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LUIS EST ÉCORCHÉ VIF / P2C1E16

P2C1E16 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 16)

 
N° 95 / LUIS EST ÉCORCHÉ VIF / P2C1E16

 
C’est l’histoire où Luis est sacrifié alors que Finette est livrée à l’Élu au cours de ce qui semble être un étrange et horrible rituel.

 
Lundi 2 mai
24 heures
Le Matois

 
Un tourbillon descendant… Un vortex qui lui aspire l’âme. Au point de ne pas pouvoir reposer le verre de cette liqueur que dans son enthousiasme initial il a vidé d’un trait. Et il se retrouve ainsi suspendu dans un impossible espace où tout est perçu depuis l’extérieur, « derrière » son esprit instantanément vitrifié, tous gestes abolis, jusqu’à son cœur dont il a cessé de percevoir le rythme, tout entier réduit à une stase infinie, un effondrement intérieur glacé sans remède… Un bloc plein contre lequel viennent battre des sensations, des visions, des contacts, des sons, des odeurs… des marées de sensations, avec des vagues…

 
Il y a la vague de la lumière jaune du plafonnier, la vague du rire d’Arnaud Boufigue dont il perçoit le visage, là, devant lui, derrière ce qui doit être sa propre main dans laquelle se trouve toujours, encore levé, le verre qu’il vient de vider, avec la vague du goût sucré qui s’y rattache, et puis la vague irradiante de la cuisse de Finette contre la sienne, vague rouge et pulsante qui génère des ondes de chaleur jusque dans sa gorge au travers de son ventre et de ses reins, de sa masse à lui, qu’il situe ainsi sans parvenir à la dissocier de la conscience de ce qu’il est, de qui il est, de Luis…
 
Il y a des vagues mouvantes quand on le déplace, quand on lui prend le verre de la main, quand on le fait lever (dans le ronflement silencieux de son bloc intérieur, il perçoit ces mouvements qu’il exécute en suivant la main qui le guide, automate impuissant et docile, qui se sait tel), quand on le fait descendre de la voiture arrêtée, quand on lui dit d’ouvrir la porte, et il sait que la clé concernée se trouve dans telle poche, quand on lui dit d’aller là, entre les piliers de la salle. « Il » y va. « Il » y reste… « Il » respire insensiblement. « Il » « est » froid, regarde le vide mais voit bouger autour de lui, Arnaud Boufigue qui (mais il ne sait pas quand) a descendu un projecteur de l’étage (mais il ne sait pas ce qu’est l’étage), les autres hommes présents il y a peu (il les connaît, les reconnaît plutôt) à la table où il était (« il » était ?) avec Finette qu’« il » voit marcher, qu’« il » sait être devant lui (les vagues de chaleur, sa cuisse, un pendentif de rubis au creux de sa gorge, ses yeux, les vagues bleu pervenche de ses yeux : le centre du vortex). « Il » est froid. « Il » est.

 
L’étrange exaltation de Finette lorsque Arnaud lui a fait signe de ne pas boire, cette exaltation qu’elle suppose induite par les derniers tapas… Finette est habituée à ces pièges des drogues qu’elle-même a appris à manipuler. Mais elle a aussi appris à les maîtriser lorsque le besoin s’en fait sentir. Aidée par le Pain de Couleuvre de sa maman Flora, le plus souvent. Tout en y cédant, comme à l’ivresse d’un alcool précieux, avec le sourire, comme à un plaisir délicat voire même violent, pourquoi pas… Elle n’a pas bu la liqueur, laissant Luis vider son verre d’un trait, exalté par la pression encourageante de sa cuisse contre la sienne, par le sourire débonnaire d’Arnaud. 

 
Elle l’a vu se figer en une catatonie instantanée. 

 
Elle a reposé son verre sans le boire.

 
L’exaltation est toujours là, mais elle a changé de nature : Finette sourit de toutes ses dents en regardant Arnaud, qui a, lui aussi, reposé son verre. Elle sent la crispation tétanique des muscles de Luis contre elle…

Doucement, elle lui prend le verre des mains. Il se laisse guider dans ses gestes, et sa main ouverte qu’elle guide, vient se reposer devant lui sur ses genoux sans que son expression figée et son regard vide aient changé.

 
La voiture arrêtée, il en descend lorsqu’elle le lui demande, sans aucun faux mouvement, puis il ouvre la porte du bureau du Matois, entre, tête droite, regard fixe, se place là où elle le conduit et y reste, sans un geste superflu.

 
Il fait bon dans la vaste salle où six piliers massifs dégagent un large espace central, les bureaux se trouvant disposés dans les travées latérales. Finette n’est jamais entrée ici, et elle apprécie la pierre nue du sol, des murs et des voûtes de l’ancien réfectoire du couvent des Marmoréens où étaient logés les bureaux du Matois. Elle avait bien entendu parler de l’intérêt architectural du lieu, mais n’avait guère eu le loisir de s’y attarder…

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec est entré à son tour, une cape blanche pliée au creux de son bras, suivi des deux notaires toujours aussi sérieux et indifférents dans leur costume sombre.
 
Et puis de deux autres hommes. 

 
Le premier, petit et sec, le crâne rasé, porte une longue cape noire serrée à la taille par une chaînette d’or, qui laisse découverts ses bras velus. Dans sa main droite, une mallette de cuir. Cet homme, Finette l’a déjà croisé à Andøya où il n’a pas daigné lui adresser la parole. On le regardait alors de loin et avec crainte. On l’appelait le Professeur Pouacre. On disait qu’il dirigeait l’école… Il paraît qu’il « s’occupait » de ceux qui échouaient…

 
L’autre… 

 
On ne voit pas l’autre : il est entièrement couvert d’une longue cape blanche finement brodée d’or, fermée à la hauteur de son épaule gauche par une fibule de diamants en forme de lyre et ceinturée d’une cordelière d’or tressé nouée. Un ample capuchon dissimule son visage. N’était la somptuosité des matières, on jurerait un moine. 

 
Finette pense, qu’ils devaient se trouver dans la Rolls et qu’ils sont de toute évidence puissants parmi les puissants, ce qui fait naître un frisson au creux de ses reins.

 
Arnaud, sans doute prévenu des évènements par Aloïs Guétotrou-Kifumsec, est allé chercher un projecteur à l’étage où elle sait que se trouve le studio de télévision qu’il occupait il y a deux ans, lors de la tentative manquée des Écolocroques. 

 
Elle a déjà travaillé en duo et sait bien que, pour gagner du temps, les instructions ne sont pas forcément communiquées aux deux membres de l’équipe. Elle ne se formalise donc pas d’avoir été ainsi laissée dans l’ignorance du programme de la soirée, mais sa curiosité se trouve prodigieusement excitée : qui est ce curieux personnage ? Qui est vraiment le Professeur Pouacre qui l’accompagne ?

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec est allé les rejoindre et ils se parlent bas. Trop bas pour qu’elle puisse entendre.

 
Arnaud a sorti un grand miroir sur pied qu’il a trouvé dans un coin du vestiaire, et il l’a disposé à trois mètres devant Luis, toujours immobile, figé dans sa catatonie. Il l’a placé de telle sorte que, violemment éclairé de face par le puissant projecteur posé à terre à côté du piètement de bois de la psyché, il puisse s’y voir en pied et soit donc aussi visible par quiconque franchirait l’unique porte d’entrée de la salle, près de laquelle sont restés les deux grands personnages nouvellement arrivés. Qui le voient donc à contre-jour, de dos, mais aussi éclairé de face dans le miroir.

 
Puis il est ressorti, accompagné des deux notaires, et ils sont revenus, portant un grand et lourd chaudron de bronze par les trois poignées disposées en relief sur sa panse.

 
Ce chaudron semble énorme à Finette : il fait près d’un mètre de diamètre. A en juger par les efforts que déploient ses trois porteurs, il doit contenir quelque chose de lourd ou alors être très massif. Il est enfin posé, entre Luis et la psyché. Ventru, il est supporté par trois pieds assez hauts qui sont fixés à l’aplomb des poignées. Il est fermé par un couvercle plat, poli, sans poignée, et ses flancs sont entièrement couverts de figures en léger relief qu’elle ne distingue pas très clairement dans cet éclairage violemment contrasté que procure le projecteur placé de côté derrière lui. Et puis, même si l’état d’exaltation dans lequel elle se trouve aiguise ses perceptions, elle n’a pas le temps de s’y attarder.
 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec s’est drapé jusqu’aux pieds dans l’ample cape blanche qu’il portait sur son bras.  Il la ferme au cou par une large agrafe d’or en forme de lyre, que l’on dirait calquée sur la fibule de diamants du personnage encapuchonné.

 
Les notaires ont accroché chacun un insigne similaire, en argent, sur la poitrine de leur veste, et Finette remarque alors que le Professeur Pouacre porte la même lyre discrètement brodée en mince fil d’or sur la poitrine. C’est presque un filigrane qui aurait été tissé dans la matière même du tissu, plutôt que brodé, mais Finette est trop loin de lui pour en juger vraiment.

 
Tout cela sans qu’un seul mot ait été prononcé, ce qui n’est pas sans étonner Finette qui découvre des connivences qu’elle ignorait entre Arnaud Boufigue et les autres. 

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec s’avance, se place auprès du miroir, dans l’ombre derrière le projecteur :
- Allez, Messieurs…

 
Les deux notaires se sont placés de part et d’autre de Luis. 

 
Ils entreprennent de le dévêtir, sans qu’il oppose la moindre résistance, levant un bras, un pied lorsque l’un ou l’autre le requiert d’une légère traction sur le membre correspondant, en marionnette docile.

Les vêtements ôtés sont tendus à Arnaud Boufigue qui les plie et les dépose sur un bureau voisin.

 
Finette remarque que lui aussi arbore l’insigne d’argent en forme de lyre au revers de sa veste. Et qu’il semble anormalement sérieux.

Chacun se montre efficace, sans précipitation inutile, sans effort particulier. Sans un mot. Sans émotion.

 
En très peu de temps, Luis est nu. Intégralement nu. Figé dans sa nudité comme il l’était dans ses vêtements. Les yeux vides perdus dans l’image immobile que lui renvoie le miroir de la psyché.
Nudité d’homme jeune, vigoureux, un peu velu, noir de poil, …
 

Le Professeur Pouacre s’avance et tend aux notaires une corde tressée qu’il a prise dans sa sacoche et dont ils viennent nouer une extrémité à chacun des poignets de cette statue de chair inerte. Puis, tandis qu’Arnaud Boufigue soulève ses bras l’un après l’autre, ils lancent chacun leur tour la corde qu’ils tiennent pour encercler le tailloir du chapiteau des piliers qui l’encadrent et tirent simultanément jusqu’à les tendre. Les cordes sont bloquées par deux doubles clés, et ils recommencent l’opération en écartant ses jambes à l’aide de deux autres cordes liées, elles, à la base des mêmes piliers, ce qui achève de lui faire prendre la posture écartelée de la croix de Saint André.

Le Professeur Pouacre désigne alors du doigt un large anneau de fer fixé à la voûte, juste au-dessus de Luis, et qui devait servir à suspendre quelque luminaire dans les temps anciens. Il tend alors à Arnaud une cordelette armée d’un petit grappin de fer. Arnaud se place entre Luis et le miroir pour le lancer. Au second essai, il parvient à engager une patte du grappin dans l’anneau. Aloïs Guétotrou-Kifumsec en personne s’empare d’une épaisse poignée des cheveux noirs de Luis et y noue l’extrémité pendante de la cordelette, l’empêchant ainsi de baisser complètement la tête.

 
Puis ils se reculent.
        
L’homme en blanc est resté en retrait durant tous ces préparatifs, absent à cette animation, dans la pénombre de l’entrée de la salle, perdu dans l’ombre du capuchon abaissé sur son visage, derrière Finette, en retrait elle aussi, mais de l’autre côté de la travée délimitée par la double rangée des piliers.
 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec est venu la chercher par la main. Il l’a amenée juste derrière le corps écartelé de Luis, et l’a tournée face au personnage vêtu de blanc qui s’est avancé de quelques pas, comme glissant au-dessus du sol dans la longue cape blanche qui cache jusqu’à ses pieds. Sans découvrir son visage. 

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec l’a contemplée, intensément, comme s’il la découvrait, comme si… Mais peut-être Finette s’est-elle trompée en lisant une ombre de regret dans ce regard qu’il lui a lancé ? Elle n’y a pas retrouvé la froideur qu’il manifestait lorsqu’à Andøya il lui ordonnait telle ou telle « action » ou « posture » humiliante ou douloureuse qu’elle se devait d’accomplir ou de subir de sa part ou de la part de tel ou telle qu’il désignait… Non. Une vague nostalgie ? Si fugitive…

 
Très vite, il s’est écarté et a fait signe aux notaires.

 
Qui l’ont dévêtue, assistés par Arnaud Boufigue, comme ils avaient dévêtu Luis. Ne lui laissant que le pendentif en coeur du rubis qui bouge légèrement sur sa gorge au rythme de son souffle paisible, juste au-dessus du creux de ses seins, et l’autre gros rubis de la bague qui orne sa main droite.
 
Pendant un temps, tous semblent s’absorber dans la contemplation de sa nudité. Finette supporte d’autant plus facilement d’être ainsi placée à la convergence des regards que ceux-ci restent « techniques » : Arnaud la « connaît » bien, par « nécessité professionnelle » pourrait-on dire, et ses centres d’intérêt, sauf pulsion brève, rare et momentanée, sont trop exclusivement égoïstes et chiffrables pour s’arrêter à un corps féminin quel qu’il fût ; les notaires agissent en valets dociles et parfaitement impersonnels. Après ce soupçon peut-être illusoire d’émotion qu’il a semblé manifester, Aloïs Guétotrou-Kifumsec a repris sa moue lointaine et froide. Quant au personnage inconnu, bien malin qui pourrait dire à quoi il ressemble et s’il ressent quelque chose.

 
Et Luis, attaché, muré dans son silence, lui tourne le dos.
 
Il ne fait pas froid dans cette salle aux voûtes et au sol de pierre, et Finette reste dans un état d’exaltation agréablement tiède qu’elle attribue à la drogue qu’elle a dû absorber dans les tapas qu’elle a mangés tout à l’heure. Cette idée l’amène à esquisser un sourire qui éclaire le bleu profond de ses yeux et étire les commissures de ses lèvres pleines. Peut-être aussi les pointes pourpres de ses seins lourds se sont-elles légèrement tendues au cœur renflé de leurs aréoles larges et sombres ?

 
- Allez vous montrer à lui, et videz-le de sa sève. Mais gardez-vous du contact de sa chair. Allez ! Vous ne vous appartenez plus. Allez !!

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec a parlé d’un ton net. L’idée même de discuter un tel ordre ne lui serait pas venue. Ce n’est pas l’ordre en lui-même qui a surpris Finette, habituée à de bien plus étranges fantaisies et bien plus crûment exprimées. Non, ce n’est pas cela qui l’a surprise au point de l’avoir fait hésiter. Au point qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec a dû insister, avec un soupçon d’humeur, par cet « allez » final. Mais pourquoi ce ton pompeux ? Et pourquoi a-t-il éprouvé le besoin d’ajouter « vous ne vous appartenez plus » ? Comme un commentaire, une explication, presque une justification qu’il donnerait à ce qu’autrement elle aurait pu prendre pour un caprice ou un exercice, un jeu que l’on corse par des difficultés gratuites. Quoi de plus qu’un jeu destiné à conquérir la collaboration d’un jeune homme curieux ou de lui fermer la bouche en le plaçant dans une situation impossible, ouverte à tous les chantages ? Ou à le faire participer malgré lui aux plaisirs raffinés d’un client inconnu d’elle ? Ou d’un grand homme corrompu ? Homme ou femme d’ailleurs, pour ce qu’elle a pu en voir… Homme sans doute, de par sa stature…

 
Elle est venue devant lui, légèrement de côté…

Une sorte de vide défini, comme constituant l’extérieur du plein massif de son corps et de son esprit, s’est trouvé, au travers de ses yeux grand ouverts, empli de la nudité du corps de Finette, devant lui, là, tout près…


Avec les pôles magnétiques du bleu profond des yeux de Finette, de l’écarlate vibrant des pointes des seins de Finette, de son lourd chignon blond frangé de l’éclat blanc de cheveux égarés dans le contre-jour du projecteur et par la mousse légère qui frise son pubis de lumière.

Avec les pôles hypnotiques, du rubis qui doucement se balance sur sa gorge, et du rubis de sa bague qu’elle promène devant ses yeux, son visage… Le dos de sa main doigts écartés, tendus, ongles nacrés qui frôlent ses lèvres… Et la boule de fer qu’est devenu son corps en devient transparente au fond du regard bleu de Finette…
  La main descend, caresse, de dos, toujours, du plat des ongles, du rubis de la bague, caresse, frôle…

… descend, parcourt gorge et poitrine, se joue dans les velus, agace les tétons rétractés, les muscles distendus, cardent, étrillent, raclent, glissent, polis, pressés sur la peau douce, pressent encore, l’atteignent à la tige qui se tend sous ses doigts…
 

 … tandis qu’écartelé il en ouvre les mains, doigts écartés, renversés en arrière c’est le corps tout entier qui se cabre sous les ongles, raidi au bout des cordes… Ses yeux  sont si ouverts que l’iris tout entier se retrouve cerné de sa cornée d’ivoire. Ses lèvres retroussées lui découvrent les dents. Il ne respire plus…

  … Son cœur de silex froid recélait cette faille que les ongles ravivent et font progresser, la bordent de cristaux, d’éclats et de parfums plus aigus que des larmes dans le froid du désert… 
 

… Son cœur de silex froid recélait cette faille que les ongles ravivent et font progresser, la bordent de cristaux, d’éclats et de parfums plus aigus que des larmes dans le froid du désert…

Une flamme soudain a jailli du compact…
 

Une flamme…
  Et plus rien.
 

C’est le retrait des failles lorsque le froid les frappe et les fait se fermer…

  Il s’est cambré très fort…


 
Elle a serré ses ongles à la base du gland qu’elle lui plaque au ventre, et en trois jets brûlants, il s’est vidé les couilles.

 
Luis est retombé au bout de ses liens et a fermé les yeux.

Quelques gouttes de sperme coulent au bas de son ventre.
Jusqu’à terre…

  Finette s’est reculée, un très léger sourire silencieux aux lèvres, comme si cela ne la concernait plus. 
 

Aloïs Guétotrou-Kifumsec la rejoint et détache le pendentif de rubis, prend sa main et lui ôte sa bague… Puis il s’incline légèrement devant elle, dépose les bijoux au creux d’un large mortier de bronze épais que Pouacre a tiré de sa sacoche et posé sur le coin d’une table.

Pouacre prend le pilon qu’il a placé auprès du mortier et d’un coup net et précis les fracasse. Puis, il achève de les écraser, montures et pierres, jusqu’à les rendre méconnaissables.

  Dans le silence, le bruit des coups qui signent sa folie… 
 
Il en verse alors les débris informes dans un sachet de peau qu’il va déposer dans la sacoche, où il replace le mortier et le pilon. 

  Il en sort un écrin de cuir blanc marqué d’une lyre d’or qu’il va poser sur le couvercle du chaudron.
 
Pouacre enfile une paire de gants noirs brodés au dos d’une lyre d’argent.
  Luis est toujours immobile dans son abandon silencieux et il n’a pas rouvert les yeux.
 
Pouacre l’a piqué au bras avec une seringue.

Le corps écartelé s’est tendu de nouveau, il a semblé pâlir. 

  Il a froid… La lumière sur lui, comme un fluide astringent, le rétracte en lui-même…

 
Et puis Pouacre a sorti un pot d’onguent de sa mallette et l’a posé près de lui sur le couvercle du grand chaudron. Il l’a ouvert, posément, y a trempé le bout de son index droit.

  Il fait face à Luis, le saisit par la nuque de la main gauche pour assurer la prise qu’il a de sa tête et promène l’index ainsi trempé sur ses deux paupières fermées.
 
Il sort alors un instrument tranchant, couteau ou bistouri au manche épais d’ivoire… 

  Entre le pouce et l’index gantés de sa main gauche, il a tout doucement attrapé les longs cils noirs, étirant la paupière, qu’il a tranchée en un coup net et lent, la lame au ras de l’œil.
 
Pas de sang. Tout juste une fumée légère, un léger grésillement… et le corps de Luis qui se tend, lorsque le deuxième œil découvert lui aussi ne lui laisse plus de choix que de voir, voir son ombre tendues au fond du grand miroir devant lui, au-delà du chaudron…

  Il n’y a pas de sang. Les notaires se sont placés chacun de leur côté. Armés d’une seringue ils injectent à petits coups sur les yeux découverts des gouttes d’un liquide qui se mêlant aux larmes lui fait des pleurs muets.

Les paupières tranchées, pétales roses, sont posées sur le couvercle de bronze poli.
 
Finette les regarde et regarde Luis : gelé dans son silence pupilles dilatées, sa bouche s’est ouverte, comme en un cri muet. Ses lèvres découvrent ses dents…

  … les deux lignes de feu tracées sur son visage ont créé la lumière… Le froid l’avait étreint, son corps s’était restreint en une bille dure tout au fond de lui-même, la bille de son cœur palpite dans la masse glacée de ses chairs rétractées…

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec a fait signe à Finette, pour qu’elle se place d’un côté du miroir, et l’homme au capuchon est venu de l’autre… Lui-même s’est placé derrière le projecteur, dans l’ombre… Dans l’ombre…

   Le Professeur Pouacre a tendu son couteau à Arnaud, qui l’a reçu à plat dans ses deux mains tendues, comme un acolyte. Il a repris l’onguent qu’il avait reposé sur le couvercle de bronze. Il est passé derrière sa victime…

 
Du bout de ses deux doigts garnis abondamment de la même pommade épaisse et incolore dont il avait enduites les paupières, il dessine un premier cercle large autour du cou de Luis, comme un collier, puis, comme avec des bracelets, il cerne ses poignets, juste au-dessus de l’attache des cordes, puis ses chevilles.

  Il se redresse alors, et il trace des doigts cinq lignes qui les joignent, une derrière chaque bras jusqu’au creux des épaules, une derrière chaque jambe, qui passent sur les fesses pour se rejoindre aux reins, qu’il réunit ensuite d’une dernière ligne tout au long de l’échine. 

 
… les cinq cercles glacés qui rétractent sa peau, les cinq lignes glacées qui lui tendent le dos en lui cambrant les membres…

   … lignes incendiées qui les creusent avec un faible crissement et l’odeur d’holocauste qui monte vers le ciel dans une fumée légère…
 
Le bistouri électrique trace des traits fumants au centre des lignes grasses, autour du cou, des poignets, des chevilles, dans le dos…

  … tout entier distendu par les lignes de feu…
 

… s’avancent les notaires, l’un à droite, l’autre à gauche, devant le corps tendu marqué de lignes rouges dont Finette ne voit que les marques du cou, des poignets, des chevilles… 

 
… la flamme s’élargit aux épaules, dans le dos, jusqu’aux reins, tandis qu’un sifflement s’échappe, un grondement peut-être, de la gorge muette, de l’air qui siffle ainsi entre les dents livrées, les lèvres retroussées…

 
… Pouacre détache la peau du dos et des épaules, la décolle, précis, délicat, attentif, glisse la lame ici, détache une adhérence sur telle cicatrice, reste d’un jeu d’enfant, ou autour de l’anus, tend la peau aux notaires par-dessus les épaules pour qu’ils puissent tirer à leur tour par-devant, la peau que se défait, molle, flasque, ils la tirent devant, les bras sont dévêtus, les jambes ; ils tirent ; Pouacre les aide, arrache entre les jambes, il dégaine à l’envers le pénis rétracté, coupe pour le sortir, libère la dépouille…

  … une boule de feu lui distend les mâchoires, lui rétracte les lèvres en un rictus figé, comme un sourire…

 
Pouacre se baisse, enfonce, soigneux et attentif, deux grosses aiguilles creuses branchées sur des tuyaux, à l’intérieur des cuisses, dans les grosses artères, les maintient de deux liens qui entourent les jambes…

  Les notaires entre eux étendent la peau vide, d’où s’écoulent à peine quelques gouttes de sang.
 
Restent ainsi, en attente… présentent la dépouille…

  … Deux silhouettes blanches qui encadrent une ombre, celle d’une image nue, qui ondule, tout au fond de l’eau luisante du miroir, et le fixe de ses yeux bordés de lignes rouges. Image rouge, ombre rouge, fugace… Les silhouettes bougent…
 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec s’est avancé d’un pas. 

  L’homme en blanc s’est placé face à Finette, devant le miroir et Aloïs a relevé le capuchon qui descendait devant son visage.
 
C’est un homme très jeune, aux épais cheveux d’un blond doré, en crinière, épais, et aux yeux d’un bleu clair comme un glacier d’été. Ses traits sont accusés, nets, à angles vifs. Sa mâchoire carrée.
  Aloïs lui tend l’écrin que Pouacre a posé sur le couvercle du chaudron, près des pétales roses bordés de longs cils noirs des paupières de Luis.

L’homme en sort un diadème de diamants qui figure une lyre, et un petit pipeau de bois au bout d’une ficelle de laine rouge.

 
Il tend le pipeau à Aloïs qui le suspend au cou de Luis… au cou de Luis… le jouet dérisoire pend sur les muscles nus où suinte de la lymphe, muscles rouges, secoués par moments de spasmes inconscients, tirant sur les tendons nacrés où ils se perdent…

  Au cou nu de Luis…

 
Aloïs tend l’écrin vide à Arnaud qui va le déposer sur une table.

  L’homme en blanc coiffe Finette du brillant diadème dont la lyre s’ajuste au centre de son front : les deux branches d’or blanc se noient dans le chignon d’or pâle des cheveux.
 
Pouacre s’est retiré derrière sa victime…
  - L’Épouse maintenant doit accepter l’Élu !
 
Aloïs a crié sous les voûtes de pierre…

  Le silence est rompu et Finette sursaute comme elle a sursauté sous les coups du pilon : ce qu’elle voit l’a plongée dans une fascination profonde au sortir de laquelle elle découvre l’Inconnu qui la transperce du regard.
 
- L’Épouse maintenant doit accepter l’Élu ! 

  Le cri s’est répété et Finette a compris.

Non, elle n’a pas compris.

A compris qu’il s’adressait à elle…

  - Que

la Terre le sache, et le large Ciel supérieur, et l’eau souterraine qui ceinture les Abîmes !
L’Épouse maintenant doit accepter l’Élu ! 

  Aloïs derrière elle pose une main pesante sur son épaule.

Finette s’agenouille devant l’Inconnu.

Aloïs dénoue la cordelière d’or qui maintenait fermée la longue cape blanche brodée de parements d’or, dégrafe la fibule qui la tient sur l’épaule. 

  L’homme écarte les bras.
 

Aloïs se place derrière lui, ôte son vêtement, et revient l’étaler sur le couvercle poli du grand chaudron de bronze.

  Sur les paupières de Luis…
 
L’homme, très jeune, est nu devant elle. Mince. Athlétique. 

  Les notaires s’avancent, tendant entre leurs bras tendus la peau de Luis, la dépouille de Luis, passent derrière celui qu’Aloïs a appelé l’Élu, lui en couvrent le dos, comme d’un lourd manteau.
 
Et la dépouille humide adhère à sa peau mate. 

  Les notaires s’écartent, et Aloïs revient croiser les étuis flasques des bras aux longs poils noirs par-devant sa poitrine au léger duvet blond.

Il les attache alors : nœud lâche, sous le cou, qui laisse pendre, à hauteur de son ventre, les deux poignets sans mains.
 
Il bande. 

  Il tend la main. Relève d’une main ferme Finette agenouillée devant lui.
Lui montre le chaudron, sans un mot.
 
Elle recule, sans le quitter des yeux, jusqu’à s’y appuyer.

  D’une main posée sur son épaule, il la pousse en arrière, doucement, et de l’autre, à demi penché, il la saisit au pli d’un genou qu’il tire vers le haut.
 
Lorsqu’elle est totalement renversée, il la prend aux chevilles et lui lève les jambes, ses yeux limpides au fond de ses yeux bleus.

  Le dos sur la cape blanche, elle s’accroche des deux mains aux poignées froides du chaudron.
 
Il lui écarte les cuisses.

Il se glisse contre elle, pose ses chevilles nerveuses sur ses épaules. Sa pupille élargie mange tout son regard tandis qu’il la pénètre en se penchant sur elle.

  Elle renverse la nuque pour se tendre et s’offrir.
 
Dans ses yeux grands ouverts elle reçoit en plein les regards silencieux de Luis écorché.

  La peau flasque des bras noués devant l’Élu lui caresse les seins tandis qu’il la besogne, accroché à ses hanches.
 
Le spasme qui l’inonde, et qui la fait crier en déclenchant le sien, l’aveugle un court instant.

  Quand elle ouvre les yeux, Luis n’a pas bougé. 

  Mais son regard est mort.
 

GERTRUDE AU COMMISSARIAT / P2C2E19

P2C2E19 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 19)

 
N° 120 / GERTRUDE AU COMMISSARIAT / P2C2E19

 
C’est l’histoire où Gertrude Pilon vient affoler Lepif en son commissariat.

Mercredi 4 mai
14 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette.

 
Il me la fiche bonne se dit Lepif lorsque le commissaire lui annonce qu’il doit se rendre à Marinoval et qu’il lui laisse le soin d’interroger Gertrude Pilon, convoquée pour 14 heures…

 
Lepif n’a jamais rencontré Gertrude, mais ce qu’il en a vaguement entendu dire ne le plonge pas dans un enthousiasme délirant : une baba qui vit des loyers de la maison dont elle a hérité à la mort de ses parents, fofolle, nympho et écolodingue…

 
Elle aurait plus ou moins travaillé (c’est une manière de parler) pour les Écolocroques. Classée a priori dans les cinglés inoffensifs. Mais « elle sait sûrement des choses sans même s’en rendre compte », lui a dit Ravot « elle est tellement flambée que personne ne s’en méfie et qu’on peut avoir parlé devant elle. Ne la braquez pas, caressez-la dans le sens du poil (eh là, s’est pensé Lepif pour lui-même, faudra pas exagérer…), et tâchez d’en sortir tout ce que vous pouvez sur Arnaud Boufigue, elle l’héberge depuis deux ans et elle est plus ou moins sa maîtresse »…
 
  A quatorze heures passées de cinq minutes, un brouhaha confus du côté de la porte d’entrée du commissariat lui fait relever la tête alors qu’il est occupé à rédiger un rapport. Une sorte de trombe brunâtre constituée de couches superposées de lainages « en laine brute tricotée de sa main », la tête couverte d’un bonnet « du même métal » qui lui descend jusqu’aux sourcils (qu’elle porte très fournis, peut-être aussi tricotés main, qui sait ?) franchit sa porte, suivie d’un planton écumant qui tente vainement de la tirer en arrière (Pourticol Jean-Marc, né coiffé du képi bleu et langé pèlerine plombée, comme il aime à se décrire, fils et petit-fils d’agent de la circulation, d’un sergent de ville « henvélo », et de contractuelle aubergine) en lui disant que le commissaire est absent et qu’elle doit attendre, qu’il faut qu’il prévienne…

- Alors votre commissaire me convoque, comme si j’étais une suspecte, et non seulement il n’est pas là, mais il me jette entre les griffes d’un sous-fifre que je ne connais même pas, et en plus, un sbire de bas étage veut me retenir comme si je n’avais que ça à faire et que c’était tout naturel de disposer des libres citoyens, comme si… c’est tout naturel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel !…

Et elle entame une sorte de danse du scalp rythmée par son slogan en tournant sur elle-même comme une grosse toupie à volants au milieu du bureau de Lepif qui la regarde les yeux ronds tandis que Pourticol Jean-Marc, dépassé (« la première fois en trente ans de carrière, inspecteur, je vous jure ») en bave des ronds de képi dans l’encadrement de la porte.

 
Et puis elle s’arrête d’un coup, face au malheureux planton :
- Bon, alors, il est où votre inspecteur ?

Pourticol « la chique coupée » (c’est ainsi qu’il décrira lui-même cet état de stupeur post-traumatique dans lequel il se trouve pour « la première fois en trente ans de carrière, inspecteur, je vous jure »), désigne Lepif d’un geste du doigt par-dessus l’épaule de Gertrude apaisée.

  Laquelle se retourne, le sourcil froncé, et toise l’inspecteur dressé derrière son bureau, comme si elle jaugeait la qualité de son interlocuteur putatif, avant de lancer un « alors c’est vous ! » accusateur, suivi d’un « mouais » résigné, et d’un « je vous écoute » complaisant.

Et elle s’assied.

 
Bon, se dit Lepif, c’est pire que je ne pensais. Faut reprendre les choses en mains. N’étaient les consignes de Ravot, son impulsion première aurait été de lui claquer le museau (« allons, mon cher, ces violences policières sont d’un autre âge » aurait dit le commissaire avec un sourire patelin), mais la consigne est : « caressez-la dans le sens du poil », ce qui, vu la bête, paraît maintenant à Lepif une entreprise empreinte d’une perversité telle qu’il en frissonne. Bon. Boulot-boulot, sourions…

  - Eh bien, mademoiselle Pilon, comme vous voilà remontée !
- Gertrude. Tout le monde m’appelle Gertrude.
- Inspecteur Lepif, se présente Lepif qui ne veut se montrer en reste de politesse.
Gertrude pouffe :
- S’cusez-moi, c’est pas de votre faute si vous avez le nom de l’emploi… Surtout que… (Lepif jurerait presque qu’elle rougit) Surtout que vous êtes plutôt beau gosse…
Hhhhooouuullllàààà… se dit Lepif, mais c’est qu’elle me drague, la monstresse !!!
- Hum… Mademoiselle Gertrude, donc, reprend-il (sourire ; sourire appuyé en retour ; sourire inquiet en réponse)…
- Il doit rester là, lui ? coupe-t-elle en désignant d’un geste du pouce par-dessus son épaule Pourticol Jean-Marc toujours debout dans l’encadrement de la porte et qui justement allait regagner son poste, l’esprit encore embrouillé par l’émotion.
- Oui… Oui, oui, oui, répond Lepif (avec un regard affolé au planton, pourvu que ce con ne s’en aille pas)… C’est la règle, il faut un témoin…
Gertrude hausse les épaules, un peu déçue :
- Bon, soit…
- Mademoiselle Gertrude…
- Gertrude tout court…
- Gertrude-tout-court, le commissaire Ravot vous prie d’accepter ses excuses, mais il a été retenu par une affaire de la plus haute importance et d’une urgence absolue, et il m’a confié le soin de vous poser quelques questions…
- En somme, vous êtes son bras droit ?
- Je… Oui, en somme, c’est ça…
- J’aime bien les bras droits. Continuez… (Comme Daniel, se dit Gertrude, c’est comme Daniel… et c’est vrai que les souvenirs d’hier sont curieusement vagues dans son esprit, mais qu’ils lui laissent une sorte de langueur dont l’origine, pour elle, est sans équivoque : elle « l’a eu », même si elle ne sait plus très bien ni comment ni par où (mais qu’importe l’endroit pourvu qu’on ait l’ivresse), elle se souvient que c’était pas mal. Et puis on est en lune rousse, non ?).
- Oui… Bon… Connaissez-vous Arnaud Boufigue, Gertrude ?
 
Alors, voilà, elle le connaît depuis son arrivée ici, il y a deux ans, même qu’il l‘a très vite remarquée et qu’elle-même a très vite su déceler, apprécier et mesurer (geste nostalgique des deux mains qui s’écartent pour concrétiser le souvenir de cette mesure) (le geste est exagéré : c’est ça, l’amour), et mesurer, donc (soupir), ses compétences exceptionnelles.
- Il était venu implanter les Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette, m’a-t-on dit…
- Il est venu à ce moment-là, mais c’est sûrement un hasard, c’était plutôt un homme de télévision, à ce que j’ai compris, un super journaliste, si vous voyez ce que je veux dire… D’ailleurs c’est grâce à lui si les communications mondiales pendant les évènements sont passées par Saint Tignous. C’est pas rien ça, quand même. Pour le prestige, hein, ça compte, le prestige. Même que le maire était d’accord. Bon. C’est pas un modèle de lucidité écologique, le maire, faut bien le dire, mais quand même… Bien sûr je suis pas toujours d’accord avec lui, tiens, l’histoire du monument aux morts par exemple, mais bon, qu’est-ce que je disais déjà ?
- Boufigue…
- Ah, oui, Arnaud. Il aurait dû diriger le journal, si les Malfort avaient été corrects, hein, mais c’est Grand Putois Putassier et compagnie ! et puis…
  - Et Finette de Sainte Fouillouse, vous la connaissez ?
- Finette ? Mais je connais tout le monde, mon cher inspecteur Muzo…
- Lepif…
- Lepif ! bien sûr, c’est parce que je vous vois si placide… (Attends que je t’en colle une et tu verras si je suis placide), si gentil et tout. C’est pas du niveau de Sri… d’Arnaud, bien sûr… Mais z’êtes pas mal quand même. C’est comme Daniel… Mais c’est un bras droit, lui aussi, c’est peut-être pour ça. Les bras droits sont bien, en général, vous croyez pas ?
- Finette…
- Ah, oui, Finette. Oh, elle a bien réussi, allez, Lartigo, le Tapas’Embal’. Notez que j’y vais pas au Tapas. Trop de bruit, trop de gens, moi ce que j’aime c’est discuter, tu vois, discuter avec des gens sensés, pas toujours boire et faire du bruit pour rien, non, discuter, sérieux, quoi. Un peu comme Finette. Et puis, c’est une jolie fille, même moi, je le dis, z’avez vu ses affiches ? Et puis, bon, moi je suis pas attirée par les filles, c’est pas mon truc, j’ai rien contre, mais c’est pas mon truc, mais je me dis que si… eh bien, je ferais peut-être bien des folies pour une nana comme ça, mais attention, hein, faut pas croire… Et j’ai mangé ses saucisses, enfin celles de sa fabrique, anciennement Lartigo, oh, vous allez rigoler, c’était la première fois que j’en mangeais, parce que je suis plutôt végétarienne, hein, par principe quoi, c’est vrai, la viande, c’est des bêtes qu’on tue pour les manger au lieu de les laisser vivre, les poules, les canards les petits veaux, les bébés phoques et tout ça, alors, bon, c’est pas mon truc, comme pour les nanas, ça m’attire pas de tuer les poules, alors, pourquoi j’en mangerais ? Mais vous trompez pas, hein, je mangerais pas de nana non plus, enfin je m’entends… alors qu’un beau mec, tiens, comme vous par exemple… J’ai lu que ça faisait pas plus de calories qu’une cuiller d’huile à salade, vous savez, le… Bon, oui, les saucisses (rire), c’est des toutes petites (rire, geste de mesure par écartement entre le pouce et l’index de la main droite, et regard en-dessous)… J’en ai donc mangé l’autre jour, oui, c’était hier, eh bien c’est vachement bon, et pourtant, hein, c’est de la viande, mais je sais pas de quelle bête, c’est pas écrit sur le paquet qu’on m’a donné hier quand je suis repartie de la Nouvelle Réna, eh bien depuis ce temps-là, je-n’ar-r-ê-te pas d’en man-ger !! Si, si !! C’est pas croyab’. Pas croyab’. Je crois que je vais aller en retroquer. Pour en recroquer !!! Ah !! Je pouffe !! Je pouffe !!! C’est vrai, quoi, je me sens bien avec mes saucisses. C’est des spéciales qu’il a dit, Daniel… Et ça, c’est depuis que Finette a repris Lartigo, hein, c’est sûr ! Vous vous rendez compte, Muzo…
- Lepif…
- Lepif, de ce qu’elle aurait pu faire si elle avait continué son effort de redressement du monde il y a deux ans ? Vous vous rendez compte ? Attends, plus de bagnoles, plus de…
- Et où est-elle Finette, maintenant, de quelles affiches…
- Mais les affiches de la Nouvelle Réna bien sûr, Ah, ces Zdoums…
- Ces… quoi ?
- Zdoums. Cherchez pas. Pouvez pas comprendre. C’est vrai que, moi, je suis Initiée, et pas vous. Donc vous êtes Zdoum…
 Elle reprend souffle, fouille dans une large poche d’où elle extrait une boîte-distributeur de saucisses et elle entreprend, non sans quelques mouvements de succion équivoques, de croquer sa nième saucisse de la journée.
  Lepif détourne les yeux, vaguement écoeuré des mouvements lippus de Gertrude, pour échanger un regard épuisé avec Pourticol Jean-Marc, toujours appuyé d’une épaule dans l’encadrement de la porte.
- Puis, si je la vois faudra que je lui demande de me présenter le mec de l’affiche et qu’elle m’explique ce qu’il lui fait, elle a l’air de prendre un super panard, et qu’est-ce qu’il est beeeeaaaaauuuuuuu… Oh le meeecccc… On sent, vous sentez pas ? Non, faut être une feeemme pour sentir ça, et vous, Muzo, bien sûr…
- Lepif…
- Lepif… on sent la bêêête… le fauuuve… rhhhâââ… lovely, comme disait machin, truc, là, tu sais ? Non, tu sais pas. (Ignares ces flics, aucune culture, rien)… Bon, eh bien c’est pas que je m’ennuie mais j’ai pas que ça à faire, j’ai été très contente de faire la connaissance du bras droit du commissaire, c’est une bonne surprise, je me retrouve avec deux bras droits, c’est rare, non (rire), et…
- …et qui est l’autre ? demande Lepif saisi d’une brusque inspiration (ou plutôt d’un sursaut de conscience, dans l’apnée mentale où le confine la logorrhée de Gertrude)… L’autre bras droit ?
- Mais Daniel, je vous ai dit. Faut écouter, aussi, hein, Muzo…
- Lepif…
- Lepif. Pas être jaloux comme ça, d’entrée… Le bras droit d’Arnaud, le… (elle prend son élan) l’Executive Director de Super Troc, enfin, de « C’est tout naturel »… (elle se lève et se met à danser, comme à son arrivée, en scandant « C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! », en repoussant Pourticol Jean-Marc qui lui bloque le passage. Sous l’assaut, Pourticol Jean-Marc lance des regards désespérés à Lepif…

- Raccompagne Madame, Pourticol, raccompagne… l’encourage Lepif, hagard, à son grand soulagement.
 

LES DISTRACTIONS DES PRISONNIERS / P1C1E16

P1C1E16 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 16)

 
LES DISTRACTIONS DES PRISONNIERS  / P1C1E16

  
C’est l’histoire où Jules expose sa théorie saoûlométrique à Rébéquée, très occupée par Hélène.


Jeudi 14 avril
Depuis 10 heures
Agotchilho

 
Etrange journée que celle-là.

Après un éveil un peu lourd, chacun a fait une toilette machinale et on s’est assis autour de la table.
Un Chocho baragouinant leur a fait passer des écuelles par le guichet resté ouvert. Ils ont mangé. Machinalement… Rébéquée a bien trouvé anormale cette torpeur où ils semblent avoir sombré si facilement. 

 
Jules y voit une vague ressemblance avec un début de ce qu’il appelle la « cuite lucide ». Et d’étaler une typologie savante de la cuite, depuis la cuite noire qui vous allonge dans les caniveaux de l’inconscience, jusqu’à la cuite féroce qui vous rend agressif et violent, en passant par la cuite dépressive, la cuite bavarde, la cuite lyrique, qui prolonge la précédente et au cours de laquelle ressurgissent tous les poèmes jamais lus en une interminable logorrhée déclamatoire, la cuite prostrée, la cuite larmoyante, la cuite errante, la cuite sensuelle ou bandante, la cuite crapuleuse, la cuite dégueulante, la cuite dégueulasse, où on se fait dessus, la cuite rigolote, la cuite que je m’en fous, la cuite du siècle, la cuite marécageuse, la cuite ravie, la cuite paumée, la cuite flageolante, etc.… typologie que les filles suivent avec l’intérêt profond d’élèves de douze ans pour une conférence « Connaissance du Monde » sur le Jütland danois au 18ème siècle.

La cuite lucide, donc est celle au cours de laquelle vous êtes certain de savoir et d’avoir raison. Elle peut être consécutive, bien sûr, à une absorption massive de whisky (Jules pense toujours en termes d’UW, soit Unité Whisky, qui constitue sa boisson de base ; pour lui la cuite lucide débute à quatre UW soit quatre verres bien tassés), mais il affirme l’avoir rencontrée chez de sobres curés de tout poil et de toute obédience, chez divers hommes politiques en démarchage professionnel, chez les militants desdits, Naris et écolos en particulier, quand ils se mettent à croire au discours professionnel des précédents, chez des commerçants pressés de se remplir les poches, maquignons divers au sourire large et aux doigts crochus, mais toujours liée à une suffisance dangereuse pour celui qui y succombe comme pour celui qui s’y trouve confronté…

  Rébéquée, tout en l’approuvant de manière systématique, de la voix, de la mimique et du sourire, expose de son côté sa vie et ses malheurs à Hélène, depuis l’abandon de son amie Michelle, au Canada (c’était bien le Canada, mais tu sais, les souvenirs, c’est dur) (oui, tu sais), jusqu’à la recette du vin de prunes qu’elle se promet de lui faire goûter lorsqu’elle viendra la voir dans son petit appartement de Saint Tignous sur Nivette (mais si, tu verras, on va s’en sortir, je t’aiderai, non, ce n’est pas fini, tu sais, Hector, il t’a peut-être larguée après tout ; une fille mignonne comme toi, si c’est pas malheureux, non, je ne dis pas du mal d’Hector, ne pleure pas, viens dans mes bras ma douce, comme ça, oui… Oui, Jules, tu as bien raison, tous des salauds… Oui, bien sûr, je parle des hommes en général et des Chochos en particulier, pas d’Hector… Attends, je vais faire pipi, regardez pas)…

  Hélène, entre deux crises de larmes se blottit contre Rébéquée (qui trouve tout naturel de caresser gentiment ses jolis petits seins ronds sous la tunique commodément ouverte sur les côtés), en lui racontant sa vie à la boulangerie, son papa qui travaille dur, sa douce maman, (c’est vrai qu’elle a l’air douce, lui dit Rébéquée fort préoccupée par les petits frisons de son mignon triangle), son papa qui cherche à comprendre les Chochos, surpris parce qu’ils refusent de travailler en dehors de la Marée au Petit Port, qui cherche à comprendre, et le jour où il part à la pêche sur un bateau Chocho, tout content de faire un peu mieux connaissance, et puis le soir où il ne revient pas, le drame terrible (une vague, il est passé par-dessus bord, coulé à pic, pas retrouvé, les courants), la maman qui reprend le travail pour l’élever, elle, Hélène, sa maman qui embauche Hector comme mitron, Hector si gentil, si tendre avec elle, qui travaille dur aussi, et maintenant… et maintenant…

  Toute la journée dans cette torpeur étrange entretenue, ils s’en rendent presque  compte, mais pas assez pour réagir, par ces repas de bouillie qu’on leur apporte régulièrement… Pas mauvaise la bouillie… Le temps ne veut pas dire grand-chose, il n’y a pas de jour ici, dans cette cave tiède, le temps ne veut rien dire… Jules parle de cuites et trouve que ces écuelles sont à classer en UW quatre, un saoulomètre précis restant à établir, qu’il aimerait bien pouvoir étalonner avec un vrai whisky, peu importe, pur malt ou blended, Jules est moins gourmet que gourmand, après tout c’est le résultat qui compte… Rébéquée caresse lentement, doucement, précisément la peau tiède d’Hélène dont la douleur se trouve apaisée et qui somnole sur ses genoux en évoquant Hector et sa tendresse, tandis que Rébéquée chantonne à voix basse…

  Le Chocho de garde glougloute de la glotte derrière son guichet glauque.

  S’embête pas

la Rébéquée, se dit Jules qui parle tout seul sans s’en rendre compte, et qui se lève en titubant un peu, jambes molles, pour aller pisser lui aussi, gêné bien sûr d’aller aussi à grosse commission par devers les dames (même emmêlées comme elles le sont et se souciant peu de lui en l’occurrence), parce qu’il est fort loquace du cul et doté d’un fondement à la toux grasse et abondante qui le gêne même dans cette circonstance où pourtant la bouillie Chocho lui a délayé la conscience à un niveau d’au moins quatre UW. Bref, c’est en pestant contre lui-même et ses boyaux, en façon de camouflage sonore, qu’il s’installe sur la cuvette, contraint et forcé de céder à ses intimes surpressions, conscient de la vacuité d’un destin qui nous réduit périodiquement à ce rôle d’alambic à merde devant lequel s’efface toute envolée métaphysique. Et réduit à consommer ensuite une bonne part de la réserve du papier rose dont le parcimonieux rouleau se trouve déjà fort entamé, il médite un temps sur l’ironie qu’il peut y avoir à colorer de rose bébé ou de blanc virginal un aussi trivial accessoire. Et d’aucuns, se souvient-il, poussent le mauvais goût jusqu’à être parfumés à la fraise. Se balançant dans ses propres effluves, il médite sur ce qu’enfin il identifie comme étant une ironie des fabricants de papier, voire une sorte d’antiphrase du destin, assez proche de la légèreté de cet instant où il chie devant deux filles qui se caressent sans penser à lui, dans une cellule secrète où, va savoir pourquoi, miraculeusement, il se sent bien. 

  Et puis il regagne sa place à la table, dos au guichet où luit vaguement un œil Chocho.

  C’est bizarre quand même, cette sensation. Nous ont drogués avec leur soupe. Sont enchnoufés, leurs crabes. Elle devrait y aller mollo,

la Rébéquée, la petite est en pleins brouillard. Elle aussi d’ailleurs, sacrée nana, et puis c’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut, ça me rappelle ma jeunesse, eh, oh, faudrait pas croire que je suis vieux, mais c’est vrai que la bouteille ça fatigue… Enfin… Tiens qu’est-ce que c’est que ça, pas un tremblement de terre quand même. Ben c’est sûrement pas le RER qui passe, alors quoi t’est-ce ? Et boum et boum… C’est pas fort ou bien c’est loin, mais on l’entend… Oh !!! Rébéquée, réveille-toi !!!
- Mmmhhh ?
Les deux mains sous la tunique d’Hélène qui sourit aux anges, perdue dans ses vaporeux nuages, Rébéquée lève un sourcil.
- T’entends pas ?
- J’entends pas quoi ?
- Boum boum….
- Boum boum ?
Elle ouvre un œil un peu plus vif.
- Boum boum ? Mais t’es encore dans le cirage mon pauvre. Boum boum… !! Tu régresses du langage ? C’est pour quand les visions ? T’es sûr que tu ne nous prépares pas un bon vieux delirium ?
- Dis pas de bêtises, lâche ta copine, que tu profites de sa misère et que ça c’est pas bien, et écoute !!
- Je profite de rien du tout, je la déstresse, monsieur, c’est un massage tantro-thérapeutique destiné à lui rendre sa sérénité première…
- Et moi je peux la masser tantro comme tu dis ?
- Vieux satyre !!!
- Ah, tu vois, moi je serais un vieux satyre, mais toi, tu es la sainte bénédiction des vierges et des orphelines… Je vois bien que les gouines sont aussi hypocrites que les mecs… N’empêche, t’entends pas ?
C’est vrai qu’il s’en moque des amours compliquées de Rébéquée et que depuis qu’il a noyé sa libido dans le Johnny Walker, il ne se choque plus des voracités charnelles de ses contemporains (et raines), ainsi qu’il se plaît à se le dire in petto lorsqu’il se trouve confronté à une situation scabreuse.
- Alors, t’entends pas ?

  Eh si, justement, elle entend, Rébéquée, du fond de sa torpeur bercée des langueurs d’Hélène, elle entend, comme un martèlement sourd et lointain, souterrain, profond, avec, rythmiquement disposés, deux coups plus accentués qui en marquent la cadence.
Elle entend, au travers des soupirs légers d’Hélène dont l’haleine fraîche vient fondre dans son cou, ces cognements lents dont les intervalles s’emplissent d’un bourdon régulier et sourd.
Et qui se rapprochent.

  On dirait des pas, loin sous terre, d’une foule nombreuse et précipitée avec un gros tambour voilé, comme ceux des funérailles d’antan, ou des temples japonais, assourdi, mais profond et puissant. Boum boum… C’est étrange ce gros tambour, on dirait qu’il vous cogne du dedans et que le son ressort vers l’extérieur. Comme si c’était vous le tambour. Il cogne, au plexus, au milieu du diaphragme, sous le cœur. Boum boum, accompagne Jules en se balançant sur sa chaise, un sourire ravi aux lèvres. Ravi. Ça lui plaît à Jules ce tambour qui l’habite : il a l’impression d’entrer en résonance avec toute la terre, avec les murs d’ardoise brute de la cellule, avec la table, tiens, avec Rébéquée et Hélène même, qui se balancent aussi en mesure, les yeux fermés, et c’est pour ça qu’il se balance, dans le chaud et la lumière douce.
 

Et c’est ça qui fait se marrer le Chocho glougloutant derrière le guichet. 

  Boum boum… 

 
Hélène enserre le cou de Rébéquée de ses bras blancs, enfonce son minois dans son cou et se cambre avec un léger hoquet sous les mains expertes que cache la tunique.
Puis elle retombe avec un léger sourire et s’endort instantanément.

  Boum boum…

 
Rébéquée sourit de ce joli tour joué au destin.

  Boum boum…

 
Jules grommelle, le front entre les mains, les coudes sur la table, noyé dans ses pensées, bercé par le rythme.

  Boum boum…

  La porte s’est ouverte.

Tiens, se dit Jules. Tiens donc… De la visite…

LE RITUEL D’ÔOUMLOC / P1C1E18

P1C1E18 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 18)

 
LE RITUEL D’ÔOUMLOC / P1C1E18

  
C’est l’histoire où se jouent les destins de Jules, de Rébéquée et d’Hélène.


Jeudi 14 avril
23 heures
Agotchilho

  La porte s’est ouverte.
- Tiens, se dit Jules. Tiens donc… De la visite…
 
Toujours ce bruit de fond sur lequel, dans lequel, vient battre le tambour.

  Il se retourne lentement, lentement parce qu’il est devenu lent, que ses gestes, à l’instar de ses pensées, sont ralentis et… désincarnés, oui, c’est cela, désincarnés et en même temps clairement perçus, comme de l’extérieur, Jules se voit, se « contemple » du dehors, mais il est dedans, bien sûr, dedans sa tête. C’est cela, la cuite lucide. Il se sait tourner la tête au moment même où il la tourne et il se sait voir la porte qui s’ouvre, et ce décalage instantané le fait rigoler, Jules, rigoler, mais alors ! à un point tel que le Chocho qui a ouvert la porte en reste comme deux ronds de flan ou deux rondelles de patate, parce qu’il est trop pâle pour des rondelles de saucisson et même d’andouille comme le pense Jules que cette idée fait hurler de rire, plié en deux sur sa chaise et les yeux brouillés des larmes du rire, parce que sa cuite vire petit à petit de la cuite lucide à la cuite hilare, et que le Chocho ne sait plus quoi faire tandis qu’Hélène se réveille du coup et que Rébéquée lui caresse la nuque pour la rassurer quand elle la sent se raidir parce qu’elle a vu le Chocho, mais alors elle regarde Rébéquée et elle sourit avant de replonger son museau dans son cou, toute alanguie, dans le battement sourd du tambour.

  Le Chocho stupide est écarté d’un geste par la vieille femme,

la Vieille, qui semble disposer de l’autorité, comme une vieille prêtresse, nue toujours, et cependant ni ridicule ni obscène, ni rien d’autre qu’effrayante, mais que Jules, décidément en joie, interpelle avant même qu’elle ait pu ouvrir la bouche :
- Tiens, v’là la plus belle ! Alors Mémé, tu nous emmènes au bal ? Sont tristes tu sais, tes gugusses, même pas capables de boire un coup avec les invités. T’entends, patate ? (il interpelle le garde qui s’est placé derrière

la Vieille), t’entends, sac à bren ? (il parvient à se lever en titubant et se dirige vers la porte où s’encadre

la Vieille) Juste bon à se cacher derrière Mémé ! Même pas foutu de boire un coup ! Juste de nous refiler ta soupe faisandée et droguée ! Que t’oserais pas ouvrir la porte si tu ne nous avais pas enchnoufés, couille molle !

 Rébéquée regarde la scène avec le sourire, et puis, voyant Jules avancer vers les Chochos et prévoyant du grabuge, elle relève doucement Hélène et se lève aussi pour s’apercevoir de son impuissance, de ses muscles mous, de son vertige… Elle en pâlit d’un coup, mais Jules continue sur sa lancée :
- Et toi

la Vieille, t’as pas honte de montrer ta vieille peau comme ça, tu te crois bandante avec tes nichons en oreilles de cocker et ta touffe moisie ? Ridée comme un vieux chêne ! C’est pour le coup qu’où y’a du chêne y’a pas de plaisir ! Cache-toi, débris ! 

  Il est près de la toucher. 

  Elle recule d’un pas, remplacée par deux énormes Chochos, comme ils n’en ont pas encore vus, presque sphériques de muscles, mais enrobés d’une sorte d’embonpoint diffus et à l’inverse des autres, velus et peut-être le front moins bas, au bourrelet moins marqué, quoique dotés d’un regard vide et stupide, sous la nudité desquels pendouille un sexe minuscule et qui saisissent sans un mot Jules par les bras, d’ailleurs sans violence particulière, pour l’entraîner tout vitupérant.

  Du coup, Rébéquée s’avance, et se retrouve face à

la Vieille qui tend une main pour l’arrêter :
- Laissez, les Boules ne lui feront aucun mal. Vous allez nous suivre, toutes les deux. Il faut que vous nous suiviez, et je vous crois assez dignes pour ne pas me contraindre à vous forcer à le faire alors que vous n’êtes pas capable de résister. Nous vous savons guerrière et honorable et vous avez gagné mon respect et celui de mon peuple, mais nos lois et nos coutumes obligent. Ce n’est pas par crainte que vous avez été drogués, la poudre d’Amour que nous vous avons administrée l’a été dans les formes et toutes les Goums y ont été soumises au cours de leur vie. Ce n’est pas par crainte que nous l’avons fait, mais par respect de nos lois. Suivez-nous de votre plein gré, ne me forcez pas à vous faire emmener. Votre ami n’a pas votre sagesse, et vous le retrouverez là où nous allons. Emmenez votre amie…

Et elle tourne les talons.

  Le battement obsessionnel du tambour soutient les pas hésitants de Rébéquée qui entraîne Hélène titubante par la taille.

  Pieds nus (leurs chaussures leur ont été enlevées avec leurs vêtements), elles s’avancent sur le sol d’ardoise polie et s’enfoncent dans le couloir qu’elles ont suivi en venant. En regardant par-dessus son épaule, Rébéquée croit reconnaître le Chocho concierge qui les suit en ricanant.

 
La rotonde où ils se sont arrêtés… La porte étanche, le couloir plus sombre, plus étroit.
Hélène, toujours en demi sommeil, se laisse entraîner, un vague sourire aux lèvres.
Rébéquée lutte pour garder, pour retrouver conscience, mais cette torpeur tenace reste lourdement présente et la fait trébucher sur les irrégularités du sol.

  La rumeur sourde s’est accentuée, précisée. Un piétinement. Le piétinement d’une foule immobile aux pieds nus.
Elle la voit cette foule, lorsqu’ils débouchent dans la grande salle où ils ont assisté à cet incroyable accouchement, il y a… longtemps ?
Hier…

  La foule d’hommes et de femmes mêlés, tous nus cette fois… Rébéquée se souvient des tuniques qui hier couvraient les hommes. Pieds nus, ils marchent sur place, lourdement. La foule qui les regarde. En marchant sur place. Balancée d’un pied sur l’autre, genoux écartés et mains sur les genoux, comme des sumotoris. Gauche, droite, gauche, droite…
Et le battement lourd d’un tambour invisible. Non, pas invisible : derrière les colonnes de flamme éblouissantes, près des trônes de pierre, un de ceux que

la Vieille a qualifié de « Boule », énorme, lourd, fort, brandit une sorte de long et lourd pieu de bois et en frappe lourdement le sol en cadence, entre ses pieds écartés, genoux à demi fléchis. Il frappe une dalle qui résonne, boum boum, boum boum… Temps fort, temps faible, ïambe sourd et lent… Longtemps, longtemps… 

 Les trônes de pierre sont toujours occupés par les mêmes femmes qui s’y trouvaient lorsque Jules et Rébéquée se sont faufilés dans la salle, celle du milieu tenant son bébé serré sur sa poitrine, les deux autres avec leur ventre rond.

Face au trône central, nu lui aussi, car on lui a retiré sa grossière tunique, Jules, debout, est maintenu bras écartés par ceux qui l’ont entraîné, comme crucifié dans le vide face à

la Mère à l’enfant qui le fixe de son regard immense et comme minéral sous le bourrelet de ses sourcils.
Jules silencieux, effaré par ce spectacle où il ne comprend pas son rôle, assommé d’incompréhension et d’ivresse…
Jules maintenant secoué d’un rire que l’on entend par-dessus le battement obstiné dont la cadence se presse, se précise, temps fort, temps faible, avec le balancement de la foule qui s’accroît sur le temps fort, comme un appel qui se précipite…
Jules qui joue à balancer les hanches et son petit bedon, comme une bayadère de carnaval, ses petites fesses serrées tressautant à la mesure de son rire.

 

La Vieille s’est approchée, et sans qu’elles réagissent, a dénoué les lacets qui retiennent fermées sur les côtés les tuniques de Rébéquée et d’Hélène, puis les a fait passer par-dessus leur tête. Nues, elle les a poussées en avant, sur le devant de la foule. Incapables de résister, elles ont vu les hommes et les femmes, balancés par le rythme, tous nus, s’écarter devant elles. Elles sont arrivées devant la banquette de pierre semi circulaire qui, comme une margelle, les sépare du grand bassin d’eau noire d’où le sol monte en pente douce vers les fauteuils de pierre. Cet espace où Jules est maintenu dans sa position crucifiée par les deux Boules au regard vide, à contre-jour des colonnes de lumière.

 Quatre autres femmes se sont placées près d’elles, deux à gauche, près d’Hélène, deux à droite, près de Rébéquée, et elles ont posé les mains sur la margelle avant de s’agenouiller, penchées en avant.
Derrière elles,

la Vieille a pesé sur leurs épaules, et mollement, dans le brouillard d’inconscience qui les empoisse, Hélène et Rébéquée se sont agenouillées à leur tour, l’esprit vidé par le rythme obsédant.

La Vieille, en commençant par la femme la plus à gauche a entrepris de lier leurs poignets en passant des lacets de cuir dans des trous ménagés dans les pierres de la margelle où elles s’appuient. A toutes. A Rébéquée et à Hélène aussi. 

 Et puis elle s’est redressée, a levé une main, et d’un coup, tout s’est tu, le Boule a laissé son lourd bâton reposer sur la dalle, le piétinement a cessé et tout s’est figé.
Ne subsiste qu’un écho souterrain du battement qui s’attarde quelques minutes, comme par un effet de persistance auditive jusqu’à ce que

la Vieille se recule et brandisse le rhombe qui ronfle de nouveau quand elle le fait tourner dans sa main sèche.

  Rébéquée, quasiment abstraite d’elle-même, a vu un bouillonnement troubler de reflets lumineux l’eau noire du bassin, devant elle, sous ses yeux.
Hélène, près d’elle, le front posé sur ses deux mains liées, rit aux anges en balançant les hanches au rythme des pulsations du rhombe.
Le battement souterrain s’est tu.

  Rébéquée a vu la forme sombre émerger.

 
L’énorme forme sombre où jouent des reflets mordorés.
Sans rien dire, sans rien faire, sans rien savoir peut-être de ce qu’elle voit, elle voit, elle voit paraître l’énorme, le gigantesque crabe, d’un bleu nuit d’une profondeur presque palpable, et qui semble parcouru d’irisations qui se propageraient dans l’épaisseur même de sa matière, luisant d’eau noire dans la lumière vive des grandes torches blanches.
Elle voit la forme sortir lentement de l’eau et s’avancer sur le sol d’ardoise, avec les légers grincements de ses pattes dures, se dresser, dresser ses pinces énormes, dans l’exacte cadence des ronflements du rhombe.
Elle voit le crabe, étourdie par ce ronflement, elle le voit se dresser derrière Jules, Jules, son copain Jules, elle le voit.
Elle le voit et ne dit rien. Rien.
Elle entend le rire de Jules, le rire de son ivresse, que le battement des pieds ne couvre plus. Elle entend quand il se tait, comme s’il s’éveillait.
Elle voit la pince ouverte s’élever dans son dos.

  Elle entend Jules, son copain Jules, se mettre à déclamer, dans son ivresse devenue solennelle :
« Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître[1]… »

 
Elle voit, elle entend le claquement net de la pince, qui résonne comme un gong, comme si, creuse, elle sonnait, en se refermant, la fin d’un jeu dérisoire…
  Elle voit.
Le jet écarlate du sang.
La tête qui tombe.
Le corps qui tombe, relâché d’un coup par ceux qui le maintenaient et qui s’en écartent éclaboussés de rouge.
Le corps qui tombe, s’effondre sur lui-même.
 
Elle le voit.
Elle voit le corps inerte, entraîné dans l’eau noire par le crabe qui se retire.
Elle voit la tête, restée là, poissée de sang dans la lumière brutale des torchères ronflantes, un vague rictus de surprise aux lèvres.
Et ses yeux qui se fanent.

  Le rhombe s’est tu.
Elle se sent soulevée par les hanches, soulevée, le regard soudé à la tête de Jules, de son ami Jules, que le vide de son esprit l’a empêchée de prévenir, dont elle n’a pu prévoir…
 
La femme du fauteuil a posé son enfant, et puis elle s’est accroupie et du plat de la main, doucement, tendrement, elle a poussé la tête dans l’eau noire du bassin. Et puis elle s’est redressée,  une sorte de douceur luisant au fond des ses larges yeux noirs fixés dans ceux de Rébéquée. Et puis elle a repris son enfant et s’est assise de nouveau, le visage de nouveau impassible.

  Le cri d’Hélène l’a fait sursauter. 

 
Elle-même a crié lorsqu’elle a été prise.
Prise.
Prise.
Prise…

  Jusqu’au noir de l’inconscience.