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LA MORT DE DAOUJ / P2C2E1

Chapitre 2


  P2C2E1 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 1)

 
N° 102 / LA MORT DE DAOUJ / P2C2E1

C’est l’histoire où Arthur et Daouj sont interrompus dans leur travail de recherche, en Terre de Feu, et où Daouj est tué d’une flèche.

  Mardi 3 mai
14 heures (heure locale)
18 heures (heure française)
Terre de Feu (lien Carte Terre de Feu)
   
Arthur et son guide Daouj venaient de casser la croûte (une succulente ration goum du type soupe au crabe, complétée d’un demi gigot). Ils étaient repartis depuis moins d’une heure lorsqu’ils avaient reçu l’appel de Béatrace.


Ils circulaient au milieu de nulle part : la Terre de Feu en mai, au début de l’automne, c’est, en pire, et au Sud, comme le Cap Nord en octobre : on circule encore, mais jamais par plaisir. On a beau se trouver à peu près à la latitude de l’Ecosse, le refroidissement global y est nettement plus sensible. Et le vent atroce.

  Arthur travaillait à repérer, avec son ami Daouj, l’un des rares Itzals masculins qu’il ait rencontré, toute une série d’entrepôts que les Écolocroques avaient installés le long des côtes désolées de l’Atlantique et du Pacifique, entre la Patagonie,

la Terre de Feu et les multiples îles du Sud de la côte chilienne, dans d’anciennes bases nazies jamais utilisées et pratiquement oubliées de tous dès qu’elles avaient été construites. Reconverties en silos, elles regorgeaient de centaines de milliers de tonnes de céréales accumulées au cours des cinq dernières années avant les « Évènements », soigneusement conservées, au début, par un personnel local à qui on avait fait croire qu’il s’agissait de « stocks du gouvernement ». Quelques pots de vin pour l’administration et des salaires corrects pour l’endroit, c’est-à-dire dérisoires, avaient suffi à entretenir la machine. 

  Bien sûr, Arthur disposait de toute la force logistique de l’ONU, et si besoin en était, de navires et d’hélicos, mais le plus efficace des moyens de recherche restait l’exploration patiente et terrestre dans leur petit véhicule à chenilles, calfeutré et chauffé : le weasel[1], piloté par Daouj, qui les conduisait d’un site à l’autre en tirant un traîneau-remorque chargé de carburant et de provisions. Ils avaient déjà mis au jour une douzaine de ces bases, dont les deux tiers étaient fermées et désertes, mais dont les silos étaient pleins. Les autres restaient gardées par quelques couples autochtones de chasseurs qui y survivaient l’hiver sur les provisions accumulées dans les silos qu’ils étaient censés surveiller. Ils en revendaient discrètement ce qu’ils pouvaient pour leur compte lorsque l’occasion se présentait…
 
C’est donc en plein désert que l’appel de Béatrace les avait joints sur le téléphone satellite. 

  Elle appelait souvent Arthur lorsqu’elle se trouvait en état « d’abisaminose aiguë[2] », comme elle le disait de la petite voix navrée qui le faisait fondre. Et sa fusion se trouvait accentuée par les gazouillis de Tijules qui lui « racontait sa vie » dans d’interminables « raconte-à-papa ». Et à son petit âge, la densité de la vie, qui se jauge au passé, est foisonnante.

 
Mais là, entre le meurtre de Luis, la fuite du Hai II, et maintenant le meurtre de Mouye, la conversation avait pris un autre tour…
  - Daouj, on laisse tomber les recherches et on rentre directement à San Pablo ! Je me charge de les appeler pour qu’ils nous préparent un hélico : je dois être de retour chez moi au plus vite, il se passe des choses graves…
- Et que se passe-t-il donc pour que nous interrompions notre travail ? Nous avons encore un site à visiter et nous devions y passer la nuit…

 
Daouj est un Itzal. Il comprend mal que l’on puisse interrompre une tâche commencée, pour quelque raison que ce soit. Surtout pour une raison personnelle.

  Alors Arthur lui explique : l’assassinat de Luis, qu’il ne connaît pas, bien sûr, mais dont les « modalités » le surprennent, la fuite du Hai II, et surtout l’assassinat de Mouye.

- Je ne connaissais pas Mouye, mais je sais qu’il y a eu d’autres meurtres comme celui-là à Chonos…
- A Chonos ? (carte Chonos)

 

La base de l’Archipel des îles Chonos (globalement appelée Chonos ou Guamblin, parce qu’elle se situe précisément sur l’île Guamblin) avait été la dernière à être « reconquise ». C’était le port d’attache du Hai I. Personne ne savait exactement ce qu’il était advenu de ce sous-marin, lors de la chute des Écolocroques. Il avait donc fallu convaincre les occupants mercenaires de Chonos, très éloignés des bases européennes et dotés d’une solide autonomie, que les Numéros avaient été vaincus.

  En fin de compte, ce sont les Goums qui en étaient venus à bout en leur « coupant » le gaz, puisque les installations fixes fonctionnaient, là comme ailleurs, avec le méthane des clathrates que les Goums exploitent depuis la nuit des temps et dont ils maîtrisent empiriquement l’extraction.

 
Et cela ne s’était pas passé sans quelques accrochages.

  En particulier, précise Daouj, plusieurs Goums avaient été tués à coups de flèches « par la patronne ».
 
Arthur avait bien entendu parler de cette « patronne » qu’il pensait mythique, puisque personne n’en avait retrouvé la trace. On lui avait décrite lors de sa première visite ici comme une jeune sauvageonne qui aurait vécu dans les environs de la base, et dont la renommée n’était pas allée jusqu’en Europe. 

  Elle constituait une sorte d’épouvantail dont les mercenaires auraient effrayé les Goums devenus rétifs. On disait qu’elle rôdait la nuit, comme un oiseau de malheur en quête de proie. 

 
Les mercenaires interrogés étaient restés muets à son sujet et les Goums l’évoquaient avec crainte. Aucun ne l’avait approchée.

  Le seul à en savoir quelque chose semblait être l’un des anciens responsables de la base, technicien électricien, très soucieux de minimiser tout ce qui risquait de constituer le moindre fait susceptible de le compromettre : oui, on avait bien reçu la visite d’une fille plutôt jeune, amenée jadis par le Numéro Un, mais vous savez, c’est si loin, les vrais responsables sont partis avec le Hai I, ils ont disparu…
 
A cette époque, Arthur y avait d’autant moins prêté attention que l’affaire semblait avoir été « traitée » par les Goums qui ne lui en avaient pas parlé directement. Une sorte d’affaire interne, des « dégâts collatéraux » liés à la capture de la base. 

  Les îles Chonos ne constituaient pas des peuplements goums anciens, à l’inverse de ce qui se passait en Europe : les Allemands les avaient seulement emmenés pour aménager leur base. En Europe, l’inverse s’était produit et les Allemands s’étaient installés dans des lieux depuis très longtemps occupés et adaptés à leur usage par des Goums. Si les Goums des Chonos se montraient assez confus dans le récit des évènements, c’est qu’ils les comprenaient mal. Il y avait à l’époque très peu d’Itzals parmi eux pour les interpréter à leur intention et ils ne savaient plus très bien où ils en étaient.

 
Et maintenant, Daouj lui parle de Goums tués à coups de flèches dans la gorge.

  Il lui parle aussi de ce même « responsable », reconverti à l’entretien de la centrale électrique comme beaucoup de mercenaires à qui l’on avait laissé le choix d’un séjour probatoire de cinq ans sur les lieux, contrôlé par les Goums, ou de vingt cinq ans de travaux forcés dans un camp spécial.
 
Au-dehors, il neige de plus en plus fort et Arthur se dit qu’à ce train-là, ils ne sont pas prêts d’arriver.
  Le weasel cahote entre les congères accumulées par le vent sur la piste qui longe la côte. Les puissants essuie-glaces raclent la neige qui se presse sur les étroites glaces chauffantes du pare-brise tandis que les phares s’efforcent de percer le mur de flocons qui se presse devant eux.
Il faut tout le flair de Daouj pour ne pas perdre la piste à peine distincte sur laquelle le véhicule avance, plein pot, à onze kilomètres/heure…

 
- Je vais appeler San Pablo pour les prévenir de préparer l’hélico, et un avion à Punta Arenas, pour Puerto Cisnes, en espérant que les conditions météo seront convenables…  Et puis un hélico jusqu’à la base des Chonos… Je suis pressé de rentrer, mais ce que tu me dis me pousse à mener au moins une petite enquête sur ces assassinats d’il y a deux ans….
- Oh, mais tu sais, l’an dernier encore il y a eu un meurtre du même genre…
- Raison de plus… Et peut-être que cet électricien sait quelque chose…
  Ils étaient vraiment partis du Bout du Monde, celui de Magellan et du phare de Jules Vernes, et ils remontaient la côte atlantique, depuis le cap San Diego, à l’extrême pointe du continent, où ils avaient été déposés avec le weasel et sa remorque par l’hélico parti d’Ushuaia.

  C’est, entre autres, sur cette portion de côte désolée, perdue, basse, tourbeuse, infiniment moins déchiquetée que la côte pacifique, que la Mémoire des Goums qui avaient dû collaborer à leur construction avait situé les bâtiments susceptibles d’avoir été transformés en silos. 

  Et San Pablo, bourgade argentine et ancien campement d’hivernage de chasseurs fuégiens, constituait leur objectif, à cent vingt kilomètres de leur point de départ. 

  Quelques trappeurs vivaient encore l’hiver sur ce territoire, jadis parcouru l’été par de petits groupes d’indiens Ona, exterminés au début du vingtième siècle par les éleveurs qui avaient entrepris d’accaparer le monopole des ultimes plaines de l’Amérique du Sud et dont les troupeaux de moutons remontaient vers le Nord dès que la neige faisait son apparition.
 
Un hélico de ravitaillement et de secours était basé à San Pablo, capable de les ramener au besoin jusqu’à Ushuaia, ou plus haut, à Punta Arenas, d’où il était plus facile de faire décoller un avion vers le Nord.

  Leur mission, de repérage et d’inventaire, devait définir un plan de récupération des vivres retrouvés, et déterminer quels moyens logistiques seraient les mieux adaptés à leur situation géographique extrême. 

 
Il reste une soixantaine de kilomètres à parcourir avant d’arriver à destination, et la piste est de plus en plus accidentée. Et pas question de faire venir un hélico par ce temps. Il faut donc avancer, dans le ronron monotone du weasel…

  Même les communications radio sont perturbées… Pas question de satellite…
 
19 heures.

  Plus que trente kilomètres. Le temps s’améliore, la neige s’est presque arrêtée…
 
Arthur tente une fois de plus d’établir la communication radio, lorsque Daouj freine brusquement en poussant un grognement de mécontentement :
- Un guanaco[3]

  Arthur, qui tripotait les boutons de la radio, relève la tête, et découvre une vague silhouette entre les flocons qui tombent nettement moins dru de l’autre côté du pare-brise. C’est plutôt une ombre couchée en travers de la blancheur de la piste… Il faut les yeux sensibles d’un Goum pour l’avoir vu…
 
- Qu’est-ce qu’il fait au milieu de la piste ? demande Arthur
- Et ça arrive justement dans un endroit où on ne peut pas le contourner, regarde, la piste passe entre des rochers…

En effet, de grandes silhouettes blanches bordent les côtés du chemin à peine dessiné que suit le weasel. Quelques arbustes aussi, couverts de neige épaisse… On traverse une sorte de bosquet de buissons.

Le terrain était resté plat jusque là, et c’est justement au moment où des rochers erratiques s’y égarent que… Arthur se souvient d’en avoir vu d’autres, pendant la journée. Des rochers gros comme des maisons, transportés depuis les montagnes de l’Ouest par des glaciers disparus depuis des millénaires…

Mais un guanaco couché là… C’est trop de malchance.

  Le weasel arrêté ronronne comme un gros chat, éclairant de la lueur de ses phares la neige qui couvre de plus en plus la masse brune en travers de la piste.
 
- Et il n’est pas là depuis longtemps, remarque Daouj, il aurait été recouvert et on serait passés dessus sans s’en rendre compte. Juste un cahot sous les chenilles…
- Il ne bouge pas…
- Je vais voir…

  Daouj coupe le moteur et le silence retombe… Et puis il ouvre sa portière et descend…
- Attends, l’interrompt Arthur, prends la carabine, c’est peut-être un puma[4]. Je sais bien qu’ils sont rares, mais à part eux, dans ce désert…
 
L’air froid entre violemment par la portière ouverte, et Arthur allume l’éclairage intérieur pour décrocher l’arme suspendue derrière lui contre la cloison. Daouj s’est tourné vers la cabine, appuyé d’une main sur le siège de conduite, et il tend l’autre pour saisir la crosse qu’Arthur lui tend…
  - Il y a moins de vent, remarque-t-il…

 
Il y a un choc.

  Ses yeux s’écarquillent.
 
La pointe rougie de la flèche qui lui a traversé la nuque ressort entre ses dents écartées…

  Arthur retourne le gros Remington qu’il tenait encore par le canon, éteint le plafonnier, et d’un seul geste, coup sur coup, tire cinq fois dans la nuit, par-dessus la tête de Daouj effondré en avant sur le siège.

 
Il n’éprouve qu’une énorme, gigantesque, féroce colère, une rageuse envie de tuer.

  Il éteint les phares toujours allumés du weasel qui ne peuvent que l’aveugler dans toute cette blancheur.
 
Dans l’éblouissement de l’obscurité retombée, il ouvre la portière derrière lui sur le froid de la nuit.

  D’un coup, les gestes de défense si péniblement acquis, de Sarajevo à la guerre du Golfe et à Jérusalem, ses réflexes de correspondant de guerre exposé aux snipers, aux pierres lancées, aux mines, aux chantages et aux violences de toutes sortes, ces réflexes s’activent et s’exacerbent en rage meurtrière qui lui dilate les narines et fait trembler ses mains.

 
Il recharge, prend deux ou trois respirations profondes pour se calmer et se laisse couler à terre, dans la neige épaisse et molle, allongé derrière le train de chenilles du weasel et, l’arme en bandoulière pour la protéger de la neige, insensible au froid, il rampe jusqu’à l’arrière du véhicule silencieux. Ses yeux s’habituent d’autant plus facilement à la nuit que la neige a cessé de tomber et que la pleine lune apparaît entre les nuages.

Il se glisse sous le porte-à-faux de l’habitacle, entre le véhicule et sa remorque, passe sous la barre d’attelage, creusant des deux mains dans la blancheur molle et froide pour rester à fleur de neige, observe, silencieux, invisible…

  Le guanaco a été placé de telle sorte que le weasel s’est arrêté juste avant la série de roches erratiques disposées à droite et à gauche de la piste qui s’engage à cet endroit dans une sorte de chaos rocheux où il est probable qu’elle serpente, hors de vue.
 
Au second plan, des buissons trapus, transformés par la neige en boules compactes et étroitement juxtaposées, assez dispersés pour former un labyrinthe aux multiples entrées, devraient permettre à une véritable armée de rester invisible.

  Et puis, légèrement décalé sur la gauche, un monticule, un mamelon plus haut que les rochers, blanc sous le ciel où éclate la lune.

 
Et un haut de ce mamelon, à une centaine de mètres tout au plus, une silhouette en parka blanche, qui se détache sur le ciel argenté, svelte, légère, élégante, un grand arc dans la main gauche, flèche encochée maintenue sur la corde par la main droite, nettement visible maintenant dans la clarté froide qui joue sur les cristaux de neige encore en suspension dans l’air, un grand oiseau blanc posé sur l’épaule gauche, encadrée de deux grands chiens noirs, assis, immobiles, et qui la regardent…
  Immanquable pour un tireur comme Arthur.
 
Il se soulève légèrement pour dégager la bretelle du gros Remington, le saisit, l’arme, l’épaule…

  L’oiseau s’est envolé sans un bruissement d’ailes et d’un élan glissant plane au ras de la neige qui se soulève un peu au vent de son sillage.
 
Les chiens tournent la tête…

  Elle s’est accroupie en redressant son arc. Elle. Il en est sûr, c’est « Elle », la « patronne » dont ils parlaient avec Daouj avant que…
 
La rage l’envahit de nouveau et il tire d’instinct sur cet oiseau qui passe à trois mètres de lui et continue son vol sans même un froissement.

  Il se redresse alors et vise la colline, ajuste la silhouette maintenant debout entre ses chiens dressés, immobiles et silencieux.
 
Il voit fuser la neige à ses pieds sous les impacts des balles : un, deux, trois, quatre… 

  Déclics du percuteur à vide…
 
Impossible de la manquer pourtant.

  Elle s’est redressée et le regarde en plein sans qu’il voie son visage perdu dans la clarté lunaire.
 
La rage a aboli toute forme de prudence : tuer, il veut tuer cette image narquoise qui relève son arc, le bande… 

  Il voit briller la pointe ajustée sur sa gorge, aiguë, affûtée, tranchante…
 
Il rejette son arme inutile dans la neige, dégaine le couteau qu’il porte à la ceinture…

  Elle détend son arc sans décocher la flèche et il la voit sourire et tourner les talons…
 
Quand il arrive, hagard, en haut du rocher blanc, il n’y a plus personne, que des buissons serrés entre  lesquels se perdent des traces de pas légers…

  Il a froid.
 
Il revient « bredouille » (c’est le mot qui lui vient à l’esprit), vers le weasel silencieux.

  Silencieux… blanc sous la lune blanche au milieu de la neige. Blanc comme son esprit.
 
Juste devant ses yeux, dans l’ouverture de la portière, Daouj est effondré, à genoux dans la neige…

  Une plume… sa balle a dû frôler l’oiseau à son passage. Plume blanche frangée d’une mince ligne brune à son extrémité. Il la ramasse, récupère sa carabine…
 
Il a froid…

  Un réflexe de journaliste le pousse à prendre quelques photos du corps, avec le petit appareil numérique qui lui tient lieu de bloc-notes… Et puis, l’arme en bandoulière, il redresse Daouj, le tire par les aisselles vers l’arrière du weasel, le cale sur la remorque, entre les jerricans d’essence de la réserve.

 
Il passe devant le weasel, auprès du guanaco en face duquel ils se sont immobilisés. La carcasse est raidie, lourde, encroûtée dans la neige. La gorge de l’animal est déchirée, ouverte par les crocs des chiens noirs. Il le sait, ce sont eux qui ont déchiqueté la laine épaisse et le cuir de l’animal farouche. Mais qui l’a porté là ? La « patronne » ? Peu probable. Lui-même a quelque mal à le faire bouger : le guanaco doit peser près de cent kilos, il est raide de froid, mais même fraîchement tué, une femme n’aurait pas pu le transporter bien loin… Les chiens ? Incroyable. Certainement pas l’oiseau qui lui a fait l’effet d’un grand rapace nocturne pour planer en un vol aussi silencieux.

  La carcasse écartée, il remonte dans le véhicule, en referme les portes, relance le moteur. Les phares…
 
- Allo, Arthur Malfort appelle, Arthur Malfort appelle, répondez San Pablo, répondez…

  Il a fallu cinq minutes pour que la base lui réponde, il lui a fallu cinq autres minutes pour expliquer sa situation.
 
La température était remontée dans la cabine lorsque l’hélico est arrivé, amenant deux officiers de police argentins armés. 

 
Des recherches ont aussitôt été entreprises pour tenter de retrouver la « patronne », et Arthur a pu voir le départ des traces, depuis le haut de la colline, il a pu les suivre de l’hélico, avec des jumelles, dans le fouillis des buissons : d’en haut, la neige tombée des branches indiquait un chemin perceptible. Il a découvert les marques qu’avait laissées un véhicule chenillé semblable au sien sans doute, et qui contournaient le bosquet pour recouper la piste au-delà des blocs erratiques, avant de rejoindre la côte et de disparaître sur une plage en pente douce éclairée par la lune. Un large périple parcouru au-dessus de la mer n’a permis de découvrir aucune embarcation. Rien. Personne.

  Il s’est fait ramener au weasel et il a insisté pour le conduire lui-même jusqu’à San Pablo. L’hélico doit rentrer pour faire le plein et l’amener ensuite à Punta Arenas…
 
Daouj est là, près de lui, qui lui parle dans le ronronnement du moteur…

  Daouj, son ami si sérieux qui ne sourit jamais.

Il a froid.
 


[1] Véhicule polaire chenillé.

[2] Maladie typiquement béatracienne qui consiste pour l’essentiel en une carence de tendresse et qui se manifeste par un urgent besoin de bises. Ce besoin peut, dans une certaine mesure être comblé par Tijules, mais sa forme aiguë exige l’intervention d’Arthur. (Ne pas confondre avec l’abitaminose qui, elle, procède d’un autre type de carence).

[3] Lama sauvage.

[4] Gros chat sauvage, très méchant.

L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

P2C2E3 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 3)

  N° 104 / L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

 
C’est l’histoire où Arthur ramène la dépouille de Daouj à Guamblin, assiste à ses obsèques, et découvre le cadavre écorchéde celui qu’il venait interroger.  

  Mercredi 4 mai
1 heure du matin (heure locale)
Guamblin (voir la carte des Chonos)
 
L’archipel des Chonos…

  Une poussière d’îles à l’Ouest du Chili, quadrillées d’un lacis de fjords, d’un labyrinthe de canaux, là où la Cordillère des Andes plonge dans le Pacifique.

  Pendant des millénaires, des peuples incroyablement anciens, audacieux et farouches, les Chonos, les Alakalufs, les Yamanas y ont vécu de pêche et de chasse : phoques, baleines, poissons, oiseaux, coquillages, et pour ceux qui vivaient dans les grandes îles, des cerfs huémuls ou des lamas sauvages, des guanacos. Nomades, sommairement vêtus de peaux de phoque, abrités dans des huttes de peaux cousues, ils résistaient aux vents constants que l’Océan envoie sur la côte entre les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants.

  Les neiges éternelles commencent ici à sept cents mètres, et la température, relativement stable, oscille entre 0 et 5° l’hiver et entre 5 et 10° l’été… Mais il fait plus froid cette année et la neige est déjà là…

 
Et le vent. 

  Le vent, violent, brutal, éternel, lui aussi…

 
Les nazis avaient trouvé particulièrement intéressante la situation de l’île Guamblin, à l’extrême Ouest de l’archipel, à peine au-dessus du quarante cinquième parallèle. 

  Le Chili ne leur était pas défavorable a priori et ils avaient pu acheter discrètement des lieux surtout peuplés d’oiseaux de mer.
 
Les Chochos (ainsi qu’ils appelaient les Goums) qu’ils avaient discrètement emmenés avec eux avaient très vite découvert, au large des îles, un plateau continental extrêmement riche en clathrates faciles à exploiter pour eux, et des cavernes naturelles tout aussi faciles à aménager et à équiper.

  Les sous-marins étaient venus.

  
 Et après la guerre, tout cela avait été oublié…

  Sauf des trafiquants, à qui il était aisé de donner d’imprenables rendez-vous dans ce dédale d’îles et d’îlots. Mais qui n’avaient jamais su où diable pouvait passer ce petit sous-marin qui émergeait sous leur nez au fond d’un fjord perdu, ni comment il pouvait bien conduire à destination les tonnes de cocaïne ou d’autres produits du même ordre qu’ils lui confiaient.
 

Ce qui est certain, c’est que la marchandise était toujours rendue à bon port, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord.

  C’est là que les Écolocroques avaient basé le Hai I dès qu’ils en avaient disposé, et la base, recreusée et agrandie, était devenue assez vaste pour accueillir des ateliers d’entretien équivalents à ceux de Thulé.
 
La « sortie de secours », prévue dès le départ, mais qu’« on » n’avait pas eu le temps ni les moyens d’achever avant la fin de la guerre, avait été terminée, grâce à la main d’œuvre complaisamment fournie (contre promesse d’extermination) par diverses dictatures qui s’étaient succédées en Amérique latine… Et maintenant, un tunnel ferroviaire en  grande partie sous-marin reliait (très discrètement) l’île Guamblin à Puerto Cisnes.

 
Après les « évènements » liés à l’action des Écolocroques, l’exterritorialité avait été accordée à toute la région, depuis le parc national déjà existant de la grande île Magdalena, jusqu’à la base ONU de Puerto Cisnès, sur le continent, et à l’île Guamblin, vers le large.

  Ainsi, la même discrétion était-elle assurée à la colonie Goum qui vivait là maintenant, qu’à celles d’Agotchilho, d’Andøya ou de Thulé.
 
Les espaces dévolus aux sous-marins atomiques, maintenant inutilisés, avaient été transformés en conserverie. Alimentée par les ressources maritimes extrêmement riches de la région, en poissons et en algues, et par les céréales récupérées dans les silos des Écolocroques, elle produisait des soupes et des aliments divers à partir de recettes goums. Cela devait permettre d’utiliser une grande partie des réserves spéculatives accumulées par les Écolocroques avant qu’elles ne se dégradent, et donc, de palier aux crises alimentaires que les bouleversements climatiques allaient inévitablement provoquer.

  Le trafic maritime important que tout cela générait, dans une région tourmentée, passait au large du cap Horn, où les cargos onusiens chargés des ressources récupérées sur la côte atlantique, après les inventaires d’Arthur, venaient remplir les silos installés à l’abri des regards et des tempêtes, dans le port aménagé pour la base de l’ONU de Puerto Cisnès. De là, ils étaient transférés par le petit train du tunnel jusqu’à la conserverie de l’île Guamblin, abordable seulement par ce moyen, ou bien par air ou par sous-marin, ou par les embarcations légères des Goums. Mais qu’aucun navire indiscret ne pouvait visiter.

Et les produits finis prenaient le chemin inverse et se trouvaient stockés dans les entrepôts de la même base avant d’être redistribués dans le monde entier par le circuit « Pain d’Algues ». Selon les besoins.

 
A la différence de Thulé, à Chonos, comme on disait, les techniciens Goumyôs étaient restés plus nombreux que les Goums.

  Au moment de la chute des Numéros, beaucoup de ces techniciens s’étaient échappés, mais aucun ne s’était hasardé à vendre la mèche : ils se savaient traqués par les polices du monde entier, mais aussi par les organisations criminelles qui n’appréciaient pas d’être ainsi privées de leur transporteur attitré et se trouvaient donc contraintes de remettre sur pied toute leur logistique.
 

Certains, les plus compétents ou les plus « motivés » d’entre eux, avaient été « recyclés » par les réseaux survivants des Écolocroques, comme l’avait été Arnaud Boufigue, mais ceux des fuyards qui avaient tenté de se « réinsérer » d’eux-mêmes dans le circuit mafieux avaient vite compris qu’avec le peu d’informations négociables dont ils disposaient et le manque de moyens qui était le leur, ils étaient plutôt considérés comme des étrangers au bizeness « qui en savaient trop ». Il y avait eu quelques cadavres dans les rues de Puerto Cisnes et puis de Santiago… et on n’en avait plus parlé.

  Certains étaient même revenus, préférant rester cinq ans à continuer de faire ce qu’ils faisaient auparavant, trafics et armes en moins, plutôt que d’être retrouvés avec un couteau planté entre les épaules dans une ruelle pisseuse d’une petite ville du Chili ou d’Argentine.

 
Il n’y avait eu que ces quelques meurtres bizarres, sur la base même, mais les victimes étaient presque uniquement des Chochos. 

  Evènements secondaires, avaient pensé ces « techniciens ».
 
Et maintenant, le Contrôleur Arthur Malfort (c’est comme ça qu’on l’appelait), revient de tournée avec un cadavre dans ses bagages.

  Après trois heures d’un vol bruyant et agité par des vents d’altitude capricieux, le Cessna se pose à Puerto Cisnes. Le médecin de la base, qu’Arthur a invité à examiner le corps de Daouj, n’a pu que confirmer les dires de celui de Punta Arenas : un coup d’une violence et d’une précision incroyables à cent mètres de distance. La flèche a transpercé les os et le cervelet… Mort instantané… 

 
Et puis il appelle Béatrace… Il est une heure du matin et il a mal dormi dans le Cessna. En fait, l’heure de décalage entre l’Argentine et le Chili le force à régler sa montre : il se croyait encore à deux heures du matin et donc plus près de l’aube qu’il ne l’est en réalité…

- Arthur !!! Tu es arrivé ? (il peut presque entendre frémir ses moustaches sur le micro du téléphone) (ce que c’est reposant…) (ce qu’il aimerait être là… pour un peu, il sentirait ses bras s’enrouler autour de son cou, ses jambes se nouer sur sa taille, comme quand elle l’empieuvre à chacun de ses retours, ses petits seins… Stop !!!)
- Ma pauvre chérie, j’arrive tout juste à Puerto Cisnes… Et je devrai y rester un peu…
- Mais tu DOIS rentrer…
- Oui, je sais. Ecoute, mon ami Daouj, tu sais, l’Itzal qui m’accompagnait…
- Oui, je sais, mais…
- Ecoute-moi, c’est important : il a été tué. D’une flèche, comme tu m’as dit que Mouye l’avait été…
- Quoi ! Mais c’est impossible voyons… Il y a 20 000 kilomètres, c’est aux antipodes…
- Ecoute-moi, ce n’est ni le seul ni le premier Goum à avoir été tué de cette manière-là dans le secteur. Et…
- Non, Tijules, oui, je parle à papa, mais je ne peux pas te le passer…
- … et sur la flèche il était écrit « Hybris »…
  - Oh, Arthur… Mais qu’est-ce qui se passe… Qu’est-ce que ça veut dire, qu’est-ce… Reviens, tout de suite, j’ai peur…
- Je le sais, et moi aussi, pour vous, pour vous tous autant que pour moi, parce que nous sommes directement visés. Je n’ai pas beaucoup de temps, il faut que je prenne quelques informations avant de revenir. En particulier sur les autres meurtres du même genre qui ont eu lieu ici… Je ramène Daouj chez lui. Fais passer le message : que tout le monde soit très, très prudent. Et essaie d’en savoir plus sur la mort de Mouye. Je te rappellerai dans quelques heures, avant de partir. J’ai demandé à ce que mon voyage de retour soit préparé pendant que je serai à l’île Guamblin. Embrasse Tijules… Moi, je t’embrasse… A bientôt, je te rappelle…
 

Il coupe très vite, laissant Béatrace effondrée…

  Pas longtemps : il est sept heures à Saint Tignous sur Nivette. 

 
A sept heures dix, d’Eusèbe à Ravot, en passant par Victor, Clémentine, Nouye, Rébéquée et jusqu’à Hélène et Amaïa, tout le monde est au courant…
 
Arthur décide de partir immédiatement pour l’île Guamblin. La météo le permettant, il prend l’hélico plutôt que le train. 

  Il ramène le corps de Daouj.
 
Trois quarts d’heure de vol et ils se posent, ballottés par les vents capricieux. Ne survivent ici que les pilotes les plus habiles…

  Quatre Goums détachent la housse de plastique qui renferme le corps de Daouj, le placent sur une civière… 

 
Arthur baisse la tête…

  Une entrée discrète est ouverte dans un creux de rochers, et tout de suite l’ascenseur les conduit à la base proprement dite, avec sa faible lumière et son silence feutré.
 

Il est trois heures du matin, mais ici le temps s’écoule dans une dimension « extra-météorologique », et selon un rythme temporel propre : il fait chaud dans la pénombre constante des torchères jaune et bleu du méthane, et les minces cheminées  en tôle d’inox des chaudières qui alimentent la centrale électrique en vapeur diffusent leur chaleur dans l’air ambiant.

  Ici aussi, comme à Agotchilho et à Thulé, les Goums ont trouvé des sources thermales, et partout des filets d’eau chaude coulent à terre dans des rigoles creusées à même le sol.

Bruits discrets d’eau courante, et vapeur latente… 

 
Des techniciens en combinaison de travail circulent, affairés… Quelques Goums à peine couverts par leur poncho… Arthur entrevoit des Boules qui poussent de lourds chariots… Quelques femmes, des Goums, nues bien sûr, mais très peu.

  Mnouay, jeune femme trapue au fort bourrelet orbitaire et au nez largement épaté, l’Itzal qui organise le fonctionnement de la base, celle qui ici représente Amaïa, l’attend tout près de la sortie de l’ascenseur.
 
Les porteurs posent la civière et extraient de la housse noire le corps nu de Daouj.

  Sans un mot, Mnouay pose la main sur son front…

 
- Je dois te parler dit Arthur.
Elle acquiesce de la tête et fait un signe aux porteurs qui emmènent le corps…

- Mnouay, Daouj m’a dit qu’il y avait eu d’autres Goums tués par des flèches… Il m’a parlé d’une « patronne »…
Mnouay pose une main ferme sur le bras d’Arthur en hochant la tête :
- Tu es fatigué, tu devrais te reposer… Daouj va se préparer à rejoindre Ôoumloc … C’était ton ami et c’était mon frère, nous ne pouvons rien faire de plus… Je vais aller l’accompagner dans le chant des flûtes, viens avec moi si tu le souhaites, je te dirai en chemin…

  Et elle lui a dit : le Numéro Un, du temps où il se comportait en maître et où il venait parfois, avec une grande femme blonde, et une jeune, très jeune fille et un jeune garçon, blonds tous les deux, arrogants et méprisants à l’égard des Goums…

  Elle, l’Itzal alors en formation à l’extérieur, chez les Goumyôs, a compris que ce devaient être sa femme et ses enfants. Et cependant, elle connaissait comme tout le monde celui que l’on appelait le Numéro Trois, le jeune capitaine des navires sous-marins, dangereux, pervers, et sa sœur, Numéro Quatre, qui venaient rarement, mais la Mémoire des Goums n’oublie pas…

  Elle s’était émerveillée de cette fécondité facile…

Récemment, elle avait revu les plus jeunes, devenus adultes, accompagnés d’un certain Numéro Cinq qu’elle ne connaissait pas.

  Devant eux, les porteurs s’enfoncent dans des galeries de plus en plus obscures…

  - Je suis née ici, mais cet endroit n’était pas connu d’Ôoumloc, comme l’est Agotchilho. Il a donc fallu l’inviter et lui montrer les lieux lorsque ma mère s’y est installée avec ses soeurs et ses frères. Maintenant, il nous a reconnus. Et il n’aime pas qu’on lui apporte des Goums qui ont été tués comme l’a été Daouj. Il se peut qu’il se fâche un jour…
- Ce n’est donc pas le premier…
- Ce n’est pas le premier…
 

Un chant de flûte, lente mélopée, doucement nostalgique…

  Mnouay s’est tue.

De l’eau chaude en mince tapis qui ruisselle sur le sol…

Une pièce carrée, quatre flûtistes assises sur des sièges surélevés, autour d’une large mare d’eau noire…

 
La civière est posée sur le sol où ruisselle l’eau chaude, près de la mare…

  Et Mnouay se met à psalmodier dans le rythme de la flûte qui poursuit sa mélopée, et sur le même ton :

  - Daouj est mort hier. Il servait la Mémoire chez les Goumyôs et il a sacrifié sa vie pour sauver de la faim aussi bien les Goums que les Goumyôs dont il était devenu l’ami. Il avait su discerner en eux les vrais amis des Goums, ceux qui nous aident comme nous les aiderons… 

  La psalmodie devient chant

  Daouj a été tué d’une flèche tirée dans la nuit.
Une flèche d’argent l’a frappé à la nuque.
Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…

 
Mnouay reprend, en récitatif :

  Et cependant, il a donné sa semence, chaque fois qu’il a été sollicité. Il a été fécond. Il a participé à la conception d’hommes et de femmes nouveaux. Sa vie aura été féconde pour le peuple goum qui lui rend hommage. Sa chair sera préservée par les Crabes noirs de toute corruption. Ses os seront confiés à Ôoumloc selon notre tradition, pour qu’il les restitue au Rocher d’où ils sont venus…
 
(les flûtes pressent le rythme de leur mélopée)

  Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…

 
(Mnouay reprend, un ton plus haut)

  Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
 

(au rythme haché d’un souffle saccadé)

  Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…

 
Un silence, et puis très doucement, la psalmodie reprend :

  - Daouj était notre frère. Nous sommes Daouj. Le chant de sa parole est celui de la flûte, et le chant de la flûte est désormais le chant de Daouj. La flûte est dans ma voix. Elle est le chant des morts qui sont tous retournés à Ôoumloc. Elle est le chant des morts qu’il a tous ramenés au Rocher. Au Rocher d’où procèdent la vie et la mort. Au Rocher sur lequel il dort et sur lequel il danse. Au Rocher où il s’accouple au monde dans l’abîme des eaux. Au Rocher où sont nés, où naissent et où naîtront la lune et le soleil, les Goums et les Goumyôs, les étoiles et la mer…

La flûte nous unit. La flûte nous unit à Daouj, mon frère, ma mère, mon père et ma Mémoire, notre ami, mon fils et ma fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…
 
Mnouay se tait. Arthur s’est appuyé sur son épaule qu’il sent, chaude et ferme sous sa main.

  Elle tourne la tête vers lui :
- Viens, mon frère, il faut le laisser à Ôoumloc, viens…

 
Il lui semble bien voir couler ses larmes, au travers des siennes…

  L’eau qui couvre le sol en un mince tapis est devenue très froide…

Ils sortent, suivis des porteurs de la civière et des flûtistes.

  - Nous avons conservé d’autres flèches que nous avons nous aussi retirées du crâne de leurs victimes, pour ne pas indisposer  Ôoumloc qui en déteste le métal. Je vais te les donner…
- Je te remercie, Mnouay, mais, je ne t’avais pas dit que la pointe de la flèche était en argent…
- Je le savais, l’interrompt-elle, je le savais, c’est la même main qui les a lancées…
- Et quelle est cette main ?
- Tu l’as dit toi-même : celle que l’on appelle « la Patronne », mais ce n’est pas nous qui l’appelons ainsi, il faudrait interroger les techniciens Goumyôs, et tu sais que nous entretenons très peu de rapports avec eux…

  Arthur savait que les Goums et les techniciens ne se fréquentaient pas et cohabitaient d’aussi loin que possible, les premiers reprochant aux seconds des lustres d’exploitation éhontée du temps des Numéros (et de toutes les exploitations possibles), les seconds rendant les premiers responsables de leur défaite. Après tout, ils se trouvaient dans la position de détenus en face de geôliers de fait. Il n’empêche : le travail souvent commun obligeait nombre d’entre eux à se côtoyer.

  Et le responsable de production à la conserverie était un Goumyôs. Un certain Yann Marbeuf, breton d’origine, embauché par les Écolocroques comme ingénieur pour faire fonctionner le petit train, la centrale électrique et tous les machins mécaniques et électriques qui y rendaient la vie possible.
 
L’endroit lui plaisait, le salaire aussi, il n’avait pas d’attaches…

  Quand il avait compris « à qui il avait affaire », comme il l’avait déclaré à la commission qui l’avait interrogé après la chute des Numéros, il était trop tard pour reculer : on ne rompait pas un contrat de travail avec les Écolocroques… Sauf à y laisser sa peau d’une manière très désagréable…
 

Il se déclarait donc heureux de s’en sortir aussi facilement, compte tenu du bousin que ces Gugusses (sic) avaient répandu autour d’eux et dont il s’était rendu complice de fait. Et il avait dit « collaborer à fond » lorsque la commission lui avait proposé.

  Arthur a donc demandé à lui parler d’urgence : il faut qu’il attrape le Cessna qui l’attend à six heures à Puerto Cisnès pour le conduire à Santiago où il pourra prendre le vol régulier de midi pour l’Europe…
 
Dix minutes plus tard, Mnouay lui apporte six flèches semblables à celle que le médecin de Punta Arénas a extraite du crâne de Daouj :
- Les trois premières datent du jour où les Numéros ont été évincés et où nous avons obligé les techniciens à se rendre. Les autres ont tué plus tard. La dernière date de la semaine dernière.
- Merci Mnouay, je les ferai étudier par des experts… (il gratte les pointes métalliques avec l’ongle de son pouce pour en ôter la couche sombre qui couvre le métal) Toutes les pointes sont en argent et elles sont toutes marquées Hybris… Et le Goumyôs, que je veux interroger ?

  Mnouay se met à rire : les Goums trouvent toujours très drôle qu’un Goumyôs appelle Goumyôs un autre Goumyôs…
 
- Il a dû se perdre… (Humour goum : ils ne comprennent pas que l’on puisse se perdre dans leurs labyrinthes. C’est pour eux une histoire goumyôs, l’équivalent d’une histoire belge…)

  Sauf que :
- Mnouay !! Mnouay !!

Une jeune Goum se précipite en courant vers eux, essoufflée, les deux mains crispées sur ses seins volumineux, pour éviter d’être freinée dans sa course par leur ballottement rythmique. Et elle se met à dévider une longue tirade glougloutante…

 
Mnouay regarde Arthur, les yeux ronds, comme stupéfaite de ce qu’elle vient d’apprendre :
- On n’a pas retrouvé Yann Marbeuf…
- Eh bien ?
- Il… il s’est échappé !
- Echappé ? Mais voyons, cela n’a aucun sens, il ne peut pas prendre un train à lui tout seul, il serait repéré et bloqué tout de suite, il suffit de couper le courant ; il ne peut pas fuir à pied dans le tunnel ferroviaire où il serait électrocuté ou écrasé… Et puis, hein, deux cents kilomètres ! Et dehors…

  L’île la plus proche se trouve à plus de trente kilomètres, l’eau est à moins de trois degrés, le vent, fort, et aucune embarcation ne peut aborder cette côte abrupte bombardée par les vagues du Pacifique. Seuls les sous-marins, quarante mètres sous l’eau, trouveraient les portes gigantesques de la base. Et ces portes sont condamnées depuis deux ans…

- On ne sait pas où il est, mais Nayo (elle montre la jeune pouliche mamelue qui reprend son souffle), était au contrôle de la porte extérieure et il l’a ouverte il y a de cela cinq heures. Il n’est pas reparu, mais c’est son passe magnétique qui a été utilisé. Quand on l’a fait appeler elle a contrôlé, mais il n’est pas dans sa chambre, personne ne l’a vu et surtout, il n’est pas rentré. Ce n’est pas qu’il soit sorti qui est étonnant, il a pu vouloir prendre l’air, mais il fait nuit et il n’est pas rentré…
- Et je doute qu’il soit sorti conter fleurette à une sirène ou pique-niquer avec une bande de copains… enchaîne Arthur perplexe… Tant pis, je ne peux pas attendre, je pars. Je l’interrogerai par radio en arrivant en Europe. Tu le préviendras de se tenir à ma disposition…
- Bien sûr, Arthur. Je te souhaite bon voyage…
- Merci Mnouay, et prends garde à toi, l’endroit devient dangereux, il faut que nous éliminions ces tueurs… Je vais faire le tour de l’île avec l’hélico avant de partir…
 

Mnouay le salue d’un inclinaison du buste à laquelle Arthur répond par une inclinaison semblable et un sourire : les Goums ne sont pas démonstratifs.

  Dix minutes plus tard, l’hélico dans lequel il est remonté et qui avait profité de son absence pour se ravitailler aux réserves de la base, lance sa turbine.

 
La nuit est claire, le vent du Pacifique a chassé tout nuage, et c’est la pleine lune. Arthur demande au pilote de survoler le gros rocher de cinq kilomètres sur dix huit qui forme l’île, pour le cas où ils y verraient ce fugueur de Yann Marbeuf. 

  Le phare de recherche éclaire d’un blanc violent, bleuté, les paquets d’écume que la mer jette sur les brisants, la végétation rabougrie qui prolonge l’estran, cardée par le vent qui griffe la côte. Et lorsque le relief s’élève, le rocher nu apparaît, usé par les embruns. Point culminant : quatre cent cinquante mètres. Une table rocheuse arrondie.
 
Tiens, un piquet, un mat planté verticalement et une vieille chemise qui bat au vent : la caricature du drapeau d’appel d’un naufragé sur une île déserte !

- Plus près, crie Arthur au pilote en lui montrant la défroque.

Il ne fait pas encore très clair, et à cent mètres d’altitude, n’était le mouvement, on ne verrait pas grand-chose :
- Il y a un Robinson qui fait sécher sa lessive à Guamblin ? demande le pilote…

Et c’est vrai que ça le fait rire, le pilote : un Robinson sur une base de l’ONU !

C’est bizarre, ce truc…

  L’éclat brutal du projo frappe en plein le sommet arrondi : il y a un second poteau planté pas très loin du premier, quelque chose…

 
L’hélico descend en oscillant dans le souffle continu du vent du large, et le projecteur balancé balaie les pentes avant de revenir, lorsque le pilote parvient à stabiliser le vol stationnaire, à dix mètres du sol, dix mètres devant les poteaux écartés.

  Debout entre les deux poteaux, bras et jambes écartelés par des cordes, il y a un homme nu, rouge, tout rouge…
 

Ses cheveux fouettés par le vent du rotor dégagent un visage sanglant renversé sur sa nuque.

  La défroque qui claque, clouée par les bras au poteau de bois brut, c’est sa peau.

 
Il a été intégralement écorché.

  Le pilote est parvenu à se poser, en regardant de l’autre côté : ce n’est pas le moment de se laisser affoler, et là, même s’il en a vu de toutes les couleurs au cours de sa carrière, il y a vraiment de quoi rendre son médianoche sur le manche à balai.
 
La lumière éblouissante du projecteur, reflétée par les roches grises du sol irrégulier éclaire par dessous le cadavre tragique.

  Arthur saute de l’hélico, courbé en deux dans la tempête du rotor que le pilote maintient en rotation, juste sous la limite de la sustentation, pour pouvoir décoller instantanément en cas d’urgence. Il s’approche du malheureux, le contourne : sa peau, découpée au-dessus des sourcils, et puis autour des poignets et des chevilles, lui a été arrachée par-derrière. Il distingue les lignes tracées grossièrement dans la chair par la lame qui a coupé derrière les bras, les jambes, le dos, jusqu’à la nuque, laissant en place la longue chevelure noire qu’Arthur avait déjà remarquée lorsqu’il avait questionné Yann Marbeuf il y a deux ans de cela… Et qui vole au vent bruyant des pales mêlé à celui de l’océan… 

 
Arthur a l’idée saugrenue d’un énorme anti-scalp indien : on a arraché toute la peau, sauf les cheveux…

  Une immense tache de sang s’étale sous le corps martyrisé, forme des flaques dans les creux du rocher…
 

Les poignets de la peau sont cloués l’un au-dessus de l’autre au bois brut de l’un des poteaux, et elle claque dans le vent du rotor comme un drap mouillé…

  Le visage renversé, lèvres retroussées, fixe la lune de ses yeux sans paupières…

 
Arthur croit entendre le hurlement du rire féroce de la mort au travers du sifflement écrasant de la turbine de l’hélico et du battement chuintant des pales…

  Le front, dont la peau n’a pas été arrachée, dessine une bande livide au-dessus du visage écarlate.
 
A la pointe d’un couteau, en lettres de sang, on y a gravé :
 

HYBRIS.


 

L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

P2C2E11 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 11)

  N° 112 / L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

  C’est l’histoire où Daniel Forpris initie Gertrude Pilon, le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale à

la Nouvelle Réna. Dont nous découvrons le Rituel d’Intronisation par la même occasion. 


  Mardi 3 mai
19 heures
C’est tout naturel


  - Crébonsoir, s’écrie Gertrude, soulevée d’enthousiasme à l’idée des foules nombreuses défilant sous l’égide de la Nouvelle Réna !

  Et son cri de joie pure fait sursauter le maire assis à côté d’elle dans le vaste bureau de Daniel Forpris qui leur expose, allègre, les amples perspectives de son plan marketing.

  En écho, Varochaix se fend, et en français encore, d’un « C’est-tout na-tu-rel », qu’il scande comme la pub que martèle France Info, et Hilarion-Jovial rosit d’un tendre bonheur simple.

 
Il est très bon, Daniel, pour exposer, presque sans notes, un projet commercial abstrait et compliqué, emporter un marché, convaincre un Acheteur[1] que ce dont il a besoin, c’est justement du truc, du bidule, du machin qu’il veut vendre. Alors, vous pensez bien, lorsqu’il s’agit de vendre rien moins que l’avenir ! L’Avenir !!!

  - Et ainsi, mes amis, serons-nous, que dis-je ! serez-Vous, placés en tête d’une restructuration des forces vives de la terre entière qui, par simple effet de boule de neige, ne pourra que nous suivre ! Vous suivre !!!

 
On applaudit.

  Mais Daniel est trop bon vendeur pour se contenter de ce facile effet d’approbation, et il sait qu’il lui faudra apporter des Résultats[2] pour qu’au-delà de l’enthousiasme du début, le Marché s’installe dans la durée, évitant de la sorte que l’adhésion de départ ne soit ensuite perçue au travers d’un dramatique déficit dans la communication positive et ne tende à l’évictionnel. C’est en cela que le Vendeur se distingue du simple histrion qui n’aura à emballer que le public d’un soir.

 
C’est donc avec un modeste sourire qu’il invite ses « amis » à visiter son installation pilote (Saint Tignous sur Nivette, toujours en pointe, possède la seule installation de ce type au cœur du premier et du plus élaboré des Super Trocs, où nous nous trouvons, mes biens chers amis, grâce à notre Saint fondateur Arnaud Boufigue et à ses généreux Inspirateurs et Financeurs de l’OSARM, grâces leur soient rendues !), et à leur offrir une Initiation démonstrative.

  On se lève, dans la chaleur du sentiment de communauté partagée qu’a fait naître l’éloquence de Daniel. Ah, que c’est bon, de se sentir les coudes ! Jusqu’au maire, qui en viendrait presque à trouver Hilarion-Jovial touchant dans son émotion juvénile ; jusqu’à Hilarion-Jovial qui en viendrait presque à trouver le maire sympathique du fond épais de son sourire mou…

 
Et avant de sortir de son bureau, Daniel profite du léger brouhaha qui les fait se presser vers la porte, pour les rassembler en cercle, comme les membres de l’équipe de basket autour du coach, leur joindre, en une seule poignée symbolique, des mains pour une fois solidaires, et les faire s’exclamer, d’une même voix, dans un même rythme et d’un même coeur, de Gertrude à Varochaix et du maire à Hilarion-Jovial (lui, qui cultive une image si réservée) : « C’est-tout na-tu-rel » !!!

  Le petit groupe ainsi momentanément soudé descend du bureau pour rejoindre la Salle de Troc où s’affairent les derniers troquistes de la soirée (on ferme à vingt heures).

  Une grande affiche représentant le visage extatique de Finette s’ouvre à leur approche sur la porte à double battant qu’elle dissimulait : c’est par là que se presseront les foules des Postulants futurs…
  C’est par là qu’ils quittent l’éclat et le bruit joyeux entretenus dans la Salle de Troc, pour le silence et la pénombre savamment dosés du Couloir large de trois mètres, entièrement floqué de noir et coupé de trois chicanes qui le transforment en amorce de labyrinthe au bout duquel se distingue la lueur vaporeuse du narthex.

  - Je vais vous laisser poursuivre sans moi, précise Daniel Forpris, je vous retrouverai dans

la Grande Salle : il faut que je me change pour vous y accueillir. Je vous demanderai de vous déchausser dans le narthex où se trouvent des casiers sécurisés dont vous conserverez la clé. Ne vous inquiétez pas de la vapeur qui y règne : son odeur d’encens fait partie de la mise en condition utile à la participation active des Postulants que vous êtes censés être… Gertrude vous guidera…

  Gertrude, à qui Daniel a montré les lieux le matin même, après qu’il ait souscrit à ses amples besoins, se rengorge :
- Ne t’inquiète pas, je serai digne de ma Mission…

  Et les Portes du Couloir se referment silencieusement derrière Daniel lorsqu’il a regagné

la Salle de Troc…

  On entend une vague rumeur monter du narthex, aussi vague que la lueur sur laquelle ils se guident, aussi vague que l’odeur d’encens et de fleurs fraîches (menthe, citronnelle, rose, violette ? bien malin qui pourrait le dire, les aromaticiens qui l’ont mise au point ont veillé à rester dans l’indécis) qui sourd au ras du sol et se renforce lorsqu’ils s’avancent, malgré tout un peu inquiets de toute cette mise en scène :
- C’est très élaboré comme accueil, observe Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui estime l’effort marketing à l’aune de ses propres recherches de communication, confortées par celles de sa soeur.
- Et vous n’avez encore rien vu ! prévient Gertrude, fière d’être celle qui sait et d’en remontrer aux huiles qu’elle pilote (pour Varochaix, ce serait plutôt une huile de vidange, ne peut-elle s’empêcher de pouffer en elle-même, et, filant la métaphore, pour Hilarion-Jovial, et ce qu’elle en connaît, elle voit très bien l’huile à salades, ce qui l’amène à repouffer in petto. Ses trois « clients », du coup, se demandent où ils ont mis les pieds, avant de se rappeler que la fille est réputée pour avoir un grain. Mais justement, choisir un guide pas très net, décrédibilise ceux qui l’ont désignée, et donc…).

  Mais on arrive dans le narthex, pièce de bonne taille, toujours floquée de noir, aux murs couverts de casiers fermés chacun par une clé fluorescente.  On y voit plus clair que dans le Couloir, mais quand même, ce n’est pas le plein soleil ! D’autant que cet éclairage réduit se trouve mêlé à de subtils effets d’ultraviolets qui donnent aux visages et aux mains un aspect blafard passablement sinistre, et qui fait éclater le blanc des chemises, des dents et des yeux…

 
La musique se renforce, sourd grattement, lourd grondement de guitares, enveloppante, insidieuse, et l’odeur d’encens s’accentue tandis qu’une voix venue de nulle part, avec des moelleux d’hôtesse de hall d’aéroport, leur susurre des mots d’accueil entrecoupés de « C’est tout naturel » scandés dans le rauque haletant d’une contralto au bord de l’orgasme, tout en insistant sur le fait qu’ils doivent « absolument » se déchausser et déposer leurs bagages à main dans les casiers réservés à cette fin, sans oublier d’en conserver la clé numérotée, merci… 

  On s’exécute, avec des petits rires gênés de grandes personnes qui joueraient aux billes dans la cour de récré pendant que les enfants sont en classe.

 
La vapeur d’encens s’est encore accentuée, jusqu’à presque saturer l’atmosphère, et s’y mêle une autre odeur… Une autre odeur… indéfinissable…

  Le blanc des yeux s’est agrandi, les sourires se font plus larges. On se trouve tellement sympathiques, tous, ici, si gentils…

  Les portes du fond du narthex se sont ouvertes et un grand souffle frais et parfumé d’herbe fraîchement coupée (la tonte du gazon, le samedi après-midi, dans la maison de campagne, quand on oublie tous les ennuis de la semaine pour suivre le pout-pout de la vaillante petite tondeuse…), un grand souffle balaie l’odeur d’encens, et les Postulants, ravis, pénètrent dans la Grande Salle, disposée comme un cercle autour de l’arbre central : le Putier…

  Au pied de ce putier aux branches chargées de fruits rutilants et de fleurs délicates, éclairé on ne sait comment à la fois par-dessus et par-dessous, Daniel Forpris, vêtu d’une tunique blanche ceinturée d’une cordelière pourpre, arbore à hauteur d’épaule une fibule rouge en forme de lyre.

  Sur le mur du fond s’allument alors les lampes à éclats de la grande lyre qui était jusqu’ici restée invisible, et dont le scintillement éclipse d’un coup la lueur du putier central.

Cette lumière vive et mouvante dévoile trois silhouettes jusque là restées invisibles, qui se détachent du mur du fond où elles étaient adossées, immobiles, perdues dans l’ombre, et qui s’avancent, en ondulant des hanches, vers les Postulants. Trois jeunes femmes, vêtues d’une courte tunique, attachée à la taille par une cordelière blanche, qui dévoile leurs cuisses nues. Elles arborent la lyre noire des Initiés au-dessus du sein gauche…

 
Elles s’avancent, tandis que la musique se mue en simple accompagnement de Daniel Forpris qui psalmodie, les yeux clos et les bras à demi levés, avec des accents mesurés de prélat à l’office lançant à l’assemblée un fervent « Dominus vobiscum » :

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue,  
 

Et les filles répondent, sur le même ton, comme un « Et cum spiritu tuo », mais selon le rythme devenu habituel :
  C’est-tout na-tu-rel…
 

Les filles prennent chacune l’un des Postulants par la main et le guident dans une déambulation  circulaire autour du Putier central, tandis que Daniel Forpris enchaîne :
  La force de son chant
La tension de son arc
 

Et que les filles, maintenant accompagnées par les Postulants répondent :
  C’est-tout na-tu-rel…
 

La souplesse du sol leur donne l’impression de marcher sur un nuage de guimauve…
  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 

Leur vision se trouble quelque peu, ils se sentent si bien…
  C’est-tout na-tu-rel…
 

La farandole se meut dans un espace léger où l’air devient ouaté, où les sons se colorent :
  La vigueur de son bras
Et son œil infaillible
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