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LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (2) / P3C1E33

P3C1E33 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 33)

 
N°178 / LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (2) / P3C1E33


Lire d’abord le n°177 (lien) 

C’est l’histoire du triomphe d’Amélie qui annonce le résultat de ses investigations au commissaire Ravot, en présence de Lepif.
Ce qu’elle a déduit de l’autopsie des élus. Ravot manifeste une jalousie larvée pour ces salauds de jeunes. Et une admiration sincère pour le travail de la belle.

  Lundi 13 juin
11 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Après le début, c’est la suite de P3C1E32 (lien).

  - Eh bien, se contente de relancer le commissaire Ravot, interjectif et percontatif[1] en diable…?

- Eh bien, répond Amélie, je me suis livrée à l’analyse croisée des prélèvements viscéraux des deux cadavres, me disant, après discussion avec Lepif sur les lieux du crime, qu’il s’agissait certainement d’une mise en scène et que les victimes avaient été transportées depuis ailleurs. Et je suis partie de l’hypothèse selon laquelle, si Hilarion-Jovial a tué le maire, d’une part, et s’ils ont baisé la même fille, d’autre part (oh ! se dit Ravot), ils devaient se trouver au même endroit, mais que l’un a survécu un certain temps à l’autre. Qu’il y avait donc un léger décalage métabolique entre les deux, le premier étant mort avant le second qui, lui, a été « fléché » près de l’endroit où il a été retrouvé, alors que le premier fut occis sans doute en pleine copulation, mais que non point en épectase, encore qu’au-delà du point de non-retour, ce que l’autopsie, à laquelle j’ai assisté auprès de Lepif (soupir dudit : la menotte d’Amélie au creux de la sienne, frémissante d’excitation chasseresse, lorsqu’elle constate, de visu et de tactu (lui reprenant pour ce faire sa menotte le temps d’en tripoter de répugnants débris), diverses différences dans les contenus glandulaires des deux organismes éviscérés sur les tables d’inox), a démontré. 

 
Ravot siffle entre ses dents par approbation admirative, devant tant d’intelligence déductive.

  Amélie enchaîne, ronronnante comme chatte sous la caresse flatteuse de son maître, qui lui électrise le poil :
- Il est probable, selon l’évaluation experte effectuée devant nous par Milou Panosier du contenu des vésicules séminales d’Hilarion-Jovial, que son éjaculation a précédé sa mort d’une demi-heure environ, mais cela ne permet pas de déterminer scientifiquement qui a précédé l’autre sur la dame. La déduction pure et simple indique toutefois que si Hilarion-Jovial avait trempé son biscuit (pardon, commissaire, je me laisse emporter par mon sujet) (geste de Ravot qui comprend cet enthousiasme de limière sur la piste) avant le maire, et comme il est avéré que, lui, a éjaculé, le pénis du maire et ses environs, floc, floc, poils et tout, porteraient des traces du sperme d’Hilarion-Jovial, ce qui n’est pas le cas. Or, le sexe d’Hilarion-Jovial ne porte, lui, aucune trace, sauf de ses propres (enfin…) sécrétions et éjaculats, ainsi que les prélèvements et analyses biologiques de Milou Panosier le démontrent. Et c’est là que j’ai eu mon idée. 

 
Elle marque une pause dramatique, main levée index pointé vers le plafond, puis elle enchaîne :
  - Voici donc comment les choses se sont passées selon moi :
Petit Un : Le maire baise la fille.
Petit Deux : Hilarion-Jovial tue le maire alors en pleine action et trop préoccupé par ce qui est dessous pour prendre garde à ce qui se passe autour de lui, et cela juste avant qu’il ne… enfin… conclose[2]

 
- Poursuivez, poursuivez, l’encourage Ravot qui déglutit avec peine…

  - Petit Trois : la fille place un préservatif féminin, vulgairement appelé chaussette, dans son petit zigouigoui tout chaud des œuvres du maire, mais non inséminé desdites œuvres…

- Poursuivez, poursuivez, l’encourage Ravot…

- Petit Quatre : Hilarion-Jovial la saute à son tour, mais lui, se vide les couilles (cette fille a un vocabulaire de corps de garde, je n’aurais pas cru ça d’elle, se dit Ravot, rêveur, mais c’est normal, à fréquenter les monstruosités qui errent dans les analyses de police scientifiques. N’empêche… Salaud de Lepif. Salaud de jeune…) (soupir), et remplit ainsi la petite chaussette de sa partenaire. C’est ce contenu qui sera injecté dans le rectum du maire, pour laisser penser à un acte contre nature (tiens, se dit Ravot, presque rassuré, elle a ses pudeurs) (bof, émet discrètement Lepif avec un tendre sourire à l’endroit de l’oratrice qui lui répond d’un clin d’œil fripon) (Salaud de jeune, pense Ravot), qui aurait laissé d’autres traces si Hilarion-Jovial lui avait effectivement enculé l’œil de bronze (aïe, se dit Ravot, anéanti par tant de verdeur tautologique, ce n’était que litote).

 - J’ajoute, reprend Amélie, après un court silence de digestion méditative (qui flotte sur les tensions d’attentions multiples de son auditoire), qu’Hilarion-Jovial devait se trouver dans un état d’excitation peu commun pour sauter sans barguigner la partenaire de celui qu’il vient de massacrer, et que celle-ci, en revanche, a dû faire preuve d’un sang-froid exceptionnel pour, après avoir vécu in situ la mort foudroyante de son premier partenaire, penser à se placer la chaussette (dans son petit zigouigoui, complète Ravot in petto), puis de s’offrir à l’assassin du premier dans le seul but de lui tirer le foutre et de le recueillir. Quelle santé ! (et ceci non sans quelque admiration pour la performance semble-t-il).

Ben dis donc, se dit Ravot, toujours in petto, en percevant cette pointe admirative.

- Une Amazone ? demande-t-il, rêveur, à mi-voix…
- Et ce n’est pas tout, poursuit Amélie, lancée, renversée sur le dossier de sa chaise jambes croisées et le doigt levé vers le plafond. A partir de ces hypothèses…
- Tout à fait vraisemblables, confirme Lepif qui bave d’admiration devant la superbe logique du raisonnement de sa conquête…
- En tout cas sherlockiennes en diable, apprécie hautement Ravot…
- A partir de ces hypothèses, je me suis dit deux choses : la première, c’est qu’il y a une opposition totale entre le sang froid de la fille et le comportement de ceux que je considère comme ses victimes, puisque, aussi stupides et vulgaires qu’ils soient, je ne les imagine pas se livrant habituellement à de semblables excès.
- En effet, je vois mal un maire amorti, à poil, pourfendant une fille de ses assauts échevelés, devant un concurrent politique que je vois tout aussi mal le tuer à seule fin de le remplacer entre les cuisses de sa partenaire, approuve Ravot…
- … après l’en avoir extrait ! enchaîne Amélie avec un geste circulaire et démonstratif de la main gauche et un « plop » de l’index droit qu’elle fait claquer en le sortant latéralement de sa bouche dans la mimique très expressive dite « du bouchon qui saute ».
- Un défoulement ? se demande à haute voix Lepif qui se souvient avec un frisson d’angoisse rétrospective d’avoir rencontré la femme du défunt Conseiller en matière d’économie électorale, en compagnie de la sœur dudit…
- Non, objecte définitivement Ravot.
- Donc, reprend Amélie, il y a une DIFFERENCE entre les hommes et la femme.
- Ça, on le savait, remarque bêtement Lepif qui s’attire un regard noir de sa souris rousse, et poursuit, pressé de se faire pardonner cette facilité de café du commerce :
- Gloups, excuse-moi, ma minette (révélant ainsi leur intimité dans le trouble de sa confusion) (laquelle minette hausse les épaules) (aïe, aïe, aïe, se dit Lepif qui ne peut cependant s’empêcher d’apprécier le mouvement induit sous le gros pull) (son regard allumé fait sourire Amélie, qu’il chatouille presque autant que la laine) (ouf, pardonné)…
- Une différence de comportement, gros bêta (on voit bien qui porte la culotte, se dit Ravot plus du tout jaloux de Lepif) (encore que…). Et je me suis dit qu’il devait y avoir une raison « technique ». Une drogue. Vous-même, commissaire, l’aviez observée, évoquée, supputée, devant le comportement des manifestants de l’autre jour…
- Parmi lesquels se trouvaient déjà nos deux victimes, et, car je pense les avoir également repérés, mais sous réserve de confirmation, les Humevesne et Suceprout qui ont disparu, soit dit entre parenthèses. Et qui n’avaient pas l’air non plus d’être aussi excités que les autres…
- Ce qui confirmerait ce double comportement sur le lieu de certains crimes : l’un, hystérique, et l’autre froidement opérationnel. Alors j’ai cherché. Et je pense avoir trouvé.


[1] Ou interrogatif, si vous préférez. C’est juste pour changer un peu.

[2] De « conclore » et non de « conclure »

ALORS, ON PRIE / P3C2E16

P3C2E16 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N°205 / ALORS, ON PRIE / P3C2E16

 
C’est l’histoire où tout va mal. Surtout dans la presse. 

 
Jeudi 16 juin
9 heures
Agotchilho

 
- Notre situation est difficile, reconnaît Eusèbe. Nous ignorons ce qui se passe à l’Elysée, j’attends des nouvelles, mais le Président doit rester prudent, il est cerné de toutes parts et le Ministre du Confort lui jette des regards de vautour, appuyé sur des Amazones qui surveillent les choses de près… J’attends son appel…

  Arthur a récupéré, et il porte un regard aussi clair que possible sur l’état dans lequel ils se trouvent : ils ont dû déclencher la destruction d’Omphalie plus tôt qu’il ne l’aurait voulu. Et les résultats, à cette heure, lui sont inconnus… (il n’a pas lu, lui, P3C2E11, P3C2E12, P3C2E13, P3C2E14)

 
Et puis, pour donner le change, il doit « rendre compte de sa mission » à Maupuis, l’actuel directeur du C’est tout naturel  de Saint Tignous sur Nivette, et cela pour la fin de la semaine… Sa mission de massacreur téléguidé par Pouacre qui l’a conditionné lors de sa captivité… Il se dit que jusque là, ils le laisseront tranquille…

  On ne sait toujours pas où se trouve la Harpie…

  On sait comment contrer l’offensive de la Nouvelle Réna, si elle utilise les mêmes drogues que celles qu’elle a employées jusqu’ici mais on ne dispose pas des quantités de produits nécessaires. Amélie, Catachrèse et son équipe, qui l’ont rejointe, travaillent d’arrache-pied avec Rébéquée et les Goums, mais les matières premières nécessaires n’arriveront pas avant ce soir, si tout va bien…

  Le pire de tout est bien qu’on ne sait pas exactement en quoi consistera cette offensive…

  Varochaix a pris la mairie. Et c’est un allié de Maupuis.
 
Ravot et Lepif n’ont pas donné de nouvelles. D’après Mado, ils sont partis hier à Bordeaux…

  On est très isolés. 

  L’expérience a montré que les retombées des articles que l’on publie dans la Lanterne ou qui sont diffusées sur le site Internet du journal restent faibles : le public, assommé par l’offensive du froid,  se replie sur son avenir immédiat et sera sans doute plus difficile à mobiliser qu’il ne l’a été à l’époque de la crise des Numéros… 

  Il faut reconnaître que le pouvoir médiatique a été conquis par la grande distribution, au travers de Super Troc, et surtout des multiples C’est tout naturel  qui en ont dérivé… 

  La presse écrite est très mal diffusée, toujours avec retard, la radio conserve une certaine audience, mais elle est achetée par la publicité massive de C’est tout naturel, tout comme ce qui subsiste de la télévision qui supporte mal les fréquentes coupures d’électricité dues aux chutes de lignes, et les coupures de liaison satellite dues à l’épaisseur des nuages de neige… 

 
Internet lui-même est largement tributaire de lignes téléphoniques fragiles… 

  La propagande interne de C’est tout naturel reste le seul lieu de rencontre et d’échange pour une très grande majorité de la population, avec les assemblées religieuses qui bénéficient d’un surcroît de fréquentation : on a froid, on a peur, on se trouve perdu. 

 
Alors on prie… 

  Le journal, lorsqu’il paraît, relève cette abondance de l’offre religieuse et même sectaire, comme l’ont raconté Jeanne et Eusèbe à leur retour de Paris. Arthur lui-même n’a-t-il pas constaté dans le bureau de Maupuis que C’est tout naturel fournit les religions en produits de culte ? Sans doute « aménagés » à sa sauce…

  Le climat n’est guère propice à une dénonciation publique d’une menace aussi imprécise que celle d’une tentative d’intoxication de masse dont le but reste mal défini, alors que les autorités censées représenter et défendre la population se trouvent elles-mêmes prises dans la nasse…
Qui croiront-ils, tous ces braves gens qui trouvent la paix dans la saucissette ou dans le biscuit de Petit Jésus ? La Nouvelle Lanterne du Fort, ou bien les 5% de remise sur leurs trocs quotidiens ? L’information écrite ou le curé noyé dans les brumes de l’encens ?

 Bref, si tout va bien, les désintoxicants seront prêts et l’on disposera de moyens pour contrer une offensive qui sera celle que l’on craint, mais dont on espère qu’elle sera telle qu’on l’attend…

Sinon…

L’OMPHALIE

P2C2E6 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 6)

 
N° 107 / L’OMPHALIE / P2C2E6

 
C’est l’histoire où la « Patronne » présente l’Omphalie à Arthur Malfort.

  Mercredi 4 mai
10 heures (heure locale)
Omphalie (voir la carte)

 
Le hangar s’est éclairé d’un coup lorsque les néons du plafond se sont allumés.

  Les deux pilotes sont descendus de leur cockpit, et ont rejoint les deux mécaniciens qui s’affairent près du treuil.

Toutes sont vêtues de combinaisons blanches.
Toutes : parce qu’Arthur découvre alors avec surprise qu’en fait ce sont quatre jeunes femmes…

 
La « patronne » s’avance vers elles, suivie de ses chiens, son oiseau posé sur son épaule. A son approche, la conversation cesse et les quatre jeunes femmes s’inclinent avec déférence. Elles échangent quelques mots et elle revient vers Arthur, un peu surpris par tant de solennité…

  Un choc interrompt l’imperceptible mouvement de descente qui se poursuivait, suivi d’un bruit sourd de roulement…
 
- La piste s’aligne sur l’axe d’Omphalie, venez, je vais vous montrer…

  Arthur acquiesce d’un signe de tête : quand on veut m’expliquer, j’écoute, non ?
 
Il la suit jusqu’à la porte convexe qui se trouve au fond du hangar. Près de cette porte est allumé un écran technique bordé d’une rangée de boutons poussoirs, du modèle de ceux qui commandent les machines de l’imprimerie du journal.

  - Les opérations sont totalement automatiques, mais en cas de besoin, nous pouvons intervenir dans leur déroulement…
Vous voyez sur l’écran le schéma de fonctionnement de la piste et du hangar (dans lequel nous nous trouvons) qui commandent l’accès en Omphalie. Nous ne sommes accessibles que par voie maritime ou par voie aérienne. Nous nous trouvons à 50 kilomètres au large de l’île de Guamblin, à l’extrémité du plateau continental qui prolonge la plaine chilienne, et d’où émerge la petite île volcanique que vous avez vue lorsque nous sommes arrivés. Cet îlot présente une particularité remarquable que nous sommes seuls à connaître : il est creux !
- Et personne ne s’en est aperçu ?
- Personne : ses abords sont dangereux pour la navigation, encombrés de hauts fonds mal repérés, qui correspondent à des nappes de lave couvertes par les eaux. Cette île donc est volcanique. Il faut que vous sachiez que le volcanisme de cette région est assez particulier, capricieux, et qu’il a sans doute connu une période d’activité assez intense il y a quelques centaines de milliers d’années. Ce fait a été étudié dans les années mil neuf cent vingt par un géologue allemand qui travaillait dans le secteur. Bref. Après une période d’émission intense de laves basaltiques qui en ont édifié le cône, notre îlot s’est transformé en « souffleur » et pendant une période assez longue, il s’est contenté d’émettre un mélange de lave et de gaz chauds, vapeur d’eau et gaz carbonique pour l’essentiel, à haute pression et haute température.
Et puis, le point chaud à la source de ces émanations s’est déplacé sous le plancher océanique, et les émissions ont cessé.
Apparemment.
Parce qu’en réalité, ces émissions perdurent en profondeur, invisibles depuis la surface, sous plus de cent mètres d’eau, au bord d’une fosse de deux mille mètres vers laquelle les courants côtiers poussent gaz et produits divers, comme certains sels minéraux qui s’y dispersent et s’y dissolvent. Dans une zone peu fréquentée par la navigation… Ce qui, entre parenthèses, accroît son intérêt pour nous. Nos « Murènes » et quelques mines dissuadent discrètement les plus obstinés des curieux…
 
La jeune femme surveille le tableau de commande, tout en développant ses explications, ravie, semble-t-il de disposer d’un public neuf. Arthur se dit que ce ne doit pas être souvent le cas, et que donc, il a peut-être là une carte à jouer :
- Parce qu’il est évident que vous avez tout intérêt à rester discrets…
- Bien sûr, puisqu’il s’agissait d’une installation d’ultime recours… Ne l’auriez-vous pas détruite si vous l’aviez connue ?
- Nous l’aurions pour le moins contrôlée…
  Elle a un rire de dérision :
- Vous ne la connaissez que trop tard, Arthur Malfort… Mais je continue mes explications… Le flux de gaz circulait depuis sa source profonde jusqu’au cratère en passant sous une couche sédimentaire superficielle très compacte, dans un véritable tunnel, dont la formation a suivi le déplacement exceptionnellement rapide du point chaud. Et ce tunnel, à l’origine un pur et simple tunnel de lave, a souvent pris des proportions importantes, en particulier lorsqu’il a occupé l’espace d’une couche saline humide qui se trouvait enfermée entre les sédiments superficiels compacts, renforcés par la nappe d’effusion de lave basaltique, et les sédiments détritiques du dessous constitués de grès et de poudingues consolidés issus de l’érosion des Andes… Il s’est interrompu lorsque le point chaud est arrivé au bord de la couche sédimentaire, à l’endroit où commence la fosse océanique dont je vous ai parlé.
Il s’est alors produit un phénomène unique qui a transformé notre îlot « souffleur » en îlot « aspirateur » : par le point où la couche sédimentaire s’est rompue, a jailli le gaz issu des profondeurs de l’écorce terrestre. Mais ce gaz, en remontant brutalement par un autre orifice que celui de l’îlot, a créé un effet de trompe, et s’est mis à aspirer l’air atmosphérique par le cratère et le tunnel qui en forme la suite. Le courant du gaz, en quelque sorte, s’est inversé en courant d’air. Ce phénomène se poursuit. Et le point chaud s’est stabilisé…
 
Lorsque notre géologue, dans l’enthousiasme de sa découverte, a parlé de ce phénomène étrange à l’un de ses jeunes amis sous-mariniers, au début de la guerre, celui-ci a tout de suite envisagé l’intérêt stratégique de la chose, puisqu’il travaillait à la conception et à l’installation de bases secrètes. Il s’est fait communiquer toutes les précisions nécessaires par son ami et a remis un rapport circonstancié au bureau très particulier et très secret auquel il collaborait. Le géologue a bien sûr été rapidement éliminé comme témoin potentiellement gênant, mais le site n’a pu être exploité que quelques années plus tard : l’îlot, comme je vous l’ai dit, est peu accessible par mer et d’autres sites avaient été retenus, en particulier ceux qui pouvaient être développés par les Chochos, que le même sous-marinier avait découverts et utilisés par ailleurs.
  Omphalie constituait donc l’un des trois sites « Ultime Recours » qui avaient été placés en réserve.
 
C’est en 1944, après que toutes les installations Chochos ont été achevées, que l’Omphalie a été mise en œuvre. Parce qu’elle ne nécessitait pas leur intervention. Et que ses concepteurs souhaitaient conserver la maîtrise unique et absolue de ces sites ultimes. Les Chochos en ignorent donc l’existence.
  Le travail physique de construction, assez limité, a été effectué par une main d’oeuvre de Patagons et de Fuégiens divers plus ou moins sauvages dont se sont trouvés ainsi débarrassés les éleveurs argentins. Qui ont su se montrer reconnaissants par la suite en hébergeant certains amis… Les problèmes du creusement et de la ventilation, cruciaux, étaient naturellement résolus. Restait l’installation d’une centrale d’énergie, montée en dérivation sur le « souffleur » volcanique, et le présent accès dont le principe n’a pas changé. Nous nous sommes contentés de rallonger la piste d’envol. La conception de départ est toujours celle de ce sous-marinier. De mon grand-père…
 
- Ce cher Oberst Kuhhirt, coupe Arthur ironique.
- Mon grand-père, oui. Que vous avez tué… J’ai vu cette ignoble émission qui a été diffusée, mais je connais aussi la vérité : il ne s’est pas suicidé, vous l’avez tué… Comme vous avez tué mon frère aîné. Je sais aussi que vous avez livré mon père et ma sœur aînée aux Chochos. Qui les ont assassinés… Vous comprenez, je pense, que vous n’avez pas à attendre d’indulgence de ma part…
- Ce sont les aléas de la guerre… Qu’ils ont déclarée… Il me semble que s’ils s’étaient tenus tranquilles…

La jeune femme le regarde, hautaine, méprisante, plus distante que jamais :
- N’espérez pas remporter la partie, Arthur Malfort… Nouvelle génération, nouvelles méthodes. Nous vous tenons… Et nous gagnerons…

  Arthur retient un rire de dérision. (Attends, fillette, attends…)
- Il est vrai que l’Oberst Kuhhirt devait être un ingénieur remarquable, reprend-il, apaisant (pour le moment, c’est elle qui contrôle la situation, inutile de me faire massacrer prématurément : je dois communiquer ces informations)…
 
Le bruit de roulement s’est arrêté. Un léger choc, et il semble à Arthur que la descente a repris, lente et régulière. Derrière les hublots, l’obscurité est absolue.

  La « patronne » reprend son exposé, ignorant l’incident :
- Donc, cette piste constitue le trait de génie de mon grand-père et de son successeur qui est aussi mon Mentor et qui fut mon beau-frère…
- Le docteur Pouacre ?
- Lui-même. C’est lui qui a assuré ma formation…
- Remarquable !
- Mais vous n’avez encore rien vu, Arthur Malfort ! Vous croyiez nous avoir vaincus… Quelle erreur !
- Mais nous descendons toujours ? relance Arthur pour l’encourager à poursuivre son exposé.
- La porte devant laquelle nous nous trouvons s’ouvrira sur Omphalie lorsque nous y serons arrivés, dans cinq minutes.
Le problème que pose l’installation d’une piste d’envol secrète est évidemment celui de la discrétion. Même à l’époque de sa conception, où l’on n’avait pas besoin des deux mille mètres de piste que nécessitent les appareils modernes. Et il faut pouvoir se situer face au vent, aussi bien pour le décollage que pour l’atterrissage, et cela dans un lieu où justement, les vents sont violents et pratiquement constants en force, mais pas en direction. Il faut enfin se maintenir au-dessus du niveau de la houle, ce qui complique encore le problème…
 
Mais le premier défi reste celui de la discrétion.
La piste, comme le hangar, doit donc être escamotable très rapidement. Et orientable. Et ne pas être trop visible, ni depuis les airs, ni, maintenant, par satellite.
Ce dernier point a été résolu par l’emploi de matériaux transparents ou translucides, indétectables à la vue comme au radar. Au début, juste après la guerre, la piste était faite d’un caillebotis de métal. Elle est maintenant constituée de fibres synthétiques tissées presque transparentes. L’avion se trouve guidé par une ligne de fils métalliques placée au centre, qu’il suit automatiquement. En fait, le pilote supervise mais n’intervient pas : l’appareil suit des « rails » électromagnétiques.
L’escamotage posait un problème autrement difficile. La solution imaginée par mon grand-père  lui a été suggérée par sa familiarité avec les submersibles : la piste et le hangar sont montés sur une série de volumineux ballasts cylindriques, maintenant transparents, dotés chacun d’un réservoir de recompression d’air, d’une pompe autonome et d’une alimentation extérieure en air, ce qui permet une plongée de routine et une plongée d’urgence. La piste, surélevée par la hauteur de ces réservoirs placés tous les cent cinquante mètres, et donc hors de portée des houles ordinaires et fortes, est rigidifiée par un système de haubans accrochés sur et sous les réservoirs, en arches successives, qui en fait une sorte de pont. Elle n’émerge jamais plus d’une heure et elle peut plonger en trois minutes en cas d’urgence, après la fermeture des portes du hangar qui lui est évidemment solidaire.
La plongée, comme vous l’avez peut-être observé, se fait en deux temps : dans un premier temps, l’ensemble, harmonisé par des volumes de ballasts déterminés, s’enfonce jusqu’à la profondeur de cinquante mètres, où il se trouve à l’abri de toute observation de surface « classique ».
A cette profondeur, un système « turbo-jet » latéral placé sur les réservoirs des ballasts permet le pivotement de l’ensemble à l’extrémité du mat axial qui se trouve derrière la porte que vous voyez et dont l’extrémité reste toujours sous vingt mètres d’eau. La rotation possible, de 360°, permet d’aligner la piste face au vent, quel qu’il soit, selon les besoins. Et de la replacer dans sa configuration de repos après un atterrissage. C’est ce qui se passe actuellement. L’ensemble descend alors s’encastrer dans un logement protecteur placé sur le fond. Et la porte peut être ouverte sur le sas d’accès qui communique avec la galerie dont je vous ai parlé et que le volcan nous a aimablement préparée.
  - Et pour sortir votre hélico ? demande Arthur que cet exposé intéresse de plus en plus (il est toujours bon de savoir comment fonctionne la prison qui vous enferme, non ? Et si la geôlière est bavarde…)…
- Question judicieuse, Arthur Malfort. Nous pouvons dissocier une courte portion de piste et ne remonter en surface que le hangar et cette mini-piste qui alors n’est pas orientée, ce qui permet d’aller très vite. C’est le chemin que j’emploie lorsque je dois rendre visite à Guamblin et à vos amis Chochos…
- Lorsque vous allez les tuer… Mais au fait, comment pouvez-vous entrer dans la base ?
La « patronne » a un sourire féroce :
- J’y ai conservé quelques fidèles, vos techniciens ne sont pas tous des traîtres, et certains sont initiés à nos arcanes…
- Vos arcanes… Vos mystères…
- Nos Mystères, Arthur Malfort, Il faut y placer une majuscule.
 
Un choc sourd…

- Mais nous arrivons.

Un sifflement…

Manifestement, des pressions s’équilibrent…

La grande porte semble s’extraire de la paroi, avançant légèrement vers l’intérieur du hangar, le volant placé en son centre tourne sur lui-même, et  la lourde masse de métal glisse de côté dans un rail du sol, découvrant une paroi semblable, encore luisante d’eau.

  A son tour, cette paroi semble s’enfoncer vers l’extérieur, selon une manœuvre symétrique, et glisse dans le sens opposé, découvrant un espace immense, au sol de lave vitrifiée aligné exactement sur celui, métallique, du hangar, mais aux parois éblouissantes de cristaux scintillants, comme le cœur lumineux d’une gigantesque géode éclairée du dedans.
 

LA COLÈRE DE RÉBÉQUÉE / P1C1E19

P1C1E19 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 19)

 

LA COLÈRE DE RÉBÉQUÉE  / P1C1E19

  C’est l’histoire où Rébéquée défie la Vieille et massacre le concierge.


Vendredi 15 avril
14 heures
Agotchilho

 
La lueur vacillante d’une lampe à huile. Un vague parfum d’algues douces…
Rébéquée s’éveille, étourdie, endolorie.

Le temps… le temps ? Combien de temps est-elle restée ainsi ?
Elle se trouve dans une pièce obscure et tiède, allongée sur une couche couverte de toile douce, soyeuse… 

 
Un bruit d’eau courante…
 

Près d’elle, une forme endormie, près de son visage. Hélène. Elle lui voit un léger sourire aux lèvres : elle dort. Souffle régulier entre ses lèvres disjointes. Lèvres lisses, gonflées, boudeuses à peine. Close sur son sommeil.

 
Couchée de côté, tournée vers elle, près d’elle, dans une tunique de la même toile que celle qui couvre leur couche, douce, soyeuse. Le visage posé sur son avant-bras, la tête au creux du coude. La peau tendue du dos de sa main, mate, fraîche, la finesse des doigts abandonnés, à peine disjoints, aux ongles nacrés, lisses, luisants d’un éclat neuf et propre dans leur ovale net.
Fascinée, Rébéquée contemple, s’applique à contempler avec une concentration myope la main qui repose là, sous son nez, dans un abandon complet, dans la pénombre chaude qui les entoure. Les articulations des doigts élargissent à peine les fuseaux délicats et immobiles, légèrement repliés en appui sur la toile qui se creuse sous leur pulpe. Et la ligne de chacun des doigts se prolonge sous la peau tendue du dos de la main, jusqu’au poignet, jusqu’à la marque rouge qui barre le poignet d’une ligne en creux. La ligne du lien…

 
Rébéquée se soulève sur un coude. Se souvient-elle ? Vrai souvenir, ou comme on se remémore un cauchemar pesant ?
Cette ligne qu’elle retrouve dans un geste à ses propres poignets…

Se souvient-elle ?

La disparition de Vic et de Clèm… Jules !!! 

 
Du coup elle se relève, pour retomber sous l’emprise de la douleur qui lui brûle le ventre. Violée !!!
Elle, Rébéquée, droguée et violée encore et encore au milieu des cris d’Hélène, des cris des autres femmes et de ses cris à elle, dans une rumeur montante de foire, dans les gloussements pressés des Chochos accrochés à ses hanches et qui à tour de rôle la besognent encore, et encore, et encore…
 
Jusqu’au trou noir de l’inconscience…

 
Elle se relève douloureusement…

Dans un coin de la pièce, une vasque large, une grande baignoire de pierre pleine d’eau doucement fumante qui déborde en un petit ruisseau bruissant… Le ruisseau s’écoule et disparaît dans un trou du sol.

Une silhouette est assise sur la margelle :
la Vieille !!

Traversée d’une bouffée de rage, Rébéquée se précipite vers elle, mais arrêtée par la douleur qui la taraude autant que par la faiblesse de ses jambes, elle retombe assise.

 Alors

la Vieille se lève, s’accroupit devant elle, face à elle, pose les mains sur ses genoux sans qu’elle puisse faire un geste.

La Vieille la touche aux genoux et la regarde dans les yeux, de son regard voilé de cataracte, de son regard pâle et lointain de vieille, de très vieille femme.
- Je vous tuerai… souffle Rébéquée. Je vous tuerai tous !!!

 

La Vieille hoche la tête, sans lâcher les genoux de Rébéquée, avec un regard si lointain, si vieux, que Rébéquée n’a pas la force de lever la main pour l’écraser, la détruire, la broyer, l’effacer de devant elle et de ses souvenirs. Avec ses souvenirs. L’effacer de devant l’image de Jules qui rit du fond du puits noir où rode un crabe géant :
« Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître… »

 L’effacer comme d’une main fiévreuse elle efface les larmes qui lui brûlent les yeux tandis que des sanglots énormes la soulèvent, la déchirent, la renversent de côté, pliée, roulée sur elle-même comme un sac de crin rugueux, sous le regard inerte de

la Vieille.

De

la Vieille qui parle d’une voix douce et monocorde, voilée par l’âge, et qu’elle entend, perçoit, comprend malgré elle, au travers de ses sanglots :
- Mon peuple m’appelle Ônyà (elle mouille les syllabes et chuinte sur la finale), et moi, Ônyà,

la Mère dans votre langue, je te nomme Ouôtâne,

la Guerrière. Tu es Ouôtâne et je rends hommage à ta force, à ton courage et à ta vertu.
C’est moi, Ônyà, qui prépare et prescris les poudres, et Ôoumloc répond à mon appel et nous nourrit de ses petits. En échange, l’un de nous le nourrit de sa substance lorsque le temps en est venu.
Ouôtâne, je veux que tu comprennes mon peuple. Tu es forte et je te respecte. Mon peuple est vieux, très, très vieux, et tu es jeune. Les jeunes doivent s’efforcer de comprendre les vieux avant de les juger. C’est pourquoi j’ai fait en sorte que tu te souviennes de ce que tu as vu et de ce que tu as vécu. Pour que tu comprennes mon vieux, vieux peuple, et que, si tu parles aux tiens, tu en parles justement. Peut-être seras-tu son espoir, notre espoir…
- Je vous tuerai tous…
- Tu es dans la colère et dans la peine, mais peut-être seras-tu notre espoir. Regarde ton amie : elle dort et dormira encore longtemps, et elle ignorera toujours ce qui s’est passé, ce dont toi, tu te souviens. Elle n’a pas ta force et ne le supporterait pas. C’est pourquoi elle dort.
- Je vous tuerai tous…
- Ecoute notre histoire, Ouôtâne : les Goums, voici très, très longtemps, vivaient en paix, dispersés sur un vaste territoire. Ils vivaient en clans et suivaient les migrations de leur gibier, vivaient avec lui et le célébraient. Le gibier vivait au Nord et descendait ou remontait les plaines suivant les saisons, et les Goums les suivaient. Les clans étaient chacun dévolus à leur animal et ils savaient payer tribut à cet animal qui les nourrissait en lui offrant l’un des leurs. Ou plutôt, l’un des leurs s’offrait à lui lorsqu’il le fallait. Car ce n’était pas par contrainte. Les hommes étaient forts et respectaient les Mères qu’ils fertilisaient lorsqu’elles étaient bien disposées pour les accueillir. Et d’un clan à l’autre, les hommes et les femmes s’échangeaient dans la joie et dans le plaisir…
- C’était l’bon temps, grince Rébéquée entre ses larmes.
- C’était la prospérité, et les générations se succédaient chez les Goums, chez les Humains, diriez-vous. Et puis le temps s’est refroidi et le gibier est descendu de plus en plus bas. Sont apparus alors les Humains d’à côté, les Goumyôs dans notre langage. Vous.
Les sanglots de Rébéquée se sont calmés, elle reste prostrée, allongée de côté, les mains de

la Vieille toujours posées sur ses genoux.
- Vous, les Humains d’à côté, les Goumyôs, vous viviez en familles, un homme pouvait posséder plusieurs femmes et vos femmes étaient toujours réceptives et fécondes. A l’inverse de chez nous où une femme n’est réceptive et féconde que deux fois dans l’année. Depuis toujours. Vous chassiez le gibier en petits groupes plus mobiles, plus rapides que nous, et nous sommes remontés dans le froid pour retrouver des proies qui nous convenaient mieux. Plusieurs fois, nous avons combattu, mais nous préférions vous éviter. Nous avons cohabité aussi. Vos hommes ont rarement pu féconder nos femmes, nos hommes ont parfois fécondé vos femmes, mais jamais les enfants issus de ces unions n’ont été fertiles. C’était ce que nous appelons des Boules. Vous en avez vu. Ils sont stupides, sans la vivacité de votre espèce, sans la force, la cohésion et la mémoire de la nôtre. Petit à petit, notre espèce a régressé, repoussée par la vôtre jusqu’à ne survivre qu’en petites communautés secrètes et repliées sur elles-mêmes. Souvent vous vous battiez entre vous, ce que nous n’avons jamais fait entre nous. Nos clans ont toujours pratiqué un parfait échange de leurs biens et de leurs individus. Et chaque membre de chaque clan a toujours respecté sans discussion les décisions de sa Mère. S’il s’avérait que l’un d’eux transgresse cette loi, il était immédiatement rejeté, et seul, il mourait.
Nous sommes donc restés à l’écart.
Des liens secrets ont persisté, entre les clans éloignés et ces échanges ont perduré au cours des siècles. Notre mémoire a tout retenu, depuis les descentes des glaces jusqu’à vos guerres, nous avons vu, sans nous y mêler autrement que pour rester inaperçus lorsque nous étions pris dans votre foule, nous avons vu votre vie changer, évoluer, de la chasse à la culture, de la pierre au fer, du feu à l’enfer parfois. Nos clans se sont faits de plus en plus discrets, spécialisés dans les fonctions que vous nous laissiez, car vous étiez partout, des fonctions le plus souvent liées à la pierre ou au bois, et le seul animal auquel nous restons attachés, Ôoumloc, est lui aussi secret et inconnu de vous : il ne quitte ses abîmes que pour célébrer ses amours dans les grottes de nos falaises et de quelques autres lieux.
Et nous avons perdu le contact avec les clans les plus lointains. Nous pensons qu’ils ont disparu…
Il y a quelques années, « Ceux qui sont derrière la porte de fer », les Pouyagoumyôs, sont venus pour construire leurs bases sous-marines. Ils nous appellent les Chochos. Ils nous ont respectés, ont reconnu que nous étions une espèce différente et ils nous ont promis de nous restituer notre dignité. Ils ont restauré les terres du Nord que nous occupions jadis, en échange de notre aide. Ils ont facilité la communication entre les quelques groupes des nôtres fidèles à Ôoumloc qui ont survécu et ils nous ont offert de nouveaux espaces, loin dans le Sud…
Grâce à eux, nous avons pu reprendre nos essais de fécondation, avec les femmes de votre espèce qu’ils nous ont procurées. Parce que nos femmes sont de moins en moins fécondes et de moins en moins réceptives. Il faut maintenant leur imposer la poudre d’Amour et le rituel d’Ôoumloc pour qu’elles soient fécondables. Et nos hommes le plus souvent et à quelques exceptions près, s’épuisent si vite que très peu parviennent à jouer leur rôle. C’est pourquoi nous avons besoin de vous, les femmes des Goumyôs pour tenter de survivre. C’est pourquoi tu ne dois pas te sentir offensée de ce que nous avons dû t’imposer.
- Je vous tuerai tous…Tous !
- Tu peux nous sauver. Je ne pense pas que tu mettes au monde autre chose qu’un Boule si tu as été fécondée, mais je crois que tu peux nous faire connaître pour ce que nous sommes : un peuple très ancien, étranger à votre espèce, et qui veut survivre. Et tu peux combattre pour que nous soyons connus et reconnus : les Pouyagoumyôs bien qu’ils l’aient promis, ne nous feront jamais connaître, ils l’auraient déjà fait. Notre secret les arrange. Notre savoir-faire leur est utile : nous travaillons la roche pour eux, nous savons reconnaître la roche qu’il faut creuser et celle qu’il faut laisser, même si ce sont leurs esclaves ou les Boules qui creusent le plus souvent. Mais ils ne nous feront pas connaître des autres Goumyôs. Nous avons piqué leur curiosité au début, maintenant nous les distrayons, leurs hommes viennent parfois saillir nos femmes, mais pour le seul plaisir qu’ils peuvent en tirer. Rarement avec succès et toujours pour finir dans ces Boules stériles et stupides tout juste bons à manier le pic et la pelle dans les galeries.
Et je ne crois pas qu’ils puissent faire redescendre les glaces comme ils me l’ont promis une fois. Comme ils s’en sont vantés.
Ils nous ont déçus.
Repose-toi Ouôtâne, reprends des forces, baigne ton corps dans l’eau chaude et salutaire qui coule pour nous dans la falaise, baigne ton amie pour la soigner, elle restera quelques jours entre conscience et sommeil, dans un rêve tiédi que je t’ai épargné par respect pour ta force et pour ta mémoire. Mangez sans crainte la nourriture : Ôoumloc vous réconfortera.
Je remercie et je célèbre le souvenir de ton ami qui a renouvelé de sa vie le Pacte du Clan.
Reprends ta force.
Je reviendrai te voir avec

la Future Mère, celle qui doit me succéder lorsque moi-même, très bientôt, je me livrerai à Ôoumloc.
Je t’ai parlé. 

 

La Vieille se relève. 

  Rébéquée sursaute légèrement lorsqu’elle relâche ses genoux. 

  Puis elle se replie, s’enroule sur elle-même, et laisse couler ses larmes.

  C’est le contact de la main qui l’a réveillée… Une main brutalement, grossièrement peloteuse… Et un gloussement lorsqu’elle s’est redressée en sursaut pour se retrouver face au concierge chocho penché sur elle et qu’elle repousse. Il recule un peu, assez pour qu’elle le voie, nu, bandant comme un âne et les yeux brillants :
- Place-toi, je veux encore !!! Tu es bonne !!! Place-toi !!
Et il se cambre balançant un membre copieux, fier de lui, les mains sur les hanches.
- Je veux !! Ton con, encore !!!
Ebahie, étourdie, Rébéquée s’assied au bord du lit face à l’obscénité du concierge qui bave :
- Place-toi !!! Je veux ton con…
Sans un mot, elle se lève, regardant le Chocho reculer d’un pas pour lui laisser le champ de ce qu’il croit être un acquiescement, et elle lui envoie un magistral coup de pied entre les cuisses alors qu’il brandissait à deux mains un membre surdimensionné avec la fierté d’un coureur du Tour de France qui vient de gagner son étape régionale. Le coup l’atteint juste où il faut, le débande subito et le suffoque instantanément, à croire que les couilles lui sont remontées dans les orbites tant il en a les yeux blancs.
Il tombe à genoux, la bouche grande ouverte et roule de côté, puis sur le dos, les deux mains serrées sur ce qui reste de ses roupettes.
Rébéquée se penche sur lui, le soulève en le prenant par les oreilles et place entre ses genoux le visage aveugle à la bouche béante de poisson suffoqué :
- Tu veux mon con, saloperie ? Et bien regarde-le, c’est la dernière chose que tu verras.
Et le cou du concierge serré entre ses genoux, elle se laisse aller au sol, de côté, doucement, sans plier les jambes, croise les chevilles derrière la nuque du gnome, et elle serre, lui écrasant les carotides. Le regard qui semblait être revenu au Chocho affolé et bavant, se voile et il bascule dans l’inconscience.
Rébéquée se relève à demi, le tourne face au sol, saisit sa tête, le front au creux de son bras, et se redresse brusquement en lui tordant la nuque. Un craquement, un spasme. Sans un regard pour le cadavre étalé les fesses à l’air, elle s’essuie les mains sur la couverture de la couche.
L’effort l’a à peine essoufflée…
  Un gémissement attire son attention : Hélène geint dans un sommeil agité. Doucement, oubliant ses propres douleurs, elle s’en va la prendre dans ses bras et elle la porte jusqu’à la large vasque d’eau fumante dans laquelle elle monte. Elle la dépose à ses côtés et s’allonge auprès d’elle sans la lâcher, puis, en chantonnant doucement, elle la berce dans la chaleur de l’eau lénifiante, le visage trempé de sueur et de larmes.


FIN DU PREMIER CHAPITRE

LE DISCOURS D’EUSÈBE CHEZ LES MARMORÉENS / P1C3E9

P1C3E9 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 9)

  N°57 / LE DISCOURS D’EUSÈBE CHEZ LES MARMORÉENS / P1C3E9

 
C’est l’histoire où, après un bref rappel de l’histoire du couvent des Marmoréens, et du rôle que ceux-ci jouaient dans la crémation des hérétiques, Eusèbe Malfort parle à la télé. 

 
Jeudi 21 avril
18 heures
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
Le couvent des Marmoréens a d’abord été bénédictin, avant le développement de ce qui est maintenant devenu la ville de Saint Tignous sur Nivette. Comme tel, il avait été bâti dans le quasi désert que recherchaient alors ces moines défricheurs, sur le plan rectangulaire commun à tous les petits couvents du douzième siècle, centré sur le puits d’un cloître carré et entouré d’une galerie déambulatoire couverte d’un toit d’ardoises supporté par des rangées de colonnettes aux chapiteaux sculptés.
On notera au passage la parabole de l’antenne satellite orientable fixée sur l’armature de ferronnerie qui couronne le puits. Cette antenne est d’installation moderne, sa forme n’intervenant en rien dans la symbolique de la géométrie médiévale.

On entretient toujours dans le cloître quatre petites pelouses très agréables l’été.
Certaines employées de la mairie viennent se livrer au plaisir d’un bain de soleil digestif au sortir de la cantoche municipale et avant la reprise du travail à l’ouverture des guichets. Leur géométrie non plus n’a rien de médiéval.
 
La légende veut que les ombres fantomatiques de moines indignes processionnent ici la nuit. Mais nul ne sait en quoi réside l’indignité qui les a condamnés à cette errance éternelle. Il faudrait sans doute la rechercher dans l’histoire même des Marmoréens, qui ne sont venus à Saint Tignous sur Nivette qu’au milieu du quatorzième siècle.
C’est à ce moment que le développement de l’action inquisitoriale des dominicains a exigé des implantations plus solides pour leur ordre. Ils ont alors remplacé les bénédictins qui avaient fondé le couvent au douzième siècle, comme il a été dit, et que le développement de la cité avait incités à se replier vers d’autres monastères plus isolés, et même à créer des ermitages perdus dans la montagne.

 
L’objectif des dominicains lors de leur arrivée au quatorzième siècle, était de dépister, de démasquer, et d’éradiquer l’hérésie. Les hérétiques ainsi dépistés et démasqués étaient, à fin d’éradication, « livrés au bras séculier », seul habilité à mener à bien les exécutions. L’Eglise, en charge des âmes et non des corps, ne peut évidemment pas tout faire. A chacun son fardeau et les veaux seront bien gardés (comme aurait dit de Gaulle).
 
Les Marmoréens, ne dépistaient, ni ne démasquaient ni, à plus forte raison, ne condamnaient.
Ils formaient, si l’on peut dire, le SAC, le Service Après Condamnation : ils accompagnaient de leurs pratiques compassionnelles l’exécution des sentences proférées par le bras séculier.
Mais ils ne constituaient en aucun cas une voie de recours. Ce qui impliquait qu’ils se devaient de rester de marbre face aux réclamations des parents de ceux qui avaient été condamnés.

D’où leur nom de Marmoréens.

Ces réclamations, liées sans doute à une incompréhension des procédures due à un déficit pédagogique entraînant à l’évidence un déficit dans la communication positive généré en amont de leur intervention par les autorités séculières, n’aurait jamais dû leur être imputées. Mais l’homme est ainsi fait qu’il s’en prend au plus proche, surtout quand il n’est ni le plus fort ni le plus malin.

 
Un BL (bulletin de livraison) était donc rédigé qui constatait que tant d’hommes, de femmes et d’enfants (voire même d’animaux puisque l’on a ainsi brûlé des porcs et des coqs hérétiques) avaient bien été remis entre les mains de l’autorité séculière, à fin d’exécution de sentences rendues par ces mêmes autorités séculières, consécutivement à la constatation d’un crime dévoilé par l’autorité du tribunal ecclésiastique inquisitorial compétent. Le plus souvent, il s’agissait d’exécution tout court, et le bûcher était requis.
Ce bulletin était rédigé par les Marmoréens et comportait un certain nombre de précisions techniques indispensables et précieuses, à savoir : l’origine sociale et le poids approximatif du ou des condamnés (un paysan pauvre et sec consomme pour sa crémation, et quoique l’on puisse en penser, autant de bois qu’un bourgeois bien gras, même plus lourd, dont la graisse apporte, après le séchage du début, un appoint de combustible ; mais pour les mêmes raisons, un soldat athlétique, à poids égal, en consommera plus que le bourgeois) ; le cubage de bois et la liste des accessoires (fagots, cordes, poix, tuniques soufrées, herbes de Provence, lorsque les familles des condamnés en avaient les moyens (ils mouraient alors en odeur de sainteté), main d’œuvre, etc.) estimés nécessaires à la confection du bûcher, ce qui permettait de facturer le bois (fourni par les Marmoréens qui détenaient ce privilège) ; la date et l’heure de l’exécution, ainsi que le nombre de messes à prévoir pour maintenir une météo conforme aux besoins d’une crémation que la pluie pouvait compromettre (pour facturation), l’ordre prenant à sa charge par charité la messe destinée au salut de l’âme du (de la, des) condamné (e, es, s).

Les frais de procédure étaient facturés directement aux familles des parents du (de la, des) condamné (e, es, s), ce qui entraînait souvent, là encore, des conflits, que les Marmoréens devaient résoudre, parfois par de nouvelles procédures inquisitoriales, certains refus ou retards de paiement constituant des interventions diaboliques manifestes.

 
Le jour de l’exécution, les Marmoréens, se disposaient aux quatre coins du bûcher, à distance évidemment raisonnable pour éviter les flammèches et les projections de graisse, et, tournés vers la foule, chantaient des psaumes à la gloire de Dieu et pour le repos de l’âme du (de la, des) condamné (e, es, s) (je simplifierai en n’évoquant plus que « les condamnés », de manière générique), dialoguant ainsi avec les cris plus ou moins aigus que ceux-ci poussaient, dans le ronflement des flammes. Ce ronflement du bûcher fournissait la « pédale » de basse continue, ou organum, et les cris des suppliciés planant dans l’aigu (surtout lorsqu’il y avait des enfants et/ou que les condamnés étaient couverts de tuniques soufrées) fournissaient le « dessus », ou treble, l’aigu céleste auquel ils aspiraient en expirant (on évitait la fumée qui fait tousser : ils étaient toujours flambés en feu vif mais à courte flamme pour limiter les projections et que ça dure un peu quand même : les experts recommandaient de surtout « braiser les condamnés à court brasier »).
Les Marmoréens tissaient alors entre ces deux nappes sonores la mélodie, ou tenure, qui oscillait de l’un à l’autre, à proprement parler « religieuse » en ce qu’elle « reliait » de manière divine les ronflements sourds issus des feux de l’Enfer terrestre aux cris élevés de l’aspiration vers le Ciel.
Certains y ont vu l’origine du contrepoint, mais c’est abusif… 

 
Ils remportaient toujours un franc succès et des applaudissements nourris. On obtenait même les félicitations de la famille, lorsque l’effort pédagogique avait été fourni comme il se doit et qu’un héritage conséquent abondait la communication positive.
 
Pour en revenir au couvent de Saint Tignous sur Nivette, son côté Nord est occupé par l’église abbatiale, réputée pour son mélange de styles, qui témoigne des vicissitudes que la région a traversées lors des périodes troublées des guerres de religion, au cours desquelles chacun était sûr d’avoir raison de croire que ce qu’il croyait constituait une vérité suffisante pour massacrer ceux qui pensaient de la même manière mais autre chose, ou la même chose mais d’une autre manière. Les autres en question ne s’étaient d’ailleurs pas privés de leur fiche la même pâtée en retour au premier renversement de tendance venu. Avec vandalisme, et iconoclasme forcené et réciproque, bien sûr. Sans parler des massacres. Mais il n’est ici question que d’architecture.

 
Comme c’est loin tout ça.

C’est pas maintenant qu’on verrait ça.

 
Quoique propriété de l’Etat, l’église abbatiale est toujours encultée selon le rite catholique romain. Mais le desservant (recrutant moins d’audience du fait de la concurrence sournoise du Jour du Seigneur télévisé qui permet, à Grâces égales, de rester chez soi pour assister au Divin Sacrifice) s’est fait délocaliser dans un appartement confortable que possède l’évêché en ville. Ledit évêché a préféré, rentabilité oblige, louer l’ancien presbytère, vaste bâtisse du dix huitième siècle, à un restaurateur espagnol qui l’a transformé en bar à tapas préemballés, à l’enseigne du Tapas’Embal’ (prolongeant ainsi l’esprit de quête dont ont vécu les lieux pendant plusieurs siècles).

Il faut dire que le petit personnel ecclésiastique et para-ecclésiastique, sacristain, marguillier, diacre et sous-diacre, qui officiait à la grande époque concordataire a été licencié depuis longtemps, lorsque l’Etat a cessé de le salarier, remplacé par un bénévolat tant soit peu arthritique et branlant dans le manche, à forte dominante d’une espèce qui fut jadis féminine, mais qu’il faut bien aimer puisque ce sont encore des âmes (comme dit le poète) et que les âmes en question valorisent vaille que vaille ce tréfonds de commerce en à valoir sur une éternité promise en salaire différé. Et ça doit marcher puisque jusqu’à ce jour, aucun tribunal de Prud’hommes n’a encore enregistré de plainte à ce sujet.

Ô tempora, ô mores…

 
Pour en revenir, enfin, à l’église abbatiale, elle comporte encore de superbes et réputées stalles de chêne, sculptées dans la masse, du dix-septième siècle, on savait travailler en ce temps-là, et des orgues baroques récemment restaurées qui donnent lieu à quelques concerts dans l’année. Si le cœur vous en dit, ça en vaut la peine (merci à l’Office de Tourisme d’adresser chez moi les billets promis).
  Le côté Sud est celui de la Mairie qui s’ouvre par un portail (maintenant remplacé par une double porte de verre) situé au centre de la façade (alors que le portail de l’église est bien sûr placé à l’Ouest, ce qui laisse au Nord un mur aveugle jusqu’à la hauteur de vitraux en grisaille). C’est là que se trouve la grande salle capitulaire, au rez-de-chaussée. Les bénédictins d’origine s’étant voués à la copie des livres sacrés, (il en subsiste quelques exemplaires précieusement conservés que le Maire et/ou les élus responsables viennent faire admirer à leurs amis et relations après le dessert et les liqueurs), l’étage recèle la bibliothèque et le scriptorium
. Y ont été installées les salles de réunion, du Conseil et des Mariages (la même salle, mais les deux opérations ne sont jamais simultanées, un Conseil Municipal constituant au mieux une forme de concubinage), et les services de l’Etat-civil qui enregistrent ce que les citoyens qui s’y précipitent dragées en main croient savoir de la progéniture que vient de livrer leur épouse.

 
Les deux côtés Est et Ouest du quadrilatère renferment, à l’Ouest, les services généraux, là ou se trouvaient les ateliers divers qui faisaient de cette petite communauté monastique une unité pratiquement autarcique (pourvu que « ses » paysans lui apportent les produits de « ses » terres et pas seulement le « bois de crémants » selon l’expression de l’époque, dans laquelle les crémants ne sont ni des champagnes mousseux, ni des fabricants de crème. Ou alors de crème brûlée), et les cellules des moines. À l’Est, l’Office de Tourisme. Et le Petit Matois. Dans les cuisines et le réfectoire. Respectivement. 

  Le Maire a fait aménager discrètement le studio de télévision à l’étage, au-dessus du Matois, auquel le relie un escalier condamné (celui-là même qui débouche derrière le bureau de Victor Bourriqué qui n’a jamais su exactement sur quoi pouvait s’ouvrir cette porte cloutée qui lui valait des courants d’air déplaisants), dans ce qui avait été une réserve à grains. Discrètement pour le Matois qui n’a pas à se mêler des affaires de
la Mairie. Non mais. Déjà bien qu’on les subventionne pour diffuser un bulletin municipal qu’ils utilisent pour cracher sournoisement dans la main qui les nourrit, à défaut de pouvoir la mordre.
  C’est donc presque au-dessus des locaux déserts du Matois que le Maire en personne conduit solennellement Eusèbe. 

 
Le studio est constitué d’une vaste pièce disposée comme les locaux du Matois sous des voûtes en arcs brisés appuyées sur des piliers moins massifs que ceux de ce qui fut le réfectoire des moines, mais encore imposants, séparée par une vitre de ce qui doit être une cabine de régie. Projecteurs suspendus à des barres de plafond, et trois caméras, une de face et deux de côté, un bureau Second Empire, un fauteuil assorti. Fonds bleus partout.

Le technicien s’affaire auprès des caméras qu’il est en train de régler semble-t-il lorsque Eusèbe entre sur les talons du Maire, fier comme un paon de montrer « son » installation.

 
- Monsieur Malfort, rond-de-jambise le technicien. Je me présente : Arnaud Boufigue. C’est un plaisir de travailler sur du matos tout neuf. Jusqu’ici, à part des essais techniques, on n’a rien fait. Vous serez mon premier « client » ! Vous vous rendez compte ? Première production, et c’est déjà une diffusion mondiale !!!

Eusèbe regarde l’olibrius (qui est passé aux jeans-baskets et chemise à fleurs) avec un mélange d’amusement et de méfiance pour son exubérance qu’il trouve un peu forcée. Mais, bon, lui-même n’est pas très à l’aise : il est homme de plume, et même si sa longue carrière l’a plus d’une fois confronté aux caméras, il n’en préfère pas moins l’écriture et le recul qu’elle permet. Il met cette exubérance sur le compte d’une timidité surpassée. Et puis il a autre chose à penser… Son intervention, par exemple. Qu’est-ce qu’il va raconter… ?

- C’est enregistré ? On va pouvoir revenir et rectifier ? Monter ? Je n’ai pas eu trop le temps de préparer et…
- Mais bien sûr, Monsieur Malfort. Je me proposais même d’effectuer deux prises, avec toutes les interruptions que vous voudrez, l’une derrière le bureau, et l’autre debout, sur fond bleu. Comme ça on pourra incruster sur un fond de votre choix, ce sera comme si vous étiez où vous le souhaitez sans avoir besoin de vous déplacer. Si j’avais eu votre texte, j’aurais pu vous le passer au prompteur (il lui montre un écran affiché au-dessus de chaque caméra), mais là…
- J’ai seulement quelques notes. J’improviserai, et ce sera une très courte intervention… Par ailleurs, l’idée du bureau Empire ne me plaît pas, et d’être assis tout seul face à la caméra dans un non-décor me paraît insupportable. Non, je resterai debout. Enlevez ce bureau. On se croirait dans le bureau du maire… (qui apprécie modérément cette petite plaisanterie, même s’il y répond par un rire courtisan).
- C’est comme vous voulez, Monsieur Malfort, reprend le « technicien », qui s’affaire déjà à tirer hors du champ les meubles concernés.

  Eusèbe se place devant le fond bleu, en relisant les notes qu’il a préparées sur le chemin de

la Mairie, dans la voiture conduite par Mouchoir, et qui est sortie discrètement du garage souterrain du journal où elle était garée. Pour échapper aux journalistes. Un comble, avait remarqué Eusèbe au passage.

  Le maire et Arnaud Boufigue s’enferment dans la cabine de régie. Arnaud Boufigue règle les projecteurs pour effacer toutes les ombres, remarque qu’avec « ces caméras numériques, on n’a plus besoin de maquillage », demande quelques mots via le haut-parleur pour « une balance son », et déclare :
- Les trois caméras tournent et enregistrent. Nous ferons le montage par la suite. C’est quand vous voulez !

 
Eusèbe a toujours été ce que ses confrères appelaient (entre autres) un arpenteur, et le Dragon (avec un ricanement) un péripatéticien : il pensait, parlait et discutait en marchant. Ainsi les conférences de rédaction se passaient-elles toujours de la même manière, les rédacteurs et participants assis autour de la grande table, avec à un bout le secrétaire de rédaction et à l’autre, Eusèbe, le Patron, debout et tête baissée, mains dans le dos ou gesticulant façon moulin à vent, qui marche de droite à gauche en discutant et décidant.
C’est donc ainsi qu’il envisage son intervention.
 
Quelques instants de concentration pendant lesquels il tente d’oublier toutes ces contingences… Il repense à Arthur, à Jeanne aussi, et au fait que la terre entière va écouter ce qu’il va dire… Ce qu’il va leur dire…

 
- Concitoyens du monde…

 
Je suis Eusèbe Malfort.

Je suis un vieux journaliste que le hasard a placé dans la situation d’avoir aujourd’hui à vous informer des événements extraordinaires auxquels nous sommes confrontés.

Je n’ai pas choisi d’être ici, je n’ai été élu par aucun d’entre vous, et donc, je n’ai pas eu à me présenter à vos suffrages. Je ne défends aucun programme, je n’appartiens à aucun parti, je n’ai pas d’idées préconçues. J’ai seulement été désigné par la communauté des Nations qui a reconnu en moi un intermédiaire de fait.

 
Car, de fait, l’ensemble des nations s’est trouvé interpellé par un groupement mystérieux, qui s’est lui-même baptisé les Écolocroques et qui menace le monde tel que nous le connaissons. Pour une raison sans doute liée à un hasard géographique, ces Écolocroques ont choisi pour se manifester le canal du journal que j’ai fondé voici une soixantaine d’années.
 
C’est de cette inconfortable position que je m’adresse à vous.

 
(Eusèbe arpente toujours l’espace bleu devant lequel se trouvent placées les trois caméras. Sur chacune d’elles brille une petite lampe rouge. Il s’arrête un instant, redresse la tête et regarde la caméra centrale, et derrière cette caméra la vitre de la cabine technique. Le maire, assis un peu en retrait de la console, regarde, lui, le technicien qui manipule ses manettes, réglant le champ, l’orientation et le cadrage de chaque caméra, un casque sur la tête… Un casque ? Mais à qui peut-il bien parler dans son micro ?)
 
- Je ne sais pas plus que vous qui sont réellement les Écolocroques, ni si quelque entreprise mystérieuse se cache derrière eux. Ce dont je suis certain, c’est qu’ils disposent vraiment de moyens de destruction qui les rendent particulièrement redoutables.

Par ailleurs, ils semblent animés des meilleures intentions du monde puisqu’ils proposent rien moins que de sauver la planète de tous les risques écologiques que nous, vous et moi, lui faisons courir par notre comportement quotidien. 

  J’attends sous peu des informations plus précises qui devraient nous parvenir par le biais des deux journalistes présents à bord de l’un de leurs sous-marins.

Comme vous ne manquerez pas de l’observer, rien de tout ce que j’ai dit n’est nouveau, ni ne peut soulager les angoisses de ceux qui sont inquiets, ou conforter les certitudes de ceux qui sont déjà satisfaits : je voulais seulement me présenter à vous, vous montrer mes limites et mes possibilités.
 
Mes limites sont celles d’un intermédiaire sans autre légitimité que celle que lui a conféré le hasard et sans aucun pouvoir personnel. Je ne peux que transmettre. Pas vraiment décider. Si des décisions doivent être prises, elles seront le fait de la communauté internationale, d’une part, et des Écolocroques, d’autre part. 

Mes possibilités sont celles de parler, de vous parler pour vous transmettre ce que j’ai pu apprendre. C’est-à-dire que mes possibilités sont exactement définies par mes limites. Et que je le sais très exactement. Et qu’il faut que vous le sachiez aussi pour ne rien attendre de plus de moi que ce que je peux

 
Je ne me livrerai à aucun commentaire personnel : pris entre les positions souveraines des Nations Unies et les menaces que font peser les armes atomiques des Écolocroques, je manque un peu d’espace vital, vous en conviendrez. Je vous fais une seule promesse : celle de répercuter fidèlement les informations dont je disposerai, en modeste journaliste. Je ne me tiens pas pour un plénipotentiaire de la planète et je récuse toute revendication de pouvoir.

 
Les moyens techniques de mon journal sont bien sûr intégralement mis au service de tous. Les seules limites que je pose sont celles, évidentes, de nos possibilités matérielles. Nous ne pourrons donc pas répondre aux courriers ni aux appels téléphoniques qui nous seront adressés par des particuliers. En revanche, nous tenterons de répondre aux demandes de nos confrères du monde entier et répercuterons, comme nous le faisons depuis le début de cette affaire, toutes les informations que nous recevrons…

 
Concitoyens du monde, c’est avec toute notre bonne volonté que nous tentons de résoudre cette crise. A titre personnel, j’espère qu’elle permettra à l’humanité de dépasser ses dissensions, ses conflits, ses égoïsmes…
 
Je vous promets de tout faire pour le mieux. De mon mieux.

 
Eusèbe est vidé. Ce genre d’exercice où il s’agit de parler pour parler, sans pouvoir développer un véritable projet, sans autre but que d’exposer une image de soi à destination de l’ambition des autres (car c’est bien ce qu’il voit au travers du fait que le Président puis les Nations Unies l’ont ainsi mis en avant), ce genre d’exercice, outre qu’il lui répugne, le contraint à un effort épuisant.
 
Il s’assied donc sur le siège laissé à l’écart derrière le bureau Second Empire et s’éponge le front.

- Très bien Monsieur Malfort. Très bien, lui déclare le technicien radieux, qui a quitté sa cabine, toujours coiffé de son casque, en lui tendant un verre. Les images sont parfaites. Buvez, c’est de la citronnade. C’est toujours ce que je prends quand j’ai un coup de pompe, c’est bourré de vitamine C !!! Quand vous aurez récupéré, nous attaquerons le montage…

 
Eusèbe le regarde sans un mot, tend la main et boit…

Trente secondes plus tard, la tête posée entre ses bras croisés, il dort profondément.
 

TABLE DES MATIERES / PREMIERE PARTIE / CHAPITRE 1