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LE PRÉDICATEUR / P4C1E8-8

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P4C1E8-8 (Partie 4 / Chapitre 1 / Episode 8-8)
 
N°312 /  LE PRÉDICATEUR / P4C1E8-8

  C’est l’histoire où le Frère Eutychien désigne l’Ennemi et enfonce le clou de la culpabilité dans les consciences saint-tignousaises.


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Dimanche 10 juin
10 heures
Eglise abbatiale
Saint Tignous sur Nivette
 
 
…/…
 
Le prédicateur croise de nouveau les bras, dissimulant ses mains dans ses larges manches, et il reprend, le visage glacé :

  - Voici, mes Frères, voici ce que fit Moïse lorsqu’il apprit l’impureté de son peuple. Lui qui était auprès de Dieu lui-même, lui à qui Dieu avait dévoilé sa Face, lui à qui Dieu lui-même s’adressait Face à face, lui, le messager de la Loi de Dieu, alerté par Dieu Lui-même, Moïse lui-même n’a pas hésité, en redescendant auprès de son peuple, Moïse n’a pas hésité, pas hésité, mes Frères, il n’a pas hésité à briser la Loi de Dieu pour punir son peuple en lui rentrant les cendres de son blasphème dans la gorge…
 
L’assistance est pétrifiée. 
 
Un souffle unanime porte les premiers rangs.
 
- Et moi, je suis venu vers vous, envoyé par le Saint-Père en personne. Par le Saint-Père lui-même. Et je vous vois, grouillant de confort et de sécurité alors que la Sainte Église se délite et expire, vacant à vos petites vies au milieu de l’indifférence que le Monde porte à la Parole de Dieu, trop occupés à adorer votre propre vie et à fondre en une masse brillante l’or qui pend à vos oreilles sourdes, l’or de Pharaon !
Et moi, je vous le dis, mes Frères ! Cela ne peut plus durer ! 
 
Les premiers rangs tournent la tête vers les paroissiens, comme si cette diatribe ne leur était pas destinée, mais s’adressait aux autres, au vulgum pecus dont un charme mystérieux les distinguerait.
 
Le moine reprend :
 
- Vous tous, et jusqu’aux plus pauvres de vous tous, vous vous partagez l’or chocho [1] qui vient subvenir à vos petits besoins, qui irrigue votre petite vie et sur lequel vous vous reposez pour n’avoir pas à reconnaître votre petite misère, votre ignominieuse petite misère, pour n’avoir pas à la combattre par vous-mêmes ! Vous vous en remettez à ce Veau d’Or qui du creux des vallées et du fond de la Terre vous appelle à la soupe !
 
La petite dernière, Chopinette, regarde Bertille en pleurant à chaudes larmes, la bouche grande ouverte sur un désespoir si effrayé qu’il en reste silencieux… 
 
Bertille la serre contre sa maigre poitrine…
 
Frère Eutychien extrait de sa manche le prospectus que chacun a trouvé sur sa chaise, le brandit de la main gauche et pointe de l’index droit le visage de gauche, évidemment goum, en disant :

- C’est lui votre Maître ! Qu’avez-vous fait de votre Dieu ?
 
Et chacun de baisser la tête, se souvenant de ce moment où il a échappé aux brumes diffusées par les Élus pour se retrouver devant le vide angoissant d’une existence autonome, devant une incroyance absolue, si évidente, si radicale, qu’il s’est précipité dans la première église ouverte pour en combler le vide.
 
Sauf Bertille, qui n’a jamais douté. 
 
Bertille n’est pas mystique : elle croit parce qu’on lui a toujours dit que c’est comme ça.
 
Et peut-être les premiers rangs, mais personne ne les connaît…
 
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[1] Je rappelle que les habitants de la région désignaient ceux qui vivent à la Marée au Petit Port (Agotchilho) du nom méprisant de Chochos. Ce nom a été repris par les occupants nazis qui les ont exploités durant la guerre, et ensuite par les Numéros. Entre eux, et pour leurs amis, les « Chochos » s’appellent les Goums. Voir la page qui leur est consacrée.

LA QUÊTE / P4C1E14-6

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P4C1E14-6 (Partie 4 / Chapitre 1 / Episode 14-6)
  
 
N°342 / LA QUÊTE / P4C1E14-6
 
C’est l’histoire où le gros moine commence à quêter pour l’Indulthon en citant les saintes paroles du pape Innocent XIV. Il est aidé par le séminariste. Frère Jean continue son repas.


  
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Lundi 11 juin
Sur le coup de midi
Hottoilbadj Csarda
 
…/…

On se tait autour des tables, les regards se font inquiets et le moine prend la parole tout en traçant dans l’air un large signe de croix de sa main grassouillette :
 
- Mes bien chers frères, in nomine patris, et filius, et spititus sanctus !
- Amen, chantonne en fausset le séminariste dans le coin de la salle.
 
Le gros moine marque un silence pesant en tournant son gros ventre et ses yeux globuleux dans toutes les directions, pour dévisager les convives inquiets, qui baissent la tête…
 
- Mes frères, je suis chargé de vous faire connaître le message que Sa Sainteté notre pape Innocent XIV vous adresse, à la suite de l’action qu’a entreprise le Saint Office de la Mission Universelle pour la Reconquête de la Foi en Syldardurie, avec l’appui de Sa Majesté Mélancs Premier, le Très Catholique, que son nom soit béni, pour éradiquer la Mécréance !
- Amen, chantonne en fausset le séminariste.
- Sachez que vous aurez le privilège d’être parmi les premiers à participer à ce que le Père Fidocu a appelé l’Indulthon, que vous retrouverez ce soir sur la chaîne de télévision nationale, après le Bulletin d’Informations Archiépiscopales de 20 heures !
 
Le moine brandit le feuillet qu’il a extrait de sa manche et en entreprend une lecture solennelle :
 
- « A tous nos fidèles en Jésus-Christ : Attendu que le soulagement des prisonniers compte au nombre des œuvres pieuses, il convient à la piété des fidèles d’assister charitablement les prisonniers qui souffrent de la misère. Comme nous apprenons que notre bien-aimé fils, le Père Fidocu, Grand Confesseur de Klown et de la Syldardurie, a emprisonné pour bonne garde ou punition nombre d’hérétiques et d’hommes réputés tels, lesquels, vu leur pauvreté, ne peuvent être entretenus en prison si la pieuse libéralité des fidèles ne les assiste ; que nous souhaitons, d’autre part, que ces prisonniers ne meurent pas de faim, mais qu’ils aient le temps de se repentir dans lesdites prisons ; en conséquence, afin que nos fidèles en Jésus-Christ puissent, par dévotion, nous prêter une main secourable, nous vous avertissons, prions et exhortons tous, pour la rémission de vos péchés, à fournir, sur les biens que Dieu vous a dévolus, des aumônes et des charités pour la subsistance de ces prisonniers, afin qu’ils puissent être soutenus grâce à votre aide, et que vous, par ces bonnes œuvres et pour d’autres œuvres que Dieu vous inspirera, puissiez obtenir la félicité éternelle. [1] » 
 
Lecture faite, le moine salue d’une inclinaison du buste, replie le document et déclare :

 
- Notre Saint Père a parlé ! Je ne doute pas une seconde que vous soyez tous de bons et fervents catholiques et que vous participiez généreusement à l’Indulthon que le Saint Père inaugure par ces Saintes Paroles. Je vais vous donner un formulaire de promesse de don que vous remplirez en deux exemplaires en y ajoutant vos noms et prénoms, votre adresse et votre numéro de téléphone ainsi que le montant estimé de vos revenus. Ce montant sera contrôlé par l’administration fiscale, comme il se doit, pour éviter que l’ivraie de la fraude ne vienne se mêler au bon grain de la charité. Vous évaluerez le don que vous estimez pouvoir promettre, ou que vous pourrez réaliser immédiatement, au moyen d’un chèque, ce qui ne pourra qu’augmenter la valeur de l’Indulgence que le Ciel vous accordera, cette Indulgence étant, en tout état de cause, proportionnée à votre générosité ! Je ramasse les feuilles dans dix minutes !
 
Dans un silence abyssal, il se met à circuler de table en table, distribuant les feuillets sans faire de commentaires, et s’arrête devant la table du séminariste qui bée d’admiration :
 
- Vous êtes dispensé de dons, puisque vous êtes au service de l’Eglise. Vous m’aiderez à collecter les réponses. Toutefois, il faudra remplir ce feuillet, en y précisant votre état, pour le bon ordre. Je dirai votre aide, pour vos Supérieurs.
 
Il tend un feuillet au besogneux héron longiface[2] qui le prend avec dévotion et reconnaissance.
 
Puis, le gros moine revient s’asseoir face à Frère Jean, un large sourire sur sa face épaisse. 
 
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[1] En remplaçant : « le Père Fidocu, Grand Confesseur de Klown et de la Syldardurie » par « l’inquisiteur François Borel », on retrouve le texte de la proclamation lancée par Grégoire IX le 15 août 1376 pour financer la nourriture des prisonniers Vaudois enfermés en masse en Provence, Dauphiné et dans le Lyonnais, et que personne ne semblait pouvoir ni même vouloir nourrir. (Histoire de l’Inquisition H. C. Lea p. 534)
[2] Vulgairement appelé « héron BHL ».

TÉLÉPHONE ET CHANSONS / P4C1E17-1

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P4C1E17-1 (Partie 4 / Chapitre 1 / Episode 17-1)
 
N°369 / TÉLÉPHONE ET CHANSONS / P4C1E17-1
 
C’est l’histoire où Cloclo, laissée seule par ses collègues, appelle Nouye, à Agotchilho, et tente de joindre Luola, l’école de Klown. Mireille Maqueu a fini de chanter Elle est suivie par les Quat’Nég’.
 

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L’épisode commence ici.
 

Lundi 11 juin
21 heures
Aéroport de Klown
 
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire, siffle Cloclo entre ses dents, voilà que les religieux se mettent d’accord ? 
 
- Hein ? demande le commandant de bord, égaré dans les entreprises de Lucie qui ne répond pas parce qu’elle est bien élevée et qu’elle ne parle pas la bouche pleine.
 
Et il poursuit, en la repoussant doucement, ce qui produit un plop discret :
 
- Moi je vais me coucher. Tu viens ?
 
Elle hoche la tête et se lève, un peu égarée, elle aussi.
 
- Nous aussi, on va y aller, ce programme est nul, dit Pietro le copilote en repoussant Gérard le steward, ce qui produit un autre plop discret.
 
Ce qui fait que Cloclo se retrouve seule devant la télé. 
 
- Allo, Nouye ? C’est bien toi ? Ici, c’est Cloclo. Ecoute, je t’appelle en vitesse. Peux-tu capter la TNS, la Télévision Nationale Syldardurienne ? Oui ? En principe ? Et enregistrer ce qui passe maintenant ? Bien sûr que tu ne parles pas le syldardurien ! C’est diffusé en multilingue avec traduction simultanée. Tu vas dans le menu et tu choisis la langue. Je crois que c’est important. Et puis, essaie de prévenir Esche et les autres. Je ne peux pas rester en ligne, je veux regarder aussi.
 
Elle referme en vitesse son portable et remonte le son au moment où Mireille Maqueu lève à demi les bras pour figurer le grand envol de colombeuuus dont il a été question pendant les trois minutes standard du contrat. 
 
La bouche entr’ouverte sur ses dents Émail Diamant et le sourire Botox, elle salue avec un grand effort de vertèbres craquantes et un han de bûcheron à l’ouvrage, avant de quitter la scène à petits pas de souris mécanique (elle s’est fait retendre aussi la peau des cuisses) sous les applaudissements polis de l’assistance. 
 
Elle se trouve remplacée par « Les Quat’ Nèg’ », quatuor néo-gospel, annoncé par une Sœur Marie Blanque pétulante et tout à fait remise de sa courte émission lacrymale, ce qui permet à Cloclo, une fois de plus, de tenter de joindre Luola, l’école Ardhsz de Klown,  dont elle était pourtant sûre d’avoir noté le bon numéro, mais qui lui renvoie désespérément le message selon lequel il n’y a pas d’abonné au numéro qu’elle a composé. 
 
Merde. 
 
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PÉNITENCES / P4C1E17-4

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P4C1E17-4 (Partie 4 / Chapitre 1 / Episode 17-4)
 
N°372 / PÉNITENCES / P4C1E17-4

 
C’est l’histoire où le Père Knopter punit les pécheurs et leur accorde le nombre de jours d’Indulgences requis pour compenser les peines de Purgatoire qu’encourent leurs fautes.
 

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L’épisode commence ici.
 
Lundi 11 juin
21 heures
Hémicirque de Klown
 

…/…
 
Le pénitent s’agenouille…
 

« Mais non, imbécile, pas maintenant ! 
 
Le pénitent se relève… 
 
« Vous ferez le tour de la statue à genoux ! Vous auriez été bien inspiré d’honorer et de féconder votre épouse, plutôt que de céder à vos bas instincts et de labourer le champ du voisin… Par ailleurs, ces 780 rapports générés par votre lubricité semble-t-il incoercible, auraient, tant qu’à faire, rapporté, à 50 € la passe, (il reprend sa calculette) 39 000 € aux prostituées de la rue Saint Donutsz de Klown, qui paient chacune 25 € par acte à notre Saint Office pour s’octroyer les Indulgences nécessaires à leur propre salut. Vous avez donc escroqué la Sainte Eglise de 19 500 €. Ce qui vous coûterait 1950 jours de Purgatoire, si par bonheur vous échappiez à l’Enfer ! Toujours par pénitence, vous devriez en verser le double ! Mais le tarif Indulthon est réduit de 50 %, ce qui nous ramène au chiffre de 19 500 €, que vous arrondirez à 20 000, pour simplifier les comptes. Promettez-vous de les remettre à Notre Saint Office ?
 
Le pénitent semble abattu… Il finit par répondre :
 
« Je le promets, saint Confesseur…
 
Le chiffre s’inscrit sur le compteur de gauche avec un « bling » sonore…
 
Le Père Knopter remet sa calculette dans sa poche, bénit le pénitent et marmonne un « Te absolvo » toujours aussi  indistinct. Le compteur du dessous s’incrémente de 1950 jours…
 
Le masque se signe et retourne s’asseoir…
 
« Ah, reprend le Père Knopter, vous donnerez les noms et adresse de votre complice au frère qui vous a apporté le micro pour que je puisse vérifier sa confession à elle, et vos dires à son sujet…
 
Le pénitent se tasse sur son gradin…
 
Un autre se lève et le Confesseur se tourne vers lui :
 
« Je m’accuse d’avoir adressé la parole à un Mécréant…
 
Le père Knopter l’interrompt :
 
« L’avez-vous dénoncé à votre confesseur ordinaire ?
 
« Je l’ai dénoncé, mais je n’ai pas avoué lui avoir adressé la parole…
 
« Etiez-vous amical à son endroit ?
 
« Je l’étais et je m’en accuse…
 
« Vous le connaissiez bien ?
 
« C’était mon frère, saint Confesseur…
 
« De quelle Pénitence disposez-vous ?
 
« Je dispose de petites économies…
 
Sous le numéro scanné du pénitent, l’écran affiche :
Comptes bancaires et comptes de réserve : 27 689 €
 
« Vos comptes bancaires sont créditeurs de 27 689 €. Promettez-vous de les remettre à Notre Saint Office ?
 
L’homme marque une légère hésitation :
 
« Je le promets, saint Confesseur…
 
Le chiffre s’inscrit sur le compteur de gauche…
 
« Ego te absolvo…
 
Le compteur du dessous s’incrémente de 2768 jours…
 
Après une demi-heure de Confessions diverses et spontanées, le compteur marque 125 987 € et annonce qu’ont été évitées 12 598 jours de Purgatoire.
 
Deo gratias.
 
Le Père Knopter déclare alors, refusant la demande d’un nouveau pénitent :
 
« Je demande maintenant aux Pénitents de bien vouloir se confesser directement aux Frères qui circulent parmi eux et de s’en remettre à leur Jugement. Ils pourront leur faire toutes les promesses de dons qu’ils souhaitent…
 
Il plaque sa main droite sur son oreille en inclinant légèrement la tête :
 
« Un message important me parvient… 
 
Il tend son micro à Cat’O qui le prend avec une génuflexion :
 
« Mes amis, enchaîne le présentateur à l’intention de la caméra qui le cadre de loin tandis que l’on voit le moine se diriger vers la sortie (qui a aussi été l’entrée) de l’Hémicirque, j’apprends par la régie qu’un reportage urgent et imprévu de notre ami Manfred Vasarovitch nous parvient maintenant de la Hottoilbadj Csarda. Je vous invite à le regarder tandis que les assistants du Père Knopter poursuivent leurs confessions… 
 
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MIRACLES ET ÉMOIS / P4C1E18-3

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P4C1E18-3 (Partie 4 / Chapitre 1 / Episode 18-3)
 
N°375 / MIRACLES ET ÉMOIS / P4C1E18-3
 
C’est l’histoire où nous apprenons de la bouche du colonel Olbrik comment Jozsef Ferencz est ressuscité d’entre les morts. Survient un coup de théâtre qui, pour la seconde fois réveille Cloclo Chatapus et la bouleverse : cet Ours capturé ! Ciel ! C’est…
 

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 L’épisode commence ici.
 

Lundi 11 juin
22 heures
Aéroport de Klown
 
…/…
 
Le colonel Olbrik, petit homme au visage chafouin, comme dépourvu de menton, en grand uniforme et couvert d’un shako cliquetant de chaînettes et de médailles dorées, s’approche en roulant de ses maigres  épaules, et en jetant quelques ordres négligents à des subordonnés obséquieux :
 
« Ce qui s’est passé ? Eh bien nous avons pu reconstituer les faits, n’est-ce pas, grâce à l’action prompte et efficace de nos services et à l’aide  du témoignage de Monsieur Großbraß, qui n’a hélas pas pu s’attarder. Monsieur Großbraß est l’agent général de Boufele Gesellschaft, une entreprise importante, qui collabore à notre lutte contre la Mécréance. Bref, Monsieur Großbraß finissait de déjeuner lorsque cet énergumène, cet Ours déguisé en saint homme est intervenu pour interrompre la récolte de promesses de dons qu’avait entreprise le Père Großbaff. Il s’est d’abord attaqué au serveur, n’est-ce pas, et puis à un jeune séminariste qui se trouvait là, et qui a tenté de le maîtriser, comme le jeune employé. Il les a tués tous les deux, avec une indicible sauvagerie. Et puis il a projeté le Père Großbaff au travers de la porte vitrée, qui s’est effondrée sur lui en lui tranchant la gorge, les deux oreilles et tous les doigts des deux mains [1].
 
Le présentateur souffle un « Mon Dieu… » affolé dans son micro. Le colonel Olbrik poursuit :
 
« Les assistants ont alors fui, dans une panique indicible, enjambant les restes du pauvre martyr, et, je dois le dire, pour certains, ramassant avec une certaine indélicatesse les reliques ici et là éparses. Nous sommes en train de tenter de les retrouver. Les convives. Et, bien sûr, les reliques… Tous se sont enfuis. Sauf Monsieur Großbraß. Lui, n’a pas perdu son sang froid : il a appelé les secours et a tenté de ranimer les trois victimes. Hélas, le Père Großbaff s’était vidé de son sang. Le jeune séminariste était totalement colmaté par le sploucs refroidi, à un point tel que nous avons dû lui couper le nez pour l’en extraire. Et le serveur avait le crâne ouvert. Alors, sans doute par l’effet d’une inspiration divine, Monsieur Großbraß a ramassé la seule oreille qu’il a pu retrouver du pauvre moine pour en faire l’imposition au serveur, oreille qu’il nous a remise et qui sera transportée dès que possible à la cathédrale de Klown. Et le serveur, ici présent, s’est miraculeusement réveillé à la vie !
 
« Mais c’est un miracle ! s’écrie le reporter en levant les bras au Ciel.
 
« En effet, cela y ressemble fort. Nous en recevrons bientôt confirmation par le Bureau Officiel des Manifestations Divines de Lourdes, en France, qui fait autorité en la matière. Selon Monsieur Großbraß, le crâne se serait ressoudé sous ses yeux et le sang aurait reflué dans la blessure, sans laisser de traces, comme un film qu’on passe à l’envers. L’homme se serait alors relevé en disant « Où suis-je ? Où sont passés les anges ? », ce qui laisse penser qu’il était effectivement mort en état de grâce, sans doute pour avoir porté assistance au Saint Homme…

« Avez-vous pu capturer le Monstre, Colonel Olbrik ?
 
Mais un évènement surprenant interfère alors avec le reportage, en incrustation dans l’image, Théo Gracias intervient :

« Allo, Manfred,  Manfred Vasarovitch ? Allo, Manfred ? 
 
Cloclo, qui regardait tout cela en hochant la tête avec un scepticisme désabusé teinté d’un vague ennui, se redresse : mais qu’est-ce qu’ils vont encore trouver ?
 
Un court instant, les deux images semblent vivre de manière indépendante, le temps que le message parvienne au journaliste de

la Hottoilbadj Csarda et qu’il interrompe sa phrase, et coupe la parole au colonel Olbrik qui racontait que les recherches se poursuivaient et que…

« Oui ? Oui, Théo, que se passe-t-il ?
 
« Manfred, on me demande de reprendre l’antenne, le Père Knopter veut faire une annonce d’une grande importance, pardonnez-moi, mais il a la priorité dans cet Indulthon…
 
Un silence…
 
« Mais bien sûr, mon cher Théo, je vous rends donc l’antenne, pardon colonel, ce sont les impératifs du direct…
 
« Ne vous excusez pas, je reprends mes investigations…
 
Son image disparaît de l’écran où ne subsiste plus que celle de l’Hémicirque au centre duquel Théo Gracias a été rejoint par Sœur Marie Blanque. 
 
« Mais je vois que le Père Knopter est de retour. Il va sans doute nous annoncer quelque chose d’important…
 
La caméra cadre le Grand Confesseur qui s’avance, le visage grave.
 
« Il est suivi… Oui, reprend sœur Marie Blanque, il est suivi de deux gardes, je le vois…
 
« Mais nos spectateurs ne le voient pas encore, je… Oh mon Dieu Seigneur !
 
Théo Gracias se signe, sous l’effet de l’effroi, tandis que Sœur Marie Blanque se réfugie derrière lui avec des petits cris de souris…
 
Cloclo Chatapus s’est levée d’un bond : enchaîné par la taille à deux gigantesques policiers de la garde, torse nu et le visage tuméfié, les poignets menottés dans le dos, le Frère Jean des Entonnoir est traîné derrière le père Knopter jusqu’au milieu de l’Hémicirque, sous les huées de la foule debout. 
 
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[1] Il n’y a pas de tradition tauromachique en Syldardurie.

TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

P3C1E14 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 14)

  N°159 / TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

 
C’est l’histoire où Amaïa explique qu’elle a « endormis » Arthur et Béatrace pour éviter la terrible vengeance de Pouacre. Elle propose de faire intervenir Ôoumloc. 

 
Vendredi 10 juin
8 heures 30
Chez Mado

 
- Eh bien, commissaire, on a de petits yeux ?

Mado apporte son café matinal à Ravot qui s’installe en bougonnant à sa table.
 
Il est rentré à 4 heures du matin, après avoir aidé au transport d’Arthur qui a été conduit dans la chambre qu’occupe Béatrace près du bureau N°1.

Ouâniahoua est restée près de lui, sur un lit de camp, mais armée de son bâton, pour veiller, défendre, protéger.

Béatrace, elle, a été placée dans la chambre voisine, sous la garde de Rébéquée.

 
Il faut dire que le geste d’Amaïa avait profondément bouleversé tout le monde, et qu’elle avait eu un peu de mal à expliquer ce que Tijules lui avait raconté dans son baragouin babillant.

Et aussi pourquoi elle avait également « endormi » Béatrace, pour éviter des réactions qui auraient dépassé la compréhension de l’enfant.
 
Et puis on a discuté pour tenter de comprendre ce qui se passe :
  - Arthur se trouve sous l’influence de nos ennemis, et je pense qu’ils utilisent nos armes, nos armes goums, a déclaré Amaïa. Leurs drogues sont dérivées des nôtres, la drogue d’inconscience qui a placé Arthur dans cet état ressemble à notre poudre de sommeil. Je crains qu’ils n’en utilisent d’autres, des drogues qu’ils ont fabriquées à l’imitation de notre poudre de pouvoir…
- Et cela expliquerait beaucoup de choses sur le développement de
la Nouvelle Réna, approuve Ravot…
- Ce que j’en ai vu et ce que vous m’en avez dit va dans ce sens, poursuit Amaïa, mais ce qui nous est traditionnel et utilitaire est devenu entre leurs mains un moyen d’oppression. Je ne peux l’admettre. Cependant, je n’ai pas reconnu de traces de drogues dans ce que vous m’avez apporté comme échantillons de ces saucisses que consomment leurs adeptes et qui semble générer chez eux un état de manque que ne provoquent jamais nos poudres… Je ne vois qu’une solution pour guérir Arthur… Mais il faut que vous me fassiez absolument confiance. Et ce ne sera pas sans risques pour lui…
- Si ce que tu nous dis est exact, il semble suivre une sorte de suggestion post hypnotique très forte, observe Clèm…
- Une suggestion sans doute ancrée par des drogues, mais aussi par les méthodes d’affaiblissement physique et psychologique qu’utilisent les sectes de tout poil : on fragilise, et on impose un schéma de pensée dont la victime ne peut plus se défaire… appuie Victor. Il suffit de le regarder : il a perdu au moins vingt kilos en un mois…
- Il a dit à Tijules qu’il doit tuer tout le monde ? demande Hélène qui ne parvient pas  plus à se faire à l’idée qu’Amaïa puisse comprendre son baragouin qu’à celle qu’Arthur puisse leur faire le moindre mal…
- Il sait où trouver tous les explosifs possibles dans mes « archives » (P1C2E5) (P1C2E9) (et je vais les mettre en sécurité dès demain), mais il peut aussi manipuler les ressources de gaz d’Agotchilho, empoisonner la nourriture, ou nous égorger la nuit, murmure Eusèbe en baissant la tête, oui, c’est possible, et c’est même leur meilleur moyen de nous détruire : utiliser l’un de nous contre nous… A plus forte raison Arthur… Ce serait une vengeance épouvantablement perverse… Epouvantable…

 
Jeanne lui prend la main et la porte à ses lèvres :
- Il n’y est pour rien…
- Je le sais… Je le sais… N’empêche…
- Il y a quand même un paradoxe dans cette histoire, observe Ravot en se prenant la tête entre les mains. Qu’il soit maintenu dans cet état de sujétion, implique qu’il en soit lui-même inconscient. Dans ce cas, il ne subit aucun conflit intérieur… Qu’il se trouve dans l’état de tension où nous l’avons vu et qui l’a amené, même si je ne comprends pas comment, à « parler » à Tijules qui a « expliqué » l’affaire à Amaïa est incompatible avec l’état post hypnotique dont parle Clèm. On alors, c’est que cet état est imparfait. Et je pense que ceux qui l’ont relâché n’auraient pas couru le risque de nous le « rendre » sans être sûrs de leur coup, c’est-à-dire de son absolue inconscience. Tout ce qu’ils ont accompli jusqu’ici montre une organisation parfaite et des moyens énormes déployés sans faille…
- C’est très juste, approuve Rébéquée, mais nous ne trouverons pas facilement la réponse à cette question : peut-être une psychanalyse… Mais nous n’en avons pas le temps…
- Il faudra me faire confiance, reprend Amaïa en posant la main sur la tête de Tijules, profondément endormi entre ses seins. Mais je répète que cela n’ira pas sans risques pour Arthur. Je dois ajouter une chose : si nos adversaires ont repris nos poudres au travers de leur chimie…
- Pouacre est aussi chimiste, glisse Clèm…
- Il est donc vraisemblable que c’est ce qui s’est passé : ils les ont reprises et transformées… Alors, nous aurons besoin de l’aide de l’un de vos chimistes pour débrouiller l’écheveau de leurs méthodes.
- Amélie Fouad, intervient Ravot. Elle est chimiste et toxicologue. Mais il serait bon de lui adjoindre Lepif…
- Il faudra les faire venir… Mais attention, Jules, je vais appeler Ôoumloc. Je n’ai pas besoin de te rappeler…
- … la discrétion… Ils en sont capables…
- …et ils devront faire preuve de sang-froid. La vie d’Arthur en dépendra. Et peut-être la leur… Et peut-être la nôtre… Il est toujours dangereux de solliciter Ôoumloc. Ne te trompe pas sur leur compte… Ce sera une épreuve très particulière. Je ne l’ai jamais tentée. Je préparerai moi-même Béatrace qui devra y assister en connaissance de cause. Maintenant, que chacun se repose. Nous ne pouvons laisser Arthur dans l’état où il se trouve. C’est impossible pour lui, il ne survivrait pas à sa tension intérieure. Mais c’est aussi impossible pour nous, qu’il menace directement.
- Le monde entier ignore encore l’amplitude de ce qui se prépare et que nous ne faisons qu’entrevoir, intervient Jeanne en serrant dans la sienne la main tremblante d’Eusèbe… Arthur détient sans doute une clé qui nous permettra d’y voir plus clair… Mais il est lui-même enfermé dans cet état second…
- Demain, je tenterai de le libérer. Rébéquée, prends Tijules avec toi, pour que Béatrace le trouve dans ses bras à son réveil. Je viendrai vers midi lui expliquer pourquoi je l’ai « endormie » aussi brutalement, et ce qui va se passer. Allez vous coucher : s’il le faut, prenez la poudre de sommeil que Nouye vous donnera… Il faudra que demain vous soyez forts. Jules, tu disposeras de toute la matinée pour prévenir tes amis et leur montrer notre cité si tu le souhaites. Vous pourrez manger en notre compagnie : je veillerai à ce que la soupe vous apaise. J’appellerai Ôoumloc à l’étale de la marée haute, vers 15 heures… Il sera très important pour Arthur que la marée descende… 

 
Ravot n’a pas pris de poudre de sommeil. Il est rentré par le métro avec Vic, qui voulait assurer l’édition, au journal, et expliquer un peu les évènements à Toto et à Mouchoir, et à 4 heures, il dormait, épuisé, dans sa chambre de chez Mado.

 
Et maintenant, après s’être éveillé en pestant contre son réveil, il attend Lepif à qui il a laissé un message au commissariat. 

 
Et Lepif n’est pas là. 

 
Et ça le rend grognon.

 
- Je lui ai pourtant dit d’être ici à 8 heures ! Et de faire venir Amélie ! Qu’est-ce qu’il fiche ?
- Il n’a peut-être plus envie de revoir sa copine Zézette, soupire Mado en levant au ciel des yeux désespérés…
 
Ravot hausse les épaules :
- Je crois que l’incident est définitivement clos, Mado. Lepif n’est pas à l’heure, mais il n’est pas de ces pâles individus qui oublient le lendemain ce qu’ils ont dit la veille, ou qui affirment le contraire…
- Ça existe, ça ? demande Mado, innocente…

 
Ravot soupire…
 

LE RETOUR DU MOINE / P3C2E6

P3C2E6 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 6)

 
N°195 / LE RETOUR DU MOINE / P3C2E6

 
C’est l’histoire où diverse explications et certains trous d’air trouvent, dans l’avion Pau Paris où se croisent le Frère Jean des Entonnoirs et Cloclo Chatapus, gentille hôtesse,  d’étranges rélations avec d’autres obscures histoires, elles, de chats. 
 
Mercredi 15 juin
13 heures 15
Aéroport

  La voiture officielle les dépose devant l’aérogare à 15 heures quinze. 

  Le départ est prévu à 15 heures trente.
 
Ils ont tout juste le temps de se faire enregistrer, et puis de passer les contrôles… 

  Une grande silhouette de bure : le moine est lui aussi de retour vers Pau.
 
Il se précipite vers eux, à la fois réjoui et préoccupé, ce qui lui donne un air d’en avoir deux assez surprenant chez un homme de sa corpulence :
- Vous voilà ! « Elle » m’avait bien dit que vous seriez de retour sur ce vol ! Alors, j’ai laissé tomber ma réunion épiscopale pour vous parler. Je suis le Frère Jean des Entonnoirs, et vous avez soigné mon « asthme » à l’aller…
- Je m’en souviens parfaitement, répond Eusèbe, amusé par l’agitation du bonhomme dont la trogne, aussi allumée que barbue, reflète tout autant l’excitation que l’imbibition.

- Chablis ? demande Jeanne en levant le nez dans le flux parfumé de son haleine.
- Meursault, avec la poularde, répond-il avec un grand sourire.
- Poularde ? demande Eusèbe avec un regard en coin vers la petite hôtesse qui est manifestement du voyage…
- Oh… Monsieur Malfort… Qu’allez-vous penser… C’est tout au plus une grâce du Ciel qui l’a placée aussi… simplement dans le même… appareil. Et je la crois bien éveillée. Cette enfant est charmante…
- Dites, les matous, s’insurge Jeanne, avant de songer à croquer l’oiselle, il serait bon de passer dans la salle d’embarquement sans oublier les gélines confirmées !

  On passe les contrôles, sans histoires cette fois, le moine n’ayant plus de liquide en vache.

 
- J’ai demandé à être placé près de vous. Je l’ai demandé à notre « amie » (regard glissant vers la petite hôtesse qui semble les tenir au vert dans un coin de son œil fripon). Nous sommes dans les meilleurs termes, elle et moi (sourire d’Eusèbe). En tout bien tout honneur (il baisse les yeux). Mon état m’impose la réserve… Mais cela n’empêche les sympathies… Bref, elle nous a permis d’être voisins de siège… J’aimerais… vous parler… vous demander…

  On est appelés pour l’embarquement. 

 
L’avion est plus gros que celui de l’aller, et il comporte cinq sièges par rangée au lieu de trois : trois et deux au lieu de deux et un.

  Eusèbe et Jeanne auraient aimé commenter entre eux le plan de défense qu’ils ont établi avec le Prédlarép, mais ils se retrouvent tous les trois côte à côte, avec un lumineux sourire de la petite hôtesse en prime.
 

Heureuse de faire plaisir… 

  Nature généreuse… 

 
On discute, on s’arrange : Eusèbe au centre, Jeanne près du hublot et le moine près de l’allée de circulation, ce qui lui permet un certain étalement fessier par débordement latéral gauche, côté allée.

  - J’ai écourté ma réunion pour avoir une chance de vous rencontrer de nouveau, après que la gentille hôtesse m’ait informé (en confidence) de l’heure prévue de votre retour. Et peut-être ainsi de comprendre. A vrai dire, je me trouve dans la plus grande confusion. Le repas que j’ai partagé avec quelques frères et notre Supérieur Episcopal était fort bon, comme il se doit, mais pourquoi y avoir tellement parlé d’encens à acquérir, et de ces Biscuits de Petit Jésus qui n’ont pas grand-chose à faire avec notre Foi ? Et lorsque je suis parti, la conversation roulait sur les parts de marché que l’on pourra obtenir grâce à la vente de ces biscuits qu’ils ne cessaient de grignoter. Je me suis trouvé mal à l’aise… Et même, car je vous en dois l’aveu, lorsqu’ils ont, comme ces faux culs de Jésuites, affirmé que c’était « pour Sa plus grande Gloire », je n’y ai pas cru ! J’ai bien senti qu’ils étaient poussés par… Je ne sais quoi…

 
Un trou d’air… 

  - Décidément, les voies de l’air sont aussi tourmentées que les miennes ! reprend Frère Jean…

 
« Ici le commandant de bord. Nous abordons une zone de turbulences. Veuillez regagner vos sièges, boucler vos ceintures et replacer vos bagages à main dans les coffres prévus à cet effet, ou les maintenir solidement sous votre siège » annoncent les haut-parleurs de la cabine. 

  On obtempère à l’injonction raymonbarrienne[1], et les hôtesses parcourent l’allée pour contrôler l’application de la consigne.
 
Et crac. Retrou d’air.

  Par un hasard que je ne qualifierai pas (il est bien connu que les voies du Ciel sont impénétrables), la petite hôtesse en était arrivée à la rangée qui nous intéresse de par la présence des seuls personnages que nous connaissions dans l’aéroplane. En fait, elle contrôlait le ceinturage des deux passagers situés de l’autre côté de l’allée, quidams indifférents et britanniques, retour de leur bureau de Londres en direction de leur résidence de banlieue sise à Soumoulou, près de Pau. 

 
Penchée vers eux, elle se trouve saisie par le décrochage subit de l’aile gauche, qui, provoquant une brusque glissade bâbord de l’appareil la propulse en sens inverse, du fait de la seule inertie de sa masse (41 kilos, soit un sac de plâtre un peu humide).

  Ce qui la projette avec une précision que je ne qualifierai pas non plus[2] sur les genoux de Frère Jean des Entonnoirs. 

 
Conscient des risques que la charmante jeune personne encourt en cette circonstance du fait de l’agitation qui perdure dans l’atmosphère environnante, et pour la protéger des dangers d’un incontrôlable vol plané dans la cabine, tout autant que pour obéir aux injonctions du pilote, le moine la ceinture immédiatement, lui évitant ainsi de se trouver ballottée ici ou là, d’un bras lui encerclant la taille et de l’autre, sa large main ouverte, lui maintenant la poitrine. 

  Ainsi plaquée contre lui, elle ne risque plus de s’envoler. 

 
L’hôtesse. 

  Trous d’air multiples.
 

L’atmosphère est ici très mal tenue.

  On ne dit rien pendant un moment, histoire de laisser passer ces désordres atmosphériques. 

 
Eusèbe rigole.

  Jeanne aussi.

 
Frère Jean s’accroche et semble quelque peu crispé, voire congestionné, mais il est vrai que l’agitation est grande et que les Anglais du siège voisin protestent contre l’inconfort des lignes aériennes françaises. Ils finissent par se taire lorsque leur breakfast Fish and Chips refait surface.

Heureusement que la compagnie a prévu des sachets adéquats et que, en habitués de la ligne, ils en connaissent l’usage.

  Frère Jean maintient ce qu’il peut comme il le peut, pressant de ses grandes mains tous les reliefs mobiles ou mouvants, voire émouvants, s’ancrant dans tous les creux disponibles de la malheureuse hôtesse qui, après avoir suffoqué d’angoisse rétrospective devant le risque qu’elle a encouru, manifeste d’un sourd feulement sa reconnaissance pour son sauveteur dont elle caresse du bout de ses doigts fins les rudes mains crispées sur ses fragilités.

 
L’atmosphère se calme et le pilote fait savoir que c’est bon, on peut se détacher.

  - Ouf, fait l’hôtesse en se relevant après que Frère Jean l’ait libérée de son valeureux soutien qu’il a maintenu un certain temps après ce message rassurant.
 
Au cas où.

  Elle défroisse son uniforme mis à mal, veste de travers et jupe remontée dans la mésaventure.  

 
Sa petite culotte est rose avec des nounours marrons. 

  Puis elle se tourne avec un large sourire vers son bienfaiteur :
- Merci beaucoup, Frère Jean, vous m’avez évité une chute dangereuse, et peut-être même de multiples fractures douloureuses et, qui sait, des plaies et des bosses disgracieuses qui, bien que considérées comme accidents de travail, eussent pu nuire à ma jeune carrière, car une hôtesse doit savoir se tenir dans les trous. Mais n’aviez-vous pas laissé votre bâton dans la soute, avec mes houppettes ?

 
On se reprend.

  Le moine, lui aussi, reprend :
- Je disais… Pardon (il s’applique à déboucler sa ceinture coincée entre ses abdominaux musclés et la proue de drakkar qui a repoussé là-devant va savoir pourquoi)… Je disais que je voulais vous demander…

 
L’hôtesse, après un sourire, s’est retirée avec sa collègue qui, elle, a réussi à s’accrocher bêtement à un dossier de fauteuil. 

  Jeanne et Eusèbe se regardent en souriant :
- Vous vouliez nous demander ce que je vous ai fait, le reprend Jeanne (c’est vrai qu’il est un peu essoufflé, le pauvre). Et bien, je vous ai désintoxiqué.
- Désintoxiqué ?
- Désintoxiqué, appuie Eusèbe. Mais vous nous avez dit être du petit monastère qui se trouve au-dessus de Marinoval. J’ignorais qu’il fût encore occupé…
- Il l’est. Nous constituons une petite communauté de six Frères. Nous vivons assez isolés… Mais… J’ai très peur : je crains, devant tous ces évènements, je crains… d’avoir perdu la Foi…

  On approche de Pau.

  L’hôtesse (l’autre) prévient : altitude, température, il pleut sur Pau…
Attachez vos ceintures… La routine, quoi.

 
- Vous rentrez à Marinoval ? demande Eusèbe…
- Quand j’aurai récupéré mon bâton…
- Vous êtes attendu ?
- Non, je devais passer la nuit à Paris.

  La petite hôtesse contrôle les ceintures pour l’atterrissage. Elle est à leur hauteur. Elle sourit au moine en se penchant vers lui :
- Je vais vous rendre votre bâton, je vois qu’il est retourné en soute…

  Le moine hésite et regarde alternativement Eusèbe et l’hôtesse…

- J’ai fini mon service, poursuit-elle. Je rentre chez moi, à Pau où je possède un petit appartement très mignon pour moi toute seule. Je vous invite ? demande-t-elle en rosissant devant le gros ours monastique marron…
- Allez-y, pensez à la note 2 en bas de page : « La joie est la meilleure défense contre le démon », lui souffle Jeanne. Et passez nous voir demain à la Lanterne du Fort, le journal de Saint Tignous sur Nivette. Demandez Eusèbe Malfort et Jeanne. Vous serez attendu. Nous vous expliquerons tout. Je pense que vous pourrez nous aider.
- Je pourrai venir ? demande la petite hôtesse, j’ai une petite auto rouge, je pourrai conduire Frère Jean…
- Mais, objecte celui-ci…
- J’ai un excellent Jurançon, l’achève Eusèbe. Un petit fût…
- Deo gratias, conclut Frère Jean en se levant, la cabine s’étant vidée sur ces entrefaites.

  Et c’est là que l’on vit qu’à l’instar du chat de Schrödinger à la fois mort et vivant, certains bâtons de moine peuvent dormir en soute et rester fiers en froc tout en laissant au moment de leur départ, à l’instar d’un autre chat, du Chestershire, lui, quelques éclats de leur sourire aux jeunes filles.
 


[1] Raymond Barre, qui disait que pour leur sécurité, les Français feraient mieux de la boucler. Leur ceinture de sécurité, évidemment, qu’alliez-vous penser…

[2] « La joie est la meilleure défense contre le démon » disait Saint François. On ne peut donc y voir qu’une intervention divine.
 

COUIC L’INDIC / P3C2E12

P3C2E12 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 12)

 
N°201 / COUIC L’INDIC / P3C2E12

 
C’est l’histoire où les Amazones investissent la base de Guamblin et égorgent leur indicateur.

 Jeudi 16 juin
7 heures
Île de Guamblin
(12 heures 30 en France)

(Suite directe de P3C2E11 : lien)


Les trois filles se séparent, deux d’entre elles longent la côte, chacune dans une direction, pour « nettoyer » les environs, tandis que la troisième reste sur place pour le cas où quelqu’un sortirait par la porte métallique qui aurait dû être gardée.

 
C’est inquiétant, mais, bon…

  L’affaire n’a pas pris plus d’une heure. C’est ce qui était prévu.
 

Alors tant pis pour les anomalies, elle détache le petit émetteur qu’elle porte à la ceinture, près de son poignard, et, en deux phrases brèves, elle confirme le succès de leur commando : la surface de l’île est dégagée.

  Un quart d’heure plus tard, les deux autres reviennent : elle n’ont trouvé personne. Des postes de garde vides.

 
Les trois acolytes se gaussent de ces foutus Chochos qui n’ont pas de suite dans les idées. C’est vrai, quoi… Avec un front et un nez pareils, faut pas s’attendre à des génies… Sans parler de leur gros cul !

  Rapidement, elles balisent un terrain plat à l’aide de lampes torches, car la nuit est encore profonde.
 
Un bourdonnement : leur hélico revient, dépose cinq nouvelles Amazones et repart.

  S’il l’avait pu, leur contact serait venu leur ouvrir la porte, mais il a dû être retenu. Il travaille aux transmissions. A l’entretien, bien sûr : les prisonniers (c’est comme cela que se définissent les anciens occupants de la base qui s’y sont trouvés « coincés » après la défaite des Numéros) ne travaillent pas comme opérateurs ! Les Chochos sont cons, mais quand même pas à ce point. Enfin, de temps en temps, il peut passer un message. Mais là, pas un mot depuis mardi minuit. 

 
Heureusement qu’il a pu transmettre les informations utiles dimanche dernier…

  Encore deux rotations… Dix Amazones de plus.
 

Elles sont dix huit en tout.

  Celle qui commande ouvre la porte métallique. 

 
Elle s’attendait à trouver une certaine résistance, une serrure verrouillée, des gardes là-derrière… 

  Rien, tout est ouvert ! La porte était simplement poussée contre son chambranle. Entr’ouverte, en fait.
 
L’obscurité est totale et le silence complet. On n’entend même pas le bourdonnement de l’usine, qui pourtant reste toujours présent, aux dires des correspondants.

  Le désert.

 
On allume des torches électriques et on s’enfonce dans la galerie obscure…

  Tout est donc éteint dans ce monde souterrain ? Inerte ? Mort ?

Voilà qui arrangerait bien le commando, où l’une éclaire l’autre qui garde l’arc à-demi tendu… Ce n’est certes pas l’arme idéale pour cet endroit clos et renfermé, sauf dans ces vastes salles où l’on débouche au milieu de machines silencieuses…

  Elles ont même pu prendre le temps d’ôter les combinaisons de plongée qui les protégeaient du froid et de l’eau, et de remettre leurs tuniques, pour retrouver leur apparence de chasseresses sacrées, confortées d’ainsi redevenir la Première Garde de l’Élue…

  …de l’Élue dont le Falcon a décollé juste avant le dernier retour de l’hélico, après que toute la piste a été déployée et orientée : elle part en Harpie rejoindre son Frère. 

  Il y a de grandes chasses dans l’air !
 

À Guamblin, les nerfs sont tendus comme les cordes des arcs… Celles qui tiennent les puissantes torches électriques et qui éclairent la progression ont gardé le leur en bandoulière et sorti leur poignard, mais les autres sont prêtes à tirer…

  Un mouvement… Les faisceaux convergent vers une silhouette furtive…

- Rendez-vous ! s’écrie celle qui dirige le commando, rendez-vous ou bien nous irons vous chercher et vous le paierez de votre peau !
- C’est vous ? répond une voix dans l’ombre, ne tirez pas, je suis celui qui vous a envoyé les messages… Votre indicateur… Votre allié…

 
Un homme sort de la pénombre, en combinaison bleue, les bras levés.

Ébloui par les torches, il avance prudemment, lentement…

  Une Amazone se détache du groupe et passe derrière lui, profitant de son éblouissement pour rester invisible dans la vaste salle encombrée d’écrans et d’ordinateurs éteints où ils se trouvent, la salle de communication, manifestement.
 
Elle lui tire les bras en arrière et lui plante un genou au creux des reins, le forçant à s’agenouiller. Et puis, tandis qu’il couine un peu, affolé d’être ainsi surpris, elle lui lie les coudes derrière le dos, à l’ancienne…

  La troupe entoure le prisonnier :
- Que se passe-t-il ?
- Je ne sais pas. Depuis hier matin, plus rien ne fonctionne et les Chochos ne se parlent plus que dans leur langue. Tous les moyens de communication ont été débranchés. Je n’ai donc pas pu vous prévenir. Et puis ils ont arrêté les machines et les autres prisonniers ont été attachés et emmenés vers la gare. J’ai pu me dissimuler pour vous attendre, et d’un seul coup, tout s’est éteint, la centrale électrique s’est arrêtée et les portes étanches de la gare ont été fermées. Comme s’ils avaient tout abandonné…
- Tu nous racontes des histoires, l’interrompt celle qui commande. Si la centrale est coupée, ils ne peuvent pas fermer les portes et le train ne roule pas…
- Si : le train peut être alimenté par la base ONU de Puerto Cisnès… Mais je ne sais pas s’ils sont partis… Quand je vous ai entendues, j’ai eu peur que ce soit les Chochos, qui peuvent avoir remarqué mon absence… Il faut me prendre avec vous…
- Ils n’ont pas abandonné leur usine comme ça… Tu nous as trahis, c’est cela la vérité !!

 
Le groupe des Amazones qui l’entoure s’est de lui-même mis en défense, formant un cercle hérissé de flèches prêtes à partir…

  - Tu seras écorché vif pour ça ! Tu n’as pas compris quand on a liquidé le traître précédent ?
- Non, je vous en supplie ! Je n’ai pas trahi, je dis la vérité !
 
Un coup de botte le pousse à terre et un poignard se lève au-dessus de son visage révulsé dans la lumière brutale des torches…

  - Noonnn !!!

 
Trop tard : couic…

  Il est exactement 8 heures.

UN GÉNIE, CE MENTOR / P3C2E23

P3C2E23 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 23)
 
N°212 / UN GÉNIE, CE MENTOR / P3C2E23

 
C’est l’histoire où Edgar Maupuis, le chef du C’est tout naturel
de Saint Tignous sur Nivette, est pressé d’agir. 
 

Jeudi 16 juin
17 heures
Saint Tignous sur Nivette
C’est tout naturel

 
- Léon ? 

 
Edgar Maupuis appelle son assistant technique sur le circuit intérieur. 
 
Il s’impatiente, Edgar. 

  Il a reçu un message urgent de Harpie par le satellite direct…

 
Et les choses se précipitent…

  Mais que fiche ce Léon de merde ?
 
- Léon !!!
- Voilà, voilà ! répond enfin l’assistant dans l’interphone, j’étais en train de recharger les générateurs de fumée, on a encore une séance dans une heure.
- Tu as bien prévenu qu’il n’y en aurait pas mardi ni mercredi prochain ?
- Oui, ils ont un peu râlé, mais, bon. Je leur ai dit de prévoir des saucisses en quantité suffisante. Et les séances de samedi et de lundi seront très chargées…
- Eh bien mon pauvre vieux, tu peux revoir ton planning : l’attaque est avancée à demain midi…
- Mais c’est impossible !
- Ordre d’En Haut. Le Mentor en personne. Paraît qu’il y a eu des problèmes en Omphalie et qu’on va devoir prendre les devants : la base risque d’être découverte, ou bien il y aurait eu un tremblement de terre, je ne sais pas exactement. En tout cas on n’en reçoit plus de nouvelles. Il avait l’air très énervé, le Mentor. En attendant, faut tout décaler. Attaque générale demain à partir de 12 heures. On stockera ici tout ce qui devra l’être et on transfèrera demain soir. Alors tous les Initiés au marquage !
- Mais je n’aurai pas le temps…

- Tu te démerdes… Moi je dois faire vérifier le travail d’Arthur Malfort (P3C1E10, P3C1E13, P3C1E19, P3C1E24, P3C1E30, P3C1E41). Il faut qu’il ait massacré Agotchilho au moment de l’Intervention. Appelle-moi Merry et Esche et dis-leur de rester dans les environs. Lorsqu’il aura agi, elles devront y aller pour « l’éveiller » et il risque de s’agiter. Ordre du Mentor : il doit voir ce qu’il a fait avant d’être liquidé. Prépare-moi une dose de Stimuline pour lui. Et ajoutes-y du Détoxicant… Tu n’auras pas le temps demain…
- Vous ne craignez pas… le Glock (P3C1E41)…


Edgar Maupuis ricane :
- Il n’aura ni le temps ni la force de l’utiliser. Tu peux le joindre ? Il faut qu’il agisse demain matin au plus tard.
- Je vais essayer par le journal. Qu’est-ce que je lui dis ?
- Tu lui dis que le Client Principal souhaite que le rendez-vous prévu pour samedi soit avancé. Deux réceptionnistes viendront contrôler la marchandise. Tu peux lui faire passer le message par une secrétaire si tu ne le contactes pas directement, il comprendra. Et avec son conditionnement, il agira.

En fait, il s’agit uniquement de se débarrasser du risque potentiel que représentent les Malfort, les Goums et la base de l’ONU à La Marée aux Ports. Edgar Maupuis ne fait venir les Amazones que comme précaution supplémentaire et parce que c’est

la Procédure Classique.

Il sait que l’action d’Arthur Malfort doit suffire : la préparation qu’a subie l’exécuteur, à la fois chimique et psychologique, ne lui laisse aucune échappatoire (P3C1E10). La Stimuline que Maupuis se propose de lui administrer annule les effets des drogues ordinaires comme celles qui sont utilisées dans les saucisses, et le Détoxicant, plus puissant, pourra supprimer les ultimes effets chimiques.

Mais le conditionnement psychologique ne peut pas être effacé. C’est le même que celui que subissent les cadres de la Nouvelle Réna au cours de leur formation. Traité à la Stimuline, Arthur Malfort retrouvera la mémoire de qui il est, et la conscience de ce qu’il a fait… Il ignorera toujours que ses actes lui ont été dictés, comment, et par qui. Le conflit qui va en résulter sera suffisant pour le tuer. 

  Au cours de sa formation, Edgar a assisté à une démonstration éloquente de ce type de comportement : le Mentor a, devant lui et ses camarades, conditionné chimiquement et à l’aide du disque d’hypnofascination, une honorable mère de famille enlevée pour l’occasion avec ses quatre enfants. Il lui a ordonné de les exterminer dans les conditions les plus cruelles possibles. Après qu’elle les ait liquidés (Edgar ne sait plus comment, mais c’était pas triste), il lui a donné de la Stimuline et du Détoxicant, et il lui a montré ce qu’elle avait fait. Il avait prévu ce qui se passerait et avait laissé à portée de main de la bonne femme un couteau rouillé, un bidon d’essence et des allumettes. La femme s’est ouvert les veines, puis s’est aspergée d’essence et y a mis le feu. Bien sûr, l’expérience avait été préparée dans un endroit ad hoc, bien isolé et à l’extérieur, pour éviter les risques d’incendie. 

 
Un génie, ce Mentor. 

  Tout ça pour dire qu’il n’a aucun doute quant aux réactions à venir d’Arthur Malfort quand il découvrira qu’il a tué parents, femme, enfants éventuels et amis, et détruit toute la civilisation souterraine des Chochos. Les Amazones ne viennent que pour vérifier que le travail est bien fait et prendre possession des lieux… Toujours respecter les Procédures… Et éventuellement elles éviteront que le sujet ne se suicide trop vite avec le Glock… Lui-même, Maupuis, en tant que cadre, viendra plus tard, s’il en a le temps.

 

LE DIT DE L’ÉLU / P3C2E44

 P3C2E44 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 44)

  N°233 / LE DIT DE L’ÉLU / P3C2E44

 
C’est l’histoire où l’Élu prend la parole pour annoncer le Jour du Jugement.

  C’est la suite de P3C2E42 et de P3C2E43



Jeudi 16 juin

20 heures et quelques

La Lanterne du Fort
  Une voix s’élève.
 

C’est celle de l’Élu.
  Mais ses lèvres ne bougent pas

 
« Habitants de ce Monde, qui vivez dans ma main, qui vivez par ma main, je vous salue depuis mon Palais de la Mer.

  « Les temps sont arrivés de me manifester, de me montrer à vous.
 
« Dans toute la splendeur de mon amour pour vous.  

  La diction est lente, la voix grave, solennelle. Chaque phrase, encadrée de silences, s’impose, sans lourdeur mais sans légèreté.

 
« Vous qui nous contemplez (cette fois, c’est l’Élue qui parle, soprano dramatique, presque contralto) (elle s’est redressée, ses chiens tournent la tête et la regardent) (on sait que c’est elle qui parle, mais ses lèvres ne bougent pas), vous qui nous êtes fidèles, soyez les bienvenus parmi nous, dans l’intime de nos jours. 

  « C’est d’ici que nous pensons à vous, d’ici que nous guidons et, plus que jamais, que nous guiderons vos destins et vos vies, ainsi liés aux Nôtres. 

 
« C’est d’ici que partiront les messages bienveillants que nous vous adresserons désormais. 

  « C’est d’ici que mon Frère et Moi (les majuscules sont flagrantes dans sa diction), vous verserons le bonheur d’être des Nôtres…

 
Les voix enfantines reprennent, soutenues par la rumeur du ressac :

 
Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Et l’Élu reprend la parole, toujours impassible, le regard toujours aussi clair et distant :

  « Amis chrétiens, juifs, musulmans ou bouddhistes, amis de tous les dieux que tous vous révérez, votre Dieu nous soutient et nous aide.
 
« Vos Dieux sont nos Amis, votre Dieu nous approuve.
 
« Je suis l’Élu. 

    « Sous mon Égide qu’ils renforcent et fondent (il tend la paume de sa main droite et, protecteur, pose la main gauche sur la tête de l’Épouse), tous les Dieux vous approuvent, tous les Dieux vous accueillent, chacun en sa Maison, chacun dans son sacré ministère, chacun dans la Vérité de ses Croyants. 

  « Nous sommes leurs Éons. 

  « Leurs Élus. 

 
« Nous sommes les Élus.

  « Parce que tel est le triomphe de notre Volonté.
 
« Parce que vous le valez bien.

  « Parce que, et vous le savez bien : « C’est tout naturel ».
 
Le scintillement de la voûte se fait plus éclatant et l’épaisse tignasse blonde de l’Élu, éclairé d’un soudain contre-jour, flamboie comme un or lumineux.

 
L’Élue reprend :

 
«  Rejoignez-le dans sa lumière, l’Élu vous aime, tous et toutes, rejoignez-nous…

  « Demain sera le premier Jugement.
 
« Demain nos Amis se réjouiront dans l’intime de leur Foi, dans la joie du Putier, dans la gloire des Élus, dans Notre Gloire.

  « Et demain…

 
Le ressac est plus âpre, le fond sonore s’aigrit et monte, en mineur, un autre chant, sourd, obscur, profond, à peine perceptible dessous, mais qui monte crescendo :
 

Sous le Putier putéal,
Que de sa flèche d’argent,
Te putipharde, peinarde,
Ignoble Grand Putois,
La polaire clarté poliade que nous vénérons,
À ton encontre pouilleuse.


 

 « … demain, reprend l’Élu, demain…

  « … demain, reprend l’Élue, demain…

 
Et elle enchaîne :

  « … demain, vous rejoindrez tous la Nouvelle Réalité Naturelle, car demain sera le Jugement. 

  « Demain sera jour de joie pour Nos Amis. 

  Elle s’est redressée, plus grande, plus svelte, et son mouvement a fait bouger le harfang qui entrouvre les ailes, comme s’il allait s’envoler de l’épaule à laquelle il s’agrippe de ses fortes serres. Les chiens aussi se sont levés et se placent à ses côtés d’un mouvement souple et silencieux, échine tendue, queue basse et crocs sortis.

 
« Mais demain, celui qui refusera Notre sourire, Nous le rejetterons. 

  « Demain, ceux qui Nous refuseront, Nous et Nos Amis, seront rejetés. 

 
« Ils seront tous réduits dans le silence de Notre Face et seront rejetés.

  « Les inutiles seront rejetés.
 
« Les indiscrets seront rejetés.

  « Ceux qui se servent de Nous tout en prétendant Nous servir seront rejetés.


 
L’Élu enchaîne :

  « Je combattrai l’Hybris.

 
« Je combattrai ceux qui se mettront en travers de Notre route, leur prétention démente à s’opposer à Nous : ils seront rejetés…

  L’Élue enchaîne à son tour, sortant une flèche de son carquois d’un geste vif et l’encoche dans son arc :

 
« Et Je les détruirai.

  L’Élu ajoute :
 
« Dans la douleur ou dans l’extase, tous, ils seront détruits !

  « Aimez-Nous, ou quittez-Nous, c’est la règle de Notre Vie…

 
« Aimez-Nous, ou quittez-Nous !

  « C’est la clé de votre vie !

 
Et l’Élue reprend :

«  Rejoignez-Le dans sa lumière, l’Élu vous aime, tous et toutes, rejoignez-Nous :

  « Demain sera le premier Jugement.

 
« Demain nos Amis se réjouiront dans l’intime de leur Foi, 

  « Dans la joie du Putier,
 
« Dans la gloire de l’Élu.

  « Demain, Nous viendrons parmi vous.

 
Et elle précise, incisive, le regard dur :

  « Demain matin, tous, vous vous retrouverez, tous (silence, puis elle reprend et enchaîne après cette pause dramatique), tous, tous ensemble, tous ensemble, au C’est tout naturel le plus proche de votre domicile. 

 
« Toutes affaires cessantes. 

  « Votre Mission vous sera communiquée.

 
« N’oubliez pas :

  « Nous vomissons les tièdes.
 
« Aimez-Nous, ou quittez-Nous.

  « Amis ou ennemis, il n’est pas de milieu. 

 
« Ce seront vos Mots d’Ordre.

  Le chœur reprend, solennel :
 

Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
  C’est-tout na-tu-rel…


  L’image se focalise peu à peu sur la pointe d’argent de la flèche encochée sur l’arc à-demi tendu, où l’on distingue nettement, gravé en noir sur le blanc du métal :
 

Hybris


 

Et puis, de trois-quarts arrière, on voit de nouveau l’Épouse, en modèle de contemplation, le visage adorateur tourné vers l’Élu, qu’un effet de contre-plongée montre rayonnant dans la gloire de ses cheveux d’or, les yeux perdus au loin…

  Le ressac s’est fait plus doux, aux violons se sont substitués quelques violoncelles…

 
L’image recadre les Élus groupés autour du trône, sous la voûte en géode, puis revient vers l’Épouse qui se tourne vers nous, dévoilant un regard perdu où brille comme une larme…

  Eusèbe coupe le contact :

- Il faut rappeler les autres : c’est pour demain !
 

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