P3C1E37 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 37)
N°182 / DE LA SOUPE / P3C1E37
C’est l’histoire où il est traité de la soupe, des Martiens, des Brachiosaures, flatueux et flatulents, et des interventions divines subséquentes. Et de l’effet de serre. Où cela se conclut en un concert d’optimisme persan.
Lundi 13 juin
12 heures 30
Bureau N°1
(Fait suite à P3C1E37)…
- J’ai effectivement parlé d’odeur de chou, reprend Amaïa…
- Ce serait donc une molécule soufrée… C’est celle qui donne son odeur à la soupe au chou…
- La soupe au chou, intervient Eusèbe, c’est fou ce qu’on a pu en manger après la guerre. Même que ça présentait quelques inconvénients…
- C’est bien vrai, appuie Jeanne. On s’est assez disputés à ce sujet, je te trouvais plutôt sans-gêne d’exprimer aussi vigoureusement tes flatulences… Un vrai Martien glougloutant, de funeste vile raie…
- Ça pète les Martiens ? demande Béa…
- Hydrogène sulfuré et méthane, entre autres, conclut Amélie…
- N’empêche que c’est vrai que les choux ça fait péter, confirme Béa, moi par exemple…
- … et donc, poursuit Amélie imperturbable, c’est le soufre que se substitue à l’azote et bloque la réaction…
- … mais pourquoi les Martiens ? continue Béa qui suit son idée. Et de toute façon, on peut quand même pas péter au nez de tous les toxicos, ajoute-t-elle à la réflexion…
- Ni les forcer à manger de la soupe au chou ou de la soupe aux algues, marmonne Rébéquée…
- Et puis s’il y a du méthane, c’est pas très bon pour l’effet de serre, poursuit Amélie, qui a eu des opinions vertes et vertueuses, c’est vingt trois virgule cinq fois plus actif que le céodeu.
- Maintenant, ça aiderait peut-être au réchauffement, on en aurait bien besoin pour lutter contre la glaciation, surtout qu’on circule moins en voiture, remarque Béa…
- Pas sûr, objecte Rébéquée…
- Il faut revoir tout ce côté du problème avec un météorologue, intervient Arthur qui semble plongé dans ses pensées… C’est vrai qu’il y a peut-être quelque chose à faire de ce côté-là… Je repense à ces documents qui ont été retrouvés à Guamblin, sur le creusement des galeries… Elasque-Jean Kronobian, l’ingénieur météo du Pic du Midi du Bigorre qui collabore au journal depuis l’affaire des Écolocroques… Faut lui demander… L’appeler pour ça, mais…
- J’ai lu un truc là-dessus, continue Béatrace qui ne se laisse pas facilement écarter d’une ligne de pensée qui lui tient à cœur, surtout depuis qu’Arthur est revenu et qu’elle est remontée à grands ahans sur son nuage de bonheur, il paraît que les herbivores produisent des quantités énormes de méthane, c’est le gaz que tu dis, hein ? Et les végétariens aussi, bien sûr, en tout premier lieu. Même que c’était les premiers à protester contre les émissions de céodeu. Oui. Bon. C’est pas ça que je voulais dire : évidemment, c’était il y a encore plus longtemps que l’apparition des Goums, à l’ère secondaire si je me souviens bien, on y trouvait des machins, des vachosaures de dizaines de tonnes qui devaient te faire des pets de plusieurs mètres cubes ! Tu te rends compte de l’effet de serre que ça a pu donner ?
- Et Dieu dans tout ça ? demande Amélie, chez qui l’athéisme scientifique profond flotte encore sur un lointain fond chrétien hérité d’une lointaine école maternelle peuplée de cornettes et de bruissantes robes de bure qui psalmodiaient de chaudes et vertueuses patenôtres.
Alors, sa jeune âme vaillante, tel le frais papillon qui, déroulant sa trompe subtile, vient s’abreuver au nectar délicieux d’azuréens Gants de Notre-Dame, se nourrissait aux hymnes juteux des ronronnantes soeurs…
Toute cette ambiance souterraine d’antiques madones aux yeux noirs, déesses oubliées, la pousse au mysticisme, et comme, étonnés, les autres la regardent sans rien dire, même Béa, elle poursuit dans la verte veine cryptocathéchiste du céladon de son oeil droit, qui lui vaironne si joliment le regard :
- … Dieu, chaudement perché sur son nuage rose (oh oui, gospélise Béa qui s’y connaît en nuages et apprécie la chromaticité complémentaire de l’oeil et de son objet, du regardant et du regardé, de la note et de son écho, ce qui lui met un cui-cui dans l’âme, oh oui) dans le soleil couchant, par la chaude soirée tropicale d’un Crétacé plein d’effet de serre, au milieu des anges, des séraphins, des trônes et des dominations, peinard, en train de concevoir les prémisses mammaliens de l’humanité, humant déjà d’une avide narine le parfum suave de l’holocauste des âmes des martyrs aztèques, chrétiens, juifs ou arabes sacrifiés en Ses Saints Noms, et qui se prend en pleine poire les vingt fois vingt mètres cubes (détendus à la pression atmosphérique à 3000 mètres d’altitude) des pets grondants d’un troupeau de vingt UGB qui passe sous ses pieds en meuglant à la proche pleine lune ! Enfoncés les pets de soupe au choux et les fumées de l’embouteillage du périf ! De quoi vous bousculer l’Auréole, la Gloire et la Tonsure, non ? Pas étonnant qu’il leur ait balancé une météorite géante dans le golfe du Mexique pour sonner l’extinction des feux ! A la trappe les sauropodes ! Moi, à sa place, c’est la planète que j’aurais fumée ! pulvérisée ! flytoxée ! atomisée !! Et je serais allée jouer aux billes sur Mars !
- Oui mais, Jeanne elle a dit que ça pète aussi, les Martiens, l’interrompt Béa…
- C’est vrai. Alors, peut-être que c’est déjà à cause de ça qu’Il était venu sur Terre, admet, labile, l’alme Amélie. Il finira peut-être par aller sur Alpha du Centaure…
- … ou Bételgeuse, reprend Béa qui a des idées en astronomie. Ce serait bien : on ne serait plus emmerdés par les martyrs arabes qui trouvent amusant de se faire péter en public…
- Si le chanoine Biroton vous entendait, ironise Ravot…
- Stop ! interrompt compendieusement Jeanne qui se lève, l’œil plus glacé que marron à Noël, tout en frappant la table de sa main sèche et dure (et ça fait « bing » à cause du large et lourd bracelet d’or martelé qu’Amaïa lui a offert un jour où elle lui montrait le trésor des Goums en lui expliquant qu’il devait provenir d’un Mède quelconque, sans doute percé par un Perse tout aussi quidam et non moins réduit en impalpable poudre par le temps qui sur toute ombre jette une ombre plus noire).
Les derniers locuteurs se taisent et le silence se fait.
Jeanne poursuit alors, de sa voix de Dragon revenu :
- Le temps n’est pas aux digressions !
Conscients de s’être laissés aller à des propos superficiels et déplacés en la circonstance, les derniers interlocuteurs et teuses se taisent donc et baissent un front confus :
- Pardon, Jeanne, tu as raison, bredouille Béa, mais…
Jeanne lui coupe la parole, froide et tranchante, rejetant, en un geste gaullien, excuses et regrets :
- Ça ne va pas ! On est là à se défendre et à se lamenter, comme si ces Ostrogoths nous avaient déjà vaincus ! Mais nous avons des avantages !
Elle bombe le torse (Béa baisse le nez pour ne pas pouffer en se disant, mortifiée : et comment tu seras à son âge ?) et, telle Sraosha dont elle porte le signe, lève un bras gainé d’or où chacun voit un foudre :
- Alors, sus ! Attaquons ! Taïaut ! Montjoie Saint Denis ! Palsambleu ! Cocorico ! Pouèt-pouèt !
Et, avec un bing métallique et persan, elle repose la main à plat sur la table dans le silence surpris du public.
On se regarde.
En chacun monte alors un appétit de gloire.
Amaïa enchaîne, contralto vibrant :
- Elle a raison.
Et les autres hochent approbativement la tête en grondant sourdement :
- Oui, oui, elle a raison…
Eusèbe baryton reprend, un ton plus haut :
- Elle a raison !
Le grondement s’accentue, avec de-ci de-là une voix qui perce dans l’aigu sur le bourdon de base :
- Oui, oui, elle a raison, elle a vachement raison…
Rébéquée ne dit rien, mais semble soulevée, poussée en haut et en avant par une impatience qui la travaillerait, sournoise, au périnée…
Sur ce fond bouillonnant, on n’entend que Béa qui martèle le rythme tout en hochant la tête :
- Ouais, ouais, ouais, ouais…
Ravot, tendu, observe.
Lepif, tétanisé, serre la main d’Amélie qui, les lèvres mordues, halète inconsciemment…
Et Arthur, alors, se lève en étendant les bras, imposant le silence :
- Chuuttttt, souffle l’assistance…
- On a au moins un avantage : ils ignorent ma guérison…
- Ouais, c’est vrai ça, c’est vrai, approuve l’assistance…
Ravot enchaîne, mais sans se lever tant il se veut modeste en ces lieux et en cet instant qu’il sent chargés d’histoire :
- Nous connaissons leur drogue…
- Ouais, c’est vrai ça, c’est vrai, approuve l’assistance…
Amaïa se lève à son tour :
- … et son antidote !
- Ouais, c’est vrai ça, c’est vrai, approuve l’assistance…
Arthur reprend :
- Nous les avons vaincus… Nous les vaincrons encore.
Et ils se lèvent tous.
Et ils Boivent La Soupe.
Le vert sied aux rousses.
Unité de Gros Brachiosaure (ou Brontosaure selon les cas) : entre vingt et cinquante tonnes pièce.
Les Goums, qui vivent entre eux, n’ont rien à foutre des trésors d’or et de pierres précieuses, leur esthétique étant plus globale que personnelle. Mais ils ont repéré le goût que manifestent les Goumyôs pour ces colifichets et l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à récupérer, au cours des siècles, tout ce que ceux-ci peuvent laisser traîner dans le genre, soit à l’occasion de naufrages maritimes (fréquents dans la région), ou terrestres, consécutifs à l’une ou l’autre bataille, bagarre (emprunté du provençal bagarro, adaptation du béarnais batsarre (ou bacharro) « rixe, vacarme », lui-même emprunté du basque batzarre, proprement « rassemblement », ce qui marque de manière intéressante le regard que les uns portent sur les mœurs des autres lorsque l’on se déplace de l’Ouest vers l’Est. Du Nord au Sud, on se contente de faire appel à un traducteur ou de tirer dans le tas.), ou discussion. C’est une éventuelle monnaie d’échange ou d’acquisition qu’ils ne montrent jamais, sinon aux leurs. Pour d’évidentes raisons : pensez à ce qu’auraient fait les élus locaux de Saint Tignous sur Nivette d’une telle révélation ! Ce cadeau constitue donc une marque d’adoption sans réserve qui a beaucoup flatté Jeanne. Qui le porte toujours lorsqu’elle se trouve « en bas », comme elle dit elle-même. En plus il lui va bien.
Sraosha est le dieu justicier, chez lez Mèdes.