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RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE

RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE

 
Les Écolocroques ont perdu la première manche.

  Deux ans ont passé.

 
Il y a eu un sacré bordel lié à la glaciation que ces mal élevés ont provoquée. Changement climatique ! Tu parles, Charles !

Le Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette recherche des saucisses au Super Troc.

  Et on fait l’inventaire de la famille de Sainte Fouillouse (lien).

Et ici aussi.
 
Finette, qui s’est réfugiée chez sa maman, Flora, est recrutée par deux étranges notaires, ( P2C1E3) et placée à la tête des affaires de son cousin, feu Déodat de Sainte Fouillouse, atomisé à Gibraltar alors qu’il honorait Éléonore Fentasou (P1C3E26)

  Elle vient inaugurer le Tapas’Embal’. Au grand espoir du jeune Luis, journaliste stagiaire qui cherche à éclaircir les points obscurs des « évènements ». 

 
Victor le retrouve le lendemain horriblement assassiné. Écorché. Peut-être bien écorché vif… 

  Chez Mado, Jo et Ted racontent au commissaire Ravot, à Eusèbe, et à Victor, la soirée du Tapas’Embal’, à laquelle ils ont assisté.
 

Les policiers découvrent comment est mort Luis. C’est l’horreur. Il a bel et bien été écorché vif… 

  Et ils découvrent l’étrange inscription « HYBRIS » sur un miroir.

 
Petit à petit, nous apprenons ce qui s’est réellement passé. 

  Par ce qu’a fait Boufigue.
 
Par ce qu’a fait Finette…

  Et par le travail des policiers, de Ravot, de son assistant, l’inspecteur Lepif, et de la police scientifique où nous rencontrons une certaine Amélie…

 
Et voilà maintenant que le Hai II, le sous-marin atomique des Écolocroques, a disparu de Thulé où il était resté basé sous le commandement de Vladimir !

  Peut-être le commissaire Ravot comprendra-t-il mieux ces sombres évènements, maintenant qu’il est introduit chez les Goums ?
 

Mais pourquoi un attentat clôt-il d’une douche de sang le premier chapitre, alors que Jeanne tentait d’expliquer les métaphores ?

  Le deuxième chapitre commence en Patagonie où Arthur recherche en compagnie de Daouj, un ami goum, des réserves de nourriture qu’y ont cachées les Écolocroques avant leur déconfiture. 

 
Daouj est tué d’une flèche… 

  Arthur est tout triste.
 
Il ramène son corps à la base des Chonos avant de rejoindre en urgence Saint Tignous sur Nivette. 

  L’indicateur qu’il devait y interroger a été écorché vif. Lui aussi. Après Luis.

 
A chaque fois, l’inscription « HYBRIS » figure sur les lieux des crimes. 

  Comme elle figure sur la pointe de la flèche qui a tué Daouj.
 

Mais la mystérieuse « Patronne » l’enlève et le conduit dans son repaire secret d’Omphalie.

  A Saint Tignous, Super Troc se transforme en Nouvelle Réna, et développe un étrange (et obscène) rituel auquel Gertrude Pilon, téléguidée par Arnaud Boufigue et son successeur, Daniel Forpris initie le Maire et le Conseiller en économie électorale…

 
Et tandis qu’à Saint Tignous sur Nivette le commissaire Ravot (à qui l’on a dévoilé l’existence des Goums) poursuit son enquête, Arthur est donc enlevé par la « Patronne » qui a tué Daouj.

  Commence le troisième chapitre : Arthur s’éveille, terriblement affaibli d’avoir subi les lubriques assauts des 120 Amazones de la base de l’Élu, appelée Harpie, où il est emprisonné…
 
À Saint Tignous et à Agotchilho, c’est la consternation depuis la disparition d’Arthur : Béatrace déprime malgré les efforts de Tijules qui tente de la réconforter. 

  On en apprend de belles sur les saucisses de chez Lartigo destinées à la Nouvelle Réna : Gertrude Pilon (qui a disparu) ferait partie des ingrédients ! 

  Ravot perquisitionne l’usine et poursuit son enquête. 

  Et puis une Amazone est capturée alors qu’elle cherche à s’introduire dans la base d’Agotchilho pour y assassiner du monde. Elle ricane, mais Ôoumloc, le Crabe géant que vénèrent les Goums, brise sa résistance. 

 
Hélas, lorsqu’elle commence à parler, une autre l’exécute, que Nouye capture à son tour…

  Hélène se déguise en Élue pour la faire parler, et l’on apprend ainsi qu’Arthur est toujours vivant ! Imaginez la joie ! Béatrace en est foldingue.
 
Parallèlement, Vladimir, le traître Vladimir, révèle à Arthur, convalescent en Harpie, quelques uns des dessous de l’affaire… 

  Et nous apprenons que la professeur Pouacre est toujours vivant. Hélas… Et qu’il tire de bien vilaines ficelles…

 
Mais à Saint Tignous deux méchants enlèvent Jo et Ted, les jeunes qui renseignaient le commissaire Ravot et Lepif sur les secrets de Lartigo. 

  Incidemment, nous apprenons que Varochaix, le chef du parti Nari (National-Régionaliste), entreprend de faire chanter Daniel Forpris, le nouveau patron de C’est tout Naturel ! 

  Et nous nous sommes amenés à nous livrer à quelques réflexions sur la Gastronomie et à quelques observations sur Hémi, la secrétaire de Varochaix, adepte du mouvement proana.

 
Que va-t-il se passer après que le commissaire Ravot a libéré Edmonde de la Vorme Séchée, la patronne de Lartigo, qu’il avait arrêtée sous l’accusation de meurtre, alors que les cadavres de Jo et de Ted, assassinés, sont retrouvés sur l’aire de Cestas carbonisés dans le camion contenant le stock des saucisses confectionnées à partir de la viande de Gertrude Pilon ?

  Eusèbe Malfort révèle ce qu’il sait dans un article de la Lanterne du Fort…

 ET LA SUITE, C’EST DANS LA TROISIÈME PARTIE !

RETOURNEMENT DE VESTE

P3C1E5 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 5)

  N°150 / RETOURNEMENT DE VESTE / P3C1E5

 
C’est l’histoire où Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, conseiller en matière d’économie électorale, tente de se concilier les bonnes grâces d’Eusèbe Malfort.

  Mercredi 8 juin
13 heures

La Lanterne

  Le téléphone…

Victor décroche :
- Oui, Toto ? Qui ? Ah bon ! Manque pas d’air !!! D’accord je le préviens. Fais le patienter, je te rappelle… (il repose le combiné) Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse voudrait rencontrer Monsieur Malfort en tête à tête…

Eusèbe commence par hausser les épaules et puis :
- Dis à Toto de l’envoyer dans cinq minutes dans la salle de téléconférence, et toi, Mouchoir, tu enregistres ce qu’il aura à dire et tu le transmets ici sur l’écran…

  La salle de téléconférence a été aménagée dans le petit bureau où quelques lignes « discrètes » étaient reliées à Agotchilho et à divers points chauds, voici deux ans. L’évolution de la situation a renvoyé ces lignes dans le bureau directorial d’Arthur et de Victor, lui-même transformé en salle de conférence permanente. Trois caméras et trois écrans permettent maintenant à six interlocuteurs, trois ici et trois ailleurs, de discuter ensemble depuis tous les points du monde qui se trouvent couverts par un satellite de communication (et, ajoute Jeanne lorsqu’elle doit utiliser le système, lorsqu’il y a du courant et que les lignes locales ne sont pas coupées par le neige) (ce à quoi Eusèbe rétorque qu’elle fait preuve de mauvais esprit et de nostalgie déplacée pour son standard à fiches) (ça se termine le plus souvent en bataille (simulée) (doucement quand même, on n’a plus vingt ans (parce qu’à vingt ans c’était « à quatre pattes d’ici je te la ferai voir ! »), et en rires).

  - Ah ! Monsieur Malfort ! Quel bonheur de vous voir après tous ces évènements… contrariants. Mon dieu, comme j’étais inquiet, si vous saviez…
- Que voulez-vous ?
- Vous avez de beaux écrans… Une belle installation…
- Je vous ai demandé ce que vous vouliez.
- Je voulais … Comment dire… Vous assurer de tout mon soutien, si, si… Je sais que cette période est difficile pour vous, la disparition d’Arthur, cette campagne menée contre vous… Mais je vous assure qu’aussi bien ici que dans mes fonctions de Conseiller, j’ai toujours pris votre défense et souligné votre rôle exemplaire, votre grande probité intellectuelle, votre talent pour créer l’évènement…
- Bref ?
- Je… je m’étonnais de ne vous avoir jamais vu au restaurant du Marengro et je me proposais de vous y inviter, pour un repas en famille, avec mon épouse et mes enfants… qui vous admirent tant… avec ma sœur Ordegale-Junie, de si bon conseil… et même son mari, ce pauvre Lebièvre…Une légende, je leur dis toujours : Monsieur Malfort est une légende…
- Attendez, attendez… Je crois me souvenir de vous avoir rencontré… N’était-ce pas hier ? Ou bien avant-hier ? C’était avant-hier, lors de la première perquisition du commissaire Ravot chez Lartigo, Monsieur de Sainte Fouillouse, et il me semble qu’alors j’incarnais une presse qui ne correspondait pas à l’idée que vous vous en faisiez, le Maire et vous. Vous désiriez tirer au clair cette « vindicte » qui frappait une entreprise exemplaire exposée, voyons si je me souviens…
- Oh, Monsieur Malfort, c’est un malentendu !!!
- … exposée à la collusion d’un groupe de presse et d’intérêt pour le moins louche… Je pense avoir conservé un souvenir très précis de votre indignation d’alors, tout comme je me souviens de ce manche à balai entre vos mains, dont vous frappiez ou tentiez de frapper ces malheureux policiers venus défendre nos locaux…
- C’est un malentendu, je le répète et croyez-le bien, dans les deux cas, j’étais venu en défenseur du droit, m’interposer entre des manifestants inconscients ou manipulés par je ne sais qui, et vous, pour défendre la liberté absolue qui doit être laissée à la presse, dont vous êtes l’honneur même (à propos, avez-vous reçu la Légion d’Honneur ? Je peux…) dont vous êtes l’Honneur même, Monsieur Malfort, je le jure sur la tête de mes gosses et sur celle de ma sainte femme de mère, et sur celle de mon épouse respectée, et pourtant elle n’est pas toujours très rigolote, hein, et aussi de ma sœur, Ordegale-Junie, de si bon conseil, et même de ce pauvre Lebièvre, tenez, mais je n’avais pour objectif que de m’interposer, et chez Lartigo, de m’informer sur ce qui se passait au sein de cette entreprise, si cruellement frappée en ce jour de deuil qui d’ailleurs nous frappe tous, Monsieur Malfort, et cette pauvre Madame de

la Vorme Séchée, la pauvre femme, si bonne, si fraîche… frappée, elle aussi, injustement, oh combien ! Si morte maintenant, mon dieu, quelle horreur, ce que c’est que de nous, alors, demain soir au Marengro ? J’ai prévenu le chef et fait frapper le champagne.
- Dehors !
- Mais Monsieur Malfort !
- Dehors !
- Vous êtes très occupé, je le comprends fort bien, mais soyez assuré de ma haute considération et de mes sentiments respectueux pour la presse, que dis-je,

la Presse, dont, comme le dirait ma sœur, Ordegale-Junie, de si bon conseil,

la Presse dont, donc, tel l’ongle sur le doigt, vous incarnez la part tout à la fois la plus dure et la plus incorruptible, Eliot Ness et Citizen Kane réunis en un seul homme, un seul Homme, que dis-je, la part la plus sensible, la plus juste, la plus émouvante, la plus délicate ; et l’on m’arracherait le cœur plutôt que de me faire dire le contraire…

  Une main plaquée sur le cœur, depuis le moment crucial de son évocation tragique, et l’autre levée vers le ciel, en pleine déclamation, les yeux remplis de larmes, bouleversé par sa péroraison, Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, au comble de l’émotion, s’octroie un silence dramatique, puis tend les deux mains vers Eusèbe muet qui recule d’un pas, stupéfait…

  - Vous serez toujours le bienvenu à la maison, soyons amis, oublions ces malentendus (il traîne sur le « u », flûtant du museau, les paupières mi-closes)…

Mais il va me rouler un patin, ma parole, se dit Eusèbe qui fronce le sourcil en continuant de reculer, et ouvre la porte derrière lui :
- Toto ? 

 
Toto, qui était resté dans le secteur, s’approche :
- Oui Patron ?
- Raccompagne Monsieur. 

  Lorsqu’Eusèbe rejoint le bureau directorial, il est salué par un vaste éclat de rire. Lui-même doit reprendre son souffle :
- Le guignol cherche à bouffer à tous les râteliers, et il doit commencer à voir que celui des saucisses est un peu faisandé… 

  Ravot cependant semble moins réjoui :
- Tout prudent et ficelle qu’il peut vouloir se montrer, il n’en a pas moins cogné du bâton sur des policiers en service, ce qui constitue un délit sérieux, et il le sait… Il y a là quelque chose qui m’échappe. On en revient toujours à cette idée : ils étaient en manque et ils ont agi poussés par le manque ! C’est ce que me disait « cette pauvre Madame de

la Vorme Séchée » avant de succomber.

  Téléphone.

Mouchoir décroche :
- On demande le commissaire, de la part de Martial…
- Oui, Martial ?
- Commissaire, Daniel Forpris n’est nulle part. J’ai fait lancer un avis de recherche. Sa voiture est garée à deux rues d’ici mais il n’est pas rentré à C’est tout naturel. Mieux, il y est remplacé depuis ce matin par un certain  Edgar Maupuis, qui était paraît-il son second depuis un mois, lorsqu’il a lui-même remplacé Arnaud Boufigue.
- Lance un mandat Interpol… Deux directeurs du même magasin en un mois, ça commence à faire beaucoup… Et vois si quelqu’un a remarqué quelque chose à l’endroit où la voiture…
- C’est fait, patron, enquête de voisinage : une mémé qui regardait par la fenêtre l’a vu se garer. Mais ce qui l’a surtout frappée, c’est la fille qui est sortie de l’arrière de la voiture, en petite tunique à jupette avec des espadrilles et un gros tube en bandoulière… Ils se sont précipités tous les deux, la fille et le conducteur, dans une camionnette garée tout près, et ils ont démarré tout de suite… La fille est montée à l’arrière…
- Sans doute pour se changer, observe Ravot…
- C’est ça qui l’a fait remarquer par la mémé : une tenue pour la plage ou le tennis, qu’elle a dit. Mais elle a pu décrire une fille blonde et jolie, bien foutue, grande, l’air sportif…
- Plan Epervier ! Une camionnette avec Forpris et une blonde. Préviens les gendarmes, tiens, appelle directement Buchmol, à Marinoval, de ma part, qu’il lance le bazar de son côté, procure-toi un portrait de Forpris et relève les empreintes de la fille dans la voiture, s’il y en a, parce qu’elle a tiré avec des gants. Au boulot, moi je suis occupé ici…
- Patron, intervient Lepif, j’ai une idée, pour la drogue…
- Oui ? Confisquer toutes celles qui sont en circulation chez les gusses qu’on a identifiés dans la manif, Varochaix et les autres, et demander à Amélie de rechercher s’il y a des différences avec ce qu’elle a déjà analysé. Ils les ont peut-être trafiquées différemment pour les rendre enragés !
- OK. Tu t’en occupes. 

  Rébéquée tapote l’épaule d’Hélène :
- Et si on retournait voir notre amie Birke ? (P2C3E12)
 

ATTENDS, SOURIS, ET TUE / P3C1E13

P3C1E13 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 13)

  N°158 / ATTENDS, SOURIS, ET TUE / P3C1E13

 
C’est l’histoire où Arthur de retour révèle à Tijules de quelle terrible mission l’a chargé l’ignoble Pouacre.

  Jeudi 9 juin
23 heures

La Lanterne du Fort

  Ils se sont posés sans qu’il en ait conscience… 

  Il est descendu. 

 
Victor est là et le prend dans ses bras, le serre contre lui et l’entraîne dans l’escalier éclairé qui, il le sait, conduit au journal, tandis qu’un ronflement puissant marque le décollage de l’hélico…

  Le silence… Dans le hall désert… Non, là-bas, au fond, ce doit être Toto, et de l’autre côté, avec son air anxieux, c’est Mouchoir… La tête lui tourne… Victor devant lui, lui parle, sans qu’il comprenne…

Victor, les larmes aux yeux… 

 
Il ferme les yeux. 

  Il tombe…

 
Il a dû marcher sans s’en rendre compte, sans doute à demi porté par l’un ou l’autre…

  Il est assis dans un fauteuil profond… Dans SON fauteuil de la petite maison, de sa petite maison… et… à genoux devant lui, Béatrace, qui pleure doucement tout en lui embrassant la main, et qui lui parle tout bas, tout bas ; et puis, lorsqu’il relève les yeux, les autres, TOUS les autres, Rébéquée, Clèm, au ventre rond, Hélène, Jeanne, tous aussi silencieux et émus que Béatrace, que… sa femme ? Tous, même son père, son père… (n’oublie pas… n’oublie pas)… 

 
Debout dans l’encadrement de la porte, la nudité impressionnante d’Amaïa, qui le fixe de ses grands yeux minéraux… 

  Mais je suis trop faible…

 
Ils parlent, sans doute, lui parlent, tentent de lui parler au travers du bourdonnement de ses oreilles, de l’étranglement de sa gorge, de la lente tétanisation de ses muscles, de la vibration douloureuse de ses nerfs qui le fait haleter à petites bouffées inaudibles… (n’oublie pas… n’oublie pas)

  Dans le champ rétréci de sa vision, bloquée au point mort de sa nuque raidie, la petite silhouette qui rit, s’accroche à ses oreilles…

 
Béatrace veut retenir Tijules qui monte sur les genoux de son père, s’avance face à son visage pétrifié, amaigri, tragiquement lointain et refermé sur un désert d’horreur intime…

  - Laisse-le…
 
C’est Amaïa qui a parlé, d’une voix nette, sans réplique… Béa recule et laisse son fils, leur fils, à son escalade obstinée…

  Tijules, grimpé debout sur les genoux de Papatur lui raconte le temps passé depuis tellement d’hiers qu’il ne sait plus combien, beaucoup, beaucoup, hein, après tout, tu ne m’as pas encore appris à compter, mon Papatur, tu vas le faire, hein, mon Papatur ? Tu vas m’apprendre, et tu m’apprendras aussi comment faut faire pour que mama Béa ne pleure plus dans le noir, comme cette nuit, parce que toi tu comprends, hein, Papatur, tu comprends tout, tout ça, et tu es fort et tu sais comment on fait pour faire rire mama Béa, même quand tu fermes la porte de la chambre, dis, Papatur ? Tu es revenu, mais c’était long sans toi, et on a tous attendu, et on a tous été sages, même tata Lène, parce que tata Béquée m’a dit qu’elle aurait bientôt un gros ventre comme tata Clèm, tellement elle a été sage, et j’ai réussi à dire « Un Croissant » (il articule) et « Une Dynamo », mais ça, personne ne l’a entendu, tiens, tu entends, toi (il le dit très nettement, ce qui surprend l’auditoire pétrifié qui les entoure), t’as vu ? Pour le croissant, Tata Rie a été tellement contente qu’elle m’en a donné un autre, si, c’est vrai, même que pépé Zèbe, il dit que je suis plus fort que toi pour raconter des histoires, mais c’est juste pour faire plaisir à mama Béa, parce qu’il n’y comprend rien et que c’est toi, le plus fort, mon Papatur…

 
Et Tijules retombe en tenant entre ses petits bras grands ouverts tout le visage de Papatur qui pleure doucement en lui caressant la tête et en le serrant contre lui, tout doucement, avec ses grandes mains maigres, maigres… 

  Et comme il est très malheureux, Papatur, qui comprend Tijules même s’il lui parle en tijules, Papatur répond à Tijules, il lui répond en tijules, parce que cette langue là, personne ne savait qu’elle existait, sauf Tijules et Papatur ou mama Béa, mais alors ce n’est pas tout à fait la même langue, bien sûr, et il explique à Tijules qu’il est très malheureux, lui, Papatur, parce qu’il doit, qu’il DOIT tuer tout le monde, pépé Zèbe et mama Béa en premier, parce qu’il DOIT LE FAIRE… Il n’a pas oublié ce qu’« on » lui a dit de faire, que c’est son travail, à lui, Papatur, de tuer tout le monde : tonton Vic, Clèm, Amaïa aussi… et qu’il n’y peut rien, c’est comme ça… Comme ça… Et la petite voix « n’oublie pas, n’oublie pas », lui a dit de se souvenir de ce qu’on lui avait dit de faire, de ne pas oublier qu’on lui a dit de le faire, que, bien sûr, il devra le faire, parce qu’il ne pourra pas l’éviter, « on » lui a dit trop fort, trop profond, trop loin, mais qu’il est malheureux parce qu’il SAIT qu’il doit le faire, et qu’autrement, sans la petite voix, il l’aurait fait sans le savoir, mais que là, ici et maintenant, il le SAIT, et que pour lui c’est encore plus terrible de le savoir que de le faire puisqu’il ne pourra pas l’éviter, que tout ça tourne en rond dans sa tête et n’en sortira que lorsqu’il l’aura fait, lorsqu’il le fera, et qu’il ne peut le dire qu’à Tijules, parce que Tijules est le seul qui puisse comprendre, parce qu’il est le seul à comprendre le titur, qui est son tijules à lui, qui est comme un tijules caché très loin au fond d’Arthur, quand il est tout petit et tout faible, comme Tijules, et qu’il a tellement peur de ces deux voix qui disent en même temps dans sa tête « attends, souris, et tue » et « n’oublie pas, n’oublie pas »…

 
Et il serre contre lui Tijules qui n’y peut rien et qui ne comprend pas ce que tout ça veut dire, alors, il fait plein de baisers à Papatur qui pleure si fort en le serrant contre lui, et puis il descend de ses genoux et il va expliquer à Amaïa, parce qu’Amaïa comprend tout ce que dit Tijules, comme d’ailleurs Nouye et beaucoup de Goums ; c’est trop compliqué pour expliquer à mama Béa, et personne ne comprend ce que le petit bonhomme raconte en s’accrochant des deux mains à la jambe d’Amaïa, qui, très sérieusement, se penche vers lui, lui caresse le visage, qu’il a tout mouillé des larmes de son père et des siennes, et elle lui répond en goum, en le prenant dans ses bras, comme si elle comprenait son gazouillis gargouillant, comme s’il lui parlait dans sa langue à elle qui serait un peu sa langue à lui, calé entre ses seins, visage contre visage…

  C’est la première fois qu’ils voient sourire Amaïa… 

 
Elle a rendu Tijules à sa mère. Derrière elle se trouve Ouâniahoua, qui a suivi Rébéquée mais est restée en retrait dans le couloir d’accès au petit salon de la maison où il y a vraiment trop de monde pour qu’elle entre…

Amaïa lui a pris son bâton de gardienne, et toujours avec un large sourire, en a dégainé le dard. Et puis sans un mot, sans cesser de sourire, elle en a griffé la main d’Arthur, qui s’est effondré d’un coup… Et comme Béa se retourne vers elle, elle la griffe, elle aussi, et Béa s’effondre à son tour.

  Et Ravot, qui vient d’entrer, conduit par Mouchoir, n’y comprend rien.

 
Mais les autres non plus, bien sûr.
 

L’ATTENTE / P3C1E23

P3C1E23 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 23)

  N°168 / L’ATTENTE / P3C1E23

 
C’est l’histoire où, après que le Grand Crabe a enlevé Arthur, nous apprenons qu’il n’en est pas à son coup d’essai, et que c’est sans doute ainsi que les premiers Goums ont pu extraire les premiers clathrates de méthane. 

  Vendredi 10 juin
15 heures trente
Agotchilho, « Le Temple »

 
Livide, Béa regarde avec une stupeur absolue la surface de l’eau où tremblent des reflets. Ses ongles griffent la pierre du siège dans un geste inconscient de retrait devant l’horreur. Elle est tétanisée, livide, et les muscles noués à un point tel que Tijules s’éveille. 

  Sans que se mère en ait conscience, il se redresse en baillant, regarde autour de lui en se demandant bien pourquoi ils sont tous immobiles comme des cailloux, même Amaïa, mais elle, il a l’habitude : quand elle pense, et surtout ici, elle tire les volets, comme dit tonton Vic, et elle s’enferme au-dedans de sa tête. Mais pas mama Béa, ni tata Clèm, qu’il voit de l’autre côté d’Amaïa, avec Isœu sur les genoux. Isœu, c’est le nom qu’il a donné à la fille d’Amaïa, qui s’appelle aussi Rébéquée, même que ça pourrait faire des confusions et des mélanges avec Tatabéquée, alors, il l’appelle Isœu, en fait, ça veut dire Ptite-Sœur, mais avec son accent tijules, ça donne Isœu, et il l’appelle, alors elle le regarde et elle lui répond en goum qu’Ôoumloc vient de repartir et qu’elle non plus n’a pas eu le temps de le voir mais qu’elle aurait bien aimé, et que Clèm a l’air d’être drôlement embêtée et qu’elle est peut-être en train d’accoucher, comme elle a entendu dire par sa maman que c’était pour bientôt…

 
… et les deux marmots gazouillent au-dessus des accoudoirs des trônes de pierre sans que personne ait l’air de s’en occuper, et surtout pas Clèm ni Béa, qui restent pétrifiées.

  De l’autre côté du jubé de pierres basses qui sépare la salle de la mare dont les eaux ont repris leur aspect luisant de miroir d’obsidienne, les femmes aux pierres sonores se détournent et rejoignent leur Main, qui chacune se lève et repart, par petits groupes discrets et silencieux. 

 
Ne restent plus que Jeanne, et l’une des plus vieilles des vingt femmes qui étaient là, qui regarde son groupe, tout proche, échange quelques mots avec plusieurs d’entre elles, en se balançant sur place, comme des Juifs dévots, dans un goum particulièrement gras…

Béa semble s’effondrer, se tasser dans son siège, elle incline la tête et referme ses bras sur Tijules, qui proteste d’abord (il parlait à Isœu du bain de tout à l’heure) et s’aperçoit alors que mama Béa pleure. Il prend entre ses mains son visage ravagé et lui fait des baisers tout partout, comme elle aime, du front à la moustache, des oreilles jusqu’aux joues, en lui disant que tout ça c’est des histoires, mama Béa, qu’il est là et qu’il va tout faire pour qu’elle soit presque aussi contente que quand c’est Papatur qui la prend dans ses bras, parce qu’il est encore tout petit mais qu’il va grandir pour qu’elle soit très contente et que…

  … mais mama Béa pleure, et Amaïa lui prend la main et la force à redresser la tête qu’elle cachait contre Tijules :

- Ecoute.

Ecoute ce que dit Noumâou (la vieille femme s’adresse maintenant à la Mère, qui traduit à mesure)…

Au temps des premières Mains (voir P1C2E14), un accord a été passé entre notre peuple et Ôoumloc.

C’est lui qui nous a donné la force de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle ».

Mais il fallait aller le chercher, et aucun d’entre nous ne pouvait travailler enfoncé dans les flots (la vieille s’est tue et dialogue un temps avec les autres femmes, assises en rond).

Cela se passait il y a cent mille ans, précise Amaïa (mais la femme reprend et elle poursuit sa traduction approximative)…

Un jour, un jour précis qu’elle donne avec une grande exactitude, et c’était à la fin du printemps, Ôoumloc leur a montré comment plonger sous l’eau.
Il les a enfermés dans un manteau de bulles et les a entraînés sous les eaux de la mer.

C’est ainsi que les Goums ont pu creuser le fond, trouver les premiers gisements de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle » et chauffer leur domaine, dans lequel ils étaient en train de mourir de froid.
Elle dit que depuis, Ôoumloc n’a jamais plus montré le chemin du fond des eaux aux Goums, et que dans les Rubriques sacrées des Mains de l’Avenir, à l’égal de Noumâou, Amaïa restera la Mère qui a su convaincre le Grand Crabe, Ôoumloc, d’aider les Goums contre leurs ennemis, qui sont aussi les siens.

  La vieille femme s’incline, rejoint sa Main et sort…

  Amaïa tient maintenant la main de Béa dans la sienne, et aussi celle de Clèm, qui pleure sur son ventre.

Lorsque toutes les Mains sont ainsi reparties, Jeanne à son tour rejoint ses compagnons derrière le jubé de pierres basses et Amaïa leur dit :

- J’ai aussi peur que vous, mes amis, plus peut-être, car je connais la force terrible du Grand Crabe. Mais il a bien compris qu’en nous aidant, il s’aide. Il sait, je lui ai dit, que l’homme qui était là était manipulé par ceux qui ont voulu arrêter les courants qui le rendaient heureux, lui et tous ses semblables qui vivent aux grands fonds des océans du monde. Je lui ai expliqué que nos ennemis ont détourné les poudres qu’il nous a indiquées, et que nous fabriquons à partir d’éléments qu’il nous a apportés… Attendons… S’il vous plaît… Attendons…

 
Béa penche la tête, l’appuie sur son épaule, comme Clèm, chacune de son côté.

  Et les enfants, sur leurs genoux, discutent d’un nouveau jeu qu’ils viennent d’inventer.

 
Les Malfort se regroupent, assis sur le jubé, et ils attendent aussi…
 

CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

P3C1E43 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 43)

 
N°188 / CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot reçoit la plainte de Le Vacher Arsène, Conseiller en Matière de Finance, qui se juge trahi par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, en sa mort.

 
Lundi 13 juin
19 heures
Chez Mado (suite)

 
(Le début est en P3C1E43).

  - Monsieur le commissaire ? Je souhaiterais me plaindre, manifester ma contrariété…

 
Ravot lève les yeux sur le nouvel arrivant qu’il n’a pas entendu venir. 

  Il pensait à Lepif, qui doit interroger la famille d’Hilarion-Jovial.
 
Bon courage. 

  Et en levant les yeux, il découvre un étrange personnage, qui le regarde avec un très curieux mélange de morgue hautaine, de certitude absolue et de crainte nerveuse, au travers de bésicles hérités d’un autre siècle et sans doute d’un brocanteur onéreux qui a dû bien rigoler en les fourguant au bonhomme. Le geste hautain qu’implique leur maintien tend les fanons de son cou rougeaud agités comme fraise de dindon au vent menu de ses paroles sèches. Veste, gilet et chaîne de montre tout comme les souliers soigneusement cirés où casse le pli du fendard : on est soigné sur soi…

 
- Le Vacher. Arsène Le Vacher, Conseiller en Matière de Finance… Monsieur le commissaire (le Commissaire, pardon), j’ai demandé à vous rencontrer en vos bureaux où il m’a été dit que j’aurai quelque fortune à vous trouver en ces lieux (regard qui montre que l’on dissimule une appréciation pour le moins mesurée pour le lieu en question) où vous auriez vos usages…
- J’ai, Monsieur, j’ai…
- Me permettrez-vous ? (du binocle, il désigne une chaise)…
- Faites, Monsieur, faites…
- Bien (il semble gêné, assis d’une fesse au bord de la chaise très ordinaire du type standard de celles dont Mado a banalement garni son estaminet)… Pittoresque, n’est-ce pas (il balaie les lieux d’un geste prolongé par l’inévitable binocle) ?

  Mado s’est approchée :
- Et pour Monsieur, ce sera (elle regarde Ravot comme pour s’excuser de n’avoir pu intercepter l’individu) ?
- Oui, oui… Un Fernet Branca, je vous prie…
- Un Fernet Branca, répète-t-elle, en loufiate avertie qui sait quelle purge employer les lendemains de cuite pour garantir sa basse-cour des renards sournois toujours prêts à jaillir de leur terrier nauséeux, et elle s’esbigne vers son rade pour concocter l’horreur.

 
- Eh bien, Monsieur le Vacher ? Au fait, je vous prie, au fait…

  Mado vient poser devant l’individu un verre dont le fond épais est destiné à limiter la quantité de contenu par l’ampleur du contenant : c’est la dose qui fait le poison, paraît-il. 

 
Elle se retire. 

  Ce qu’attend ostensiblement Le Vacher qui la toise au travers de ses bésicles.
 

- Charmante personne, n’est-ce pas ? Un peu frustre sans doute, manque de conversation, mais…
- Oh, ne vous y fiez pas, ne peut retenir Ravot, il est docteur en droit de formation et bistrotière par vocation…
- Que diable… se reprend Le Vacher qui semble du coup reculer sur sa chaise, comme s’il craignait de se trouver démasqué…
- Bref, Monsieur, bref, s’il vous plaît…
- Oui, bien sûr… 

  Il soupire et se tourne face à Ravot :
- A qui se fier, n’est-ce pas, Monsieur le Commissaire ? C’est un peu ce pourquoi j’ai souhaité vous rencontrer es fonctions…
- Ès… On dit ès fonctions. « Es » sans accent est le symbole chimique de l’einsteinium…
- Vous en êtes certain ?
- J’en suis certain, la petite Amélie me l’a confirmé hier encore…
- Mais les allégations de la petite Amélie…
- Elle est officier de police et s’exprimait ès fonctions…
- En ce cas, je m’incline devant l’Autorité de la fonction, qui prime la personne, la sous-tend et la transcende…
 
- Au fait, Monsieur, au fait…
- Pardonnez-moi, mais c’est vous-même qui soulevâtes ce point d’orthographe… D’un grand intérêt, je le reconnais… Encore que légèrement polémique… 

  Ravot manifeste une ombre d’impatience : Tsss…

 
- Oui. Bon. Voyez-vous, Monsieur le Commissaire, je me trouvais en affaire avec un Monsieur que vous devez connaître, puisqu’il s’agit de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui est mort…
- Toutes mes condoléances…
- Ah, mais non ! Si dol il y a, j’en suis victime ! Et je n’aurai point l’audace de vous demander de me condoléancer, ce qui serait abuser, mais bien plutôt de m’aider à en obtenir réparation ! En deux mots : je suis trahi !!!
- Pardon ?
- Positivement trahi ! Comment ! Voilà un Monsieur, et avec lui sa famille, dont le patronyme semblait garantir le sérieux, n’est-ce pas, ne sommes-nous conjointement particulaires, un Monsieur, donc, qui a fait appel à mes Conseils éclairés pour réaliser quelques opérations financières ou immobilières. Bon. Jusque là, rien que de très normal, puisque je suis Conseiller en Matière de Finance. Mais ce Monsieur, appuyé par sa sœur, qui se dit elle-même de si bon conseil (je vous demande un peu), et qui, quoique mariée à un certain Lebièvre (en un seul mot), a tenu à conserver son nom de famille originel, sans doute plus… particulaire que celui de son pauvre époux dont nous ne parlerons pas, ce Monsieur, donc, m’incite à participer à l’érection, si j’ose dire, d’un hôtel. Tout à fait respectable, l’hôtel, il va de soi. Il disposait à cette fin de fonds issus d’une opération immobilière qui cette fois concernait un lotissement que sa position lui avait permis de faire construire, ce en quoi je l’avais quelque peu conseillé préalablement, et il avait su se faire épauler par un autre de ses amis, excellent cuisinier, brillant professionnel de l’hôtellerie, pour l’aspect technique de la chose, les plans, les normes, les cuisines, la marche en avant, l’ache à CCP, et tout cela. Très beau concept, professionnalisme total. Je suis même allé jusqu’à y engager quelques menus picaillons, trois fois rien, par sympathie. La construction achevée, et sur mes Conseils, toujours, mais il faut bien dire qu’il en avait lui-même et dès le début prévu la nécessité, il se débarrasse du cuisinier initial, qui lui aurait coûté trop cher, pour un autre moins onéreux. Il avait bien sûr pris la précaution de ne signer aucun engagement écrit à cet ami qui avait effectué ce travail dans la perspective de diriger l’établissement, ainsi que de Sainte Fouillouse l’avait habilement laissé sous-entendre. Tout juste lui avait-il donc avancé des promesses verbales, de l’amitié, quelques flatteries bien placées, trois fois rien… Rien que de bonne gestion, n’est-ce pas, pourquoi payer 10 ce qu’on peut payer 5 ? Bref, un parfait gestionnaire. Je me réjouissais d’avoir ainsi gîté quelques piécettes. Tout cela pour vous dire quel tableau m’était présenté.
- Mais il est mort, et je ne vois pas…
- Mais justement ! Hic jacet lepus[1], comme dit le latiniste ! C’est de là que jaillissent les puces ! Il m’a trahi ! Doublement trahi, même… 

  Le Vacher trempe les lèvres dans son verre et relève la tête avec une grimace :
- Il n’est pas à 23°, comme il est préconisé dans le numéro 12 de la revue Gaule et Mignon qui me fait référence, ainsi que je l’ai trouvé confirmé sur un site Internet gratuit dont je vous confierai le nom si vous insistez. Je dois avouer (il décrit un geste circulaire du lorgnon) qu’au cours de fréquentes insomnies, où je mâchouille mes préoccupations, il m’arrive parfois d’explorer les ressources - gratuites - de la « Toile »…

 
Il lève le nez avec un sourire de connivence et un mouvement des caroncules…

  Puis il reprend, tandis que Ravot baille discrètement :
- Doublement ! Tout d’abord, il ne m’avait pas avoué ses tendances… douteuses. Dont je ne me suis pas méfié, quoiqu’il ait parlé de « l’érection » d’un hôtel… Or, on l’aurait retrouvé dans une position… équivoque… dans la compagnie… douteuse… d’un cadavre… masculin… dénudé (Ravot sursaute : comment sait-il cela ?) qui serait celui d’un autre édile ! Tous pourris comme dirait Jean-Marie… Peu importe… Je le sais, c’est sa sœur, Ordegale-Junie, qui me l’a dit. Avant de le nier, selon son habitude : elle se dit de bon conseil, mais elle ne peut s’empêcher de mentir, ça lui est consubstantiel. Elle appelle cela de la stratégie. Bref. Or, je ne me serais pas engagé, financièrement, s’entend, avec un partenaire… douteux ! Ergo[2], il m’a trompé !
- Mais…
- Attendez… Pour vous dire ma confiance : j’étais allé jusqu’à accepter qu’il engage un immigré en cuisine, s’il restait discret. Pour peler patates. Un crouille qui sache se tenir… Il avait insisté, pour afficher une certaine largesse d’idées… On peut toujours soupçonner des mœurs… chez ces gens… Si, si, je vous assure, je l’ai observé souvent… Mais que lui-même en fût ! Et avec de telles gens… Parce que, hein, que serait-il sans mes Conseils en Finance avisés ? Qu’aurait-il pu réaliser ? Ce n’est pas tellement pour l’argent, n’est-ce pas, j’ai les moyens (geste rond du binocle) et cette petite perte, qui n’en sera d’ailleurs peut-être pas une, ne me gène pas beaucoup, mais c’est une trahison, pour, pardon, contre le principe, le Principe !!! Et n’apprenai-je pas, plus outre encore, que le voilà maqué avec cet immonde PPN qui nous bradera à l’étranger, ce qui expliquait son insistance à embaucher ce peleur de patates maghrébin… et que de ce fait je serais devenu infréquentable ? In-fré-quen-table !!! C’est sa sœur, encore une fois, qui me l’a dit, il n’a pas osé me le dire lui-même !!! Moi qui suis Membre Fondateur de leur projet ! Fondateur !!! Ils ne seraient rien sans moi ! Rien !!! Ah, Monsieur le Commissaire, «Res est perniciosa labor [3] », comme dit le latiniste : Régner est un travail épuisant…
- Mais, il est mort…
- Justement ! Elle m’a demandé de ne pas assister aux obsèques !!! Qu’en fous-je, objectivement parlant ? Rien ! Mais sur le Principe !! Il m’a trahi !!! Je suis allé m’informer de ces obsèques ostracisantes à la Mairie, où je suis tombé sur une sorte de… machin qui ne parle même pas français et qui se prétend le Maire, alors que je le croyais mort, et qui m’interpelle en langue étrangère ! Dans une Mairie ! Une Mairie française !! J’ai fui, Monsieur le Commissaire, fui. Moi qui n’ai jamais reculé devant ma femme, cette conne ! Concevez-vous toute l’énormité des choses ? J’ai donc décidé de porter plainte, Monsieur le Commissaire. Pour abus de confiance, inféodation douteuse, manque de sérieux politique, escroquerie mentale, turpide turlupinade ! Je dis bien : Escroquerie, Monsieur le Commissaire ! Trahison ontologique ! Ontologique !! Canonique !!! Catholique !!! Apostolique !!! Je l’écrirai à Monseigneur Zeeman, qui est de mes relations !!!

  Le Vacher s’est soulevé de son siège, peu à peu, porté comme par cric au cul, tiré vers le haut par son lorgnon brandi, gonflé de rage, de haine pure et de peur bestiale, de la peur bombastique[4] du petit bonhomme qui se retrouve tout seul dans le noir, rejeté par son papa et qui en fait grosse colère…

  Et puis il se rassied, encore tremblant des fanons, pose ses lorgnons sur son nez et de l’autre main se jette le reste du Fernet-Branca derrière la cravate. Imprudence qui le plonge dans un accès de toux dont il ressort, larmes aux yeux, fanons et menton tremblants :
- Pardonnez mon émotion, Monsieur le Commissaire, mais avoir été ainsi trahi par qui vous croyiez un ami, c’est très dur…
 
Il s’essuie les yeux du coin d’un mouchoir finement brodé au petit fil d’une allégorie de la Culture aux seins nus tirant le char de l’Agriculture aux pieds boueux disposée de telle sorte que la morve y figurât inévitablement la boue agricole. Une Œuvre…

  Puis il reprend, après un ultime reniflement qui clôt la faiblesse de l’émotion entr’aperçue :
- Ma plainte ?
- Passez demain matin 8 heures au commissariat, l’inspecteur Pélot l’enregistrera.
- Merci, Monsieur le Commissaire, merci. Je savais pouvoir compter sur les Autorités de Mon Pays.

  Il se lève, se redresse, tire sur les pans de sa veste pour lui rendre sa forme, tortille du cul pour rendre du pli à son pantalon tout en remettant en place ses génitoires, se dirige vers Mado, semble hésiter, extrait, avec des petits gestes nerveux, un carnet couvert de cuir marron de sa poche de gousset, chausse son nez de ses bésicles, feuillette les pages d’un doigt préalablement humecté du bout de la langue, lève le majeur de la main droite, et déclame, le nez dans le calepin et en ouvrant les guillemets :

- « Iustius egregiis vini potoribus ullum
In terris hominum non reor esse genus[5]»,
comme dit Caton l’Ancien, car, étant catholique, je suis aussi catonique. Ce que je traduirais, non point à votre docte intention, mais à celle du commissaire, par :
« Le juste mêle l’ail, le potiron et le vin,
Sur terre, l’homme ne doit pas s’encombrer des choses ».

 
Puis il range calepin et bésicles, les fanons tremblants d’émotion mal contenue, et salue Mado d’une inclinaison de la tête et du buste :
- Mes hommages, Docteur…

  Puis il sort, d’une démarche noble.

 
Ravot soupire…

  Le téléphone pleure en un mélo gluant…

 
La déprime…

  C’est de pire en pire…
 
- Commissaire !!! 

  Mado le secoue : il vient de s’endormir sur place. L’effet Le Vacher sans doute… 

 
- Oui, Mado ?
- Eusèbe Malfort au téléphone… 

  Elle lui tend le combiné, c’est quand même bien pratique ces systèmes sans fils…
 
- Oui, Eusèbe… Demain matin ? Joindre Lepif et sa copine, Mais elle est dans son labo, à Pau… Oui… Oui, bien sûr… Je crois avoir compris que Varochaix a annexé la mairie, en effet… Bon. Je tente de les joindre…
- Je vous sers le mironton, faut vous soutenir !
- Merci, Mado, mais laisse-moi le téléphone…

  Il essaie d’appeler le commissariat, non Lepif n’est pas là, ni bien sûr l’inspecteur Amélie Fouad… Les numéros… Voilà, je note… 

 
Mado apporte le premier plat : salade de museau vinaigrette, avec un verre de Sancerre. Pourquoi du Sancerre ? Pourquoi pas du Sancerre ? Evidemment, vu comme ça : sers, Mado, sers le Sancerre…

  - Allo, Lepif ? Oui, c’est moi… Non, tu prendras des congés quand on aura fini. Quoi ? Fatigué ? Kékséksa ? Chez Hilarion-Jovial ? Tu me raconteras. Non, pas de nouvelles de Pélot… Tu peux joindre Amélie ? Pas « Rejoindre », joindre… Oui. Tu l’appelles, rendez-vous demain matin 8 heures à la Lanterne du Fort. Pas d’excuses. Important. Synthèse et tout. N’en parle pas autour de toi. Y’a personne ? Ta vie est un désert ? Je te persécute ? Eh bien en attendant, tu obéis. C’est ça… Je t’emmerde.

  Il raccroche en souriant : ah, ces Jeunes…
 


[1] Ci-gît le lièvre, comme dit Queneau dans (pardon, in) Le Vol d’Icare, au chapitre LII. Mais Le Vacher fréquente plus assidûment les Pages Roses. Le Vacher traduit très approximativement et de mémoire.

[2] Donc… (Pages Roses).

[3] « Le travail est une chose funeste » Grobianus I, 6 (Amis du moindre effort).

[4] Je l’aime bien celui-là, merci Queneau. C’est un style de musique psycho-acoustique qui a un caractère d’enflure et de redondance.

[5] « Je ne pense pas qu’il y ait sur terre une race d’hommes plus juste que celle des ivrognes », Grobianus I,7 (Gâcher une soirée en 15 leçons). Le Vacher s’est trompé de page.

LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

P2C1E5 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 5)

  N°84 / LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

C’est l’histoire où Victor, dit le Boulet, découvre le cadavre de Luis, écorché, horriblement assassiné. 
 
Mardi 3 mai
8 heures
Le Matois

 
Vic se trouve bien ennuyé.

  Bien sûr, c’est lui le directeur du journal, enfin, le directeur effectif, quoi. Tant qu’Arthur, directeur en titre, se trouve en Patagonie où il recherche les entrepôts clandestins des Écolocroques qu’il doit redistribuer en fonction des besoins de l’un ou l’autre pays. Un travail pas commode : la neige est là et il faut déménager des tas de tonnes de céréales et de viande congelée. C’est le boulot qu’il a accepté auprès des Nations Unies. 

  Et ça laisse Victor tout seul aux commandes de la Lanterne Matoise du Fort Subreptice. Pas commode non plus.

  Et ce petit con de Luis qui disparaît juste quand on a besoin de lui.

Il aurait dû rendre son papier hier soir, après le pince-fesses de Tapas’Embal’. Et on n’a pas encore de nouvelles. Bien sûr, il doit être au Matois. Mais l’intranet du journal fonctionne, bon sang de bonsoir. Il aurait pu envoyer son article. Il ne boit pas, ça, c’est sûr. Il n’est donc pas resté en tas dans un petit coin à cuver un excès du champagne douteux plus ou moins espagnol qui a certainement été servi pour l’occasion. A moins qu’il n’ait prolongé la fête dans l’une des boîtes de Saint Tignous sur Nivette. Avec l’un ou l’autre de ses copains. L’ennui d’avoir recruté un stagiaire local. Enfin…
 
Vic a encore essayé de le joindre, mais le Matois ne répond toujours pas. Après tout, c’est le travail de Mouchoir de récupérer la copie ! Mais Mouchoir a demandé à Clèm si elle ne pouvait pas lui demander, à lui, Vic, d’essayer d’appeler, parce que lui n’y arrivait pas, qu’il avait l’édition à préparer, et que ce jeune Luis ne lui plaisait pas beaucoup, ne lui inspirait pas confiance, à farfouiller partout. Et qu’il serait bon de le recadrer, de lui « remonter un peu les moustaches », ce qui a bien fait rire Clèm, ronronnante comme une grosse chatte depuis qu’elle est enceinte et tellement heureuse de l’être… Et qu’elle lui teint de nouveau les moustaches, justement… Et qu’ils occupent l’appartement de direction au-dessus des locaux du journal dans l’immeuble de la Lanterne. Et qu’ils oublient tendrement ce qu’il vaut mieux oublier de leur périple sous-marin…

  Bon. 

  On n’est pas bousculés. 

 
Mais il est vrai que depuis leurs aventures d’il y a deux ans, Vic et Clèm ne se sentent pas facilement « bousculés ». 

  J’y vais.
 
Il n’a pas souvent l’occasion de revenir ici. Ça lui fait tout drôle. Il s’attend presque à retrouver Béatrace, moustache en bataille, fulminant derrière sa photocopieuse de compétition et râlant après la copie qui n’arrive pas. Le tout après son quatrième café. Béatrace ne boit plus de café depuis qu’elle est maman ! 

  Et Jules… Jules, dont personne ne parle jamais.

 
Le premier fils d’Arthur et de Béatrace, né l’an dernier dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où ils ont emménagé, déjà fort comme un Turc, s’appelle Jules… Tijules pour les intimes…

  C’est à tout ça qu’il pense, Victor, quand il ouvre la porte… (tiens, elle n’est pas verrouillée), et qu’il s’avance… (tiens, l’éclairage ne fonctionne pas), l’interrupteur cliquette sans que les tubes néons fixés au plafond s’allument. 

 
Mais une lumière violente, là, au fond de la pièce…

  Tout d’abord, dans cette lumière, c’est seulement une silhouette à contre-jour entre les piliers. Doublée d’un reflet rougeoyant qui lui fait face… Curieux contre-jour. Normalement, la lumière parcimonieuse qui entre lorsque l’on ouvre la porte diminue à mesure que l’on s’avance. Mais un projecteur posé à terre a été allumé près de son ancien bureau. Et la silhouette se trouve placée entre les deux derniers piliers. 

 
Le projecteur est puissant et l’aveugle suffisamment pour rendre imprécis les contours de la silhouette…

  Vic s’approche, de moins en moins vite…

Nom de dieu…
 
Se précipite… s’arrête…

  Contourne le pilier de gauche, devant ce qui était le bureau de Béatrace…

 
S’assied. Non. Tombe assis sur le coin du meuble…

  Luis. 

 
Luis, suspendu écartelé aux piliers par des cordes attachées à ses poignets et à ses chevilles. La tête maintenue bien droite par une autre corde nouée dans ses cheveux épais et fixée à un anneau de la voûte. Les yeux ouverts rivés à sa propre image renvoyée par le grand miroir que l’on a disposé derrière le projecteur posé devant lui et qui l’éclaire crûment… 

  Nu…

 
Double vision pour qui entre : à contre-jour, la silhouette sombre vue de dos, et derrière cette silhouette, face à cette silhouette, son image illuminée dans le miroir, comme si cette image importait plus que sa chair. 

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