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LES POLITIQUES

Les Politiques

  Je vais parler des Politiques, c’est-à-dire de ceux qui font profession politique. On dit aussi carrière. Ou qui tentent de le faire. Car tous ne parviennent pas à leurs fins : la route est encombrée, la concurrence sévère. Comme le disait feu ma belle-mère, qui était une dame de grand bon sens, la place doit être bonne pour être autant disputée… Ce qui pose une grande question : qu’est-ce qui est aussi appétissant dans « la place » ?

 
Il ne s’agit nullement de faire le procès de ces Politiques (on est prié de me croire), mais de faire le portrait de certains d’entre eux (parce qu’au fond leurs obstinations sont assez comiques), et peut-être de comprendre d’où vient cet appétit.

  Comme tout un chacun j’ai été amené à en rencontrer, et à en observer, de tout poil (du poil de carotte au poil à gratter) et de toute brosse (de l
a Brosse à Reluire à la Brosse à Cabinet), depuis les maires que chacun croise partout, surtout aux périodes électorales, jusqu’aux autres, que l’on rencontre quotidiennement par écrans de télévision interposés.

  J’en ai donc vu de toutes sortes, des meilleurs aux pires, les meilleurs étant le plus souvent situés dans les petites mairies des plus petits villages où ils se défoncent pour d’ingrats administrés.

Mais pas toujours.

Les pires sont les plus drôles (quand on ne se trouve pas dans le champ de tir des catastrophes qu’ils génèrent).

  Et je me suis donc souvent demandé pourquoi ils se trouvaient là. Et ce qu’ils y cherchaient.

  Si vous leur posez la question, ils vous répondront invariablement que c’est par souci de « servir », par dévouement au « bien public », parce qu’ils « savent des choses et qu’ils veulent en faire profiter leurs concitoyens », parce qu’ils croient « détenir des solutions », etc… Bref, parce qu’ils « savent » et qu’ils veulent « servir », comme je l’ai déjà dit. Mais s’ils se répètent lorsqu’ils utilisent ce verbe, aucun ne le pronominalise. Comme s’ils ne pouvaient « réfléchir » ce pauvre et digne vocable. 

Cependant, eux, ils « réfléchissent » beaucoup. Ils analysent. Ils déduisent. Ils débattent. Ils concluent. 
D’ailleurs, ils ont Raison.
Puisqu’ils Savent.
Et s’ils Demandent, nous « demandent », Interrogent, nous « interrogent », c’est bien pour obtenir, contorsions et astuces rhétoriques aidant, la confirmation de ce qu’ils savaient déjà.
 
Même s’ils appliquent la grande Règle selon laquelle « la vérité d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui et encore moins celle de demain », comme je l’ai entendu dire dans le cadre de transactions commerciales (où l’on est souvent plus rigoureux) (Parole, parole, parole… chantait l’une) (Words, words, words ! avait dit l’autre).

Aucun ne parle de POUVOIR…

  On trouve en P2C2E10 (lien) une représentation de deux d’entre eux.

Les mêmes en P2C2E14, dans une autre situation.

 
S’agissant d’une satire, le trait est, bien sûr, forcé. 
 
Bien sûr. 

 
Forcé.

Poil au nez.

 
A propos de poil.

  Chacun a pu remarquer que l’homme politique est glabre.

 
Ainsi, affichant une vie simple, sinon saine, ne se trouve-t-il jamais confronté au terrible dilemme haddockien du dessus-dessous, angoissante question qui taraude l’hirsute, ni à l’imprécision et au flou du profil, ni aux coulures opiniâtres de la sauce tomate, ni aux miettes du quatre heures qui restent prises dans le poil jusqu’à l’apéro.

  Lui, il proclame la netteté du Savoir et son profil de médaille, la cravate en bavoir d’Hercule Poirot ou la franchise insolente du jaune d’œuf sur la chemise blanche. Mais l’attaché(e) parlementaire a des changes d’avance.

  Bref, il sait, et en tant que sachant, il échappe à tout ce flou mal maîtrisé qui caractérise la Barbe.

  Non, Mesdames et Messieurs, le Politique ne sera jamais un Barbu, un vrai, un sale ! 

  Ou bien il sera rejeté par la communauté internationale de ses semblables, et même, ô misère, par les peuples réunis, conditionnés depuis Jules César au Rasoir du Responsable.
 
Ainsi à jamais les Poilus resteront-ils dans l’ombre des tranchées, hachis à mitraille, sacs à poux, troubacs sans destin, tandis que les Chefs garderont leur œil limpide fixé sur la ligne bleue des Vosges qu’ils savent vibrer, là, du côté des verduns !

  Eux, tendent le menton, fiers, héroïques, rasés de près. Et chauves si possible, ainsi que l’était Jules.
 
En effet, comment tondre les peuples lorsque l’on est poilu ?

  L’Homme Politique est glabre en soi. Ou bien il se déguise. Il joue au Père Noël jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il ressemble à Landru et qu’il revienne alors au standard de sa caste.
 
Lisse comme un blindage, le visage de l’H.P. n’offre aucune prise. Non, il ne jouera pas à « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette » : L’H.P.[1] est un sérieux, ou bien un transgressif lorsqu’il croit tenir la situation bien en mains et qu’il se laisse aller à livrer sa nature profonde de maquereau du peuple. Et ce n’est qu’un instant. 

  Un maquereau porte des rayures bleues sur le dos. Pas de barbe !
 
Alors il faut choisir : la barbe ou la politique.

  On m’a objecté certains cas célèbres de barbus publics, relevés ici et là dans le monde, depuis les mollahs iraniens ou quelques sikhs indous, jusqu’aux barbudos castristes. Ceux-là relèvent d’un complexe du Prophète plus que de la politique telle que nous l’entendons et arborent ainsi un accessoire identitaire auquel se rallient leurs sectateurs.

C’est un autre type de Pouvoir qui est recherché.
 
Mais bien sûr, il s’agit toujours de Pouvoir, sinon de véritables hommes politiques tels que ceux auxquels nous sommes quotidiennement confrontés.

  Pour mémoire, je rappellerai que les femmes politiques sont des Hommes Politiques comme les autres.
Plus récemment venues sur la scène du Pouvoir, elles y présentent le zèle des novices qui tend à accentuer les stéréotypes que véhiculent leurs modèles, sinon leurs mentors.
Elles sont donc au moins aussi glabres que les hommes.
Avec un certain aspect hargneux qui transparaît très vite dans le ton et le regard sous le sourire de convention.

On trouve encore moins de femmes à barbe en politique que d’hommes. C’est dire.



[1] J’ai tenté d’appeler l’Homme Politique « H.P. » pour économiser des caractères. C’était une erreur et j’en reviendrai à l’expression littérale : outre le fait que ce n’est pas, en l’occurrence, une économie souhaitable (ce que je ne développerai pas, pour, au moins, économiser les incidentes), je crains une confusion avec l’angliciste abréviation du cheval vapeur. Car si l’Homme Politique peut se nimber de vapeurs dilatoires pour éviter certaines réponses à certaines questions, il n’est en aucun cas comparable au cheval, qui, lui, est un noble animal.

L’ÉPOUSE / P3C1E6

P3C1E6 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 6)

  N°151 / L’ÉPOUSE / P3C1E6

 
C’est l’histoire où Arthur retrouve Arnaud Boufigue et Finette de Sainte Fouillouse, devenue l’Épouse de l’Élu, qui, mystérieusement, semble vouloir l’aider.

 
Mercredi 8 juin
Le matin
Harpie

 
Ça recommence, se dit Arthur en sentant la terrible catatonie le saisir de nouveau, comme une onde de glace qui l’investirait d’une seule pulsation…

 
Il a bu le café que le marin-gardien-infirmier-serveur lui a apporté, comme il le fait tous les « matins ».

Il a obtenu que l’éclairage de l’infirmerie où il reste confiné soit modulé selon un rythme nycthéméral artificiel (nictaméral, comme dit Béatrace quand elle s’explique savant avec Amaïa au sujet de la vie souterraine), et c’est le matin. 

 
Mais la dose qu’on lui a fait prendre est sans doute moins forte qu’en Omphalie, puisqu’il a eu le temps de reposer sa tasse avant de se figer.

 
Le marin est ressorti en emportant le plateau du petit déjeuner intact, mis à part le café qu’Arthur a imprudemment avalé (mais il est vrai qu’à moins de mourir de faim et de soif, il est bien obligé de consommer ce qui lui est apporté). 

 
Le mataf devait savoir ce qui allait se passer. Celui-là, se dit Arthur, si je peux retrouver mes forces assez tôt, je te vais me le faire vilain. Il n’aura pas besoin de drogue pour se tenir tranquille quand j’en aurai fini avec lui. 

 
Tiens, c’est comme le Vladimir… Justement, il arrive, bien sûr… J’espère que ça ne va pas recommencer ! On ne sait jamais avec ces gugusses… Des fois qu’ils voudraient jouer encore et encore aux Amazones et à Bitenor… Connards…

 
- Mon cher Arthur, je sais que vous m’entendez et que vous comprenez ce que je vous dis. Il est concevable que vous soyez inquiet, après ce que l’Élue vous a infligé (ricanement). Je vous rassure : je n’ai aucune intention perverse à votre égard (éclat de rire) : Bitenor n’entre ni dans mes plans, ni dans mes ordres, si j’ose dire. Simplement, vous commencez à récupérer un peu de cette santé robuste qui pourrait vous rendre redoutable, et je tiens à ce que votre transfert en Harpie s’effectue sans incidents. Vous resterez donc sous Catatonine (c’est le nom de cette drogue que vous avez absorbée dans votre café) pendant les quelques heures nécessaires à votre arrivée et à votre installation là-bas. J’ignore quel sort vous a réservé l’Élu, mais je doute qu’il vous livre à ses Amazones : il aurait tendance à se les réserver, même après qu’il ait épousé… Mais je ne vais pas vous ennuyer avec ces mondanités. Nous sommes arrivés à destination et le Hai II est arrimé au fond, dans son berceau de stationnement. Nous attendons le raccordement au sas de Harpie d’un instant à l’autre.
 
Le marin qui escorte Vladimir soulève le bras d’Arthur qui se lève mécaniquement, le regard vide. Puis il le conduit devant le lavabo et lui fait signe de se raser et de faire sa toilette. Arthur s’exécute. Il lui donne ensuite le paquet des vêtements qui lui est destiné et Arthur, malgré la rage qui bouillonne en lui, s’habille docilement. Le voici vêtu de blanc, rasé, coiffé, presque remis à neuf, encore que très amaigri. Son œil indifférent reste perdu dans un lointain inerte et ses bras pendent, inutiles, passifs…

 
- Très bien, reprend Vladimir toujours ironique. Vous voilà endimanché comme un premier communiant. Vous allez pouvoir rencontrer les huiles qui ont souhaité faire votre connaissance. Piotr va vous conduire. Je dois rester à mon bord, vous me pardonnerez, mais j’ai du travail : un chargement à effectuer… Présentez mes respects à l’Élu et mon meilleur souvenir à… Mais au fait, vous le connaissez ? Vous serez remis à l’un de vos amis : Arnaud… Arnaud Boufigue… Vous le connaissez, non ?

 
Vladimir sort en éclatant de rire…

 
Un bruit sourd. Des grincements…
 
Piotr pousse Arthur vers la coursive et le guide : à droite, à gauche…

 
Ils entrent dans un sas où des marins apportent des colis en faisant la chaîne, depuis les silos à missiles désaffectés où ils étaient rangés. Réunis sur des palettes entourées de filets, les colis sont repris par le crochet de grue qui les descend par un large orifice, manifestement raccordé à un manchon de transfert. Le marin qui commande la manœuvre presse alors un bouton, et la charge s’élève… Quelques instants plus tard, le croc redescend, supportant cette fois une sorte de cabine grillagée dans laquelle se tient un personnage qui en saute comme un diable de sa boîte :
- Ce cher Arthur !!! Quel plaisir de se retrouver !!!

 
Arnaud Boufigue, leste et enjoué, tourne autour d’Arthur, inerte et passif :
- Et quelle surprise, n’est-ce pas ? Montez donc dans cet ascenseur. Vous en pardonnerez le caractère primitif, mais il s’agit d’un simple monte-charge, certainement indigne de Monsieur le Directeur de

la Lanterne du Fort ! Passez devant, mon cher !

Il le pousse devant lui d’un grand coup de pied au derrière :
- Ah !!! Deux ans que j’attendais cet instant !!!! 

 
Il fait signe au marin qui commande la grue, et la cabine s’élève avec un léger balancement. La montée est lente. On traverse d’abord un espace sombre constitué du large tube rétractable, puis on émerge dans la lumière d’un entrepôt au sol de tôles rivetées et aux parois de pierre noire et brute.

 
Le câble qui porte la cabine, fixé sous un pont roulant la dépose à quelques mètres du puits obscur entouré d’une rambarde grillagée d’où il l’a extraite.

Arthur, bien sûr, reste impassible, le regard toujours perdu…
 
- Ce cher Vladimir m’a dit que vous en aviez pour deux bonnes heures avant de reprendre vos esprits, mais ce n’est pas une raison pour que vous restiez bêtement immobile. Faut vous remuer, mon vieux…

Il ouvre la porte tandis qu’un marin décroche le câble.

- Allez, dehors !

Il le gifle violemment :
- Excusez-moi, mon vieux, mais ce n’est pas grand-chose et ça me fait tellement plaisir…

 
Arthur sort, d’un pas d’automate et s’arrête au bord de la margelle du puits.

 
Le câble armé de son crochet redescend vers le sous-marin.

 
- Ne restez pas aussi près du trou, c’est imprudent. Venez, suivez-moi…

Il se dirige vers le fond du hangar, là où la lumière est la plus vive.

Arthur le suit…

Un chariot élévateur s’approche tandis qu’une nouvelle charge est extraite.
 
On sort du hangar. 

 
Un couloir de circulation. Des rails. Voie étroite. 

 
Cela ressemble à Agotchilho se dit Arthur qui voit, comprend, perçoit, mais reste incapable de réagir.

 
Arnaud Boufigue chantonne en marchant devant lui, ouvre une porte percée dans la paroi du couloir, et pénètre dans une sorte de salon, ou de bureau luxueusement meublé, confortable, chaud, tendu de brocard et de soieries, au sol couvert de tapis d’Orient.
 
Son guide s’arrête et fait face à Arthur qu’il gifle de nouveau avant de lui siffler au visage, entre ses lèvres pincées :
- Si cela n’avait tenu qu’à moi, mon cher, je t’aurais fait subir le même sort qu’à ce petit imbécile de Luis. Mais il paraît qu’on te réserve quelque chose de plus… amusant, et de plus utile. Alors profite du temps qu’il te reste. Profites-en bien. 

 
Et il sort, laissant Arthur planté au milieu du silence ouaté des tentures.

 
Une porte s’est ouverte, quelque part.

 
Une femme est debout devant lui.
 
Le champ de vision d’Arthur est limité par le fait qu’il ne peut bouger la tête… Il ne l’a pas vue entrer.

Elle est devant lui, drapée d’une tunique de soie pourpre ceinturée d’or, coiffée d’un diadème de diamants, en forme de lyre… Le contre-jour dissimule son visage…

 
Elle lui parle :
- Bonjour Arthur Malfort… Je ne sais pas si vous pouvez me reconnaître… vous ne m’avez jamais rencontrée quoique nous nous soyons croisés de très près… Je suis Finette de Sainte Fouillouse. Ici, on m’appelle « l’Épouse ». Je suis chargée d’engendrer le Fils de l’Élu… Mais cela vous importe peu. Cela ne vous concerne pas, en fait. Je ne peux rien faire pour vous, enfin… presque rien. Je dispose de trop peu de temps pour vous expliquer ma démarche auprès de vous… Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai cru aux Écolocroques lorsque je les ai servis. Et puis j’ai compris que c’est eux qui se sont servis de moi, comme de tous ceux qui ont naïvement cru en eux. Je ne crois plus à grand-chose, Arthur Malfort, et mon destin, en fin de compte, semble bien devoir s’achever ici. Mais je veux éviter que vous soyez « utilisé » à votre tour, comme je l’ai été. Je ne sais pas quel sort ceux qui décident vraiment vous réservent, mais au travers de tout ce que je vis ici, je conserve le souvenir d’un jeune homme que j’ai malgré moi contribué à martyriser, juste avant que mon destin ne soit scellé et que je devienne sans recours cette « Épouse » que vous voyez… J’aurais dû l’oublier, bien sûr, mais j’ai conservé en moi le regard qu’il m’a lancé en expirant tandis que je… Je n’ai pas pu l’oublier. Et si je ne l’ai pas oublié, c’est grâce à un cadeau que m’a fait ma mère, Flora, avant que je ne parte rejoindre ce destin qui est maintenant le mien (elle glisse deux petites pastilles entre les lèvres d’Arthur, dont elle caresse ensuite doucement la joue du bout des doigts)… Avalez… Bien… Ma mère appelle cela du Pain de Couleuvre et elle le fabrique, dans les Ardennes belges où elle vit encore, avec de l’hellébore (elle a un petit sourire triste)… Les « quatre grains d’hellébore » du lièvre de
La Fontaine… Elle est un peu sorcière, vous savez… Je ne vous reverrai sans doute plus jamais, Arthur Malfort. Je sais que vous m’entendez et que vous me comprenez. Si l’on vous administre d’autres drogues, comme il est probable, du moins conserverez-vous mémoire et conscience de ce qui vous sera alors imposé, même si, malgré vous, vous devrez l’exécuter. C’est tout ce que je peux faire… En souvenir de Luis… Adieu… « Ils » viendront lorsque les effets de

la Catatonine s’effaceront…

 
Elle quitte son champ de vision. 

 
Une porte se referme.

 
Elle est partie…
 

LA FABRICATION DES SAUCISSES / P3C1E16

P3C1E16 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 16)

  N°161 / LA FABRICATION DES SAUCISSES / P3C1E16

 
C’est l’histoire où nous prenons connaissance du rapport d’expertise qu’Amélie a rédigé à propos de la fabrication des saucisses destinées à la Nouvelle Réna.
 

POLICE NATIONALE

  Rapport d’enquête initial
06 juin 20XX
Amélie Fouad, OP
Laboratoire d’expertise


 

Fabrication industrielle des saucisses dites « de pyxide »


  Le présent document a été établi d’après les déclarations de Messieurs Paul Dupond et René Lemol, responsables de l’unité de fabrication de Bordeaux des Ets Tapas’Embal’ (Production), auditionnés à Saint Tignous sur Nivette par l’OP Lepif, sur réquisition de Monsieur le Procureur de la République de Pau, en qualité de témoins dans l’affaire de l’assassinat de Madame Edmonde de

la Vorme Séchée.

  Ce document sera complété par une visite à caractère de perquisition qui devra être effectuée dès que possible sur les lieux.

  « Les témoins nous ont déclaré :

« L’usine de fabrication de saucisses dites « de pyxide » destinées à l’Association « la Nouvelle Réna » et à d’autres marchés est la plus moderne existant actuellement dans le monde. Son rendement n’a pas encore pu être évalué en fonctionnement.

  « Elle utilise en parallèle deux ressources d’approvisionnement : des carcasses de bovins surgelées en provenance d’Amérique du Sud (Argentine pour l’essentiel), et des porcs de batterie, issus d’un élevage industriel annexé à l’usine (en cours de développement : sont seuls construits les parcs de contention terminaux, utilisés pour un approvisionnement exogène).

  « La ligne de production est alimentée simultanément par les deux types de viandes, et c’est leur proportion qui détermine la qualité recherchée, selon les cahiers des charges établis en collaboration avec les clients, qui déterminent la qualité protéique souhaitée et le taux de matière grasse final.

« Elle fonctionne en continu selon un cycle qui peut durer plusieurs jours sans interruption. Tous les nettoyages se font par des procédures dites de NEP (Nettoyage En Place) qui peuvent être extrêmement rapides si aucune intervention de maintenance n’est nécessaire.
 
« Les carcasses surgelées sont prises dans les chambres froides par des portiques à pinces. Ces portiques sont convoyés jusqu’à une colonne de décongélation à micro-ondes dans lesquels ils montent deux par deux, en parallèle. Parvenues au sommet de la colonne de décongélation (hauteur 20 mètres), les carcasses sont redescendues dans le hachoir primaire où deux très fortes lames coaxiales et contrarotatives les débitent en morceaux, en « tranches » d’environ 5 centimètres d’épaisseur, qui vont tomber dans la vis sans fin d’un hachoir secondaire. Cette vis, tranchante, les pousse sur une lame de débitage qui va réduire les morceaux (os et viande) en dés d’environ deux centimètres.

« Le produit obtenu est ensuite poussé dans un tube de tri où les morceaux renferment plus de 50% d’os sont détectés (cellules de détection à résonance magnétique nucléaire) et « aiguillés » vers un troisième hachoir qui réduit les morceaux de moitié avant un nouveau tri. Ce système automatique réduit de 50% la perte de carcasse, et supprime un poste de travail onéreux et dangereux : le désossage.

  « Les porcs vivants sont introduits dans une chaîne d’abattage parallèle. Ils y sont pris en charge par un premier convoyeur en caillebotis. Ils sont d’abord placés en état de catatonie totale par une injection spécifique (tous les produits utilisés sont détruits lors de la cuisson et ne laissent aucune trace ni résidu : ce sont des auxiliaires technologiques). Ils sont alors soulevés par les pattes avant au moyen de pinces similaires à celles de saisie des carcasses bovines, et un tube de gavage leur est placé dans la gorge. Le convoyeur les entraîne petit à petit vers une première opération qui va prendre entre une et deux heures selon la demande de la production. Ils reçoivent par la sonde de gavage une quantité d’eau importante, chargée de différentes substances qui, à très petites doses se montreront successivement capables, d’abord, d’interrompre leurs sécrétions internes, surtout digestives, puis de les purger drastiquement de tout contenu, y compris biliaire, sous abondant rinçage aqueux. Le lisier obtenu est recueilli dans un fermenteur, où il rejoint celui de l’élevage et se trouve transformé en énergie. Les résidus de fermentation sont séchés dans des tours d’atomisation et vendus comme engrais. Rien n’est perdu.

 
« Une fois « nettoyés » intérieurement, les porcs n’ont plus besoin d’être éviscérés, leurs tripes se révélant (contrôle en a été fait maintes fois sur la ligne pilote de Saint Tignous) de qualité charcutière. Ils sont alors sacrifiés par électrocution, puis lavés à l’eau bouillante sodée, brossés, et donc intégralement épilés.

« Ils rejoignent alors une chaîne de débitage similaire à celle des carcasses surgelées et se retrouvent, après élimination des parties osseuses les plus importantes, dans une trémie de dosage.

« Les parties osseuses ainsi éliminées sont traitées à part et, après dissolution acide neutralisée, transformées en collagène qui sera utilisé pour la fabrication des boyaux.

« Il semble que l’on trie également les matières grasses, qui sont même extraites de la moelle des os, et qu’elles soient dérivées vers un autre circuit de traitement qui n’a pas été clairement défini. Cela expliquerait la faible teneur finale en matières grasses de ces saucisses.  

  « Les viandes, après mélange et malaxage sont réduites en purée fine dans un très gros cutter (sous vide pour éviter l’oxydation et le moussage). Le cutter est rempli et vidé en continu via des vis d’Archimède spéciales qui assurent l’étanchéité du système. La finesse obtenue est suffisante pour rendre totalement imperceptibles les résidus d’os minimes qui pourraient subsister, et qui seront par ailleurs éliminés par une grille de sortie raclée au travers de laquelle la chair se trouve extraite en continu, comme il a été dit.

« C’est également dans le cutter que sont ajoutés les additifs utiles, épices, arômes, agents de texture, colorants et conservateurs divers, tous autorisés comme il se doit, et qui varient selon les fabrications.

« En sortie de cutter est injectée une proportion très définie d’azote, qui, par foisonnement, donnera une consistance plus mousseuse à la chair et en améliorera la perception en bouche.
 
« Puis, le boudin formé passera dans un tube de téflon où il sera cuit par chauffage ohmique, c’est-à-dire qu’il sera traversé par un courant électrique qui dégagera en son sein une chaleur précisément dosée pour en obtenir la cuisson en continu.

« Il aboutira alors aux cônes d’embossage, disposés en parallèle, sur lesquels se forme le boyau d’enrobage, par cuisson du liquide collagène qui entoure les cônes d’extrusion et les manchonne.

« Les saucisses enrobées sont moulées dans des formes disposées en creux sur des roues doubles en téflon, qui en déterminent la longueur, et elles tombent dans les boîtes d’emballage, refermées et suremballées automatiquement.

  « Voilà comment, d’une carcasse de vache mêlée à un porc entier, on obtient des saucisses.
 
Consultés, les contrôles vétérinaires et services de répression des fraudes n’ont rien relevé d’incohérent ou d’irrégulier dans ces procédures. Les installations ont reçu un numéro d’agrément sanitaire européen.

  Les dépositions spécifiques à partir desquelles ce rapport de synthèse a été rédigé ont été relues aux témoins qui les ont confirmées et qui les ont signées.

 
Pour mémoire avant perquisition.

  Amélie Fouad
 

DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

P3C1E18 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 18)

  N°163 / DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

 
C’est l’histoire où Amaïa convoque Ôoumloc et où il se prépare quelque chose de terrible.  

 
Vendredi 10 juin
15 heures
Agotchilho

  Le battement, plus lent qu’à l’ordinaire, lorsqu’il se passe quelque chose…

  Après le départ des policiers et d’Amaïa, qui les a suivis de près, les Malfort se sont retrouvés entre eux. Nouye, à qui la Mère les a confiés, les a conduits vers la grande salle que Rébéquée appelle le Temple : c’est bien sûr de là que provient le battement sourd qui résonne depuis le matin, lent et obstiné.

  En s’en approchant, ils ont distingué sur le fond grave des notes profondes, une sorte de grattement rythmique plus aigu, qu’ils n’avaient encore jamais entendu et qui ne portait pas jusqu’au bureau N°1 où ils se trouvaient.

  Avant d’entrer dans la salle, Nouye leur a demandé de « prendre le vêtement goum ». Sans discuter, les femmes se sont déshabillées, et les hommes ont revêtu les sacs-ponchos, de rigueur, qu’elle leur a tendus.

 
Béatrace, très pâle, porte Tijules sur sa poitrine. Amaïa lui a longuement parlé lorsqu’elle s’est éveillée, dans le secret de sa chambre, en la serrant longuement dans ses bras nus, accompagnée des gazouillis légers et tendres de Tijules, heureux de cette exceptionnelle double tendresse. 

  Elle ne dit rien à personne, répond par des gestes vagues, des baisers distraits, aux caresses de ses amis, concentrée semble-t-il sur une tâche intime et grave, qu’elle ne peut partager.
 
Amaïa leur a fait signe de la laisser seule, et personne ne lui a parlé. 

  Chacun s’est contenté d’une caresse, d’une étreinte rapide et discrète, pour ne pas risquer d’ébranler le fragile équilibre dans lequel elle se maintient au prix d’un énorme effort de volonté.

  La salle est différente de ce qu’ils ont déjà vu : pas de foule. Des groupes de femmes assises en tailleur, silencieux et disposés en cercle, où Rébéquée retrouve avec quelque surprise, la disposition des Mains de la Mémoire (P1C2E14). Chacun des groupes est centré sur une femme, âgée le plus souvent, qui frotte sur le sol une pierre sonore, en une note claire, sur un mode rythmique décalé de celui des tambours.
 
Il fait plus sombre aussi. Les torchères de gaz fument dans la dentelle lumineuse des pierres que leur manque de force ne porte pas au blanc, mais laisse rougeoyer avec des tons de braise. 

  La pénombre leur cache les participants dispersés sous la voûte. Et Rébéquée observe que les lourds madriers qui font sonner la pierre contre laquelle ils cognent sont entourés de peaux qui en matent les coups…

  Sur le trône du centre, assise devant la mare, Amaïa, impassible, attend. Sur ses genoux serrés est assise sa fille. 

 
Elle tient à la main une longue pierre noire,  comme un croissant de lune en lumière inversée, luisante, et polie avec soin, comme on tiendrait un sceptre.

  Sur un signe de Nouye, Clèm est allée s’asseoir à gauche de la Mère, qui lui a tendu sa fille. Clèm l’a prise dans ses bras, et en s’asseyant, l’a calée contre son ventre rebondi et sur ses seins gonflés.

  Puis, Nouye a montré l’autre siège à Béatrace qui, le regard perdu, s’est assise à son tour.

  Sans un mot, les enfants se regardent. Ils se connaissent bien. La fille d’Amaïa est plus âgée d’un an et commence à apprendre la Mémoire de son siècle. Sa mère enceinte de nouveau, ne peut plus la nourrir de son lait, mais elle tête encore une ou l’autre nourrice, et par tendre habitude, elle essaie de sucer les seins de Clèm qui sourit en lui caressant les frisettes. De son côté Tijules « se branche » avec sérieux et s’endort de bonheur.

  Les autres, dont Rébéquée qui soutient son Hélène, Victor, Eusèbe et Jeanne, restent auprès de Nouye, debout et en retrait à l’arrière des trônes.

  Amaïa s’est levée.

 
Les tambours voilés se sont tus et les pierres sonores ont cessé de frotter sur les dalles du sol.

  Elle a posé la longue pierre brillante sur le siège où elle était assise et y a ramassé une plaque d’ardoise percée fixée au bout d’un fil.

« Le rhombe », a pensé Rébéquée… L’image de la Vieille Mère… Jules… Sa gorge se noue : « Me voici devant tous… » (P1C1E18).

  Mais la pierre tournoie… Le ronflement rythmique se déploie sous les voûtes, dans le geste aérien d’Amaïa au-dessus de sa tête. À chacun de ses tours, le ronflement s’éclaire, un bref instant… Un lourd vrombissement, sourd, épais, lointain, issu de l’air opaque où rouillent les torchères…

  La mare a frissonné… Une seconde durant, Rébéquée a fermé les yeux, pour, les rouvrant, ne plus voir que les reflets sombres aux irisations rouges de la carapace en train d’émerger lentement et les deux pédoncules où veillent des yeux minéraux… 

 
Les pinces rampent sur le sable noir, ouvertes au bout de leurs bras écartés, en un geste d’attente, ou d’accueil, mais sans menace, tout simplement posées, avec abandon, sur la pente douce de l’arène, face aux trônes de pierre, face à la Mère dont l’ample geste maintient dans la conque du Temple, le ronflement d’accueil. 

  Elle a lâché le rhombe, et la pierre a filé, dans l’ombre de la voûte, avec un sifflement… 

  Un claquement lointain témoigne de sa chute.

 
Le silence…

  Une très vieille femme, qui se trouvait assise au centre de la Main la plus proche, s’est levée, brandissant la pierre sonore qu’elle frottait sur le sol. Nue, flétrie, mais le regard brûlant au fond creusé de ses orbites épaisses, elle est venue debout derrière la murette qui sépare la salle de l’espace de la mare, derrière le Crabe. Elle porte au cou la plaque d’ardoise gravée que Rébéquée a vue à celles qui siègent dans la Salle de Mémoire (P1C2E14). La femme s’est lancée dans une longue phrase modulée à l’extrême, en mouillant les syllabes, tout en levant les bras, dans un geste d’offrande, puis elle s’est inclinée mais sans lâcher sa pierre. Elle a articulé deux mots, nettement, clairement, et puis elle s’est tue et a croisé les bras.

  Une autre alors s’est levée. A son tour, elle a déclamé une phrase de présentation, solennelle et grave, puis elle s’est inclinée et a dit : « Goum Onoruame ».

  Une autre l’a suivie, et Nouye a traduit, chuchoté, à l’oreille de Jeanne :
- « Je porte la Mémoire de la Quinzième Main. En mon temps a vécu Guüéniou, qui fut Mère lorsque les Grands Mammouths nous donnèrent leur peau, conduits par ceux du clan des Goums qui sont venus de l’Est »… Et puis elle salue « Goum Onoruame », qui a créé le monde aux dires des premiers hommes… 

 
Et les femmes se succèdent, énumérant ainsi les titres des deux cent mille ans de la Mémoire des Goums…

  Et lorsque les vingt Mains se trouvent ainsi debout, Jeanne, qui ne s’était dévêtue qu’avec la réticence pudique de son âge, sent Nouye derrière elle, qui la pousse dans le dos :
- Il faut que tu présentes qui tu es, qui vous êtes…

  Affolée, elle sent les regards de toute cette Mémoire chargée de tout son poids qui se tendent vers elle, sent les yeux d’Amaïa, confiants, qui la soutiennent, se surprend à marcher, nue, flétrie, elle aussi, certes, mais guère plus que les deux cent mille ans dressés, là, devant elle, et elle se présente, à côté des vingt autres. 

 
Comme les autres, elle lève les bras, sa gorge se dénoue :
- Je porte ma mémoire avec celle des Hommes et je ne suis que Jeanne cependant. Et de toute ma vie, j’aurai aimé un homme.

  Et puis elle s’incline :
 - « Goum Onoruame ».

  Elle reste là, dans le silence et le respect.
 

ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

P3C1E19 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 19)

  N°164 / ENLEVÉ PAR LE CRABE / P3C1E19

 
C’est l’histoire où Ôoumloc, le Crabe géant, tue l’Amazone qui se trouve soumise à son jugement et emporte Arthur dans ses abîmes.
 
Vendredi 10 juin
15 heures 30
Agotchilho

  Amaïa a repris la longue pierre sombre et polie sur son siège et revient vers le Crabe.

 
Tous ses gestes sont lents, fluides, prudents, discrets… 

  Agenouillée près de la pince droite, elle en frotte l’intérieur, comme pour repasser le fil clair d’une faux, tout en parlant d’une voix sourde, et le silence est tel que l’on entend bruisser les mandibules que le monstre maintient au ras de l’eau…
 

Elle frotte à petits coups, du dehors au-dedans, un grincement audible qui rythme ses paroles…

  - Amaïa lui raconte, explique Nouye à l’oreille de Rébéquée, lui parle d’une femme, « celle qui a tué qui Tu as épargné » ((P2C3E8) et (P2C3E9)), « qui se cache dans la mer » et « qui sort pour tuer ceux qui savent Ton nom », lui dit qu’elle va lui amener pour qu’Il la juge, mais qu’en même temps…

 
Amaïa change de pince et continue à dialoguer avec le bruissement des mandibules :
- … en même temps, elle va lui montrer un homme, un Goumyôs, « qui L’a déjà servi en luttant contre ceux qui ont brisé la force du Courant de la mer où Il nageait naguère (P1C3E23) et (P1C3E27) ». Celui-là, ce Goumyôs, « cherche à le rétablir, ce Courant de la mer », mais « ses ennemis ont brisé sa mémoire, détournant le savoir qu’ils ont volé aux Goums, comme ils avaient rompu le courant bénéfique qui réchauffait le monde ». Elle va le faire venir, et elle demande l’aide « d’Ôoumloc qui sait soigner le Temps ».
  Elle garde à la main la longue pierre polie, s’approche, lentement, de la face bruissante, tend la main vers les yeux immobiles…
 
Le silence est total, les mandibules du Crabe ont cessé leur éternel frisson…

  Amaïa, de sa pierre, frotte très doucement l’œil dressé sur sa tige, qui semble la fixer, l’essuie de la main, en caresse des doigts la surface luisante, et lentement, très lentement, recule, recule vers son trône, où elle se rassied tout en croisant les bras.

 
Le bruit des mandibules a repris, un souffle continu qui sortirait du Crabe en sifflements tranchants…

  Amaïa fait un signe.
 

Deux Boules, encadrant Arthur, s’avancent, ronds et lourds. 

  Épuisé, il vacille entre eux, les bras en croix sur leurs épaules, le regard dans le vide, perdu au fond d’un songe lointain…

 
Ils le mènent tout droit entre les pinces larges, face à la face dure, juste devant les yeux qui bougent sur leur tige. 

  Ils s’écartent, et partent à reculons, lentement, prudemment, loin de la menace des pinces, laissant Arthur balancer, les jambes fléchissantes, vaciller, se reprendre…
 
Béatrace regarde, les yeux écarquillés, les mains moites plaquées sur la pierre du siège, tendue…

  Amaïa la retient, une main sur la sienne, sans un mot…

 
Tijules, dérangé, grogne un peu et revient se lover au creux de ses genoux, dérangé dans son somme par le frisson d’angoisse qu’il a senti passer sous la peau de sa mère.

  Béatrace se fige…
 

Arthur reste debout. Il tourne lentement sur lui-même, tourne le dos au Crabe, fait face à Amaïa, et ses lèvres bafouillent des mots incohérents…

  De derrière le trône arrive alors, grotesque sous la perruque blonde et la tunique blanche qu’elle a prises à Hélène, une gardienne goum que suit docilement l’Amazone, perdue dans son rêve. 

 
Et puis la gardienne silencieuse se place en retrait, près du trône…

  Ravie, heureuse, l’Amazone s’incline dans la direction de celle qui l’a conduite et reste là, entre Arthur et Amaïa.
 
Puis elle scande, d’une voix légère[1] :

  - Je te chante,

L’Élue à la flèche d’argent, tumultueuse, vierge vénérable, farouche, qui transperce les hommes, qui se réjouit de ses flèches,

Toi, la sœur de l’Élu,

L’Élu à la harpe d’or pur, qui, par les montagnes boisées et les sommets battus des vents, se charme par la chasse, et tend son arc en or, lançant des traits mortels.

Les cimes des hautes montagnes tremblent et la forêt sombre résonne de la clameur des bêtes fauves, et la terre frémit, et la mer poissonneuse qu’Il parcourt : Il domine jusque dans ses abîmes, ses flux sombres qu’Il mate,

Tandis que toi, Ô l’Élue au cœur ferme, allant de tous côtés,

Détruis les Inférieurs.

 
Les flûtes funéraires, tous bas, très doucement, dans l’ombre de la salle…

  Derrière elle Arthur grogne, les yeux fermés, tend les mains :
- Tous, distingue-t-on dans son grommellement, tous… Les Goums et les Malfort, les hommes et les femmes, tous, tous… Il faut les tuer tous…
 

L’Amazone reprend, extatique :

- Tu l’as dit, Tu l’as fait, Élue au cœur de pierre, aux seins de diamant, aux hanches d’améthyste, au ventre d’émeraude et aux jambes d’ivoire,

Toi, au sexe de rubis, Toi, « la vierge qui se réjouit de ses flèches[2] 
»…

  Elle salue profondément et déclame :

On nourrira le Ventre à partir des deux Voies 

Celle des Vaches froides, montera vers le ciel et puis redescendra pour bientôt disparaître,

Celle des Inférieurs viendra de l’horizon et bientôt sera seule.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les carcasses gelées, vidées de leurs viscères, monteront vers le ciel, sous son ample Putier, et s’y réchaufferont, pénétrées par les ondes qui mollissent les chairs pétrifiées par le gel, 

Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs. 

Elles seront réduites en dés d’os et de chair.

Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.

Le reste sera pulpe, bouillie rouge et très froide.

 
C’est la Voie d’aujourd’hui.

 
Les flûtes jouent plus fort…

  Les âmes inférieures seront bien nettoyées, lavées par le dehors et purgées du dedans de toutes leurs souillures et de toute amertume.

Le temps d’une journée, comme sacs qu’on retourne, sans angoisse ni peur.

Puis elles dormiront.
 
Les flûtes jouent plus fort…
 

Une vapeur très chaude arrachera leur poil, source d’impureté, Grand Putois Putassier, Purulent, pellagreux,


Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs.


Elles seront réduites en dés d’os et de chair.


Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau.


Le reste sera pulpe, bouillie rouge encore chaude.
 

C’est

la Voie de demain.
 

Les flûtes tonitruent, luttent pour étouffer la voix de l’Amazone…
 

Les pulpes obtenues, mêlées et gonflées d’air, mousse tiède des êtres qui les ont générées, parcourront tout l’espace du Tube de Chaleur qui en fera

la Chair des Divines Saucisses.
 

Le boyau dans lequel ont fusionné leurs os sera leur Peau Sacrée.
Et c’est là le Mystère.
Il est oint du dedans d’Huile Sainte et Secrète.
Elles s’y mouleront avant d’être rangées dans

la Sainte Pyxide, survie de l’Initié, qui connaîtra alors le Bonheur de l’Époux et celui de l’Épouse.
 

Les flûtes se taisent, et la voix claire de l’Amazone retentit dans le silence…

Ainsi sera le Monde lorsque commencera pour nous la Grande Chasse… 

  Et pendant tout ce temps, Arthur oscille et tangue, envoyant vers les voûtes l’incohérent discours, décousu et aveugle, haletant de sanglots, de tout son désespoir, en se frottant la face de ses mains décharnées…

  Mais sa voix affaiblie ne peut être entendue, masquée par la fureur stridente des flûtes qui ont repris en force, dominées cependant des cris de l’Amazone qui clame son défi.
 
Arthur tombe à genoux, la face dans le sable.

  Amaïa se relève, le regard minéral, lance un cri guttural auquel répond celui des témoins de la salle.
 
Claquement clair des pierres qui ont gratté les dalles, frappées l’une sur l’autre. 

  Une fois.

 
Ôoumloc s’est redressé très haut sur ses huit pattes. Il saisit l’Amazone à hauteur de poitrine avec sa pince gauche, et la prend à la taille avec sa pince droite. La fille pousse un cri.

  Claquement de la pince : coupée en deux tronçons au-dessus du bassin, elle renverse la nuque, tandis qu’en gargouillis son hurlement expire.
 

Les flammes sont d’un coup plus vives dans les torchères.

  Pris dans la pince gauche, le torse est suspendu, serré sous les épaules, les bras emprisonnés. La pince droite ramasse sur le sol le bas du corps tranché, l’écarte, le sépare, étire les liens vagues que dessinent les tripes, dont le sable boit le sang.

 
Puis, le Crabe referme, comme en des bras complices, ses pinces ainsi ornées des deux bouts du cadavre qu’il semble recomposer, en enfermant Arthur au centre de son cercle…

  Amaïa est debout et reste silencieuse, Béatrace regarde avec des yeux immenses d’où coulent en abondance des larmes sans sanglots, les deux mains appuyées sur la tête de Tijules qu’elle protège ainsi, qu’elle protège…
 
- Il faut les tuer tous… bredouille, dans sa faiblesse, Arthur à genoux au creux des pinces ensanglantées qui portent comme trophées les restes de l’Amazone.

  Derrière lui, le Crabe a fléchi à demi ses huit pattes porteuses et rapproche ses pinces jusqu’à presque le toucher.

 
Les mandibules cessent leur bruissement, s’écartent, et de la bouche d’Ôoumloc, ouverte, toute noire au milieu de sa face immobile, sort une bulle épaisse, comme un petit ballon, qui gonfle, et puis une autre, et puis une autre encore.

  Le Crabe fait des bulles, il mousse son mucus, en chapelet brillant qui tombe sur le sol, s’accumule, en un tas, qui monte dans le dos d’Arthur, agenouillé toujours et délirant de haine, un chapelet brillant qui monte, déborde sur sa nuque, lui recouvre la face, emplit l’espace entier qui sépare les pinces d’une masse mousseuse, irisée, chatoyante, silencieuse, maintenant qu’elle a noyé la voix désespérée d’Arthur, pressé entre les pinces et la face du Crabe, pressé dans cette mousse, entre la face dure dont on ne peut plus voir que les deux yeux dressés tout au bout de leurs tiges, et les moitiés exsangues du corps de l’Amazone…
 
Les flûtes ont repris leur hymne funéraire…

  Le Crabe se soulève, très haut sur ses huit pattes, et recule, emportant avec lui les morceaux du cadavre, et Arthur, recouvert de sa mousse ; il recule dans l’eau, il s’enfonce, il part…

 
Il est parti…

  Le silence se fait…
 


[1] D’après l’Hymne homérique 26 à Artémis.

[2] Hymne homérique 07.

IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ MORT / P3C1E30

P3C1E30 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 30)

 
N°175 / IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ  MORT / P3C1E30

 
C’est l’histoire où Arthur s’éveille. C’est aussi l’histoire où l’on commence à deviner où se trouve la base des Méchants, « en Harpie ». C’est enfin l’histoire où la fille de Clèm, Amaïa, naît, sur le trône de pierre.

  Lundi 13 juin
8 heures
Agotchilho

  Il s’éveille dans une eau chaude, épaisse, soyeuse, où la peau glisse sans efforts, coule sans clapots, dans une odeur d’herbe foulée et d’algues, un bruissement d’envol de papillons sous la fraîcheur d’un rideau de peupliers, l’été, dans des glissements onctueux de gomme arabique sous la pulpe des doigts… Dans une eau bucolique où il flotte, léger, une eau moelleuse où il somnole, une eau bruissante, à peine, où il sombre dans la paix…

 
Il entrouvre les yeux dans une pénombre de pierres rouges où vacillent des flammes d’or chaud, découvre la surface mordorée de cette eau qui le baigne, le porte, léger, tendrement complice de ses lassitudes qu’elle absorbe, dissout, efface, souffle léger et tiède à la surface de son esprit. 

  Peu à peu se dénouent les douleurs de ses muscles, les aigreurs de sa gorge, les crispations de ses angoisses…
 
Il entrouvre les yeux… 

  Une cuve de pierre où sourd cette eau si chaude qui le porte si bien, et qui, en débordant sans cesse, produit ce bruissement paisible et berceur… 

 
Il flotte entre deux eaux, la nuque reposée sur un coussin de mousse et les bras écartés sur des pierres du fond que l’on a disposées juste à la bonne hauteur…

  Il est bien…

 
Il sourit…

  Un mouvement, au bout de la cuve, l’eau en frémit à peine, on s’approche de lui, dans l’eau, tout doucement :
- Tu t’éveilles… Bonjour…

 
Béatrace sourit, le visage près du sien, se colle contre lui, se presse tendrement, se niche, se love, l’enserre, l’embrasse…

  - Bonjour Arthur revenu, mon homme grand et fort… Bonjour… Je suis heureuse…
 

Arthur referme les bras sur toute sa tendresse, porté par l’eau complice, il referme les yeux, de plaisir cette fois, se dresse légèrement (ces petits seins durcis sur sa poitrine creuse)… Du coup il se lève pour de bon, sans relâcher Béa, pousse un cocorico sonore et triomphant… et retombe en riant, parce que le fond glisse, en buvant une tasse de l’eau suave de sa baignoire…

  - Pfff… Toi, ici ? Et moi ? Mais qu’est-ce qui se passe ? 

 
Il embrasse Béa qui émerge à son tour, la moustache en bataille, cherche à la soulever… et tombe de nouveau, de faiblesse, cette fois…

  - J’ai faim ! Explique-moi ! 

 
Il a fallu deux heures et quatre bols de soupe pour le sortir de l’eau bienfaisante du bain.

  Tijules est accouru en entendant les cris (il était dans la pièce voisine et pataugeait avec les autres enfants).

 
Amaïa, sobrement triomphante, est venue expliquer ce qui s’est passé. 

  Eusèbe, Clèm, Jeanne, tous, sauf Rébéquée, retenue au port, et Vic, resté au journal, tous sont accourus aux appels de Béatrace !
 
Arthur, corps (affaibli) et âme (vigoureuse), se trouve enfin réintégré tout entier au giron chaleureux de leurs forces regroupées.

  - Vic a prévenu Ravot, dit Clèm, qui s’essouffle vite (demain ou après-demain, lui a dit Amaïa, tu t’assiéras au siège où naissent les enfants !)…
- Ravot ? demande Arthur…
- Le commissaire. Tu l