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LE COMMISSAIRE À SA TOILETTE / P3C1E1

CHAPITRE 1


  P3C1E1 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 1)

 
N°146 / LE COMMISSAIRE À SA TOILETTE / P3C1E1

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot, à sa toilette, écoute, aux infos du matin, une interviouve de Bricolat Mulot. On commence à parler d’élections.

 
Mercredi 8 Juin
7 heures
Chez Mado

S’il est un moment de la journée que Ravot déteste voir perturber, c’est celui où il achève de faire sa toilette en écoutant les infos à la radio. Pas toujours drôles, les infos en question, mais il a vraiment l’impression de « reprendre le collier » en douceur, de se « remettre sur les rails ». Un peu avant sept heures, en général, sauf lorsqu’une opération urgente exige une présence encore plus matinale.

  « Chers Auditeurs, j’ai ce matin le plaisir de recevoir notre ami Bricolat Mulot, bien connu pour ses expéditions lointaines et les somptueuses images qu’il en rapporte pour notre plaisir à tous.
Mon cher Bricolat Mulot, vous venez de publier « Au fond des Yeux,
la Nature », aux éditions Plein Air Pur, un ouvrage imprimé sur un papier pur chiffon de Calcutta recyclé qui va sortir en librairie dès demain matin, et qui reprend certaines des images les plus extraordinaires que vos téléspectateurs ont pu découvrir au cours de l’hiver dernier dans l’émission que vous présentez, avec le soutien de notre partenaire Distribeau, sur une chaîne amie. Pensez-vous qu’une telle publication puisse servir la cause de ceux qui défendent

la Nature, ceux-là mêmes que vous souhaitez représenter en vous portant candidat aux prochaines élections ?

- Mon cher Maurice, permettez-moi cette familiarité, nous nous connaissons depuis si longtemps, mon cher Maurice donc, je vous remercie tout d’abord de m’avoir invité et de me donner l’occasion de dire publiquement l’inquiétude profonde que j’ai voulue exprimer au travers de ce petit ouvrage que vous avez la gentillesse d’évoquer, publié aux éditions Plein Air Pur, imprimé sur un papier pur chiffon de Calcutta recyclé, je ne le répèterai plus, c’est un moyen de soutenir l’action de Sœur Emmanuelle, et dont la sortie en librairie est prévue pour demain matin.
Je n’ai fait qu’y traduire un constat d’évidence : la Terre a atteint un point de vulnérabilité sans précédent, et comme le phénomène de dégradation empire sans cesse, les dégâts sont désormais visibles à l’œil nu. La vérité est terrible : désolidarisés de

la Nature, nous refusons d’admettre que seuls, nous ne pouvons tirer notre épingle du jeu, et que nous courons droit à un abîme sans fond que nous avons nous-mêmes creusé des pieds et des mains !

- Et cependant, il semble que vous distinguiez dans cette perspective tragique, des lignes d’espoir, des potentiels de ressources…

- Il y a deux ans, nous avons vécu un drame, lorsqu’une terrible erreur a fait basculer notre monde dans un refroidissement catastrophique, alors que tout prouvait qu’il se dirigeait, à l’inverse, vers un réchauffement mortel causé par l’imprudence irresponsable de nos comportements. Cela doit nous rendre prudents. Et modestes. Ce sont les solidarités qui nous sauveront, les solidarités proches, voisines, terre à terre, comme celles des chiffonniers de Calcutta, qui sauvent de vieux chiffons pour en faire du papier recyclé, celui-là même que j’ai utilisé symboliquement pour y faire imprimer mon ouvrage « Au fond des Yeux, la Nature », aux éditions Plein Air Pur. Abattus par

la Mondialisation de

la Catastrophe, nous vivrons par

la Proximité et par

la Fusion. Regardez sur cette photo prise du ciel, que vous trouvez à la page 107 de mon ouvrage « Au Fond des Yeux,

la Nature », qui sort demain matin en librairie, aux éditions Plein Air Pur, regardez la mosaïque, le damier, qu’est devenu notre pays, ses routes bloquées, ses canaux gelés, ses lignes électriques tombées à terre… Pensez-vous que l’espoir pourra venir d’en-haut, d’un état providence amoindri, impuissant, frappé de stupeur, privé de ses organes de communication ?

- Et cependant, mon cher Bricolat, malgré toutes ces difficultés, vous vous portez candidat…

- Mais bien sûr, voyons, il n’est pas possible de laisser se poursuivre le cirque habituel des candidatures où Pierre reprend le pouvoir à Paul qui lui avait ravi aux élections précédentes ! Le monde, c’est cette fois flagrant, a changé. Il faut une Rupture. J’incarne cette Rupture !

- Mais quelle Rupture ?

- Une Rupture dans

la Conscience que l’on peut avoir de notre Environnement. D’abord. L’Etat est moribond, c’est un fait. Notre Conscience se doit d’y suppléer.

- Pourquoi ?

- Parce que je le dis ! Ça se voit, non ? C’est un fait d’évidence manifeste ! Il faut en revenir à une Conscience de Proximité, comme je l’ai dit, comme je l’écris dans « Au Fond des Yeux,

la Nature », qui sort demain matin en librairie, aux éditions Plein Air Pur, sur pur chiffon de Calcutta, sauver Ses Meubles, nettoyer Sa Poubelle en toute conscience, la trier jusque dans le détail, et correctement, le jaune avec le jaune, le verre avec le verre, développer son Environnement immédiat, en sachant bien que chaque goutte d’eau épargnée par chacun représentera un Océan pour

la Nature, que chaque Kilowatt économisé par chacun représentera une somme d’énergie considérable au bout du compte, et qu’il ne faut plus compter sur une Centrale qui continuera de délivrer l’énergie pour tous. Nous sommes reclus dans la cellule de notre Environnement proche : il nous faut le gérer. Au plus près. Le froid contracte ! Contractons-nous. Mais contractons-nous en Harmonie. Mon Travail, si je suis élu, consistera à donner à chacun la claire Conscience de ses limites et à l’aider à s’y épanouir, tel le poussin qui peu à peu remplit son œuf de manière à laisser au monde la possibilité d’accueillir son éclosion ultérieure. Plus tard.

Nous Savons, de Marseille à Dunkerque et de Strasbourg à Brest, de Bordeaux à Lyon, de Sedan à Hendaye, nous savons, peu importe comment, peu importe pourquoi, nous savons que Nous avons raison et que Nous sauverons le monde… »


Ravot range sa brosse à dents, crache dans le lavabo et se rince la bouche.

  « - Mon cher Bricolat, je pense que nos auditeurs auront compris avec quelle passion vous avez entrepris cette véritable croisade dans laquelle vous vous engagez. Et la passion, y’a qu’ça d’bon ! Par ailleurs, à votre arrivée dans notre studio, vous m’avez fait part de votre indignation concernant un fait divers dont vous avez eu connaissance…

- Oui, et je vous remercie de me donner l’occasion de l’évoquer : votre confrère «

La Lanterne du Fort », qui s’est particulièrement distingué voici deux ans lors de cette obscure histoire des Écolocroques, fait état d’étranges disparitions qu’il semble implicitement imputer à

la Nouvelle Réna, ce mouvement de convivialité proche, né au sein du système d’échanges Super Troc, devenu « 
C’est tout naturel
 », qui a si heureusement su pallier aux défaillances d’une Grande Distribution centralisée, et de ce fait, paralysée par un peu de neige.
Autant j’ai pu estimer l’action de votre confrère lors de ces évènements, qui n’ont toutefois pas encore été totalement élucidés (ce que je m’engage à faire si j’ai l’honneur d’être élu, et quoi qu’il en coûte à qui il en coûtera, et ce sera cher), autant je réprouve les méthodes d’amalgame dont Eusèbe Malfort a fait preuve dans cet article où il établit des rapprochements entre une louable convivialité de proximité et les Numéros des Écolocroques qu’il a contraints, peut-être un peu hâtivement, au suicide.

- En deux mots, et pour nos auditeurs qui n’auraient pas lu la presse de ce matin, pardonnez-moi de vous interrompre, Bricolat…

- Je vous en prie mon cher Maurice…

- Eusèbe Malfort insinue que certaines saucisses distribuées par cet organisme pourraient contenir de la chair humaine et il intitule son article « les Élus cannibales »…

- Voilà. Ce qui m’indigne dans cet article, c’est le fait qu’il tend à jeter l’opprobre sur un mouvement, encore une fois, destiné à rapprocher les gens, dans cet esprit de solidarité qu’a fait naître l’entreprise Super Troc, au travers de symboles simples, comme celui des Élus, symboles gentiment ritualisés au cours de réunions amicales et conviviales, d’ailleurs rémunérées, si mes informations sont justes et qui donc procèderaient de l’une de ces Solidarité de Proximité que je souhaite solidairement encourager de façon solidaire.
Tous ensemble.
J’y vois une tentative de blocage d’un mouvement qui leur échappe, de la part des relais occultes d’un Etat incapable de gérer les vrais problèmes de la vie quotidienne ! Il est plus facile de mettre à l’index un fabricant de saucisses que de rétablir l’électricité sur l’Hexagone ! C’est pour moi tout simplement honteux. Cela revient à bafouer tous ces braves gens, de plus en plus nombreux, qui se trouvent ainsi, sans vouloir faire de mauvaise plaisanterie, mais avec le sourire d’autodérision modeste qu’ils y mettent si bien eux-mêmes, liés par la saucisse, plus que par le lien conjugal. Ne se définissent-ils pas eux-mêmes, avec ce même humour modeste, délicat et juvénile qui les caractérise, commecomme « les Cénobites[1] Tranquilles, paisiblement plantés dans les faits, s’épanouissant, riant du gras confit, l’emplissant de leurs saucisses moelleuses [2] » ? Et cette persécution se manifeste au travers de ce que l’Etat peut faire de pire : l’acharnement policier. D’ailleurs, il semble que les élus locaux en ont pris conscience et se sont insurgés contre le procédé…

- Et bien mon cher Bricolat Mulot, je vous remercie pour votre visite matinale à notre antenne, et je rappelle à nos auditeurs que vous venez de publier « Au fond des Yeux,

la Nature », aux éditions Plein Air Pur, un ouvrage qui reprend certaines des images les plus extraordinaires que vos téléspectateurs ont pu découvrir au cours de vos émissions de l’hiver dernier. Encore merci.

- Merci de m’avoir invité, je rappelle que le livre sort demain en librairie, encore merci mon cher Maurice… »

 Jingle de l’émission, et tout au fond, un micro ayant été mal coupé, on entend : « Une ptite saucisse, Maurice ? », avant le « cloc » du contact que l’on coupe d’urgence.

 
Ravot soupire, hausse les épaules et descend prendre son petit déjeuner.
 

[1] Religieux qui vivent en communauté. Des moine, quoi…

[2] On retrouve ici l’ambivalence de propos caractéristique de la Nouvelle Réna : cette invocation, proclamée par le Maître de Cérémonie à la fin de la circumambulation axée sur le Putier, et noyée des fumigations rituelles, se traduit de manière subliminale pour les Initiés du second grade par : « Laissez nos bites tranquilles, paisiblement plantées dans les fesses épanouies, en riant du gros con filant,plissant de leurs saucisses moelleuses ». Où fesses et cons sont ceux des Initié(e)s du premier grade…Ce qui nous permet de deviner que Bricolat Mulot est pour le moins un Initié du Second Grade…

LE SCHTROUMPF ÉLÉPHANT / P3C1E11

P3C1E11 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 11)

  N°156 / LE SCHTROUMPF ÉLÉPHANT / P3C1E11

 
C’est l’histoire où nous apprenons pourquoi Mado, qui fut Zézette, a passé la bite de Lepif au cirage bleu, avant qu’elle ne dévoile qui sont les assassins probables de Jo et de Ted. 

 
Jeudi 9 juin
9 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  - L’Hippolyte dites-vous ? Un armateur russe ? Стрелка деньг. Stryélk Dyéng… La Flèche d’Argent ? C’est bien ce que j’avais compris… Comme vous dites. A destination de la Mauritanie ? Nouakchott ? Avec un chargement de matériel mécanique… Des pièces pour moteurs de bateaux. Tiens donc. Et on sait à qui elles étaient destinées ces pièces ? Non…

  Le silence règne dans le bureau de Ravot depuis que Lepif a décroché le téléphone et annoncé à la cantonade qu’il a une réponse de la capitainerie de Bayonne. Le commissaire tend l’oreille et impose le silence.

  Mado, qui vient d’arriver, accompagnée de Pourticol, attend, debout, puisque tout le monde est trop occupé à se taire pour s’occuper d’elle. Elle a ôté son tablier bleu, mis son petit chapeau vert et son manteau assorti. Avec ses chaussures plates, et son petit sac à main, elle fait très sage ménagère venue retirer un formulaire et qui attend tranquillement son tour.

 
- Oui, bien sûr… Un trafic… Non, on n’a pas trouvé trace des immatriculations. Et vers quel port est-il reparti cet Hippolyte ? Il remonte vers le Nord ? Il est en route ? Pour ? Mourmansk ? En Russie ? Il faudra demander à l’armateur pour connaître le destinataire aller et la cargaison, en retour, bien sûr… Faxez-nous leurs coordonnées, on trouvera bien un traducteur chez nous pour les appeler… Merci capitaine… Oui, ça nous est très utile… C’est ça, c’est au sujet de ce meurtre terrible… Oh, je ne sais pas si on pourra les coincer… Une grosse organisation… Bien sûr, si vous voyez quelque chose…

  Lepif raccroche.

 
- On peut toujours demander une investigation sur place par la police locale, observe Lepif…
- En Mauritanie ? demande Ravot. Vous y croyez vraiment ?
- Pas vraiment, non. Il est probable que des véhicules de luxe comme ça se trouvent maintenant entre les mains de tel ou tel ministre… A moins qu’ils n’aient passé une ou deux frontières…
- On sait quand même qu’ils sont en Afrique. Mais cela ne veut pas dire pour autant que ceux qui les occupaient les aient suivis. Excusez-moi, Mado, vous devez me trouver bien désinvolte avec vous…
  - Laissez, commissaire, c’est pour mes petits clients, et il n’était pas question de ramener les affreux chez moi. J’espère seulement que votre inspecteur saura garder mon bar sans faire de bêtises.
- S’il se contente de le garder, tout ira bien, remarque Lepif, ce qui est loin de rassurer Mado, mais, bon…
- J’ai déjà dit qu’il me semblait les avoir vus quelque part, mais je serais incapable de dire où et quand, poursuit Mado, préoccupée. Quand ils m’ont assommée avec leur truc électrique, je n’ai pas pris le temps de discuter, vous vous en doutez. C’est après… Et je pense que c’est la même chose pour eux. Ils risquent donc de me reconnaître, et je n’y tiens pas : ce n’est pas le genre de relation qui m’intéresse vraiment… Alors si vous avez un truc de glace sans tain ou quelque chose comme ça…
- Ma pauvre, on n’est pas dans un film américain ! Ici, on fait artisanal ! Ce que je peux proposer c’est de les faire passer devant vous. Ils sont en train de se laver et de se changer au vestiaire. Je les envoie dans le bureau des inspecteurs à l’autre bout du couloir, et vous, vous restez sur le banc qui se trouve sur le passage, devant la porte de mon bureau (il ouvre la porte pour lui montrer). Comme ça, ils pourront penser que vous attendez d’être reçue. Vous ferez semblant de les ignorer, vous lirez une revue, vous compterez les mouches, ce que vous voulez… Et quand ils seront passés, vous me direz si c’est eux ou pas… Et puis il y a peu de chances qu’ils vous reconnaissent… Ils ne vous ont vue que quelques secondes…

 
Mado le regarde avec plein de sous-entendus derrière la tête, tout en tournant le dos à Lepif.

Ravot hausse les épaules et lui montre le couloir :
- Allez-y, ils doivent avoir fini de se démaquiller, ces petits choux. Ils pensent être ici pour avoir fait du foin à la porte du Tapas’Embal’. Ah, à propos, Mado, vous pourrez conserver ceci, si vos clients du bar font du tapage !

  Il lui tend en riant les deux paires de menottes entourées de fourrure rose.

 
Mado les glisse dans son sac avec un sourire complice :
- Je les rendrai à qui de droit.

  Lepif, perplexe, fronce les sourcils.

 
On ne leur a trouvé que deux gabardines, un peu justes, étriquées, serrées aux entournures et qui tirent sur les boutons, malgré la ceinture. Revers larges, de ce côté-là, y’a rien à dire, mais z’auriez pu trouver des futals ! On a l’air fins, quoi, c’est vrai, sans chaussettes dans une paire de vos chaussures à clous, et à poil sous la gabardine ! Au Bois, on passerait pour des exhibitionnistes !

- Laisse tomber, Humevesne, c’est juste pour la déposition. Après, on appellera Riton et il nous ramènera des fringues, et le commissaire nous offre gentiment l’hospitalité en attendant, il l’a promis. Tu voudrais pas qu’on reste tout nus devant les inspecteurs ? Pense à Lepif ! Il a ses pudeurs, cet homme !
- Pfff ! Lepif ! Je pouffe !
- Chut… Te fais pas remarquer… Allez, on y va…
- Non, le commissaire a dit qu’il nous enverrait chercher : il a du monde…

  Lepif entre dans le vestiaire :
- Allez, les hommes, on vous attend pour la déposition, suivez-moi au bureau, c’est Martial qui va s’occuper de vous… Z’êtes tout plein mignons comme ça… Vous devriez vous raser les mollets, ce serait plus élégant…
- Oh, Inspecteur, nous charriez pas, on est assez gênés comme ça…

 
Lepif les précède dans le couloir, passe devant Mado, assise devant la porte ouverte de Ravot qui surveille depuis son bureau en faisant mine de lire un papier…

  - Mais c’est Zézette !!!

 
Tout se fige…
 
- Je veux dire… 

  Sûr que Humevesne a compris qu’il avait dit une connerie quand il a vu Lepif se retourner lentement, plus blanc et plus noué qu’un linge blanc lavé avec Omo double action…

 
Mais trop tard.

  Parce que Lepif aussi du coup, déclic, a reconnu Zézette.
 
Zézette !!! 

  Le cauchemar du Bois de Boulogne ! À poil et la bite au cirage bleu roi…

  
 Zézette à qui il avait confisqué sa perruque blonde la veille. Zézette qui l’a coincé le lendemain, assommé, déshabillé et relâché nu et enchnoufé de force dans une allée très péripatétique du même Bois, au milieu d’une double rangée de putes et de travelos qui l’applaudissaient en riant, jusqu’à ce qu’un panier à salade le récupère et le conduise à l’hôpital, choqué.

  Bien sûr, on l’avait changé de secteur, mais les surnoms de Schtroumpf Eléphant et d’Eléphant Bleu lui étaient restés, mi-moqueurs, mi-admiratifs, dans ce milieu d’experts.

 
Zézette, qu’il avait vainement recherchée pendant plus d’un an pour lui faire la peau. Zézette. Mado !!!

  Du coup, aussi bien Humevesne que Suceprout ont reculé, effarés par le face-à-face tragique entre Mado, qui s’est levée de son banc, et Lepif, rouge écarlate, fouillant son holster heureusement vide pour y prendre son arme de service et fourrer d’une bastos longuement méditée le crâne du cauchemar de ses nuits passées enfin retrouvé !

 
- Stop, Lepif, crie Ravot qui voit le geste du bout du couloir où le bruit l’a attiré, et qui comprend la tempête qui bouillonne sous le crâne de son inspecteur. Stop ! Qu’un Eléphant Bleu passe du blanc au rouge, c’est acceptable sur le plan national, mais qu’il règle des comptes rancis, ça ne l’est plus. Mado est devenue une femme respectable et Zézette a disparu dans un coin perdu du Brésil. Alors, stop !

  Mado fait face, calme et modeste, sans détourner le regard. Lepif tremble de tous ses membres en la fusillant du regard. Et puis, il sent la main de Ravot se poser sur son épaule, il l’entend hoqueter d’un rire difficilement contenu, se retourne, choqué, et puis… rien à faire, il a beau se retenir… il frissonne des babines, se retourne, regarde Mado qui se contient autant qu’elle le peut… et tous les trois explosent d’un rire énorme, gigantesque, monstrueux, homérique, ravageur, qui fait sortir toutes les têtes disponibles dans le couloir, tous médusés de voir le très sérieux commissaire Ravot, le très vaillant inspecteur Lepif et la très respectable bistrotière Mado pliés en trois fois deux, six, hoquetant et pleurant en se tapant mutuellement dans le dos comme des copains de régiment qui se retrouvent après plein d’années pour se raconter leurs frasques d’alors…

 
Humevesne et Suceprout se sont reculés jusqu’à la porte du vestiaire, plus affolés par cette réaction incongrue que par quelque accusation que ce soit…

  Lepif reprend son souffle avec peine, se redresse, s’essuie les yeux, encore secoué par des sursauts d’hilarité et, menaçant Mado du doigt, il articule difficilement, entre deux hoquets :
- Mais… mais… mais il faut m’expliquer… m’expliquer : pourquoi… Pourquoi du cirage bleu ?
 
Mado, reprise par un accès irrésistible, s’assied, souffle coupé et se tapant sur les cuisses :
- C’était la couleur qui s’accordait le mieux avec celle de vos yeux, inspecteur…
  Ce qui fait hurler de rire Ravot :
- C’était par amour, Lepif !!!
- Commissaire,  vous êtes dégueulasse ! s’insurge l’intéressé dont l’indignation déclenche un nouvel orage de fou rire auquel il est bien forcé de se joindre…

 
Le calme revient difficilement, mais il revient, et Ravot doit avouer à son inspecteur que dès le premier jour, il a reconnu Zézette en Mado, mais qu’il s’est bien gardé d’en parler, pour respecter sa nouvelle personnalité, sa nouvelle vie, et éviter tout conflit schtroumphien… ce qui fait hausser les épaules à l’intéressé, et ramène une légère houle sur l’océan des rires. Mais la fatigue est là, les zygomatiques autant que les épigastres sont proches de la crampe, et l’on se calme vite.

  - Vous ne m’en voulez plus, inspecteur ?

Lepif, pour toute réponse, l’embrasse sur les deux joues : amnistie et pardon, et l’amitié en prime.

Cette fois, c’est Mado qui y va de sa larme.

- Merci, Lepif. Merci… Je ne vous ai jamais voulu de mal, mais je tenais à ma perruque.
- Je l’ai prêtée à Ravot… au commissaire, hier… vous pourrez lui réclamer. C’est vrai que j’avais été vache de vous la confisquer…
- C’est Hélène qui l’a, comme m’a dit Rébéquée…
- Hélène ? Rébéquée ?
- Pas d’inquiétude, Lepif, pas d’inquiétude, je vous la rendrai, mais j’ai encore besoin de ma blonde pour en coincer une autre, une tueuse, celle-là…
- Alors, vous la rendrez à Mado, commissaire.

 
Silence ému…

  - A propos de tueurs…

 
Ravot se retourne vers les deux gabardines, aussi discrètes que possible, après le déferlement qu’a provoqué Humevesne.

  - Oui, c’est vrai… Si nous revenions à nos moutons, reprend Lepif, alors, Mado, c’est eux ?
- C’est eux. Et je sais qui ils sont : Suceprout, dit la Bricole, dit Couverture, spécialiste du volant, petits casses, camouflages et chauffeur de ces Messieurs les Hommes ; et Humevesne, dit Pic à Glace, dit Droit au Cœur, jamais coincé, toujours mouillé, un nettoyeur sérieux et discret sur ses activités mais réputé pour ses conneries dans tous les autres domaines. Je les ai connus du temps du Bois, où ils « réglaient la circulation » pour un grand groupe obscur spécialisé dans le maquerellage à grande échelle dont je n’ai jamais entendu prononcer le nom. Moi, j’ai toujours été indépendante. L’amour de l’art et l’art de l’amour. Le goût de l’artisanat. Je n’aime pas la Grande Distribution : c’est malsain quand on vend pour vendre et pas pour le plaisir. Bref, si vous retrouvez mes deux clients et qu’on leur a percé le cœur, faudra poser des questions à Monsieur (il désigne Humevesne) pour l’exécution, et à Monsieur (il désigne Suceprout) pour la mise en scène…

- Mais, commissaire, vous n’allez pas croire cette tante à la retraite !
- Lepif, mettez ces zouaves en cage en attendant d’en savoir plus…
- Ah, commissaire, ajoute Mado, ils ont parlé de Riton. C’est un recéleur de Lormont. Il serait intéressant de voir s’il ne les a pas hébergés…
- Mais elle est dingue, cette balance ! Je vais te crever, morue !!!
- Allez, Lepif, au frais ! Et quand vous aurez fini, tâchez de voir si on a du nouveau sur l’autopsie… Moi j’ai affaire ailleurs. Venez, Mado, je vous dépose chez vous.

ALORS, ON PRIE / P3C2E16

P3C2E16 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N°205 / ALORS, ON PRIE / P3C2E16

 
C’est l’histoire où tout va mal. Surtout dans la presse. 

 
Jeudi 16 juin
9 heures
Agotchilho

 
- Notre situation est difficile, reconnaît Eusèbe. Nous ignorons ce qui se passe à l’Elysée, j’attends des nouvelles, mais le Président doit rester prudent, il est cerné de toutes parts et le Ministre du Confort lui jette des regards de vautour, appuyé sur des Amazones qui surveillent les choses de près… J’attends son appel…

  Arthur a récupéré, et il porte un regard aussi clair que possible sur l’état dans lequel ils se trouvent : ils ont dû déclencher la destruction d’Omphalie plus tôt qu’il ne l’aurait voulu. Et les résultats, à cette heure, lui sont inconnus… (il n’a pas lu, lui, P3C2E11, P3C2E12, P3C2E13, P3C2E14)

 
Et puis, pour donner le change, il doit « rendre compte de sa mission » à Maupuis, l’actuel directeur du C’est tout naturel  de Saint Tignous sur Nivette, et cela pour la fin de la semaine… Sa mission de massacreur téléguidé par Pouacre qui l’a conditionné lors de sa captivité… Il se dit que jusque là, ils le laisseront tranquille…

  On ne sait toujours pas où se trouve la Harpie…

  On sait comment contrer l’offensive de la Nouvelle Réna, si elle utilise les mêmes drogues que celles qu’elle a employées jusqu’ici mais on ne dispose pas des quantités de produits nécessaires. Amélie, Catachrèse et son équipe, qui l’ont rejointe, travaillent d’arrache-pied avec Rébéquée et les Goums, mais les matières premières nécessaires n’arriveront pas avant ce soir, si tout va bien…

  Le pire de tout est bien qu’on ne sait pas exactement en quoi consistera cette offensive…

  Varochaix a pris la mairie. Et c’est un allié de Maupuis.
 
Ravot et Lepif n’ont pas donné de nouvelles. D’après Mado, ils sont partis hier à Bordeaux…

  On est très isolés. 

  L’expérience a montré que les retombées des articles que l’on publie dans la Lanterne ou qui sont diffusées sur le site Internet du journal restent faibles : le public, assommé par l’offensive du froid,  se replie sur son avenir immédiat et sera sans doute plus difficile à mobiliser qu’il ne l’a été à l’époque de la crise des Numéros… 

  Il faut reconnaître que le pouvoir médiatique a été conquis par la grande distribution, au travers de Super Troc, et surtout des multiples C’est tout naturel  qui en ont dérivé… 

  La presse écrite est très mal diffusée, toujours avec retard, la radio conserve une certaine audience, mais elle est achetée par la publicité massive de C’est tout naturel, tout comme ce qui subsiste de la télévision qui supporte mal les fréquentes coupures d’électricité dues aux chutes de lignes, et les coupures de liaison satellite dues à l’épaisseur des nuages de neige… 

 
Internet lui-même est largement tributaire de lignes téléphoniques fragiles… 

  La propagande interne de C’est tout naturel reste le seul lieu de rencontre et d’échange pour une très grande majorité de la population, avec les assemblées religieuses qui bénéficient d’un surcroît de fréquentation : on a froid, on a peur, on se trouve perdu. 

 
Alors on prie… 

  Le journal, lorsqu’il paraît, relève cette abondance de l’offre religieuse et même sectaire, comme l’ont raconté Jeanne et Eusèbe à leur retour de Paris. Arthur lui-même n’a-t-il pas constaté dans le bureau de Maupuis que C’est tout naturel fournit les religions en produits de culte ? Sans doute « aménagés » à sa sauce…

  Le climat n’est guère propice à une dénonciation publique d’une menace aussi imprécise que celle d’une tentative d’intoxication de masse dont le but reste mal défini, alors que les autorités censées représenter et défendre la population se trouvent elles-mêmes prises dans la nasse…
Qui croiront-ils, tous ces braves gens qui trouvent la paix dans la saucissette ou dans le biscuit de Petit Jésus ? La Nouvelle Lanterne du Fort, ou bien les 5% de remise sur leurs trocs quotidiens ? L’information écrite ou le curé noyé dans les brumes de l’encens ?

 Bref, si tout va bien, les désintoxicants seront prêts et l’on disposera de moyens pour contrer une offensive qui sera celle que l’on craint, mais dont on espère qu’elle sera telle qu’on l’attend…

Sinon…

LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

P2C1E1 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 1)

  N°80 / LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

C’est l’histoire où Begoña-Conception et sa soeur, Gerañum-Assomption recherchent des saucisses. On découvre le système Super-Troc.



Deux ans ont passé..
.




Lundi 2 mai
Saint Tignous sur Nivette 
Le Tapas’Embal’

- Je ne sais pas si on aura assez de saucisses.


Begoña-Conception s’inquiète toujours pour son approvisionnement.

Au début, c’était facile : sa sœur jumelle
et elle-même avaient repris l’établissement ouvert en franchise depuis quelques années dans l’ancien presbytère, face à l’abbatiale. Leur prédécesseur avait dû quitter Saint Tignous sur Nivette à la suite de sombres histoires avec la Mairie, ou avec le bar de Mado, ou avec les deux.

  Begoña-Conception n’a pas tout compris, mais il devait s’agir de pots de vin qui auraient été versés à contretemps pour évincer Mado, qui n’aurait pas apprécié la méthode, l’aurait fait savoir haut et fort, et… bref, le Maire aurait suggéré discrètement au prédécesseur en question d’aller planter ses vignes ailleurs pour ne pas être éclaboussé. Parce que le Maire n’aime pas les éclaboussures.

  Et la franchise s’est trouvée libre. Les sœurs, déjà insérées dans le circuit Tapas’Embal’, y ont été envoyées par le PDG lui-même, en mission de redressement, en quelque sorte. Elles ont fait amie-amie avec Mado (il y a de la place pour tout le monde, on serait plutôt complémentaires, on n’est pas sur le même créneau, on ne se fait pas concurrence, etc…) et se sont montrées à la fois plus discrètes et plus généreuses avec le Maire, ce qui leur a valu l’estime de tous.
 
Mais maintenant, avec tout ce mauvais temps et toutes ces tensions politiques, on ne sait plus très bien à quoi se raccrocher.
 
Et on manque de saucisses. 
 
Il faut dire que jusqu’aux « évènements », qui ont conduit à la disparition du Gulf Stream et de Tanger, la marchandise leur était fournie quotidiennement depuis l’Espagne. C’était le règne heureux du « flux tendu » où la commande du lendemain partait le soir et où l’essentiel des tapas vendus étaient froids et « à emporter », en préemballé.
 
Le PDG avait conçu son marketing à la façon des distributeurs de pizzas ou de produits asiatiques, avec une salle de restaurant du genre « restauration rapide » et un comptoir de vente. Bien sûr, le cadre était très différent et se trouvait agrémenté d’un coin toros et castagnettes.

Les serveuses (on les appelait comme ça), déclarées et payées au minimum, remboursaient leur salaire officiel sur leurs gains occultes la balayette[1] et se trouvaient ainsi autofinancées. Largement décolletées, elles balançaient d’amples jupes entre les petites tables et se devaient d’être gitanes et complaisantes. Elles versaient à l’établissement qui les recevait un large pourcentage sur ces gains occultes la balayette. Les serveurs, tous à petit cul[2] moulé dans un pantalon noir et en chaussures à talons hauts et larges, devaient savoir danser le flamenco en fin de soirée-guitare-ay-ay-ay-ma-mère-qué-y’ai-mal-à-mon’-corazon’. Le tout noyé de jerez ou de vino tinto selon les moyens du client.
 
Mais maintenant tout est plus compliqué. Les camions d’approvisionnement qui faisaient la tournée des boutiques depuis les entrepôts-relais ou même directement depuis l’usine ne passent plus la barrière enneigée des Pyrénées, les caboteurs qui les ont relayés restent lents et soumis aux intempéries. Certains petits ports ont dû être abandonnés : le niveau de l’Atlantique a baissé de près de trois mètres en deux ans à cause de la glaciation et de tout ça…
 
Alors, il faut se débrouiller avec les moyens du bord. 
 
Et en plus, le PDG a disparu, atomisé avec son yacht en plein détroit de Gibraltar.
 
Begoña-Conception s’est retrouvée à la tête d’une entreprise en perdition. Qu’elle a brillamment sauvée puis développée. Sa solution : fabriquer les tapas, que jusque-là elle se contentait de déballer et de mettre à température. Simple mais fallait y penser. Et oser. Mado l’a aidée. Et bien sûr Gerañum-Assomption, sa sœur jumelle puînée et de ce fait naturellement subordonnée. Là où Begoña-Conception gère, prévoit, conçoit, commande, Gerañum-Assomption exécute avec la grâce le charme et l’enthousiasme de sa tendre jeunesse (elle est née vingt minutes après sa sœur et dès le départ, sa mère l’a trouvée plus facile à vivre). Il a bien sûr fallu embaucher, mais dans le contexte de débandade générale consécutif aux « évènements », ce n’est pas d’une grande difficulté.
 
Dans l’immédiat, le problème est celui de la saucisse. D’autant qu’elles attendent des visiteurs de marque : le Maire a annoncé qu’il « passerait grignoter quelques bricoles » sur les quatre heures, avec la nouvelle pédégette du groupe, qui, en plus, vient de racheter la conserverie Lartigo. Conserverie de saucisses installée depuis deux générations à Saint Tignous sur Nivette et à l’arrêt depuis deux mois pour défaut d’approvisionnement en matière première. D’où le problème.
 
Et Begoña-Conception tient à prouver qu’elle est capable de toujours trouver une solution. Bien sûr, personne, et surtout pas la nouvelle pédégette, ne pourrait lui reprocher de manquer de saucisses pour ses tapas, mais c’est un point d’honneur. Na.
 
Déjà l’appro en canapés est assuré, via la Boulangerie Verte de

la Marée au Grand Port qui dessert toute la région, et pas seulement en pain d’algues, mais aussi en pain ordinaire et en conserves de crabes. Depuis peu, on trouve aussi dans leur gamme des soupes de la mer de toutes sortes fabriquées avec des produits bizarres, mais c’est plutôt bon, et Begoña-Conception les a ajoutées au gaspacho qu’elle proposait déjà sur sa carte. 

Mais ils n’ont pas de saucisses. 
 
Alors elle se décide à décrocher son téléphone. Qui fonctionne, pour une fois.
 
- Allo, Super Troc ? (les enseignes de grande distribution, hier ennemies entre elles, ont eu vite fait de se regrouper dans l’adversité en un seul Super Troc) Oui, bonjour, je suis une cliente-recycleuse fidèle et privilégiée (bien obligée, tout le monde l’est). J’aurais besoin de deux kilos de saucisses du genre chipolatas pour dans une heure. Est-ce que vous avez ça dans vos fichiers ?
 
Ça l’agace Begoña-Conception de devoir recourir au « système » de récup’échange généralisé qui fait la fortune de Super Troc et occupe de manière quasiment forcée les loisirs et l’espace de vie de la majorité des citoyens du monde développé. Surtout les chômeurs, parce que les indemnités suivent une tendance inverse de celle de la météo : elles fondent quand la neige s’installe. Elle, elle serait plutôt restée du genre consommatrice dans l’âme : tu vas au magasin, t’achètes, et basta. 
 
L’idée de devoir stocker tout ce qui lui tombe sous la main d’utile et d’accessoire pour engraisser une centrale de troc qui n’aura rien d’autre à faire que de mettre en relation un fichier d’offre à un fichier de demande lui colle des boutons. Le Tapas’Embal’ dispose bien sûr d’une pièce de réserve (surtout riche en savon d’ailleurs, dont elle a trouvé un lot important dans un entrepôt de la chaîne lorsqu’elles se sont installées. Il était destiné à des « établissements spéciaux » de Tanger, mais après les « évènements », Tanger…), mais elle a autre chose à faire qu’à passer son temps à racler les clapiers de campagne ou les serres de balcon pour chasser le lapin d’élevage à la maison ou le poireau d’occasion. 
 
Alors, elle a créé son réseau de fournisseurs, artisans pour la plupart, et tant pis pour la Grande Redistribution. Bon. La cote des saucisses est au plus haut et la cote du savon au plus bas. Bien sûr. Et Super Troc devient propriétaire de cinquante kilos de son savon contre deux kilos de saucisses qui lui seront livrées dans l’heure. Et le livreur apposera les scellés sur le savon en apportant les saucisses. D’ailleurs, il a un passe pour la réserve. Parce que, bien sûr, Super Troc ne stocke rien. Coût de la transaction et de la livraison : cinq euros… Il viendra chercher le savon sans avoir rien à demander lorsqu’un autre client-recycleur en fera la demande. Begoña-Conception est persuadée qu’à ce moment-là, la cote du savon aura grimpé, et que s’il propose des saucisses, celles-ci seront au plus bas. Comme ça, au hasard. Bon. L’essentiel, c’est qu’elle aura ses chipolatas.

En cuisine, on s’active et les plateaux sont prêts dès trois heures. Pas de coupure d’électricité pour l’instant. Croise les doigts, Begoña-Conception, croise les doigts…
 


[1] Car la balayette est toujours occulte, et réciproquement.

[2] Parce que ce sont des Espagnols. L’ethnologue Pierre Desproges a démontré qu’il s’agit là d’une spécificité ethnique.

LES DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E2

P2C1E2 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 2)

  N°81 / LES DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E2

 
C’est l’histoire où l’on revient sur feu Déodat de Sainte Fouilleuse et son cousin Hilarion-Jovial et où il est question de Super-Troc et de Grande Distribution. On parle aussi un peu de Finette.


 
Histoire(s) de Famille(s)

  Les de Sainte Fouillouse forment une vaste famille d’origine lointaine dont les ramifications aussi multiples qu’obscures témoignent d’un tempérament prolifique autant que vagabond. 

 
La branche espagnole, incarnée en la personne de Déodat, était la plus brillante et semblait avoir cristallisé toutes les vertus. Déodat s’était constitué un véritable empire en s’appuyant sur les besoins fondamentaux de ses contemporains et sur les passions qui naissent de ces besoins. Il avait repris les éléments que son père avait commencés à développer à partir des idées de son grand-père, qui lui-même s’était contenté de dépenser une fortune mystérieusement acquise  du côté de Panama et d’observer que ses contemporains aimaient manger et faire la fête.

Son père avait mis en pratique ces observations et utilisé les bons réseaux au bon moment pour très concrètement fournir toute sa région en tapas, en boissons et en filles. Et il avait reconstitué la fortune dilapidée.

Déodat, lui, avait modernisé les concepts de base pour inonder le pays de ses produits en créant la chaîne franchisée Tapas’Embal’. Et il s’apprêtait à en déborder largement.

  Suivant l’exemple de ses ancêtres, il s’appuyait sur deux bases très solides cimentées par un manque absolu de scrupules. 

  La première de ces bases émanait des réseaux, honorables et sacrés que tissait la Sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine.  Réseaux officiels constitués d’organisations caritatives et missionnaires, mais aussi réseaux plus discrets, liés à un activisme silencieux « Ad Majorem Dei Gloriam », plus politiques, et largement soutenus par certains milieux financiers qui ne manquaient jamais à l’appel lorsque le besoin s’en faisait sentir. Il s’agissait d’éviter « l’affaiblissement du sentiment religieux dans les masses[1]». Tout cela lui avait permis de reprendre à son compte (et à bon compte) les éléments du patrimoine immobilier religieux disponibles dans le secteur où il souhaitait implanter ses établissements. Il avait fait sienne la devise de ses amis et l’appliquait dans le domaine de ses affaires : « Il faut se battre avec le poing. Dans un duel, on ne compte ni ne mesure les coups… On ne fait pas la guerre avec la charité.[2]» Et peu importe donc ce qu’il y faisait. Si l’un de ces « soutiens » se montrait surpris par les décolletés provocants des serveuses installées dans tel ou tel ci-devant presbytère ou couvent de nonnes devenu lieu de restauration et de distraction, il répliquait que cela lui permettait de soutenir l’Eglise dans ce qu’elle avait de fondamental, et de séduire les ennemis de Dieu qu’il valait mieux voir dans un bordel catholique qu’à la Loge ou dans une Cellule du Parti. Et que toutes les filles (et tous les garçons) étaient baptisées et faisaient leurs Pâques avec beaucoup de dévotion. (Sous peine de licenciement via Tanger, voire plus loin). Par ailleurs, beaucoup de ses tapas étaient confectionnés dans des couvents qu’ils faisaient vivre, en ces temps où l’Etat mécréant serrait les cordons de la bourse. Œil pour œil, bourses pour bourse…

 L’autre base, s’appuyait sur les réseaux discrets, efficaces et puissants qui affleuraient (rarement) sous le nom d’Imporium. Ces réseaux, sans qu’il ait à fournir d’efforts et sans qu’il se compromette, l’approvisionnaient en personnel essentiellement féminin, totalement discipliné, dont les prestations très rentables étaient garanties par une sélection drastique, une formation rigoureuse effectuée en amont et de sombres perspectives en aval en cas d’errements.

Ce personnel, très rentable donc, n’était que sous traité (en autonomie financière pour ce qui était de ses activités occultes la balayette, il était pour le reste officiellement embauché pour ses prestations en salle et remboursait – largement – son salaire avec ce qu’il reversait (50 %) de ses gains occultes la balayette[3]) ce qui laissait aux entreprises de Déodat une façade impeccable, par ailleurs fort utile aux prestataires de service de l’Imporium qui y recyclaient des fonds d’origine imprécise, voire indicible. Placé à la charnière du monde du Vice et du monde de

la Vertu, Déodat assurait le passage harmonieux de l’un à l’autre et permettait aux transactions les plus délicates de s’accomplir dans le velouté suave d’une fumigation d’encens totalement discrète. Pour le plus grand profit de chacun, bien sûr. Et, comme il a été dit, « Ad Majorem Dei Gloriam ».

Amen.

  C’est donc au titre d’invité-partenaire que Déodat avait assisté au Fessetival de Tanger, au retour duquel il avait tragiquement disparu avec son yacht et la passagère de choix qu’il convoyait. Plongeant la profession dans l’angoisse et la désolation.

  Dieu soit loué, pour les deux partenaires de Déodat, le dénouement de ce qui fut plus tard appelé la « Crise des Écolocroques », ou les « évènements », a remis en piste un certain nombre de personnages fort intéressants. Quoique totalement imprévus.

 
En effet, et à l’encontre des préconisations familiales, Déodat n’avait pas assuré sa succession. A trente cinq ans, il s’estimait trop jeune et trop occupé pour convoler et s’assurer une descendance légitime, ainsi que l’avaient fait avant lui ses ascendants directs. Et il n’était pas question, dans le désordre généralisé qui avait suivi l’effondrement de la tentative des Écolocroques, de laisser s’exprimer des prétentions bâtardes : le monde des Affaires n’est pas une Principauté méditerranéenne.

  Les partenaires de feu Déodat aimaient les choses claires et détestaient les chicanes. D’ailleurs les quelques filles qui eurent l’imprudence de se prétendre suitées de marmots biologiquement issus de ses œuvres en firent la dure expérience, coulées avec leurs lardons et leurs avocats, qui, dans le béton d’une digue de protection d’urgence du nouveau port de Tanger, qui, dans les fondations d’un monument expiatoire dédié à Saint Pie X, protecteur des Défenseurs de l’Ordre, qui fut érigé sur la pointe de Tarifa. La digue et le monument avaient été dûment bénis, cela va sans dire. On peut donc parler de Sépulture Chrétienne.

 
Il avait donc fallu se tourner dans une autre direction, mais que l’on voulait légitime. Et l’on avait repris l’inventaire des ressources de la famille de Sainte Fouillouse.

  Bien sûr, on y avait trouvé la branche « Hilarion-Jovial », le Conseiller en matière d’économie électorale que nous avons déjà croisé, mais les ambitions personnelles du personnage et ses certitudes quant à l’exclusive validité des « solutions » qu’il voudrait proposer pour tout les avaient fait bien rire, d’abord, et le rejeter ensuite : il aurait été capable de couler Tapas’Embal’, grâce à des tentatives de manipulation machiavéliques aussi subtiles que des câbles d’amarrage, sous prétexte d’en tirer « 6000 en plus », selon les principes de sa « Méthode à 6000 », qu’il avait développée en collaboration avec sa sœur, Ordegale-Junie, épouse Lebièvre, elle-même de si bon conseil. Et ce au seul et exclusif profit de son plan de carrière. Hilarion-Jovial vous accueillait toujours à bras ouverts lorsqu’il espérait pouvoir les refermer sur quelque chose de rentable à plus ou moins long terme. Le fait était suffisamment connu pour que désormais on considère avec une méfiance absolue ses amabilités occasionnelles et ses serments d’allégeance ou de soutien, une main sur le cœur et l’autre sur la tête de ses gosses (nés coiffés de casques de chantier). Il n’était plus qu’un parti politique[4] foisonnant de tendances contradictoires pour feindre de croire en la sincérité du bonhomme : Untel voyait en Hilarion-Jovial un soutien de la tendance Untel et Deuxtel voyait en Hilarion-Jovial un soutien de la tendance Deuxtel, et donc, chacun voyant en Hilarion-Jovial un soutien de sa tendance contre la tendance adverse, Hilarion-Jovial se trouvait d’autant plus investi de confiance que la tendance Untel détestait la tendance Deuxtel au point de l’accabler de ce mépris silencieux qui conforte les grandes certitudes. Et réciproquement, bien sûr.

 
Mais cela ne pouvait convenir à des gens sérieux.

  Non, il leur fallait quelqu’un de cohérent et de compétent, de docile et d’imaginatif. De charmeur aussi, pour être capable de convaincre sans efforts au besoin… Et doté de suffisamment de modestie pour admettre son rôle de marionnette dorée. Parce que la place serait bien payée. Enviable. Enviée. Il faudrait donc être capable de se défendre…

 
Alors ils avaient trouvé la trace d’une certaine Finette.

  Oh, il s’agissait d’une branche lointaine des de Sainte Fouillouse, un peu oubliée dans les dédales d’exils multiples autant que confus. Mais c’était bien une cousine du précédent, et donc de Déodat, même s’il l’avait évidemment ignorée. Et qui s’était de nouveau perdue dans la nature au moment de l’effondrement des Écolocroques qu’elle avait brièvement représentés à Saint Tignous sur Nivette. Et les Écolocroques étaient bien connus de l’Imporium. Très bien connus. Depuis le temps qu’ils transportaient certaines marchandises délicates à forte valeur ajoutée…

 
En fin de compte, on l’avait retrouvée par l’intermédiaire de l’autre « écolocroquiste » de Saint Tignous sur Nivette, Arnaud Boufigue, recyclé lui chez Super Troc, qu’en génie du commerce il avait quelque peu initié, et qui restait en relation avec tout le réseau résiduel de l’organisation  « de surface » des Écolocroques, retournée à sa fonction purement mercantile d’origine. 

  Arnaud Boufigue était un excellent commercial, c’est-à-dire que son centre d’intérêt exclusif résidait dans les poches de ses contemporains. Petites ou grandes, il trouvait toujours aussi amusant de les vider dans les siennes, se fondant sur l’idée que les petites poches font les grandes besaces. Et s’il restait des contemporains équipés de poches, il subsistait aussi la structure de transfert qui avait prouvé son efficacité quant à la manière d’en récupérer le contenu : la grande distribution. Il s’était donc tout naturellement rapproché de cette structure dont les dirigeants parlaient le même langage que lui.

Et, bien sûr, ils s’étaient compris. Il connaissait bien le réseau parallèle des boutiques et des officines « écolocroquistes » qu’il avait contribué à établir et dont l’infrastructure restait en place, tandis que le réseau officiel de la grande distribution était mis à mal par les problèmes logistiques générés par les prémisses de la glaciation. 

  On avait donc conclu « un bon accord[5] ». Et, après de multiples et discrètes manœuvres financières, on avait fondé le système Super Troc, qui poussait à l’extrême les principes de base qui avaient déjà si bien réussi à la GMS : des lieux de « culte », sortes de bourses populaires où se réunissent les Consommateurs, rebaptisés Troquistes, où l’on s’identifie par des cartes, des grades, des médailles toutes plus valorisantes, spécifiques et gratifiantes les unes que les autres, et où les Troquistes apportent leurs Ressources (patates, électroménager, épices, chaussettes tricotées maison ou échangées chez tel ou tel voisin tricoteur, ou récupérées à l’occasion d’un contact ou d’un déplacement auprès d’un fabricant qui veut s’en débarrasser, etc…) chacun devenant à la fois fournisseur, distributeur, stockeur, recéleur, voleur, emprunteur, banquier, fouineur, chineur ou artisan.
 Les industriels eux-mêmes, ceux qui avaient survécu à la GPT (Grande Panne des Transports), devaient se débrouiller pour se bricoler un réseau de « correspondants-troqueurs » qui assuraient la diffusion de leurs produits. On aboutissait ainsi à un système de redistribution de proximité, de Troqueur à Troqueur, par triporteurs ou fourgonnettes, mais surtout, pour Super Troc, on évitait les stocks, les magasins, les fournisseurs, les clients. Il restait des points d’échange. Commissionnés bien sûr. Et cela dans une Bourse générale et permanente de tout pour tous concrétisée par des Centres de Troc où l’on échangeait beaucoup, avec bla-blas, cris et passions. Mais pour Super Troc, pas d’achat, pas de vente, pas de logistique, pas de flux, pas de responsabilité, plus de principe de précaution. Ne restait que l’Essence du Commerce : de la communication en quantité, et au bout, par ici la bonne soupe, des commissions, des Phynances. Et

la Vertu en prime puisqu’on était plus écologique que l’écologie et que chaque Troqueur devenait un Acteur économique Responsable de son Circuit Court.

   Et donc, Arnaud Boufigue leur avait communiqué les coordonnées de Finette.
 


[1] Le rapporteur Delpit de la commission d’enquête parlementaire qui suivra la répression de la Commune de Paris en 1871 expliquera en partie l’insurrection par cette cause profonde (l’Histoire, n°311, p 48). Cette démarche a été largement reprise par tous les activistes religieux, enfin, par tous ceux qui en ont les moyens, enfin, par tous ceux qui se sont donné les moyens d’en avoir les moyens (Evangélistes, Islamistes, Sionistes, etc…), et récemment par un certain président (sans majuscule) de la République.

[2] Pie X

[3] Comme il a déjà été dit.

[4] Le PPN : Parti de Promotion Notabliaire.

[5] Expression consacrée qui clôt tout entretien commercial et qui constate qu’en attendant mieux, celui qui conclut a bien pelé l’autre qui ne s’en est pas encore aperçu, ou qui a exactement la même et symétrique impression

ARNAUD BOUFIGUE ET SUPER TROC / P2C1E11

P2C1E11 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 11)

  N°90 / ARNAUD BOUFIGUE ET SUPER TROC / P2C1E11

 
C’est l’histoire où, après que nous ayons appris comment Arnaud Boufigue a lancé le SUPER TROC, nous le retrouvons à la soirée du Tapas’Embal’.

 
Lundi 2 mai
24 heures
Saint Tignous sur Nivette

  En fin de compte, c’est grâce à Aloïs Guétotrou-Kifumsec qu’Arnaud Boufigue a pu proposer puis imposer le concept de Super Troc. 

  Faut dire qu’après le flottement consécutif à l’ultime émission de Thulé où les Malfort avaient révélé ce que les journaux  avaient par la suite appelé les « dessous sanglants » des Écolocroques, et après qu’Arthur Malfort l’ait expédié d’un coup de pied au bas du dos dont il gardait le souvenir cuisant (je me vengerai, pensait-il parfois en boucle) (Arthur Malfort qui lui botte les fesses devant toute la rédaction assemblée dans le hall d’entrée et, sous les applaudissements, Toto qui lui fait la révérence en tenant la porte grande ouverte), Arnaud s’était réfugié chez Gertrude Pilon qui lui vouait un culte indéfectible.

Elle admirait et adorait Sri Mardouk Shankara, grand initié, qui avait daigné s’intéresser à elle, s’occuper de ses chakras perturbés et s’était penché sur son destin de vermicelle (féminin de vermisseau, Gertrude était partisane d’une féminisation absolue des titres, objettes (fém. d’objets) et qualificatives, dès lors qu’elles s’adressaient à une Femme ou la concernaient) exposée aux tempêtes astrales. Elle croyait en lui, en Lui, était prête à se ruiner pour baigner des huiles précieuses de son Vase de Parfums ses petons sacrés qu’elle parait des saints stigmates du martyre.

Et en attendant mieux, elle lui prêtait un grand appart dans sa grande maison. Il était parvenu à la convaincre, moyennant quelques intenses et  expertes prestations intimes, de disparaître de la circulation pour se consacrer entièrement à Son Service, l’assurant du retour prochain des Écolocroques, momentanément repoussés par le complot des Malfort.

Et qui remettraient de l’Ordre dans
La Maison, et la Terre par-dessus Tout. Mais chut ! Pour l’instant leur affreux Complot triomphait.

  En attendant, elle faisait son ménage.

  Bref, elle lui avait été fort utile. Et elle le restait. Elle lui servait d’intermédiaire discret. 

  Entre autres, avec Varochaix, du groupe local des Naris, qui s’était montré aussi intéressé qu’elle au destin d’Arnaud Boufigue. Pour d’autres motifs, bien sûr, puisque l’écologie n’intéressait Varochaix que lorsqu’elle maintenait les « valeurs du pays ». Mais il appréciait la « démarche politique lucide des Écolocroques », comme il l’avait écrit en béarnais dans le Bulletin régional des Langues et Traditions Régionales de

la Région d’Ici, opuscule dont il était directeur, rédacteur en chef et promoteur-distributeur auprès des vingt adhérents officiellement membres du Parti (qui recevaient gratuitement le Burlatrri) et des quelques dix sympathisants qu’ils convainquent périodiquement de l’acheter pour « soutenir

la Cause ». 

  Écolocroques avec lesquels il avait discrètement collaboré dans ce qui s’était révélé être l’enlèvement d’Eusèbe Malfort. Cela, personne ne l’avait su ou du moins, personne n’en avait rien dit, et il n’y avait pas eu de représailles, ce qui confortait un sentiment d’impunité qui devait bien constituer une justification du bien-fondé de l’opération, quelque part. Parce que, quelque part, si, ni le Maire, ni Arnaud Boufigue, ni Gertrude, ni lui, n’étaient inquiétés, c’est bien que, quelque part, ils avaient raison, non ? Quelque part… 

  Sans parler de cette fille, Finette de Sainte Fouillouse, cousine du Conseiller en matière d’économie électorale (Conseiller en matière d’économie électorale que l’on disait favorable à tout ce qui rapporte des voix, ce en quoi il rejoignait le Maire, mais il était plus jeune en politique, même s’il s’était déjà beaucoup « affairé », et n’avait pas encore dû trouver le temps de solliciter des accords que Varochaix savait inévitables lorsque toutes les voix comptent, ce qui est toujours le cas en élection indécise, et toutes le sont. Il irait alors au mieux-disant), jolie fille, ma fois, qui revenait en triomphe alors que, hein, ce n’était qu’une petite boutiquière quand il l’avait connue, non ? 

 
Le problème restait de savoir qui tirait les ficelles. Et Varochaix pensait que les Malfort et les autres étaient copains, quelque part, prêts à se partager le gâteau s’il n’y avait pas moyen de le croquer tout seul.

Parce qu’il y avait forcément un gâteau, on ne l’en ferait pas démordre. Il le voyait bien, tiens, ne serait-ce qu’avec le lotissement des Six Mille. Et il comptait bien en obtenir une part, de ce gâteau. Pour lui et pour les Naris. Bien sûr. Pas pour lui tout seul. Enfin, pas forcément. Et il restait donc en contact avec Arnaud Boufigue, via Gertrude.

  Arnaud, donc, avait bénéficié de ces appuis locaux qui lui avaient permis de se faire oublier quelque temps. Pas trop, parce qu’en bon commercial, il savait que se faire oublier trop longtemps revenait à se laisser enterrer. Pas question. Il n’avait attendu que le temps nécessaire pour voir évoluer le temps.
Le climat, s’entend, puisque les actions « terroristes » entreprises par les Écolocroques étaient censées le modifier. Et comprendre alors certaines des dispositions qu’il avait toujours trouvées étranges dans le dispositif commercial qu’il avait été chargé de mettre en place pour eux. Par exemple, ils rejetaient pour l’approvisionnement de leurs boutiques la notion de flux tendu, pourtant généralisée dans toute la distribution ; ils basaient leur logistique sur le chemin de fer plutôt que sur la route ; ils excluaient presque systématiquement les voies maritimes (sauf pour les gros échanges, et encore les ports étaient-ils choisis en eau très profonde et dans des régions chaudes alors qu’il existait des installations portuaires plus proches, plus accessibles et mieux équipées), et totalement les voies aériennes. Tout cela dans un souci écologique, disaient les argumentaires fournis par l’école d’Andøya, en Norvège, où il avait suivi sa formation. Et il n’était pas question de discuter si peu que ce soit de ce qui constituait un véritable dogme.

La préméditation devenait évidente : placées et organisé