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TU PEUX M’APPELER JEAN / P3C2E19

P3C2E19 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 19)

 
N°208 / TU PEUX M’APPELER JEAN / P3C2E19

 
C’est l’histoire où Frère Jean des Entonnoirs raconte sa vie et dévoile ses origines exotiques. Où se confirme l’importance de l’orthographe…

 
Jeudi 16 juin
11 heures et quelques

La Lanterne du Fort

  Cet épisode fait suite au précédent : Crise de Foi P3C2E18 (lien).
 
Frère Jean se retourne, l’air las, incline la tête sur la table, roseau vaincu par le poids de ses pensées autant que par le destin, et y repose ses poings fermés, comme on dépose les armes :

 
- Voilà… Toute mon histoire se trouve dans la réaction de ce Monsieur…
- Ce Monsieur, c’est Jules Mouchoir, l’interrompt Jeanne…
- C’est notre meilleur, notre plus proche… Je ne peux même plus dire collaborateur, tant il nous est proche… Il est des nôtres… C’est lui qui assume la plus grande partie du travail au journal, maintenant que je suis en retraite, que mon fils Arthur a d’autres préoccupations liées à l’urgence des évènements, et que notre ami Victor Bourriqué est retenu par des obligations familiales, puisqu’il vient d’être nommé papa. C’est lui qui tient la boutique, si je puis dire. Jules est un ami… Et il ne pouvait pas savoir. Mais je suis heureux pour lui de ce qu’il nous a dit. Je ne soupçonnais pas qu’il pût être amoureux… N’est-ce pas, Jeanne ?
 

Jeanne


Non, nous ne soupçonnions pas que tu pouvais être amoureux, Jules…
 

Mouchoir rougissant


Amoureux, c’est trop dire, je vous assure…
 

Eusèbe


Toujours discret… A ton aise, mon ami…
 

Mouchoir

Mais Patron…
 

Jeanne

Un amour impossible…
 

Eusèbe

Ou pour le moins stérile…
 

Cloclo romantique

Oh, le pauvre Monsieur
 

Mouchoir
qui rougit sous le coup d’un éveil hormonal imprévu, mais se risque discrètement à une audace


Appelez-moi Jules…
 
Cloclo rit, ce qui lui va bien, car, lorsque Cloclo rit, Cloclo rit bien, dans l’aigu, mais point trop. Rossignol, mais pas crécelle. 
 
Et Cloclo qui rit dit[1] :
  - Pardonnez-moi, mais j’aimerais comprendre ce qui se passe, aussi bien pour Frère Jean, que j’affectionne, que pour Monsieur Mouchoir, qui m’est fort sympathique…
- Appelez-moi Jules…
- Moi, c’est Cloclo…
- Oui, reprend Eusèbe qui retrouve son sérieux. C’est pour cela que je vous ai proposé de venir… Mais d’abord, Frère Jean, il serait sans doute utile que vous nous exposiez ce qui vous tracasse tellement. Vous avez commencé par nous dire que vous traversiez une crise de Foi (sans « e » précise-t-il verbalement à l’intention de Mouchoir qui suit la conversation mais n’a pas accès à son orthographe)…

- Je ne voudrais pas abuser de votre temps, mais… hésite Frère Jean des Entonnoirs… Tu peux m’appeler Jean, ajoute-t-il à l’adresse de Jules, se conformant ainsi, dans un réflexe poli par l’usage, aux instructions pastorales n°532 inspirées de Vatican II, et intitulées « De la rhétorique à utiliser pour aborder stratégiquement un public de Djeunes »…

- Votre cas nous intéresse, l’encourage Jeanne, outre la sympathie que vous nous inspirez à titre personnel, il pourrait se révéler… utile, précieux, de le comprendre : vous êtes le premier que nous ayons désintoxiqué… C’en est au point que je vous demanderai la permission d’enregistrer notre entretien…
- Bien sûr, mais il faudra quand même m’expliquer de quoi vous m’avez “désintoxiqué”… 
 
Il laisse passer un temps, et n’obtenant pas d’autre réponse pour l’instant, il se lance :

  - Eh bien voilà… Je m’appelle Orson Berserkir öd Bärne[2], dit « Akslaq ». En religion, je suis Frère Jean des Entonnoirs. Originaire de Syldardurie…
- Oooohhhh ! l’interrompt Cloclo Chatapus, ça c’est drôle alors ! Mon grand père était de Debrecsenow ! Il a fui le pays pendant la guerre, pour se réfugier en France, et…
- Debrecsenow ? s’écrie à son tour Frère Jean ! Ça, c’est rigolo ! Nous voilà presque pays…
- C’est touchant, roucoule Cloclo en glissant sous la table une main émue. Je ne l’ai pas beaucoup connu, et… Ohhh… comme c’est touchannnntttt…

 
- Je… oui. Bon, se reprend Frère Jean en repoussant à regrets la touchante menotte avec un sourire crispé, car la table soudain oscille. En fait, je suis né dans le Massif des Zmyhlpathes, là où furent installées une usine atomique et une célèbre base interplanétaire tournée vers le soleil, quoiqu’elle ne permit d’atteindre que la lune[3], des installations qui ont été démantelées par les Russes. 

  Frère Jean baisse sa tête massive, avec une ombre de sourire, comme s’il accueillait de très anciens souvenirs, puis il poursuit :

 
- Mes parents étaient des charbonniers qui vivaient dans la grande forêt de nos montagnes une existence nomade, au gré des chantiers de bûcheronnage de l’été, se réfugiant dans un petit village troglodytique oublié du monde pendant l’hiver. Mon père s’appelait Bero Akslaarjuk, et ma mère Artio Arnainnuk[4]. Et je les ai suivis jusqu’à l’âge de dix ans, d’un camp de charbonniers à l’autre. Ces années passées au sein de la grande nature ont été les plus heureuses de ma vie, même si cette existence était rude et, sauvage. Nous vivions de la fabrication de charbon de bois, et d’un peu de chasse… Ceux qui partageaient notre mode de vie étaient aimables et accueillants, mais nous étions rejetés du reste de la population, qui manifestait à notre égard une certaine ambivalence cependant, dans la mesure où ce rejet se trouvait assorti d’un respect craintif. Disons que nous étions tenus à distance, ce qui d’ailleurs nous convenait fort bien, autant qu’il m‘en souvienne. J’ai compris plus tard que cette petite communauté des charbonniers de Syldardurie était totalement endogame et vivait selon des codes particuliers, ce qui la faisait ignorer du reste du monde. Depuis toujours, elle limite son développement en envoyant à l’extérieur ses fils surnuméraires. Il n’y a jamais de filles surnuméraires. Très curieusement, ceux qui en sortent n’y reviennent pas, ou alors très brièvement. Je n’en ai jamais vu revenir en famille… 
 
Il hoche la tête et poursuit :

 
- Nos familles à nous comptent en général trois enfants, deux garçons et une fille. J’avais un frère aîné, et puis une sœur est née. En tant que deuxième garçon, j’ai été tout naturellement désigné pour aller étudier à Klown, la capitale de notre pays. Notre communauté y possède une grande maison, appelée Luola, où vivent tous les garçons qui se trouvent dans mon cas. Ils y apprennent à vivre dans le « monde du dehors » et se préparent à poursuivre des études destinées à les aider à s’y insérer. Mais, si nous partons ensuite dans le vaste monde, nous n’y fondons jamais de véritables familles, comme c’est le cas à l’intérieur de notre communauté de charbonniers : la devise gravée au fronton intérieur de Luola est d’ailleurs « Mal est qui mêle d’amours[5] », et quiconque en sort ou y rentre ne peut manquer de la lire… Nos maîtres, eux-mêmes issus de notre communauté et « fils surnuméraires » comme nous tous, nous expliquaient que nous devrions, dans ce « monde du dehors » nous garder d’amours humaines, comme contraires à notre nature. Mais que peut-être, un jour, cette devise se révèlerait contenir un sens caché, qui nous rendrait un éclat perdu. Divagations nostalgiques propres aux peuples minoritaires, sans aucun doute… Et de fait, ceux d’entre nous qui se sont égarés dans de telles alliances, car bien sûr, il y en a eu, en ont tous constaté la stérilité. En revanche, il courait la légende de couples mythiques qui pourraient se reformer entre nous, les « surnuméraires » et les membres d’un autre groupe que personne n’a jamais pu trouver… Certains s’y consacraient, dans une sorte de quête d’un graal plus ou moins fantastique, ou de la fin’amor, comme disaient les poètes courtois que l’on nous faisait lire…
 
Cette fois, c’est avec dérision qu’il hoche la tête. Comment peut-on être aussi naïf ?

Puis il poursuit :

 
- Pour ma part, j’avais été marqué durant mon enfance solitaire, d’un profond sentiment que je qualifierai de mystique, et qui m’a poussé vers des études religieuses. J’ai voulu conserver le contact avec Frère Oiseau, comme aurait dit François, le fondateur de notre ordre… Je me sentais proche de son histoire, lui qui avait converti un loup, moi qui avais fraternisé, dans mon enfance, avec un jeune ourson, que nous avions recueilli, comme cela se faisait souvent dans nos familles… Et même avec un ours. Mais je ne veux pas entrer dans le détail de ma vie… De plus, notre « Mal est qui mêle d’amours » n’était-il pas voisin de son « C’est le corps qui est l’instrument de tout péché » ? C’est du moins ainsi que je l’interprétais alors…
 
Il redresse le front, avec un regard de défi, qui évite soigneusement celui de Cloclo Chatapus (qui a l’air de penser : cause toujours mon bonhomme).

Puis il reprend :

 
- En bref, je suis devenu franciscain, et j’ai été envoyé pour relever un petit monastère perdu des Pyrénées, au-dessus de Marinoval, comme je vous l’ai dit, avec deux frères, il y a cinq ans de cela. Cela me convenait d’autant plus que je voyais dans ce Béarn où j’allais venir, comme un écho du pays des ours qui avait modelé mon enfance : par mon nom, Orson öd Bärne je me sentais proche du Béarn, qui se prononce presque de la même manière.
Depuis trois ans, nous sommes six, et nous travaillons d’arrache-pied à redresser ce prieuré que nous avons trouvé en ruines et qui n’avait intéressé personne jusque là, puisque ni son architecture ni son site ne sont remarquables…
 
- Mais la population vous ignore, remarque Jeanne. Nous-mêmes, qui vivons tout près et dont le métier est d’être informés de ce qui se passe…


[1] Non, « cloclokiridi », ce n’est pas du basque, même si ça chante tout comme…

[2] Les mythologies nordiques et des peuples finno-ougriens, en particulier (dont se rapproche le basque) ont conservé la trace d’influences très antiques : les « Berserkir », ou Chemises d’Ours, étaient des soldats d’Odin, garde rapprochée du chef Viking, qui partaient au combat vêtus de la seule peau d’un ours qu’ils avaient tué, « enragés comme des fauves, mordant leur bouclier, tuant tout sur leur passage… ils sont invincibles. » (Snorri Sturluson, Ynglinga Saga, vers 1220-1230, cité par Michel Pastoureau « L’ours ». Un bouquin formidable.)

[3] Mais c’est le lot fréquent et tintinnabulant de nos œuvres humaines qui, tournées vers le ciel, finissent dans la lune… Je ne sais pas pour vous, mais déjà tout petit, on m’a parlé de fusée pour me mettre un suppositoire ! Plus tard, on est allé jusqu’à me parler d’amour pour au moins tenter de… Mais j’avais appris à me défendre !

[4] Toujours ces influences chez les peuples du Grand Nord : Akslaq : Ours Noir ; Akslaarjuk : Petit ours noir ; Arnainnuk : « Gentille femme » en inuit. (« Etre et renaître Inuit » de Bernard Saladin d’Anglure. Un bouquin formidable. Aussi.)

[5] Attribué à René d’Anjou.

ACTION / P3C2E47

P3C2E47 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 47)

  N°236 / ACTION / P3C2E47
 
C’est l’histoire où le capitaine Patrick du Bouton intervient : ça désintoxique à tour de bras. Amaïa médite sur l’Histoire. Et Amélie (malgré ses craintes pour Lepif) travaille dur. On veut faire appel à Flora.
 

Jeudi 16 juin
21 heures et quelques
Bureau N°1

  C’est la suite de P3C2E45 et de P3C2E46.
 
Le téléphone sonne.
 

L’extérieur, celui que seul connaît le Prédlarèp et qu’on a relayé jusqu’ici, celui qui a une couleur rouge et une sonnerie piaffante de fer à cheval. 
 
Celui dont on est sûrs.
 
Etonné d’être ainsi appelé directement par le Prédlarèp, qui doit être surveillé, bon sang, qu’est-ce qu’il fiche encore, ce con, Eusèbe décroche :
  - Eusèbe Malfort, j’écoute…
 
Le bruit de fond est celui d’un moulin à café de grand-mère.

  - Capitaine Patrick du Bouton, commandant de la compagnie de sécurité de la Garde Républicaine à l’Elysée. Je vous appelle sur cette ligne que j’ai officiellement piratée sur l’ordre de Monsieur le Président de la République, depuis un hélico en route pour Villacoublay. Le Président m’a dit, pour vous rassurer, de vous indiquer qu’il m’a « désintoxiqué », ce dont je lui suis reconnaissant. Je transporte sa « secrétaire », qu’il a lui-même neutralisée. Ne m’interrompez pas, je dispose de peu de temps de communication : il ne faut pas être détectés…
- Poursuivez, capitaine…
- Merci. Je vais donc me rendre à Villacoublay dont je désintoxiquerai l’état-major, et d’où je prendrai un Falcon pour Cazaux. J’y serai vers 23 heures. De là je vous rejoindrai en hélico, à la Marée au Grand Port, où je serai vers minuit. Je convoierai la « secrétaire » jusqu’à vous pour que vous la preniez en charge, selon les instructions du Président. Pouvez-vous me préparer de quoi assurer la désintoxication totale de ces deux bases ?
- Nous ferons de notre mieux, soyez-en assuré. Le Président ? Que fait-il ?
- Il travaille. J’ai des informations à vous transmettre verbalement, mais en direct. A bientôt. Je couperai après votre confirmation.
- Bien reçu. A bientôt.

  - Alors, on me cherche ? s’écrie Amélie qui entre en coup de vent…
- Ah, te voilà, s’écrie Rébéquée ! Je pars te remplacer à l’usine …
- Tu peux démarrer la production, j’ai préparé quatre réacteurs d’annihiline… Il faut les lancer et tenir les courbes de vide et de température comme je t’ai montré. Dans deux heures, ce sera prêt, en annihiline liquide. Pour la poudre, il faudra deux heures de plus…

  Rébéquée part en courant, suivie du regard admiratif de la petite Cloclo qui bée devant tant d’activité, elle qui est plutôt passive…
  - Le liquide est sans saveur ? demande Arthur…
- Bien sûr, on dirait de l’eau, il suffit de le mélanger… doser à un dix millième, un litre pour dix mètres cubes… Mais il est très volatile…
- On pourrait en mélanger à l’eau de ville, propose Eusèbe.
- Mais même à un dix millième, ça représenterait de gros volumes, objecte Amélie, et il faut pouvoir accéder aux réservoirs.
- A la rigueur, pour Saint Tignous, approuve Arthur, mais je nous vois mal traiter l’eau de Paris ! N’oublions pas que c’est eux qui contrôlent les usines d’épuration, avec Distribeau…
- Ce qui leur permettra, à terme, d’intoxiquer facilement toute la population, et nous interdit d’accéder efficacement aux réseaux, grommelle Eusèbe.
- Où en es-tu de tes recherches sur la désintoxication des Amazones ? demande Jeanne…
- J’ai fait un essai, à partir de ce qu’Arthur m’a dit de l’hellébore et du Pain de Couleuvre qui l’aurait protégé en Harpie, mais…
- C’est Flora, murmure Arthur comme pour lui-même… Cela me revient maintenant. Et elle vit quelque part dans les Ardennes belges… La mère de Finette… De cette Finette qu’ils appellent l’Épouse… C’est elle qui a préparé ce fameux Pain de Couleuvre qui m’a fait conserver la mémoire… Il faudrait la retrouver… Vous avez remarqué le regard de Finette à la fin de l’émission ? Son attitude est ambiguë : elle me semble plus contrainte que passionnée, ou plutôt, résignée, presque pitoyable… Je suis certain que l’on pourrait obtenir la collaboration de la mère à partir de cette image de la fille. Mais il faudrait la retrouver !
- Qui, demande Béa, la mère ou la fille ?
- La fille est peut-être en Omphalie, en tout cas, l’endroit où cela a été enregistré y ressemble, cet intérieur d’immense géode, ces cristaux. La beauté de l’endroit m’avait frappé lorsque je m’y suis trouvé, avant de perdre conscience. Mais l’Omphalie est certainement détruite…
- Il est probable qu’il s’agit d’un montage, comme en réalisaient les Écolocroques, remarque Eusèbe, qui a de bonnes raisons de s’en souvenir…
- D’ailleurs, ajoute Jeanne, je crois bien avoir reconnu le trône sur lequel leur Apollon de bazar était assis.
- Tu l’as reconnu ? s’étonne Béa…
- Mais oui, c’est le même que celui des Pirates de Polanski ! Du carton-pâte passé à la dorure !
- Tu es sûre de ça ? demande Béa, épatée par tant d’érudition cinématographique.
- Evidemment, j’ai lu les notes de bas de page, moi.
- Ouah ! admire Béa qui n’avait pas pensé à ça…
- Tu as raison, reprend Arthur avec sérieux (parce que c’est sérieux) (mais il ignore l’incidente, et c’est à Eusèbe qu’il s’adresse). Ce doit être un montage réalisé sur un fond préenregistré. N’empêche, si on retrouvait cette Flora…
- Il faut la retrouver, souligne Amaïa qui suit de loin la conversation, encore préoccupée par la découverte du moine. Nous avons eu des contacts, de bonnes relations, voici longtemps, avec des femmes de ce genre qui manipulaient les plantes et les éléments terrestres. Elles étaient restées fidèles à des traditions antiques en liaison avec une certaine mémoire naturelle. Mais vos comportements et vos sociétés, votre manière de penser et d’agir font que vous ne pouvez pas conserver la Mémoire du temps avec notre efficacité : pour vous, Goumyôs, chaque individu, chaque génération veut apporter sa touche, son regard, son interprétation, destinés à favoriser son présent et ses ambitions qui prétendent modeler son avenir tout en affirmant son pouvoir sur les autres. Alors, les erreurs ou les approximations s’accumulent jusqu’à une dérive complète. Vous oscillez toujours entre le Souvenir, émotionnel, anecdotique et fugace, et l’Histoire que vous reconstruisez tant bien que mal en retrouvant et en objectivant des traces que vous orientez en fonction des besoins du moment… Du temps où j’étais Itzal, j’ai lu ce que disait l’un de vos historiens : « l’Histoire, ce n’est pas seulement ce qui a été, c’est aussi ce que l’on en a fait[1] »… Votre écriture elle-même est sujette à l’érosion du temps. Bien sûr, cela accélère les processus de sélection et d’invention… Nous sommes plus lents, mais combien plus stables, plus fidèles à notre espèce… Vous finirez par être détruits par l’ambition plus ambitieuse d’un ambitieux encore moins scrupuleux que les autres… N’est-ce pas ce qui se passe ? C’est du moins ce que j’ai observé lorsque j’étais Itzal. Bref, ces femmes ont été pourchassées et nous pensions qu’elles avaient disparu. Mais le retour des Ours me fait penser que peut-être, certains savoirs ont pu survivre, certains groupes, pour peu que parmi elles, des hommes…
- Faut demander à Ravot de lancer des recherches, suggère Amélie avec un regard bourré d’arrière-pensées lepifiennes…
- On n’a pas de nouvelles de Ravot, répond Eusèbe. Il est à Bordeaux depuis hier soir et il devait revenir ou rappeler Mado, mais…
- Et Lepif ? souffle Amélie un peu pâle (ce qui fait briller son œil céladon, transparent comme la tendresse de son émotion)…
- On n’a pas de nouvelles non plus, lui répond Jeanne, ils sont partis ensemble, avec Martial, un autre inspecteur, le juge et le procureur.
- On sait ce qu’ils faisaient à Bordeaux ?
- Il faudra demander des précisions à Mado, reprend Arthur. Elle est au journal, mais elle va descendre avec le reste des collaborateurs. La menace est directe. L’émission…
- Quelle émission ? demande Amélie qui n’en a bien sûr rien vu…
- Relis le chapitre 15, lui souffle Béa à l’oreille, on ne va pas répéter une fois de plus (P3C2E42, P3C2E43, P3C2E44)…

  (Gna, gna, gna, gna, gna, relit Amélie en tournant rapidement les pages.

Elle a vite rattrapé les autres…)

  - Mais c’est affreux, reprend-elle ! Hou, là, là ! Faut faire quelque chose !
- J’ai appelé les renseignements internationaux, triomphe Jeanne. J’ai un numéro, dans un village appelé Pétoly, quelque part dans les Ardennes belges. Une certaine Flora de Sainte Fouillouse, née Leberne…
- Au fait, remarque Eusèbe qui semble rappeler un vieux souvenir avec quelque nostalgie dans le regard… Au fait, j’avais un vieil ami en Belgique, qui fréquentait les Ardennes. Il a disparu au fond d’un gouffre dans une île où il s’était isolé… Il s’appelait Louis, et il prospectait les diamants… Il a eu un fils, à peine plus âgé que toi (il s’adresse à Arthur), et je dois avoir reçu de ses nouvelles, il y a quelques mois… Oui, après la fin de l’histoire des Écolocroques… Un contact très amical. Il était directeur d’école, à l’époque… Mais il doit être à la retraite maintenant… Marcel… Si nous pouvions le joindre… Il m’a laissé son adresse…
- Tu l’as sans doute conservée dans ton agenda informatique, observe Jeanne. On peut y accéder d’ici…
- Et cette Flora ? demande Arthur, on peut l’appeler ?
Jeanne est déjà en train de manipuler la console :
- C’est peut-être un peu tard, mais…

Un silence peuplé de cliquetis, de crachotements : Jeanne a bien sûr branché le haut-parleur…

- Elle est sûrement sur écoute, remarque Béa. Il faut être prudents…
- Tu as raison, approuve Eusèbe. C’est moi qui lui parlerai. Arthur est encore censé se trouver sous l’effet des drogues de Pouacre…


[1] Marc Bloch

LES BELGES EN RENFORT / P3C2E52

P3C2E52 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 52)

  N°241 / LES BELGES EN RENFORT / P3C2E52

 
C’est l’histoire où l’on se prépare à résister, où Marcel annonce qu’il est tout à fait à même de conduire Flora jusqu’à Agotchilho et où Amélie trouve de quoi calmer le Rut du Moine.
 

C’est la suite de P3C2E49, de P3C2E50, et de P3C2E51.
 

Jeudi 16 juin
22 heures et quelques
Bureau N°1
 

 

- J’ai l’adresse de Marcel ! triomphe Jeanne qui a profité de l’intermède pour tripoter la console de son ordinateur (on tripote ce qu’on peut, se console-t-elle dans le désordre ambiant)…
- Appelle-le, confirme Eusèbe en la rejoignant, je vais lui parler directement…
 

  Ça se bouscule de plus en plus et Arthur tente de conserver la tête froide : Mouchoir vient de lui apprendre par l’interphone, qu’après Mado qui a apporté avec elle ses provisions périssables et ses meilleures bouteilles, les collaborateurs du journal commencent à arriver. 

 
Certains avec famille et amis, et même avec armes et bagages. 

  Toto est là et, aidé de Mado, il filtre les arrivants en leur imposant une vaporisation d’annihiline. Il leur raconte une histoire d’attaque biologique.
 
Parmi les familles et amis, environ cinquante pour cent étaient infectés ! Sa propre femme, Bertille, avec tous ses enfants ! 

  Et sa grande surprise, au Toto, a été de découvrir que les biscuits de Petit Jésus qu’elle utilisait (lui aussi, mais beaucoup moins, forcément, puisqu’il n’est pas « infecté », grâces soient rendues à la Soupe) étaient aussi « contagieux » que les saucisses !

  Bref, le hall est plein, et ça continue d’arriver. 

  Arthur lui conseille de les envoyer à l’entrée du « métro » en leur expliquant qu’ils vont être conduits dans un endroit secrètement sécurisé.
 
Mouchoir lui explique que beaucoup de ceux qui sont brusquement désintoxiqués se trouvent désorientés et qu’il faut les rassurer… 

  Il y perd beaucoup de temps, il demande du renfort : à trois, il n’y suffisent pas.

 
Arthur lui promet de lui envoyer son père et Jeanne dès qu’ils seront disponibles (Eusèbe est en grande conversation au téléphone), mais qu’il faut qu’ils s’occupent seuls de la première « fournée ». Parmi les cadres ou les journalistes, il y a bien quelqu’un qui peut les aider en attendant, non ?

  Mouchoir confirme que, oui, bon, mais pas trop parce que tout le monde se trouve un peu perdu.
 
Alors Arthur promet qu’ils viendront par le prochain métro : que lui, Mouchoir, expédie ceux de ses « réfugiés » qui sont prêts, directement à Marinoval, Jeanne et Eusèbe viendront de l’usine par une autre rame. Cela mettra deux convois en circulation pour les voyages suivants. Et ça devrait suffire : on ne va quand même pas déménager toute la ville !

  Bon, dit Mouchoir. 

 
Il demande quand même si Nouye ne pourrait pas venir aussi, histoire de dire…

  Mais elle est très occupée en bas, tu sais, Jules.
 

Ce que Mouchoir comprend fort bien. 

  Surtout que Mado aide bien…

 
N’empêche.

  Et Arthur appelle Vixente Arxanotirigorrybordeberry[1], le maire de Marinoval. Qui a reçu, via l’adjudant Buchmol, une large dotation de bouteillons de soupe goum et se trouve donc à l’abri de l’intoxication générale.
 
Oui, lui aussi s’inquiète du discours télé de l’Élu. 

  Bien sûr, il est prêt à intervenir, mais à la condition que tous ses administrés se trouvent protégés. 

 
Car il se veut totalement solidaire de leur sort.

  Arthur l’approuve et le félicite pour cet héroïsme municipal.
 

Il le rassure d’autant plus que la dotation de soupe goum qui leur a été faite les protège déjà. 

  Et il confirme, que cela va sans dire.

 
Mais cela va encore mieux en le disant, lui répond Vixente Arxanotirigorrybordeberry qui possède beaucoup de ce bon sens carré qui, avec une franchise parfois abrupte, fait la force et la qualité de l’âme basque.

  Arthur le conforte : avec l’aide de Buchmol, on installera dès demain à l’aube un poste de désintoxication à la maire de Marinoval. 

  En attendant, les réfugiés du journal s’installeront dans des tentes de

la Protection Civile livrées par la gendarmerie et les pompiers (tout aussi désintoxiqués à la soupe que les précédents), et plantées dans la prairie qui se trouve devant

la Maison Chrestia…

  Et Eusèbe le rejoint tout juste pour lui dire… 

  … attends un moment, je termine… 

 
… pour lui dire que Marcel accepte avec enthousiasme de convoyer Flora jusqu’à Saint Tignous sur Nivette, dans son Opel Kapitan. 

  Il habite un petit village, à soixante kilomètres de Pétoly, près de Mons, à mi-chemin du bout du monde belge intelligible.
 

Il fait sa valise et il part. 

  Ils devraient arriver demain soir si tout va très bien, c’est-à-dire si les routes sont dégagées et qu’ils ne sont pas interceptés, ou après-demain en fin de matinée, si tout ne va que bien, c’est-à-dire s’ils ne sont pas interceptés mais que les routes sont médiocres. 

  Ils éviteront les grands centres, et passeront plutôt par la vallée de

la Saône et du Rhône, par Avignon, et puis par Montpellier, et ils appelleront toutes les trois heures.

  Pour confirmer qu’ils ne sont pas interceptés. 

  Mais ça l’étonnerait.
 
Tout au moins tant qu’ils resteront en Belgique où le bon sens wallon semble avoir limité l’influence sectaire des Élus. 

  Ici, ajoute Marcel, les élus sont plutôt socialistes et ils ne prétendent pas à la majuscule. Et, répondant à la remarque sceptique d’Eusèbe (nous avons déjà dit à quel point Eusèbe est politico-sceptique, bien plus au fond que Jeanne, qui parfois se comporte en sceptique sans l’être tout à fait, ce qui la fait traiter de fausse sceptique par Eusèbe, qui du coup se prend des baffes), il ajoute que les socialistes belges sont peut-être moins affiliés au PPN[2] que les Français, et cela grâce à une densité de population plus importante, qui leur permet de se surveiller les uns les autres, mais aussi et surtout, grâce à la grande variété de leurs crus de bière, qui implique une grande générosité de pensée, liée à une tout aussi grande capacité stomachique. Ce qui facilite la digestion de la connerie et fait du peuple belge (intelligible, certains des autres restant très proche d’une forme de Narisme aigu particulièrement abjecte) l’un des moins parasitables du monde. 

 
Il est ravi de cette belle aventure et remercie Arthur pour l’invitation qui pimente sa paisible (et récente) retraite.  

  … avec Mouchoir :
 

- Je vais t’expédier Eusèbe et Jeanne en renfort au journal…

  … c’est alors qu’un bruit de course retentit dans la coursive qui conduit de l’usine au bureau et qu’une Goum, en combinaison blanche arrive en coup de vent. 

 
Elle brandit un petit paquet qu’elle tend à Amélie « de la part de Rébéquée qui l’a eu des Goumyôs qui travaillent au labo : c’est ce qu’a demandé Amélie-Qui-A-Des-Yeux-Comme-Les-Vagues-L’Hiver ». Les Goums de l’usine aiment la précision.

Elle ajoute que c’est urgent. 

  Et elle repart en courant, parce qu’il y a beaucoup de boulot.
 
Béatrace remarque que décidément, la coupe de cette combinaison ne convient pas aux Goums, qu’elle boudine, en leur faisant des gros nichons et un gros cul.

  Arthur a une idée, qui jaillit au milieu du tourbillon et il demande à Eusèbe de rappeler son ami Marcel (le fils de mon ami) (on s’en fiche, les enfants de nos amis sont nos amis) (c’était juste pour être précis, continue…) (c’est assez embrouillé (ça c’est Arthur qui s’énerve) comme ça, n’en rajoute pas) (il a raison (ça c’est Jeanne), tu l’embêtes ce petit) (oui, excuse-moi, continue), son ami Marcel (…) (je n’ai rien dit, tu remarqueras), son ami Marcel pour lui dire d’attendre : on aura peut-être un transport plus rapide et plus sûr lorsqu’on aura vu le capitaine Machin, de la Garde Républicaine (du Bouton, le capitaine du Bouton, précise Jeanne). 

 
On le rappellera vers minuit…

  Amélie répond à Béatrace que ce n’est pas le problème (elle parle de la combinaison de travail des Goums, elle n’a pas suivi l’affaire de Marcel), et elle ouvre le petit paquet qui recèle une note manuscrite et un sachet de poudre blanche.
 

Le petit mot joint au sachet réjouit fort sa destinataire :

  « L’ADN du moine est apparenté à celui des Goums, même s’il est très légèrement différent. Et j’ai là ce dont il a besoin. Tu en trouveras une bonne dose dans ce petit sachet.

 
Signé : Milou ».

  - Ah ! s’écrie-t-elle avec soulagement ! Elle relit à haute voix ce que confirme Milou Panosier (notre biologiste, ainsi qu’elle le rappelle à l’intention de ceux qui sont présents et qui ne sont pas trop occupés par ailleurs)…
 
Amaïa est toujours plongée dans ses réflexions. Cette agitation périphérique semble lui inspirer une totale indifférence : elle est seulement préoccupée par le bouleversement que la découverte du moine peut signifier pour son peuple. 

  Mais la déclaration d’Amélie et la vue de la poudre blanche la font réagir :
  - De l’annihiline ? demande-t-elle à Amélie, qui est en train de la dissoudre dans un verre d’eau en sifflotant la Paimpolaise comme un vulgaire corbeau de F’Murrr.

  - Du bromure.
 




[1] Prononcer : Vitchinté Artchanotirigorrybordeberry. Le x, pour tch raccourcit beaucoup l’écriture du basque. Ses amis l’appellent « Arx » (Artch), par diminutif, ses intimes, Atchoum, parce qu’il n’est pas très grand. La présence de l’élément « borde » dans son nom pourrait indiquer une lointaine intrusion béarnaise dans l’histoire d’une famille par ailleurs honorablement connue en Euskadi.

[2] Parti de Promotion Notabliaire (je l’ai déjà dit), qui regroupe, loin de toute notion idéologique, et a fortiori, de tout idéal, tous ceux qui trouvent en son sein le plus de facilités de réussite sociale.

LES SPÉCULATIONS DU VISITEUR / P3C2E56

P3C2E56 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 56)

 
N°245 / LES SPÉCULATIONS DU VISITEUR / P3C2E56

 
C’est l’histoire où nous faisons la connaissance de Patrick du Bouton, officier de gendarmerie, et où nous avons connaissance des spéculations dudit dans les circonstances auxquelles il fut confronté.
 
Jeudi 16 juin
Minuit
Bureau N°1


 
- Béa, c’est toi ?
 
Rébéquée a reconnu la voix au téléphone intérieur.

 
- Oui, Nouye est à Marinoval. J’ai pris sa place à la console. Te raconterai…
 
- Un hélico vient de se poser sur le quai. Un certain capitaine Patrick du Bouton. Ce doit être celui qui a appelé avant que je ne parte remplacer Amélie à l’usine… Je le fais conduire au Bureau N°1, ici j’ai encore du travail… Il ne connaît pas les Goums… Il serait prudent que vous veniez le rejoindre dans mon bureau de l’usine…
 
- J’arrive, dit Arthur. Tu brancheras une liaison phonique directe pour que les autres puissent suivre notre conversation depuis le bureau N°1. Je préfère être seul pour l’accueillir : un militaire doit préférer les choses simples et claires, les hiérarchies tranchées, tout ce qu’on n’a pas. Le temps qu’il s’adapte serait perdu…
 
- Tu as sans doute raison. D’autant plus que j’ai des choses à faire dans l’usine. Tu m’appelleras au micro si tu as besoin de moi… 
 
Ouâniahoua, la gardienne qui avait capturé Tomie la Louve, vêtue de son uniforme paramilitaire bleu hirondelle et drapée dans sa cape plombée, pousse la porte du bureau du bout de son bâton blanc :
 
- Ton visiteur est arrivé, Arthur…

 
Elle s’écarte, pour laisser passer un homme d’une petite quarantaine d’années, haute taille, sec, le poil gris court tondu et le visage osseux. Il porte sous le coude son képi cerclé de trois ganses d’or. Regard droit et mince sourire, il tend la main à Arthur en entrant dans le bureau :

- Capitaine Patrick du Bouton, commandant la compagnie de sécurité intérieure de l’Elysée, à la Garde Républicaine, je vous suis envoyé par Monsieur le Président de la République, qui m’a personnellement commandé de me placer sous votre autorité.

  Le capitaine est un peu surpris du décor, avec ces grandes baies vitrées qui dominent un hall de fabrication où circulent des ouvrières vêtues de blanc et quelques ouvriers en bleu de travail (mal fagotés, remarque-t-il) (il est certain que l’on est très loin de son impeccable uniforme de gendarmerie), les trois bureaux encombrés de paperasses, les deux écrans d’ordinateurs… Et ce grand bonhomme à l’air fatigué qui le reçoit en lui tendant la main :
 
- Arthur Malfort, c’est bien moi.
 
D’ailleurs, le capitaine va de surprise en surprise, depuis que le Président l’a fait appeler personnellement dans son bureau, et qu’il y a découvert, première surprise, le corps allongé de sa présidentielle secrétaire particulière (belle femme, mais glaciale et un peu envahissante dans le service). 
 
Peut-être un malaise ? 

 
Mais alors, pourquoi faire appel à lui plutôt qu’au médecin ? 
 
Un malaise, s’est dit le capitaine en un éclair, un malaise comparable à ceux auxquels son épouse, Ermantrude Filosselle du Bouton, née de Torte, cependant cavalière émérite et pas du tout chochotte, se montre sujette lors de ses « périodes » et surtout lorsqu’elle est enceinte ? Ce qui survient régulièrement, en gros (si j’ose dire) tous les onze mois, car, en bon cavalier, il respecte toujours les chaleurs de sa monture. Et on en est à huit, non, neuf, deo gratias, la caserne est vaste !
 
Bon sang, mais c’est bien sûr, la secrétaire est enceinte des œuvres du Président et il souhaite éviter que cela ne dégénère en affaire d’Etat ou en scandale public. 

  D’où cet appel (flatteur) à un Homme de Confiance ! 

 
Mais attention, s’est dit sur le moment le capitaine Patrick du Bouton, en pensant à son épouse, Ermantrude Filosselle du Bouton, née de Torte, attention ! Féal, soit, mais homme de main, que nenni ! Fi donc ! Laissez-les vivre ! 

  Tout cela en un éclair de la pensée tandis qu’il se penche sur la jeune femme (foutrement bien roulée, la gonzesse, s’est-il dit, en un retour de bouffée de vigueur estudiantine, comme avant Saint Cyr), alors que le Président lui dit qu’elle est tombée en bas des escaliers (des escaliers ? au milieu du Grand Bureau ?).  
 
Et c’est là qu’est survenue la seconde surprise : étonné par cette déclaration incongrue, le capitaine redresse la tête et prend en pleine poire le pschitt d’aérosol que le Président en personne lui pulvérise ! 
 
Oncques ne fut plus étonné un du Bouton de toute l’Histoire ! De Crécy à Mers el-Kébir, aucun Godon n’avait pu surprendre avec cette intensité aucun de ses ancêtres, ni leur laisser ce sentiment de trahison : le Président de la République lui-même… 

  Mais bien vite, un vertige, un étrange ébranlement, comme si sa vision se dédoublait pour se recomposer, plus nette, tout comme si l’on avait ôté un verre déformant de devant ses yeux…

 
Bref, il comprend vite, lorsque le Président lui explique de quoi il retourne, et les raisons de ce comportement incroyable. Parce que l’on comprend vite dans la Famille du Bouton. 

 
Ainsi le Président lui expose-t-il la situation, sans fard, lui dévoilant l’Hydre tentaculaire du Complot qui tisse sa Toile visqueuse sur la Patrie et sur le Monde, depuis son Antre obscur, d’où elle trame ses Rets ; l’infestation sournoise par la Drogue qui enserre les esprits dans ses Filets immondes. 
 
Et tout ça…

LA MISSION / P3C2E57

P3C2E57 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 57)
  N°246/ LA MISSION / P3C2E57
 

C’est l’histoire où le capitaine Patrick du Bouton reçoit la mission de faire venir Marcel et Flora (et où nous les voyons attendre leur avion à Florennes)
 

Flora-Marcel


  C’est la suite de P3C2E56.
 

Jeudi 16 juin
Minuit
Bureau N°1
  Il l’a choisi, lui, du Bouton, pour être son envoyé spécial et personnel auprès des Forces de la Résistance. 

  Il lui propose rien moins que l’Honneur.
  L’Honneur de sauver le Monde.
 

De rejoindre, comme son représentant personnel, lui-même devant rester à son poste pour ne pas donner l’éveil au Monstre, de rejoindre donc la petite équipe de ceux qui oeuvrent secrètement, souterrainement, depuis la chute des Écolocroques de sinistre mémoire, pour éviter leur résurgence infâme.
Des Écolocroques ou de leurs successeurs, qui sont en train de préparer un nouvel asservissement du monde et qui se trouvent à la base de tout ce foutu pataquès.
  En bref, le Président lui a dit :
- Nous disposons de peu de temps, leur offensive est très proche. Je pars pour Strasbourg où une réunion de Chefs d’États est prévue demain. Je « traiterai » mes homologues comme je l’ai fait pour vous afin de leur exposer la situation et de les mettre à l’abri de toute contamination. Quand je pense à quoi ils m’avaient réduit ! Une cuisine en formica (le Président en a un frisson d’horreur rétrospective)… Cette femme (il montre la secrétaire) était leur « taupe ». Je l’ai momentanément neutralisée. Elle est dangereuse : menottez-la dans le dos (exécution immédiate : il a toujours des Colsons dans une poche de son holster, près de son arme de service). J’ai commandé un hélico dans lequel vous rejoindrez Villacoublay, d’où vous obtiendrez un Falcon pour la Base 120 de Cazaux, que vous connaissez, c’est celle de la section aérienne de

la Gendarmerie (du Bouton écoute au garde-à-vous, le pied sur la nuque de l’Hydre entravée, pourtant dans (et sous (les rangers du capitaine sont cirés miroir, jusqu’à la semelle)) le cirage (car on ne sait jamais, avec les Hydres)). J’ai rédigé moi-même les ordres. Vous convoierez celle qui est maintenant votre prisonnière. En partant, vous désintoxiquerez votre adjoint, le lieutenant Bramecourt, et lui transmettrez la consigne de traiter de la même manière tous ceux de ses hommes qu’il jugera nécessaire de traiter, au moyen de ceci (il lui tend une poignée de pulvérisateurs semblables au sien). Vous pourrez arguer de ce qu’il s’agit d’une mesure prophylactique destinée à prévenir une quelconque affection grippale plus ou moins aviaire : des aviateurs devraient se montrer sensibles à l’argument. A Villacoublay et à Cazaux, vous traiterez les responsables qui se trouveront à votre portée, mais ne perdez pas de temps. De là, vous rejoindrez la base ONU de

la Marée au Petit Port que vous aurez contactée par le biais de ce téléphone portable (qu’il lui tend) que j’ai fait raccorder à ma ligne directe par un agent sûr. Vous y rencontrerez Eusèbe Malfort ou son fils Arthur. Ils dirigent les opérations et vous vous mettrez à leur disposition. C’est eux qui préparent les décontaminants. Vous collaborerez au développement de la stratégie de reconquête ! Capitaine,

la France compte sur vous (pétrifié dans l’Honneur, le capitaine du Bouton salue en claquant des talons, ce qui l’amène, très brièvement, à relâcher la pression de son pied sur la nuque de l’Hydre) ! Rompez !

  On entend l’hélico se poser dans le parc.
  Emu, le capitaine Patrick du Bouton a encore salué, et il a chargé la secrétaire sur son épaule.
 

… et maintenant, il est devant Arthur Malfort.
  Il a fait vite.
  Il pense avoir bien travaillé : le colonel de gendarmerie de Villacoublay qui l’a accueilli est « décontaminé ». L’ordre rédigé de la main du Président lui enjoint d’avoir à se soumettre à cette expérience, comme tous les officiers supérieurs puis subalternes de la base. Patrick du Bouton lui laisse son pulvérisateur pour qu’il continue le travail : exercice officiel de décontamination préventive. Ordre direct et manuscrit du Président de la République (la tête du colonel quand il lui a pschitté la gueule !). 

  Même manœuvre à Cazaux.
 

La secrétaire était attendue et a été prise en charge, dès l’arrivée de l’hélico à la Marée au Petit Port, par deux gardiennes, assez bizarrement vêtues. On dirait des « bleus » à capes plombées et à bâtons blancs comme on n’en voit plus que dans les films d’avant la guerre. Celle de 39-45. De drôles de têtes…

  - Capitaine, je vous souhaite la bienvenue parmi nous.
  On discute (un peu) (très peu), histoire de prendre contact, on se résume ses chapitres antérieurs.
 

Le capitaine explique, comment, pourquoi…
  Les points essentiels :
  1.    le Président l’a chargé de s’assurer de la loyauté de l’état-major de la base de Villacoublay et de Cazaux, ce qu’il a fait au plus vite en y passant ;
2.    le Président l’a chargé de convoyer sa « secrétaire » jusqu’à la base ONU de la Marée au Petit Port, ce qui est fait, elle est là, on vient de la « décharger » de l’hélico ;
3.    le Président lui a ordonné de s’y placer sous les ordres d’Eusèbe Malfort ou, à défaut, de son fils Arthur, ce qu’il fait présentement ;
4.    le Président l’a chargé de les informer de ce qu’il était parti pour Strasbourg participer à une réunion de Chefs d’États européens au cours de laquelle il s’assurera de la loyauté de ses collègues les plus proches ;
5.    enfin, le Président l’a chargé de collaborer avec Eusèbe et Arthur Malfort pour la mise au point d’une stratégie de reconquête.

  - Merci, dit Arthur, merci capitaine. Mais avant de nous mettre au travail, je voudrais vous demander un service de grande importance : il faudrait nous ramener au plus vite deux personnes qui se trouvent actuellement en Belgique. Cela peut se révéler capital, et c’est très, très urgent.

- Monsieur Malfort…
- … appelez-moi Arthur, ici la hiérarchie n’est que de fonction…
- … Patrick (le capitaine lui tend la main). Arthur, donc (le sourire est un peu contraint, ça bouscule des habitudes, mais, bon, tant que ce ne sont pas des Traditions) (et il est possible de considérer Arthur Malfort comme une sorte d’Officier Supérieur, donc, de camarade), je vois une solution qui consisterait à passer par l’OTAN… Officiellement, ce serait difficile, mais en faisant appel au commandant de la base de Cazaux, qui reçoit en stage des pilotes de l’OTAN, pour qu’il joigne son homologue de la base de Florennes, en Belgique sans même passer par le Shape[1], avec une simple autorisation de se poser, et que vos « clients » soient autorisés à entrer sur la base… Au fait, ils sont combien ?
- Un homme et une femme, assez âgés…
-  Vous me confiez votre téléphone ?
- Allez-y, je rappelle mon « client », comme vous dites…
  C’est ainsi qu’à une heure du matin, Marcel est parti de chez lui, qu’à trois heures, il est arrivé chez Flora, qu’à quatre heures ils sont entrés sur la base de Florennes où les attendait un jet venu de Cazaux, et qu’à six heures, leur hélico se posait à Agotchilho.
 

Et que pendant tout ce temps, Arthur, le capitaine Patrick de Bouton, Rébéquée et Amélie, venues en renfort ont pu préparer la contre-attaque.
 


Quartier général de l’OTAN en Europe. Installé près de Mons, en Belgique.