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LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

P3C1E28 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 28)

  N°173 / LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

  C’est l’histoire où Varochaix, Maire autoproclamé, est séduit par la veuve Belcoucou avec qui il explore les chemises du Maire défunt. 

  Samedi 11 juin
10 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
Le grand bureau est désert, comme si l’ombre du défunt Maire rôdait dans les rideaux. 

  Non, pas désert. 

 
Varochaix a vu, derrière la tenture qui voile l’un des murs, comme une silhouette… Et ce n’est pas un fantôme !

  - Attendez-moi dehors et gardez bien la porte, souffle-t-il à ses héros, surpris, faut avouer, mais trop disciplinés pour le montrer à de potentiels témoins qui ne pourraient qu’être adverses.
 
Puis il entre.

  Il a fermé la porte.

 
Il écarte la tenture.

  C’est la femme du Maire. De l’ex-Maire. Le Feu. Le Défunt. 

 
Qui lui sourit, bien vivante. Elle n’a pas eu le temps de refermer le coffre qu’elle vient d’ouvrir avec difficultés. C’est vrai que son mari ne lui a pas montré comment on ouvre ce putain de coffre. Elle savait seulement où il en avait noté la combinaison. Et où se trouvait la clé. Alors, elle a un peu ramé pour trouver comment on fait, et puis la porte est vachement lourde. Et elle s’est pété un ongle, merde…

  - Bonjour… Vous êtes Monsieur… ?
- Varochaix, Monsieur Varochaix. J’étais Conseiller Municipal, mais… Je suis maintenant le Maire… Le Maire autoproclamé par la Volonté du Peuple d’Ici…
- Le Maire ? Mais mon mari…
- … est mort… Je vous connais Madame, pour vous avoir rencontrée à une réunion du POS[1], où vous conseilliez votre mari, avec beaucoup de clairvoyance, dois-je reconnaître…
- Ah, oui… Monsieur Varochaix, du Nari, je crois (il acquiesce de la tête), mon époux m’a parlé de vous… Feu mon époux… Mon dieu, quel drâââme épouvantable… 

  Elle sort un mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais et s’essuie les yeux, soupire, s’assied sur une chaise proche, placée juste auprès de l’entrebâillement de la lourde porte d’acier. 

  - Mon Dieu… Que vais-je devenir, moi, pauvre malheureuse, pauvre femme au désespoir, perdue, seule, sans amis, sans parents, frêle petite barque au sein de la tempête…
- Oh, Madame, vous avez bien…
- Personne, Monsieur, personne…
- Mais cependant…
- Personne, Monsieur, personne… Ô, quel terrible destin que celui d’une veuve…

 
Varochaix ne peut que tenter de réconforter ce noble désespoir, une main sur l’épaule de cette pauvre femme qui en glisse à ses pieds…

  - Vous avez des amis, pauvre âmette éperdue…
- Croyez-vous que l’on aime, que l’on soutienne celle que fut la plus fidèle, la plus tendre des épouses, celle qui de tout son cœur, de toute son énergie, soutint les combats d’un homme assassiné que les méchants, vous le verrez bientôt, ô, Monsieur Varochaix, d’un homme que les méchants diront indigne, par méchanceté pure, car ce sont des méchants, sûrs de l’impunité que leur laisse son âme égarée dans les Cieux. Ô, Monsieur Varochaix, je connais bien ce monde, ce monde impitoyable où les pires ambitions côtoient les jalousies les plus triviales et où la mort du Maître sera l’occasion des vengeances de ces valets, de ces monstres sordides qu’il tenait éloignés par son Glaive infrangible ! Par son Glaive brandi (elle lui entoure les genoux, et appuie à ses cuisses un front marmoréen de pleureuse crétoise[2])… Par son Glaive brûlant (elle se redresse un peu sur les genoux et le front marmoréen se retrouve à hauteur de sa taille) (la salope, se dit Varochaix)… Par son Glaive tendu, poignée ferme et solide, racine du bon droit, comme bruyère au vent et indéracinable, sauf à l’assassiner (elle tire sur la racine, pour l’éprouver, sans doute, d’une main vigoureuse) (la sâââlope, soupire Varochaix, les yeux levés au ciel)… Glurp, achève-t-elle enfin, lorsque la racine de bruyère se mue tout soudain en écume de mer (rhâââ lovely, reconnaît Varochaix, délaissant la critique)…
 

Et c’est ainsi que Varochaix a connu sa première extraction de racine carrément de bruyère.

 
Mais il se reprend vite, et retrouvant son souffle en regroupant ses forces, rajustant ses effets, il pose la question essentielle :
- Alors, ce coffre ?

 
Sans attendre une réponse fortement engluée, il écarte le lourd panneau d’acier et en explore la vaste cavité ainsi dévoilée, car c’était un grand coffre.

  La veuve Belcoucou, qui s’est relevée en s’essuyant la bouche de son mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais, se rapproche aussi : elle avait eu juste le temps d’ouvrir, pas d’explorer. Elle se doutait bien qu’il n’y avait pas d’argent là-dedans, juste une petite liasse tout juste suffisante pour les menus frais courants. Quelques chéquiers inutilisables, au nom de la commune, mais… des dossiers.

C’est cela qu’elle cherchait.

 
- Pensez-vous que nous soyons en droit de consulter ces documents, faux-cultise-t-elle ?
  Varochaix hausse les épaules :
- C’est ce que vous alliez faire, non ?

 
Elle baisse la tête tandis qu’une légère roseur lui colore les pommettes, qu’elle a hautes[3].

  Mais Varochaix a déjà sorti la pile et l’a portée sur le bureau d’acajou massif, parfaitement rangé, où œuvrait le défunt édile. Le coffre est vaste, la pile épaisse.

 
- Son stylo… renifle Madame veuve Belcoucou. Un Mont-Blanc que je lui avais offert à l’occasion de sa dernière érection[4].

Et elle l’enfouit dans le vaste sac Hermès qu’elle avait laissé auprès du coffre.

  Varochaix s’en retourne un temps vers la porte et prévient ses hommes qui montent une garde impassible : rassemblez-moi tout le personnel dans le hall d’entrée dans trente minutes. Et fermez la porte de la Mairie. Pas de visiteurs. Mettez un panneau « Fermé pour deuil ». Sous-titré en français !

  Puis il revient au bureau dont il tire les rideaux, se croûte une petite saucisse, en offre poliment une autre à la veuve Belcoucou qui non-mercise de la tête en achevant un raccord de rouge à lèvres, et revient s’asseoir devant le bureau. La veuve colonise sa cuisse droite où elle s’installe en tortillant du prose, avec un grand sourire :
- On regarde ? demande-t-elle les yeux brillants…  

  Et on a vu : chaque chemise, rouge pour les adversaires, verte pour les « amis », blanche pour les autres, établie à un nom, de personne ou même d’entreprise, contient trois sous-chemises, baptisées « Dossier de personnalité », « Fiche de collaboration », « Relevé de prestations »…

 
Dans le « Dossier de personnalité » on retrouve tout ce que l’on a pu découvrir sur les petites histoires personnelles de chacun, depuis les indiscrétions et ragots, manies, petits travers ou grandes fautes, obtenus par les indiscrétions policières et les écoutes de tout ordre, qui font que l’on sait que Truc trompe sa femme avec celle de Machin, que Machin court après les petites filles, que le fils Untel fume de l’herbe à chats ou que Tartempion a payé au noir Dugenou, ouvrier de l’artisan plombier Ducoin pour retaper sa salle de bains et la repeindre en rose. 

  Les irrégularités dont les entreprises ont pu se rendre impunément coupables sont bien sûr enregistrées avec le plus grand soin. Ne serait-ce que les pots-de-vin versés dans d’autres villes pour accéder à tel ou tel marché public… 

  Certaines des fiches les plus anciennes, datées de 1945, indiquent par exemple qu’une certaine Rachel est juive, mais qu’elle est trop comestible pour être dénoncée, du moins pas tout de suite, ou que certains journalistes de la Lanterne seraient tentés par la Résistance.

  Bien sûr, ces fiches anciennes datent du maire précédent, père (officiel) du défunt. Ce dossier est riche de photos, de notes téléphoniques, de documents de toutes sortes. 

 
Dans le dossier « Fiche de collaboration », souvent réduit à un simple bristol, sont relevés les domaines « d’exploitation possible » des informations énumérées dans le dossier précédent ou disponibles par ailleurs, avec les références. Ou les risques que les adversaires relevés peuvent faire courir à ce qui est pudiquement appelé « la Municipalité ».

  Le « Relevé de prestations » récapitule la balance des services rendus et reçus par chacun des individus fichés. C’est éloquent. Pots-de-vin, chantages, concussion, exactions, malversations, prévarications et extorsions de toutes sortes sont relevés, chiffrés, et leur mode de règlement indiqué.
  Bien sûr, « on » se garde bien de dire où ces fonds, considérables dans leur ensemble, se trouvent versés. Ce qui enrage la veuve qui n’est manifestement pas au courant du dixième de ce qui a circulé comme argent sous les lourdes tables de la mairie.

 Varochaix s’attarde sur quelques dossiers, à commencer par le sien dans lequel il trouve peu de choses qu’il ne connaisse déjà. Sauf qu’il se fait rouler par Tiburce Véhicule-Petit, directeur de

la MJC, qui met dans sa poche la plus grande partie des frais d’impression du bulletin du Parti, le Burlatrri, et que Gertrude n’a adhéré au Nari qu’à la demande de Boufigue. 

  Il apprend aussi qu’Iparretarak, le mouvement terroriste basque, a contacté le défunt maire pour obtenir le versement d’un impôt révolutionnaire, et que ce foireux a payé ! Sans qu’un seul centime soit reversé au Nari, légitimement local ! Un scandale !

  En revanche, personne n’a découvert la méthode que lui, Varochaix, a mise au point pour obtenir qu’un semblable impôt soit versé au Nari, via des surfacturations effectuées par une imprimerie de Pau amie de la Cause. 

  Il rit encore de la tête qu’un sous-traitant a tirée quand il lui a présenté, à prendre ou à chercher du boulot ailleurs, une facture de six mille euros pour mille étiquettes minuscules destinées à garnir des boîtes à clous ! C’était trois fois le prix de la boîte par étiquette. Mais c’était pour la Cause. Bien sûr, il ne lui a pas dit, il n’a fait que parler de « frais de promotion et de collaboration commerciale » !

  Quant à Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, son dossier est l’un des plus épais de la pile, avec l’histoire détaillée du lotissement des 6000, de l’hôtel, mais aussi avec d’obscures tentatives d’import-export de pâté à l’huile d’olive risquées à l’occasion de missions officielles dédiées au co-développement durable de lapin dans des pays très pauvres mais riches en terriers discrets et profonds, tentatives avortées, non rentables et foireuses autant que secrètes. Toujours cette ambition brouillonne, notait en marge Belcoucou qui comptait bien utiliser ces documents pour éliminer son concurrent le moment venu en l’accusant d’incompétence.

  Réjoui par ces découvertes, Varochaix se dit qu’il serait temps de penser aux choses sérieuses.

D’autant que la veuve toujours perchée sur sa cuisse droite s’agite en lui suggérant d’accepter sa collaboration, la main glissée entre deux boutons de sa chemise et la tête appuyée tendrement sur son épaule. 

 
C’est vrai que la greluche sait beaucoup de choses. De plus, elle est douée, tempérament de feu, le cul agréable (il en vérifie machinalement la consistance, ce qui provoque quelques gloussements qu’il stoppe d’une tape un peu plus rude), et tout ça. 

  Mais faut respecter un minimum de convenances. Et rester prudents. Bon. OK. On collabore. Viens me retrouver chez moi, tu pourras dépouiller les fiches, mais pas avant ce soir. Et tard. Tu diras que tu vas chez ta mère pour te remettre de ton chagrin, ou… Oui, je te fais confiance pour trouver une connerie crédible… 

 
En attendant, j’embarque tout ça avant que Ravot y mette son nez. 

  Celui-là, faudra trouver moyen de le bloquer une fois pour toutes. Oui, Maupuis m’a dit qu’il s’en occupait, mais ça n’avance pas vite. Passe-moi une saucisse. Mais non, salope, arrête ! Dans la pyxide que j’ai posée sur le bureau. Au fait, tu n’en manges pas ? Et dégage discrètement. Ah, tu as une entrée personnelle ? Mais arrête, salope, je parlais de la porte. Faudra que tu me montres. Je parle toujours de la porte, pour l’instant. 

  Moi, faut que je prenne en mains la mairie, mes gusses doivent avoir réuni le petit personnel…


[1] Plan d’Occupation des Sols, qui détermine la destination des terrains, constructibles ou non constructibles, intéressants ou pas, selon l’Intérêt Supérieur de l’Urbanisme et de celui qui s’en occupe.

[2] Pourquoi crétoise ?

[3] Crétoises ?

[4] Lapsus. La veuve a voulu dire élection.

N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

P2C1E6 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 6)

 
N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

  C’est l’histoire où, chez Mado, Jo et Ted parlent de Luis, sans savoir, et où le Commissaire Ravot les invite à raconter la soirée de la veille.

Mardi 3 mai
9 heures
Chez Mado

 
- Alors vous m’avez fait des infidélités ?

- Mais non, Mado, simplement on a voulu voir ce que c’était…
- Je plaisante, Jo, je plaisante… J’étais invitée moi aussi par les sœurs espagnoles, mais, comme j’ai répondu, le commerce ça ne supporte pas d’infidélités… Je veux dire, de la part de la patronne vis-à-vis de ses clients. Eux, ils sont libres !
  - Sers-nous des cafés, on est un peu fatigués. Heureusement, on est d’après-midi… Et tu sais quoi ? (Jo a pris l’air mystérieux) La patronne venue pour l’ouverture, la grande patronne, quoi, tu sais ce que j’ai appris ? C’est elle, enfin, c’est son groupe qui a racheté Lartigo. C’est notre patronne, vieux (Ted approuve gravement du chef). Et tu sais quoi ? (il en bafouille presque d’enthousiasme) Eh bien c’était celle qui avait ouvert la boutique des Écolotrucs, près de la MJC, avec le Maire !!!
- Non ? Je croyais qu’elle avait disparu dans la nature ?
- Elle a peut-être disparu, mais elle s’est vachement recyclée, tu peux me croire ! Un 4×4 comme j’avais jamais vu, oui le gros BM, tu sais, vitres teintées, rallongé, avec chauffeur et tout, et des mecs hypersérieux qui la suivaient dans une Mercedes, et puis aussi une Rolls pour finir le cortège, mais celle-là, elle devait être vide parce que personne n’est descendu. Et sa tenue ! Claaasssss !!! Putain la gonzesse… Même le Maire qui était impressionné. Et le Conseiller, tu sais, Hilarion Machin, celui qui a pas l’air fini, attends, il se fait appeler « Conseiller en matière d’économie électorale », je te dis pas le melon… Paraîtrait qu’il est parent avec elle… Tu te souviens quand on l’avait rencontrée ici, on sortait du Club…

- Ouais, l’interrompt Ted, même qu’on s’était fait deux meufs dans le C15…
- Ouais, on n’était pas sérieux à l’époque, on était jeunes…
- Parce que t’es sérieux maintenant ? coupe Mado qui les écoute en souriant.
- Me charrie pas… On était trois potes, et Momo est parti de chez Lartigo pour bosser à Bordeaux, c’est plus pareil, tu sais bien.

  - Vous êtes sûrs que c’est la même ? insiste Mado.
- Ben oui, confirme Jo. J’ai bien reconnu ses cheveux et ses yeux…
- Eh… ses yeux… Ecoute l’autre !! Ses yeux !! Comme si c’était ses yeux que tu regardais… gouaille Fred qui n’avait pas non plus regardé que le bleu regard de la patronne.
- Tu sais quoi, on va demander à Luis. J’ai bien vu qu’il lui tournait autour au début, juste après les discours. Il m’en avait parlé : il voulait interviewer tous les pontes. Il m’a dit comme ça qu’il avait des tuyaux pour une affaire terrible…

 - Un sacré mec Luis…
- Ouais, il est balaise. Intelligent et tout… Mais nous, on n’est pas cons non plus, et il y a des trucs où on en sait plus que lui…
- Ah oui ? demande Ted ironique.
- Parfaitement Meeeuuusssieur. Parfaitement. Tiens, tu sais à qui étaient les terrains sur lesquels a été bâti le lotissement du pré des Six Mille ? Et l’hôtel Marengro qu’on a juste fini de construire ? Hein ? Tu le sais, toi ? Et tu crois qu’il le sait Luis ?
- Parce que toi tu le sais peut-être ? Et qu’est-ce qu’on en aurait à foutre ? Et qu’est-ce qu’il en aurait à foutre, Luis ?
- Tu en aurais à foutre que le terrain a décuplé sa valeur quand il est passé de terrain agricole en terrain constructible. Et que ça peut t’intéresser, puisque tu vas te marier avec Nicole et que vous allez faire bâtir. Et que si vous achetez un terrain du lotissement des Six Mille, c’est vous qui remplirez les poches du propriétaire. Qui est aussi celui qui a fait changer la qualification du terrain. Je n’en dis pas plus, Meeeuuusssieur…

Et Jo, sur ces fortes paroles, se détourne pour achever d’écraser Ted sous le mépris de son indifférence. C’est vrai, quoi, il est trop con aussi, ce Ted…
  Du coup, il voit, par la vitrine, les deux voitures et le fourgon de police s’arrêter devant le Matois.
- Eh, Ted, regarde…
Même Mado qui regarde :
- Tiens, ça fait beaucoup de mouvement ce matin : j’ai vu entrer le Boulet[1], et puis Monsieur Malfort, et puis ils sont ressortis, et maintenant la police… Même le commissaire Ravot…
- Qui ça, le gros ? On ne le voit jamais, remarque Ted.
- C’est parce que vous êtes des jeunes gens sérieux, ironise Mado qui les connaît par cœur depuis des années. Et que vous n’avez pas les mêmes horaires, il habite ici…

Mais ils ne l’ont pas écoutée, tout à leur surveillance des évènements :
- Et… Les élus maintenant… Le Maire et le Conseiller dont on parlait, enchaîne Jo.
- Ils se marquent à la culotte ! Le Maire arrive et l’autre le suit… Ah, ils rentrent dans la Mairie. Je pensais qu’ils étaient concurrents… Non, ils ne vont pas au Matois ces deux-là…
- T’as raison, un vrai Iznogoud, ce Conseiller. Il vise

la Mairie, la place doit être bonne. Concurrents, mais ils savent s’unir dans l’adversité !
- Moi, je ne fais pas de différence, je travaille avec tout le monde, conclut Mado.
- T’as raison, admet Jo. Tiens ressers-nous des cafés… Eh, Voilà le Boulet et Malfort qui reviennent ! Décidément…

  Le commissaire Ravot connaît Victor et Eusèbe, célébrités mondiales depuis deux ans, dont cependant il apprécie la discrétion. Victor lui a consacré un article lorsqu’il a été nommé au commissariat de Saint Tignous sur Nivette, il y a un an et demi, ce qui leur a donné l’occasion de discuter un peu.  Et le commissaire Ravot sait, et le dernier fax qu’il a reçu de l’Elysée en serait la preuve si besoin en était, qu’aussi bien Victor qu’Eusèbe pourraient prétendre à des honneurs mondiaux. Il sait qu’ils les ont déclinés pour se consacrer à leurs tâches respectives : Eusèbe Malfort rédige ses mémoires, Victor Bourriqué dirige la Lanterne ; il sait aussi qu’Arthur Malfort, fils d’Eusèbe et autre héros de l’histoire, travaille pour les Nations Unies et sillonne le monde pour tenter de sauver les stocks de nourriture que les terroristes qui ont détraqué le climat avaient camouflés un peu partout. Il sait qu’il se passe des choses bizarres à

La Marée aux Ports, et que le site a conservé des privilèges d’extraterritorialité qui auraient dû disparaître après la chute des Écolocroques. Il le sait, mais il en ignore les raisons, et il n’y peut rien. Et le Boulet (tout le monde l’appelle comme ça, avec une sorte de tendresse familière chargée d’un respect certain, mais personne ne sait pourquoi[2]), le Boulet lui a dit qu’il en était de même pour tous les sites que ces fameux Écolocroques avaient occupés. D’ailleurs, la redistribution des vivres passe par là, via une usine souterraine qu’il aurait bien aimé visiter. Mais dont l’accès est interdit. Sauf à quelques représentants des Nations Unies, à quelques scientifiques, et à quelques historiens triés sur le volet. Qui ont promis de se taire ! C’est tout ce qu’ils répondent quand on les interroge. Secret Défense ! Voyez-vous ça…

  Mais le commissaire Ravot, à cinq ans de la retraite, sait rester discret lorsque la nécessité s’en fait sentir. Et il l’est resté jusqu’ici. Il n’a même pas cherché à approfondir la raison du départ de son prédécesseur, grand ami du Maire et relation lointaine du Conseiller en matière d’économie électorale du coin. Il a su qu’il y avait eu enquête à la suite des évènements, et que les élus avaient été « amnistiés » à la demande d’Eusèbe Malfort « pour ne pas focaliser l’attention des médias sur la ville et ses environs (pourquoi ses environs ?) plus qu’il n’est utile ». Les fonctionnaires avaient été déplacés. Ça, c’est le préfet qui lui a dit. Le nouveau préfet… 

  Lui, Ravot, il a seulement fait une petite enquête personnelle, comme ça, en amateur pourrait-on dire. Juste recueilli quelques confidences, quelques indiscrétions… Compris les allusions que certains subordonnés ont laissées filtrer. Refusé de comprendre d’autres allusions, de ceux qui auraient bien aimé retrouver chez lui des… habitudes… de son prédécesseur. Sans avoir l’air, en passant, il avait favorisé les premiers et écarté les seconds. Il avait même obtenu que son assistant dans son poste précédent, l’inspecteur Lepif, soit nommé à ses côtés. Lui au moins était sûr à cent pour cent et échappait à la mentalité « politique » du lieu qui privilégiait toujours la vérité du moment quelque soit celle qu’il avait défendue la veille. Le Maire (surnommé Opinion sur Rue et expert en la matière) était venu le voir au sujet de ces « habitudes » passées… Mais Ravot avait feint l’incompréhension. Bien sûr Monsieur le Maire, vous êtes responsable de l’Ordre Public… Bien sûr… C’est ce que m’a dit le Préfet… Vous êtes responsable et, puisque, sur instructions, nous fermons les yeux, vous n’êtes pas coupable… 

 
Il n’avait plus revu le Maire qu’au hasard de quelques occasions officielles de la vie publique.

  Et ce Monsieur Le Vacher, qui était venu lui rendre visite lorsqu’il avait fallu établir les plans de Super Troc… Et qui proposait des terrains intéressants… Près du lotissement des Six Mille, mais un peu à l’écart, pour respecter les hiérarchies sociales. Pour le Commissaire, il se faisait fort de trouver un lot pratiquement bâti à un prix imbattable. Mais alors, vraiment im-bat-table !! Il lui suffirait d’en parler au Conseiller en matière d’économie électorale. Il était grand ami d’Hilarion-Jovial, même si celui-ci ne s’affichait jamais avec un conseiller financier, vous pensez bien, sa situation, et surtout, ses ambitions… Un bien brave homme, Hilarion-Jovial, compréhensif, et tout… Jeune, même… Bien sûr, le Commissaire arrivait dans la région et il cherchait certainement à se loger, non ?

Le commissaire Ravot ne cherchait pas à se loger et son rôle dans la commission d’urbanisme était uniquement lié à la sécurité. Il établissait un rapport, et transmettait à la Préfecture…
- Mais justement…
- Non, Monsieur Le Vacher, je ne cherche pas à me loger. Je loue une chambre chez Mado qui est une brave femme, et je suis veuf. Mes enfants sont grands et la maison que je possède dans les Corbières nous sert pendant les vacances. Merci, Monsieur Le Vacher. Au revoir, Monsieur le Vacher…
C’est qu’il insistait, le bougre !!!

  Le commissaire Ravot est tout barbouillé lorsqu’il ressort du lieu du crime. Il en a vu des choses au cours de sa carrière, mais là !!! Alors en attendant l’arrivée des spécialistes de la police scientifique, il prend l’air et rejoint Victor et Eusèbe qui l’attendent près du planton.

Le temps se couvre. Un plafond bas, lourd et chargé de neige qui n’annonce rien de bon. Quelques flocons. Encore de la neige… Celle d’hier n’a pas eu le temps de fondre…

Le commissaire fait signe à Victor et à Eusèbe de le rejoindre sous le porche :
- Venez, restons à l’abri, vous me donnerez les détails que je souhaitais vous demander…

  Pas très grand ni trop petit, pas trop gros mais bien dodu, plutôt rond cependant. Voilà. Ravot est rond. Rien qu’à le voir, on devine que ce n’est pas le type avec qui on va s’accrocher. Il n’a pas d’angles, pas de saillants. Le regard est doux, mais il est net, et… voyons, de quelle couleur déjà ? Le geste est lent mais décidé. Les cheveux presque gris… On ne le verrait pas dans la foule s’il s’y aventurait. Mais il ne se perd jamais dans la foule. Il a une bonne bouille, mais personne ne s’aviserait de lui dire. La voix est calme, tranquille, posée. Mais les questions sont précises. Et Eusèbe l’aime bien, lui qui apprécie les caractères trempés et ne s’embarrasse pas de civilités gratuites. Une sorte d’estime, sans doute réciproque, totalement spontanée, immédiate.

 
- Alors, commissaire ?
- Je croyais avoir l’estomac bien accroché, mais là… On attend la police scientifique de Pau. La voiture est partie depuis presque une heure, ils devraient arriver. J’espère que la météo ne leur posera pas de problèmes… Il neige de plus en plus fort…
- Vous avez trouvé quelque chose, demande Vic que la découverte qu’il a faite du cadavre de Luis a replongé deux ans en arrière et qui s’en remet mal. Je n’ai pas donné de détails pour ne pas choquer Clèm, mais cela me rappelle désagréablement certains évènements que nous n’avons que trop bien connus… Je pensais questionner Rébéquée et Amaïa…
- Et qui sont Rébéquée et Amaïa ? demande le commissaire, comme incidemment.

  Vic et Eusèbe se regardent.

- Mon cher commissaire, reprend Eusèbe après un temps d’hésitation, je crains que nous ne devions évoquer des faits sur lesquels nous avons promis le silence. On a beaucoup glosé sur la manière dont nous avons bloqué l’offensive des Écolocroques il y a deux ans. Et tous ceux qui savaient vraiment, nous les premiers, tous ceux-là se sont tus.
Et puis les problèmes climatiques sont passés au premier rang des préoccupations et il a fallu très vite agir. Ce qui en un sens nous arrangeait, quelque tragique que la situation se soit révélée. Et ce qui arrangeait les quelques hommes politiques qui pouvaient savoir quelque chose. Au plus haut niveau, puisque le secrétaire général des Nations Unies et le Président de la République sont tous deux venus à Agotchilho pour en discuter avec nos alliés. Parce que nous avons des alliés. Secrets. Et qui devront le rester.
- C’est pour cela que j’ai reçu un fax « Secret Défense » de
la Présidence ?
- Sans doute, reprend Victor, mais je pense que nous devrons travailler ensemble et mettre en commun nos ressources de journalistes, vos ressources policières, et les ressources de ces alliés qu’à un moment ou à un autre nous devrons sans doute vous présenter.
- Mais que je devrai passer officiellement sous silence, si j’ai bien compris… enchaîne le commissaire à mi-voix… Je n’en ai pas le droit, et…

- Ecoutez-moi, coupe Eusèbe, votre droit et votre devoir vont peut-être se trouver légèrement bousculés dans l’aventure, mais les enjeux sont clairs : ou bien collaborer avec nos amis et avoir une chance d’y voir clair, ou bien risquer le retour d’une bande d’assassins qui avaient prévu l’asservissement ou la destruction de la planète. Et que nous avons vaincus. Mais cela (il tend le bras vers l’intérieur du bâtiment et le cadavre suspendu de Luis), cela leur ressemble fort. Nous collaborerons sans réserves si vous acceptez de jouer le rôle d’interface étanche avec vos services. Etanche ! Je vous promets de faire mettre au clou quiconque se montrera gênant dans votre hiérarchie.
- Vous comprendrez mieux lorsque nous vous aurons présenté nos amis. Mais nous avons besoin de votre promesse préalable, conclut Victor qui en parvient même à paraître solennel.

  Le commissaire a baissé les yeux. Un moment de réflexion. Un silence lourd. Et puis il tend la main à Eusèbe :
- D’accord. Mais, allons nous mettre à l’abri si vous le voulez bien. Je n’aime pas la neige… Venez chez moi pour en discuter. J’aimerais vous poser des questions sur ce Luis…
- Chez vous ?
- Oui, enfin (il a un léger sourire), chez moi, c’est chez Mado, j’y loue une chambre…
  Une table un peu à l’écart, au fond de la salle…

- Je pense que nous pouvons rester ici, Mado est discrète et nous n’avons rien de secret à débattre, j’ai seulement quelques questions à vous poser, commence le commissaire. Quant à ces deux jeunes gens, ils sont un peu loin pour nous entendre… Et Mado va nous servir un de ces cafés dont elle possède le secret, n’est-ce pas, Mado ?
- Mais certainement, Monsieur le commissaire…

D’où ils sont, ils peuvent surveiller la place et guetter l’arrivée des renforts de police scientifique…
- Inquiétante cette neige, ne peut s’empêcher de répéter Vic comme pour lui-même. Béatrace a dû joindre Arthur par téléphone, mais comment pourra-t-il revenir de Patagonie si la situation se dégrade et que la météo devient mauvaise ?
- C’est vrai que sa présence ne serait pas superflue, confirme Eusèbe. Je vieillis, mes amis, et s’il s’avère nécessaire d’agir… physiquement, je ne serai pas d’une grande aide…
- En attendant, je dois débrouiller cette histoire, coupe le commissaire. Et j’ai besoin de renseignements. Et tout d’abord, qui était ce Luis ?

- C’est un jeune stagiaire que j’ai embauché comme nous le faisons régulièrement. Nous avons passé une convention dans ce sens avec l’école de journalisme de Lille et nous choisissons parmi les étudiants de dernière année qui sont candidats à venir chez nous celui qui nous paraît le plus approprié. Ils restent un an au journal, en probation. A l’issue de cette année, ils soutiennent un mémoire de stage devant un jury de l’école, jury où nous sommes présents…
- C’est moi qui y vais, remarque Eusèbe…
- Oui, c’est une manière d’honorer le jury, ajoute Vic en souriant.
Eusèbe hausse les épaules :
- Un vieux croûton de la profession ! Et au moins toi, tu ne perds pas de temps !
- Une Légende du Journalisme, voulez-vous dire ! insiste le commissaire qui s’attire un surcroît de bougonnements de l’intéressé que les louanges agacent et qui tranche à l’intention de Vic :
- Bref. Poursuis, c’est de Luis qu’il s’agit.

- Oui, donc, Luis était stagiaire depuis octobre dernier…
- Il avait demandé à venir chez vous ?
Vic a un petit rire :
- Les années qui ont précédé les évènements, nous récupérions ceux que les grands quotidiens parisiens avaient refusés, mais depuis deux ans, les candidats se bousculent à la porte. Nous avions donné la préférence à Luis parce qu’il était originaire de Saint Tignous sur Nivette, d’une part, qu’il présentait un bon dossier d’autre part, et surtout qu’il avait l’air d’en vouloir. Un peu trop, même, ces derniers temps…
- Comment, cela ?
- Eh bien j’ai l’impression qu’il s’était senti pousser des ambitions. Il était très curieux, ce qui serait plutôt une qualité pour un journaliste, mais d’une curiosité qui ne débouchait sur rien de positif pour le journal. Mouchoir m’avait parlé de recherches qu’il aurait entreprises dans les archives, sans bien en préciser le but…
- Mouchoir ?
- Le secrétaire de rédaction, un héros obscur de cette épopée… Des recherches curieusement orientées et dont je me proposais de lui parler. Il semblait enquêter sur le journal lui-même, c’est-à-dire sur nous, sur l’environnement politique local (ce qui est normal en soi), mais avec une « discrétion » surprenante : s’il recherchait quelque chose de précis, il aurait dû m’en parler puisque j’étais son tuteur de stage et que ses recherches me concernaient personnellement… Il aurait aussi pris des contacts avec un journal américain. Des contacts « discrets » via Internet, mais qui n’ont pas échappé à Mouchoir qui est, entre autres, expert en informatique. 

- Je n’étais pas au courant de cette histoire, observe Eusèbe devenu méditatif, mais compte tenu de la… réserve qu’il faut respecter… et que nous évoquions tout à l’heure quant à certains aspects des évènements d’il y a deux ans, cette attitude pouvait en effet se révéler gênante.
- Nous enquêterons chez lui. Il habitait en ville ?
- Chez ses parents, profs tous les deux au lycée de Saint Tignous sur Nivette… Des braves gens sérieux et sans histoires. Et hier soir, il devait couvrir l’inauguration de Tapas’Embal’. C’était un bon journaliste débutant, capable d’initiative, intelligent et vif…
- Avez-vous des informations sur ses relations, ses amis ?
- Je pense qu’il devait connaître les gens du pays, au moins les jeunes de son âge, il avait fait ses études secondaires ici…
- Il faudra que je questionne ceux qui étaient présents à cette inauguration, mais les jeunes… Tiens, les deux, là-bas…

Le commissaire se redresse : par discrétion ils s’étaient penchés par-dessus la petite table comme trois conspirateurs, et cette image, cette idée, en les traversant simultanément, leur procure un sourire de connivence fort bienvenu en la circonstance.
  - Mado !
- Monsieur le commissaire ?

Mado s’approche, tout sourire, en se frottant les mains sur son tablier. Mado adore porter de grands tabliers bleus à large poche qu’elle noue par-devant sous sa vaste poitrine. Elle appelle ça son côté bougnat.
- Dites-moi, Mado, vous connaissez tout le monde ici, mais connaissez-vous le jeune Luis Ottouadla, qui était journaliste à la Lanterne ?
- Luis ? bien sûr, c’est un jeune d’ici, il était au lycée il y a quelques années, et il a pas mal réussi, tu dois le savoir, Victor… (Mado tutoie ses vieux clients et Victor, du temps du Petit Matois Subreptice, était de ceux-là).
- Bien sûr, c’est moi qui l’ai engagé, mais cela je l’ai déjà dit au commissaire…
- Ce n’est pas cela que j’ai besoin de savoir, Mado, reprend le commissaire, mais plutôt ce qui concerne sa vie, ses relations… Il avait des amis, il était resté en rapport avec ses anciens condisciples ?

L’air sérieux du commissaire, d’ordinaire plutôt jovial ou pour le moins souriant, l’inquiète :
- Pourquoi me demandez-vous cela ? Il a fait des bêtises ?
- Je pense qu’on peut vous le dire, vous l’apprendrez de toute façon par la presse : Luis est mort, Mado. On l’a assassiné. Monsieur Bourriqué…
- Victor.
- …Victor a trouvé son corps ce matin dans ses anciens bureaux du Matois.
Mado s’est laissée tomber sur une chaise :
- Mince alors… Luis ?
- Oui, Mado, reprend Victor. Luis…
- Mais… mais qui ?
- C’est pour le savoir que nous cherchons… Alors si vous avez entendu quelque chose…
- Justement, les deux jeunes qui sont au comptoir, ils en parlaient tout à l’heure, ils disaient… Mais vous pourrez leur demander directement. Moi, je n’ai rien remarqué à son sujet. Il ne venait pas souvent ici, vous savez, depuis qu’il a quitté le lycée. Juste une fois ou deux en sortant de boîte avec des copains… C’était… Mon dieu… C’était… C’était un garçon sérieux. Déjà au lycée, avec ses parents, profs tous les deux, il ne sortait pas beaucoup, ils le surveillaient. Boulot, boulot ! Mais gentil. Et comment… ?
- On ne peut rien dire, Mado, tant que les expertises scientifiques ne sont pas faites… On les attend, mais les experts viennent de Pau et avec la neige…
- De Pau? Il n’y a personne plus près ?
Mado se rend bien compte qu’il y a là quelque chose qui cloche…
- Depuis deux ans, on s’est trouvés un peu désorganisés. Les centres d’expertise ont dû se regrouper et la Police criminelle et scientifique s’est concentrée sur les préfectures et les villes universitaires. Mais pour ce qui est de ces deux jeunes gens, vous pouvez nous les envoyer, Mado, j’aimerais leur poser quelques petites questions…

  Et c’est comme ça que Jo et Ted ont répondu au premier interrogatoire du commissaire Ravot.
  Nourris de séries tété américaines, ils ont été surpris, puis flattés par la familiarité amicale du ton, par son manque de formalisme, par le fait que le policier ne prenait pas de notes, et que s’il était « gentil », il n’y avait pas de « méchant » pour leur faire « cracher le morceau ». Et que les questions étaient posées aussi par le Boulet et par Malfort lui-même (Tu te rends compte, Malfort en personne ! Une pointure internationale, et il nous a payé un café !).

Mais la mort de Luis leur avait quand même fait un choc. Même si le commissaire ne leur a pas donné de détails, bien sûr.

  Alors, quand les cafés ont été servis, Jo a tout raconté de la soirée. De ce qu’ils en ont vu.
 


[1] Surnom de Victor. Pour ceux qui auraient oublié…

[2] Nous, si…

SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

P2C2E7 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 7)

  N° 108 / SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue lance Super Troc et prépare la venue des Élus en instruisant Gertrude de la Nouvelle Réalité Naturelle.

 
Mardi 3 mai
8 heures
Saint Tignous sur Nivette
 

C’est tout naturel


 

Avec son triple « té qui court », le slogan étale le dynamisme cursif de ses « Italiques Rageuses » sur tous les murs de la Salle des Marchés du Super Troc.

  Il le criera dès le lendemain de la voix enthousiaste des mille choristes embauchés pour l’occasion au travers de tous les transistors de la planète sur une ritournelle tirée de la « Petite Musique de Nuit » interprétée  au ralenti et une octave en dessous de la normale (pour lui donner de la gravité) par un pool de guitares électriques tonitruantes sur fond de basse obstinée dont la puissance profonde serait digne d’une batterie de défense côtière. 

  Des clips publicitaires envahiront toutes les chaînes de télé, l’imposant en prime time, accompagné, soutenu des mêmes thèmes, agrémenté de petits zoiseaux et de suavités cosmiques, quoique non dépourvues de cette pointe d’humour qui fait le succès durable des grandes campagnes de pub.

 
Il s’étalera en 3 sur 4 sur tous les panneaux d’affichage de toutes les villes du monde, dans toutes les langues et toutes les écritures, comme il s’affiche déjà sur tous les murs de Saint Tignous sur Nivette où il va jusqu’à se répandre en 7 sur 9 sur d’exceptionnels panneaux montés dans la nuit à toutes les entrées de la ville…

  Fond nu, argent et or, comme des à-plats métalliques, avec variation des deux, caractères noirs ou à l’inverse, ou en mélange de ces trois seules couleurs.

 
Et à côté, ou dessus, en superpositions et transparences partielles ou totales, avec des effets de recouvrement, de chevauchement, d’imbrication variés, tantôt à peine suggérée par une ombre de relief, tantôt lue au travers de la surface d’une eau frémissante, tantôt surgie de la brume, l’image de cet homme très jeune, blond aux yeux bleus accompagné d’une femme aussi jeune que lui et qui lui ressemble étrangement… Leurs regards limpides, parallèles et dominateurs fixent un horizon lointain… Tous deux sont vêtus de tuniques blanches nouées de cordelières d’or, mais leur silhouette, fluide et mince à l’extrême reste vague… Tous les deux sont beaux comme l’Antique…

  Beaux comme l’Antique, ils fixent un Avenir invisible à nos pauvres yeux, mais qu’eux, les Élus, discernent au-delà de toutes les contingences possibles auxquelles se trouvent soumises nos existences fragiles de troqueurs malhabiles… Mépris latent…

 
Et puis la légende : suivez les Élus…
 
Et, comme un logo, le dessin schématisé d’une lyre d’or sur fond de nuit…
 
Ah, aussi, cette autre affiche, plus intime, du visage extatique, aux lèvres entr’ouvertes gonflées de sensualité offerte, d’une femme au front couronné d’une lyre de diamants, renversé sous celui, attentif, concentré de « l’Élu » qui déverse toute la science lumineuse de ses yeux limpides dans le bleu profond de ses regards chavirés…

  Les infographistes et publicitaires de Super Troc ont été convoqués par téléphone dès trois heures du matin : « Campagne mondiale urgente, venir de suite, l’affichage test local est à finaliser, réaliser et mettre en place pour ce matin sept heures au plus tard. Récompenses ou sanctions… »

Ils ne s’y sont pas trompés : récompenses veut dire cinq euros à la fin du mois ; sanction pour retard, la porte…

 
A cinq heures, le plan de campagne était fixé (heureusement, « on » leur avait fourni les slogans et les clichés de base et ils n’avaient eu « qu’à » finaliser).

 
A six heures, grâce aux tables traçantes grand format, les affiches 3 sur 4 et 5 sur 7 étaient imprimées pour les panneaux de la ville et leurs matrices informatiques partaient via Internet vers une imprimerie centrale qui les déclinerait pour le monde entier.
 
Les mêmes documents, adaptés et ajustés, étaient envoyés aux régies publicitaires de tous les journaux et de tous les magasines pour diffusion immédiate en pleine page…

  Par ailleurs, les clips audio et vidéo, préparés on ne sait où arrivaient dans les régies des chaînes de télévision et de radio pour une première diffusion urgente et générale (mais qui donc disposait des fonds et de l’autorité suffisante pour les imposer ainsi ?).

 
A sept heures, l’affichage du magasin (3 sur 4 mais aussi 1,5 sur 2 ou affichettes) et celui de la ville étaient en place.

  A sept heures, Gertrude Pilon s’éveillait, fourbue, auprès de Sri Mardouk Shankara (alias Arnaud Boufigue) qui était rentré excité comme un pou sur le coup de trois heures du matin, était allé la pêcher d’une main ferme au fond du lit où elle rêvait justement de lui, et lui avait expliqué, arguments à l’appui, qu’elle devait désormais mettre toutes ses forces vives au service de l’Élu.
 
Ce qui avait entraîné une certaine confusion, dans la mesure où elle avait cru tout d’abord que c’était lui, l’Élu, vu ce qu’il demandait aux forces vives en question, et que justement elle s’appliquait de toutes lesdites forces à son service et à sa satisfaction. 

  Mais non, il lui avait expliqué qu’il s’agissait d’un personnage sans doute très ancien,  quoique très jeune d’aspect, qui venait de se révéler à l’humanité souffrante pour lui apporter le secours de son aide transcendante, et qu’elle en aurait la révélation sublime au petit matin.
 
Gertrude, qui cependant s’efforçait de satisfaire les exigences immédiates, pressantes, percutantes et obstinées de Sri Mardouk Shankara, ne voyait pas très clair dans cet approfondissement soudain qu’il exigeait de ses chakras et de sa conscience métaphysique : on était en lune rousse et justement, ça tombait bien, la sienne, de lune, était écarlate. Et elle ne voyait pas bien comment elle pourrait faire mieux que ce à quoi elle s’appliquait à l’instant, placée comme elle l’était avec le nez dans l’oreiller et le cul en l’air…

  Bonne fille, elle acquiesçait à tout et au reste, se réservant in petto d’en faire le tri à tête reposée dès la fin de l’assaut. Qui se prolongeait plus que de coutume. Non qu’elle s’en plaignît, bien au contraire, mais qu’elle en fût quelque peu surprise.

 
Bon. Elle s’excusa brièvement auprès de Sri Mardouk Shankara pour le manque momentané d’attention qu’elle portait à ses discours enflammés afin de laisser son in petto s’exprimer librement au travers des hululements qui lui étaient coutumiers en semblable occurrence.

  A huit heures, il lui avait tout réexpliqué trois fois de suite, et tout résumé en quelques points forts à retenir et à appliquer en tout, à savoir :
  Premier point : « C’est tout naturel ». Elle ne doit jamais finir une phrase sans dire « c’est tout naturel », qui constitue le nouveau mantra sur lequel va se fonder la Nouvelle Réalité Naturelle.

 
Deuxième point : « la Nouvelle Réalité Naturelle ». C’est une prise de conscience évoluée du monde qui doit englober toutes les autres et constituer une synthèse harmonieuse du Tout en Un par le Bien Naturel Universel. A savoir par cœur et à servir avant même la demande. Cela se manifeste au cours de réunions. (Genre Tupperware ? demande Gertrude) (Si tu veux, oui, répond Arnaud Boufigue)…

  Troisième point : « les Élus ». Ils sont deux. Un homme et une femme. Jumeaux. Ils incarnent la Nouvelle Réalité Naturelle, en sont les Guides et les Témoins. Ils Savent. Élus de la Nature, ils agissent pour son bien, et donc, pour le Bien Universel. Leur Jugement est de ce fait absolu et sans recours.  Et sans pitié. Leur Force, à la fois simple et infinie, est purement Naturelle. 

  Sa Mission à elle, Gertrude Pilon (Ma Mission !!! Yeah !!), est de relayer cette Parole. Elle devra se charger de la MJC, de Varochaix (aïe), et de Super Troc où elle devrait se trouver dans la matinée pour développer la rumeur selon laquelle tous ceux qui relaieront ce credo en participant aux réunions de la Nouvelle Réalité Naturelle bénéficieront d’une remise de 20 % sur leur compte de commission de troc. Et bien sûr, asséner le credo en question aussi souvent que possible auprès du plus grand nombre de troqueurs possible. Pas de discours, pas de démonstration, mais diffuser des rumeurs. Et des bons de ristourne. Et des invitations à participer aux réunions.

  Elle doit contacter Daniel Forpris, son « bras droit » à Super Troc qui aura reçu le matériel marketing nécessaire et avec qui elle collaborera. Tiens, voici un laissez-passer pour le joindre (un badge argenté décoré d’une lyre noire, au verso duquel il écrit de sa main (mais si !) « Gertrude Pilon »). Ah, tiens, prends ce carnet de bons de ristourne… Compris ?

  Gertrude a compris. Elle n’en peut plus d’amour et de reconnaissance pour Sri Mardouk Shankara, qui, s’il n’est l’Élu, est pour le moins son « bras droit », pense-t-elle du fond de son in petto délicieusement ravagé. 

 
Et quand elle dit son bras droit…

  Ce qui explique le désespoir qui la déchire lorsqu’il lui annonce son « départ en mission » pour quelque temps. Elle ne devra rien dire « à personne, même pas à la police si elle la questionne, et surtout pas aux Malfort même sous la torture » (mon héros, pense son in petto), de ce qu’il lui a fait (ooohhh, rougit  le même…) de ce qu’il lui a dit (croix de bois, croix de fer…), ni de sa Mission à elle (plutôt mourir). Et elle devra soutenir qu’il est rentré à minuit de l’inauguration du Tapas’Embal’. A la limite, elle pourra avouer qu’il a fini la nuit dans son lit, mais sans détailler (évidemment, ce serait trop long, s’enflamme son in petto).  

 
Il conclut par un  « Fais ma valise » sans réplique.

  Puis ce fut un « Allez, c’est l’envoi… », tout ensemble bénisseur et définitif.

 
Et à huit heures et demie, en ce mardi matin qui suivit la mort de Luis, il prit sa valise.

  Et il partit.

  Amen.
 

AMOUR, AMOURS… / P2C3E7

P2C3E7 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 7)

 
N° 130 / AMOUR, AMOURS… / P2C3E7

 
C’est l’histoire où Rébéquée, en plein spleen après la disparition d’Arthur, évoque ses amours et les amours, avant que ne soit capturée une Amazone meurtrière.

  Lundi 6 juin
9 heures
Agotchilho

 
Quand le centre de gravité se trouve déplacé en dehors du triangle de sustentation, disait son prof de physique, au lycée (mais comment s’appelait-il ? C’était Maurice, mais Maurice comment ?) (on avait fini par l’appeler Bermudes), on se casse la gueule !

  Et Rébéquée, qui se croyait inébranlable, entre ses amours, ses amis, et son job, vacille sur ses bases. Le lien, la force de cohésion, le fluide secret qui cimente les trois pierres angulaires sur lesquelles repose toute sa vie, se trouve affaibli, presque dissous : Arthur a disparu.

 
Et depuis, Rébéquée a souvent l’impression de tourner en rond…

  Bien sûr, c’est flagrant pour ce qui concerne son travail : elle organise et réalise, ici, ce qu’Arthur impulse par ses recherches et ses projets, au bout du monde. Il retrouve ce que la malveillance avait caché pour fonder sa puissance, et le restitue à qui en a le plus besoin. Il met en œuvre le savoir oublié de ceux qui, depuis toujours, ont été rejetés, écrasés, oubliés, détruits, réduits à s’enterrer eux-mêmes comme des déchets ou des cadavres, pour sauver les descendants de ceux-là mêmes qui ont participé à leur rejet, tout en protégeant la source de ce savoir…

 
La disparition d’Arthur remet en cause son travail à elle en rendant plus aléatoires ses ressources, au moment où elles s’avèrent fragiles : deux ans n’ont pas suffi à inventorier la totalité des stocks cachés par les Écolocroques, qu’il faut traquer d’un entrepôt secret à l’autre et insérer dans le réseau qui assurera leur mise en œuvre, leur transformation, leur conservation, leur distribution… Les usines dans lesquelles les Goums produisent de la nourriture pour pallier aux besoins que la catastrophe climatique en cours fait naître en sont à peine à leur mise en route. Les populations affamées commencent tout juste à être recensées, l’ampleur du mal à apparaître, et la logistique de distribution se trouve en plein développement… 

  C’est tout cela qu’Arthur laisse en friche. Et comme tout cela était mené sous le sceau du secret, soutenu implicitement par des organismes internationaux dont seuls quelques responsables connaissent les tenants et les aboutissants, il est difficile d’en faire état… Officiellement, ce « travail » n’existait pas, les Goums n’existent pas, les anciennes bases des Écolocroques, « exterritorialisées », n’existent pas… et cependant, tout cela constitue l’ensemble le plus cohérent et le plus utile qui soit à la survie d’une bonne part de l’humanité.  

 
Et Rébéquée a beau se dire que l’existence de ce qu’elle appelle le « réseau de soutien à la survie de l’espèce humaine » n’est pas plus occulte ni abstrait que celui de la finance internationale qui présidait à la distribution des pouvoirs « avant », elle sait bien que son caractère secret le fragilise totalement et le place à la merci de cette menace obscure qui semble l’avoir pris pour cible. Et qui semble prolonger directement la malveillance et la nuisance qui ont provoqué la dernière catastrophe en date, qu’elle se reproche sourdement de n’avoir pu éviter…

  Que ni elle ni ses amis n’ont pu éviter…

 
Ses amis…

  La vieille douleur du souvenir de Jules… Et tous les autres, étroitement serrés autour d’Arthur, ses amis les plus proches, les plus fidèles, ceux sur lesquels elle compte et qui comptent sur elle, ses amis, Amaïa, si intime et tellement lointaine, les Goums avec qui elle passe plus de la moitié de sa vie maintenant, qu’elle sent si demandeurs, si avides de cette aide qu’ils appellent, pour survivre, ces amis qui comptent sur son discernement, qui lui donnent tout leur savoir, qui lui ouvrent leur mémoire, ce qu’ils ont de plus précieux… Leur Mémoire…

 
C’est à elle d’abord, qu’ils s’adressent. Elle constitue leur interface directe avec le monde extérieur, appuyée sur le petit groupe « des Malfort », depuis Eusèbe jusqu’à Victor, depuis Jeanne jusqu’à Clémentine, Clèm, « sa plus belle amie », centrés sur Béatrace et Arthur, bien sûr, Arthur… avec Tijules…

Ses amis… 

  Et Hélène…
 
Ses amours…

  Assise derrière son bureau entièrement refait à l’entrée de l’usine souterraine d’Agotchilho, Rébéquée se laisse aller à rêver, les coudes appuyés sur le sous-main de cuir qu’elle a récupéré sur l’ancien bureau de Jules, au Petit Matois…

 
La lumière crue des néons éclaire en contrebas les wagonnets d’algues fraîchement déchargés d’un bateau goum et poussés par la motrice diesel jusqu’au quai où ils seront vidés, pesés, triés, et acheminés vers les cuiseurs où ces algues seront transformées en soupe, en farine ou en ingrédients divers, selon les recettes et les procédés qu’elle a élaborées avec Amaïa et les cuisiniers goums…

  Le retour de Clèm et de Victor après leur enlèvement par les Écolocroques, choqués, silencieux, refermés sur eux-mêmes, avec seulement cette lueur de tendresse vers leurs amis et cette impossibilité d’évoquer leur claustration… La joie de Béatrace, très vite enceinte qui les force à s’ouvrir par la contagion de son bonheur, et qui les libère de cette oppression, un jour mémorable où ils se retrouvent tous dans la petite maison qu’elle est en train d’aménager avec Arthur, tout en travaillant durement à « sauver le monde », comme elle le proclame dans la folie de sa joie…

C’est l’un des jours très rares où Amaïa avait accepté de venir « dans le monde des Goumyôs », comme elle le disait, et où elle s’était même « déguisée en Itzal », dans une longue robe lamée or, montée sur des talons de dix centimètres qui la faisaient si grande que le plafond en était trop bas !

Elle avait fait un triomphe !

Et c’est ce même jour qu’en la regardant bien en face, elle, Rébéquée, Amaïa avait félicité Béatrace pour cette grossesse qu’elle annonçait triomphalement, en disant que grâce à elle, Rébéquée, et à son intervention auprès de scientifiques choisis les Goums pourraient peut-être un jour retrouver leur fertilité et revivre…

 
Ce qui avait déclenché les larmes silencieuses d’Hélène, appuyée sur son épaule et l’avait, elle, Rébéquée, plongée dans un total désarroi…

  Alors, Vic et Clèm avaient « ouvert les vannes », « vidé leur sac », et tout le monde s’était retrouvé en larmes, dans les bras de tous, sous le regard tutélaire d’Amaïa impassible dans sa longue robe lamée d’or. 

 
Mais nous savions maintenant à quoi nous en tenir sur son compte et personne n’avait pris cette impassibilité pour de la froideur.

  Le lendemain, Amaïa, nue cette fois, venait voir Rébéquée pour lui annoncer qu’elle avait parlé à Béatrace et qu’elles avaient organisé (dans le langage d’Amaïa) « la fécondation d’Hélène qui semble souffrir d’un mal d’enfant que tu ne peux satisfaire seule » ! 

 
Rébéquée se souvenait du charme des drogues d’amour des Goums, qui l’avaient amenée à séduire tendrement Hélène sans que ni l’une ni l’autre n’y prenne garde. 

  Connaissant les réticences et les pudeurs des Goumyôs, Amaïa avait suggéré ni plus ni moins à Béatrace que de « prêter » Arthur à Hélène et à Rébéquée pour « parvenir aux fécondations souhaitées ». Ni plus ni moins. Et Béatrace avait accepté « avec enthousiasme » avait dit Amaïa, qui offrait d’organiser l’opération avec le plus de discrétion et de délicatesse possible pour éviter toute séquelle psychologique et tout conflit futur. 

 
Parce qu’elle n’avait pas oublié… Pas oublié… la manière dont ses semblables l’avaient traitée, elle, Rébéquée… Et que c’était en quelque sorte… un dédommagement qu’elle lui devait…

  Bien sûr, Rébéquée en était restée soufflée. Et avait conditionné sa réponse à l’acquiescement libre et sans réticences de tous les « partenaires » concernés…

 
Elle en avait parlé à Béatrace. Au téléphone. Tout de suite. Et c’est à cette occasion qu’elle lui avait raconté ce qu’il lui était arrivé, le jour où Jules était mort.

  Et puis, prudemment, elle avait insinué l’idée dans l’esprit d’Hélène, dans l’intimité silencieuse d’une nuit tendre…

 
Il fallait que tout le monde, c’est-à-dire aussi bien Eusèbe que Victor et Clèm, que tout le monde soit au courant pour que jamais ne s’élève l’ombre d’une interrogation, qu’ils se soudent absolument, qu’ils ne forment plus qu’un bloc, une unité, une « famille » au sein de laquelle toute idée de possessivité soit évacuée, où les couples soient d’affinité mais non pas d’exclusivité… 

  Cela mettait en cause la totalité d’entre eux.
 
A la grande surprise de Rébéquée, ni Victor, ni Clémentine, ni Eusèbe, ni Jeanne (que leur âge avancé plaçait hors-jeu, de leur propre dire) n’y virent le moindre obstacle lorsque Amaïa et Béatrace évoquèrent ce… projet. 

  Rébéquée, gênée, n’avait pas osé en parler. 

 
Hélène, surprise de voir que ce que son amie évoquait comme une éventualité vague et lointaine (rencontrer un homme, comme ça, en passant…) devenait une perspective précise, concrète et identifiable, fut sans aucun doute la plus bouleversée et la plus réticente, jusqu’à ce qu’Amaïa lui explique que l’on pourrait faire en sorte, la « poudre d’amour » aidant, de lever les inhibitions naturelles de chacun et de tous à un moment convenu et propice, et ainsi, de parvenir au résultat recherché durant ce que Béatrace avait carrément appelé une amoureuse et tendre partouze où chacune et chacun serait convié à faire de son mieux pour satisfaire les autres, et en particulier Hélène « qui en avait le plus besoin ».

  Il devrait néanmoins en ressortir une totale liberté ultérieure des uns par rapport aux autres. 

 
Et si la poudre d’amour des Goums avait été bien nécessaire la première fois qu’ils s’étaient rencontrés, dans les appartements annexés au bureau N°1, son usage n’avait plus été utile par la suite, chacun rencontrant chacune à sa guise (et réciproquement), et Clèm se mettant même à apprécier l’attachement que Rébéquée n’avait pas pu s’empêcher de lui manifester, et un plaisir certain à retrouver à l’occasion l’OGM[1] d’Arthur !

  Bien sûr[2], Béatrace avait continué à vivre avec Arthur (lorsqu’il était là) dont elle seule pouvait (disait-il) apaiser les angoisses que faisait naître en lui l’immensité de sa tâche, Clèm était restée la fidèle amante de Victor dont elle entretenait tendrement les moustaches, et Rébéquée se trouvait toujours ravie de partager la vie d’Hélène, même s’il s’était avéré plus difficile que prévu de parvenir au résultat recherché, et que Victor y avait lui aussi apporté sa contribution…

 
Et les amis avaient peu à peu dérivé pour devenir les amours, les deux piliers se soudant de plus près qu’il n’est ordinaire, ce qui leur avait sans doute permis de comprendre un peu mieux l’aspect fusionnel de la vie des Goums qui partageaient depuis des millénaires une façon de vivre un peu similaire.

  Mais Arthur a disparu…

 
Un bruit fait sursauter Rébéquée : le petit train vidé de ses algues repart, remplacé par un autre, de crabes celui-là. Six wagonnets correspondant au chargement d’un bateau, six fois deux mètres sur un pour une hauteur d’un mètre cinquante. 

  Rébéquée est particulièrement fière d’avoir mis au point ce système de pêcherie : les cales des bateaux contiennent cinq réservoirs d’une dimension égale dans lesquels sont vidés les casiers placés sur les lieux de pêche (pour certains directement dans l’avant-port, au débouché des effluents de la cité souterraine dont ils forment le bataillon des éboueurs). A quai, une petite grue sort les réservoirs de la cale. Leur fond escamotable s’ouvre au-dessus des wagonnets qui à leur tour basculent dans l’un des vingt et un grands réservoirs de six mètres sur six capables de recevoir la pêche des trois bateaux continuellement en service. Chaque pêche séjourne une semaine dans chacun des réservoirs, semaine au cours de laquelle s’effectue le « tri » : seuls survivent les crabes les plus forts. Les blessés, les petits, les faibles ou toutes les autres espèces que celle des crabes noirs, qui sont recherchés, se font bouffer impitoyablement. 

 
Au bout d’une semaine, une trappe permet aux crabes sélectionnés de migrer dans un réservoir dit « de rinçage », où un parfum « spécial goum », fait d’une infusion d’algues, les attire irrésistiblement. Le réservoir initial est vidangé et lavé tandis que le réservoir « de rinçage » se métamorphose, par l’addition d’une petite quantité d’une autre infusion spéciale, en réservoir « d’abattage » dans lequel les crabes meurent instantanément.

Ils sont alors évacués par la large vanne de la trémie qui constitue le fond de ce réservoir final unique, vers l’usine de transformation où certains seront conditionnés en boîtes, tandis que d’autres, cuisinés, deviendront des soupes diverses. Les déchets retourneront dans l’avant port nourrir… les crabes qui fourmillent autour des casiers, etc… 

  Mais pour l’heure, c’est le petit train de wagonnets qui passe devant ses yeux, poussé par la petite machine diesel… Et Rébéquée voit bien la silhouette de la conductrice vêtue de sa combinaison blanche… Elle la connaît bien, Gaouâ, la petite femme trapue, si fière d’avoir été mère il y a quatre ans « du temps où c’était difficile », et de sa fille « qui sera forte et solide »… Gaouâ et son front bas, son air obstiné, ses gros seins et son gros cul, qu’elle a du mal à contenir dans sa combinaison (faudra que je fasse fabriquer des combinaisons spéciales : la coupe ne leur va pas du tout), Gaouâ, coiffée de petites tresses au milieu de carrés de cheveux tirés, comme des tire-bouchons qui soulèvent comiquement sa charlotte…

 
Rébéquée a un moment d’hésitation, puis de surprise, pour ne pas dire de stupeur : cette mèche blonde qui s’échappe de la charlotte… Et cette silhouette… Mais enfin, ce ne peut pas être Gaouâ !

  Les vitres du bureau de Rébéquée dominent tout le vaste hall et elle utilise parfois des jumelles pour voir ce qui s’y passe. Tiroir du haut… Confirmation : ce n’est pas Gaouâ et ce n’est pas une autre Goum : ce n’est pas une Goum !!!

 
Pour éviter les problèmes liés à la curiosité des journalistes ou à l’absence de toute force de police à Agotchilho (le revers de l’exterritorialité !), Rébéquée a fait organiser par Amaïa et Nouye une « force de l’ordre », composée d’hommes et de femmes dont le physique n’est pas trop nettement goum et qui parlent plutôt bien le français.

  Ces « gardes », vêtus d’un uniforme paramilitaire bleu hirondelle couvert d’une ample cape plombée et armés d’un bâton blanc perfectionné copié du makila basque, n’ont presque jamais eu à intervenir, sauf au début, la première année, lorsqu’ils ont relevé les forces initialement déployées par l’ONU pour désarmer et protéger le site. 

 
Une incursion de cambrioleurs, trois visites de journalistes en quête de sensationnel, d’innombrables curieux en promenade. Deux postes de garde sur les accès routiers, des patrouilles le long de la haute clôture de barbelés électrifiés impénétrables, deux postes qui ferment la zone du port où sont confinés les équipages des navires en transit… Et un poste à l’entrée de l’usine… C’est celui-là qu’appelle Rébéquée.

  Le makila de ceux-là est pourvu d’un dard du genre de celui que portait Mouye à Thulé : un narcotique foudroyant le transforme en arme redoutable.

 
Rébéquée voit les deux femmes en service à ce poste se glisser de chaque côté des wagonnets qui progressent lentement sur le quai pour rejoindre leur point de déchargement. Tout va très vite : le train s’arrête, sa conductrice en descend, évidemment soucieuse de ne pas se faire remarquer. Les deux gardes ne sont plus qu’à quelques mètres du tracteur et bondissent pour l’interpeller. La conductrice lâche alors l’étui cylindrique qu’elle tire derrièr