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LE MORAL DE POURTICOL / P2C2E21


P2C2E21 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 21)

  N° 122 / LE MORAL DE POURTICOL / P2C2E21

C’est l’histoire où le commissaire Ravot remonte le moral de Pourticol et de Lepif et lance son enquête.
 

 
Mercredi 4 mai
16 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  - Merci, commissaire, merci !!! Vous nous avez offert un superbe spécimen ! Encore merci du cadeau !!! Même Pourticol a eu peur. Pourtant, hein, des cinglés, des ivrognes et des excités, il en a vu, lui aussi, mais là !!! (voir épisode P2C2E19 : lien)

- Allons, Lepif, remettez-vous ! Souvenez-vous des travelos brésiliens qu’on voyait défiler à Paris… Vous avez oublié la drag-queen en strass, paillettes et faux cils qui nous a fait un procès parce qu’elle avait cassé un talon en essayant de se pendre au fil de l’ampoule électrique de votre bureau pendant que vous étiez allé pisser ? Et la néo-bouddhiste qui voulait être arrêtée parce qu’elle avait tué une mouche en la noyant dans son potage ? Et la mémé qui avait braqué la banque en bas de chez elle avec un parapluie : « La caisse, ou je vous bulgarise ! ». En fait, elle s’appelait Sofia et elle croyait que son parapluie était mortel « par simple contact »… Un parapluie bulgare… Allons, Lepif, reprenez-vous…
- Pardon commissaire, désolé… Vous avez raison, je dois vieillir, ou bien c’est l’air d’ici qui manque de fumées de gas-oil, ou bien elle m’a cueilli par surprise…
- Ah, non ! Pas de déprime ! Vous n’allez pas virer faux-cul et me faire le coup de la repentance comme n’importe quel pape sénile…
  - C’était dur, commissaire, vous savez, appuie Pourticol Jean-Marc… C’était dur… Moi-même, pour la première fois en trente ans de carrière, commissaire, je vous jure, pour la première fois, j’ai eu peur, je l’avoue…
Ravot s’approche de Pourticol, le regarde dans le blanc des oeils :
- Garde-à-vous, Pourticol !

Pourticol obtempère, le képi réglementairement placé dans le prolongement de la nuque, les petits doigts sur les coutures du pantalon.

Ravot lui saisit familièrement le lobe de l’oreille entre le pouce et l’index, martial en diable, le regard dur axé sur la ligne bleue des Vosges et simultanément fixé entre les deux yeux du planton, vidés de toute pensée par la position réglementaire et par sa nature profonde, dans un strabisme administrativement héroïque :
- Z’êtes un brave, Pourticol, z’êtes un brave ! S’rez cité à l’ordre du commissariat et inscrit au Tableau d’Honneur ! (Pourticol rougit) Vous n’avez pas failli, Pourticol ! Le combat était rude, mais vous fûtes vainqueur ! Alors, bordel de bon dieu de merde, qu’est-ce que vous avez à me faire chier la bite avec vos états d’âme ? Rompez ! A votre poste !
- Oui, Commissaire, merci, Commissaire, bravo Commissaire, à vos ordres, Commissaire, je retourne au Front !!!

Et avec un demi-tour impeccable, le planton Pourticol Jean-Marc rejoint son poste et sa veille sacrée en sifflotant
la Marseillaise…

  - Bon, à nous deux, Lepif. Vous voyez l’effet de vos états d’âme sur le petit personnel ? Pourticol est un gendarme refoulé qui est entré par erreur dans la police. Il faut le traiter en soldat, et il est content… Mais vous, vous, mon petit Lepif !
- Bon, d’accord, elle m’a bluffé, pris à contre-pied… Si au moins j’avais pu lui donner une baffe, mais vous aviez dit « dans le sens du poil »… Enfin, dans le fatras de son délire, on doit pouvoir trouver quelque chose…
- Ah ! Je savais que je pouvais compter sur vous !!!
Lepif reprend ses notes…
- Voyons… Je commençais juste à trier… A première vue, rien de nouveau sur Arnaud Boufigue qu’elle dit être revenu hier soir vers minuit, ce qui correspondrait à son heure de sortie du Tapas’Embal’, mais se trouve contredit par les empreintes qu’il a laissées au Matois…
- Il faudra la revoir à ce sujet, mais pas « dans le sens du poil »…
- Je suis volontaire…
- Pas de vindicte, Lepif, pas de vindicte… Vous en étiez à Arnaud Boufigue…
- Oui, je serais très étonné qu’il lui ait dit quoi que ce soit d’important, je n’ai jamais eu l’impression qu’il était stupide à ce point, mais malgré tout, elle m’a parlé de son « bras droit », qui a eu l’air de lui faire une forte impression…
- Son bras droit ?
- Le « bras droit » de Boufigue, le directeur du Super Troc, un certain Daniel…
- A qui vous allez rendre visite…
- A qui j’avais l’intention d’aller rendre visite, avec votre permission…
- Vous voyez que vous n’êtes pas si bête que vous voulez me le faire croire pour me culpabiliser en jouant les déprimés…
- Oh, commissaire…
- Continuez, chenapan !

Rires de connivence. Décidément, l’amatelotage est réussi…

  - Et la belle Finette ?
- Eh bien là, commissaire, je crois qu’il se passe quelque chose de pas très clair. Vous êtes passé en ville. Avez-vous remarqué des affiches d’un genre nouveau ?
- Je n’y ai pas prêté attention…
Ravot éprouve comme un remord. Un regret.
- Je n’ai rien vu de spécial, se reproche Ravot pour qui toute publicité constitue un parasitage mental qu’il filtre automatiquement. Mais je vais y regarder de plus près…
Un remord : quelqu’un lui a déjà parlé des affiches… Oui, ça lui revient : c’est le maire, quand il l’a interrogé…
- Il paraît que Finette figure sur des affiches de… (il consulte ses notes)

la Nouvelle Réna. Et, je cite de mémoire, qu’elle a l’air de prendre un super panard avec un mec extraordinaire. Que Gertrude ne connaît pas, mais qu’elle aimerait connaître. Et qu’on le retrouve sur une autre affiche avec une autre nana. Désignés tous les deux comme les « élus »… Ou plutôt, des « Élus » !
- Est-ce que le maire n’y avait pas fait allusion ?
Lepif opine du chef :
- Maintenant que vous le dites…
- Et, dites-moi, si cette pub est affichée, elle doit aussi se retrouver dans les journaux, à la radio, à la télé ? Donc, à

la Lanterne… Et comme journalistes, ils doivent pouvoir en retrouver la source ?

- C’est bien possible, oui… D’ailleurs Gertrude semble faire une fixation sur un slogan, et elle s’excite chaque fois qu’elle le braille : « C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel !… Une vraie cinglée. Ah, aussi, elle bouffe des saucisses à longueur de temps…

 - Oui. Bon. Alors, écoutez-moi : vous allez porter ceci à Catachrèse (il lui tend le sachet qui renferme la flèche qu’il a extraite du cou du menuisier). Je veux savoir d’où cela vient, en terme de matériaux, de traces, et surtout d’empreintes digitales, traces de sang, nature de la pointe, inscriptions éventuelles. MAIS c’est archi confidentiel et officiellement officieux : pas de dossier, pas de rapports écrits. Je lui fais confiance. Ça se passe entre nous, vous, moi, lui et ses experts. Secret majuscule : on tient peut-être une clé… Ensuite, vous irez voir ce Daniel machin à Super Troc. Et moi, je vais me renseigner à

la Lanterne. Il leur faudra bien une heure pour remonter la filière… On se retrouve chez Mado. Rompez ! Z’avez deux heures.

- Et c’est quoi, cette clé commissaire ? Elle vient d’où cette flèche ? On dirait du sang…
- Dans deux heures chez Mado ! Caltez, volaille !
 

PRISONNIERS DES CHOCHOS / P1C1E14

P1C1E14 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 14)

  PRISONNIERS DES CHOCHOS  / P1C1E14

  
C’est l’histoire où Jules et Rébéquée, capturés par les Chochos après avoir libéré Hélène, se posent une insoluble question.

 
Mercredi 13 avril
21 heures
Agotchilho

 
Coincés.

La porte vient de s’ouvrir derrière eux et les Chochos arrivent, grognons, marmonnants, bourrus.
 
Coincés.

 
Les Chochos s’avancent prudemment, le regard sombre sous les bourrelets épais de leurs sourcils froncés. Ils s’avancent de front, par trois, sur quatre rangs, même s’il semble que les premiers soient moins pressés d’affronter Rébéquée que les derniers qui les poussent. Faut dire que deux d’entre eux portent les marques de leur dernière rencontre, nez de travers barbouillés de sang, reniflements, œil au beurre noir…
Le concierge Chocho leur lance quelques mots dans sa langue à la fois gutturale et chuintante et ils s’arrêtent à quelques pas, piétinent un peu, et puis s’écartent pour laisser passer la vieille femme qui a opéré tout à l’heure, pendant l’accouchement et qui les suivait de près.
Nue, ridée, un peu bancale et les mamelles pendantes, elle s’approche d’eux en tordant sa large bouche édentée en un vague et gluant sourire.
 
Les deux mercenaires armés sont restés indifférents, comme si ce spectacle leur était familier.
 
Hélène s’est recroquevillée sur elle-même, tassée contre le flanc de Rébéquée qui lui entoure les épaules de son bras protecteur.
 
La vieille femme tend vers elle une main sèche et ridée, mais Rébéquée la tire en arrière et lui fait rempart de son corps. Grognement des Chochos. La vieille femme éclate d’un rire grinçant et les apaise d’un geste :
- On m’a fait part de vos exploits ! Bravo, dit-elle à Rébéquée qui la domine d’une tête. J’aime les filles comme vous, j’ai été une fille comme vous, mais vous ne serez jamais une femme comme moi, puisque vous n’êtes pas une Goum (elle le prononce presque dans une bulle de salive, comme si le mot remontait de sa gorge et s’arrondissait sous sa langue pour éclore dans un bocal huileux), mais je le regrette. Nous avons peu de filles de votre trempe parmi nous… Nous allons vous laisser à la garde de nos amis jusqu’à demain soir pour que vous puissiez vous reposer confortablement avant la cérémonie à laquelle vous serez invités… Invités… Nous ne sommes pas des sauvages, même si nos traditions peuvent vous sembler étranges ou rudes. Elles viennent de très, très, très loin. Mais nous avons su les préserver. Vous verrez, cela vous intéressera. Vous êtes journaliste, je crois… Si. On me l’a dit. Nos amis me l’ont dit. Et je suis sûre que vous trouverez un intérêt… intense à les vivre de très près ! De très, très, très près !!

 
Elle fait demi-tour dans un éclat de rire qui la suit comme la trace d’une bave de crapaud, refoulant les autres Chochos devant elle dans un geste des deux bras qui fait voler les sacs flasques de ses mamelles comme des oreilles d’éléphants.
La porte métallique claque derrière eux.

- Et qui vous êtes vous autres ? demande Jules aux deux mercenaires qui encadrent le concierge Chocho
- Suivez-nous, ordonne l’un d’eux (c’est Karl, mais il n’y a que nous pour le savoir) sans répondre et en tournant les talons, suivi du concierge. L’autre reste immobile, les menaçant du canon braqué de son arme.
Jules se résigne à suivre avec un haussement d’épaules.

Hélène, toujours protégée par le bras tutélaire de son amie, se laisse entraîner sans un mot.
 
On les a placés dans une large cellule où quatre couchettes étroites et superposées sont disposées deux par deux. Une table au milieu, une douche dans un coin, la cuvette des toilettes. Aucune intimité. Porte épaisse percée d’un guichet.
On leur a donné des tuniques-ponchos de toile grossière, nouées d’une corde, à la mode Chocho, un savon, un rouleau de papier toilettes…
Misère.
- Douchez-vous, enfilez vos tuniques et donnez-moi vos vêtements leur a ordonné Karl en les poussant dans la cellule. Les Chochos vous apporteront une soupe dès que ce sera fait.
Et il a refermé la porte en laissant le guichet grand ouvert, puis il s’est assis devant, sur un tabouret.
- Vous pourriez fermer le guichet ! a protesté Rébéquée !
Il a ri mais s’est bien gardé d’obtempérer.
Jules s’est placé devant l’ouverture en regardant la porte :
- Allez-y les filles je surveille notre hôte, des fois qu’il s’endorme !
Rébéquée en a presque souri, Hélène démoralisée, s’est mise à pleurer, le front contre son épaule.
On a entendu rire le garde.

 
- Allons, nous sommes vivants. Rien ne dit qu’ils vont nous faire du mal…
- J’ai peur, j’ai peur… Je ne sais pas ce qu’ils vont faire de nous, mais je sais que personne n’est jamais revenu de ceux qui ont disparu. Où est Hector ?
- Je ne sais pas, je n’en sais rien, pour l’instant il nous faut survivre et ne pas baisser les bras. Ils nous destinent sûrement à quelque chose. Et puis ils sont vraiment bizarres ces Chochos. Tu ne trouves pas Jules ?
- Douchez-vous qu’on en finisse !
- Tu as raison. Vas-y, Hélène, c’est toi qui as le plus souffert jusqu’ici cela te fera du bien. Tes fringues sont dégueulasses et tu pues, ma chérie, vas-y, je surveille.
 
Chacun son tour a fait couler sur sa peau l’eau chaude et bienfaisante, manifestement la même que celle qui coulait naturellement dans la cuisine. La douceur très légèrement soufrée d’une eau thermale.
Chacun s’est couvert de la tunique rude des Chochos. 

 
Les vêtements sales sont passés au travers du guichet et trois larges écuelles d’une sorte de potée en gelée de viande de crabe, où sont plantées des cuillers de bois, ont été apportées par deux Chochos.
- On dirait la soupe de tout à l’heure, remarque Rébéquée qui y a déjà goûté. Mais froide.
Karl, le gardien a été remplacé par un Chocho qui reste planté à deux pas de la porte, attentif à ce qui se passe dans la cellule.
Tous trois sont assis autour de la table où restent les écuelles vides.
- On se croirait au fin fond de l’Amazonie ou chez les Papous, observe Jules.
- Oui, et on est en France au 21ème siècle…

Rébéquée hausse les épaules :
- Peut pas exister. Pas possible. Deux mille ans de christianisme et on a vu une cérémonie préhistorique. T’imagines, Jules, qu’on aille raconter ça à un congrès d’anthropologie ? On passerait pour dingues ! Et je parle même pas d’un article dans le Matois ! Même Arthur publierait pas ça ! De quoi couler sa Lanterne.
- Tu as remarqué leur front ? Tu sais à quoi ça me fait penser ? demande Jules.

Hélène le regard vide, écoute vaguement leur bavardage, pose la tête sur la table entre ses bras croisés et sanglote faiblement.
- Te laisse pas aller, ma chérie, lui souffle Rébéquée en lui caressant les cheveux, on doit tenir pour s’en sortir.
- J’en peux plus, sanglote-t-elle. Vous dites qu’on est mercredi soir ! Je suis ici depuis vendredi. Six jours enfermée dans le noir, et maintenant ça… Et rien d’Hector… J’en peux plus…
Jules lui caresse gauchement les cheveux à son tour :
- On va s’en sortir, mais faut pas craquer, faut surtout pas craquer. Crois-en un vieil ivrogne : quand on n’a pas de whisky, faut savoir boire de l’eau ! La sorcière a dit que « ça » se passait demain soir. Quoi, j’en sais rien. D’ici là on va être tranquilles. Faut se tenir. Prendre des forces.
- Couvre-feu !! glousse le Chocho du couloir en fermant le guichet. On éteint dans cinq minutes.
- Merde ! proteste Jules. On vient juste de commencer la fête !!
- Bon, faut s’installer pour la nuit, reprend Rébéquée pratique. Je me mets en haut, Hélène en bas, Jules, tu prends l’autre bas. Et repérez les toilettes pour pas vous éclater cette nuit ! Allez, Hélène, et faut dormir… Moi j’ai l’impression que ça va être facile… J’ai les paupières lourdes…
- Moi aussi, approuve Jules, même que ça ne m’étonnerait pas…
- Moi aussi, ajoute Hélène, et j’ai souvent dormi après mangé, à croire que…
- Tu sais à quoi ils me font penser ? demande Jules dans le noir…
Rébéquée lui répond par un grognement à moitié endormi.
- On dirait… Ces bourrelets orbitaires… J’ai fait un reportage… On dirait… 

 
Et c’est la nuit…