P2C3E15 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 15)
N° 138 / POIL AUX DENTS / P2C3E15
C’est l’histoire où Varochaix, après avoir satisfait ses bas instincts sur sa maigre secrétaire découvre du poil dans ses saucisses et entreprend de faire chanter Daniel Forpris qui l’invite au Marengro. Premières considérations gastronomiques.
Mardi 7 juin
11 heures
Garage Varochaix
- Tiens, j’vais m’faire un boudin, ça me changera des saucisses. Hémiiiii !!!!
Varochaix repose la pyxide à saucisses sur son bureau (il en est à sa troisième et on n’est pas loin de midi, il se dit qu’il n’aura plus faim s’il se laisse aller. Faut équilibrer les bonnes choses) (et il y aura de l’omelette norvégienne, alors un peu d’exercice pour s’ouvrir l’appétit)…
La secrétaire appelée à son de trompe, l’œil charbonneux et le teint pâle, s’avance en trottinant. Varochaix a toujours eu l’impression que cette conne se shootait au jus de navet, tant elle est pâle et insipide…
- Allez, c’est à ton tour. Les autres ont dû te mettre au parfum ?
- Au parfum ? répète Emmy dont les grands yeux cernés de noir restent désespérément vides.
- Oui. Bon. Pose ton carnet et appuie-toi sur le bureau !
Il se lève avec effort, contourne son vaste burlingue en balançant de la brioche.
Docile, la fille reste appuyée au lourd plateau de bois blond, plie les bras quand il lui pousse la nuque en avant et se laisse trousser sans réticence.
Bon.
Un peu osseuse, se dit Varochaix, mais, bah… Du coup, ça le dope des talons aux reins en passant derrière les genoux et il extrait son « outillage d’urgence », comme il dit lorsqu’il explique l’affaire à ses amis au cours des soirées qui viennent en prolongation des réunions du Nari.
Une vraie fusée que ça lui donne ! Pour un peu, il la verrait comme dans Tintin, à carreaux rouges et blancs !!! Yaouhhhh !!! Et il la besogne avec la satisfaction de l’aisance : comme elle est creuse, le passage est facile.
Cynique, inique, il nique.
La fille se laisse passivement fourrager observant seulement :
- Faites attention, Monsieur Varochaix, il ne faut pas froisser ma jupe, c’est pour le défilé de ce soir à la MJC…
-Rhumph ! rétorque Varochaix, concentré, tel bœuf en labour sur son labeur laborieux (il n’a plus vingt ans, quoi, c’est vrai), jusqu’à ce que, rhââââ lovely, soulagé et détendu, il la libère d’une claque sur les os iliaques :
- C’est bon, ma fille, c’est bon, mais faudra me rembourrer tout ça : t’as vraiment que la peau sur les os.
- Oui, M’sieur Varochaix. Bien, M’sieur Varochaix…
Et elle retourne à son régime en se demandant si ce qu’elle a pris « par là » doit être décompté des 500 calories quelle s’octroie par jour.
Satisfait de ce bref intermède, Varochaix revient s’asseoir dans son fauteuil heureusement plus rembourré que la fille (je m’y fêlerais le coccyx !) et s’octroie une saucisse, allez, faut ce qu’il faut.
Tsss… Qu’est-ce que c’est que ça ?
Il se cure les dents, désagréablement surpris d’y trouver du poil. Du poil dans les saucisses ? Au prix où ils les vendent !
Varochaix crachote et étale sur son buvard les quelques poils qu’il a réussi à récupérer. Et, curieux, il ouvre l’enveloppe du morceau de saucisse restant. Là aussi, quelques poils…
Le poil est rude, court, pointu…
Ça lui rappelle quelque chose, à Varochaix. Ou plutôt quelqu’un. Des poils à la Filochard…
Ça lui rappelle Gertrude. La première fois, au Putier, quand il lui a mis la main au cul. Et l’admiration qu’il a éprouvée lorsque Daniel Forpris s’est risqué dans ce champ de barbelés…
Non, quand même…
Du coup, ça l’amuse. Il doit manger avec lui au Marengro ce midi. Il emballe les restes de la saucisse et les poils qu’il a recrachés dans une petite boîte à boulons vide et nickelée qu’un représentant lui a laissée en échantillon, et puis il sort, tout joyeux de la plaisanterie qu’il prépare.
- Si vous voulez passer à table ? Monsieur est servi…
Impassible, Bob, le Maître d’hôtel, vient signifier, avec rouflaquettes, accent anglais et paupières lourdes, que leur table est prête dans la petite salle VIP du restaurant du Marengro.
Bob a été recruté par Ordegale-Junie, la sœur du propriétaire des lieux, Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse. A la fois éminence grise politique et conseillère en communication dudit, elle a jugé que l’ensemble rouflaquettes, accent anglais, paupières lourdes, serait « conceptuellement le plus apte à catégoriser leur établissement auprès d’une cible clientélistiquement raffinée », car il faut se montrer raffiné pour se démarquer de la médiocrité ambiante.
Cela dit, Bob est né natif de Melun et a « fait » l’école hôtelière de Talence, près de Bordeaux, qu’il a quittée quand il a découvert le concept rouflaquettes, accent anglais, paupières lourdes, à vingt cinq ans, juste avant de passer son BEP.
Ce qui ne cesse de surprendre Varochaix, ce n’est pas Bob, qu’il ignore intégralement comme tous les porte-plateaux de la terre. Non. Ce qui le surprend, c’est l’imagination extraordinaire du chef du Marengro quand on ne lui impose pas le menu régional : il vous sort une carte de deux pages, avec cinquante plats différents constitués de matières invraisemblables, conjuguées à l’infini et ornées de qualificatifs délirants, le tout se résumant à quelques particules de ceci-cela égarées dans une assiette immense, composée avec une recherche fabuleuse (et en effet, il faut les chercher pour les trouver) destinées à cette grande et simple chose qui est de satisfaire l’appétit d’un individu normal. Pourquoi tant de si peu ? Question posée audit chef et repoussée avec un mépris absolu pour le béotien grossier incapable de distinguer la bouffe prolétaire de l’Art Gastronomique, qui traite désormais, comme chacun devrait le savoir « De la Noblesse du Parcimonieux ». Comme, de plus, ce qui est rare est cher, la rareté (quantitative) des produits consommés est compensée par la richesse de l’addition.
Ce dont se moque éperdument Varochaix : c’est Daniel Forpris qui paie. Et d’une.
Son exigence d’une omelette norvégienne pour deux personnes est, elle, copieusement admise de longue date.Et de deux.
Daniel Forpris, se montrant gastronome éclairé [3] lui laisse toujours les trois quarts de cette omelette norvégienne. Et de trois.
C’est donc l’estomac heureux et la panse aussi satisfaite d’être remplie que les couilles d’être vidées que Varochaix se détend, le repas terminé, dans l’acmé de cet instant d’équilibre parfait.
On y a vaguement parlé des résultats brillants de la Nouvelle Réna, qui vient de recruter son trois millième cinq centième Initié à Saint Tignous sur Nivette et son neuf millionième en France, des difficultés qu’il y aurait à faire passer l’automobile dans le circuit troquiste, des difficultés plus sérieuses que la météo fait naître dans les voies de communication, ce qui perturbe le marché véhiculaire, et Daniel a commencé à parler à Varochaix des difficultés qu’il y aurait à lui verser l’intégralité de la prime qu’il lui a promise pour le recrutement des Naris dans la Réna, lorsque celui-ci sort sa petite boîte, amusé, presque mutin.
C’est vrai qu’il est resté joyeux, malgré tous ces petits « soucis » dont Daniel l’entretient. Mais c’est peut-être parce qu’il a goûté, au bar, avant l’apéritif, aux quelques petites saucisses « spéciales », que lui a offertes Daniel. Pas mal du tout. Elles ont même réussi à lui faire oublier l’irritation qui naît toujours en lui lorsqu’il aborde l’air empressé des serveurs compassés du Marengro qui, tout en affectant la politesse condescendante des initiés à l’Art, suintent obséquieusement le mépris que leur inspire ces ploucs mal dégrossis qui s’approchent de la Table et du Vin sans slurper de la narine, claper de la langue ou chuinter des labiales.
Non, Varochaix est heureux, et ces détails ne l’atteignent pas. Il oublie donc les « soucis », les retards de paiement possibles évoqués… D’ailleurs, quel paiement ?
En fait, il pense à la blague qu’il a préparée :
- Au fait, Daniel, on n’a pas vu Gertrude de toute la semaine dernière…
- Gertrude ? Pourquoi Gertrude ? Elle te manque ?
- Non, oh non !!! Tu sais bien combien je t’ai admiré pour…
- Oui, tu me l’as dit (curieusement tendu, le Daniel), tu me l’as dit. A la réflexion c’est vrai qu’on ne l’a pas revue. Mais c’est plutôt mieux, les réunions de Réna ont évolué…
- Bien sûr, on ne peut pas partouser à chaque fois, c’est devenu une opération de masse…
- Quatre séances par jour et sur rendez-vous avec badge et code-barres à l’entrée !!!
- Mais les assistants continuent d’être payés…
- Oh, beaucoup moins, je le sais, puisque tu as voulu que je reste rémunéré, mon cher Daniel, alors que je t’avais proposé…
- Il n’y a pas de raison : tu paies tes saucisses…
- Z’ont beaucoup augmenté, d’ailleurs…
- Je te ferai réserver quelques boîtes d’échantillons pour te faire plaisir (Daniel connaît bien le côté pingre de Varochaix, toujours prêt à grignoter un sou, pour le seul plaisir du grignotage)…
- C’est gentil, mais j’espère que… Tiens, tu sais pourquoi je pensais à Gertrude ?
- Euh… Non, pourquoi pensais-tu à Gertrude ?
Varochaix sort sa petite boîte à boulons :
- Voilà ce que j’ai trouvé dans la dernière saucisse que j’ai mangée. Et tu sais à qui ça m’a fait penser ?
Il extrait entre deux doigts la petite touffe de poils qui s’était coincée entre ses dents et qu’il a posée sur leur morceau de saucisse, raides comme des poils de brosse, légèrement marqués d’un pli en leur milieu, comme les petits paquets de fibres végétales mal cuites qu’il trouvait sur le couteau rotatif du mixer que sa sainte femme de mère utilisait pour passer la soupe quand il était petit…
Daniel reste figé, les yeux rivés à la touffette brune, approche la tête pour voir de plus près la saucisse éventrée qui recèle d’autres poils encore mêlés à la chair finement broyée. Il relève des yeux incrédules :
- Mais, c’est dégueulasse… Je vais me plaindre au fournisseur, au fabricant, c’est… Ce sont des… des poils de… de vache…
- De vache ? Non, je ne crois pas. J’ai visité l’usine avec toi, et ils reçoivent la viande congelée écorchée. Ni vache, ni mouton, ni porc. Des poils de quoi, je l’ignore. Mais, bon, c’est moi qui les ai trouvés, c’est moitié mal… Si ça avait été un initié grincheux, cela aurait pu être plus gênant… Ils devraient faire attention, à la fabrication… Et Gertrude…
- Je crois que Gertrude a rejoint Arnaud Boufigue…
Varochaix conserve son sourire repus, vague, et sceptique :
- Oui, bien sûr, bien sûr… Et… Il est où, Arnaud ?
- Oh, il est parti lancer une chaîne de magasins, si j’ai bien compris. Aux Indes ou au Brésil…
- Au Brésil…
- Je vais prendre ceci pour interroger le fournisseur. Je te tiendrai au courant…
- Oui, bien sûr, bien sûr, j’aimerais savoir… Par curiosité… Pense à ce que tu m’avais promis comme… prime…
Le sourire s’est fait plus appuyé…
- Tu l’auras demain… Je m’échappe : le boulot…
- Bien sûr, bien sûr… Moi aussi. Je me sens un peu fatigué, un peu lourd… L’omelette norvégienne sans doute…
- Tu devrais faire attention avec ces plats étrangers !!!
Avant de s’endormir dans son grand fauteuil de bureau, Varochaix se demande pourquoi sa plaisanterie est tombée à plat, pourquoi il a eu l’impression que Daniel riait jaune, pourquoi il a cédé si facilement sur la prime…
Simultanément, Daniel Forpris, de retour à son bureau, décrochait son téléphone…
Le choix reste ouvert entre rareté quantitative et rareté qualitative. L’expérience montre que la rareté quantitative peut valoriser à très bon compte une certaine banalité : une demi-patate équivaut, pour le coup d’œil de l’esthète et pourvu qu’elle soit identifiée (rate du Touquet de chez Van de Meele Brook, fournisseur exclusif par exemple) et préparée « avec raffinement » (ce qui lui confèrera sans aucun doute un incontournable goût de noisette, comme au beurre et aux huîtres, voire à l’huile d’olive), dilatée à l’azote liquide et colorée à l’encre de calamar et au jus de betterave, dite « Rate Stendhal », équivaut donc à une demi-truffe qui « ferait riche » et signerait une certaine affectation proche du mauvais goût bling-bling. Et cela à très bon compte pour le Chef, le tarif restant le même, pour le client-gastronome, bien évidemment.