P2C2E6 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 6)
N° 107 / L’OMPHALIE / P2C2E6
C’est l’histoire où la « Patronne » présente l’Omphalie à Arthur Malfort.
Mercredi 4 mai
10 heures (heure locale)
Omphalie (voir la carte)
Le hangar s’est éclairé d’un coup lorsque les néons du plafond se sont allumés.
Les deux pilotes sont descendus de leur cockpit, et ont rejoint les deux mécaniciens qui s’affairent près du treuil.
Toutes sont vêtues de combinaisons blanches.
Toutes : parce qu’Arthur découvre alors avec surprise qu’en fait ce sont quatre jeunes femmes…
La « patronne » s’avance vers elles, suivie de ses chiens, son oiseau posé sur son épaule. A son approche, la conversation cesse et les quatre jeunes femmes s’inclinent avec déférence. Elles échangent quelques mots et elle revient vers Arthur, un peu surpris par tant de solennité…
Un choc interrompt l’imperceptible mouvement de descente qui se poursuivait, suivi d’un bruit sourd de roulement…
- La piste s’aligne sur l’axe d’Omphalie, venez, je vais vous montrer…
Arthur acquiesce d’un signe de tête : quand on veut m’expliquer, j’écoute, non ?
Il la suit jusqu’à la porte convexe qui se trouve au fond du hangar. Près de cette porte est allumé un écran technique bordé d’une rangée de boutons poussoirs, du modèle de ceux qui commandent les machines de l’imprimerie du journal.
- Les opérations sont totalement automatiques, mais en cas de besoin, nous pouvons intervenir dans leur déroulement…
Vous voyez sur l’écran le schéma de fonctionnement de la piste et du hangar (dans lequel nous nous trouvons) qui commandent l’accès en Omphalie. Nous ne sommes accessibles que par voie maritime ou par voie aérienne. Nous nous trouvons à 50 kilomètres au large de l’île de Guamblin, à l’extrémité du plateau continental qui prolonge la plaine chilienne, et d’où émerge la petite île volcanique que vous avez vue lorsque nous sommes arrivés. Cet îlot présente une particularité remarquable que nous sommes seuls à connaître : il est creux !
- Et personne ne s’en est aperçu ?
- Personne : ses abords sont dangereux pour la navigation, encombrés de hauts fonds mal repérés, qui correspondent à des nappes de lave couvertes par les eaux. Cette île donc est volcanique. Il faut que vous sachiez que le volcanisme de cette région est assez particulier, capricieux, et qu’il a sans doute connu une période d’activité assez intense il y a quelques centaines de milliers d’années. Ce fait a été étudié dans les années mil neuf cent vingt par un géologue allemand qui travaillait dans le secteur. Bref. Après une période d’émission intense de laves basaltiques qui en ont édifié le cône, notre îlot s’est transformé en « souffleur » et pendant une période assez longue, il s’est contenté d’émettre un mélange de lave et de gaz chauds, vapeur d’eau et gaz carbonique pour l’essentiel, à haute pression et haute température.
Et puis, le point chaud à la source de ces émanations s’est déplacé sous le plancher océanique, et les émissions ont cessé.
Apparemment.
Parce qu’en réalité, ces émissions perdurent en profondeur, invisibles depuis la surface, sous plus de cent mètres d’eau, au bord d’une fosse de deux mille mètres vers laquelle les courants côtiers poussent gaz et produits divers, comme certains sels minéraux qui s’y dispersent et s’y dissolvent. Dans une zone peu fréquentée par la navigation… Ce qui, entre parenthèses, accroît son intérêt pour nous. Nos « Murènes » et quelques mines dissuadent discrètement les plus obstinés des curieux…
La jeune femme surveille le tableau de commande, tout en développant ses explications, ravie, semble-t-il de disposer d’un public neuf. Arthur se dit que ce ne doit pas être souvent le cas, et que donc, il a peut-être là une carte à jouer :
- Parce qu’il est évident que vous avez tout intérêt à rester discrets…
- Bien sûr, puisqu’il s’agissait d’une installation d’ultime recours… Ne l’auriez-vous pas détruite si vous l’aviez connue ?
- Nous l’aurions pour le moins contrôlée…
Elle a un rire de dérision :
- Vous ne la connaissez que trop tard, Arthur Malfort… Mais je continue mes explications… Le flux de gaz circulait depuis sa source profonde jusqu’au cratère en passant sous une couche sédimentaire superficielle très compacte, dans un véritable tunnel, dont la formation a suivi le déplacement exceptionnellement rapide du point chaud. Et ce tunnel, à l’origine un pur et simple tunnel de lave, a souvent pris des proportions importantes, en particulier lorsqu’il a occupé l’espace d’une couche saline humide qui se trouvait enfermée entre les sédiments superficiels compacts, renforcés par la nappe d’effusion de lave basaltique, et les sédiments détritiques du dessous constitués de grès et de poudingues consolidés issus de l’érosion des Andes… Il s’est interrompu lorsque le point chaud est arrivé au bord de la couche sédimentaire, à l’endroit où commence la fosse océanique dont je vous ai parlé.
Il s’est alors produit un phénomène unique qui a transformé notre îlot « souffleur » en îlot « aspirateur » : par le point où la couche sédimentaire s’est rompue, a jailli le gaz issu des profondeurs de l’écorce terrestre. Mais ce gaz, en remontant brutalement par un autre orifice que celui de l’îlot, a créé un effet de trompe, et s’est mis à aspirer l’air atmosphérique par le cratère et le tunnel qui en forme la suite. Le courant du gaz, en quelque sorte, s’est inversé en courant d’air. Ce phénomène se poursuit. Et le point chaud s’est stabilisé…
Lorsque notre géologue, dans l’enthousiasme de sa découverte, a parlé de ce phénomène étrange à l’un de ses jeunes amis sous-mariniers, au début de la guerre, celui-ci a tout de suite envisagé l’intérêt stratégique de la chose, puisqu’il travaillait à la conception et à l’installation de bases secrètes. Il s’est fait communiquer toutes les précisions nécessaires par son ami et a remis un rapport circonstancié au bureau très particulier et très secret auquel il collaborait. Le géologue a bien sûr été rapidement éliminé comme témoin potentiellement gênant, mais le site n’a pu être exploité que quelques années plus tard : l’îlot, comme je vous l’ai dit, est peu accessible par mer et d’autres sites avaient été retenus, en particulier ceux qui pouvaient être développés par les Chochos, que le même sous-marinier avait découverts et utilisés par ailleurs.
Omphalie constituait donc l’un des trois sites « Ultime Recours » qui avaient été placés en réserve.
C’est en 1944, après que toutes les installations Chochos ont été achevées, que l’Omphalie a été mise en œuvre. Parce qu’elle ne nécessitait pas leur intervention. Et que ses concepteurs souhaitaient conserver la maîtrise unique et absolue de ces sites ultimes. Les Chochos en ignorent donc l’existence.
Le travail physique de construction, assez limité, a été effectué par une main d’oeuvre de Patagons et de Fuégiens divers plus ou moins sauvages dont se sont trouvés ainsi débarrassés les éleveurs argentins. Qui ont su se montrer reconnaissants par la suite en hébergeant certains amis… Les problèmes du creusement et de la ventilation, cruciaux, étaient naturellement résolus. Restait l’installation d’une centrale d’énergie, montée en dérivation sur le « souffleur » volcanique, et le présent accès dont le principe n’a pas changé. Nous nous sommes contentés de rallonger la piste d’envol. La conception de départ est toujours celle de ce sous-marinier. De mon grand-père…
- Ce cher Oberst Kuhhirt, coupe Arthur ironique.
- Mon grand-père, oui. Que vous avez tué… J’ai vu cette ignoble émission qui a été diffusée, mais je connais aussi la vérité : il ne s’est pas suicidé, vous l’avez tué… Comme vous avez tué mon frère aîné. Je sais aussi que vous avez livré mon père et ma sœur aînée aux Chochos. Qui les ont assassinés… Vous comprenez, je pense, que vous n’avez pas à attendre d’indulgence de ma part…
- Ce sont les aléas de la guerre… Qu’ils ont déclarée… Il me semble que s’ils s’étaient tenus tranquilles…
La jeune femme le regarde, hautaine, méprisante, plus distante que jamais :
- N’espérez pas remporter la partie, Arthur Malfort… Nouvelle génération, nouvelles méthodes. Nous vous tenons… Et nous gagnerons…
Arthur retient un rire de dérision. (Attends, fillette, attends…)
- Il est vrai que l’Oberst Kuhhirt devait être un ingénieur remarquable, reprend-il, apaisant (pour le moment, c’est elle qui contrôle la situation, inutile de me faire massacrer prématurément : je dois communiquer ces informations)…
Le bruit de roulement s’est arrêté. Un léger choc, et il semble à Arthur que la descente a repris, lente et régulière. Derrière les hublots, l’obscurité est absolue.
La « patronne » reprend son exposé, ignorant l’incident :
- Donc, cette piste constitue le trait de génie de mon grand-père et de son successeur qui est aussi mon Mentor et qui fut mon beau-frère…
- Le docteur Pouacre ?
- Lui-même. C’est lui qui a assuré ma formation…
- Remarquable !
- Mais vous n’avez encore rien vu, Arthur Malfort ! Vous croyiez nous avoir vaincus… Quelle erreur !
- Mais nous descendons toujours ? relance Arthur pour l’encourager à poursuivre son exposé.
- La porte devant laquelle nous nous trouvons s’ouvrira sur Omphalie lorsque nous y serons arrivés, dans cinq minutes.
Le problème que pose l’installation d’une piste d’envol secrète est évidemment celui de la discrétion. Même à l’époque de sa conception, où l’on n’avait pas besoin des deux mille mètres de piste que nécessitent les appareils modernes. Et il faut pouvoir se situer face au vent, aussi bien pour le décollage que pour l’atterrissage, et cela dans un lieu où justement, les vents sont violents et pratiquement constants en force, mais pas en direction. Il faut enfin se maintenir au-dessus du niveau de la houle, ce qui complique encore le problème…
Mais le premier défi reste celui de la discrétion.
La piste, comme le hangar, doit donc être escamotable très rapidement. Et orientable. Et ne pas être trop visible, ni depuis les airs, ni, maintenant, par satellite.
Ce dernier point a été résolu par l’emploi de matériaux transparents ou translucides, indétectables à la vue comme au radar. Au début, juste après la guerre, la piste était faite d’un caillebotis de métal. Elle est maintenant constituée de fibres synthétiques tissées presque transparentes. L’avion se trouve guidé par une ligne de fils métalliques placée au centre, qu’il suit automatiquement. En fait, le pilote supervise mais n’intervient pas : l’appareil suit des « rails » électromagnétiques.
L’escamotage posait un problème autrement difficile. La solution imaginée par mon grand-père lui a été suggérée par sa familiarité avec les submersibles : la piste et le hangar sont montés sur une série de volumineux ballasts cylindriques, maintenant transparents, dotés chacun d’un réservoir de recompression d’air, d’une pompe autonome et d’une alimentation extérieure en air, ce qui permet une plongée de routine et une plongée d’urgence. La piste, surélevée par la hauteur de ces réservoirs placés tous les cent cinquante mètres, et donc hors de portée des houles ordinaires et fortes, est rigidifiée par un système de haubans accrochés sur et sous les réservoirs, en arches successives, qui en fait une sorte de pont. Elle n’émerge jamais plus d’une heure et elle peut plonger en trois minutes en cas d’urgence, après la fermeture des portes du hangar qui lui est évidemment solidaire.
La plongée, comme vous l’avez peut-être observé, se fait en deux temps : dans un premier temps, l’ensemble, harmonisé par des volumes de ballasts déterminés, s’enfonce jusqu’à la profondeur de cinquante mètres, où il se trouve à l’abri de toute observation de surface « classique ».
A cette profondeur, un système « turbo-jet » latéral placé sur les réservoirs des ballasts permet le pivotement de l’ensemble à l’extrémité du mat axial qui se trouve derrière la porte que vous voyez et dont l’extrémité reste toujours sous vingt mètres d’eau. La rotation possible, de 360°, permet d’aligner la piste face au vent, quel qu’il soit, selon les besoins. Et de la replacer dans sa configuration de repos après un atterrissage. C’est ce qui se passe actuellement. L’ensemble descend alors s’encastrer dans un logement protecteur placé sur le fond. Et la porte peut être ouverte sur le sas d’accès qui communique avec la galerie dont je vous ai parlé et que le volcan nous a aimablement préparée.
- Et pour sortir votre hélico ? demande Arthur que cet exposé intéresse de plus en plus (il est toujours bon de savoir comment fonctionne la prison qui vous enferme, non ? Et si la geôlière est bavarde…)…
- Question judicieuse, Arthur Malfort. Nous pouvons dissocier une courte portion de piste et ne remonter en surface que le hangar et cette mini-piste qui alors n’est pas orientée, ce qui permet d’aller très vite. C’est le chemin que j’emploie lorsque je dois rendre visite à Guamblin et à vos amis Chochos…
- Lorsque vous allez les tuer… Mais au fait, comment pouvez-vous entrer dans la base ?
La « patronne » a un sourire féroce :
- J’y ai conservé quelques fidèles, vos techniciens ne sont pas tous des traîtres, et certains sont initiés à nos arcanes…
- Vos arcanes… Vos mystères…
- Nos Mystères, Arthur Malfort, Il faut y placer une majuscule.
Un choc sourd…
- Mais nous arrivons.
Un sifflement…
Manifestement, des pressions s’équilibrent…
La grande porte semble s’extraire de la paroi, avançant légèrement vers l’intérieur du hangar, le volant placé en son centre tourne sur lui-même, et la lourde masse de métal glisse de côté dans un rail du sol, découvrant une paroi semblable, encore luisante d’eau.
A son tour, cette paroi semble s’enfoncer vers l’extérieur, selon une manœuvre symétrique, et glisse dans le sens opposé, découvrant un espace immense, au sol de lave vitrifiée aligné exactement sur celui, métallique, du hangar, mais aux parois éblouissantes de cristaux scintillants, comme le cœur lumineux d’une gigantesque géode éclairée du dedans.