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DRESSÉ À LA HAINE / P3C1E10

P3C1E10 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 10)

  N°155 / DRESSÉ À LA HAINE / P3C1E10

  C’est l’histoire où Arthur se trouve dressé par Pouacre à une étrange haine.

  Mercredi 8 juin
Le matin
Harpie

  … Le disque éblouissant tourne devant ses yeux… Une voix en sourd, épaisse et lourde comme goudron :
- Tous… Tous ! TOUS !!! Il faut les tuer TOUS !!!

 
Et défilent alors les ombres grimaçantes : son père en tout premier, dont le regard le brûle, dont le regard taraude, avec le bruit grinçant, métal contre métal, d’un vieux rire moqueur, avec le bruit cinglant d’un ordre douloureux qui lui comble la tête ; son enfance l’aspire, le rend petit, petit, petit, au fond d’un trou profond, de plus en plus profond, d’un puits où il s’enlise, suffoque, palpite à peine, sous l’odeur de vieillard des parois qui l’étouffent… 

  TOUS !!! Ils défilent à ses yeux : Amaïa, baudruche exorbitée aux mains comme des pinces, assise sur sa poitrine et riant grassement, entourée des Chochos dansant en farandole, le ventre ballonné et le pointant du doigt ; Victor et Clémentine, qu’il reconnaît de dos, en train de barbouiller les murs de mots obscènes où son nom se retrouve, mêlé aux pires imprécations ; Rébéquée, qui dévore, avide et appliquée, immense et dérisoire, son image réduite à l’un de ces pantins que les enfants dessinent des dents de leur fourchette dans la purée épaisse des longs repas du soir où ils s’ennuient tellement ; Béatrace, au rire de lamproie, qui lui pompe les forces, qui lui vide la peau, aspire, sous sa moustache mouvante de Gorgone velue, sa chair, son sang, ses os, lui liquéfie la tête, et repue, se pourlèche la lippe de sa langue bifide ; et les autres derrière, éblouissants, féroces, avides et ricanants, tournoiement vorace, tous les autres venus pour le congratuler, mais qui le pincent, le mordent, se moquent de sa peur, de sa peur, de sa PEUR…

 
(… alors que tout au fond de son esprit en fuite, une petite flamme reste là, toute droite, le rassure, et lui dit : eh bien non, tu vois, « moi », c’est ici, et pas dans la tempête, pas dans le tourbillon de disque éblouissant qui te pousse en avant…)

  … qui le pousse, qui l’arme, le pousse à se défendre, se défendre en tuant ! En TUANT !!! Il va les tuer tous, tous ! TOUS !!!
 
Arthur s’éveille, hagard, les bras tremblants… On le baigne, on le frotte, on le masse, on le caresse doux, très doux, très doucement, les doigts doux d’une fille au sourire gentil, heureux, compatissant, qui chantonne tout bas jusqu’à ce qu’il s’endorme, loin de ce tourbillon de lumière terrible, là-haut, quand il est dans le puits…

  (… et pourquoi ce fauteuil dur où des sangles retiennent ses poignets, ses chevilles ? Pourquoi ce disque lumineux relevé au-dessus du front de Pouacre-Numéro Sept qui tapote sur un clavier devant un écran qu’il distingue à peine par la fente de ses paupières entr’ouvertes ? Pouacre qui se tourne vers lui en ricanant, et abaisse le disque brillant en face de son visage ? Pourquoi ces yeux noirs, ces trous noirs, au milieu du cercle de lumière qui tournoie, plus vite, plus vite…)

 
Une vaste étendue, une plaine peut-être ? Quelques vallons peut-être… Peut-être… C’est un monde probable…

  (… c’est un monde improbable…)

 
… où il marche dans une lumière plate. Il n’y a pas d’ombres et il marche, tout seul.

  A l’horizon, là-bas, une bâtisse. Enfin, tout près. C’est l’entrée du journal, il le voit clairement, la Lanterne du Fort, avec son haut perron, parce que dans ce temps-là, il fallait monter pour accéder à l’entrée du journal, en ce temps de noblesse passée… Alors, pourquoi tout est-il inversé ? Et le perron en creux l’attire avec la grasse avidité d’une obscure vasière… Le ciel est sombre, le ciel… enfin, le haut… On pourrait dire aussi bien le couvercle, comme on dit que le plafond est bas ou qu’on parle de hautes pressions… d’oppression… Un lent espace d’oppression le pousse vers ce perron qu’il devrait fuir, fuir au plus vite, dans la plaine où rien ne se passe, où rien n’est effrayant, alors que le perron au profond creux glissant l’aspire, l’aspire…

  C’est un grognement qui l’a fait retourner sur le Masque impassible qui s’est collé à lui par derrière sans qu’il le voie venir, une brassée d’orties sur la peau nue de son dos, comme une trahison ricanante, une morsure, plutôt, ou même, tiens ces tenailles rougies appliquées au plus gras des chairs les plus fragiles et qui tordent les entrailles grésillantes… 

  Arthur a hurlé en se cabrant dans son fauteuil, sous le regard luisant du Masque issu, surrection lente, massive, épaisse, basaltique, de ce perron invaginé en une vase épaisse… Arthur a hurlé… 

 
(… paix… paix…)

  … le Masque, son père, ou quelqu’autre des siens, il les reconnaît bien, à ce tenaillement qui le cabre, hurlant d’une impuissante rage, tordu, exorbité dans les sangles de cuir…

 
(… paix… paix…)

  … au fond, la boue, la vase, ricane avec le regard sombre de la Mère des Chochos… La boue, la vase, d’où sourd l’odeur poisseuse d’un vieux, vieux temps qui pourrit sous l’espace écrasé du couvercle du ciel… La boue, la vase, se moque lourdement du feu de la tenaille qui mord et qui déchire jusqu’au fond des tympans sous l’effet terrifiant de son propre hurlement, à nuque renversée…

  (… paix… paix…)

  Son bras qui se libère, le bâton dans sa main, le grondement de la révolte enfin debout, qui frappe, qui frappe ! QUI FRAPPE !!!

 
Il fait très doux sur cette plaine à peine vallonnée, sous le soleil paisible… Un vent frais… Ses muscles se détendent…

  La silhouette au loin d’une bâtisse familière, sombre, floue…

 
Arthur s’en approche, à peine anxieux, reconnaît le perron…

  Il s’approche un peu plus, lentement, prudemment…
 
Dans sa main, un bâton…

  Quand Arthur s’est éveillé, Pouacre était assis auprès de son lit d’hôpital, patelin, benoît et souriant, la main sur son poignet où une perfusion instille on ne sait quoi.

 
- Vous nous avez fait une faiblesse, mon cher ! Eh oui, que voulez-vous ! Les colosses les plus herculéens sont susceptibles de faiblesse… A propos d’Hercule (il a un petit rire de connivence « culturelle »), vous avez presque renouvelé le mythe, puisque vous avez vaincu les Amazones ! Mais avec quelle massue !!! 

  Arthur n’a rien répondu, encore perdu dans des brumes vagues…

 
- Très bien mon cher. Je vais vous laisser vous reposer… Toutefois, je voulais vous dire que je pense que vous nous avez mal jugés. Mais pouvons-nous vous en vouloir ? Vous avez, si je puis me permettre l’expression, été « mal élevé ». Mais je vais vous donner un gage de notre bonne volonté et de nos bonnes intentions à votre égard : de même que j’ai été épargné alors que vos « amis » d’alors ont jugé et tué les miens, de même, je vous épargne. Dent pour dent, vie pour vie, si je peux me permettre cette expression…

  Il se lève et tapote l’épaule d’Arthur :
- Vous êtes encore très faible, mon ami… Nous allons vous retaper quelque peu, mais votre constitution est robuste, et ce soir, vous pourrez supporter le voyage. Nous vous déposerons en Espagne, en quelques coups d’aile… Vous me pardonnerez de ne pas vous y accompagner, mais j’ai à faire ici. Je pense que nous vous contacterons un peu plus tard, lorsque vous aurez fait le tri dans vos idées. Je suis certain qu’alors, vous nous comprendrez mieux et que ces petits… malentendus entre nous s’effaceront… Je vous laisse, ne me raccompagnez pas !!!

 
Il sort, très content de sa plaisanterie.

  (N’oublie pas… n’oublie pas… n’oublie pas, chuchote la petite voix…)
 

ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

P3C1E19 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 19)

  N°164 / ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

 
C’est l’histoire où Ôoumloc, le Crabe géant, tue l’Amazone qui se trouve soumise à son jugement et emporte Arthur dans ses abîmes.
 
Vendredi 10 juin
15 heures 30
Agotchilho

  Amaïa a repris la longue pierre sombre et polie sur son siège et revient vers le Crabe.

 
Tous ses gestes sont lents, fluides, prudents, discrets… 

  Agenouillée près de la pince droite, elle en frotte l’intérieur, comme pour repasser le fil clair d’une faux, tout en parlant d’une voix sourde, et le silence est tel que l’on entend bruisser les mandibules que le monstre maintient au ras de l’eau…
 

Elle frotte à petits coups, du dehors au-dedans, un grincement audible qui rythme ses paroles…

  - Amaïa lui raconte, explique Nouye à l’oreille de Rébéquée, lui parle d’une femme, « celle qui a tué qui Tu as épargné » ((P2C3E8) et (P2C3E9)), « qui se cache dans la mer » et « qui sort pour tuer ceux qui savent Ton nom », lui dit qu’elle va lui amener pour qu’Il la juge, mais qu’en même temps…

 
Amaïa change de pince et continue à dialoguer avec le bruissement des mandibules :
- … en même temps, elle va lui montrer un homme, un Goumyôs, « qui L’a déjà servi en luttant contre ceux qui ont brisé la force du Courant de la mer où Il nageait naguère (P1C3E23) et (P1C3E27) ». Celui-là, ce Goumyôs, « cherche à le rétablir, ce Courant de la mer », mais « ses ennemis ont brisé sa mémoire, détournant le savoir qu’ils ont volé aux Goums, comme ils avaient rompu le courant bénéfique qui réchauffait le monde ». Elle va le faire venir, et elle demande l’aide « d’Ôoumloc qui sait soigner le Temps ».
  Elle garde à la main la longue pierre polie, s’approche, lentement, de la face bruissante, tend la main vers les yeux immobiles…
 
Le silence est total, les mandibules du Crabe ont cessé leur éternel frisson…

  Amaïa, de sa pierre, frotte très doucement l’œil dressé sur sa tige, qui semble la fixer, l’essuie de la main, en caresse des doigts la surface luisante, et lentement, très lentement, recule, recule vers son trône, où elle se rassied tout en croisant les bras.

 
Le bruit des mandibules a repris, un souffle continu qui sortirait du Crabe en sifflements tranchants…

  Amaïa fait un signe.
 

Deux Boules, encadrant Arthur, s’avancent, ronds et lourds. 

  Épuisé, il vacille entre eux, les bras en croix sur leurs épaules, le regard dans le vide, perdu au fond d’un songe lointain…

 
Ils le mènent tout droit entre les pinces larges, face à la face dure, juste devant les yeux qui bougent sur leur tige. 

  Ils s’écartent, et partent à reculons, lentement, prudemment, loin de la menace des pinces, laissant Arthur balancer, les jambes fléchissantes, vaciller, se reprendre…
 
Béatrace regarde, les yeux écarquillés, les mains moites plaquées sur la pierre du siège, tendue…

  Amaïa la retient, une main sur la sienne, sans un mot…

 
Tijules, dérangé, grogne un peu et revient se lover au creux de ses genoux, dérangé dans son somme par le frisson d’angoisse qu’il a senti passer sous la peau de sa mère.

  Béatrace se fige…
 

Arthur reste debout. Il tourne lentement sur lui-même, tourne le dos au Crabe, fait face à Amaïa, et ses lèvres bafouillent des mots incohérents…

  De derrière le trône arrive alors, grotesque sous la perruque blonde et la tunique blanche qu’elle a prises à Hélène, une gardienne goum que suit docilement l’Amazone, perdue dans son rêve. 

 
Et puis la gardienne silencieuse se place en retrait, près du trône…

  Ravie, heureuse, l’Amazone s’incline dans la direction de celle qui l’a conduite et reste là, entre Arthur et Amaïa.
 
Puis elle scande, d’une voix légère[1] :

  - Je te chante,

L’Élue à la flèche d’argent, tumultueuse, vierge vénérable, farouche, qui transperce les hommes, qui se réjouit de ses flèches,

Toi, la sœur de l’Élu,

L’Élu à la harpe d’or pur, qui, par les montagnes boisées et les sommets battus des vents, se charme par la chasse, et tend son arc en or, lançant des traits mortels.

Les cimes des hautes montagnes tremblent et la forêt sombre résonne de la clameur des bêtes fauves, et la terre frémit, et la mer poissonneuse qu’Il parcourt : Il domine jusque dans ses abîmes, ses flux sombres qu’Il mate,

Tandis que toi, Ô l’Élue au cœur ferme, allant de tous côtés,

Détruis les Inférieurs.

 
Les flûtes funéraires, tous bas, très doucement, dans l’ombre de la salle…

  Derrière elle Arthur grogne, les yeux fermés, tend les mains :
- Tous, distingue-t-on dans son grommellement, tous… Les Goums et les Malfort, les hommes et les femmes, tous, tous… Il faut les tuer tous…
 

L’Amazone reprend, extatique :

- Tu l’as dit, Tu l’as fait, Élue au cœur de pierre, aux seins de diamant, aux hanches d’améthyste, au ventre d’émeraude et aux jambes d’ivoire,

Toi, au sexe de rubis, Toi, « la vierge qui se réjouit de ses flèches[2] 
»…

  Elle salue profondément et déclame :

On nourrira le Ventre à partir des deux Voies 

Celle des Vaches froides, montera vers le ciel et puis redescendra pour bientôt disparaître,

Celle des Inférieurs viendra de l’horizon et bientôt sera seule.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les carcasses gelées, vidées de leurs viscères, monteront vers le ciel, sous son ample Putier, et s’y réchaufferont, pénétrées par les ondes qui mollissent les chairs pétrifiées par le gel, 

Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs. 

Elles seront réduites en dés d’os et de chair.

Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.

Le reste sera pulpe, bouillie rouge et très froide.

 
C’est la Voie d’aujourd’hui.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les âmes inférieures seront bien nettoyées, lavées par le dehors et purgées du dedans de toutes leurs souillures et de toute amertume.

Le temps d’une journée, comme sacs qu’on retourne, sans angoisse ni peur.

Puis elles dormiront.
 
Les flûtes jouent plus fort…
 

Une vapeur très chaude arrachera leur poil, source d’impureté, Grand Putois Putassier, Purulent, pellagreux,


Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs.


Elles seront réduites en dés d’os et de chair.


Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.


Le reste sera pulpe, bouillie rouge encore chaude.
 

C’est

la Voie de demain.
 

Les flûtes tonitruent, luttent pour étouffer la voix de l’Amazone…
 

Les pulpes obtenues, mêlées et gonflées d’air, mousse tiède des êtres qui les ont générées, parcourront tout l’espace du Tube de Chaleur qui en fera

la Chair des Divines Saucisses.
 

Le boyau dans lequel ont fusionné leurs os sera leur Peau Sacrée.
Et c’est là le Mystère.
Il est oint du dedans d’Huile Sainte et Secrète.
Elles s’y mouleront avant d’être rangées dans

la Sainte Pyxide, survie de l’Initié, qui connaîtra alors le Bonheur de l’Époux et celui de l’Épouse.
 

Les flûtes se taisent, et la voix claire de l’Amazone retentit dans le silence…

Ainsi sera le Monde lorsque commencera pour nous la Grande Chasse… 

  Et pendant tout ce temps, Arthur oscille et tangue, envoyant vers les voûtes l’incohérent discours, décousu et aveugle, haletant de sanglots, de tout son désespoir, en se frottant la face de ses mains décharnées…

  Mais sa voix affaiblie ne peut être entendue, masquée par la fureur stridente des flûtes qui ont repris en force, dominées cependant des cris de l’Amazone qui clame son défi.
 
Arthur tombe à genoux, la face dans le sable.

  Amaïa se relève, le regard minéral, lance un cri guttural auquel répond celui des témoins de la salle.
 
Claquement clair des pierres qui ont gratté les dalles, frappées l’une sur l’autre. 

  Une fois.

 
Ôoumloc s’est redressé très haut sur ses huit pattes. Il saisit l’Amazone à hauteur de poitrine avec sa pince gauche, et la prend à la taille avec sa pince droite. La fille pousse un cri.

  Claquement de la pince : coupée en deux tronçons au-dessus du bassin, elle renverse la nuque, tandis qu’en gargouillis son hurlement expire.
 

Les flammes sont d’un coup plus vives dans les torchères.

  Pris dans la pince gauche, le torse est suspendu, serré sous les épaules, les bras emprisonnés. La pince droite ramasse sur le sol le bas du corps tranché, l’écarte, le sépare, étire les liens vagues que dessinent les tripes, dont le sable boit le sang.

 
Puis, le Crabe referme, comme en des bras complices, ses pinces ainsi ornées des deux bouts du cadavre qu’il semble recomposer, en enfermant Arthur au centre de son cercle…

  Amaïa est debout et reste silencieuse, Béatrace regarde avec des yeux immenses d’où coulent en abondance des larmes sans sanglots, les deux mains appuyées sur la tête de Tijules qu’elle protège ainsi, qu’elle protège…
 
- Il faut les tuer tous… bredouille, dans sa faiblesse, Arthur à genoux au creux des pinces ensanglantées qui portent comme trophées les restes de l’Amazone.

  Derrière lui, le Crabe a fléchi à demi ses huit pattes porteuses et rapproche ses pinces jusqu’à presque le toucher.

 
Les mandibules cessent leur bruissement, s’écartent, et de la bouche d’Ôoumloc, ouverte, toute noire au milieu de sa face immobile, sort une bulle épaisse, comme un petit ballon, qui gonfle, et puis une autre, et puis une autre encore.

  Le Crabe fait des bulles, il mousse son mucus, en chapelet brillant qui tombe sur le sol, s’accumule, en un tas, qui monte dans le dos d’Arthur, agenouillé toujours et délirant de haine, un chapelet brillant qui monte, déborde sur sa nuque, lui recouvre la face, emplit l’espace entier qui sépare les pinces d’une masse mousseuse, irisée, chatoyante, silencieuse, maintenant qu’elle a noyé la voix désespérée d’Arthur, pressé entre les pinces et la face du Crabe, pressé dans cette mousse, entre la face dure dont on ne peut plus voir que les deux yeux dressés tout au bout de leurs tiges, et les moitiés exsangues du corps de l’Amazone…
 
Les flûtes ont repris leur hymne funéraire…

  Le Crabe se soulève, très haut sur ses huit pattes, et recule, emportant avec lui les morceaux du cadavre, et Arthur, recouvert de sa mousse ; il recule dans l’eau, il s’enfonce, il part…

 
Il est parti…

  Le silence se fait…
 


[1] D’après l’Hymne homérique 26 à Artémis.

[2] Hymne homérique 07.

INFILTRATION / P3C1E41

P3C1E41 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 41)

 
N°186 / INFILTRATION / P3C1E41

 
C’est l’histoire où Arthur, accompagné de Nouye déguisée en Amazone, entreprend d’infiltrer le C’est tout naturel de Saint Tignous sur Nivette.

 
Lundi 13 juin
17 heures 30
C’est tout naturel

 
On a habillé Nouye, dans la petite maison, tandis que Rébéquée la remplace au bureau N°1. 

  C’est quelque chose.
 
D’abord, Nouye n’aime pas ce déguisement, et elle le montre, encore plus froide, distante et laconique que d’habitude.

Après tout, pour le personnage qu’elle va incarner ce n’est pas plus mal : une combinaison blanche d’ouvrière de l’usine à soupe, une parka blanche de Rébéquée et les bottes assorties, avec un léger talon pour ne pas faire ouvrière en fausse perm, la perruque de Mado, et un petit parapluie pliant, ou plutôt, l’enveloppe récupérée d’un parapluie pliant psychédélique de Béatrace, qui bulgarise parfaitement son bâton de gardienne Itzal. Et sur tout ça, une large casquette qui lui masque le front, et un maquillage tsoin tsoin tout soigné dans tous les coins par la même Béatrace !

  - T’es d’enfer, lui dit-elle, tandis que Tijules tourne autour du chantier avec des cris de Sioux. A part les yeux noirs, une vraie Amazone. Mais après tout, y’a peut-être des Amazones aux yeux noirs…
- Il y a des Amazones aux yeux noirs, confirme Arthur à qui une ultime potion magique d’Amaïa a définitivement et totalement rendu le mémoire…
Avec d’ailleurs une certaine confusion paradoxalement liée à la précision même des souvenirs révélés…parce qu’il se souvient très exactement des 120 Amazones d’Omphalie et de ce qu’elles lui ont fait faire / subir (cela restera entre nous)… Même qu’au début, c’était pas mal… Après, bien sûr, ça faisait beaucoup, et même Bitenor peut manifester une certaine lassitude post coïtale…

 
Ravot est allé récupérer la tignasse postiche que Lepif avait rendue à Mado et en a profité pour porter un bol de soupe à celle-ci, des fois que l’on tente de la droguer. On ne sait jamais. Il a d’ailleurs eu bien du mal à la pousser à consommer un bol de soupe « d’urgence » à trois heures de l’après-midi, mais il a réussi, à grands coups d’arguments aussi fallacieux qu’absurdes. Quitte à passer pour plus fou qu’il ne peut  raisonnablement l’être… Et puis il a ramené la perruque jusqu’à la petite maison Malfort, maintenant gardée discrètement par deux gardiennes armées. 

  Arthur se félicite de l’avoir fait fortifier, comme tous les accès possibles vers le monde des Goums…
 
Amélie, retournée à Pau, est plongée dans la synthèse à grande échelle de la molécule qui vaincra la drogue potentialisée par les saucisses et commence à en emplir de petits sachets… Les dosages (infimes) sont définis, reste à trouver un mode d’administration… Elle a quelques idées…
 
Ravot, de retour à son commissariat, tente en vain de joindre le juge et le procureur… Mauvais signe. Il charge Lepif d’aller interroger la famille du défunt Conseiller en matière d’économie électorale. 

 
Quatre agents, les yeux troubles, y mangent des saucisses…
 
Eusèbe et Jeanne sont remontés au journal, pour contacter Elasque-Jean Kronobian, l’ingénieur météo avec qui le journal collabore régulièrement…
 

Et puis Arthur a appelé Edgar Maupuis, le « nouveau » directeur de C’est tout naturel… Un rendez-vous discret… Porte de derrière…
 
Un vigile les attend. Il jette un coup d’œil à Nouye, qui suit Arthur, l’air indifférent, et il les guide par une série de couloirs obscurs et d’escaliers dérobés jusqu’à la porte du bureau du « patron », comme il l’appelle.
  
 
Edgar Maupuis leur fait signe d’entrer… Il y a déjà un visiteur dans son bureau : le Chanoine Onésiphore Biroton qu’Arthur est bien surpris de trouver là… Il faut croire que le directeur du
C’est tout naturel de Saint Tignous sur Nivette est très au courant de la situation d’Arthur : il le traite comme quelqu’un de son camp, sans réserves ni discrétion particulières et lui fait signe d’attendre :
- Monsieur le Chanoine, je peux vous assurer que vous recevrez dès jeudi ce qui vous a été promis comme encens, comme hosties et comme « Petits Biscuits du Bon Dieu ». Vous décuplerez ainsi le zèle de vos ouailles, comme l’a dit Monseigneur Zeeman lorsqu’il vous a conseillé de venir nous voir. La semaine prochaine toutes celles et tous ceux qui auront assisté à votre messe dominicale retrouveront l’âme prosélyte des saints martyrs des premiers temps ! Et votre marge sur les biscuits contribuera largement au Denier du Culte…
- Merci, Monsieur Maupuis, merci, je peux vous confier à quel point j’étais inquiet de cette horrible montée de l’incroyance et de ces sortes de rituels païens qui se développent et dont j’ai reçu l’écho…
- … trompeur, Monsieur le Chanoine, trompeur ! Nous favorisons l’observance religieuse, et si nous ne nous mêlons pas directement aux manifestations de foi, car ce n’est pas notre rôle, nous faisons de notre mieux pour leur apporter notre appui technique… Nous appliquons à la lettre un idéal de laïcité positive qui nous rend inattaquables…
- Dieu vous le rendra !
- Amen, Monsieur le Chanoine, amen !!! Et que Dieu vous garde !!!
 
Le Chanoine sort, conduit par le vigile qui a introduit Arthur et Nouye, toujours debout près de la porte.
 
- Excusez-moi un court instant et je suis à vous…
  Il décroche un téléphone :
- Les pains hallah et le vin kasher du rabbin de Pau sont prêts ? Bon, faites-les livrer. Et renseignez-vous sur les besoins des boucheries hallales. Demandez à l’imam. Oui, bien sûr, il est au courant… Les merguez et l’eau lustrale. C’est ça… Et ne confondez plus les livraisons, ça provoque des incidents.
 
Il repose le combiné et regarde Arthur sans un mot…
 
Arthur garde cet air lointain, un peu égaré qu’il arbore depuis qu’il s’est présenté à C’est tout naturel  :
- Le Mentor m’a dit de m’adresser à vous si je rencontrais des difficultés dans l’accomplissement de ma mission…

Maupuis hoche la tête en le regardant :
- Ainsi c’est vous Arthur Malfort… J’ai beaucoup entendu parler de vous par mon collègue Arnaud Boufigue… (Il le toise du regard) Ce résultat est remarquable… Décidément, le Mentor est très fort… Très fort… Ce conditionnement me semble parfait…

Il se lève et vient regarder Arthur de plus près :
- Vos « amis » vous ont retapé semble-t-il… Physiquement retapé… Bien… Et quelles sont ces difficultés qui vous préoccupent ? Je connais votre mission et il serait bon que vous l’accomplissiez cette fin de semaine, nous avons prévu de déclencher les opérations finales dès la semaine prochaine, et nous aimerions être débarrassés de l’abcès que constituent ce journal et la population des Chochos…
 
Arthur ne bronche pas. Quant à Nouye, elle semble taillée dans le granite…
  - C’est que… j’aurais besoin d’un moyen pour…
- Pour agir tranquillement ?
 
Edgar Maupuis hoche la tête, semble hésiter un instant et regarde d’un peu plus près Nouye qui reste impassible.
  - C’est l’une des aides que le Mentor m’a attribuée, mais je n’ai pas pu l’introduire dans la place, précise Arthur.
- Bien sûr, bien sûr… Je ne la connais pas… Un peu de sang inuit sans doute… Elle doit venir de Septentrion… On les voit peu… Suivez-moi…
 
Il se lève et appelle « Léon » par l’interphone.
 
Ils sortent du bureau et se dirigent dans le dédale qui semble constituer la partie administrative de ce qui fut un supermarché. 
 
Dans un recoin, au détour d’un couloir, les attend un homme jeune, à l’air timide et effacé, vêtu comme son patron d’un simple pantalon et d’un polo marqué du sigle du lieu :
- Mon assistant, Léon Bournemol, chargé de la technique cérémonielle à

la Nouvelle Réna. Mais je ne pense pas que le Mentor vous ait décrit nos méthodes dans le détail. Peu importe pourvu que vous assumiez votre tâche. Je suppose que, comme prévu, vous serez ultérieurement recyclé dans le processus. Ouvre, Léon…

Léon sort de sa poche une clé attachée à sa ceinture par une chaînette, et il l’enfonce dans un boîtier, de prime abord destiné à contrôler la ronde d’un veilleur de nuit. Une partie de la paroi du couloir coulisse, dévoilant un local assez étroit au centre duquel trônent plusieurs gros cubes métalliques (Arthur en compte une dizaine) d’où entrent et sortent canalisations et tuyaux. Un pupitre couvert de boutons et de curseurs ; une console où scintillent quelques écrans qui montrent diverses vues de la salle de troc, et d’autres salles, dont deux vestiaires où des « initiés » sont en train de revêtir de courtes tuniques, hommes d’un côté et femmes de l’autre, et une vaste salle de cérémonies où d’autres participants de la Nouvelle Réna, le visage ravi, tournent en rond autour du fameux « putier » central dont Ravot a parlé. 

  Partout, une brume, une fumée, dont les variations d’intensité suivent le ronflement sourd de certains des cubes. Au-dessus de ces cubes, de petites trémies dans lesquelles Léon verse des sachets de poudres diverses.
  - Donne-lui un sachet de Catatonine, ordonne Edgar Maupuis…
L’assistant s’exécute, non sans quelque réticence dans le regard :
- Vous êtes sûr que…
- Mais oui, c’est un envoyé du Mentor, tu peux y aller…
Il se tourne vers Arthur :
- Il vous suffira d’une toute petite partie de ce sachet dans l’eau de leur boisson pour qu’ils deviennent dociles comme des agneaux. Vous pourrez alors disposer d’eux sans difficulté, comme il vous a été ordonné. Cela, c’est plutôt pour les Malfort et les cadres Chochos, dont il faut que vous soyez définitivement assuré de la mort.
 
Il ouvre un placard, garni d’armes à feu diverses et en sort un pistolet :
- Glock 19, 9 mm, 17 coups. Un chargeur de rechange. Pour leur donner le coup de grâce. Hommes, femmes, enfants. Pas de survivants. Je contrôlerai personnellement. Pour la masse des Chochos (il fait signe à son assistant qui est retourné à ses écrans), donne-lui quelques sachets de Percutacrime. Il faut jeter les sachets sans les ouvrir dans les sources qui alimentent leur terrier. Le poison agit par contact à très faible dose. Son activité disparaît en quelques heures. Faites-moi signe lorsque je pourrai entrer sans risques, j’ai hâte de reprendre possession des lieux… 
 
Arthur approuve de la tête, sans ajouter un mot, et Edgar Maupuis les guide sans plus de discours vers la porte dérobée par laquelle ils sont entrés dans le bâtiment et devant laquelle le vigile a repris sa faction. Sans un mot : on ne discute pas avec un exécutant. Ni avec un exécuteur. 
 
Et pour le « patron » des lieux, Arthur est l’exécuteur qu’envoie le Mentor, sans plus.
 

CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

P3C1E43 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 43)

 
N°188 / CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot reçoit la plainte de Le Vacher Arsène, Conseiller en Matière de Finance, qui se juge trahi par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, en sa mort.

 
Lundi 13 juin
19 heures
Chez Mado (suite)

 
(Le début est en P3C1E43).

  - Monsieur le commissaire ? Je souhaiterais me plaindre, manifester ma contrariété…

 
Ravot lève les yeux sur le nouvel arrivant qu’il n’a pas entendu venir. 

  Il pensait à Lepif, qui doit interroger la famille d’Hilarion-Jovial.
 
Bon courage. 

  Et en levant les yeux, il découvre un étrange personnage, qui le regarde avec un très curieux mélange de morgue hautaine, de certitude absolue et de crainte nerveuse, au travers de bésicles hérités d’un autre siècle et sans doute d’un brocanteur onéreux qui a dû bien rigoler en les fourguant au bonhomme. Le geste hautain qu’implique leur maintien tend les fanons de son cou rougeaud agités comme fraise de dindon au vent menu de ses paroles sèches. Veste, gilet et chaîne de montre tout comme les souliers soigneusement cirés où casse le pli du fendard : on est soigné sur soi…

 
- Le Vacher. Arsène Le Vacher, Conseiller en Matière de Finance… Monsieur le commissaire (le Commissaire, pardon), j’ai demandé à vous rencontrer en vos bureaux où il m’a été dit que j’aurai quelque fortune à vous trouver en ces lieux (regard qui montre que l’on dissimule une appréciation pour le moins mesurée pour le lieu en question) où vous auriez vos usages…
- J’ai, Monsieur, j’ai…
- Me permettrez-vous ? (du binocle, il désigne une chaise)…
- Faites, Monsieur, faites…
- Bien (il semble gêné, assis d’une fesse au bord de la chaise très ordinaire du type standard de celles dont Mado a banalement garni son estaminet)… Pittoresque, n’est-ce pas (il balaie les lieux d’un geste prolongé par l’inévitable binocle) ?

  Mado s’est approchée :
- Et pour Monsieur, ce sera (elle regarde Ravot comme pour s’excuser de n’avoir pu intercepter l’individu) ?
- Oui, oui… Un Fernet Branca, je vous prie…
- Un Fernet Branca, répète-t-elle, en loufiate avertie qui sait quelle purge employer les lendemains de cuite pour garantir sa basse-cour des renards sournois toujours prêts à jaillir de leur terrier nauséeux, et elle s’esbigne vers son rade pour concocter l’horreur.

 
- Eh bien, Monsieur le Vacher ? Au fait, je vous prie, au fait…

  Mado vient poser devant l’individu un verre dont le fond épais est destiné à limiter la quantité de contenu par l’ampleur du contenant : c’est la dose qui fait le poison, paraît-il. 

 
Elle se retire. 

  Ce qu’attend ostensiblement Le Vacher qui la toise au travers de ses bésicles.
 

- Charmante personne, n’est-ce pas ? Un peu frustre sans doute, manque de conversation, mais…
- Oh, ne vous y fiez pas, ne peut retenir Ravot, il est docteur en droit de formation et bistrotière par vocation…
- Que diable… se reprend Le Vacher qui semble du coup reculer sur sa chaise, comme s’il craignait de se trouver démasqué…
- Bref, Monsieur, bref, s’il vous plaît…
- Oui, bien sûr… 

  Il soupire et se tourne face à Ravot :
- A qui se fier, n’est-ce pas, Monsieur le Commissaire ? C’est un peu ce pourquoi j’ai souhaité vous rencontrer es fonctions…
- Ès… On dit ès fonctions. « Es » sans accent est le symbole chimique de l’einsteinium…
- Vous en êtes certain ?
- J’en suis certain, la petite Amélie me l’a confirmé hier encore…
- Mais les allégations de la petite Amélie…
- Elle est officier de police et s’exprimait ès fonctions…
- En ce cas, je m’incline devant l’Autorité de la fonction, qui prime la personne, la sous-tend et la transcende…
 
- Au fait, Monsieur, au fait…
- Pardonnez-moi, mais c’est vous-même qui soulevâtes ce point d’orthographe… D’un grand intérêt, je le reconnais… Encore que légèrement polémique… 

  Ravot manifeste une ombre d’impatience : Tsss…

 
- Oui. Bon. Voyez-vous, Monsieur le Commissaire, je me trouvais en affaire avec un Monsieur que vous devez connaître, puisqu’il s’agit de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui est mort…
- Toutes mes condoléances…
- Ah, mais non ! Si dol il y a, j’en suis victime ! Et je n’aurai point l’audace de vous demander de me condoléancer, ce qui serait abuser, mais bien plutôt de m’aider à en obtenir réparation ! En deux mots : je suis trahi !!!
- Pardon ?
- Positivement trahi ! Comment ! Voilà un Monsieur, et avec lui sa famille, dont le patronyme semblait garantir le sérieux, n’est-ce pas, ne sommes-nous conjointement particulaires, un Monsieur, donc, qui a fait appel à mes Conseils éclairés pour réaliser quelques opérations financières ou immobilières. Bon. Jusque là, rien que de très normal, puisque je suis Conseiller en Matière de Finance. Mais ce Monsieur, appuyé par sa sœur, qui se dit elle-même de si bon conseil (je vous demande un peu), et qui, quoique mariée à un certain Lebièvre (en un seul mot), a tenu à conserver son nom de famille originel, sans doute plus… particulaire que celui de son pauvre époux dont nous ne parlerons pas, ce Monsieur, donc, m’incite à participer à l’érection, si j’ose dire, d’un hôtel. Tout à fait respectable, l’hôtel, il va de soi. Il disposait à cette fin de fonds issus d’une opération immobilière qui cette fois concernait un lotissement que sa position lui avait permis de faire construire, ce en quoi je l’avais quelque peu conseillé préalablement, et il avait su se faire épauler par un autre de ses amis, excellent cuisinier, brillant professionnel de l’hôtellerie, pour l’aspect technique de la chose, les plans, les normes, les cuisines, la marche en avant, l’ache à CCP, et tout cela. Très beau concept, professionnalisme total. Je suis même allé jusqu’à y engager quelques menus picaillons, trois fois rien, par sympathie. La construction achevée, et sur mes Conseils, toujours, mais il faut bien dire qu’il en avait lui-même et dès le début prévu la nécessité, il se débarrasse du cuisinier initial, qui lui aurait coûté trop cher, pour un autre moins onéreux. Il avait bien sûr pris la précaution de ne signer aucun engagement écrit à cet ami qui avait effectué ce travail dans la perspective de diriger l’établissement, ainsi que de Sainte Fouillouse l’avait habilement laissé sous-entendre. Tout juste lui avait-il donc avancé des promesses verbales, de l’amitié, quelques flatteries bien placées, trois fois rien… Rien que de bonne gestion, n’est-ce pas, pourquoi payer 10 ce qu’on peut payer 5 ? Bref, un parfait gestionnaire. Je me réjouissais d’avoir ainsi gîté quelques piécettes. Tout cela pour vous dire quel tableau m’était présenté.
- Mais il est mort, et je ne vois pas…
- Mais justement ! Hic jacet lepus[1], comme dit le latiniste ! C’est de là que jaillissent les puces ! Il m’a trahi ! Doublement trahi, même… 

  Le Vacher trempe les lèvres dans son verre et relève la tête avec une grimace :
- Il n’est pas à 23°, comme il est préconisé dans le numéro 12 de la revue Gaule et Mignon qui me fait référence, ainsi que je l’ai trouvé confirmé sur un site Internet gratuit dont je vous confierai le nom si vous insistez. Je dois avouer (il décrit un geste circulaire du lorgnon) qu’au cours de fréquentes insomnies, où je mâchouille mes préoccupations, il m’arrive parfois d’explorer les ressources - gratuites - de la « Toile »…

 
Il lève le nez avec un sourire de connivence et un mouvement des caroncules…

  Puis il reprend, tandis que Ravot baille discrètement :
- Doublement ! Tout d’abord, il ne m’avait pas avoué ses tendances… douteuses. Dont je ne me suis pas méfié, quoiqu’il ait parlé de « l’érection » d’un hôtel… Or, on l’aurait retrouvé dans une position… équivoque… dans la compagnie… douteuse… d’un cadavre… masculin… dénudé (Ravot sursaute : comment sait-il cela ?) qui serait celui d’un autre édile ! Tous pourris comme dirait Jean-Marie… Peu importe… Je le sais, c’est sa sœur, Ordegale-Junie, qui me l’a dit. Avant de le nier, selon son habitude : elle se dit de bon conseil, mais elle ne peut s’empêcher de mentir, ça lui est consubstantiel. Elle appelle cela de la stratégie. Bref. Or, je ne me serais pas engagé, financièrement, s’entend, avec un partenaire… douteux ! Ergo[2], il m’a trompé !
- Mais…
- Attendez… Pour vous dire ma confiance : j’étais allé jusqu’à accepter qu’il engage un immigré en cuisine, s’il restait discret. Pour peler patates. Un crouille qui sache se tenir… Il avait insisté, pour afficher une certaine largesse d’idées… On peut toujours soupçonner des mœurs… chez ces gens… Si, si, je vous assure, je l’ai observé souvent… Mais que lui-même en fût ! Et avec de telles gens… Parce que, hein, que serait-il sans mes Conseils en Finance avisés ? Qu’aurait-il pu réaliser ? Ce n’est pas tellement pour l’argent, n’est-ce pas, j’ai les moyens (geste rond du binocle) et cette petite perte, qui n’en sera d’ailleurs peut-être pas une, ne me gène pas beaucoup, mais c’est une trahison, pour, pardon, contre le principe, le Principe !!! Et n’apprenai-je pas, plus outre encore, que le voilà maqué avec cet immonde PPN qui nous bradera à l’étranger, ce qui expliquait son insistance à embaucher ce peleur de patates maghrébin… et que de ce fait je serais devenu infréquentable ? In-fré-quen-table !!! C’est sa sœur, encore une fois, qui me l’a dit, il n’a pas osé me le dire lui-même !!! Moi qui suis Membre Fondateur de leur projet ! Fondateur !!! Ils ne seraient rien sans moi ! Rien !!! Ah, Monsieur le Commissaire, «Res est perniciosa labor [3] », comme dit le latiniste : Régner est un travail épuisant…
- Mais, il est mort…
- Justement ! Elle m’a demandé de ne pas assister aux obsèques !!! Qu’en fous-je, objectivement parlant ? Rien ! Mais sur le Principe !! Il m’a trahi !!! Je suis allé m’informer de ces obsèques ostracisantes à la Mairie, où je suis tombé sur une sorte de… machin qui ne parle même pas français et qui se prétend le Maire, alors que je le croyais mort, et qui m’interpelle en langue étrangère ! Dans une Mairie ! Une Mairie française !! J’ai fui, Monsieur le Commissaire, fui. Moi qui n’ai jamais reculé devant ma femme, cette conne ! Concevez-vous toute l’énormité des choses ? J’ai donc décidé de porter plainte, Monsieur le Commissaire. Pour abus de confiance, inféodation douteuse, manque de sérieux politique, escroquerie mentale, turpide turlupinade ! Je dis bien : Escroquerie, Monsieur le Commissaire ! Trahison ontologique ! Ontologique !! Canonique !!! Catholique !!! Apostolique !!! Je l’écrirai à Monseigneur Zeeman, qui est de mes relations !!!

  Le Vacher s’est soulevé de son siège, peu à peu, porté comme par cric au cul, tiré vers le haut par son lorgnon brandi, gonflé de rage, de haine pure et de peur bestiale, de la peur bombastique[4] du petit bonhomme qui se retrouve tout seul dans le noir, rejeté par son papa et qui en fait grosse colère…

  Et puis il se rassied, encore tremblant des fanons, pose ses lorgnons sur son nez et de l’autre main se jette le reste du Fernet-Branca derrière la cravate. Imprudence qui le plonge dans un accès de toux dont il ressort, larmes aux yeux, fanons et menton tremblants :
- Pardonnez mon émotion, Monsieur le Commissaire, mais avoir été ainsi trahi par qui vous croyiez un ami, c’est très dur…
 
Il s’essuie les yeux du coin d’un mouchoir finement brodé au petit fil d’une allégorie de la Culture aux seins nus tirant le char de l’Agriculture aux pieds boueux disposée de telle sorte que la morve y figurât inévitablement la boue agricole. Une Œuvre…

  Puis il reprend, après un ultime reniflement qui clôt la faiblesse de l’émotion entr’aperçue :
- Ma plainte ?
- Passez demain matin 8 heures au commissariat, l’inspecteur Pélot l’enregistrera.
- Merci, Monsieur le Commissaire, merci. Je savais pouvoir compter sur les Autorités de Mon Pays.

  Il se lève, se redresse, tire sur les pans de sa veste pour lui rendre sa forme, tortille du cul pour rendre du pli à son pantalon tout en remettant en place ses génitoires, se dirige vers Mado, semble hésiter, extrait, avec des petits gestes nerveux, un carnet couvert de cuir marron de sa poche de gousset, chausse son nez de ses bésicles, feuillette les pages d’un doigt préalablement humecté du bout de la langue, lève le majeur de la main droite, et déclame, le nez dans le calepin et en ouvrant les guillemets :

- « Iustius egregiis vini potoribus ullum
In terris hominum non reor esse genus[5]»,
comme dit Caton l’Ancien, car, étant catholique, je suis aussi catonique. Ce que je traduirais, non point à votre docte intention, mais à celle du commissaire, par :
« Le juste mêle l’ail, le potiron et le vin,
Sur terre, l’homme ne doit pas s’encombrer des choses ».

 
Puis il range calepin et bésicles, les fanons tremblants d’émotion mal contenue, et salue Mado d’une inclinaison de la tête et du buste :
- Mes hommages, Docteur…

  Puis il sort, d’une démarche noble.

 
Ravot soupire…

  Le téléphone pleure en un mélo gluant…

 
La déprime…

  C’est de pire en pire…
 
- Commissaire !!! 

  Mado le secoue : il vient de s’endormir sur place. L’effet Le Vacher sans doute… 

 
- Oui, Mado ?
- Eusèbe Malfort au téléphone… 

  Elle lui tend le combiné, c’est quand même bien pratique ces systèmes sans fils…
 
- Oui, Eusèbe… Demain matin ? Joindre Lepif et sa copine, Mais elle est dans son labo, à Pau… Oui… Oui, bien sûr… Je crois avoir compris que Varochaix a annexé la mairie, en effet… Bon. Je tente de les joindre…
- Je vous sers le mironton, faut vous soutenir !
- Merci, Mado, mais laisse-moi le téléphone…

  Il essaie d’appeler le commissariat, non Lepif n’est pas là, ni bien sûr l’inspecteur Amélie Fouad… Les numéros… Voilà, je note… 

 
Mado apporte le premier plat : salade de museau vinaigrette, avec un verre de Sancerre. Pourquoi du Sancerre ? Pourquoi pas du Sancerre ? Evidemment, vu comme ça : sers, Mado, sers le Sancerre…

  - Allo, Lepif ? Oui, c’est moi… Non, tu prendras des congés quand on aura fini. Quoi ? Fatigué ? Kékséksa ? Chez Hilarion-Jovial ? Tu me raconteras. Non, pas de nouvelles de Pélot… Tu peux joindre Amélie ? Pas « Rejoindre », joindre… Oui. Tu l’appelles, rendez-vous demain matin 8 heures à la Lanterne du Fort. Pas d’excuses. Important. Synthèse et tout. N’en parle pas autour de toi. Y’a personne ? Ta vie est un désert ? Je te persécute ? Eh bien en attendant, tu obéis. C’est ça… Je t’emmerde.

  Il raccroche en souriant : ah, ces Jeunes…
 


[1] Ci-gît le lièvre, comme dit Queneau dans (pardon, in) Le Vol d’Icare, au chapitre LII. Mais Le Vacher fréquente plus assidûment les Pages Roses. Le Vacher traduit très approximativement et de mémoire.

[2] Donc… (Pages Roses).

[3] « Le travail est une chose funeste » Grobianus I, 6 (Amis du moindre effort).

[4] Je l’aime bien celui-là, merci Queneau. C’est un style de musique psycho-acoustique qui a un caractère d’enflure et de redondance.

[5] « Je ne pense pas qu’il y ait sur terre une race d’hommes plus juste que celle des ivrognes », Grobianus I,7 (Gâcher une soirée en 15 leçons). Le Vacher s’est trompé de page.

LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

P3C2E4 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N°193 / LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

 
C’est l’histoire oùEusèbe et Jeanne « désintoxiquent le Président de la République et lui dévoilent le complot des Élus. 

 
Mercredi 15 juin
Midi
Palais de l’Élysée

  Les grandes portes se referment sur la rue, les huissiers et les gardes rentrent dans leur boîte, et le Président sort enfin dans la cour. 

  Jovial, il se dirige vers leur voiture, qui est restée garée sur le côté, face à l’aile Est :
- Ah, mes amis, je vous attendais ! Ce qu’ils sont balourds ces ministres. Tous à bouillonner dans leur jus de carrière. Croyez-moi, rien ne vaut le grand air du sommet ! Alors, vous avez fait bon voyage ? Je vous aurais bien envoyé un avion de la Présidence, mais avec les restrictions budgétaires… C’est donc vous, la nouvelle épouse ?
- Bonjour Président, c’est moi la nouvelle épouse. Mais j’ai très longtemps travaillé avec Eusèbe…
- … et nous nous apprécions depuis des lustres, bonjour Président…
- Venez, Emma nous attend, si je laisse refroidir le fricot elle va me faire la gueule pendant huit jours. C’est très rare que j’invite des amis à la maison, d’habitude, c’est tralala et salons dorés, mais j’avais l’impression de manger au bureau lorsque je rentrais chez moi. J’ai remis tout ça en ordre… L’appartement est à l’étage, montez… Et appelez-moi Jean, entre amis…

  Un grand escalier, une porte dérobée, un petit escalier sombre, un palier peint en gros caca d’oie d’époque et une porte tout juste digne d’une chambre de bonne au sixième étage d’un immeuble haussmannien. 

  Sur le palier, Emma, la septantaine mauve argenté, tablier à fleurs noué autour de la taille sur une petite robe noire à pois blancs. Epais bas à plis et charentaises au contrefort replié sous le talon…

 
- Entrez, entrez, alors c’est vous Eusèbe ? Jean m’a beaucoup parlé de vous et de vos aventures ! Vous allez nous raconter ça ! Ce sera passionnant ! Ça va me changer des dîners officiels !

  Eusèbe et Jeanne se regardent, plus que surpris par ce décor, cet accueil… 

 
On entre dans une pièce qui pourrait être la cuisine d’un petit appartement des années soixante, avec du linoléum moucheté gris, jaune et rouge, du