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TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

P3C1E14 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 14)

  N°159 / TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

 
C’est l’histoire où Amaïa explique qu’elle a « endormis » Arthur et Béatrace pour éviter la terrible vengeance de Pouacre. Elle propose de faire intervenir Ôoumloc. 

 
Vendredi 10 juin
8 heures 30
Chez Mado

 
- Eh bien, commissaire, on a de petits yeux ?

Mado apporte son café matinal à Ravot qui s’installe en bougonnant à sa table.
 
Il est rentré à 4 heures du matin, après avoir aidé au transport d’Arthur qui a été conduit dans la chambre qu’occupe Béatrace près du bureau N°1.

Ouâniahoua est restée près de lui, sur un lit de camp, mais armée de son bâton, pour veiller, défendre, protéger.

Béatrace, elle, a été placée dans la chambre voisine, sous la garde de Rébéquée.

 
Il faut dire que le geste d’Amaïa avait profondément bouleversé tout le monde, et qu’elle avait eu un peu de mal à expliquer ce que Tijules lui avait raconté dans son baragouin babillant.

Et aussi pourquoi elle avait également « endormi » Béatrace, pour éviter des réactions qui auraient dépassé la compréhension de l’enfant.
 
Et puis on a discuté pour tenter de comprendre ce qui se passe :
  - Arthur se trouve sous l’influence de nos ennemis, et je pense qu’ils utilisent nos armes, nos armes goums, a déclaré Amaïa. Leurs drogues sont dérivées des nôtres, la drogue d’inconscience qui a placé Arthur dans cet état ressemble à notre poudre de sommeil. Je crains qu’ils n’en utilisent d’autres, des drogues qu’ils ont fabriquées à l’imitation de notre poudre de pouvoir…
- Et cela expliquerait beaucoup de choses sur le développement de
la Nouvelle Réna, approuve Ravot…
- Ce que j’en ai vu et ce que vous m’en avez dit va dans ce sens, poursuit Amaïa, mais ce qui nous est traditionnel et utilitaire est devenu entre leurs mains un moyen d’oppression. Je ne peux l’admettre. Cependant, je n’ai pas reconnu de traces de drogues dans ce que vous m’avez apporté comme échantillons de ces saucisses que consomment leurs adeptes et qui semble générer chez eux un état de manque que ne provoquent jamais nos poudres… Je ne vois qu’une solution pour guérir Arthur… Mais il faut que vous me fassiez absolument confiance. Et ce ne sera pas sans risques pour lui…
- Si ce que tu nous dis est exact, il semble suivre une sorte de suggestion post hypnotique très forte, observe Clèm…
- Une suggestion sans doute ancrée par des drogues, mais aussi par les méthodes d’affaiblissement physique et psychologique qu’utilisent les sectes de tout poil : on fragilise, et on impose un schéma de pensée dont la victime ne peut plus se défaire… appuie Victor. Il suffit de le regarder : il a perdu au moins vingt kilos en un mois…
- Il a dit à Tijules qu’il doit tuer tout le monde ? demande Hélène qui ne parvient pas  plus à se faire à l’idée qu’Amaïa puisse comprendre son baragouin qu’à celle qu’Arthur puisse leur faire le moindre mal…
- Il sait où trouver tous les explosifs possibles dans mes « archives » (P1C2E5) (P1C2E9) (et je vais les mettre en sécurité dès demain), mais il peut aussi manipuler les ressources de gaz d’Agotchilho, empoisonner la nourriture, ou nous égorger la nuit, murmure Eusèbe en baissant la tête, oui, c’est possible, et c’est même leur meilleur moyen de nous détruire : utiliser l’un de nous contre nous… A plus forte raison Arthur… Ce serait une vengeance épouvantablement perverse… Epouvantable…

 
Jeanne lui prend la main et la porte à ses lèvres :
- Il n’y est pour rien…
- Je le sais… Je le sais… N’empêche…
- Il y a quand même un paradoxe dans cette histoire, observe Ravot en se prenant la tête entre les mains. Qu’il soit maintenu dans cet état de sujétion, implique qu’il en soit lui-même inconscient. Dans ce cas, il ne subit aucun conflit intérieur… Qu’il se trouve dans l’état de tension où nous l’avons vu et qui l’a amené, même si je ne comprends pas comment, à « parler » à Tijules qui a « expliqué » l’affaire à Amaïa est incompatible avec l’état post hypnotique dont parle Clèm. On alors, c’est que cet état est imparfait. Et je pense que ceux qui l’ont relâché n’auraient pas couru le risque de nous le « rendre » sans être sûrs de leur coup, c’est-à-dire de son absolue inconscience. Tout ce qu’ils ont accompli jusqu’ici montre une organisation parfaite et des moyens énormes déployés sans faille…
- C’est très juste, approuve Rébéquée, mais nous ne trouverons pas facilement la réponse à cette question : peut-être une psychanalyse… Mais nous n’en avons pas le temps…
- Il faudra me faire confiance, reprend Amaïa en posant la main sur la tête de Tijules, profondément endormi entre ses seins. Mais je répète que cela n’ira pas sans risques pour Arthur. Je dois ajouter une chose : si nos adversaires ont repris nos poudres au travers de leur chimie…
- Pouacre est aussi chimiste, glisse Clèm…
- Il est donc vraisemblable que c’est ce qui s’est passé : ils les ont reprises et transformées… Alors, nous aurons besoin de l’aide de l’un de vos chimistes pour débrouiller l’écheveau de leurs méthodes.
- Amélie Fouad, intervient Ravot. Elle est chimiste et toxicologue. Mais il serait bon de lui adjoindre Lepif…
- Il faudra les faire venir… Mais attention, Jules, je vais appeler Ôoumloc. Je n’ai pas besoin de te rappeler…
- … la discrétion… Ils en sont capables…
- …et ils devront faire preuve de sang-froid. La vie d’Arthur en dépendra. Et peut-être la leur… Et peut-être la nôtre… Il est toujours dangereux de solliciter Ôoumloc. Ne te trompe pas sur leur compte… Ce sera une épreuve très particulière. Je ne l’ai jamais tentée. Je préparerai moi-même Béatrace qui devra y assister en connaissance de cause. Maintenant, que chacun se repose. Nous ne pouvons laisser Arthur dans l’état où il se trouve. C’est impossible pour lui, il ne survivrait pas à sa tension intérieure. Mais c’est aussi impossible pour nous, qu’il menace directement.
- Le monde entier ignore encore l’amplitude de ce qui se prépare et que nous ne faisons qu’entrevoir, intervient Jeanne en serrant dans la sienne la main tremblante d’Eusèbe… Arthur détient sans doute une clé qui nous permettra d’y voir plus clair… Mais il est lui-même enfermé dans cet état second…
- Demain, je tenterai de le libérer. Rébéquée, prends Tijules avec toi, pour que Béatrace le trouve dans ses bras à son réveil. Je viendrai vers midi lui expliquer pourquoi je l’ai « endormie » aussi brutalement, et ce qui va se passer. Allez vous coucher : s’il le faut, prenez la poudre de sommeil que Nouye vous donnera… Il faudra que demain vous soyez forts. Jules, tu disposeras de toute la matinée pour prévenir tes amis et leur montrer notre cité si tu le souhaites. Vous pourrez manger en notre compagnie : je veillerai à ce que la soupe vous apaise. J’appellerai Ôoumloc à l’étale de la marée haute, vers 15 heures… Il sera très important pour Arthur que la marée descende… 

 
Ravot n’a pas pris de poudre de sommeil. Il est rentré par le métro avec Vic, qui voulait assurer l’édition, au journal, et expliquer un peu les évènements à Toto et à Mouchoir, et à 4 heures, il dormait, épuisé, dans sa chambre de chez Mado.

 
Et maintenant, après s’être éveillé en pestant contre son réveil, il attend Lepif à qui il a laissé un message au commissariat. 

 
Et Lepif n’est pas là. 

 
Et ça le rend grognon.

 
- Je lui ai pourtant dit d’être ici à 8 heures ! Et de faire venir Amélie ! Qu’est-ce qu’il fiche ?
- Il n’a peut-être plus envie de revoir sa copine Zézette, soupire Mado en levant au ciel des yeux désespérés…
 
Ravot hausse les épaules :
- Je crois que l’incident est définitivement clos, Mado. Lepif n’est pas à l’heure, mais il n’est pas de ces pâles individus qui oublient le lendemain ce qu’ils ont dit la veille, ou qui affirment le contraire…
- Ça existe, ça ? demande Mado, innocente…

 
Ravot soupire…
 

STUPÉFIANTE RÉVÉLATION / P3C1E17

P3C1E17 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 17)

 
N°162 / STUPÉFIANTE RÉVÉLATION / P3C1E17

 
C’est l’histoire où Lepif et Amélie découvrent le Peuple Goum et sont entraînés dans une surprenante partie de pêche.
 
 
Vendredi 10 juin
11 heures
Agotchilho

  Un battement sourd et lent, toutes les deux secondes.

  Le bruit, lointain, semble venir de partout émaner des murs mêmes de la caverne, où Lepif et Amélie ont abouti, effarés, après les révélations que Ravot, Eusèbe Malfort et Victor Bourriqué leur ont faites dans la salle de direction de la Lanterne du Fort. 

  Bien sûr, ils connaissaient le journal, où Lepif était déjà venu, il y a deux ans, au moment de la découverte du corps de Luis.

  Bien sûr, comme tout le monde, il se doutait qu’il y avait eu « des choses bizarres » dans le règlement de l’histoire des Écolocroques !

 
Mais de là à imaginer l’intervention d’un peuple oublié qui vivait et qui vit toujours sous leurs pieds ! 

  L’instauration de l’extraterritorialité des anciennes bases de ceux qui avaient tenté de s’approprier le monde avait soulevé beaucoup de questions.
 
Mais de là à imaginer cette usine souterraine dans laquelle travaillent des gens aussi étranges ! 

  Non, Lepif ne s’y fait pas. 

 
Il a beau chercher le réconfort du regard d’Amélie, qui, elle, bée d’admiration, questionne, touche, et prélève à tour de flacons les « poudres » que cette… incroyable géante (Amaïa, ils l’appellent Amaïa) met ainsi à sa disposition… Cette géante à poil ! Incroyable. Et tout le monde, même Ravot, trouve cela normal !

  La fille qui surveille les écrans de radar et de je ne sais quoi, est dans le même « costume » ! 

 
Et lorsqu’ils ont « visité » la « cité » des Goums, comme ils se désignent dans leur langue étrange, ils en ont croisé bien d’autres. Très aimables, par ailleurs, mais… à poil.

  Plus de femmes que d’hommes, et les hommes vêtus d’une sorte de sac noué à la taille, avec un trou pour la tête et ouvert sur les côtés. Avec ce front bas et ce bourrelet au-dessus des yeux, comme des sourcils à casquette…

 
Il a solennellement juré le secret, mais pourquoi ? Personne ne le croirait, de toutes façons ! 

  Et ce tambour… Tiens, ça lui rappelle… Il était enfant lorsqu’on avait installé un lotissement sur un terrain sablonneux voisin, et des pieux avaient été battus dans le sol, très profondément. Il se souvenait de la machine qui les enfonçait : on appelait cela un mouton, et il avait demandé pourquoi. On lui avait répondu que c’était un bélier qui fait du sur-place. Il avait haussé les épaules en pensant que celui qui lui répondait (un ouvrier du chantier), se moquait de lui, comme les adultes un peu bébêtes le font aux enfants curieux qui posent des questions auxquelles ils ne savent pas répondre. C’était le même bruit lourd d’une masse qui retombe avec un choc profond, obscur, qui ébranle tout, obstinément, imperturbablement, jour et nuit. Sans arrêt, parce que deux machines travaillaient en alternance, l’une relayant l’autre à chaque changement de poteau, pour ne pas perdre de temps, jour et nuit.
 
Et ici, il n’y a ni jour ni nuit, dans cette ambiance de caverne tiède.

  On leur a servi un grand bol de soupe chaude et parfumée, agréable ma foi, et puis une fille un peu boulotte (qui a dû enfiler une combinaison bleue pour la circonstance), les a conduits au bord de la grande écluse qui ferme le port de la Marée au Grand Port. Ils sont sortis de l’usine souterraine par la grande porte où passent des petits trains très semblables au « métro » qu’ils ont emprunté pour aller de la cave du journal jusqu’à cette impossible cité. 

  Ravot les suit, mais reste effacé. Il a l’air d’être bien connu. 

  Ici, tout le monde se tutoie. 

 
Tiens, il ne me serait pas venu à l’idée de l’appeler Jules…

  On est ressortis au jour.

 
Lepif observe avec un certain soulagement que le battement oppressant ne s’entend plus.

  Amélie est magnifique, le teint vif, le sourire éclatant, la toison flamboyante…

 
Lepif est heureux.

  Ouâniahoua leur dit de monter sur le petit bateau, en train d’écluser, avec plusieurs autres, pour se trouver dans l’avant-port au moment de la marée haute, et puis d’attendre que la marée commence à redescendre : si « quelque chose » (mais on ne leur a pas dit quoi) remonte à la surface, il faudra le repêcher, avec l’aide des pêcheurs goums présents sur leur bateau.
 
Les autres embarcations prêteront main forte, bien sûr, mais c’est leur bateau qui devra prendre à son bord ce qui sera repêché, pour qu’Amélie puisse effectuer tous les prélèvements possibles… 

  Ravot est resté sur le quai de l’écluse, les mains dans les poches de son vieux trench-coat déboutonné… Pourquoi regarde-t-il la surface lisse de l’eau profonde avec une attention aussi concentrée, avec autant d’inquiétude ? On dirait qu’il sait ce qui va se passer…

 
Tout cela tourne un peu dans la tête de Lepif qui voudrait bien être simplement heureux de regarder Amélie, de se trouver un peu seul avec elle (un peu, pour commencer, au début). Même s’il sait qu’il se sentirait gêné, après tout ce qui s’est dit, après ce qu’a dit cet imbécile de Zézette, cette andouille de Mado…

  Amélie se retourne vers lui, et il n’a plus peur… Quelle extraordinaire promenade…

 
Les grandes portes de l’écluse s’ouvrent vers le chenal maritime et le moteur tousse au démarrage.

Ça sent le goudron et le large, les algues et le crabe, s’il a bien compris ce qui lui a été expliqué. Mais les panneaux de cale sont fermés : on n’est pas partis pêcher…

On glisse vers l’avant-port. 

  Les petits bateaux se disposent en large cercle tout autour de l’espace face au barrage, où s’ouvre l’écluse. 

 
Le leur au centre…

  La marée est à son plus haut et va commencer à refluer…

 
Il fait presque chaud…

  Des bandes d’oiseaux noirs volent de rive en rive en croassant très fort.
 

LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

P3C1E24 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 24)

  N°169 /  LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

  C’est l’histoire où Lepif et Amélie repêchent le corps d’Arthur Malfort dans l’avant-port de

la Marée aux Ports et où ils le suivent dans la grande salle du Temple qu’ils découvrent avec effarement. C’est aussi le moment où il s’avère qu’Arthur est toujours vivant.

  Vendredi 10 juin
16 heures
Agotchilho, avant-port.

  Debout en haut du quai, Ravot scrute l’eau de l’avant-port avec les vieilles jumelles Zeiss que lui a données Victor avant de le quitter pour suivre Amaïa.
 Dans leur bateau de pêche, Lepif et Amélie, assis contre la proue, regardent la surface du bassin en parlant à mi-voix, sous le regard absent de leur pilote goum qui reste à la barre et fait décrire des cercles à son embarcation.
 

A distance, les autres petits bateaux de pêche, immobiles, guettent on ne sait quoi.
  La marée redescend : un espace plus sombre est nettement visible sur les portes d’écluse, marquant le niveau de la marée haute.

On regarde. On attend… 

  La surface luisante, très calme, est presque lisse, et Ravot se demande ce qu’il doit surveiller : le Crabe ? Ce monstre énorme qu’il a vu une fois dans le « temple » archaïque où il est arrivé à l’appel d’Amaïa ? C’était invraisemblable, impossible, incroyable… Et pourtant…

 
Et puis… Mais… Qu’est-ce que c’est ? Une épave ? Il règle ses jumelles… Un gros paquet remonte, flotte plus ou moins bien, là… Entre le bateau qui se trouve au plus près de la falaise et celui de Lepif et d’Amélie (leur tête, lorsque Victor leur a expliqué ce qu’il allait leur montrer, alors qu’ils se trouvaient au journal !!! leur tête, quand il les a fait descendre dans le « métro » !!! leur tête, quand ils ont rencontré Amaïa !!!) un paquet flottant, dans une sorte de sac en plastique, semble-t-il… Il crie, agite les bras… Ces imbéciles sont en train de roucouler, il les voit bien, la main dans la main à l’avant du bateau. Je te vais me leur passer un de ces savons :
- Eh Lepif !!! Oh !!! Oh, oh….!!!!

  Ils ne sont pas très loin, et le moteur du bateau tourne au ralenti, si bien que Lepif finit par entendre… Par lever les yeux, par voir le commissaire et par réagir : Ravot tend le bras, désigne, là… Oui, d’accord, un paquet… Bof, sans doute un sac poubelle qui remonte… Il fait signe au Goum qui les pilote, lui montre le paquet flottant, tandis qu’Amélie lui explique le plaisir de trouver « la » bonne molécule, ou d’extraire l’ADN de la molaire d’un cadavre… 

 
Le moteur accélère ses pout-pouts somnolents, l’embarcation manœuvre, s’approche, met en panne, un coup en arrière brise l’erre, et le bateau dérive bord à bord contre le paquet flottant. 

  Merde, on dirait un corps… 

 
Lepif saisit une gaffe accrochée au plat-bord, croche dans le paquet… Un bras… Tire… Amélie et le Goum sont venus en renfort. Il est lourd l’animal, et englué d’une sorte de mucus bulleux, comme ces feuilles de plastique d’emballage que les gamins s’amusent à faire claquer sous leurs doigts. Celui-ci est glissant, les bulles sont plus grosses, et grasses… 

  Lepif le reconnaît immédiatement lorsque le corps bascule sur le pont : c’est bien Arthur Malfort.

 
Il est inerte. Il est resté longtemps dans l’eau à ce qu’il semble, et il a dû absorber ce mélange d’air et de mucus qui l’enveloppe comme un manteau gluant (prélèvements, vite, prélèvements, dit Amélie). La bouche et le nez en sont remplis. Colmatés. Son pouls est imperceptible, et le mucus empêche tout contact direct avec sa peau. 

  Ravot, du haut du quai, téléphone au journal où il sait que Mouchoir assure une veille active et pourra relayer l’information au bureau N°1 : ils ont trouvé le corps d’Arthur et ils le ramènent.
 
A peine se sont-ils amarrés au quai du port, que des Goums en combinaisons blanches, hommes et femmes, entourés de gardiennes et de gardes, se pressent  en troupe silencieuse, comme s’ils les attendaient.

  Le corps d’Arthur Malfort est chargé sur une civière. Non, « on » refuse de le déshabiller. Il reste donc couvert de ses vêtements mouillés, englués de mucus, et la civière part, portée par quatre Goums, des femmes, en uniforme de gardiennes, pèlerine et bâton, qui descendent la rue en tournant le dos à l’usine, la rue de La Marée au Petit Port qui longe la falaise, ses maisons troglodytes. 

  Ravot arrive derrière eux, fait signe à Lepif et à Amélie…

Ils sautent à quai, suivent, incrédules… 

  Un perron de hautes marches au pied d’une façade monumentale, deux grandes portes, épaisses, noires, lourdement sculptées de figures grotesques, à la Lovecraft, portail grand ouvert. 

  On escalade les marches pour entrer dans la pénombre d’une salle hypostyle assez basse, piliers taillés en réserve dans la pierre, on s’y enfonce… Lueur au fond, autre portail grand ouvert. Bruit sourd : il se referme derrière eux… Sol de dalles d’ardoise… Il fait chaud… Amélie vient placer sa main dans celle de Lepif… Salle, non, nef immense, immenses torchères blanches, flammes vives qui ronflent derrière la silhouette de trois trônes de pierre taillés dans un seul bloc, et là… oh, nom de dieu !!! Tous les Malfort à poil encadrent Amaïa ! S’ils s’attendaient à ça ! Lepif et Amélie se regardent, effarés de se sentir « déplacés », non pas d’être ici, mais bien d’être habillés !

 
Quatre Goums, des gardiennes, sont entrées, portant une civière, suivies d’une petite troupe, au milieu de laquelle sont les trois policiers. 

  Béa, sans un mot, s’est dressée. Elle a tendu Tijules à Amaïa, et elle s’est levée…
 
Les porteuses franchissent le jubé de pierres basses et posent la civière là où voici une heure… une heure, sous l’eau, une heure… Une heure !!!

  Elle s’approche, livide, vacillante… 

 
Elle est tout près d’Arthur, de son visage inerte barbouillé de mucus… 

  Elle tente de voir, dans le flou de ses larmes… 

 
Elle tombe à genoux, et s’effondre sur lui avec un hurlement…

  C’est alors qu’il frémit…

  … et qu’il ouvre les yeux…
 

SAUCISSAGE / P3C1E40

P3C1E40 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 40)

 
N°185 / SAUCISSAGE / P3C1E40

 
C’est l’histoire où Benoîte Franchon, en extase et sous nos yeux égarés, se trouve transformée en saucisses.

  Lundi 13 juin
17 heures
Usine de Bordeaux

Le début des mésaventures de Benoîte Franchon est en P3C1E38, et se poursuit en P3C1E39 pour s’achever ici-même.

  Un camion s’arrête dans la cour de l’usine, du côté de l’élevage de porcs en chantier…

 
Une longue stase, une longue extase…

  Une file hagarde d’une vingtaine d’hommes et de femmes (dont Benoîte) en descend, guidée par deux personnages dans lesquels nous pourrions reconnaître Gaston Brunières et Marc Tombou, qui furent « notaires » voici quelque temps, si nous assistions directement à la scène.
 
Et peut-être alors pourrions-nous intervenir ? 

  Interviendriez-vous, Lectrice, Lecteur, effarés par les abominations pressenties au vu de Gaston Brunières et Marc Tombou ? Ou bien, comme ces passagers de métro, tourneriez-vous lâchement le dos tandis que l’on surine votre voisin ou que l’on trombine votre voisine ? Qui peut le dire ? 

  Mais ici, tout au moins serez-vous exonérés de toute charge de complicité passive, de tout remord et de toute culpabilité, vous serez, comme moi, pauvre auteur impuissant devant les Faits, aspirés par la dévorante spirale mælstromique de la Violence inhérente à la vie, qui m’est une province et beaucoup davantage ?

  C’est la voix de mon bien-aimé !
Le voici, il vient,
Sautant sur les montagnes,
Bondissant sur les collines.
  Mon bien-aimé est semblable à la gazelle
Ou au faon des biches.

 
Le voici, il est derrière notre mur,
Il regarde par la fenêtre,
Il regarde par le treillis.

  Et Benoîte est si bien, Benoîte se sent si bien, avançant vers la main lisse de son Élu qui lui tend une coupe de vin, à elle qui n’en boit jamais, mais qui le sent descendre avec délices dans sa gorge…

 
Mon bien-aimé parle et me dit :
Lève-toi, mon amie, et viens !
Car voici, l’hiver est passé ;
La pluie a cessé, elle s’en est allée.
Les fleurs paraissent sur la montagne,
Le temps de chanter est arrivé.

  Benoîte s’abandonne aux mains douces des servantes qui la préparent pour ses noces, foin de ces vieux vêtements, usés, sales, ternes, vulgaires, elle est assise nue, à demi renversée, dans une vasque tiède où des vapeurs lustrales l’entourent et la baignent tandis que, abreuvée, elle s’abandonne, lavée, nettoyée du dedans, elle toujours resserrée, c’est vrai quoi, constipée, on peut dire le mot, mais là, si paisible, sans besoins ni remords, se laissant s’écouler hors de soi, et ce vin de douceur qui coule de l’Élu et lui emplit la gorge, et la noie de délices…

 
Le figuier embaume ses fruits,
Et les vignes en fleur exhalent leur parfum.
Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens !

  L’Élu lui tend les bras, la saisit aux poignets, vision éblouissante, la soulève, l’emporte dans une extase immense, une gloire de lumière qui lui brûle la peau jusque sous les paupières, elle danse, suspendue à ses mains fermes, chaudes, viriles, qui la portent au ciel, et redescend vers lui dans un sourd froissement d’ailes…

 
Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher,
Qui te caches dans les parois escarpées,
Fais-moi entendre ta voix,
Laisse-moi voir ton visage :
Car ta voix est douce, et j’aime ton visage[1].

  Et Benoîte, épuisée, lève vers son Élu un visage extatique, tandis qu’elle descend pendue par les poignets aux pinces du portique jusque dans la trémie d’alimentation du grand cutter où bourdonnent sourdement les lames tournantes qui l’attendent.

 
Les pinces la retiennent, et son corps nu, détendu, boursouflé par les jets de vapeur de l’épilation, lavé, vidé de ses sécrétions et produits internes par la purgation  nettoyante drastique et même intégrale, à demi exsangue, se trouve petit à petit, découpé par les pieds en tranches de cinq centimètres d’épaisseur.

  Lorsqu’elle est grignotée jusqu’en haut des cuisses par les lames tranchantes, son regard lumineux, sous la double cloque de ses paupières, s’éteint, et les pinces l’abandonnent au hachoir concasseur, tandis qu’au-dessus d’elle, un autre corps extasié amorce sa descente.
 


[1] Benoîte a été élevée chez les sœurs et a été marquée par l’érotisme torride du Cantique des Cantiques.

MÉTÉO / P3C1E44

P3C1E44 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 44)

  N°189 / MÉTÉO / P3C1E44
 

C’est l’histoire où l’on fait appel à Elasque-Jean Kronobian, météorologue.


Mardi 14 juin
8 heures
Bureau N°1

 
Elasque-Jean Kronobian dodeline du chef sous le casque orange qui protège ses pauvres oreilles du bruit infernal de l’hélico.

  Il y a deux ans, Arthur Malfort l’avait appelé en lui demandant de se tenir prêt à une « entrée en résistance clandestine » (P1C3E19). 

  Et puis il y avait eu les « évènements », et, bien qu’il ait continué à collaborer à la rubrique météo de la Lanterne du Fort, il n’avait plus été question de clandestinité, puisque le problème semblait  avoir été résolu par la chute des Numéros, même si la catastrophe écologique due au refroidissement terrestre continuait de sévir.

  Et voilà que le même Arthur Malfort le rappelait, pratiquement dans les mêmes termes, lui enjoignant la même discrétion, mais cette fois-ci dans une urgence telle qu’il envoyait un hélico à sa recherche !

  A Saint Tignous sur Nivette, l’hélico « ONU » se pose sur le toit du journal et Arthur Malfort, accompagné d’une jeune femme à l’air dynamique lui tend la main :
- Je vous présente Rébéquée Taritournelle. Ici, nous travaillons tous dans le même but et sans hiérarchie particulière. Je sais pouvoir compter sur votre discrétion, quoi qu’il arrive, mais je vous demande cependant, solennellement, le secret le plus absolu sur tout ce que vous verrez, entendrez ou apprendrez, aussi étrange, invraisemblable ou anormal que cela puisse vous paraître.
 
Elasque-Jean Kronobian, encore abruti par une heure d’hélico qui lui laisse l’impression d’être passé dans un moulin à café, confirme sa confiance, sa discrétion et sa disponibilité pour toute action nécessaire. Encore faudra-t-il lui expliquer ce que l’on attend de lui et pourquoi : sa barbe de prophète grisonnant ne s’engage pas dans des machins douteux.

  Il avait bien compris ce qui s’était produit lorsque les Numéros avaient tenté de conquérir la Terre, comment ils s’y étaient pris, et ce qu’ils avaient vraiment recherché : issu d’une famille arménienne qui avait fui le génocide turc de 1915, il connaissait le poids de l’histoire et savait par expérience vers où allaient ceux qui tentaient de la confisquer à leur profit. 

  Le météorologue était déjà venu au journal, mais sa surprise est sans bornes lorsqu’il est conduit dans le « métro » et qu’ils arrivent ainsi à Agotchilho, dont Arthur et Rébéquée lui montrent les activités.

  Il découvre avec effarement le peuple secret des Goums et lorsqu’il est placé en face d’Amaïa, il a le sentiment que « la boucle de son destin s’est refermée ».

 
Même si l’expression (c’est celle qui lui vient à l’esprit) est à la fois pompeuse et stéréotypée, c’est elle qui s’impose à lui : sa famille avait fui vers l’Ouest, clandestinement, dans l’Europe en Guerre, traversant à grands risques la Turquie pour rejoindre la Grèce, l’Italie, toujours vers l’Ouest, poursuivant le soleil et les étoiles dans leur course, plus loin, plus outre. 

  Il était bien fatal que lui, Elasque-Jean, après deux générations, arrive à la station météo du Pic du Midi, au cœur d’un champ d’étoiles, par-delà les nuages… 

  Il concevait cela comme un aboutissement logique. 

 
Mais depuis que ceux qu’il appelait les Voraces avaient tenté de mettre la main sur le Monde, ses hauteurs s’étaient glacées. Et les mêmes Voraces, lui explique Arthur Malfort, renouvellent leur tentative… 

  En lui faisant quitter son île stellaire pour descendre sous la terre, Arthur Malfort referme la boucle de son destin. 

 
On lui avait dit un jour que « les peuples qui n’ont pas d’histoire sont condamnés à périr de froid ». 

  Et maintenant, on lui demande comment réchauffer la planète…
 
A l’évidence, il faut rendre du sens à l’histoire. 

  Il faut raviver sa Mémoire… 

  Or, « les Goums vivent sous la terre, a dit Amaïa en lui présentant son peuple, et ils y cultivent la Mémoire »…

  Il est donc arrivé à destination.

  Ils se sont assis, tous les quatre autour de la grande table du Bureau N°1.
 
 
Il a suffi de deux heures pour exposer la situation et montrer un peu les lieux au météorologue : l’usine de production de soupe, le métro, la ville souterraine, et tous les lieux alimentés en énergie, la centrale électrique, et les cuisines aux feux éternels. 

  Mais, pour faire vite, ils ne l’ont pas conduit au « temple » et à ses grandes torchères…
 
Amaïa reprend :
- Jadis, la libération accidentelle d’une grande quantité du gaz sous-marin que nous employons, comme tu l’as vu, a accéléré, sinon provoqué, un réchauffement. Ce gaz est présent sur beaucoup de régions littorales. Il peut générer, nous a-t-on dit, un effet de serre important. Nous sommes en mesure de provoquer de nouveau cette libération rapide en certains lieux… Nous voudrions savoir quelles conséquences cela pourrait entraîner…

  Le météorologue hésite devant cette femme aussi impressionnante par sa stature que par sa nudité :
- Vous êtes certaine de ce que vous avancez ? Il s’agit de clathrates ?
- Il s’agit de clathrates. Il y a… environ huit mille ans, mais je pourrais le dater à dix ans près si vous le voulez, il faudra seulement que j’interroge celle qui se souvient plus précisément de ce chapitre de notre Mémoire, certaines de nos dernières tribus, déjà clandestines, ont voulu mettre en exploitation un tel gisement, sur la côte de Norvège. Ils  n’étaient pas assez nombreux pour maîtriser un tel chantier. Ils ont fait preuve d’imprudence et ont provoqué la brusque libération de tout le gisement, et un gigantesque glissement de terrain sous-marin s’en est suivi, qui a ravagé toutes les côtes occidentales de l’Europe, l’Islande et le Groenland, et qui les a détruits, eux, avec beaucoup d’autres hommes…
- Le glissement de terrain de Storegga… murmure Kronobian incrédule.
- C’est cela.

 
Le météorologue réfléchit un moment, en hochant la tête…
  - Et vous pourriez renouveler cet… exploit ?
- Nous le pouvons, d’une manière plus ou moins régulée…
- Il est toujours dangereux de tenter de manipuler l’atmosphère… Vous proposez rien moins que déclencher ce que l’un de mes correspondants, James P. Kennett, de l’Université de Santa-Barbara, en Californie, a appelé « l’hydrate gun », capable selon lui et en substance, de flinguer l’atmosphère… Il faudrait que je puisse calculer… Mais je n’ai pas mes ordinateurs…
- Nous pouvons nous y connecter à distance, intervient Arthur.
- Vous pouvez…
- Mais oui, soit d’ici, soit du journal. Vos stations doivent être interconnectées, il suffira de pénétrer votre réseau, vous devez en connaître les codes d’accès…

 
Kronobian hoche la tête :
  - C’est faisable…
  - Alors, au boulot !
 

LA DOUCHE DE SANG / P2C2E13

P2C2E13 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 13)

  N° 114 / LA DOUCHE DE SANG / P2C2E13

  C’est l’histoire où chacun se trouve couvert de sang, d’où il s’ensuit que commence l’enquête.

  Mardi 2 mai
19 heures

La Lanterne du Fort

  Dans le bureau directorial de la Lanterne…

  Figés un temps dans la stupeur, ils ouvrent les yeux sur une image horrible, où chacun est couvert de sang tout en se trouvant indemne de toute blessure.

  Le réflexe de fermer les yeux a joué au moment de l’explosion et ils découvrent un cercle de visages sanglants où flottent des regards égarés…

 
Vic et Eusèbe se regardent dans la seconde de silence qui succède au tumulte, et ils comprennent instantanément que l’autre pense à ce qu’il pense lui-même à cet instant précis : au cadavre écarlate de Luis écorché…

  Quelques gouttes de sang tombent du plafond et viennent s’écraser sur la table avec des flocs épais…
 
Et puis Vic regarde Clèm, avec une angoisse terrible… Mais non, elle supporte le choc et parvient même à lui adresser un pauvre sourire, l’air de dire : ce n’est pas encore cette fois…

  Ravot à son tour, qui doit être le plus choqué, puisque la bombe lui était adressée et qu’elle lui a sauté entre les mains, se reprend et réagit :
- Toto, crie-t-il en direction de la porte derrière laquelle celui-ci a pu s’abriter, Toto, rattrapez-moi le flic qui a amené le paquet !

 
Toto a compris et se précipite dans les escaliers…

  Jeanne retire les lunettes ensanglantées qui l’aveuglent et regarde Eusèbe avec la même tendresse que celle que Victor met à regarder Clémentine…
 
- Faut appeler les flics !
Ça, c’est Mouchoir qui vient de se lever en se frottant les yeux, ce qui a pour résultat d’étaler la moucheture rouge qui lui couvre le visage.

Et de provoquer un large éclat de rire, qui part de Clèm et fait instantanément le tour de la table, jusqu’à Ravot, pourtant largement repeint, puisqu’il était seul debout.
 
Rire nerveux, hoquetant et agité qui se calme aussi vite qu’il a commencé.

  - Ne bougez pas, intime Ravot qui a réalisé qu’il n’y a aucun blessé, je vais appeler Lepif, il doit se trouver avec Catachrèse, de la police scientifique : ils font les relevés au Tapas’Embal’, ils peuvent arriver en cinq minutes. D’ici là, on attend sagement, sans bouger et on évite d’en rajouter. Je ne veux ni malades ni malaises ! C’est assez sale comme ça…

Et il s’essuie les mains à l’intérieur de sa veste (fichue de toutes façons) pour manipuler son portable.

Lepif répond instantanément : ils laissent momentanément tomber le Tapas’Embal’ où ils placent deux gardiens et ils arrivent.
 
Tout le monde reste assis, on évalue la charge d’explosif, on discute de la nature des tarés qui… Bref, on meuble. Clèm se plaint de l’odeur écoeurante, Victor lui demande si elle va pouvoir tenir le coup, que sinon… T’en fais pas, ça ira… Jeanne s’interroge à haute voix sur cette sorte de défi du sang qui leur est lancé, sur ces malades qui les agressent, directement ou indirectement, et Eusèbe se demande pourquoi on ne les a pas carrément fait sauter : c’est vrai, quelques centaines de grammes de plastic au lieu de cette sinistre farce, et ils étaient tous morts !

  Toto remonte pour dire que, bien sûr, le flic qui a apporté le paquet s’est évaporé dans la nature, et demande s’il peut faire quelque chose, puisqu’il est le seul à avoir pu se protéger derrière le battant de la porte, mais non, merci, va plutôt accueillir Lepif et les autres, lui dit Victor.
 
Lepif arrive à ce moment-là et reste bouche bée devant le tableau que donne le grand bureau directorial-salle de conférence, transformé en boucherie sanglante.

Catachrèse, qui le suit et qui n’a pas quitté la combinaison de papier qu’il avait enfilée pour effectuer les prélèvements au Tapas’Embal’, siffle entre ses dents :
- Eh bien, vous avez de ces jeux de société à Saint Tignous sur Nivette !!!

Il fait signe à ses assistants et aux techniciens qui portent les valises de matériel :
- On me relève tout ce qui est morceaux, débris, poussières et gouttes de sang. Exclusivement ce qui reste du colis piégé, de l’explosif et du récipient qui contenait ce sang. Vite ! Je suppose qu’ils en ont marre de baigner là-dedans, ajoute-t-il à l’intention des assistants toujours assis.

  Commence un ramassage minutieux et méthodique des indices possibles, bouts de papier, morceaux de contreplaqué, débris de vessie en matière plastique et quelques fils et bidules électriques…

Au fur et à mesure de leur progression, ils libèrent les témoins qui sortent un à un de la pièce et se retrouvent dans l’antichambre, sur le palier de l’étage où Clèm les invite à monter se débarbouiller et se changer dans leur appartement du haut, qui fut celui d’Arthur après avoir été celui d’Eusèbe, et qui, à ce titre, renferme encore quelques anciens costumes des uns et des autres dans des cartons délaissés…
 

Et c’est ainsi qu’Eusèbe retrouve un costume qu’il portait il y a trente ans, que Ravot se sent étriqué dans un pull et un jean de Victor, que Mouchoir endosse avec émotion un costume trop large d’Arthur et que Jeanne se drape dans une robe un peu ample et largement décolletée de Clèm dans laquelle elle feint de parader comme à un défilé de mode sous les regards attendris d’Eusèbe qui l’embrasse sous les bravos de la foule !!!

  - S’ils pensaient nous affoler, c’est raté, triomphe Clèm en posant les mains sur son ventre rond.
- Il faudra quand même prendre des mesures de sécurité, intervient Ravot, très sérieux : la prochaine fois ils peuvent tuer…
 
- Vous avez raison, enchaîne Victor. Je propose que les plus menacés et que ceux et celles dont la présence n’est pas indispensable se réfugient à Agotchilho, ou aillent faire un petit séjour chez les Goums. Je pense en particulier à toi, ma Clèm, et…
- Et pourquoi à moi, se révolte-t-elle ?
- Il a raison, appuie Eusèbe. Ta grossesse te fragilise et te désigne comme cible pour ces terroristes malades. Et puis, Amaïa et Hélène seront ravies de t’accueillir…
- On pourra faire une amicale des gros ventres et tricoter des layettes !
- Mais non, ma Clèm, il ne s’agit pas de t’évincer, mais reconnais que tu cours moins vite !
- Et nous serons plus tranquilles. D’ailleurs le bureau N°1 et son appartement sont très proches, avec le métro, et nous pourrons y installer un PC secret, appuie Eusèbe.
- D’autant plus que toi aussi, pépé Zèbe, tu cours moins vite, ajoute Clèm en lui adressant un sourire torve qui entraîne un nouveau rire général.
  - Je peux m’installer un lit dans un bureau et rester en liaison permanente avec vous si vous descendez… propose timidement Mouchoir.
- Jules, tu es un génie ! appuie Jeanne (ce qui fait rougir le Jules en question). Nous irons tous chez les Goums, et toi, tu aménageras provisoirement dans l’appartement de Vic et Clèm ! (Gonflée d’en disposer, ils sont chez eux, pense Mouchoir interloqué).
- Tout à fait d’accord, approuve Victor ravi de la solution. Il me suffira de venir travailler par le métro, après tout, c’est ce que font des milliers de parisiens, non ? Et il n’y aura pas de grève surprise…
- Mais il n’en faudra pas moins prévoir un système de sécurité renforcé, insiste Ravot. Avec votre accord, j’installerai un poste de garde à l’entrée du journal, avec un portique de détection d’armes et d’explosifs, et une cellule de contrôle des matières entrantes pour l’imprimerie…
- Faites au mieux, approuve Victor.

Eusèbe l’appuie d’un hochement de tête.
 
- Maintenant, on va pouvoir nettoyer, conclut Jeanne alors que les techniciens et Catachrèse ressortent. Toto, faites venir une brigade de femmes de ménage pour enlever le plus gros. Et je propose de tout repeindre dès demain, de virer les tapis, les rideaux et les accessoires remplaçables comme les claviers d’ordinateurs, ou bien dans cinq ans on y retrouvera encore des taches suspectes… Je ne sais pas ce que tu en penses, Victor, mais…
- C’est une très bonne idée. Clèm, Béatrace et toi vous pourrez vous charger de refaire la déco… Qu’en penses-tu, Eusèbe ?
- Carte blanche et un délai de trois jours, ça ira ?
- Banco ! s’écrie Clèm qui vient d’enfiler sa robe de grossesse de secours. Mais pour ce soir, on en reste là, et on fiche la paix à Béatrace : la pauvre a déjà suffisamment de motifs d’inquiétude avec l’absence d’Arthur et assez d’occupations avec Tijules… Alors, chacun chez soi, je ne pense pas que nos « amis » se manifestent encore ce soir… Et il faudra préparer quelques bagages pour aménager chez les uns et les autres…
- C’est juste, approuve Jeanne. Eusèbe et moi rentrons prendre quelques vêtements, nous reviendrons demain. Cela me permettra de faire la connaissance des Goums que je n’ai toujours pas rencontrés. Mais ne comptez pas sur moi pour adopter leur costume (rires). Il faudra aussi que Jules prenne quelques vêtements, ceux d’Arthur lui vont assez mal (rires, confusion de l’intéressé, rires, grosse bise de Jeanne et bourrade d’Eusèbe. Mouchoir est écarlate de bonheur)…
- Je vais organiser la sécurité avec Toto en attendant les renforts du commissaire… Tiens, où est-il passé ?

  Ravot, qui a rejoint Lepif, est sorti en compagnie d’un Catachrèse, encore agité, qui s’est extrait de sa combinaison souillée pour la jeter en boule dans un coin avec les autres vêtements condamnés :
- Vous avez trouvé quelque chose ?
- Trop tôt pour répondre… Je vous verrai demain matin. Nous retournons au Tapas’Embal’. Ah on ne s’ennuie pas, chez vous… J’espère que vous nous laisserez quelques heures pour étudier tout ça… Alors, on se calme, n’est-ce pas ? Ni bombe ni cadavre jusqu’à demain. Pouce ! Ou bien je me fâche !!!
 
Et il part, ravi : il n’a jamais vu un tel pataquès !

  - Lepif, demain vous me convoquerez pour huit heures dans mon bureau tous ceux qui ont participé à la soirée d’inauguration de Tapas’Embal’ et que vous pourrez trouver, à commencer par le Maire, le Conseiller en matière d’économie électorale et le curé. Et je vous jure que ça va bouger ! En attendant, venez avec moi, je paie un pot chez Mado !
- A vos ordres, commissaire ! s’esclaffe Lepif qui adore les rages professionnelles de son patron.
 

LE MÉTRO / P2C2E16

P2C2E16 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N° 117 / LE MÉTRO / P2C2E16

 
C’est l’histoire où Clèm, Béatrace et Rébéquée se font des confidences. On y parle aussi du métro. Et une flèche fait une nouvelle victime.

 
Mercredi 4 mai
9 heures
Le métro.

  Au retour de Thulé, Clèm autant que Victor avaient souffert de claustrophobie. Les efforts patients de leurs amis, le travail intensif nécessité par la fusion entre

La Lanterne du Fort et le Petit Matois Subreptice, la nouvelle organisation de leur vie, avaient eu raison de la panique irraisonnée qui saisissait Clèm lorsqu’elle entrait dans une pièce obscure et la faisait alors reculer en hurlant, ainsi que des sueurs froides qui inondaient soudain Victor lorsqu’il abordait un sous-sol. La nuit, ils dormaient toutes lumières allumées, serrés l’un contre l’autre et s’épuisaient l’un dans l’autre en étreintes désespérées… Le jour, ils étaient incapables de rester enfermés et de se séparer plus de cinq minutes.

  C’est la nécessité de remplacer Arthur qui les avait fait revenir au travail. 

  Ils savaient quelle urgence représentait son engagement auprès de l’ONU : un mois après leur retour, dès la fin juin, ils avaient pu observer les effets induits par l’arrêt de la circulation du Gulf Stream, entre tempêtes, inondations, et tornades de neige, et puis les premières récoltes gâchées, les communications coupées, les pannes d’électricité à répétition, et les risques de famine qui s’en suivaient.

 
Eusèbe et Arthur leur avaient confié la conduite du journal, leur faisant confiance malgré leur état.

  Et puis il y avait eu Béatrace, qui s’était très vite trouvée enceinte (voilà ce que c’est d’abuser des OGM, lui disait Clèm dans ses moments de forme, et avec une pointe de jalousie rétrospective qui se terminait en fous rires de gamines complices), et qui, souvent seule, avait demandé à sa copine[1] (autres fous rires) de l’aider à décorer la petite maison où Arthur et elle avaient aménagé, et où, le soir, ils se retrouvaient souvent avec Rébéquée et Hélène dont Clèm et Vic avaient fait la connaissance.

 
Et là, ils parlaient longuement des nouvelles du monde torturé par la météo bouleversée. 

  Ils parlaient du journal, qui rencontrait les difficultés de toute la presse écrite confrontée aux problèmes logistiques posés par ce foutu temps et qui, peu à peu, se convertissait aux nécessités d’une « mise en ligne » radicale et exclusive, via un Internet envahissant.

  Ils échafaudaient avec Rébéquée les plans du « nouvel » Agotchilho, entre l’agrandissement de la conserverie des Goums, et ceux du port de la Marée au Grand Port où devraient arriver les bateaux qu’Arthur allait très bientôt faire venir des  réserves retrouvées des Écolocroques, ou de l’usine des Chonos, et qu’il s’agirait de stocker, et transformer, et de redistribuer sur d’autres bateaux à destination des pays en détresse, après que les unités de transformation à concevoir et installer les auraient mise en état d’être consommées agréablement par leurs destinataires.

  Tout cela, vite et bien, hors des pressions sournoises que commençaient à exercer toutes sortes de lobbies et de groupements.

  Un jour, Rébéquée et Clèm étaient seules à

la Marée au Grand Port : Béatrace et Hélène étaient « descendues » à Agotchilho pour voir Amaïa et les Goums avec le petit groupe de biologistes et de gynécologues effarés qui étudiaient la physiologie incroyable de ces fossiles vivants en vue de résoudre les difficultés qu’ils rencontraient à se reproduire.

  Et qui étudiaient aussi les produits qu’ils utilisaient pour lutter contre cette inappétence et leurs autres « poudres de sommeil et de bien-être », qui s’avéraient être aussi efficaces pour les homo sapiens ! Une pharmacopée magnifique à explorer, à découvrir…

  Elles étaient allées en voiture jusqu’au phare du haut, là où Victor et Clémentine s’étaient arrêtés lorsqu’ils étaient venus, la première fois.

 
Au pied de la falaise, trois petits bateaux de pêche au crabe goums attendaient dans le chenal devant l’écluse qu’un cargo ait libéré le sas.

Il faisait presque beau, avec juste un petit vent de mer. Les montagnes, visibles au loin, restaient enneigées, bien que l’on fût au début du mois de juillet…

Elles marchaient, bras dessus, bras dessous sans rien dire depuis quelques minutes, seulement attentives à la paix du moment.

Et Rébéquée avait parlé. 

 
Pour la première fois, elle avait raconté à « sa plus belle amie », comment s’était vraiment passée la disparition de Jules, la libération d’Hélène, leur capture par les Écolocroques qui les avaient livrés aux Goums. 

  Et puis tout avait été dit : comment ils avaient été drogués par les Goums, comment Jules était mort, décapité par Ôoumloc, le crabe géant, mystérieux totem des Goums, et comment Hélène et elle avaient été violées… 

 
Cela s’était terminé par des sanglots partagés, des embrassades, des explications…

  Elles étaient revenues à la vieille DS21 de Rébéquée et c’est dans la tiédeur de ses vieux cuirs qu’elle avait expliqué comment Amaïa lui avait permis de dépasser sa révolte, lui avait promis de protéger Hélène, de faire cesser ces pratiques ancestrales rendues nécessaires par une inappétence sexuelle dégénérative liées à la physiologie particulière de leur espèce, et ces tentatives absurdes d’hybridation cultivées par les Écolocroques qui les utilisaient ainsi pour produire une main d’œuvre facile d’idiots stériles et pour distraire leurs troupes. 

 
Et accessoirement, pour humilier leurs victimes avant de les liquider…

  Clèm à son tour lui avait raconté ce qu’elle pensait devoir rester définitivement irracontable : la mort horrible d’Hector, l’ancien petit ami d’Hélène, leur enlèvement, la menace constante et le chantage ignoble dont elle avait fait l’objet au cours de l’interminable périple du Hai II, le désespoir absolu du commencement de la fin, à Thulé, lorsque les Numéros l’avaient « entreprise », et le coup de théâtre de l’arrivée miraculeuse de Mouye qui avait mis fin au cauchemar…