements de son cœur s’apaisent…

En glissant les pieds, il parcourt la totalité de l’espace qui lui est accessible sans quitter l’appui de la couchette, et parvient ainsi jusqu’à une cloison, un mur métallique…
 
La « Patronne » l’a conduit dans la géode, escortée de ses chiens et deux jeunes femmes vêtues d’une courte tunique blanche, armées chacune d’un petit arc sur la corde duquel est encochée une flèche à pointe d’argent.

  La lumière ruisselle de la voûte jusqu’au sol, en éclats colorés, en étincelles vives, en facettes vivantes. Elle court sur le sol, comme un ruisseau fondu de métal laminé, comme une nappe claire, mouvante, légère sous les pas qu’elle absorbe en silence…
 
Ils sont arrivés devant une porte.

  Cette porte, qui s’est ouverte sur la nuit…
 
- Vous voici arrivé. Vous attendrez ici en vous rendant utile. Et si vous survivez, vous rentrerez chez vous où vous nous servirez si cela nous convient, comme cela nous conviendra. En mémoire de mon grand-père…

  La pièce est exiguë, la porte s’est refermée derrière elles avec le claquement d’un lourd loquet.
 
Une veilleuse au mur.
Une table garnie : une carafe d’eau et un pain.
Une étroite banquette de cuir noir, très basse, au ras du sol.
Cuvette de toilettes.
Dans un coin, une douche.
Une cellule sombre aux murs de lave noire.
Prisonnier.

  Il a bu.
 
Et le temps s’est figé.

  Il n’est pas inconscient, il est paralysé, inerte, vitrifié : la catalepsie a été immédiate.
 
Il se souvient :
Les deux « gardes » de tantôt sont entrées, suivies de
la Patronne.
Il est figé, dans une stase absolue.
Les gardes l’ont dévêtu sous le regard ironique de

la Patronne. Passif, il s’est laissé faire, bougeant bras et jambes selon leurs sollicitations. Puis elles l’ont allongé, le dos sur la banquette basse.

L’une des deux lui a versé une fiole de liquide amer entre les dents et il est entré immédiatement en érection :
- Tu seras puni par où ton insolence s’est manifestée, Arthur Malfort ! a déclaré

la Patronne.
Et elle a ajouté en sortant :
- Et tu distrairas mes filles !
  Et puis elle a refermé la porte, sans un regard.

  A partir de là, elles l’ont chevauché, l’une après l’autre, jusqu’à chacune se satisfaire en l’épuisant sans qu’il puisse esquisser un geste, désespérément priapique, heure après heure, jour après jour, ne le libérant que quelques instants pour le nourrir en le gavant de bouillie, comme un gros canard, pour le laver sommairement, soulager rapidement ses besoins, marionnette docile, mais sans jamais lui rendre le libre usage de ses gestes ou de ses facultés, conscient, mais de moins en moins, rongé par l’épuisement, de plus en plus, mais toujours brandi, raidi par ce réflexe distillé par la drogue, et qu’elles ont entretenu, deux, dix, cent d’entre elles peut-être, sans qu’il en ait le compte, chevauché constamment, épuisé, épuisé, vidé de sa substance, jusqu’à ce qu’il sombre dans une inconscience grise transpercée d’éclairs rouges, jusqu’à ce qu’elles ne chevauchent plus qu’un fantôme bandé, aux bras déplacés selon leur fantaisie, aux jambes manipulées, parmi leurs fous rires, leurs cris de défi et de plaisir, dans l’étourdissante tension continue, continue, continue, qui se réduit en des spasmes réflexes accompagnés de quolibets ou de cris de satisfaction, de déception ou de dérision… 

 
Et il s’éveille enfin dans ce lieu inconnu qu’il explore en tremblant, effrayé par la résurgence possible du réflexe qui lui creusera les reins en lui dressant la queue, jambes molles, le cœur affolé, au bord d’un effondrement définitif, mortel…

  Le souffle court, il tend le bras, plaqué contre cette paroi de métal nu qu’il a découverte. Ses doigts tâtonnent, au plus loin, mais il n’ose, de l’autre main, relâcher le bord de la couchette qui constitue son unique point de repère…

La paroi est tiède et vibre comme le plancher. Epuisé par l’effort, il hésite, et puis, il se lance et abandonne la certitude de repos que lui apportait la couchette, plaqué, front, ventre, bras en croix, contre le métal… Il glisse ainsi centimètre par centimètre, atteint un angle, s’y… entasse…

 
Il se déplace vers la gauche et c’est sa main gauche qui reprend une lente progression… une lente reptation…

La tête lui tourne, d’angoisse et d’épuisement…

  Lentement, il avance, reste plaqué, plaqué au plus près de la cloison, au point d’inscrire son visage dans l’angle et d’en avoir les bras écartés vers l’arrière pour ne pas quitter la certitude de l’appui…
Phosphènes, en lueurs descendantes soutenues par d’étranges fumées pyramidales…
 
Une ligne verticale marque un creux dans la cloison, sa main la suit en tremblant…
C’est une porte métallique…
Une poignée…

  Il hésite longuement, conscient de sa faiblesse, de son épuisement aussi bien physique que nerveux, et tout ensemble incertain, englué encore dans ce vague qui l’emprisonne depuis des jours, qui le rend étranger à ses propres réactions, à ses propres réflexes, qui le maintient au fond d’il ne sait quel vortex, aspiré encore vers il ne sait quel abîme…

 
Et puis l’effort est grand pour faire pivoter la poignée autour de son axe, sa main, moite, glisse sur le métal lisse…

  Il ne sait plus si ses yeux sont ouverts ou fermés, tant ils sont traversés des lueurs qu’y fait naître l’effort…
 
Il se rapproche encore, la main droite dans l’angle, la gauche en appui sur la poignée glissante qui lui échappe et sur laquelle il revient…
 
La poignée pivote…

  Claquement net du pêne qui sort de sa gâche avec un bruit net qui résonne en jaune clair au bout de ses doigts…

 
La porte s’entrouvre à peine, laissant juste paraître une ligne lumineuse verticale, brûlante, terminée par deux courbes, en haut et en bas, à quelques centimètres du sol…

  Arthur appuie le front sur le chambranle, au bord de la fente apparue ainsi dans sa prison noire. Il reprend souffle, une fois de plus, attend, une fois de plus, que les battements désespérés de son cœur se soient calmés… Que ses pupilles se soient adaptées à ce renouveau de la lumière… Et puis il insinue un ongle, un doigt, encore hésitant, dans l’espace qui s’est ouvert, il tire sur la porte pour se libérer, tout en essuyant d’un revers de main les larmes de douleur qui brouillent sa vision éblouie, perd ainsi une partie de son équilibre précaire et bascule dans l’ouverture de la porte, bascule, trébuche sur le seuil étroit que la porte métallique laisse dans le bas de la cloison d’acier et roule avec un gémissement d’angoisse dans l’étroite coursive qu’elle a découverte.
 
La trépidation est plus forte, et Arthur s’est d’instinct roulé en boule, les mains sur les yeux, le dos contre la cloison qui fait face à la porte qu’il a entendue claquer derrière lui lorsqu’il l’a lâchée pour plonger dans le vide de la coursive, à demi assommé par le choc de sa chute, désorienté, perdu…
 
Il a entendu des frôlements, peut-être des pas…

Il a posé les mains en appui, par terre, découvrant ses yeux ; il a ouvert les yeux.
 
Il a vu, devant lui, une paire de bottes de cuir noir à semelle épaisse.
Il a relevé la tête …

  Et il l’a reconnu avant de retomber dans l’inconscience :
  Les bras croisés, impassible sous sa casquette galonnée, Vladimir le regarde.