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EL CÓNDOR PASA / P3C2E14

P3C2E14 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 14)

 
N°203 / EL CÓNDOR PASA / P3C2E14

 
C’est l’histoire où un condor associal se trouve bien puni de sa gourmandise tandis que l’Omphalie est rayée de la carte.
 
Jeudi 16 juin
9 heures et quelques
Île de Guamblin
(14 heures et quelques en France)

 
(Suite directe de P3C2E11, de P3C2E12 et de P3C2E13 : liens)
 
Mais ce n’est pas fini.

 
Une heure après l’explosion initiale, le condor est revenu se poser sur l’aire secondaire qu’il a installée, comme une garçonnière, dans un creux de la minuscule île volcanique sous laquelle s’amorce l’Omphalie.
 
C’est un condor asocial qui pratique un art de vivre basé sur la discrétion et qui aime l’air marin réchauffé d’étrange façon par les émanations souterraines qui remontent de la cité des Amazones. 

 
C’est aussi un pervers qui entretient une liaison contre nature, mais passionnée, avec un grand oiseau blanc nocturne qui n’est pas toujours là, mais que quand il y est, ça vaut son coup, nom d’un petit condor. Un harfang :
- C’est comment, toi ?
- Moi, c’est condor.
- Moi c’est harfang.
- Ah oui ? C’est pas une blague ?
- J’te jure, tu veux voir ?
- Montre… 
 
Et puis il est nourri par les Amazones que ça amuse de le voir frissonner des caroncules devant l’Oiseau de l’Élue qui le fixe de ses grands yeux d’or impassibles… 

 
C’est peut-être pour ça que d’avoir croisé une Amazone volante ne l’a pas surpris ? 

 
Qui sait à quoi rêvent les condors le soir au fond des aires ? 

 
Bref, il s’est posé et regarde le soleil levant. 
 
Un ample nuage rouge se déploie à l’Est, d’où il vient. C’est ce geyser qu’il a croisé. Il se demande ce qu’ils ont encore pu inventer et il fait un peu de ménage, déçu d’avoir trouvé le nid désert : le harfang serait-il parti, comme cela lui arrive parfois, pour l’un de ces lointains voyages d’où il revient l’œil farouche et la plume ébouriffée ??

 
Et puis il se repose, comme tous les condors lorsqu’ils n’ont pas à chasser pour survivre.
 
Un bruit l’attire au bord du nid. 

 
La porte du fond du cratère vient de s’ouvrir et on lui apporte sa nourriture du jour, un cadavre de prisonnier qui n’a pas tenu la distance… C’était pas Bitenor, celui-là ! 
 
Le condor est charognard. Son vol depuis la côte (il y entretient une aire principale où sa partenaire légitime finit d’élever les deux petits de l’année) l’a fatigué. Il va casser la croûte et portera un bras ou une cuisse aux petits. Ils sont très moignons lorsqu’ils s’attaquent à un joli cuissot…

Le condor s’attendrit. 

 
N’empêche, le harfang, c’est une autre classe ! 

 
Deux heures après l’explosion initiale, des vibrations sismiques sont ressenties à Puerto Cisnès. On n’y prête pas une grande attention : c’est un phénomène courant dans cette région volcanique.

Les Goums sont arrivés dans le camp de l’ONU depuis une heure déjà, et ils suivent ces manifestations avec une grande attention dans les mobile homes où ils sont hébergés. Ils savent qu’ils vont peut-être devoir y rester quelques jours avant de regagner leur lieu de vie normal. Ils se sont habillés pour sortir, ce qui les met mal à l’aise, mais lorsque Mnouay leur a expliqué pourquoi il le fallait, tout le monde a compris et s’est de bonne grâce plié à la mascarade. 

 
Trois heures plus tard…
 
Un grondement sourd ébranle la baie au Sud de Guamblin… Il semble qu’une vague se soulève, qui ne serait visible que depuis les îles qui bordent la baie, à l’Est…

 
Quelques bateaux de pêcheurs se trouvent soulevés par le tsunami qui monte et s’accroît…
 
Les vagues s’élèvent, plus hautes, plus fortes, au fur et à mesure que la masse des sédiments glisse au fond sur la couche déstabilisée des clathrates en ébullition. 

 
Et puis, brutalement, ce couvercle se brise et libère le reste du gaz en bulles monstrueuses qui engloutissent tout et envoient un gigantesque coup de bélier en direction du large… 
 
Les vagues, en trains successifs, poussées par les effondrements et les glissements de terrain autant que par l’éruption des gaz, se déplacent à sept cents kilomètres heure…

 
Le condor, le premier, remarque quelque chose d’anormal.
 
Il vient tout juste de finir de détacher une épaule et serre le bras entre ses serres serrées. C’est un grand condor et l’idée de parcourir une centaine de kilomètres, même avec un bras, ne l’effraie pas. Mais il voudrait bien casser la croûte et digérer un peu avant de partir. Il adore les yeux et les couilles, même s’il n’en reste pas grand-chose après le passage des Amazones… Alors il délaisse le bras et revient à son bonhomme.

 
Cependant, il se passe quelque chose d’anormal, il l’a remarqué. 
 
Il est de nouveau distrait par les Amazones qui ouvrent la porte et s’esclaffent bruyamment en le voyant grignoter les roubignoles fripées de leur bonhomme.

 
Il se dit que la gourmandise est un vilain défaut… Qu’il faut partir, vite…
 
L’instinct…

 
Mais la gourmandise…
 
C’est ça qui l’a perdu. 

 
Elles aussi, d’ailleurs.

 
Quand les vagues sont arrivées, imprévisibles, seulement précédées d’un ronflement sourd, hautes de trente mètres, l’onde de choc a pulvérisé la petite île, arraché les installations d’Omphalie et anéanti tout ce qui pouvait s’y trouver.

 
Mauvaise opération, pour le condor.
 
A Guamblin, le geyser est retombé, laissant un large trou là où se trouvait l’entrée de la cité souterraine. 

 
Avec, au fond, le cadavre disloqué d’une Amazone, le visage tourné vers le ciel.
 


LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

P2C2E4 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N° 105 / LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

  C’est l’histoire où Arthur part pour l’Europe et se retrouve à bord de

la Flèche d’Argent en compagnie de

la Patronne.

 
Mercredi 4 mai
3 heures 30 (heure locale)
10 heures (heure française)
Guamblin (carte du voyage)


De ses explorations en Terre de Feu, Arthur a conservé l’habitude de ne jamais se séparer d’un petit appareil photo numérique qui lui tient lieu de bloc notes. Ce qui amenait inévitablement les plaisanteries de Daouj sur la « mémoire numérique » des Goumyôs…


  Et c’est ce souvenir qui parvient à l’arracher à la contemplation fascinée du visage tragique de l’écorché.

 
Il revient, courbé contre le vent des pales, jusqu’à la cabine de l’hélico pour y récupérer son boîtier, et retourne flasher les restes de Yann Marbeuf.

  Le temps presse et il ne peut plus rien pour le malheureux. Il se sangle sur son siège et fait signe au pilote de décoller pour Puerto Cisnès où le Cessna devrait être prêt.

 
Et puis il contacte Mnouay par radio :
- Une mauvaise nouvelle, Mnouay, j’ai retrouvé notre gars… Oui, il est mort. Et dans un sale état. Il se trouve au sommet de l’île, écartelé entre deux poteaux… Non, pas de flèche. Il est écorché. Je ne peux rien faire et toi non plus. Il faudrait le décrocher et lui donner une sépulture… Tu accepterais cela ? Je pense que ce serait un honneur pour lui… Comme pour un Goum… Merci, Mnouay… Mais il faudra faire attention : le coupable doit se trouver à Guamblin et peut-être même dans la base… Non, je ne peux vraiment pas revenir tout de suite. C’est toi qui mèneras l’enquête en liaison avec Agotchilho. Il faudra que tu les préviennes par le satellite. J’ai pris des photos que je leur ferai parvenir depuis Puerto Cisnès pour qu’ils en disposent plus vite… Oui, ils connaissent mon itinéraire et mes escales… Santiago, puis Londres et Biarritz. Je pense arriver demain soir… Mais je n’ai pas réussi à les joindre depuis l’hélico : le temps se couvre et brouille les liaisons. J’espère seulement que la météo permettra de voler sans trop de risques jusqu’à Puerto Cisnès… Je compte sur toi pour leur transmettre les informations. Je ferai passer les photos par le réseau intranet de l’ONU. Oui, c’est plus sûr… Je te quitte, l’hélico est un peu chahuté, mais ça ira, le pilote me fait signe qu’il est confiant et moi j’ai confiance en lui… Je te contacterai à mon arrivée. Si tu as de nouvelles informations, envoie-les par le satellite direct à Agotchilho… Terminé.

  Et puis il se laisse bercer par la vibration profonde de l’hélico qui le pénètre par tout le corps, comme une trépidation intérieure, étouffée, contenue en lui par le casque et les sangles du harnais de sécurité… Il sent sa peau se décoller de sa chair, gonfler, se soulever, énorme cloque, vêtement trop lâche pour lui, ou bien, est-ce lui qui là-dedans se rabougrit ? Il est si petit au-dedans, il le sait, l’a toujours su : son intérieur ne correspond pas à son extérieur de grand bonhomme tellement responsable, il était fatal qu’un jour sa peau le quitte, prise entre ces deux foyers du dedans et du dehors… Oh, Béatrace, tu me manques… Toi, tu saurais calmer cette fâcherie de poupées russes qui se découvrent incompatibles au plus profond, au plus intime de leur emboîtement… Toi seule, avec ton sourire incroyable de moustaches soyeuses et les raconte-à-papa de Tijules… Et…

 
Mais un choc le réveille en sursaut, suivi du decrescendo rapide de la turbine qui s’arrête.

  - Bien dormi ? demande le pilote qui a retrouvé le sourire. Faut dire que lui n’a guère eu le temps de somnoler.
- On est allé vite, bafouille Arthur encore empêtré dans l’angoisse de son mauvais sommeil.
- Le vent dans le dos, ça aide ! Mais il était temps d’arriver, la neige revient. Ne tardez pas trop à partir sinon le Cessna ne pourra plus décoller. Il paraît que c’est clair au-dessus de 10 000 pieds…
- Le temps de transmettre mes photos et on part… Vous prévenez la tour ?
- OK patron ! Je m’en occupe… Vous dormirez dans l’avion, vous en avez besoin après toutes ces secousses… Et moi, je vais rentrer au chaud… Eh, Pedro, tu mets l’hélico à l’abri, ça va souffler et neiger…

 
Le mécano lève le pouce pour montrer qu’il a compris, fait un signe à l’un de ses collègues et chacun arc-bouté d’un côté de la cabine de plexiglas, ils poussent le léger appareil jusque dans le hangar près duquel il s’est posé et dont les portes sont restées grandes ouvertes sur un espace de lumière vive.

  L’air froid de la nuit réveille Arthur qui se dirige d’un pas nerveux vers la tour de contrôle éclairée, en bas de laquelle il sait trouver une permanence.

 
Un technicien y somnole sur une banquette, auprès d’un bureau où trône un poste informatique en veille.

  L’intrusion d’Arthur le réveille en sursaut :
- Oui, c’est qui ? C’est pourquoi ? Comment vous êtes entré ? C’est…
- Laisse tomber mon vieux. J’ai des photos à transmettre à la base d’Agotchilho.
- Agotchilho, ah oui, ah c’est vous… Excusez-moi je ne vous avais pas reconnu, oui, en effet…
- Eh bien camarade, je vois qu’on n’est pas plus frais l’un que l’autre… Tiens, expédie le contenu de l’appareil. Et vite, mon coucou va décoller…

 
Du coup le technicien se lève en se frottant les yeux, saisit la carte mémoire qu’Arthur vient d’extraire de son appareil et la place dans le lecteur qui équipe son ordinateur.

- C’est quoi ces photos ?
- C’est top secret. Et tu les adresses à Victor Bourriqué, Clémentine Kaligourian, Eusèbe Malfort, Rébéquée Taritournelle et Amaïa de ma part. Les commentaires viendront par Guamblin.
- Bien, Monsieur Malfort, mais vous savez, ici, tout est top secret. Alors…
Arthur a un sourire amer :
- Je sais, mais ça, je te conseille de l’envoyer sans le regarder, si tu tiens à continuer le beau rêve que tu faisais quand je suis arrivé…
- Je rêvais de ma fiancée, Maria-Dolorès…
Arthur lui tape amicalement sur l’épaule tandis que le (très) jeune gars lui rend la carte mémoire :
- Ne regarde pas : ici, il n’y a pas de Maria-Dolorès, il n’y a que « dolorès », si tu vois ce que je veux dire… Et préviens le Cessna : j’arrive. Décollage dans dix minutes.
- Oh, vous savez, j’en ai vu passer de drôles, ici…
Cette fanfaronnade de jeune garçon fait sourire Arthur :
- Le problème, vois-tu, c’est que ça (il montre son appareil qu’il vient de replacer dans sa housse), ça n’est vraiment pas drôle… Appelle ton pote là-haut qu’il nous donne la piste…

  Le Cessna est garé loin de la tour et Arthur se fait conduire en voiture par un mécano qui semble bien content de vivre : son service se termine et dès demain il va rentrer chez lui, à Oakland, non, pas la ville de Californie, c’est un petit bled près de Memphis, dans le Tennessee, pour une permission de deux mois. Juste pour le printemps. Bien sûr, il y aura encore de la neige, mais, hein, faut faire avec. Et puis ses parents ont une ferme dans le coin (une petite ferme, pas plus de mille hectares) et il faut commencer à travailler la terre. Non, la neige n’est pas trop un problème, puisqu’ils sont dans le centre des Etats-Unis et que l’an dernier ils ont été moins touchés que la côte Est. Oui, à Boston et surtout à New York ils ont eu des gros problèmes… Voilà le Cessna, vous voyez, il était tout au bout de la piste !

 
Deux mécanos s’affairent auprès du moteur à brancher les batteries de lancement installées à l’arrière de leur camionnette et ils lui crient à la cantonade (le vent, de nouveau…) que le plein est fait et qu’il peut monter à bord, le pilote est allé pisser…

  Cinq heures de vol, six, si la météo est mauvaise. A cette heure-ci, on n’a mobilisé qu’un seul pilote pour relayer celui qui l’a conduit depuis Punta Arénas et qui est parti dormir.

  Arthur monte sur le siège arrière : la cabine est aménagée pour quatre passagers et deux pilotes, avec de la place pour une petite cargaison derrière la cloison, à l’arrière du fuselage. C’est un avion postal qui a été reconverti et le confort n’y est pas fameux, mais il est sûr et robuste, et c’est ce qu’il faut dans cette région tourmentée : il est capable de franchir une tempête ou la Cordillère si le besoin s’en fait sentir, il vole par tous temps, pas très vite, et en secouant ses passagers, mais si le pilote connaît son métier, il arrive toujours à bon port et il se pose dans un mouchoir de poche, avec un turbopropulseur increvable.

  Il se sangle sur son siège et ferme les yeux, mais il n’a pas le temps de s’endormir : le pilote s’installe à son poste, se tourne vers lui sans qu’il puisse le reconnaître sous son casque (mais il est vrai qu’il ne connaît pas tout le personnel de la base), et il commence à dialoguer avec la tour de contrôle. Un signe du pouce à l’intention des mécaniciens qui ont branché les batteries et il lance le moteur.

  Arthur s’adosse à son siège et ferme les yeux.

  
 L’appareil se met à rouler en cahotant sur la piste, prend le vent, s’arrête dans le rugissement du moteur lancé à fond, et Arthur se trouve plaqué au dossier de son siège par l’accélération du décollage. Il ne peut retenir un sourire en songeant à l’impression de vitesse qu’il éprouvait dans la 2CV de sa jeunesse lorsqu’il dévalait une côte à quatre-vingts kilomètres heure dans le vent de la capote relevée ! Yaouuuhhhh !!!!

  Il s’est endormi immédiatement, lorsqu’aux secousses du décollage a succédé le calme du vol.

 
Il est réveillé par le lever du soleil, et un coup d’œil jeté à l’extérieur lui montre qu’ils survolent une mer de nuages d’où émerge une ligne de crêtes, du côté droit.

  L’appareil plonge soudain, disparaît dans les nuages…

 
Arthur a perdu la notion de temps, mais il ne lui semble pas avoir dormi bien longtemps… Et sa mauvaise habitude de ne jamais porter de montre. 

  Le pilote semble très absorbé par son travail et Arthur l’entend parler avec beaucoup d’animation à un interlocuteur radiophonique qu’il serait d’autant plus incapable d’identifier que son anglais aéronautique est des plus réduits, et que celui du pilote s’agrémente d’un fort accent hispanique.
 
Il lui semble bien que l’on continue de descendre…
  - Qu’est-ce qui se passe ? se décide-t-il à demander…
 
Mais le pilote poursuit ses discours véhéments… pour finir par lui crier, comme on lance une information destinée à calmer une foule qui n’en demande pas tant :
- Perte de puissance…
- Quoi ?
  Mais il a repris son discours radiophonique et il ignore ostensiblement son passager.
 
Et puis il se retourne :
- On va se poser, aérodrome de secours… et il montre le sol d’un geste sans équivoque.
- Eh merde… On est loin de Santiago ?
- Cinq ou six cents kilomètres, je préfère poser avant le pépin et tant que le temps reste à peu près correct… Il doit y avoir un avion comme celui-ci disponible. On n’est pas loin de Temuco, c’est une grande ville…
- D’accord, on n’a pas le choix… J’appellerai pour retarder le départ de l’avion de Santiago si c’est nécessaire.
- Oh, vous devriez pouvoir repartir vers 9 ou 10 heures, je leur ai déjà demandé de prévoir un vol de secours…
  Le plafond nuageux percé, le Cessna débouche dans la pénombre d’une plaine grise marquée de traces de neige éparses. 

 
Le moteur tousse…

  Les lumières d’une ville.
 
Le pilote guide l’appareil vers la ligne lumineuse d’une piste d’atterrissage, un choc…

  Ils roulent vers un hangar. Aéroport régional… Pas de foule. Une voiture s’approche.

 
Le pilote descend, suivi d’Arthur. 

  Un mécanicien rejoint le pilote et ils se lancent dans une grande discussion…
 
- Monsieur Malfort ? Vous pouvez me suivre ? Nous avons été prévenus de l’incident qui vous retarde… L’aéroport de Temuco est heureux de mettre un appareil à votre disposition…
- Je vous suis très reconnaissant…
L’employé de l’aéroport lui sourit :
- Mais c’est tout naturel, Monsieur Malfort, nous vous sommes tous redevables… Suivez-moi, je vais vous conduire pour éviter que vous ne perdiez de temps…

  Arthur, surpris de tant d’égards, monte dans la voiture dont l’employé lui tient la portière ouverte.
 
C’est ainsi qu’après avoir roulé quelques minutes ils parviennent auprès d’un autre appareil, un peu plus important semble-t-il à Arthur qui n’y connaît pas grand-chose en la matière. Un avion d’affaires semble-t-il. Le turbopropulseur à hélice du Cessna est remplacé par trois réacteurs accolés à l’arrière du fuselage, déjà rugissants. La porte, qui tient lieu de passerelle est ouverte…

- Vous pourrez rattraper le temps perdu, cet appareil est plus rapide que celui que vous utilisiez.
- C’est vraiment très aimable… Et qui dois-je remercier pour cette faveur ?
- La propriétaire est à bord. Vous pourrez la remercier directement. Vous serez à Santiago dans une heure …

  L’appareil est luxueux. A peine est-il monté que la porte passerelle est relevée et verrouillée dans son dos, réduisant d’un coup le bruit des réacteurs qui pourtant montent en régime tandis que l’avion se met à rouler.
 
Un fauteuil pivote devant lui…

  La jeune fille éblouissante qui l’occupe lui désigne un siège…

 
Mais où donc l’ai-je croisée ? Arthur, après les remerciements, congratulations et explications d’usage, ne peut retenir une certaine… gène, préoccupation, retenue… Et qui dépasse l’évidente discrétion qu’il se doit de maintenir quant aux véritables raisons de son voyage. Oui, il rentre en Europe. Oh, vous savez, ce que nous avons fait, chacun l’aurait fait dans la même situation, après tout, je ne suis qu’un journaliste qui s’est trouvé là où il fallait quand il le fallait pour faire pencher la balance. C’est surtout mon ami Victor Bourriqué avec sa femme, et mon père qui ont agi lors de cette crise, et bla-bla-bla, Arthur est habitué à cet habillage mondain des « évènements »… 

  Et cependant…

 
La fille est très jeune. Blonde, des yeux bleu pâle, lointains, nets, distants, glacés. Très belle, mondaine, un peu, mais seulement pour la circonstance… Son regard… C’est son âge peut-être qui le gène : elle ne doit pas avoir vingt ans. Il lui en fait la remarque, ce qui la fait rire :
- Cet avion appartenait à mon père qui nous l’a laissé à sa mort, à mon frère et à moi. Avec de multiples affaires de tous ordres, et nous avons repris le flambeau (elle a un sourire rayonnant)… Mais vous en saurez bientôt beaucoup plus sur nous, Monsieur Malfort…

  Elle s’est levée de son siège, l’un des quatre fauteuils pivotants qui occupent la luxueuse cabine et qu’elle avait tourné pour faire face à Arthur.

 
L’avion roule sur la piste…

  Elle porte une courte mais somptueuse tunique de lourde soie blanche brodée d’argent, serrée à la taille par une cordelière d’argent, elle aussi, qui découvre à mi-cuisses ses jambes nerveuses.

Elle est pieds nus.

 
Sans quitter Arthur des yeux, elle ouvre derrière elle la porte qui isole la cabine du poste de pilotage ; la porte qui lui fait face, et qui doit isoler la soute, s’ouvre simultanément.

  Sortent deux grands chiens noirs silencieux, l’un de l’avant, l’autre de l’arrière, qui s’assoient aussitôt, les yeux durement fixés sur Arthur. Les deux dobermans qu’il a déjà aperçus, en Terre de Feu… 

 
Les portes se referment avec un bruit sourd.

  - Mon harfang préféré vous prie de l’excuser, mais l’espace est trop réduit pour qu’il puisse y voler, il est resté en soute… Bienvenue à bord de la Flèche d’Argent, Arthur Malfort…

L’ARRIVÉE EN OMPHALIE / P2C2E5

P2C2E5 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 5)

 
N° 106 / OMPHALIE / P2C2E5

 
C’est l’histoire où Arthur Malfort et la « Patronne », qui l’a enlevé, atterrissent en Omphalie, en plein océan Pacifique. 

  Mercredi 4 mai
8 heures (heure locale)
14 heures (heure française)

La Flèche d’Argent (voir carte)

  Ce n’est plus de la surprise, à ce point, c’est de la stupeur. Mais Arthur n’est pas homme à subir un enlèvement sans réagir.

  D’un coup, il s’est levé.

 
D’un coup, les deux grands chiens se sont dressés devant lui, sans un grognement, d’un seul mouvement fluide, l’un à droite et l’autre à gauche, les crocs sortis en un rictus féroce et silencieux.

  Leur maîtresse a claqué de la langue et ils sont revenus s’aplatir à ses pieds :
- Allons, Arthur Malfort, vous n’êtes pas en position de vous révolter… Reconnaissez simplement que vous avez de la chance : vous voyagez en ma compagnie, ce qui constitue un privilège, et vous êtes vivant… Pour l’instant…

 
Elle a un rire bref qui dévoile ses dents éclatantes. Mais son regard reste glacé tandis qu’elle reprend place dans son fauteuil et qu’elle le tourne de nouveau vers l’avant tandis que les chiens s’aplatissent au sol :
- Asseyez-vous et bouclez votre ceinture, nous décollons…

  Arthur s’est repris. Il se rassied et s’attache à son siège, comme résigné… (Attends, fillette, attends, tu ne perds rien pour attendre…)

  
 L’avion marque un point fixe et se met à trembler sous l’effort conjugué des trois moteurs portés à pleine puissance. Et puis, les freins lâchés, il s’élance sur la piste… Décollage… 

  L’appareil se stabilise et le silence se fait presque.

 
La jeune fille se tourne de nouveau vers Arthur :
- Et, s’il vous plaît, ne rêvez pas de renverser la situation : quand bien même vous dévoreriez mes toutous tout crus, ce qui me semble improbable, il faudrait me maîtriser, et je ne me laisserais pas faire, abattre la cloison blindée du poste de pilotage et convaincre les deux pilotes de se rendre là où vous le souhaitez… L’espace est réduit dans ce petit appareil, et nous devons parcourir sept cent cinquante kilomètres à basse altitude, au ras des flots, pour éviter les radars, ce qui représente une grande heure de vol… Devisons, mon cher, devisons… Nous en avons le loisir, et vous êtes, je n’en doute pas, un homme de bonne compagnie… Passons donc le temps de manière agréable…
- D’accord, je joue le jeu. Il est vrai que vous êtes charmante et qu’il est plus intéressant de voyager avec vous qu’avec un catcheur américain, mais il n’empêche que vos méthodes sont… cavalières ! Au fait, comment avez-vous procédé… ?
- Pour vous enlever ? Le plus simplement du monde : une petite électrovanne télécommandée, fixée dès Punta Arénas sur le circuit carburant principal de votre moteur et activée du sol pour réduire son alimentation lorsque votre appareil est passé à la verticale d’un point prédéterminé, à cent kilomètres de Temuco et de son aérodrome… Votre pilote n’avait pas d’autre choix que de s’y poser. Je m’y trouvais depuis une heure (rire)… Je venais moi-même de Punta Arénas d’où j’ai décollé quelque temps après que votre Cessna en soit parti. Je dois dire que vos tentatives de recherche m’ont beaucoup amusée. Tout comme votre maladresse… Vous êtes incapable d’abattre une femme de sang-froid, Arthur Malfort ! Et même fâché comme vous l’avez été par la perte de votre Chocho, vos… limites… agissent !
- Mes censures… c’est possible, c’était cependant un pari dangereux…

Elle a un rire de dérision :
- J’ai observé vos limites… Même mon harfang vous l’avez raté, à trois mètres ! Je ne risquais pas grand-chose !!!

  Arthur hausse les épaules :
- Tout le monde n’a pas une vocation de tueur… Mais, au fait, comment dois-je vous appeler ?

 
Il « meuble », parle pour parler, pour échapper à cette étrange sensation, de se trouver décalé… Le bourdonnement sourd des trois réacteurs emplit la cabine d’une vibration latente qui étourdit les sens. 

  Un espace réduit, irréel, ouaté, amorti…

 
Elle le regarde, toujours aussi froide et lointaine, comme… aiguë, au milieu de cette touffeur. La fatigue peut-être, se dit Arthur, la fatigue m’étouffe…

  Elle est assise sur le fauteuil voisin du sien, de l’autre côté du passage central de la cabine et flatte d’un doigt négligeant le poil brillant et ras du crâne de l’un de ses chiens. Arthur remarque la blancheur lumineuse de son teint, ses pommettes hautes… Cette fille est très belle… 

 
- Mon nom… Voyons… C’est une chose d’importance que le nom d’une femme… Le nom de son père ou celui de sa mère ? Pourquoi pas le nom de son époux ? (elle a une moue de dérision) Mais bien sûr, je n’ai pas d’époux… Votre question est moins anecdotique qu’il ne paraît, Arthur Malfort… Le nom désigne-t-il l’essence de celle qui le porte, sa filiation…
- Tout juste son état civil, tranche Arthur que ces digressions, ces cuistreries et ces rodomontades, agacent et qui cherche à sortir de l’espace cotonneux qui lui emprisonne l’esprit au fond d’un vide mat.

  Son interlocutrice lance un petit rire froid :
- Moi, je n’ai pas de nom. Je ne suis pas civile. Et quant à mon état, je crois qu’il vous échappe…
- Vous ne m’êtes pas d’un grand secours… Hybris peut-être ?
- Hybris n’est pas un individu, c’est le fruit d’un comportement… (la réponse est venue, spontanée ; une vérité d’évidence qui s’énonce simplement).
- Peut-être pourrez-vous m’expliquer où vous avez acquis cette habileté diabolique qui vous a fait tuer l’un de mes amis goums… Le tir d’une Amazone !!

 
Assise droite sur son siège et les deux mains à plat sur les accoudoirs, elle le regarde avec ironie :
- Mon arc est en argent, celui des Amazones, en bois d’if…
- Et vous êtes pourvue, autant que j’en discerne, de deux seins accomplis, ce qui n’est pas le cas des guerrières mythiques…

  Il a l’impression de la voir se dresser sur son siège, comme sous une injure, et les chiens, qui étaient couchés à ses pieds ont relevé la tête dans l’attente d’un ordre…

- Modérez vos audaces, Monsieur l’aventurier. Je ne tolère pas de regards familiers…
- Vous ne tolérez pas… Vous tuez, vous restez anonyme et lointaine, vous enlevez  des gens, moi-même, en l’occurrence, et sans dire pourquoi, vous ne tolérez pas qu’un homme vous regarde… Mais qui donc êtes-vous pour vous sentir ainsi hors des lois et des civilités, des plus graves aux plus simples ? D’où vient ce sentiment de pleine impunité ?

 
La fille se détend, s’adosse, ferme les yeux. Un sourire léger flotte sur son visage :
- Je devrais vous tuer pour cette indiscrétion, mais j’ai d’autres projets que vous allez servir : je vous laisse en sursis. Vous parlez de « vos » lois… Je ne suis pas des vôtres : elles ne me concernent pas.

  Et puis elle se redresse, les yeux au fond des siens, et se penche en avant pour une confidence :
- Vous aurez vos réponses… Plus tard. Nous arrivons. Voyez s’ouvrir pour vous les portes d’Omphalie… 

 
Elle lui désigne le hublot qui se trouve à sa droite et enchaîne d’une voix amusée  en tournant son fauteuil vers l’avant :
- Attachez votre ceinture pour l’amerrissage.

  Par le hublot, à droite, Arthur distingue d’abord un îlot, manifestement volcanique et désert, et puis une ligne tirée droit sur les flots, qui semble en provenir. L’avion, qui volait bas, s’éloigne, suit une large courbe, et Arthur distingue plus nettement le trait noir d’une piste posée au ras de l’eau. La piste ne part pas de l’île minuscule comme il l’avait cru sous l’effet de la distance, mais d’une sorte de gros cylindre qui se trouve dans son prolongement. Sans doute un hangar, lui-même situé à quelques encablures du maigre cône volcanique.
 
Et puis, l’avion s’étant placé face à la piste, il n’y a plus que de l’eau verte…

  Il sent vibrer l’appareil, entend les bruits nets et métalliques du train qui sort et se verrouille, voit les volets qui s’ouvrent sur l’aile, ressent le choc de l’inversion des moteurs…

 
Une secousse lorsque les roues touchent la piste…

  Arthur a l’impression que l’avion roule sur l’eau, dans un bruit sourd : la mer, presque à portée de main, est agitée par la houle que le vent frange d’écume. Un caillebotis, semble-t-il, de matière plastique translucide, posé sur de gros flotteurs cylindriques de la même matière défile sous le hublot : on a déroulé une piste sur le dos de baleines transparentes… Le pilote est habile : il suffirait d’un écart de quelques mètres pour plonger dans l’Océan. Mais non, la vitesse décroît, leur ceinture retient les passagers que le freinage pousse vers l’avant… Autant qu’il peut le voir, la piste est à peine plus large que l’envergure de l’avion qui finit par s’arrêter dans le sifflement décroissant de ses réacteurs.

Quelques bruits, quelques légères secousses : on vient de l’atteler, et il roule de nouveau. Toujours par le hublot, Arthur voit bien qu’on le tire dans le hangar dont les portes doivent se refermer derrière lui. L’éclairage de cabine s’est allumé. 

 
Au-dehors, la pénombre a succédé à l’éclat du jour. 

  - Vous allez pouvoir sortir, Arthur Malfort. Nous sommes presque arrivés…
- Vous ne craignez pas de prendre froid ? (avec un regard ironique sur ses cuisses nues).
- Mes locaux sont chauffés… (mais la réponse est glaciale : toute allusion à son physique est très, très mal reçue par cette fille, décidément plus que farouche).

 
La porte-passerelle est ouverte, et elle descend les quelques marches, encadrée par ses chiens.

Arthur la suit, plus circonspect. 

  Le vaste cylindre du hangar dans lequel ils se trouvent, ressemble à l’intérieur d’un immense réservoir d’acier peint en blanc. Entre chacun des couples de renfort, à hauteur d’homme, un étroit hublot laisse entrer une maigre lueur. L’avion est posé sur cette sorte de caillebotis, ici opaque, mais presque souple sous les pas, qui doit prolonger la piste. Il a été tiré par un câble accroché à son train avant et qui vient s’enrouler sur un treuil.
 
La large porte pivotante, jusque-là grande ouverte à l’extérieur, où sa base repose sur la piste, se referme derrière l’avion avec un lourd bruit de roulement et vient s’emboîter avec précision dans l’épaisseur surprenante des parois. 

  Dans un angle est arrimé un petit hélicoptère dont les pales du rotor sont repliées le long de la queue.

 
Le fond du hangar, derrière le treuil fixé au sol, prend la forme d’une abside inversée, en retrait dans le vaste bâtiment. Une large porte y a été ménagée, soigneusement fermée, elle aussi, et verrouillée par un volant central. Elle s’emboîte dans la paroi avec la même précision méticuleuse que celle de la grande porte d’accès.

  Arthur s’approche de son « hôtesse » :
- Je ne vous avais pas vue aussi grande…
- Je suis beaucoup plus grande que vous ne pouvez l’imaginer, Arthur Malfort…
 
La ligne claire des hublots est battue par la houle…

  Et puis, l’eau les recouvre.

 
On s’enfonce dans la mer.

  On s’enfonce dans la nuit…