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UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

P2C1E22 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 22)

  N° 101 / UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

 
C’est l’histoire où Jeanne tente l’Explication des Métaphores avant que tout se trouve noyé dans le sang.

  Mais ni dieu ni démon l’homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor
 
— D’ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré
 ;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample :
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.

 
Raymond Queneau

  Mardi 3 mai
19 heures

La Lanterne du Fort

  Jeanne est venue au journal, ce qu’elle a trouvé ne veut peut-être pas dire grand-chose, mais puisque Eusèbe est là, c’est là qu’elle veut être. 

  Et puis c’est vrai que ce meurtre est très inquiétant.

 
Elle se trouve avec Mouchoir dans le bureau d’Arthur (on continue de l’appeler le bureau d’Arthur même s’il n’y vient plus souvent et que c’est, bien sûr, devenu le bureau de Vic) (au fait, il a très vite « exorcisé » le divan de la petite pièce de repos en annexe) (il semble d’ailleurs que ce soit là que Clèm (nostalgique ?) et lui aient conçu leur future descendance) (par pure commodité d’ailleurs puisque c’est sur place et qu’ils doivent souvent rester tard au journal) (mais cela ne regarde personne n’est-ce pas), et ils étudient la maquette de l’édition du lendemain lorsque Eusèbe et Clèm reviennent.

  C’est aussi le moment que Ravot choisit pour revenir du Tapas’Embal’ en se disant qu’il y aura peut-être quelqu’un qui sera capable de traduire les petits papiers en latin dont il a apporté les copies.
 
Les présentations sont vite faites : Jeanne, Jules ; ma femme et secrétaire ; le commissaire Ravot, chargé de l’enquête, un ami ; enchanté, ravie.

- Il ne manque que Béatrace, mais elle reste avec Tijules auprès du téléphone rouge, précise Clèm, et Vic va arriver, il est passé voir si elle a pu contacter Arthur.

  Et justement, Victor entre en coup de vent :
- On a tué Mouye à Thulé…

Il y a comme cela des jours catastrophe que l’on devrait supprimer du calendrier, pense Jeanne…
 
Il poursuit :
- Arthur revient…
  - Je crois qu’il serait bon de mettre un peu d’ordre dans tout ça, résume Jeanne pour elle-même mais à haute voix, avec son regard de Dragon–dans-son-mauvais-jour.
 
Eusèbe interrompt le silence qui s’est installé en frappant du poing sur la grande table. Lèvres pincées, front rageur et regard flamboyant, il reste debout lorsque tous, Ravot inclus, s’assoient, accablés.

  Et puis il s’assied à son tour, narines frémissantes :
- Raconte-nous, Victor…
 
En deux mots, Vic expose le peu qu’il a appris, la conversation avec Arthur, l’appel du téléphone rouge, la flèche dans la gorge de Mouye. Pas de détails : on n’en sait pas plus…

  Jeanne hoche la tête :
- De l’ordre… Il se passe trop de choses… Trop de choses, trop de gens… Trop d’évènements, peut-être trop d’indices…
- Que voulez-vous dire par « trop d’indices », chère Madame ?
- Jeanne, commissaire, Jeanne…
- Oui… Moi, c’est Jules… Eh bien, Jeanne, je voulais ajouter quelques indices à cette surabondance que vous constatez à juste titre.
 
Ravot pousse devant elle la page de calepin sur laquelle Lepif a recopié les trois citations latines :
- Ces phrases ont été relevées sur des papiers d’emballages de tapas retrouvés sur la table que Luis occupait au Tapas’Embal’ avec ceux qui l’accompagnaient lorsqu’il est parti hier soir. C’est insolite, donc intéressant.

  Jeanne tend la main, tente de déchiffrer, tête baissée, réfléchit, réfléchit, réfléchit, prend un papier, un crayon, note…
 

- Nous en sommes à deux meurtres et à la disparition du Hai II, récapitule Eusèbe.
- Et nous n’avons pas pu retrouver les « personnalités » qui étaient assises hier soir à cette fameuse table, précise Ravot. En fait, nous en avons situé quatre : le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, le curé, et Arnaud Boufigue. Mes services tentent de les joindre pour les convoquer. Mais nous n’avons pas localisé Finette de Sainte Fouillouse, ni les notaires, ni l’investisseur, cet Aloïs Guétotrou-Kifumsec que personne ne semble connaître.
- Vous n’avez pas de précisions sur la mort de Mouye ? demande Clèm, encore bouleversée.

Elle se souvient si clairement de cette grande et belle fille goum qui leur a sauvé la vie à tous, au moment du pire désespoir…

- Tout ce que Nouye a pu me dire c’est qu’elle a été tuée d’une flèche dans la gorge…
  - Une flèche… Une flûte… Un écorché… Il ne manque qu’une lyre, marmonne Jeanne comme pour elle-même… 

 
Du coup, on se tait, on l’écoute.

  Elle ajoute entre ses dents en relisant le billet de Ravot :
- Vitae necisque potestas : Pouvoir de vie et de mort… Mysterium tremendum, fascinans, augustum : Terreur sacrée, béatitude, reconnaissance de l’Autorité absolue … Le troisième papier dit : Enthousiasme… Et pour couronner le tout : Hybris…
 
Elle réfléchit un temps, et puis, s’adressant au commissaire :
- Les trois premières formules ont, si j’ai bien compris, été retrouvées sur la table du repas et constituent donc une sorte de… préambule au « sacrifice » qui a suivi…
- Sacrifice ? Mais, Jeanne… s’étonne Ravot…

Jeanne hoche la tête :
- Sacrifice, oui. On a préparé la victime en lui communiquant les trois « justifications » que se sont données les auteurs du rituel : d’abord, l’affirmation de leur pouvoir, qui est le pouvoir divin, le pouvoir de vie et de mort. Et la victime n’a pas protesté puisque, je pense, elle a dû consommer le tapas qu’emballait le papier. Peut-être y a-t-il eu d’autres « préparatifs », d’autres rites. La victime a pu être placée dans un certain état physique, peut-être droguée, si j’en juge d’après ce que vous m’avez dit de son aspect. Il serait bon de faire analyser ces tapas ou pour le moins leurs emballages… Ensuite, ils lui ont exposé les conditions dans lesquelles se déroulerait le rituel, et son but : il s’agit de faire naître une « terreur sacrée », le « mysterium tremendum » qui constitue le corollaire inévitable d’une prise de conscience de la manifestation du sacré, de l’ordre d’une présence divine, par exemple, forcément suivie de la béatitude, de la « fascination », au sens fort, qui précède immédiatement l’Acte de Foi, pour reprendre un langage chrétien, l’Augustum avoué, l’autorité absolue que l’on reconnaît au dieu à qui l’on va rendre hommage par le sacrifice. L’idéal étant que la victime participe à cet hommage, bien entendu… Et tout cela s’achève par l’Enthousiasme, pris bien sûr dans son sens étymologique : l’envahissement par le dieu… Vos trois petits papiers ont été placés dans le bon ordre, commissaire…
- Mais alors, l’assassinat de Luis ?
- … est un sacrifice humain. Et même un sacrifice apollinien, si je ne m’abuse.
- Apollinien ?
- Lié aux mythes d’Apollon. C’est très cohérent et cela complète ce à quoi j’avais pensé lorsque vous m’avez parlé de l’horrible supplice infligé à Luis. J’ai vérifié, fouillé dans mes bouquins. Mes souvenirs étaient vagues, mais… Voilà ce que racontent les récits mythologiques : cela fait penser à un certain Marsyas, un satyre phrygien qui a eu la malchance de ramasser une flûte qu’avait fabriquée Athéna. Parce que d’en jouer lui déformait le visage, Athéna avait jeté cette flûte qui provoquait les quolibets de ses copines. Marsyas est devenu si habile au jeu de l’aulos, qui est le nom donné à cette flûte double, qu’il a prétendu concourir avec Apollon, qui, lui, jouait admirablement de la lyre. De la lyre qu’il avait inventée, bien sûr. Et ce concours, jugé par les Muses, donne Apollon vainqueur puisque Marsyas n’a pu l’égaler en jouant, comme Apollon l’en a défié, en retournant son instrument. Pour le punir de son audace de s’être mesuré à lui, Apollon a écorché vif le pauvre Marsyas… Au passage, d’ailleurs, le roi Midas, qui faisait partie du jury, a hérité d’une paire d’oreilles d’âne pour avoir tranché en faveur du flûtiste…
Les Grecs appellent « hybris » tout comportement de démesure, en particulier, celui qui consiste à défier les dieux. Nous serions donc en présence de gens qui se prennent pour des dieux et « sacrifient » ceux qui leur « manquent de respect », ou plutôt, qui cèdent à la démesure de vouloir les égaler. Avec la double fonction d’un sacrifice de punition / expiation et de célébration. Rédemption diraient les chrétiens… Ça pue la secte… 

  Un silence…

 
Mouchoir se lève discrètement pour allumer les plafonniers. La nuit tombe et la tension est telle que personne ne semble s’en être aperçu.

  - Et Mouye ? demande Clèm.
- Apollon est appelé aussi l’Archer. Inventeur de la lyre, maître de l’arc… Ce sont des instruments similaires et vraisemblablement issus l’un de l’autre. L’ensemble est très cohérent. Apollon solaire tue ses ennemis à coups de flèches.
 

- Mais… en quoi Luis aurait-il manqué de « respect » à ces gens ? demande Victor dont le cartésianisme se révolte.
- Je n’en sais rien. Peut-être n’est-il qu’une victime symbolique : il travaillait pour nous… C’est nous qui sommes visés. Nous, et les Goums…
-… qui par ailleurs utilisent la flûte, interrompt Victor pensif…
-… instrument également connu pour être celui du dieu « antagoniste » d’Apollon, Dionysos, reprend Jeanne… Avec… mais là, je m’avance… avec quelque chose de paradoxal…
- Oui ? l’encourage Eusèbe…
- Avec une sorte d’inversion : les Numéros tuaient « du dedans », avec leurs crabes. Les écorcheurs auxquels nous sommes confrontés tuent « du dehors »… Je ne sais pas si cela signifie quelque chose ou si c’est une simple intimidation par l’horreur. Mais une chose est sûre : ces gens-là connaissent les Goums, nous connaissent. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’ils sont très proches des Écolocroques !
  - Le sous-marin ! s’écrie Victor.
- Pouacre ! s’écrie Clémentine.
- Pouacre ? demande Ravot.
- C’était leur Numéro Cinq, celui que les Goums ont épargné, comme vous avez entendu le dire par Amaïa, précise Eusèbe.
- Ils l’ont laissé partir en Finlande, à la base d’Andøya, reprend Victor. Leur école de cadres était située à Andøya. Nous l’avons fermée bien sûr. Mais qu’est-il advenu de ses professeurs, de ses élèves ?
- Je me souviens que cela a été vérifié, poursuit Clèm. Et vérifié par la commission de l’ONU dont s’occupait Arthur : aucun ne connaissait l’existence de la base et ils ont été relâchés dans l’amnistie générale. Mais nous avons conservé leurs coordonnées quelque part au bureau N°1. Et… je crois me souvenir que Boufigue a étudié là-bas. Il est aussi probable que Finette, qui est arrivée en même temps que lui, ait suivi le même cursus, mais nous n’avons pas réussi à retrouver en quoi consistaient ces études, mise à part une formation commerciale de haut niveau… Ces étudiants étaient censés créer un réseau de boutiques, diffuser une propagande écolo assez classiquement vertueuse. Nous sommes seulement certains que plusieurs enseignants ont disparu avant que nous ayons pu intervenir. Nous ne les connaissons que par quelques allusions, quelques déclarations des étudiants débutants que nous avons pu interroger. Tous les autres étaient partis sans laisser d’adresse.
 
- Il faudrait pouvoir y aller, grogne Eusèbe, retourner tout ça, repartir de zéro et ne plus s’arrêter cette fois à une « diplomatie » dépassée : les tueurs sont revenus. Ils préparent quelque chose… Je vais contacter le Président, et voir s’il est capable de penser à autre chose qu’aux élections du mois de septembre.

  On frappe à la porte. Mouchoir ouvre à Toto, le portier, qui porte un paquet volumineux :

- Un policier en uniforme a apporté ceci de la part de l’inspecteur Lepif à l’intention du commissaire Ravot. Il a dit que c’est urgent qu’il faut qu’il regarde tout de suite pour donner son avis. Le policier attend en bas, je ne l’ai pas laissé monter… (Toto n’aime pas les uniformes).

- Merci, je vais regarder si vous le permettez.
 
Ravot, qui s’est approché, lui prend le paquet des mains et le pose sur la table. Paquet cubique enveloppé sommairement de papier kraft. Toto reste dans l’embrasure de la porte.

  Cela introduit une certaine détente, une petite distraction…

- Lepif ne m’a certainement pas dérangé sans une raison sérieuse, je vous demande pardon…
- Faites, encourage Eusèbe. C’est peut-être une information supplémentaire, un élément nouveau…
 
Ravot déchire le papier grossièrement scotché, qui découvre une grande boîte de bois blanc fermée par un couvercle emboîté.

  Et puis il soulève le couvercle.
 

Un sifflement…

  - Attention, bombe ! A terre !!! s’écrie Eusèbe qui a lui-même confectionné suffisamment de colis piégés dans sa jeunesse pour savoir comment cela fonctionne. Mais il n’a pas le temps de réagir, de se jeter à terre comme il le voudrait qu’une explosion étouffée déchire le paquet…
 
Cris, fumée, confusion…

  Une pluie froide arrose la pièce et tous ses occupants…
 
Une pluie grasse projetée par l’explosion dont la fumée se dissipe rapidement…

  Il n’y a ni blessés ni dégâts, rien qu’une stupeur horrifiée.

 
Les murs, le plafond et tous les occupants sont couverts de sang.

  Du sang que contenait le paquet.

 

SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

P2C2E7 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 7)

  N° 108 / SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue lance Super Troc et prépare la venue des Élus en instruisant Gertrude de la Nouvelle Réalité Naturelle.

 
Mardi 3 mai
8 heures
Saint Tignous sur Nivette
 

C’est tout naturel


 

Avec son triple « té qui court », le slogan étale le dynamisme cursif de ses « Italiques Rageuses » sur tous les murs de la Salle des Marchés du Super Troc.

  Il le criera dès le lendemain de la voix enthousiaste des mille choristes embauchés pour l’occasion au travers de tous les transistors de la planète sur une ritournelle tirée de la « Petite Musique de Nuit » interprétée  au ralenti et une octave en dessous de la normale (pour lui donner de la gravité) par un pool de guitares électriques tonitruantes sur fond de basse obstinée dont la puissance profonde serait digne d’une batterie de défense côtière. 

  Des clips publicitaires envahiront toutes les chaînes de télé, l’imposant en prime time, accompagné, soutenu des mêmes thèmes, agrémenté de petits zoiseaux et de suavités cosmiques, quoique non dépourvues de cette pointe d’humour qui fait le succès durable des grandes campagnes de pub.

 
Il s’étalera en 3 sur 4 sur tous les panneaux d’affichage de toutes les villes du monde, dans toutes les langues et toutes les écritures, comme il s’affiche déjà sur tous les murs de Saint Tignous sur Nivette où il va jusqu’à se répandre en 7 sur 9 sur d’exceptionnels panneaux montés dans la nuit à toutes les entrées de la ville…

  Fond nu, argent et or, comme des à-plats métalliques, avec variation des deux, caractères noirs ou à l’inverse, ou en mélange de ces trois seules couleurs.

 
Et à côté, ou dessus, en superpositions et transparences partielles ou totales, avec des effets de recouvrement, de chevauchement, d’imbrication variés, tantôt à peine suggérée par une ombre de relief, tantôt lue au travers de la surface d’une eau frémissante, tantôt surgie de la brume, l’image de cet homme très jeune, blond aux yeux bleus accompagné d’une femme aussi jeune que lui et qui lui ressemble étrangement… Leurs regards limpides, parallèles et dominateurs fixent un horizon lointain… Tous deux sont vêtus de tuniques blanches nouées de cordelières d’or, mais leur silhouette, fluide et mince à l’extrême reste vague… Tous les deux sont beaux comme l’Antique…

  Beaux comme l’Antique, ils fixent un Avenir invisible à nos pauvres yeux, mais qu’eux, les Élus, discernent au-delà de toutes les contingences possibles auxquelles se trouvent soumises nos existences fragiles de troqueurs malhabiles… Mépris latent…

 
Et puis la légende : suivez les Élus…
 
Et, comme un logo, le dessin schématisé d’une lyre d’or sur fond de nuit…
 
Ah, aussi, cette autre affiche, plus intime, du visage extatique, aux lèvres entr’ouvertes gonflées de sensualité offerte, d’une femme au front couronné d’une lyre de diamants, renversé sous celui, attentif, concentré de « l’Élu » qui déverse toute la science lumineuse de ses yeux limpides dans le bleu profond de ses regards chavirés…

  Les infographistes et publicitaires de Super Troc ont été convoqués par téléphone dès trois heures du matin : « Campagne mondiale urgente, venir de suite, l’affichage test local est à finaliser, réaliser et mettre en place pour ce matin sept heures au plus tard. Récompenses ou sanctions… »

Ils ne s’y sont pas trompés : récompenses veut dire cinq euros à la fin du mois ; sanction pour retard, la porte…

 
A cinq heures, le plan de campagne était fixé (heureusement, « on » leur avait fourni les slogans et les clichés de base et ils n’avaient eu « qu’à » finaliser).

 
A six heures, grâce aux tables traçantes grand format, les affiches 3 sur 4 et 5 sur 7 étaient imprimées pour les panneaux de la ville et leurs matrices informatiques partaient via Internet vers une imprimerie centrale qui les déclinerait pour le monde entier.
 
Les mêmes documents, adaptés et ajustés, étaient envoyés aux régies publicitaires de tous les journaux et de tous les magasines pour diffusion immédiate en pleine page…

  Par ailleurs, les clips audio et vidéo, préparés on ne sait où arrivaient dans les régies des chaînes de télévision et de radio pour une première diffusion urgente et générale (mais qui donc disposait des fonds et de l’autorité suffisante pour les imposer ainsi ?).

 
A sept heures, l’affichage du magasin (3 sur 4 mais aussi 1,5 sur 2 ou affichettes) et celui de la ville étaient en place.

  A sept heures, Gertrude Pilon s’éveillait, fourbue, auprès de Sri Mardouk Shankara (alias Arnaud Boufigue) qui était rentré excité comme un pou sur le coup de trois heures du matin, était allé la pêcher d’une main ferme au fond du lit où elle rêvait justement de lui, et lui avait expliqué, arguments à l’appui, qu’elle devait désormais mettre toutes ses forces vives au service de l’Élu.
 
Ce qui avait entraîné une certaine confusion, dans la mesure où elle avait cru tout d’abord que c’était lui, l’Élu, vu ce qu’il demandait aux forces vives en question, et que justement elle s’appliquait de toutes lesdites forces à son service et à sa satisfaction. 

  Mais non, il lui avait expliqué qu’il s’agissait d’un personnage sans doute très ancien,  quoique très jeune d’aspect, qui venait de se révéler à l’humanité souffrante pour lui apporter le secours de son aide transcendante, et qu’elle en aurait la révélation sublime au petit matin.
 
Gertrude, qui cependant s’efforçait de satisfaire les exigences immédiates, pressantes, percutantes et obstinées de Sri Mardouk Shankara, ne voyait pas très clair dans cet approfondissement soudain qu’il exigeait de ses chakras et de sa conscience métaphysique : on était en lune rousse et justement, ça tombait bien, la sienne, de lune, était écarlate. Et elle ne voyait pas bien comment elle pourrait faire mieux que ce à quoi elle s’appliquait à l’instant, placée comme elle l’était avec le nez dans l’oreiller et le cul en l’air…

  Bonne fille, elle acquiesçait à tout et au reste, se réservant in petto d’en faire le tri à tête reposée dès la fin de l’assaut. Qui se prolongeait plus que de coutume. Non qu’elle s’en plaignît, bien au contraire, mais qu’elle en fût quelque peu surprise.

 
Bon. Elle s’excusa brièvement auprès de Sri Mardouk Shankara pour le manque momentané d’attention qu’elle portait à ses discours enflammés afin de laisser son in petto s’exprimer librement au travers des hululements qui lui étaient coutumiers en semblable occurrence.

  A huit heures, il lui avait tout réexpliqué trois fois de suite, et tout résumé en quelques points forts à retenir et à appliquer en tout, à savoir :
  Premier point : « C’est tout naturel ». Elle ne doit jamais finir une phrase sans dire « c’est tout naturel », qui constitue le nouveau mantra sur lequel va se fonder la Nouvelle Réalité Naturelle.

 
Deuxième point : « la Nouvelle Réalité Naturelle ». C’est une prise de conscience évoluée du monde qui doit englober toutes les autres et constituer une synthèse harmonieuse du Tout en Un par le Bien Naturel Universel. A savoir par cœur et à servir avant même la demande. Cela se manifeste au cours de réunions. (Genre Tupperware ? demande Gertrude) (Si tu veux, oui, répond Arnaud Boufigue)…

  Troisième point : « les Élus ». Ils sont deux. Un homme et une femme. Jumeaux. Ils incarnent la Nouvelle Réalité Naturelle, en sont les Guides et les Témoins. Ils Savent. Élus de la Nature, ils agissent pour son bien, et donc, pour le Bien Universel. Leur Jugement est de ce fait absolu et sans recours.  Et sans pitié. Leur Force, à la fois simple et infinie, est purement Naturelle. 

  Sa Mission à elle, Gertrude Pilon (Ma Mission !!! Yeah !!), est de relayer cette Parole. Elle devra se charger de la MJC, de Varochaix (aïe), et de Super Troc où elle devrait se trouver dans la matinée pour développer la rumeur selon laquelle tous ceux qui relaieront ce credo en participant aux réunions de la Nouvelle Réalité Naturelle bénéficieront d’une remise de 20 % sur leur compte de commission de troc. Et bien sûr, asséner le credo en question aussi souvent que possible auprès du plus grand nombre de troqueurs possible. Pas de discours, pas de démonstration, mais diffuser des rumeurs. Et des bons de ristourne. Et des invitations à participer aux réunions.

  Elle doit contacter Daniel Forpris, son « bras droit » à Super Troc qui aura reçu le matériel marketing nécessaire et avec qui elle collaborera. Tiens, voici un laissez-passer pour le joindre (un badge argenté décoré d’une lyre noire, au verso duquel il écrit de sa main (mais si !) « Gertrude Pilon »). Ah, tiens, prends ce carnet de bons de ristourne… Compris ?

  Gertrude a compris. Elle n’en peut plus d’amour et de reconnaissance pour Sri Mardouk Shankara, qui, s’il n’est l’Élu, est pour le moins son « bras droit », pense-t-elle du fond de son in petto délicieusement ravagé. 

 
Et quand elle dit son bras droit…

  Ce qui explique le désespoir qui la déchire lorsqu’il lui annonce son « départ en mission » pour quelque temps. Elle ne devra rien dire « à personne, même pas à la police si elle la questionne, et surtout pas aux Malfort même sous la torture » (mon héros, pense son in petto), de ce qu’il lui a fait (ooohhh, rougit  le même…) de ce qu’il lui a dit (croix de bois, croix de fer…), ni de sa Mission à elle (plutôt mourir). Et elle devra soutenir qu’il est rentré à minuit de l’inauguration du Tapas’Embal’. A la limite, elle pourra avouer qu’il a fini la nuit dans son lit, mais sans détailler (évidemment, ce serait trop long, s’enflamme son in petto).  

 
Il conclut par un  « Fais ma valise » sans réplique.

  Puis ce fut un « Allez, c’est l’envoi… », tout ensemble bénisseur et définitif.

 
Et à huit heures et demie, en ce mardi matin qui suivit la mort de Luis, il prit sa valise.

  Et il partit.

  Amen.
 

LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8

P2C2E8 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 8)

  N° 109 / LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8

 C’est l’histoire où nous suivons le parcours militant de Gertrude, et où nous apprenons de subtiles informations au sujet du fonctionnement de SUPER TROC, des rites de

la NOUVELLE RÉNA,  et sur la barbe de Filochard.


( J’ai rencontré quelques difficultés à classer dans l’ordre les notes de bas de pages. Toutes mes excuses)

Mardi 3 mai
9 heures
Saint Tignous sur Nivette

  Alors, Gertrude, après quelques larmes versées d’amour et de regrets pour l’Homme ainsi en allé, tel le marin dans l’aube froide, affronter les tempêtes du siècle ingrat, Gertrude, alors, s’est mise au travail, remontée comme la pendule de salon de feu sa tante Henriette, la pendule en biscuit (un Saxe, disait la tante, un vrai Saxe) qui représentait un berger au teint de roses penché sur une « accorte bergère » décolletée jusqu’au ras d’un mutin téton du même rose que les joues roses du berger, celles-ci sans doute empourprées par l’émoi de découvrir celui-là. Et que Gertrude remontait (la pendule, pas le téton, vu qu’à son âge d’alors, de téton elle n’avait point encore) avec  le feu aux joues (les siennes) parce que c’était interdit par la tante qui se réservait l’exclusivité de l’opération sous prétexte que la clé était trop grosse pour le petit ressort. Ce que l’innocente Gertrude en cette prime époque de sa vie n’interprétait pas (pas encore) avec le mauvais esprit métaphorisant de certains lecteurs de ma connaissance. 

 
D’ailleurs, pourquoi pense-t-elle à la pendule de la tante Henriette en remontant la rue du Fort vers le faubourg voisin du quartier des Six Mille ? Ça n’a strictement aucun rapport. Mais Gertrude cultive farouchement ce « don de sans rapports » parce qu’elle sait qu’il lui est naturel, consubstantiel, et qu’il traduit sa relation directe aux zastres zet zaux choses. Elle appelle ce don son « inspiration cosmique ». Et c’est ce qui la rend supérieure à tous les René et Eulalie de tous les Mouvements du 18 août du monde. Même que Sri Mardouk Shankara lui a dit qu’elle a raison de ne pas se laisser faire et de continuer à penser que les revitalisants biotoniques doivent être dynamisés en lune rousse… Alors, hein…

  Elle s’est mise en tenue de ménagère-qui-va-faire-ses-trocs en fin d’hiver : bottes fourrées, jeans, gros pull et parka ; grand panier et bons d’échange visés par le contrôleur du magasin pour ce qui est des machins dont elle cherche à se débarrasser et qu’elle ne peut pas emmener (comme les dix tomes du Larousse universel édition 1960 qui encombrent sa bibliothèque, ou le chauffe-mains électrique pour les pieds qu’elle a hérité de sa maman), des sous pour ce qu’elle achètera à des troqueurs maraîchers ou fabricants de nouilles ou de jambon, réduits à troquer contre de l’argent, les pauvres ; sa carte et son carnet de troc pour valider ses acquisitions et enregistrer les adresses de livraison des fournisseurs et les éventuelles adresses où livrer ses dicos (mais elle a aussi un stock de moufles tricotées de sa main en laine brute bio « naturellement » hypoallergénique (c’est parce qu’elle a la peau fragile qu’elles lui donnent des plaques rouges, comme elle l’a expliqué aux autres membres de l’atelier tricot de
la MJC), douze sculptures en terre cuite (au feu de bois) qu’elle a réalisées à

la MJC l’an dernier avant que le feu de bois ne se communique à l’atelier, et vingt numéros du Burlatrri, le journal des Naris de Varochaix, qu’elle n’a jamais lus (état neuf) puisqu’elle ne parle pas béarnais), et tout ça en fonction du temps qui, ma bonne dame, n’est pas bien terrible allez, on parle encore d’une tempête de neige pour la semaine prochaine…

 Et surtout le carnet de bons de ristourne de 20 % destinés à l’aider à convertir un maximum de troqueurs anonymes au credo de

la Nouvelle Réalité Naturelle.

 Argument majeur que lui a fourni en avant-première Sri Mardouk Shankara en partant : tous ceux qui auront rempli la souche correspondant à ces bons et l’auront remise dans l’urne disposée à cette fin dans

la Salle de Troc recevront « une formation personnalisée » qui leur permettra « en 3 jours et sans effort, de progresser dans le Bien Naturel Universel » et de « transcender les difficultés liées aux malheurs climatiques que l’obstination sournoise de quelques uns ont attirés sur le monde ». Formation rémunérée… Comme les premières réunions qui y sont liées… Parce que, pour cette première fois, ils recevront le bon avant d’aller à la réunion.

  C’est compliqué (a remarqué Gertrude).

  Mais non (a rétorqué Sri Mardouk Shankara).
 

La MJC étant fermée le mardi matin, Gertrude s’est décidée à commencer sa journée par le Super Troc. Bien sûr, « avant », elle n’allait jamais à l’exécrable hypermarché Auclerc (ou Lechan, elle ne sait plus) qui avait précédé sa fondation, mais elle avait apprécié ce concept de relation d’échanges directs entre producteurs et consommateurs qui rejoignait les principes de base de

la Coopérative Bio à laquelle elle avait participé jadis, alors qu’elle était secrétaire du
Mouvement du 18 août. D’autant plus que ce concept était l’œuvre de Sri Mardouk Shankara…

La retraite qu’elle s’était imposée il y a deux ans de cela, après ce qu’elle appelait le « coup d’état des Malfort » qui avait amené la disparition des Écolocroques si évidemment calomniés par une presse « aux ordres » l’avait empêchée de s’y rendre de manière assidue, mais les quelques rares visites qu’elle y avait faites et l’atmosphère de ferveur troquiste qu’elle y avait trouvée l’avaient convaincues de la justesse et de la générosité de l’idée. 

  Elle se souvenait, avec une émotion toute particulière, des larmes de joie de cette pauvre femme, réduite au chômage par la rigueur du climat et l’inadéquation de son emploi (elle travaillait dans une fabrique de maillots de bains qui n’avait pas su se reconvertir au rafraîchissement climatique), et réduite au veuvage par la mort de son mari, gelé avec beaucoup d’autres sur l’autoroute après les premières tempêtes de neige qui avaient suivi les « évènements ». Après tant de souffrances, elle était enfin parvenue, pour chauffer ses cinq enfants, à troquer le joli diamant de sa bague de fiançailles contre un stère de bois. Larmes de joie citoyenne devant le triomphe du chauffage écologique sur la futilité.

 
Mais sa Mission et le départ de Sri Mardouk Shankara la libéraient de sa retraite et la relançaient sur

la Voie Militante qui constituait sa vraie vocation.

Cette Voie s’ouvre sur le parking, à cette heure désert, de Super Troc.
  Ne s’y trouvent que les quelques véhicules des employés chargés d’effacer les tableaux d’offres de la veille et de cirer les sols ou de nettoyer les vitres. Il est impératif que les marbres des halls d’entrée soient impeccables, que les barres de cuivre et de laiton des portes coupe-feu et des passerelles soient rutilantes, que les lustres et les lampes des consoles de transactions soient éclatants, que les pupitres soient comme neufs, que les lustres scintillent…

  Quelques voitures également, celles des cadres et des infographistes qui, cette nuit, ont mis en œuvre la campagne qui s’affiche maintenant en ville (la camionnette des afficheurs chargés de décorer la ville vient de rentrer et celles destinées aux villes voisines sont presque toutes parties).
La grosse Audi de Daniel Forpris bénéficiant du privilège des cadres sup est sagement rentrée à l’abri du hangar des réserves numéro un rendu disponible par le principe du troc. 

 
Le hangar numéro deux a été consacré aux installations d’impression rapide qui permettent de répondre instantanément aux exigences marketing. Les chariots élévateurs y promènent les rouleaux de papier destinés à l’alimentation des tables traçantes et des plieuses immenses qui préparent les affiches.

  L’enseigne géante Super Troc vient d’être descendue des deux structures métalliques qui la supportaient au-dessus de l’entrée principale, et Gertrude doit attendre quelque temps qu’une grue imposante ait mis en place la gigantesque lyre en tôle peinte d’un noir de velours où de multiples lampes à éclat viendront jeter leurs feux dès ce soir : d’abord une séquence d’allumage aléatoire qui la fera scintiller dans la nuit, puis trois allumages simultanés successifs, trois appels comminatoires irrésistibles qui alterneront avec le clignotement ininterrompu de l’enseigne sous-jacente qui affirme, en lettres de néon blanc, que C’est tout naturel .

 

Lorsqu’elle peut enfin entrer, Gertrude doit montrer patte blanche pour être admise dans le saint des saints de la vaste Salle de Troc où se presseront tantôt les troqueurs : le badge que lui a donné Sri Mardouk Shankara (mais ici, elle dit Arnaud Boufigue, bien sûr) fait merveille et elle suit « l’agent » qui la conduit jusqu’au bureau où elle pourra faire la connaissance de Daniel Forpris qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de rencontrer, même si Sri Mardouk Shankara lui a à maintes reprises parlé de son adjoint.

  Elle traverse donc cette salle qu’elle connaît pour l’avoir quelque peu pratiquée, avec sa « Corbeille » où s’effectuent les trocs locaux amiables (botte de radis contre moufles tricotées), dans le joyeux brouhaha des courtiers qui gueulent les offres aux afficheurs perchés sur la passerelle métallique où s’affairent deux agents d’enregistrement qui les inscrivent (à la craie, s’il vous plaît !) sur le vaste tableau vert ligné de blanc qu’ils parcourent perchés sur des escabeaux montés sur roulettes ! L’ambiance de Wall Street à Saint Tignous sur Nivette ! Les émotions de Rockefeller offertes aux chomedus de partout moyennant 10% des évaluations. Le Luxe. La Merveille.

  Et puis, bien sûr, les deux cent cinquante consoles de transaction informatique réparties dans la salle pour les courses habituelles, directement reliées aux terminaux des lieux de stockage des fournisseurs sélectionnés, commandes validées par carte de crédit « maison » pour livraison à domicile ou via un stock de proximité où elles seront centralisées et assemblées. Si le temps le permet. Mais ça, sauf mauvaise foi absolue, personne ne pourra le reprocher à Super Troc… L’essentiel est que chaque console se trouve discrètement éclairée par sa lampe de bronze « copie de l’authentique modèle des banquiers américains d’avant 1929 ».

  Gertrude suit son guide dans l’escalier aux rampes de laiton poli qui conduit à la passerelle du tableau d’enregistrement (émotion secrète du profane qui aborde un lieu sacré)…

 
Et elle découvre que, tout au bout de la passerelle, et donc au-dessus des lustres à pendeloques de cristal qui donnent presque à la salle une allure Grand Siècle, l’escalier se poursuit jusqu’à un étage que l’on distingue à peine depuis la salle, tant sa couleur et celle de ses vitres sont choisies pour rester aussi neutres et impersonnelles que possible. 

  La rampe de l’escalier est d’ailleurs en tube d’acier noir très ordinaire : plus de décor,  on entre dans l’Efficience… 

 
Un couloir s’ouvre devant elle. 

  Gertrude se retourne, pour jouir du coup d’œil d’ensemble qu’elle a sur

la Salle de Troc depuis cet observatoire privilégié : les affiches publicitaires des fournisseurs ont été enlevées et on est en train de les remplacer par les trois sur quatre

C’est tout naturel

  Mais ici, une grande place est laissée à cette affiche où… Mais oui, ce visage… C’est Finette !!!

  Et Gertrude s’exclame, le doigt tendu, avec la joie de celle qui vient de retrouver une vieille copine d’école : Finette !!!

 
Elle se dit même que le mec là-dessus est pas mal du tout et qu’elle serait curieuse de voir ce qui se passe en dehors du champ de l’image pour qu’elle soit aussi chavirée, c’est vrai quoi, il doit lui faire un truc pas possible, genre fourchette à huîtres, caviar à moustaches ou pince à escargot baveuse pour qu’elle prenne cet air ravioli[1], mais bon, hein, ça n’empêche qu’elle serait bien contente de la retrouver même si elle les a laissés tomber quand ça a commencé à sentir la friture, son truc des Écolocroques… Finette, ouahhh !!!  

  Enfin, c’est pas tout ça, mais son guide s’impatiente et la tire par la manche en lui montrant la porte du bureau de Daniel Forpris, justement que c’est la première à droite et que les fenêtres dans le mur doivent donner en plein sur

la Salle de Troc.Forcément. Pour surveiller. 

  La porte est marquée d’une plaque « Executive Director, Daniel Forpris ». Ouverte (elle a frappé, quand même), elle donne sur une grande pièce à peu près vide, avec, au fond, un vaste bureau qui porte un petit écriteau « Executive Director », derrière lequel l’accueille, à demi soulevé de son siège par une courtoisie aussi sincère que son sourire est rapidement affiché, un homme jeune dont le jeune front, plissé par les soucis de la responsabilité et de l’efficience semble porter le sceau décidé de l’« Executive Director ». 

  Mais ce front se détend lorsque Gertrude, un peu intimidée par cet étalage d’identité professionnelle forte, lui bredouille qu’elle est envoyée par Sri… pardon, par Arnaud Boufigue au sujet de

la Nouvelle Réalité Naturelle…

  Ce n’est qu’alors que Gertrude aperçoit le badge « Executive Director » qu’il porte à la boutonnière…

  Bon. On cause.

 
Daniel Forpris est efficace. Pardon : efficient.

JCD (Jeune Cadre Dynamique) remarqué pour être tout particulièrement IDE (Intelligent dans l’Efficience) à sa sortie d’HEC (Hautes Etudes Commerciales), il a enrichi son CV (Carte de Visite. Ici, ça veut dire : Carte de Visite. Si.) par un parcours complet autant que rapide et ascendant (et bien sûr sans fautes) au sein des EM (Etats-Majors, encore appelés Centrales) des principales chaînes de GMS (Grandes et Moyennes Surfaces) : adjoint à la DF (Direction Financière) d’Auchan, il est devenu, après un séjour d’un an, adjoint à

la DRH (Direction des Ressources Humaines) de Carrefour, avant de passer à la très recherchée (et très secrète) DM (Direction Marketing) de Leclerc. C’est là qu’il a pressenti l’importante mutation qu’apportait le projet ST (Super Troc) d’Arnaud Boufigue qu’on l’avait chargé « d’étudier avec bienveillance parce que soutenu par de gros investisseurs » et qu’il a rejoint dès qu’il l’a pu, c’est-à-dire tout de suite. Après un stage lourd de six mois auprès d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui l’a ainsi intégré dans le très secret OSARM (Organisme Spécial d’Action Régulatrice Mondiale)[2].

Comme il se doit pour tout cadre supérieur qui se respecte. Chutttt….
  A part ça, il a trente deux ans, trente deux dents blanches, et il est très mignon. Ainsi qu’en juge Gertrude qui s’est fait refaire quelques quenottes à grands frais l’année précédente.

  Et sur son bureau s’étale le matériel marketing de base que lui a laissé son patron : un Arnaud Boufigue affairé (le Patron n’a pas besoin de démontrer son efficience ; il peut être simplement affairé, voire préoccupé), alors qu’hier soir il partait inaugurer le Tapas’Embal’ de Saint Tignous :
- Tu m’étudies tout ça pour avant-hier. Tu auras carte blanche pour appliquer les consignes incluses dans les dossiers et utiliser les aides qu’on t’enverra, tu sais d’où…

  Mais il n’a pas précisé quelles seraient ces aides :

la Volonté du Patron doit être décryptée pas son Bras droit. C’est cela l’Efficience.

  En l’occurrence, il avait reçu à trois heures du matin les éléments publicitaires de base (ektas, fichiers info, chartes graphiques, docus photos, textes et MP3, formats, amorces de maquettes) à finaliser pour le lendemain, ce qui lui avait permis de convoquer les infographistes et publicitaires d’astreinte (tous, en gros : avec les pompiers c’est eux qui sont toujours d’astreinte à Super Troc).

  Il avait compris qu’il s’agissait d’un gros truc (pub mondiale !) dont l’objectif serait de « régir la pensée du troquiste » en « l’unifiant » de manière « universelle ».

 
Pas moins. 

  Et ça, c’est signé « OSARM »…

Il avait donc également pris connaissance du mail confidentiel qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec lui avait envoyé dans un espace discret d’un serveur particulier, de ceux qui ne laissent pas de traces…

 
Et ce matin Arnaud lui adresse Gertrude pour l’assister… Se fiche de moi, pense Daniel Forpris qui connaît de Gertrude ce qu’il lui a déjà dit de sa « logeuse » : se mène à la braguette, parfait « témoin idéologique » de ce qu’aurait pu être l’Écolocroque de base… 

  Parce que, bien sûr, Arnaud lui a parlé de son engagement chez les Écolocroques. Comme ça, en passant, et sans entrer dans le détail, comme d’une opportunité de carrière qui s’est terminée en impasse mais lui a laissé « quelques contacts intéressants » (en particulier à l’OSARM) sur lesquels « rebondir » et qui lui ont été bien utiles pour créer Super Troc…

  Mais quand même, Gertrude, pour un « gros truc »…


A moins que… Témoin idéologique de base de la Nouvelle Réalité Naturelle… De la Nouvelle Réna… Gertrude peut lui servir à tester les ibdications marketing qu’il est chargé d’appliquer… Me mettre à sa portée…


- Gertrude, voulez-vous incarner la Nouvelle Réna ?
 

Sur le coup, elle en est restée un peu sur le cul, c’est vrai, quoi, elle ne s’attendait pas à ça… Ses chakras se sont un peu mis en vrille et elle a dû faire un gros effort pour se retenir de léviter. Bon ça a tenu : heureusement que Sri Mardouk Shankara a bien rechargé ses batteries cette nuit,  autrement, elle ne sait pas comment elle aurait réagi, surtout quand Daniel Forpris, « Executive Director » a ajouté :
- Sri Mardouk Shankara ne vous a pas prévenue ?
- Sri Mardouk Shankara… Mais alors… Vous êtes… Initié, vous aussi ?
Bien sûr, Arnaud l’a mis au courant des marottes de la donzelle et de la manière de lui faire accepter tout et n’importe quoi…
- Evidemment ! Vous n’imaginez pas que l’on confie un poste de haute responsabilité à un Zdoum ?
- Un Zdoum ?
- Un Zdoum : un profane…
- Ah, un Zdoum… Bien sûr, où avais-je la tête… Mais… qu’est-ce que je vais faire alors ? Et Finette, vous la connaissez ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
- Finette ? Non, je ne connais pas de Finette. Mais vous allez me donner votre avis sur tout…

  Et c’est comme ça qu’a été validée la campagne de la Nouvelle Réna :

 ·        Recrutement parmi les clientes et les clients de Super Troc. Facile : tu adhères  en participant aux Réunions et tu gagnes 20 % sur les commissions de troc. Du coup, tu te retrouves fiché comme Réna. Tu peux porter

la Tunique à cordelière blanche et le badge à Lyre Noire quand tu as été Initié…

·        Intronisation : tu as assisté à trois réunions d’initiation (stages rémunérés) qui se déroulent sur trois dimanches dans un hangar aménagé de Super Troc. Par la suite, on tiendra réunion tous les soirs pour satisfaire à la demande, et on ira même jusqu’à plusieurs réunions par jour… Tu as le droit de porter

la Tunique à cordelière noire et le badge à Lyre Rouge. Tu es invité aux Rassemblements Mensuels.


·        Confirmation : tu participes aux actions de recrutement de manière active. Tu bénéficies d’une rémunération régulière d’Actionneur…

 

- Mais pourquoi c’est faire toutes ces réunions, que demande Gertrude, qui a beau être allumée comme un feu d’artifice au 14 juillet, ça n’empêche qu’elle a un minimum d’esprit critique qui lui pousse par bouffées…
- Enfin, Gertrude, lui fait remarquer Daniel, vos chakras, vous n’en avez pas pris conscience du premier coup ? C’est le résultat d’un lent travail sur soi (C’est vrai ça… J’ai fait un lent travail sur moi)… Pour convaincre nos clients, on les fait méditer, on les fait défiler en chantant, on leur sert à bouffer des aliments spéciaux et on les félicite ! C’est comme ça qu’on fabrique les grandes familles, non ? La messe, le gueuleton et la promenade en famille du dimanche… Un retour aux sources… Votre boulot, ce sera de les faire venir à la première messe… Après, « on » s’en occupe…
- Et la MJC, et Varochaix ?

- … ils sont cordialement invités… Et c’est toi qui vas porter l’invitation ! (tiens, il me tutoie…)

Daniel (appelle-moi Daniel, nous sommes une Grande Famille…), Daniel lui a fait donner un bureau avec une rame de papier et la mission de préparer la première méditation de dimanche prochain. Elle dispose (d’une partie) du dossier marketing venu du Centre (le Centre ? Mais Gertrude ne cherche pas plus loin, Daniel lui a expliqué que cela venait d’Arnaud…). D’ailleurs il est venu l’aider à interpréter les documents que, lui, il a déjà lus et qui reprennent ce que Boufigue lui avait expliqué.

  Bon. Costumes fournis : ils seront livrés pour dimanche. On en a déjà quelques uns pour les premières initiations… Des sortes d’aubes de premières communiantes. La Nouvelle Réalité Naturelle ne s’aborde pas vulgairement. Et des cordelières blanches pour commencer. Mais ne pas effaroucher le peuple. On ne va pas les imposer tout de suite. 

 Et Gertrude s’est mise à méditer. Elle aime ça, méditer : le travail sur soi… En faisant le vide. Faire le vide, elle y arrive facilement Gertrude. Comme dit Sri Mardouk Shankara, elle a des dispositions… Et elle se souvient de ce qu’il lui a dit juste après en citant Antonin Artaud (elle ne connaît pas Antonin Artaud, mais, hein, rendons à César. Et comme c’est Sri Mardouk Shankara qui lui a dit que c’était Artaud…) : « Nous n’avons pas besoin de partisans convaincus, mais d’adeptes bouleversés… ».

 

Quand elle a sorti ça, après cinq minutes de regards vides et de doigts en pince à sucre à hauteur des épaules, Daniel Forpris, qui farfouillait dans les papiers, en est resté bouche bée, comme s’il découvrait un embryon de poulet en train de gigoter en disant « maman » dans son œuf coque du petit déjeuner.
 
Et ils ont dévidé un cérémonial possible, entre les inspirations de Gertrude et les docus de marketing que Daniel connaissait presque par coeur :

  Alors… Oui. On se déchausse en entrant. Très bien ça. Prévoir un sol de caoutchouc souple et silencieux. Chaud et moelleux sous les pieds, comme un épais tapis de gymnastique, tu vois ? Noir. D’ailleurs, toute la salle (le hangar numéro 3 a dit Daniel) sera peinte en noir profond (un revêtement de velours, ça serait bien, a dit Gertrude. Un flocage, a répondu Daniel, pragmatique, avec juste une grande lyre comme l’enseigne de Super Troc et ses lampes à éclats sur le mur du fond. Pourquoi une lyre, a demandé Gertrude. Parce que, a répondu Daniel. Ah bon, a répondu Gertrude).

 
Sous la lyre, debout et alignés, les Initiés en toge blanche à cordelière blanche et les Intronisés à cordelière noire (On dit Toge ou Tunique ? demande Gertrude. On s’en fout, c’est pareil, répond Daniel. Alors on dira Tunique et on la fera plus courte pour les femmes, reprend Gertrude. D’accord approuve Daniel qui préfère que ce soit les femmes qui montrent leurs cuisses). C’est eux qui feront l’accueil et distribueront d’abord les badges à Lyre noire des Postulants (On peut pas dire catéchumènes ? demande Gertrude qui a fait son catéchisme jusqu’à la classe supérieure où on l’a virée parce qu’elle y a dépucelé le jeune abbé Nono. C’est déjà pris, répond Daniel. Ah bon, répond Gertrude), et les tuniques et cordelières. 

  Ensuite, musique.

Non, pas tout de suite !

D’abord, il faut qu’ils se présentent : Bonjour, je m’appelle Tartenpion Scoubidou ; et tu réponds en lui serrant les deux mains dans les tiennes et en le regardant avec l’air d’en avoir deux dans le fond des oeils : « C’est tout naturel ». Parce que c’est moi qui… Ben oui, tu es la seule Initiée pour l’instant. Wouahouh… Et c’est quand ils se sont tous présentés et qu’ils ont tous accroché leur badge que tu leur fais faire le tour de la salle en scandant « C’est tout naturel » sur l’air de la musique qu’ils ont entendue en venant faire leurs courses. Comme une ritournelle publicitaire, tu vois ? Ça donne : deux longues trois brèves, comme si tu criais « Ma-chin Pré-si-dent » en insistant sur Ma et chin. C’est important, faut que ça leur rentre dans la tête et que ça n’en sorte plus !

 
Gertrude est éblouie par la compréhension pénétrante des documents marketing dont Daniel fait preuve. L’abbé Nono aurait parlé d’herméneutique. Il lui plaît bien, Daniel… Il ressemble un peu à l’abbé Nono… Sauf la soutane. Excitant la soutane… Ça fait travelo, sauf que quand tu la soulèves, t’es pas déçue… Gertrude frissonne au souvenir des couinements de l’abbé Nono (« Satan l’habite !! » criait le malheureux tandis que Gertrude, plongée sous sa soutane, lui embouchait la trompette de la renommée en comprenant (et en constatant) tout autre chose) et de ses fixe-chaussettes noirs avec des petites croix argentées…

  Mais Daniel n’a pas perdu le fil de sa pensée. Il n’est pas, lui, distrait par de pas racontables souvenirs :
- Ah, mais on a oublié… La fumigation… Très important, la fumigation. Capital, la fumigation ! Pas oublier, quand ils entrent… Une sorte d’encens qui va les placer dans de bonnes dispositions… On va recevoir le stock dès demain, après-demain au plus tard, pour l’instant on n’a que des échantillons : des petits fumigènes à placer dans le narthex… (Le narthex ? demande Gertrude. Oui, une antichambre d’entrée, là où seront les casiers à chaussures. S’ils posent des questions, on dira que c’est pour les odeurs et pour désinfecter. Ah bon, approuve Gertrude qui aime l’hygiène). Et après la fumigation, un vestiaire pour les tuniques.
- Wouahouh, s’émoustille Gertrude. Bon, ensuite ?
- Eh bien ensuite, tu leur raconteras, annonceras, qu’ils font partie de

la Grande Famille de

la Nouvelle Réna, qu’ils sont Réna et qu’ils doivent être contents d’être Réna, que tout ça est très secret et tout, et tu leur annonces que s’ils racontent à n’importe qui ce qu’ils ont vécu ils seront punis de l’Enfer ou quelque chose d’encore pire, tiens, qu’ils seront enfermés tout vivants dans la peau du Grand Putois Putassier pour être battus jusqu’à ce que mort s’ensuive…
- Mais ils vont se fiche de moi, objecte Gertrude, que de douloureuses expériences ont déjà confrontée à la moquerie du populaire à qui elle tentait d’expliquer le fonctionnement de ses chakras…
- Ils seront complètement enchnoufés par les fumigations d’entrée et ils croiront tout ce que tu veux…
- Wouahouh… s’extasie Gertrude.
- Eh oui, c’est ça le marketing moderne… Et tu pourras leur garantir 20 % sur les commissions Super Troc s’ils portent leur badge, et leur remettre une carte de Réna sur laquelle sera enregistré le montant de leur indemnité de cérémonie…
- C’est très matérialiste, non ?
- S’ils te disent ça, tu leur feras remarquer que c’est quand même mieux que le Denier du Culte ou la quête du dimanche ! Ici, ils reçoivent, là, on les tape !

Et puis on finira par le baiser de paix :

la Sainte Pelle autorisée du voisin à la voisine et réciproquement. Sanctifiée, même, puisque « C’est-tout na-tu-rel ».

Ah, j’oubliais… Faut aussi un rituel d’exécration pour les maudits du Grand Putois putassier… Qu’ils sachent ce qui les attend s’ils sont punis… Je me souviens… J’ai vu une formule… ah, voilà… Au moment du départ, tout le monde reçoit une baguette et processionne en cercle autour d’une vague baudruche genre peau de toutou baptisée Grand Putois Putassier. On lui file des coups et on chante :

  Ô Grand Putois
Grand Putois putassier,
Grand Putois pustuleux,
Grand Putois putréfié,
Pyorrhéique,
Pyoémétique,
Pyophagique,
Grand Putois purulent pellagreux,
  Grand Putois pythien…
Pythien…
Pythien…
  Puant putschiste putatif de tout péan, planqué sous ta poisseuse pavesade…

 

…oui, il y a un arbre au centre de l’espace, ce sera comme le centre du monde et le Putois sera à son pied. C’est le Putier que le Centre nous a envoyé. On est en train de l’installer.
- Un putier ? demande Gertrude.
- Une sorte de merisier, un cerisier sauvage. Là c’est un faux, bien sûr, mais il fait huit mètres de haut avec des fleurs, des fruits en grappes et des feuilles. Le hangar sera juste assez haut pour le dresser sans problèmes. C’est fait pour.

  … et la chanson se termine par un éloge au Putier :

 
Sous le Putier putéal,
Que de sa flèche d’argent,
Te putipharde, peinarde,
Ignoble Grand Putois,
La polaire clarté poliade que nous vénérons,
À ton encontre pouilleuse.

  - Et qu’est-ce que ça veut dire, demande Gertrude.
- Aucune importance. C’est comme le latin à l’église : moins on comprend, et mieux ça marche !
- Ah bon, approuve Gertrude…[1]
Et après quelque temps de réflexion :
- Et qui c’est le Grand Putois ?
- L’Ennemi, bien sûr, le diable… Chacun y met ce qu’il veut. Un Zdoum, bien sûr… Plus tard, nous y mettrons ce que nous voulons vraiment…
Gertrude ne relève pas.
- Et le gueuleton ?
- Des saucisses. Des saucisses spéciales fabriquée à Saint Tignous sur Nivette : faut faire travailler les industries locales. Servies en silence après la sortie de la cérémonie secrète. Tu expliques que c’est un repas de méditation. Chacun reste sagement assis à une petite table individuelle. En fait, il faut qu’ils aient le temps de sortir de leur fumigation et de reprendre un air normal : on ne peut pas lâcher dans la nature quelques centaines de personnes enchnoufées. Le hangar 4 est relié au 3. On y mettra des tables, ce sera parfait.

On s’y rend en procession, en passant de la pénombre à la lumière en chantant… Attends… (il fouille dans ses papiers)… Voilà :

Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue, 
 (ça c’est l’Initié qui le chante)

 
C’est-tout na-tu-rel…
 (scandé par la foule)

  La force de son chant
La tension de son arc

 
C’est-tout na-tu-rel…

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
C’est-tout na-tu-rel…

 
La vigueur de son bras
Et son œil infaillible

 
C’est-tout
na-tu-rel…

 
Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue

 
C’est-tout na-tu-rel…

 
Mais si certains veulent du rab de saucisses, ou faire des provisions, il faudra qu’ils les achètent. Pas pousser, quand même…

On pourra même prévoir des cellules de méditation en couple pour ceux qui voudraient prolonger les effets du baiser de paix… Ça ne mange pas de pain et ça crée des liens mystiques… Je vais y réfléchir…

 
Il y a comme un silence…

  - Et il vous faut réfléchir longtemps ? demande Gertrude qui semble séduite par l’idée et qui, manifestement lassée de tant  de projets, suggère de passer à la pratique…

- … ! suffoque Daniel Forpris lorsqu’elle lui tourne le dos en baissant son jean et qu’elle s’appuie au bureau en lui tendant une croupe rebondie…
Bon, se dit Daniel, elle est peut-être assez croquignolette pour faire la ribouldingue.

- Alors, ça vient ? poursuit Gertrude avec un soupçon d’impatience en laissant tomber son ample culotte rose tricotée main[1]

- C’est tout naturel… soupire-t-il en débouclant sa ceinture tout en découvrant avec une angoisse résignée qu’elle porte au cul la barbe de Filochard.

(Note à Filochard :
Pour plaire à Sri Sri Mardouk Shankara, qu’elle est bien obligée d’appeler Arnaud Boufigue en public, Gertrude a, pendant presque deux années, joué la Marquise de la Motte Tondue : son amant lui avait fait comprendre qu’il appréciait assez peu son exubérance foufounesque, remarquable autant par sa vigueur que par sa consistance ferme (rien à voir avec la soie, le vison de Béatrace : cette remarque pour les Lecteurs attentifs aux Qualités Profondes des Personnages).
Amoureusement soumise à son rayonnement mystique, Gertrude avait donc sacrifié cette frisure élastique qui, pensait-elle jusque-là, faisait le charme et la douceur subtile du coussin foisonnant que

la Nature délicate interpose entre les surfaces sensibles les plus susceptibles d’être meurtries au choc brut des passions.
Sri Mardouk Shankara parti, Gertrude a abandonné sa quatrième tondeuse (juste avant qu’elle ne rende l’âme à son tour) et

la Nature délicate a repris ses droits. Vénus est certes généreuse, mais vindicative,  et sans doute blessée d’avoir vu mépriser ses attentions, elle a fait en sorte que tout cela repousse très vite, mais avec une étonnante rudesse, le poil raide et droit, agressif, râpeux et abrasif en diable, et le tendre coussin s’est mué en planche à clous. Mais, baste, Gertrude a tout simplement renoncé aux collants susceptibles de filer bêtement, et en est revenue au classique Petit Bateau de coton blanc, (Sri Mardouk Shankara, facétieux, parlait de Transatlantique, et, caustique lorsqu’elle déplaisait, de porte containers), qu’elle tricote elle-même, bien sûr, en se disant qu’au retour de son amant, elle reprendrait la tondeuse. Les autres n’auraient qu’à se débrouiller. Na.)


[1] Pour sortir, Gertrude porte des tricotées de couleur, plus habillées.




[1] Pressé par les injures répétées de lecteurs avides de comprendre et que la désinvolture de Daniel Forpris indispose, je fournis (gratuitement) le glossaire demandé, en toute cuistrerie assumée :
Putassier : vénal, obséquieux.
Pyorrhéique : d’où s’écoule du pus
Pyoémétique : qui vomit du pus
Pyophagique : qui avale du pus (l’un suivant l’autre, faut rien perdre)
Pellagreux : atteint de pellagre, affection dermatologique, digestive, neurologique et psychiatrique, très désagréable, et qui rend louf
Pythien : de Delphes. Lié à Python, le serpent monstrueux qu’y avait tué Apollon
Putschiste : qui participe à un coup d’état militaire
Putatif : supposé
Péan : hymne en l’honneur d’Apollon
Pavesade : grande claie portative protégeant les archers
Putéal : lieu devenu sacré car frappé par la foudre (plutôt à Rome, mais on ne fait pas le détail)
Putipharder : familièrement, violer. C’est vieilli mais c’est dans les vieux mots qu’on fait les meilleures croupes (et les meilleures troupes)
Poliade : désigne une divinité protectrice de la cité (en Grèce)



[1] Ravioli: allusion à la traditionnelle formule de politesse chinoise « Que ton cœur soit ravioli quand ton temps brocoli »

[2] Issu de l’OSARN, né en 1936, Organisme Spécial d’Action Régulatrice Nationale, ou Organisation Secrète d’Action Révolutionnaire Nationale, encore connu sous le nom de Cagoule…