logo

RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE

RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE

 
Les Écolocroques ont perdu la première manche.

  Deux ans ont passé.

 
Il y a eu un sacré bordel lié à la glaciation que ces mal élevés ont provoquée. Changement climatique ! Tu parles, Charles !

Le Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette recherche des saucisses au Super Troc.

  Et on fait l’inventaire de la famille de Sainte Fouillouse (lien).

Et ici aussi.
 
Finette, qui s’est réfugiée chez sa maman, Flora, est recrutée par deux étranges notaires, ( P2C1E3) et placée à la tête des affaires de son cousin, feu Déodat de Sainte Fouillouse, atomisé à Gibraltar alors qu’il honorait Éléonore Fentasou (P1C3E26)

  Elle vient inaugurer le Tapas’Embal’. Au grand espoir du jeune Luis, journaliste stagiaire qui cherche à éclaircir les points obscurs des « évènements ». 

 
Victor le retrouve le lendemain horriblement assassiné. Écorché. Peut-être bien écorché vif… 

  Chez Mado, Jo et Ted racontent au commissaire Ravot, à Eusèbe, et à Victor, la soirée du Tapas’Embal’, à laquelle ils ont assisté.
 

Les policiers découvrent comment est mort Luis. C’est l’horreur. Il a bel et bien été écorché vif… 

  Et ils découvrent l’étrange inscription « HYBRIS » sur un miroir.

 
Petit à petit, nous apprenons ce qui s’est réellement passé. 

  Par ce qu’a fait Boufigue.
 
Par ce qu’a fait Finette…

  Et par le travail des policiers, de Ravot, de son assistant, l’inspecteur Lepif, et de la police scientifique où nous rencontrons une certaine Amélie…

 
Et voilà maintenant que le Hai II, le sous-marin atomique des Écolocroques, a disparu de Thulé où il était resté basé sous le commandement de Vladimir !

  Peut-être le commissaire Ravot comprendra-t-il mieux ces sombres évènements, maintenant qu’il est introduit chez les Goums ?
 

Mais pourquoi un attentat clôt-il d’une douche de sang le premier chapitre, alors que Jeanne tentait d’expliquer les métaphores ?

  Le deuxième chapitre commence en Patagonie où Arthur recherche en compagnie de Daouj, un ami goum, des réserves de nourriture qu’y ont cachées les Écolocroques avant leur déconfiture. 

 
Daouj est tué d’une flèche… 

  Arthur est tout triste.
 
Il ramène son corps à la base des Chonos avant de rejoindre en urgence Saint Tignous sur Nivette. 

  L’indicateur qu’il devait y interroger a été écorché vif. Lui aussi. Après Luis.

 
A chaque fois, l’inscription « HYBRIS » figure sur les lieux des crimes. 

  Comme elle figure sur la pointe de la flèche qui a tué Daouj.
 

Mais la mystérieuse « Patronne » l’enlève et le conduit dans son repaire secret d’Omphalie.

  A Saint Tignous, Super Troc se transforme en Nouvelle Réna, et développe un étrange (et obscène) rituel auquel Gertrude Pilon, téléguidée par Arnaud Boufigue et son successeur, Daniel Forpris initie le Maire et le Conseiller en économie électorale…

 
Et tandis qu’à Saint Tignous sur Nivette le commissaire Ravot (à qui l’on a dévoilé l’existence des Goums) poursuit son enquête, Arthur est donc enlevé par la « Patronne » qui a tué Daouj.

  Commence le troisième chapitre : Arthur s’éveille, terriblement affaibli d’avoir subi les lubriques assauts des 120 Amazones de la base de l’Élu, appelée Harpie, où il est emprisonné…
 
À Saint Tignous et à Agotchilho, c’est la consternation depuis la disparition d’Arthur : Béatrace déprime malgré les efforts de Tijules qui tente de la réconforter. 

  On en apprend de belles sur les saucisses de chez Lartigo destinées à la Nouvelle Réna : Gertrude Pilon (qui a disparu) ferait partie des ingrédients ! 

  Ravot perquisitionne l’usine et poursuit son enquête. 

  Et puis une Amazone est capturée alors qu’elle cherche à s’introduire dans la base d’Agotchilho pour y assassiner du monde. Elle ricane, mais Ôoumloc, le Crabe géant que vénèrent les Goums, brise sa résistance. 

 
Hélas, lorsqu’elle commence à parler, une autre l’exécute, que Nouye capture à son tour…

  Hélène se déguise en Élue pour la faire parler, et l’on apprend ainsi qu’Arthur est toujours vivant ! Imaginez la joie ! Béatrace en est foldingue.
 
Parallèlement, Vladimir, le traître Vladimir, révèle à Arthur, convalescent en Harpie, quelques uns des dessous de l’affaire… 

  Et nous apprenons que la professeur Pouacre est toujours vivant. Hélas… Et qu’il tire de bien vilaines ficelles…

 
Mais à Saint Tignous deux méchants enlèvent Jo et Ted, les jeunes qui renseignaient le commissaire Ravot et Lepif sur les secrets de Lartigo. 

  Incidemment, nous apprenons que Varochaix, le chef du parti Nari (National-Régionaliste), entreprend de faire chanter Daniel Forpris, le nouveau patron de C’est tout Naturel ! 

  Et nous nous sommes amenés à nous livrer à quelques réflexions sur la Gastronomie et à quelques observations sur Hémi, la secrétaire de Varochaix, adepte du mouvement proana.

 
Que va-t-il se passer après que le commissaire Ravot a libéré Edmonde de la Vorme Séchée, la patronne de Lartigo, qu’il avait arrêtée sous l’accusation de meurtre, alors que les cadavres de Jo et de Ted, assassinés, sont retrouvés sur l’aire de Cestas carbonisés dans le camion contenant le stock des saucisses confectionnées à partir de la viande de Gertrude Pilon ?

  Eusèbe Malfort révèle ce qu’il sait dans un article de la Lanterne du Fort…

 ET LA SUITE, C’EST DANS LA TROISIÈME PARTIE !

L’ÉMEUTE / P3C1E3

P3C1E3 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 3)

 
N°148 / L’ÉMEUTE / P3C1E3

 
C’est l’histoire où, après l’article dans lequel Eusèbe dénonce la présence de chair humaine dans les saucisses de « C’est tout Naturel  », le journal se trouve assiégé par les sectateurs des Élus, et où Edmonde de la Vorme Séchée, la patronne de Lartigo, est assassinée d’une flèche marquée « Hybris ».

Mercredi 8 juin
9 heures

La Lanterne

  Le soir, et jusque tard dans la nuit, Victor et Eusèbe, redescendus au bureau N°1 ont discuté avec Rébéquée et Amaïa de ce qu’il convenait le mieux de faire pour « s’occuper » du Mélanippé lorsqu’il reviendrait à quai à la Marée au Grand Port. Pour finir par décider… d’attendre : intervenir trop tôt risquerait de mettre Arthur en danger en semant l’alarme parmi les adversaires.

Mais Amaïa a maintenu sa décision de prévenir
Ôoumloc. 

  Elle n’en a pas dit plus.

  Ce n’est qu’à neuf heures du matin, ce mercredi, qu’ils reviennent au journal, dans le bureau directorial où ils rejoignent Mouchoir, et qu’ils relisent l’article qu’Eusèbe a préparé hier. C’est là qu’ils prennent connaissance des premières réactions qu’il a suscitées, et parmi elles, de l’interview de Bricolat Mulot.
 
La réprobation politique semble unanime : comment peut-on s’en prendre à d’innocents électeurs sous prétexte qu’ils bouffent des saucisses, sans preuves, sans autre fait que quelques traçounettes impalpables certainement dues à de maladroites (sinon malveillantes) manipulations policières ?

  Les plus féroces philippiques émanent d’ailleurs du Ministre du Confort qui « promet des sanctions » et, plus localement, du Maire et du Conseiller en matière d’économie électorale, qui parlent de diffamation implicite, de suites judiciaires, de pan pan cucul public et très méchant, bref, de féroceries implacables ! Non mais…

 
Silence présidentiel. Prudent, le vieux renard…

  Et rumeurs à l’extérieur :
- Patron, patron, venez voir ! appelle Mouchoir sans que l’on sache bien s’il s’adresse à Victor ou à Eusèbe (aux deux sans doute), en leur faisant signe du bras.
 

Il regarde au-dehors la petite place qui se trouve devant la grande entrée du hall du journal, et qu’ils dominent depuis leur étage.

  - Filme, Mouchoir, filme ! ordonne Eusèbe. Le secrétaire de rédaction se précipite dans le bureau voisin, où il va chercher une petite caméra haute définition de reportage, tandis qu’Eusèbe entrouvre la fenêtre dont les doubles vitrages empêchaient jusque là d’entendre la rumeur. 

 
Mouchoir revenu, il lui laisse la place pour qu’il puisse passer le museau de sa caméra par l’entrebâillement du châssis.

  - Cadre large, conseille Victor, qui sait que des détails intéressants peuvent provenir des limites du champ…

  Une petite foule s’assemble autour de quelques personnes dans lesquelles Eusèbe reconnaît, après un moment, le maire, le Conseiller en matière d’économie électorale, Madame de la Vorme Séchée…

  - … et Daniel Forpris, ajoute Victor en pointant le doigt sur la silhouette discrète qui serre la main de la patronne de Lartigo et lui glisse quelques mots avant de s’éloigner pour rejoindre sa grosse voiture garée devant le trottoir d’en face. Lui, au moins, semble ne pas vouloir rester là.

  Vingt, trente personnes, peut-être. Mais des groupes de deux ou trois continuent d’arriver, par les petites rues qui débouchent sur la place.
 
- J’appelle Ravot, grogne Eusèbe, on ne sait jamais, avec ces zouaves.
- Il serait prudent de fermer les portes, non ?
- Tu as raison : préviens Toto…

  Près de deux cents personnes piétinent maintenant devant le journal en discutant véhémentement. 

 
La voiture du commissaire vient se garer, suivie du panier à salade.

Ravot suivi de Pélot, de Lepif et de deux agents (dont Pourticol), s’approche des « officiels ».

  - Ah, commissaire ! Vous voyez où mènent vos manœuvres ? l’interpelle Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse…
- J’espère que vous mesurerez votre action et que vous saurez limiter les interventions de vos sbires ! ajoute le Maire en prenant l’air pincé d’une duègne confrontée à la dissolution des mœurs du temps…
- Devrai-je vous arrêter, messieurs, pour vous rappeler à la mesure ? leur souffle discrètement Ravot en les prenant chacun par le coude, comme pour les entraîner dans une confidence…
- Commissaire, je vous en prie, faites quelque chose, lui demande alors Madame de la Vorme Séchée, livide, et qui est jusque-là restée muette en suivant des yeux le départ de Daniel Forpris…

  Des cris éclatent… Quelques uns des participants brandissent des pancartes « Les Cénobites Tranquilles », « C’est tout Naturel », « Libérez nos Saucisses » et déploient une banderole « Libérez nos saucisses ! C’est tout naturel ! », tout en scandant « Libérez nos saucisses ! » avec une ferveur toute soixante-huitarde. 

  La foule grossit, pour une bonne part faite de curieux, mais aussi de personnages passablement agités qui montrent le poing en direction de la porte fermée du journal tout en criant de plus en plus fort…
 

- Faites quelque chose, commissaire, ils sont privés de saucisses depuis deux jours ! reprend Madame de la Vorme Séchée manifestement affolée, ils peuvent devenir dangereux…
- Vous voyez à quoi mène votre incurie ! apostrophe le Conseiller en matière d’économie électorale en se dégageant de la poigne de Ravot d’un geste brusque…
- Libérez nos saucisses ! crie le Maire écumant qui se dégage à son tour…

  Lepif s’efforce de le contenir, mais le petit bonhomme rondinet le harcèle de coups de poing dérisoires, décoiffé et l’écharpe de travers… 

  Pélot reste derrière le Maire sans oser le ceinturer, tente de lui parler à l’oreille, de lui souffler des conseils discrets au milieu de l’agitation frénétique qui semble s’emparer de la foule tandis que les cris se transforment petit à petit en une sorte de chant martelé. 

 
La foule semble prise de folie giratoire, et c’est un vrai tourbillon qui entoure, à distance de bâton, le noyau central composé des policiers en scandant derrière Varochaix, que personne n’a vu venir suivi de ses Naris au grand complet :

  Ô Grand Putois
Grand Putois putassier,
Grand Putois pustuleux,
Grand Putois putréfié…
 
Armés de baguettes de noisetier et des manches à balai qui servaient de bâtons aux pancartes démantibulées, ils cinglent tout ce qui bouge devant eux, c’est-à-dire les cinq policiers qui se sont placés dos à dos pour se protéger. 

  Ils évitent difficilement Madame de la Vorme Séchée qui reste dans le no men’s land à agiter des bras aussi secs qu’affolés. 

  Le Maire et Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse ont rejoint le premier rang de la foule frénétique et crient avec les autres : « Libérez nos saucisses ! C’est tout naturel ! », au milieu des invocations au Grand Putois.

  Des fenêtres du journal, Eusèbe, Victor et Mouchoir regardent cette scène avec effarement :
- Ils vont se faire écharper ! constate Eusèbe.
- Il faut faire quelque chose ! approuve Mouchoir, l’œil collé au viseur…
- J’y vais, crie Victor, appelez Rébéquée et continuez de filmer !

 
La situation des policiers se gâte. Réunis en bloc ils se protègent de leurs bras tendus, les agents brandissant dérisoirement leur bâton. Pélot esquisse le geste de dégainer son arme de service, rappelé à l’ordre par une baffe de Ravot qui le surveille :
- On aurait besoin de renforts ! crie Lepif au milieu du tumulte…

  C’est alors que Victor ouvre la porte du journal, et moustache dardée au vent, suivi de Toto, amorce le mouvement de s’élancer vers la foule.
 

Les cris retombent, remplacés par un grognement unanime. La giration folle s’arrête instantanément. 

  Tous les visages se tournent vers l’entrée du journal, vers la porte entr’ouverte par où Vic et Toto sont sortis. 

 
Les émeutiers semblent rassembler leurs forces, prendre leur élan contre l’Ennemi commun, délaissant instantanément le groupe qu’ils entourent, chacun d’eux se ramassant sur lui-même, se tassant sur lui-même, genoux fléchis et bras lentement tendus, avec un souffle profond, sourd, rythmique…

  Mouchoir voit très nettement la scène depuis son premier étage : le cercle figé de la foule (au moins deux cents personnes maintenant) qui entoure les cinq policiers, laissant un anneau vide de la longueur des bâtons, et dans cet anneau, Edmonde de la Vorme Séchée affolée qui repousse les assaillants des moulinets de ses bras maigres, la foule qui l’ignore, la foule qui concentrait toute son agressivité sur les policiers, mais qui maintenant les ignore à leur tour, retournée d’un seul mouvement vers les nouveaux arrivants, là-haut, sur le perron… 

  La foule presque accroupie dans son élan au sein de laquelle se détachent nettement les cinq silhouettes dressées des policiers, et celle plus malingre d’Edmonde de la Vorme Séchée, affolée qui ouvre la bouche pour crier, pour leur dire de cesser, d’arrêter…

  Tous ont entendu le sifflement bref, tous, les curieux, les manifestants hystériques, les policiers concentrés sur leur défense. Victor et Toto. 

  Tous.
 
Tous ont vu ou perçu le sursaut de la femme maigre, et tous ont tourné la tête vers elle assez vite pour voir la flèche plantée entre ses dents dans sa bouche grande ouverte, et dont la pointe ressort sous son chignon, avant qu’elle ne s’effondre d’un coup.

  Il y a eu un silence, et les manifestants se sont instantanément dispersés, dans un bruissement d’étourneaux qui s’envolent en masse…

 
- Cadre large, filme ! souffle Eusèbe à Mouchoir en serrant son épaule dans sa main droite…

  Par réflexe, Ravot regarde dans la direction d’où la flèche doit être partie, cette façade d’immeuble où un léger mouvement… Une fenêtre qui se referme…
 

- Là !!! Bloquez l’immeuble ! Vite !!!

  Les agents se précipitent vers la porte ouverte, sous la fenêtre que le commissaire désigne, Lepif court à sa voiture pour appeler des renforts, Pélot réconforte le maire tout perdu à côté du cadavre, près d’Hilarion-Jovial qui tortille sa cravate de premier communiant entre ses doigts…

Victor s’approche, repoussé par Ravot :
- Allez vous mettre à l’abri, vous, si vous ne tenez pas à être le prochain !!
- Venez, approuve Toto en le tirant par le bras…

 
Un pimpon sonore annonce l’arrivée de Martial et des cinq agents de réserve, restés en permanence au commissariat. Au petit trot, ils s’empressent de boucler les lieux… 

  Tous les manifestants, le Maire, Hilarion-Jovial et Varochaix ont disparu.

  Les policiers forment une haie autour du cadavre d’Edmonde de la Vorme Séchée.

  Après les premières secondes de flottement, Ravot a envoyé une équipe, dirigée par Lepif, fouiller l’immeuble d’où est partie la flèche mortelle.

  Bien sûr marquée « Hybris ».
 
Ravot est allé téléphoner au Procureur depuis le hall du journal où il a retrouvé Eusèbe et Victor, tandis que Toto raconte l’aventure aux grouillots qui se pressent autour de lui avec de grands yeux ronds débordants d’admiration.

  - Qu’est-ce que vous me racontez ? Le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale ? Et le directeur du machin Super Troc « C’est tout Naturel  » ? Mais vous êtes fou, Ravot ! Vous savez que votre ministre vous a dans son collimateur ?

- Je le sais, mais je sais aussi que de fortes présomptions pèsent sur ces braves gens !
- Ecoutez, mon vieux, dans votre intérêt, interrogez-les, mais ne prononcez de garde à vue que si vous avez des preuves en béton ! En béton, vous m’entendez ! Je répète : c’est dans votre intérêt !
Eusèbe s’est approché de Ravot et lui montre Mouchoir qui est descendu, sa caméra à la main :
- On a tout filmé en haute définition, lui glisse-t-il à l’oreille…

 
Ravot, le combiné du téléphone au bout du bras, en reste comme deux ronds de carotte (dirait Mado), tandis que le Procureur continue de débiter protestations et conseils de prudence, dans un grésillement nasillard de fourmi lilliputienne que personne n’écoute.

Et puis le commissaire réalise :
- Monsieur le Procureur ! J’ai peut-être la meilleure des preuves : tout a été filmé. Je vais regarder le film et je te rappelle !

  Après tout, ce n’est pas pour rien qu’ils ont fait leur Droit ensemble…
 

ON LES TIENT / P3C1E4

P3C1E4 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 4)

  N°149 / ON LES TIENT / P3C1E4

  C’est l’histoire où l’analyse de l’enregistrement du meurtre d’Edmonde de l
a Vorme Séchée révèle qui sont les coupables.

 
Mercredi 8 juin
12 heure 30

La Lanterne

  La fouille du bâtiment qui fait face au journal et d’où la flèche est partie n’a rien donné.

  Alors, « on » s’est retrouvés, face au grand écran que Victor a fait installer dans le bureau directorial pour regarder le film : Ravot, bien sûr, mais aussi Lepif (j’ai confiance en son œil, a dit son chef pour obtenir qu’il soit là), Mouchoir, en grand technicien, est mis « aux manettes », et tous les Malfort, « y compris les dames » qui sont remontées d’Agotchilho avec Rébéquée. 

 
Lepif est le seul à ne pas être initié au secret des Goums. « On fera attention », a dit Béatrace. « Je te surveillerai, bavarde », lui a glissé Clèm à l’oreille, en se casant dans un fauteuil auprès d’elle, alors que Rébéquée s’assied près d’Hélène.

  Ce que le commissaire ignore, c’est qu’une ligne directe transmet les images au bureau N°1 et que Nouye et Amaïa regardent en même temps qu’eux et entendent ce qu’ils disent. Elles peuvent même intervenir sur le défilement des images et répondre directement en se mêlant à la discussion. Par souci de discrétion, on a remplacé l’interphone direct par un retour téléphonique discret. Non pas qu’on le cache à Ravot, mais allez lui expliquer cela devant Lepif !

 
Ce que lui, Lepif, ne comprend pas, c’est pourquoi toutes ces nanas sont là ! Est-ce qu’il emmène sa femme au bureau, lui ? C’est vrai qu’il n’a jamais eu le temps d’en avoir une très longtemps.

  - Le son ne sera pas très bon, précise Mouchoir avant de démarrer. J’ai filmé depuis cette fenêtre (il la montre) que Monsieur Malfort avait entrebâillée, mais si l’image doit être de bonne qualité, le micro ne pourra donner que des bruits d’ensemble…

Et il allume le grand écran plasma récemment installé dans le bureau. Il l’a raccordé au disque dur de la caméra électronique, par l’intermédiaire de l’ordinateur qui lui sert lorsqu’il veut réaliser un montage.

 
A ce moment, un appel de Nouye, pris par Victor, informe que le Mélanippé est annoncé pour demain matin… 

  La petite caméra est branchée. 

 
Images agitées : Mouchoir n’est pas encore calé.

On entend Victor hors champ :
 « - Cadre large… »
Zoom arrière qui découvre toute la place, puis le champ se resserre autour des seuls manifestants, et s’élargit de nouveau pour suivre à distance Daniel Forpris qui s’éloigne et remonte en voiture. La voiture démarre et tourne dans une petite rue, à l’angle du bâtiment d’en face qui reste visible dans le champ stabilisé, tout comme les petites rues qui l’encadrent et par où arrivent de petits groupes de manifestants.

  - Stop, demande Lepif en tendant le bras vers un point de l’écran…
- Oui, Lepif ? demande Ravot, alors que Mouchoir provoque l’arrêt sur image.
- Un peu en arrière… Non, trop… Image par image s’il vous plaît… Voilà…
- Et que voyez-vous inspecteur ? demande Eusèbe…
Lepif a toujours le bras tendu :
- Oui, stop ! Regardez, là, à l’angle de la rue…

En effet, à l’endroit précis où la voiture de Daniel Forpris a tourné apparaît maintenant l’arrière d’un véhicule, un coffre, et même une plaque… 

 
La façade du journal est exposée plein Sud, et bien que la luminosité soit médiocre, par ce temps couvert, la façade d’en face se trouve à contre-jour et il faut l’œil exercé du limier pour remarquer le léger mouvement dans l’ombre de la petite rue encaissée entre deux immeubles.

- Pouvez-vous zoomer sur le détail ? demande Lepif à Mouchoir
- Bien sûr…
L’arrière de la voiture se précise, reste net malgré le grossissement. À peine un léger flou. Mais la plaque est lisible :
- C’est la voiture de Forpris. Ce sera facile à prouver avec l’immatriculation.
- Mais il était parti !
- Pas bien loin ! Et il est revenu en marche arrière… Je serai curieux de voir ce qu’il attend… Reprenez, voulez-vous ?
- Vous voulez imprimer l’image ? demande Mouchoir…
- Et comment ! s’enthousiasme Ravot…

L’imprimante ronronne… La plaque est très lisible sur l’épreuve imprimée… Ravot branche la petite radio qui bourdonne discrètement dans sa poche et la porte à ses lèvres :
- Martial, identifiez ce numéro d’immatriculation, de suite, toutes affaires cessantes…
Il lui dicte ce qu’il lit sur son document.
- Je peux continuer ? demande Mouchoir en revenant au plan général initial.
- Allez-y, confirme Ravot.
  - Attendez, remarque à son tour Rébéquée, pouvez-vous revenir au début et recadrer le dialogue entre Forpris et la Vorme ?
- Voilà… répond Mouchoir ravi.

Le défilement s’inverse, silencieux, jusqu’au moment où Daniel Forpris, tout au début, entre dans le champ dont le cadre, encore changeant, mal défini par Mouchoir, reste limité aux manifestants, s’élargit, revient. On distingue nettement le directeur du C’est tout naturel, souriant face à la caméra, qui serre la main d’Edmonde de la Vorme Séchée, que l’on voit de dos, en lui disant quelques mots. Elle semble protester, tandis que Forpris accentue son sourire, retient manifestement sa main, et articule lentement un mot qui affole totalement son interlocutrice, soudain véhémente…
-  Serrez sur Forpris ! demande Ravot, je pense que nos spécialistes pourront lire ce qu’il dit sur ses lèvres… Revenez…

  Le téléphone spécial sonne. C’est Nouye :
- Victor ? Je crois comprendre ce qu’il dit. Le dernier mot, c’est Hybris… 

  Et elle raccroche, toujours aussi laconique…

 
Vic en reste comme les deux ronds de carotte déjà évoqués, et puis il répète tout haut :
- Hybris… « Elle » m’a dit qu’il a dit « Hybris » !!!
- Repasse encore ! ordonne Eusèbe…
- C’est bien ça, confirme Eusèbe, n’en dites rien à vos experts, laissez-les chercher. Les nôtres, qui suivent « en ligne » (précise-t-il en guise de vague explication devant le regard ahuri de Lepif), annoncent Hybris. Nous verrons s’ils confirment…

Ravot approuve du chef. Il a compris qui sont les « experts » en question et l’idée de la tête que ferait son inspecteur s’il voyait Nouye assise, à poil (elle l’est sans aucun doute) (elle l’est, bien sûr, et Amaïa est debout derrière elle, Tijules couché sur ses seins) devant l’écran du bureau N°1, le fait sourire…

  - Regardez la femme, observe Béatrace à son tour…

L’image se déplace jusqu’à cadrer la directrice de Lartigo qui, vue de trois quarts dos, semble s’être figée, totalement affolée…

- Forpris lui a donné la sentence… constate Clèm en croisant les mains sur son ventre… Mon dieu…
- Elle sait ce qui l’attend ! remarque Béa…
- C’est ce qu’elle craignait lorsque je l’ai libérée… souffle Ravot… Je l’ai tuée… Je ne pensais pas « qu’ils » iraient jusque là.
- Vous saviez ? demande Lepif les yeux ronds…
- Je savais que ses patrons n’accepteraient pas qu’elle soit mise en cause et qu’elle risque de parler… Poursuivez, ajoute-t-il à l’intention de Mouchoir.

 
L’enregistrement repart. 

  On observe l’arrivée de Varochaix et de ses Naris.

Leur groupe est armé des pancartes qu’ils sortent d’une camionnette qui s’est arrêtée au coin le plus éloigné de la place. Ils amorcent un mouvement giratoire autour des policiers en braillant les premiers slogans…

- Ils sont fous ces Naris, remarque Clèm. Varochaix s’est converti, lui aussi ? Avec troupes et bagages apparemment ! Décidément, « ils » ramassent tout ce qui traîne, ces nuisibles !

  Les mouvements se précipitent, les gestes se font plus brusques, agressifs, violents…

- Regardez la Vorme, souligne Jeanne, elle essaie de les calmer, c’est comme si elle prenait conscience du pétrin où elle est enfermée, elle…
- Elle me dit d’essayer de les calmer, enchaîne Ravot. Elle m’a dit textuellement, je m’en souviens très bien : « Faites quelque chose, commissaire, ils sont privés de saucisses depuis deux jours, ils peuvent devenir dangereux »… Comme si le fait d’être privés de saucisses signifiait quelque chose. Elle en parlait et les regardait comme des drogués en manque et capables de tout ! Elle était complètement affolée !
- Regardez le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, ajoute Victor, ils ne sont pas nets d’habitude, mais là ! On dirait qu’ils se déchaînent ! Le Maire…
- … me file des coups, précise Lepif. J’ai failli lui en coller une, mais il a vite arrêté son cinéma : quand il s’approchait de moi, il prenait les coups de bâton que les autres me destinaient, et il est fragile, le minet !
- Ça s’organise, remarque Rébéquée, ils ont l’air de répéter une danse en chantant les exploits d’un certain Putois… Le son est mauvais, mais on comprend…

  En effet, au milieu des cris, le « Grand Putois putassier » est maintenant scandé par la foule et rythme les coups de bâton qu’elle distribue, creusant l’écart entre le centre défensif constitué des cinq policiers et le cercle tournoyant des agresseurs.
 
Edmonde de la Vorme Séchée, entre les deux, tente manifestement de les séparer, de faire quelque chose, comme elle le dit à Ravot, dérisoirement évitée par les uns et par les autres…

  On entend la voix d’Eusèbe, hors champ :
« - Ils vont se faire écharper !
- Il faut faire quelque chose ! répond Mouchoir…
- J’y vais, crie Victor, appelez Rébéquée et continuez de filmer ! »
  - Stop, arrière ! interrompt de nouveau Lepif…

Mouchoir arrête, revient en arrière lentement…
- Là, indique Lepif, regardez Pélot !
- Il perd la boule, confirme Ravot : il va sortir son arme… Continuez, Mouchoir, lentement… Je l’ai recadré.
On voit la baffe magistrale qui calme le gros inspecteur. A partir de cet instant, il va s’efforcer de se placer au centre des quatre autres policiers, pour échapper aux coups.
- C’est là que je vous ai dit qu’on aurait besoin de renforts, confirme Lepif, qui reconnaît ses propres mouvements à l’écran.
 
Et puis le silence : on devine que Victor, suivi de Toto, vient d’apparaître sur le perron du journal.
- Essayez d’avancer image par image, demande Ravot…

  La foule cesse son mouvement tourbillonnant, et se tourne vers le journal, comme un seul homme.
 

Le poids du silence semble peser sur les épaules des manifestants qui fléchissent les genoux dans un geste d’élan grondant, laissant les policiers les dominer de leur stature. Mais ils les ignorent maintenant, ils vont les contourner, cela se sent dans leurs regards concentrés sur la façade du journal, sur Victor et Toto, invisibles à l’image, puisque le perron est juste sous la fenêtre de l’étage d’où la scène est filmée.

Le geste d’élan est évident, manifeste, palpable…

  Tous, même les policiers, se sont tournés vers les nouveaux arrivants…

  Tous, sauf Edmonde de la Vorme Séchée, dont le bras se tend dans un geste ralenti, vers la façade opposée, sans que l’on puisse voir son visage,

la Vorme, comme on l’appelle, grande femme sèche, dressée entre les policiers debout et la foule aux genoux fléchis, détachée, visible, cible parfaite, dont le cri aigu, à l’analyse des sons maintenant coupés par le ralenti des images, sera nettement audible sur le fond sourd du grognement de gorge des assaillants…

  Edmonde de la Vorme Séchée sur qui Mouchoir zoome de sa propre initiative…

  Edmonde de la Vorme Séchée… 

  Une longue pointe rougie lui perce le cou, sous le chignon, là où l’image précédente ne montrait que quelques cheveux grisonnants…
 
Edmonde de la Vorme Séchée qui tourbillonne, bras levés, en montrant son regard horrifié, encore luisant d’une ombre de vie, tandis que de sa bouche grande ouverte émerge la hampe emplumée de noir de la flèche qui lui a cassé les dents avant de lui transpercer la gorge.  

  Edmonde de la Vorme Séchée, la bouche pleine de sang…

  Et qui tombe.

  Mouchoir arrête l’image sur le petit tas gris que forme le cadavre sur les pavés de la place. 

 
Un silence épais s’est installé dans la pièce…

  Hélène pleure, le visage caché sur l’épaule de Rébéquée. On l’entend lui demander :
- Tu crois qu’on pourra les arrêter ?
- J’en suis sûre, ma chérie, grâce à toi…

Lepif lève le nez sans oser rien dire…
 

- Revenez quelques images en arrière et élargissez le champ au maximum, demande Ravot qui est le premier à reprendre vraiment ses esprits.

  La main tendue de la Vorme désigne la façade d’en face. Une fenêtre ouverte. Mais le léger contre-jour, en effaçant les reflets des vitres, ne permet pas de la distinguer facilement des fenêtres voisines, aussi sombres qu’elle, sauf par l’absence du montant central du châssis, lorsque l’on y prête une attention soutenue…  

  - Vous avez vu la fenêtre ?
- Oui, ça y est… Je zoome…

  La fenêtre qui s’approche… Mouchoir tripote ses réglages : luminosité, contraste… Une silhouette fantomatique là-dedans… Contraste, luminosité, définition… On est en HD, je devrais l’avoir mieux que ça, grommelle Mouchoir en pianotant sur son clavier…

 
La fenêtre est assez haute et étroite. La silhouette se précise…

  - C’est une femme ! s’écrie Lepif…
- Une amazone, confirme Jeanne…
 
Le léger flou du grossissement poussé au maximum laisse deviner dans la pénombre du contre-jour, derrière la ligne courbe d’un arc tendu, un visage sensuel dont les lèvres frôlent la corde tirée par deux doigts couverts d’un gant et qui encadrent le talon d’une flèche encochée, le regard clair d’un œil figé sur sa cible, une épaisse chevelure blonde relevée en chignon… Le retrait de l’épaule, le profil de la position, le bras nu qui tend l’arc, le crispin plus sombre du gant qui protège la main gauche et l’avant-bras du claquement de la corde, la tunique serrée à la taille…

  L’imprimante ronronne…

 
Image suivante : la corde relâchée, l’arc écarté par le geste, qui découvre le visage , souriant, sûr de son fait…

  L’imprimante ronronne…
 

Image suivante : la fille s’avance un peu, dans l’élan de sa satisfaction, livre une silhouette un peu plus claire…

  L’imprimante ronronne…

 
Image suivante : la fenêtre refermée…

  - Elargissez au maximum et laissez filer, demande Ravot…
 
En bas, c’est le désordre, les manifestants s’échappent en courant, comme poursuivis par des diables…

- « Cadre large, filme ! » entend-on dire par Eusèbe…

  On voit aussi Ravot crier des ordres en montrant l’immeuble d’en face, la fenêtre refermée… Lepif courir vers sa voiture, les agents se précipiter vers la porte de l’immeuble… Les pimpons, l’arrivée des renforts, Pélot réconfortant le Maire… Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, ahuri, qui s’éloigne en hochant la tête, comme s’il se demandait ce qu’il peut bien faire là… Ravot qui fait signe à Victor de s’en aller…

 
- Reviens en arrière, reviens !!! crie Béatrace debout, je l’ai vue ! Je l’ai vue !!! Je jure que je l’ai vue !!! Ouais !!! On les tient ! On les tient !!

  L’œil flamboyant, elle court jusqu’à l’écran en faisant des grands signes « en arrière » à Mouchoir qui remonte lentement le temps en tapotant son clavier :
- Stop ! Regardez !
 
Triomphante, elle pose le doigt sur un point de l’écran que Mouchoir agrandit aussitôt.

  - Bravo Béatrace ! Bravo ! s’écrie Ravot enthousiasmé qui se lève et vient lui coller deux gros bécots sur les bouts des moustaches ! Tu as raison : on les tient !

 
Le coin de l’immeuble, la rue où est toujours garée la voiture de Daniel Forpris, que l’on voit mieux que tout à l’heure, dans la lumière qui maintenant se glisse entre les immeubles… 

  Une silhouette blanche en courte tunique, cuisses à demi-nues et espadrilles lacées sur les mollets, l’arc à la main, apparaît furtivement, ouvre la portière arrière et monte dans la grosse berline qui démarre aussitôt…

IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ MORT / P3C1E30

P3C1E30 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 30)

 
N°175 / IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ  MORT / P3C1E30

 
C’est l’histoire où Arthur s’éveille. C’est aussi l’histoire où l’on commence à deviner où se trouve la base des Méchants, « en Harpie ». C’est enfin l’histoire où la fille de Clèm, Amaïa, naît, sur le trône de pierre.

  Lundi 13 juin
8 heures
Agotchilho

  Il s’éveille dans une eau chaude, épaisse, soyeuse, où la peau glisse sans efforts, coule sans clapots, dans une odeur d’herbe foulée et d’algues, un bruissement d’envol de papillons sous la fraîcheur d’un rideau de peupliers, l’été, dans des glissements onctueux de gomme arabique sous la pulpe des doigts… Dans une eau bucolique où il flotte, léger, une eau moelleuse où il somnole, une eau bruissante, à peine, où il sombre dans la paix…

 
Il entrouvre les yeux dans une pénombre de pierres rouges où vacillent des flammes d’or chaud, découvre la surface mordorée de cette eau qui le baigne, le porte, léger, tendrement complice de ses lassitudes qu’elle absorbe, dissout, efface, souffle léger et tiède à la surface de son esprit. 

  Peu à peu se dénouent les douleurs de ses muscles, les aigreurs de sa gorge, les crispations de ses angoisses…
 
Il entrouvre les yeux… 

  Une cuve de pierre où sourd cette eau si chaude qui le porte si bien, et qui, en débordant sans cesse, produit ce bruissement paisible et berceur… 

 
Il flotte entre deux eaux, la nuque reposée sur un coussin de mousse et les bras écartés sur des pierres du fond que l’on a disposées juste à la bonne hauteur…

  Il est bien…

 
Il sourit…

  Un mouvement, au bout de la cuve, l’eau en frémit à peine, on s’approche de lui, dans l’eau, tout doucement :
- Tu t’éveilles… Bonjour…

 
Béatrace sourit, le visage près du sien, se colle contre lui, se presse tendrement, se niche, se love, l’enserre, l’embrasse…

  - Bonjour Arthur revenu, mon homme grand et fort… Bonjour… Je suis heureuse…
 

Arthur referme les bras sur toute sa tendresse, porté par l’eau complice, il referme les yeux, de plaisir cette fois, se dresse légèrement (ces petits seins durcis sur sa poitrine creuse)… Du coup il se lève pour de bon, sans relâcher Béa, pousse un cocorico sonore et triomphant… et retombe en riant, parce que le fond glisse, en buvant une tasse de l’eau suave de sa baignoire…

  - Pfff… Toi, ici ? Et moi ? Mais qu’est-ce qui se passe ? 

 
Il embrasse Béa qui émerge à son tour, la moustache en bataille, cherche à la soulever… et tombe de nouveau, de faiblesse, cette fois…

  - J’ai faim ! Explique-moi ! 

 
Il a fallu deux heures et quatre bols de soupe pour le sortir de l’eau bienfaisante du bain.

  Tijules est accouru en entendant les cris (il était dans la pièce voisine et pataugeait avec les autres enfants).

 
Amaïa, sobrement triomphante, est venue expliquer ce qui s’est passé. 

  Eusèbe, Clèm, Jeanne, tous, sauf Rébéquée, retenue au port, et Vic, resté au journal, tous sont accourus aux appels de Béatrace !
 
Arthur, corps (affaibli) et âme (vigoureuse), se trouve enfin réintégré tout entier au giron chaleureux de leurs forces regroupées.

  - Vic a prévenu Ravot, dit Clèm, qui s’essouffle vite (demain ou après-demain, lui a dit Amaïa, tu t’assiéras au siège où naissent les enfants !)…
- Ravot ? demande Arthur…
- Le commissaire. Tu l’as rencontré à Saint Tignous, mais Amaïa l’a admis « en bas ». Il est devenu un ami. Il va falloir que l’on t’explique ce qui s’est passé ici, et que toi aussi, tu nous racontes ce dont tu te souviens…
- Il ne faut pas trop le fatiguer, s’interpose Amaïa, il est encore très faible…
- Mais non, je…
- Mais si, tu ! insiste Béa en lui tendant un cinquième bol de soupe.
- Il est fort le bougre, grommelle Eusèbe ému.

Amaïa confirme :
- Il est indestructible, puisqu’il est déjà mort…


 
- Et avec tout ça, on en est où ?

  Arthur est revenu avec tout le monde au bureau N°1.
 
Complètement perdu, il essaie de comprendre, de renouer les fils… Lui, il en est encore à la mort de Daouj et à l’écorché de l’île Guamblin… Et à cette immense faiblesse…

  Alors on essaie de lui expliquer, de résumer les évènements, et surtout, de lui faire comprendre l’importance qu’a prise la Nouvelle Réna…

  Bien sûr, il perçoit immédiatement et en miroir, l’importance de tout ce qu’il a vécu, et de ce qu’il a retenu. Qu’il était censé oublier. Qu’il aurait oublié si… SI. 

  Il ne sait pas pourquoi, par quel miracle il n’a justement pas oublié.

 
Tout cela va lui revenir sans doute. Il faut qu’il sorte, qu’il parle, comprenne. 

  - Attention, objecte Rébéquée. Il ne faut pas sortir… Il y a encore au moins deux Amazones dans la nature, sinon trois. J’ai dû laisser partir le Mélanippé vendredi soir sans le fouiller. Et il navigue vite, d’après ce que j’ai pu relever… 

  On explique à Arthur que c’est le bateau sur lequel se sont embarqués Daniel Forpris et peut-être une Amazone, celle qui a tué la Vorme. 

  Encore des flèches marquées Hybris, comme celle qui a tué Daouj.
 
On lui explique qui était Edmonde de la Vorme Séchée, et ce que l’on sait des tenants et aboutissants de la chose, ce qui mène à Ted et Jo, et…

  Arthur interrompt les explications :
- Mais alors, le Mélanippé va en Harpie !
- En Harpie ?
- Oui, là d’où je viens, là où j’ai vu Pouacre, l’Élu et Boufigue. Et… quelqu’un d’autre aussi, qui m’a permis de me souvenir… Mais je ne sais plus…
- On doit aussi y trouver le laboratoire où ils produisent leurs saloperies, souvenez-vous des « matières précieuses » dont parlait Tomie avant d’être tuée, remarque Victor…
- Il est suivi par satellite, précise Rébéquée, et…
- … et par Ôoumloc, ajoute Amaïa qui veut assister à la renaissance d’Arthur et surveiller ses efforts pour, au besoin, les limiter.
- Il y a autre chose. Comme je le disais quelqu’un est intervenu pour que je me souvienne, mais, comme pour tout ce qui précède cette intervention, j’ai oublié… Je me souviens de ma capture dans l’avion que l’Élue a appelé la Flèche d’Argent, de mon arrivée en Omphalie… Oui, de tout cela, je me souviens…

 
Ravot, depuis son arrivée, est resté silencieux, assis dans un coin. Il faut dire que depuis trois jours, il n’est pas à la fête… Mais là, il réagit :
- Attendez, il n’y a pas que le Mélanippé. Vous vous souvenez sans doute des voitures qui ont disparu le soir du meurtre de Luis ? Une Rolls entre autres. Embarquées sur l’Hippolyte qui était propriété d’un armement russe : « Стрелка деньг. Stryélk Dyéng »… La Flèche d’Argent. Les voitures ont été débarquées en Mauritanie, à Nouakchott. Avec un chargement de matériel mécanique… Des pièces pour moteurs de bateaux, paraît-il… On a soupçonné un trafic de voitures…

Rébéquée intervient :
- Et le Mélanippé se rend à Dakhla, au nord de Nouakchott, sur la côte du Sahara occidental… C’est dans le même secteur, non ?
- L’Hippolyte doit se trouver sur sa route de retour, en direction de Mourmansk, où il arrivera s’il réussit à passer les glaces, ajoute Ravot, pensif…
- D’où venait le Falcon qui m’a déposé à Biarritz ? demande Arthur…
- En principe de New York, mais c’est peu probable : ses réservoirs contenaient encore trop de carburant pour qu’il vienne de New York, d’après l’enquête de Lepif. Il n’avait pas dû parcourir plus de 3500 km. Il n’avait d’ailleurs nul besoin de s’arrêter à Biarritz pour faire le plein de carburant. Or l’équipage a présenté son arrêt comme une escale technique. En fait, il s’est posé pour « livrer » Arthur et les deux Amazones qui ont tué le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale. Autre chose : j’ai reçu confirmation ce matin de ce que la peau qui couvrait le cadavre du maire est bien celle de Luis et je dois revoir Amélie qui m’a annoncé d’autres découvertes…

  Un court silence…

  - Le cadavre du maire ? demande Arthur qui est resté en arrêt devant cette information…
- Il a été tué vendredi dernier, et le Conseiller en matière d’économie électorale aussi, mais lui, de deux flèches, explique brièvement Ravot, Cela fait partie des évènements importants de ces derniers jours… Pour en revenir à ce que je disais, il est possible que l’avion vienne de Harpie, reprend-il…
- Si le Mélanippé semble s’arrêter en pleine mer et si la signature satellite de quelques palettes reste marquée à l’endroit où il s’est arrêté après son départ, nous saurons exactement où est leur base principale, affirme Rébéquée.
 
- C’est vrai, approuve Arthur, un peu perdu dans cette avalanche d’informations, mais il n’en reste pas moins que le Hai II ne s’y trouve certainement plus et que nous ignorons où il est allé ! Or sa base de repli ne se trouve ni en Omphalie ni en Harpie… Et qu’en Harpie subsiste le mystère de ma mémoire. Si « on » ne l’avait pas préservée, et je ne sais ni qui a pu le faire, ni comment, le plan de Pouacre aurait fonctionné et… je préfère ne pas penser à ce qui se serait produit…

  Béa, assise près de lui penche la tête sur son épaule :
- Il ne s’est rien passé, tu es sauvé, et nous aussi…
- Grâce à Ôoumloc, murmure Amaïa. Mais aussi grâce aux forces qu’il a mises en œuvre et qui ont réussi à contrecarrer celles qu’avait détournées Pouacre. Peut-être pourrons-nous les réutiliser…
- Grâce à toi, à ton peuple, et à sa Mémoire, Amaïa, mais il se passe trop de choses en même temps, murmure Arthur en secouant la tête… La solution est là, quelque part… Mais quel bordel !!!
- Il faut que tu te reposes, intervient Amaïa. Que tu retournes au bain de guérison et que tu laisses les évènements reprendre leur place dans ton esprit. Béa va t’accompagner et…
- Ahhhh, gémit Clèm avec un regard de détresse… Je crois que…

 
Amaïa se lève et vient auprès d’elle, puis elle fait un signe et un instant plus tard, deux Boules se présentent à l’entrée du bureau, portant une civière :
- Je m’y attendais et j’ai demandé à ce que notre peuple t’accompagne. Viens, laisse-nous t’aider. Vous pouvez nous suivre, ajoute-t-elle à l’intention des autres, mais Arthur doit se reposer…

  C’est ainsi qu’est née Amaïa, fille de Clèm et de Victor, sa mère étant assise sur le trône de pierre aux côtés de Rébéquée et d’Amaïa la Grande, Mère des Goums, devant les Malfort qui forment sa famille et l’assemblée des Goums qui dansent d’un pied sur l’autre, tandis qu’un frémissement de l’eau de la mare laisse percevoir la présence du Grand Crabe à qui la Mère offrira le placenta de la délivrance, cependant que, plus loin, dans le bain de guérison, Béatrace réapprend à Arthur les gestes tendres de l’amour.
 

POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

P3C1E31 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 31)

 
N°176 / POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

 
C’est l’histoire où l’inspecteur Lepif et le commissaire Ravot tentent de comprendre les résultats des investigations qui ont été faites sur les cadavres d’Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et de Félicien Belcoucou.


  Lundi 13 juin
11 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot n’est pas resté pour « assister » à la naissance. Un peu gêné par cette proximité amicale-amoureuse extrême, il a rejoint son commissariat où le travail s’accumule, et il reprend les journaux dispersés sur son bureau dans le désordre où il les a laissés hier.