logo

TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

P3C1E14 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 14)

  N°159 / TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

 
C’est l’histoire où Amaïa explique qu’elle a « endormis » Arthur et Béatrace pour éviter la terrible vengeance de Pouacre. Elle propose de faire intervenir Ôoumloc. 

 
Vendredi 10 juin
8 heures 30
Chez Mado

 
- Eh bien, commissaire, on a de petits yeux ?

Mado apporte son café matinal à Ravot qui s’installe en bougonnant à sa table.
 
Il est rentré à 4 heures du matin, après avoir aidé au transport d’Arthur qui a été conduit dans la chambre qu’occupe Béatrace près du bureau N°1.

Ouâniahoua est restée près de lui, sur un lit de camp, mais armée de son bâton, pour veiller, défendre, protéger.

Béatrace, elle, a été placée dans la chambre voisine, sous la garde de Rébéquée.

 
Il faut dire que le geste d’Amaïa avait profondément bouleversé tout le monde, et qu’elle avait eu un peu de mal à expliquer ce que Tijules lui avait raconté dans son baragouin babillant.

Et aussi pourquoi elle avait également « endormi » Béatrace, pour éviter des réactions qui auraient dépassé la compréhension de l’enfant.
 
Et puis on a discuté pour tenter de comprendre ce qui se passe :
  - Arthur se trouve sous l’influence de nos ennemis, et je pense qu’ils utilisent nos armes, nos armes goums, a déclaré Amaïa. Leurs drogues sont dérivées des nôtres, la drogue d’inconscience qui a placé Arthur dans cet état ressemble à notre poudre de sommeil. Je crains qu’ils n’en utilisent d’autres, des drogues qu’ils ont fabriquées à l’imitation de notre poudre de pouvoir…
- Et cela expliquerait beaucoup de choses sur le développement de
la Nouvelle Réna, approuve Ravot…
- Ce que j’en ai vu et ce que vous m’en avez dit va dans ce sens, poursuit Amaïa, mais ce qui nous est traditionnel et utilitaire est devenu entre leurs mains un moyen d’oppression. Je ne peux l’admettre. Cependant, je n’ai pas reconnu de traces de drogues dans ce que vous m’avez apporté comme échantillons de ces saucisses que consomment leurs adeptes et qui semble générer chez eux un état de manque que ne provoquent jamais nos poudres… Je ne vois qu’une solution pour guérir Arthur… Mais il faut que vous me fassiez absolument confiance. Et ce ne sera pas sans risques pour lui…
- Si ce que tu nous dis est exact, il semble suivre une sorte de suggestion post hypnotique très forte, observe Clèm…
- Une suggestion sans doute ancrée par des drogues, mais aussi par les méthodes d’affaiblissement physique et psychologique qu’utilisent les sectes de tout poil : on fragilise, et on impose un schéma de pensée dont la victime ne peut plus se défaire… appuie Victor. Il suffit de le regarder : il a perdu au moins vingt kilos en un mois…
- Il a dit à Tijules qu’il doit tuer tout le monde ? demande Hélène qui ne parvient pas  plus à se faire à l’idée qu’Amaïa puisse comprendre son baragouin qu’à celle qu’Arthur puisse leur faire le moindre mal…
- Il sait où trouver tous les explosifs possibles dans mes « archives » (P1C2E5) (P1C2E9) (et je vais les mettre en sécurité dès demain), mais il peut aussi manipuler les ressources de gaz d’Agotchilho, empoisonner la nourriture, ou nous égorger la nuit, murmure Eusèbe en baissant la tête, oui, c’est possible, et c’est même leur meilleur moyen de nous détruire : utiliser l’un de nous contre nous… A plus forte raison Arthur… Ce serait une vengeance épouvantablement perverse… Epouvantable…

 
Jeanne lui prend la main et la porte à ses lèvres :
- Il n’y est pour rien…
- Je le sais… Je le sais… N’empêche…
- Il y a quand même un paradoxe dans cette histoire, observe Ravot en se prenant la tête entre les mains. Qu’il soit maintenu dans cet état de sujétion, implique qu’il en soit lui-même inconscient. Dans ce cas, il ne subit aucun conflit intérieur… Qu’il se trouve dans l’état de tension où nous l’avons vu et qui l’a amené, même si je ne comprends pas comment, à « parler » à Tijules qui a « expliqué » l’affaire à Amaïa est incompatible avec l’état post hypnotique dont parle Clèm. On alors, c’est que cet état est imparfait. Et je pense que ceux qui l’ont relâché n’auraient pas couru le risque de nous le « rendre » sans être sûrs de leur coup, c’est-à-dire de son absolue inconscience. Tout ce qu’ils ont accompli jusqu’ici montre une organisation parfaite et des moyens énormes déployés sans faille…
- C’est très juste, approuve Rébéquée, mais nous ne trouverons pas facilement la réponse à cette question : peut-être une psychanalyse… Mais nous n’en avons pas le temps…
- Il faudra me faire confiance, reprend Amaïa en posant la main sur la tête de Tijules, profondément endormi entre ses seins. Mais je répète que cela n’ira pas sans risques pour Arthur. Je dois ajouter une chose : si nos adversaires ont repris nos poudres au travers de leur chimie…
- Pouacre est aussi chimiste, glisse Clèm…
- Il est donc vraisemblable que c’est ce qui s’est passé : ils les ont reprises et transformées… Alors, nous aurons besoin de l’aide de l’un de vos chimistes pour débrouiller l’écheveau de leurs méthodes.
- Amélie Fouad, intervient Ravot. Elle est chimiste et toxicologue. Mais il serait bon de lui adjoindre Lepif…
- Il faudra les faire venir… Mais attention, Jules, je vais appeler Ôoumloc. Je n’ai pas besoin de te rappeler…
- … la discrétion… Ils en sont capables…
- …et ils devront faire preuve de sang-froid. La vie d’Arthur en dépendra. Et peut-être la leur… Et peut-être la nôtre… Il est toujours dangereux de solliciter Ôoumloc. Ne te trompe pas sur leur compte… Ce sera une épreuve très particulière. Je ne l’ai jamais tentée. Je préparerai moi-même Béatrace qui devra y assister en connaissance de cause. Maintenant, que chacun se repose. Nous ne pouvons laisser Arthur dans l’état où il se trouve. C’est impossible pour lui, il ne survivrait pas à sa tension intérieure. Mais c’est aussi impossible pour nous, qu’il menace directement.
- Le monde entier ignore encore l’amplitude de ce qui se prépare et que nous ne faisons qu’entrevoir, intervient Jeanne en serrant dans la sienne la main tremblante d’Eusèbe… Arthur détient sans doute une clé qui nous permettra d’y voir plus clair… Mais il est lui-même enfermé dans cet état second…
- Demain, je tenterai de le libérer. Rébéquée, prends Tijules avec toi, pour que Béatrace le trouve dans ses bras à son réveil. Je viendrai vers midi lui expliquer pourquoi je l’ai « endormie » aussi brutalement, et ce qui va se passer. Allez vous coucher : s’il le faut, prenez la poudre de sommeil que Nouye vous donnera… Il faudra que demain vous soyez forts. Jules, tu disposeras de toute la matinée pour prévenir tes amis et leur montrer notre cité si tu le souhaites. Vous pourrez manger en notre compagnie : je veillerai à ce que la soupe vous apaise. J’appellerai Ôoumloc à l’étale de la marée haute, vers 15 heures… Il sera très important pour Arthur que la marée descende… 

 
Ravot n’a pas pris de poudre de sommeil. Il est rentré par le métro avec Vic, qui voulait assurer l’édition, au journal, et expliquer un peu les évènements à Toto et à Mouchoir, et à 4 heures, il dormait, épuisé, dans sa chambre de chez Mado.

 
Et maintenant, après s’être éveillé en pestant contre son réveil, il attend Lepif à qui il a laissé un message au commissariat. 

 
Et Lepif n’est pas là. 

 
Et ça le rend grognon.

 
- Je lui ai pourtant dit d’être ici à 8 heures ! Et de faire venir Amélie ! Qu’est-ce qu’il fiche ?
- Il n’a peut-être plus envie de revoir sa copine Zézette, soupire Mado en levant au ciel des yeux désespérés…
 
Ravot hausse les épaules :
- Je crois que l’incident est définitivement clos, Mado. Lepif n’est pas à l’heure, mais il n’est pas de ces pâles individus qui oublient le lendemain ce qu’ils ont dit la veille, ou qui affirment le contraire…
- Ça existe, ça ? demande Mado, innocente…

 
Ravot soupire…
 

LE RETOUR DU MOINE / P3C2E6

P3C2E6 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 6)

 
N°195 / LE RETOUR DU MOINE / P3C2E6

 
C’est l’histoire où diverse explications et certains trous d’air trouvent, dans l’avion Pau Paris où se croisent le Frère Jean des Entonnoirs et Cloclo Chatapus, gentille hôtesse,  d’étranges rélations avec d’autres obscures histoires, elles, de chats. 
 
Mercredi 15 juin
13 heures 15
Aéroport

  La voiture officielle les dépose devant l’aérogare à 15 heures quinze. 

  Le départ est prévu à 15 heures trente.
 
Ils ont tout juste le temps de se faire enregistrer, et puis de passer les contrôles… 

  Une grande silhouette de bure : le moine est lui aussi de retour vers Pau.
 
Il se précipite vers eux, à la fois réjoui et préoccupé, ce qui lui donne un air d’en avoir deux assez surprenant chez un homme de sa corpulence :
- Vous voilà ! « Elle » m’avait bien dit que vous seriez de retour sur ce vol ! Alors, j’ai laissé tomber ma réunion épiscopale pour vous parler. Je suis le Frère Jean des Entonnoirs, et vous avez soigné mon « asthme » à l’aller…
- Je m’en souviens parfaitement, répond Eusèbe, amusé par l’agitation du bonhomme dont la trogne, aussi allumée que barbue, reflète tout autant l’excitation que l’imbibition.

- Chablis ? demande Jeanne en levant le nez dans le flux parfumé de son haleine.
- Meursault, avec la poularde, répond-il avec un grand sourire.
- Poularde ? demande Eusèbe avec un regard en coin vers la petite hôtesse qui est manifestement du voyage…
- Oh… Monsieur Malfort… Qu’allez-vous penser… C’est tout au plus une grâce du Ciel qui l’a placée aussi… simplement dans le même… appareil. Et je la crois bien éveillée. Cette enfant est charmante…
- Dites, les matous, s’insurge Jeanne, avant de songer à croquer l’oiselle, il serait bon de passer dans la salle d’embarquement sans oublier les gélines confirmées !

  On passe les contrôles, sans histoires cette fois, le moine n’ayant plus de liquide en vache.

 
- J’ai demandé à être placé près de vous. Je l’ai demandé à notre « amie » (regard glissant vers la petite hôtesse qui semble les tenir au vert dans un coin de son œil fripon). Nous sommes dans les meilleurs termes, elle et moi (sourire d’Eusèbe). En tout bien tout honneur (il baisse les yeux). Mon état m’impose la réserve… Mais cela n’empêche les sympathies… Bref, elle nous a permis d’être voisins de siège… J’aimerais… vous parler… vous demander…

  On est appelés pour l’embarquement. 

 
L’avion est plus gros que celui de l’aller, et il comporte cinq sièges par rangée au lieu de trois : trois et deux au lieu de deux et un.

  Eusèbe et Jeanne auraient aimé commenter entre eux le plan de défense qu’ils ont établi avec le Prédlarép, mais ils se retrouvent tous les trois côte à côte, avec un lumineux sourire de la petite hôtesse en prime.
 

Heureuse de faire plaisir… 

  Nature généreuse… 

 
On discute, on s’arrange : Eusèbe au centre, Jeanne près du hublot et le moine près de l’allée de circulation, ce qui lui permet un certain étalement fessier par débordement latéral gauche, côté allée.

  - J’ai écourté ma réunion pour avoir une chance de vous rencontrer de nouveau, après que la gentille hôtesse m’ait informé (en confidence) de l’heure prévue de votre retour. Et peut-être ainsi de comprendre. A vrai dire, je me trouve dans la plus grande confusion. Le repas que j’ai partagé avec quelques frères et notre Supérieur Episcopal était fort bon, comme il se doit, mais pourquoi y avoir tellement parlé d’encens à acquérir, et de ces Biscuits de Petit Jésus qui n’ont pas grand-chose à faire avec notre Foi ? Et lorsque je suis parti, la conversation roulait sur les parts de marché que l’on pourra obtenir grâce à la vente de ces biscuits qu’ils ne cessaient de grignoter. Je me suis trouvé mal à l’aise… Et même, car je vous en dois l’aveu, lorsqu’ils ont, comme ces faux culs de Jésuites, affirmé que c’était « pour Sa plus grande Gloire », je n’y ai pas cru ! J’ai bien senti qu’ils étaient poussés par… Je ne sais quoi…

 
Un trou d’air… 

  - Décidément, les voies de l’air sont aussi tourmentées que les miennes ! reprend Frère Jean…

 
« Ici le commandant de bord. Nous abordons une zone de turbulences. Veuillez regagner vos sièges, boucler vos ceintures et replacer vos bagages à main dans les coffres prévus à cet effet, ou les maintenir solidement sous votre siège » annoncent les haut-parleurs de la cabine. 

  On obtempère à l’injonction raymonbarrienne[1], et les hôtesses parcourent l’allée pour contrôler l’application de la consigne.
 
Et crac. Retrou d’air.

  Par un hasard que je ne qualifierai pas (il est bien connu que les voies du Ciel sont impénétrables), la petite hôtesse en était arrivée à la rangée qui nous intéresse de par la présence des seuls personnages que nous connaissions dans l’aéroplane. En fait, elle contrôlait le ceinturage des deux passagers situés de l’autre côté de l’allée, quidams indifférents et britanniques, retour de leur bureau de Londres en direction de leur résidence de banlieue sise à Soumoulou, près de Pau. 

 
Penchée vers eux, elle se trouve saisie par le décrochage subit de l’aile gauche, qui, provoquant une brusque glissade bâbord de l’appareil la propulse en sens inverse, du fait de la seule inertie de sa masse (41 kilos, soit un sac de plâtre un peu humide).

  Ce qui la projette avec une précision que je ne qualifierai pas non plus[2] sur les genoux de Frère Jean des Entonnoirs. 

 
Conscient des risques que la charmante jeune personne encourt en cette circonstance du fait de l’agitation qui perdure dans l’atmosphère environnante, et pour la protéger des dangers d’un incontrôlable vol plané dans la cabine, tout autant que pour obéir aux injonctions du pilote, le moine la ceinture immédiatement, lui évitant ainsi de se trouver ballottée ici ou là, d’un bras lui encerclant la taille et de l’autre, sa large main ouverte, lui maintenant la poitrine. 

  Ainsi plaquée contre lui, elle ne risque plus de s’envoler. 

 
L’hôtesse. 

  Trous d’air multiples.
 

L’atmosphère est ici très mal tenue.

  On ne dit rien pendant un moment, histoire de laisser passer ces désordres atmosphériques. 

 
Eusèbe rigole.

  Jeanne aussi.

 
Frère Jean s’accroche et semble quelque peu crispé, voire congestionné, mais il est vrai que l’agitation est grande et que les Anglais du siège voisin protestent contre l’inconfort des lignes aériennes françaises. Ils finissent par se taire lorsque leur breakfast Fish and Chips refait surface.

Heureusement que la compagnie a prévu des sachets adéquats et que, en habitués de la ligne, ils en connaissent l’usage.

  Frère Jean maintient ce qu’il peut comme il le peut, pressant de ses grandes mains tous les reliefs mobiles ou mouvants, voire émouvants, s’ancrant dans tous les creux disponibles de la malheureuse hôtesse qui, après avoir suffoqué d’angoisse rétrospective devant le risque qu’elle a encouru, manifeste d’un sourd feulement sa reconnaissance pour son sauveteur dont elle caresse du bout de ses doigts fins les rudes mains crispées sur ses fragilités.

 
L’atmosphère se calme et le pilote fait savoir que c’est bon, on peut se détacher.

  - Ouf, fait l’hôtesse en se relevant après que Frère Jean l’ait libérée de son valeureux soutien qu’il a maintenu un certain temps après ce message rassurant.
 
Au cas où.

  Elle défroisse son uniforme mis à mal, veste de travers et jupe remontée dans la mésaventure.  

 
Sa petite culotte est rose avec des nounours marrons. 

  Puis elle se tourne avec un large sourire vers son bienfaiteur :
- Merci beaucoup, Frère Jean, vous m’avez évité une chute dangereuse, et peut-être même de multiples fractures douloureuses et, qui sait, des plaies et des bosses disgracieuses qui, bien que considérées comme accidents de travail, eussent pu nuire à ma jeune carrière, car une hôtesse doit savoir se tenir dans les trous. Mais n’aviez-vous pas laissé votre bâton dans la soute, avec mes houppettes ?

 
On se reprend.

  Le moine, lui aussi, reprend :
- Je disais… Pardon (il s’applique à déboucler sa ceinture coincée entre ses abdominaux musclés et la proue de drakkar qui a repoussé là-devant va savoir pourquoi)… Je disais que je voulais vous demander…

 
L’hôtesse, après un sourire, s’est retirée avec sa collègue qui, elle, a réussi à s’accrocher bêtement à un dossier de fauteuil. 

  Jeanne et Eusèbe se regardent en souriant :
- Vous vouliez nous demander ce que je vous ai fait, le reprend Jeanne (c’est vrai qu’il est un peu essoufflé, le pauvre). Et bien, je vous ai désintoxiqué.
- Désintoxiqué ?
- Désintoxiqué, appuie Eusèbe. Mais vous nous avez dit être du petit monastère qui se trouve au-dessus de Marinoval. J’ignorais qu’il fût encore occupé…
- Il l’est. Nous constituons une petite communauté de six Frères. Nous vivons assez isolés… Mais… J’ai très peur : je crains, devant tous ces évènements, je crains… d’avoir perdu la Foi…

  On approche de Pau.

  L’hôtesse (l’autre) prévient : altitude, température, il pleut sur Pau…
Attachez vos ceintures… La routine, quoi.

 
- Vous rentrez à Marinoval ? demande Eusèbe…
- Quand j’aurai récupéré mon bâton…
- Vous êtes attendu ?
- Non, je devais passer la nuit à Paris.

  La petite hôtesse contrôle les ceintures pour l’atterrissage. Elle est à leur hauteur. Elle sourit au moine en se penchant vers lui :
- Je vais vous rendre votre bâton, je vois qu’il est retourné en soute…

  Le moine hésite et regarde alternativement Eusèbe et l’hôtesse…

- J’ai fini mon service, poursuit-elle. Je rentre chez moi, à Pau où je possède un petit appartement très mignon pour moi toute seule. Je vous invite ? demande-t-elle en rosissant devant le gros ours monastique marron…
- Allez-y, pensez à la note 2 en bas de page : « La joie est la meilleure défense contre le démon », lui souffle Jeanne. Et passez nous voir demain à la Lanterne du Fort, le journal de Saint Tignous sur Nivette. Demandez Eusèbe Malfort et Jeanne. Vous serez attendu. Nous vous expliquerons tout. Je pense que vous pourrez nous aider.
- Je pourrai venir ? demande la petite hôtesse, j’ai une petite auto rouge, je pourrai conduire Frère Jean…
- Mais, objecte celui-ci…
- J’ai un excellent Jurançon, l’achève Eusèbe. Un petit fût…
- Deo gratias, conclut Frère Jean en se levant, la cabine s’étant vidée sur ces entrefaites.

  Et c’est là que l’on vit qu’à l’instar du chat de Schrödinger à la fois mort et vivant, certains bâtons de moine peuvent dormir en soute et rester fiers en froc tout en laissant au moment de leur départ, à l’instar d’un autre chat, du Chestershire, lui, quelques éclats de leur sourire aux jeunes filles.
 


[1] Raymond Barre, qui disait que pour leur sécurité, les Français feraient mieux de la boucler. Leur ceinture de sécurité, évidemment, qu’alliez-vous penser…

[2] « La joie est la meilleure défense contre le démon » disait Saint François. On ne peut donc y voir qu’une intervention divine.
 

COUIC L’INDIC / P3C2E12

P3C2E12 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 12)

 
N°201 / COUIC L’INDIC / P3C2E12

 
C’est l’histoire où les Amazones investissent la base de Guamblin et égorgent leur indicateur.

 Jeudi 16 juin
7 heures
Île de Guamblin
(12 heures 30 en France)

(Suite directe de P3C2E11 : lien)


Les trois filles se séparent, deux d’entre elles longent la côte, chacune dans une direction, pour « nettoyer » les environs, tandis que la troisième reste sur place pour le cas où quelqu’un sortirait par la porte métallique qui aurait dû être gardée.

 
C’est inquiétant, mais, bon…

  L’affaire n’a pas pris plus d’une heure. C’est ce qui était prévu.
 

Alors tant pis pour les anomalies, elle détache le petit émetteur qu’elle porte à la ceinture, près de son poignard, et, en deux phrases brèves, elle confirme le succès de leur commando : la surface de l’île est dégagée.

  Un quart d’heure plus tard, les deux autres reviennent : elle n’ont trouvé personne. Des postes de garde vides.

 
Les trois acolytes se gaussent de ces foutus Chochos qui n’ont pas de suite dans les idées. C’est vrai, quoi… Avec un front et un nez pareils, faut pas s’attendre à des génies… Sans parler de leur gros cul !

  Rapidement, elles balisent un terrain plat à l’aide de lampes torches, car la nuit est encore profonde.
 
Un bourdonnement : leur hélico revient, dépose cinq nouvelles Amazones et repart.

  S’il l’avait pu, leur contact serait venu leur ouvrir la porte, mais il a dû être retenu. Il travaille aux transmissions. A l’entretien, bien sûr : les prisonniers (c’est comme cela que se définissent les anciens occupants de la base qui s’y sont trouvés « coincés » après la défaite des Numéros) ne travaillent pas comme opérateurs ! Les Chochos sont cons, mais quand même pas à ce point. Enfin, de temps en temps, il peut passer un message. Mais là, pas un mot depuis mardi minuit. 

 
Heureusement qu’il a pu transmettre les informations utiles dimanche dernier…

  Encore deux rotations… Dix Amazones de plus.
 

Elles sont dix huit en tout.

  Celle qui commande ouvre la porte métallique. 

 
Elle s’attendait à trouver une certaine résistance, une serrure verrouillée, des gardes là-derrière… 

  Rien, tout est ouvert ! La porte était simplement poussée contre son chambranle. Entr’ouverte, en fait.
 
L’obscurité est totale et le silence complet. On n’entend même pas le bourdonnement de l’usine, qui pourtant reste toujours présent, aux dires des correspondants.

  Le désert.

 
On allume des torches électriques et on s’enfonce dans la galerie obscure…

  Tout est donc éteint dans ce monde souterrain ? Inerte ? Mort ?

Voilà qui arrangerait bien le commando, où l’une éclaire l’autre qui garde l’arc à-demi tendu… Ce n’est certes pas l’arme idéale pour cet endroit clos et renfermé, sauf dans ces vastes salles où l’on débouche au milieu de machines silencieuses…

  Elles ont même pu prendre le temps d’ôter les combinaisons de plongée qui les protégeaient du froid et de l’eau, et de remettre leurs tuniques, pour retrouver leur apparence de chasseresses sacrées, confortées d’ainsi redevenir la Première Garde de l’Élue…

  …de l’Élue dont le Falcon a décollé juste avant le dernier retour de l’hélico, après que toute la piste a été déployée et orientée : elle part en Harpie rejoindre son Frère. 

  Il y a de grandes chasses dans l’air !
 

À Guamblin, les nerfs sont tendus comme les cordes des arcs… Celles qui tiennent les puissantes torches électriques et qui éclairent la progression ont gardé le leur en bandoulière et sorti leur poignard, mais les autres sont prêtes à tirer…

  Un mouvement… Les faisceaux convergent vers une silhouette furtive…

- Rendez-vous ! s’écrie celle qui dirige le commando, rendez-vous ou bien nous irons vous chercher et vous le paierez de votre peau !
- C’est vous ? répond une voix dans l’ombre, ne tirez pas, je suis celui qui vous a envoyé les messages… Votre indicateur… Votre allié…

 
Un homme sort de la pénombre, en combinaison bleue, les bras levés.

Ébloui par les torches, il avance prudemment, lentement…

  Une Amazone se détache du groupe et passe derrière lui, profitant de son éblouissement pour rester invisible dans la vaste salle encombrée d’écrans et d’ordinateurs éteints où ils se trouvent, la salle de communication, manifestement.
 
Elle lui tire les bras en arrière et lui plante un genou au creux des reins, le forçant à s’agenouiller. Et puis, tandis qu’il couine un peu, affolé d’être ainsi surpris, elle lui lie les coudes derrière le dos, à l’ancienne…

  La troupe entoure le prisonnier :
- Que se passe-t-il ?
- Je ne sais pas. Depuis hier matin, plus rien ne fonctionne et les Chochos ne se parlent plus que dans leur langue. Tous les moyens de communication ont été débranchés. Je n’ai donc pas pu vous prévenir. Et puis ils ont arrêté les machines et les autres prisonniers ont été attachés et emmenés vers la gare. J’ai pu me dissimuler pour vous attendre, et d’un seul coup, tout s’est éteint, la centrale électrique s’est arrêtée et les portes étanches de la gare ont été fermées. Comme s’ils avaient tout abandonné…
- Tu nous racontes des histoires, l’interrompt celle qui commande. Si la centrale est coupée, ils ne peuvent pas fermer les portes et le train ne roule pas…
- Si : le train peut être alimenté par la base ONU de Puerto Cisnès… Mais je ne sais pas s’ils sont partis… Quand je vous ai entendues, j’ai eu peur que ce soit les Chochos, qui peuvent avoir remarqué mon absence… Il faut me prendre avec vous…
- Ils n’ont pas abandonné leur usine comme ça… Tu nous as trahis, c’est cela la vérité !!

 
Le groupe des Amazones qui l’entoure s’est de lui-même mis en défense, formant un cercle hérissé de flèches prêtes à partir…

  - Tu seras écorché vif pour ça ! Tu n’as pas compris quand on a liquidé le traître précédent ?
- Non, je vous en supplie ! Je n’ai pas trahi, je dis la vérité !
 
Un coup de botte le pousse à terre et un poignard se lève au-dessus de son visage révulsé dans la lumière brutale des torches…

  - Noonnn !!!

 
Trop tard : couic…

  Il est exactement 8 heures.

UN GÉNIE, CE MENTOR / P3C2E23

P3C2E23 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 23)
 
N°212 / UN GÉNIE, CE MENTOR / P3C2E23

 
C’est l’histoire où Edgar Maupuis, le chef du C’est tout naturel
de Saint Tignous sur Nivette, est pressé d’agir. 
 

Jeudi 16 juin
17 heures
Saint Tignous sur Nivette
C’est tout naturel

 
- Léon ? 

 
Edgar Maupuis appelle son assistant technique sur le circuit intérieur. 
 
Il s’impatiente, Edgar. 

  Il a reçu un message urgent de Harpie par le satellite direct…

 
Et les choses se précipitent…

  Mais que fiche ce Léon de merde ?
 
- Léon !!!
- Voilà, voilà ! répond enfin l’assistant dans l’interphone, j’étais en train de recharger les générateurs de fumée, on a encore une séance dans une heure.
- Tu as bien prévenu qu’il n’y en aurait pas mardi ni mercredi prochain ?
- Oui, ils ont un peu râlé, mais, bon. Je leur ai dit de prévoir des saucisses en quantité suffisante. Et les séances de samedi et de lundi seront très chargées…
- Eh bien mon pauvre vieux, tu peux revoir ton planning : l’attaque est avancée à demain midi…
- Mais c’est impossible !
- Ordre d’En Haut. Le Mentor en personne. Paraît qu’il y a eu des problèmes en Omphalie et qu’on va devoir prendre les devants : la base risque d’être découverte, ou bien il y aurait eu un tremblement de terre, je ne sais pas exactement. En tout cas on n’en reçoit plus de nouvelles. Il avait l’air très énervé, le Mentor. En attendant, faut tout décaler. Attaque générale demain à partir de 12 heures. On stockera ici tout ce qui devra l’être et on transfèrera demain soir. Alors tous les Initiés au marquage !
- Mais je n’aurai pas le temps…

- Tu te démerdes… Moi je dois faire vérifier le travail d’Arthur Malfort (P3C1E10, P3C1E13, P3C1E19, P3C1E24, P3C1E30, P3C1E41). Il faut qu’il ait massacré Agotchilho au moment de l’Intervention. Appelle-moi Merry et Esche et dis-leur de rester dans les environs. Lorsqu’il aura agi, elles devront y aller pour « l’éveiller » et il risque de s’agiter. Ordre du Mentor : il doit voir ce qu’il a fait avant d’être liquidé. Prépare-moi une dose de Stimuline pour lui. Et ajoutes-y du Détoxicant… Tu n’auras pas le temps demain…
- Vous ne craignez pas… le Glock (P3C1E41)…


Edgar Maupuis ricane :
- Il n’aura ni le temps ni la force de l’utiliser. Tu peux le joindre ? Il faut qu’il agisse demain matin au plus tard.
- Je vais essayer par le journal. Qu’est-ce que je lui dis ?
- Tu lui dis que le Client Principal souhaite que le rendez-vous prévu pour samedi soit avancé. Deux réceptionnistes viendront contrôler la marchandise. Tu peux lui faire passer le message par une secrétaire si tu ne le contactes pas directement, il comprendra. Et avec son conditionnement, il agira.

En fait, il s’agit uniquement de se débarrasser du risque potentiel que représentent les Malfort, les Goums et la base de l’ONU à La Marée aux Ports. Edgar Maupuis ne fait venir les Amazones que comme précaution supplémentaire et parce que c’est

la Procédure Classique.

Il sait que l’action d’Arthur Malfort doit suffire : la préparation qu’a subie l’exécuteur, à la fois chimique et psychologique, ne lui laisse aucune échappatoire (P3C1E10). La Stimuline que Maupuis se propose de lui administrer annule les effets des drogues ordinaires comme celles qui sont utilisées dans les saucisses, et le Détoxicant, plus puissant, pourra supprimer les ultimes effets chimiques.

Mais le conditionnement psychologique ne peut pas être effacé. C’est le même que celui que subissent les cadres de la Nouvelle Réna au cours de leur formation. Traité à la Stimuline, Arthur Malfort retrouvera la mémoire de qui il est, et la conscience de ce qu’il a fait… Il ignorera toujours que ses actes lui ont été dictés, comment, et par qui. Le conflit qui va en résulter sera suffisant pour le tuer. 

  Au cours de sa formation, Edgar a assisté à une démonstration éloquente de ce type de comportement : le Mentor a, devant lui et ses camarades, conditionné chimiquement et à l’aide du disque d’hypnofascination, une honorable mère de famille enlevée pour l’occasion avec ses quatre enfants. Il lui a ordonné de les exterminer dans les conditions les plus cruelles possibles. Après qu’elle les ait liquidés (Edgar ne sait plus comment, mais c’était pas triste), il lui a donné de la Stimuline et du Détoxicant, et il lui a montré ce qu’elle avait fait. Il avait prévu ce qui se passerait et avait laissé à portée de main de la bonne femme un couteau rouillé, un bidon d’essence et des allumettes. La femme s’est ouvert les veines, puis s’est aspergée d’essence et y a mis le feu. Bien sûr, l’expérience avait été préparée dans un endroit ad hoc, bien isolé et à l’extérieur, pour éviter les risques d’incendie. 

 
Un génie, ce Mentor. 

  Tout ça pour dire qu’il n’a aucun doute quant aux réactions à venir d’Arthur Malfort quand il découvrira qu’il a tué parents, femme, enfants éventuels et amis, et détruit toute la civilisation souterraine des Chochos. Les Amazones ne viennent que pour vérifier que le travail est bien fait et prendre possession des lieux… Toujours respecter les Procédures… Et éventuellement elles éviteront que le sujet ne se suicide trop vite avec le Glock… Lui-même, Maupuis, en tant que cadre, viendra plus tard, s’il en a le temps.

 

LE HAI II A DISPARU / P2C1E13

P2C1E13 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 13)

  N°92 / LE HAI II A DISPARU / P2C1E13

 
C’est l’histoire où Béatrace lange Tijules et apprend la disparition du Hai II 

 
Mardi 3 mai
11 heures 30
Maison Malfort

  - Allo Béatrace ?
Béatrace a décroché le téléphone rouge de la main gauche tout en retenant de la droite un Tijules frénétique, qui cherche à s’échapper de la table à langer où elle tente de le changer. Plaqué sur le dos, il piaule de toutes ses forces en gigotant des pattes comme une tortue dopée au pot belge qu’on aurait renversée dans un virage. Ce qui perturbe la communication et indispose Béatrace :
- Tais-toi loupiot d’enfer ! C’est du sérieux ! C’est toi Rébéquée ?

 
Le téléphone rouge est raccordé directement à l’ancien QG des Numéros, à Agotchilho, dans ce qui fut le bureau du Numéro Un, et il leur sert de lien aussi direct que secret. C’est pour maintenir ce secret qu’il a été branché dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où Arthur et Béatrace ont élu domicile. C’est dire l’importance que revêtent les communications qui s’y échangent. Bien sûr, certains jours, Béatrace et Rébéquée l’utilisent longuement pour échanger des recettes (pour ton vin de prunes, tu mets aussi des feuilles ?) ou pour discuter de leurs amours (Arthur me manque… ; ça, c’est Béatrace. Hélène est tellement heureuse d’attendre son bébé… ; ça, c’est Rébéquée. C’est VOTRE bébé… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Tu es un amour… ; ça, c’est Rébéquée à Béatrace. Je sais (rire)… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Et ça peut durer des heures). Mais comme elles sont (entre autres) préposées à la garde de la ligne qui ne comporte que ces deux postes et aucune autre connexion, ce n’est que tout naturel et sans aucune conséquence que de passer agréablement le temps à papoter entre copines. 

  Il y a aussi les conversations importantes et « officielles » : état des lieux dans telle ou telle ex-base des Écolocroques par l’Itzal de service, cela peut être Mouye par exemple, pour Thulé ou pour Andøya selon l’endroit où elle se trouve ; demande d’intervention de l’un des rares scientifiques habilités auprès de tel ou tel Goum qui tient la mémoire de telle ou telle époque ; demandes relatives aux possibilités de fourniture de tel ou tel approvisionnement pour telle ou telle région… Dans ce cas, « on » utilise parfois les liaisons satellitaires directes de l’ex-réseau des Écolocroques, qui aboutissent au même bureau dit « du Numéro Un », ou plus simplement N°1, mais sans jamais connecter directement au réseau la ligne « rouge » rigoureusement filaire et étroitement surveillée par les Goums tout au long de son parcours dans le tunnel du « métro ». Il faut toujours passer par un opérateur. C’est là la sécurité ultime à laquelle « on » a eu recours, même si cela impose certaines contraintes. 

 
Bref, rien que du très sérieux.

  Et Tijules poursuit sa sérénade. Béatrace connaît les manœuvres d’urgence : elle lui essuie vite fait le popotin (ce qu’il pue l’animal), enfouit la couche sale dans la poubelle ad hoc, ouvre son corsage et plaque le museau de son fils sur son sein qu’il embouche avec la maestria de Josué à Jéricho.

- Oui, allo… excuse-moi, je torchais Tijules…
- C’est Nouye qui parle…
- Oh… Nouye… Je croyais que c’était Rébéquée…
- Rébéquée est occupée à l’usine, mais la nouvelle est urgente et je devais te la faire passer pour que tu la transmettes…

 
Nouye, en bonne Itzal, n’est ni expansive ni émotive. Mais elle est rigoureuse et sa mémoire est sans faille. Elle est capable de répéter mot pour mot un message complexe d’une heure en conservant ses intonations, ou d’en donner un résumé en quelques phrases. L’expérience a même montré qu’elle était capable de répercuter intégralement un message dicté dans une langue qu’elle ne connaît pas. Un véritable enregistreur. Arthur (Tu me manques, pense Béatrace) l’aurait volontiers embauchée comme secrétaire particulière, mais Nouye préfère vivre à poil parmi les siens. Sa fonction de gardienne lui impose d’ailleurs d’y rester pour veiller à la sécurité de tous.

  - Qu’est-ce qui se passe ?
- On a appelé de Thulé : le Hai II a disparu.

  Long silence de part et d’autre…

Et puis Béatrace demande :
- Qu’en pense Rébéquée ?
- On n’a pas réussi à la joindre, elle a quitté la Boulangerie il y a cinq minutes, elle vient ici, à l’usine…
- Dis-lui de m’appeler dès qu’elle sera arrivée, je préviens les autres, mais ils voudront des précisions.
- Je rappelle Thulé par le satellite…

  Béatrace réussit à finir de langer Tijules sans s’en apercevoir, tellement la nouvelle l’a bouleversée. Le loupiot a dû sentir que ce n’est pas le moment de rigoler, parce qu’il se laisse « débrancher » sans protester, même pour la forme, et clic-clac, pile et face essuyé, lavougné au gant humide, emballé avec sa couche propre dans sa grenouillère bleue ptit lapin (avec un gros pompon blanc pour faire la queue) cadeau de tata Clèm, et zouh ! au parc.

  Et puis elle appelle Victor au journal.

Pas là. Clèm non plus. Ni Eusèbe. Sont avec Ravot. Mouchoir, qui a répondu, ne sait pas où ils sont. 

 
Alors elle appelle Jeanne.

Qui lui dit avoir des infos sur l’hybris et reste sans voix à la nouvelle de la disparition du sous-marin… Oui, je passerai le message dès que je pourrai les joindre… 

  Et puis elle s’assied, Béatrace : non, ça ne va pas recommencer… Mon dieu, Arthur, ce que tu es loin…

  Et elle pleure, Béatrace, sous le regard ébahi de Tijules qui décidément se dit que c’est pas de la tarte d’être grand.
 

QUESTIONS SANS RÉPONSES / P2C1E19

P2C1E19 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 19)

 
N° 98 / QUESTIONS SANS RÉPONSES / P2C1E19

 
C’est l’histoire où l’on en revient (en bref) à des préoccupations plus ordinaires et où Ravot pose quelques questions indiscrètes qui ne reçoivent pas de réponse

  Mardi 3 mai
18 heures
Agotchilho

  Il a quand même fallu qu’ils avalent un bol de la soupe des Goums avant que Rébéquée puisse les reconduire au « métro », et Ravot a encore une fois été surpris de la facilité avec laquelle elle se dirige dans le dédale et la pénombre des galeries. Surpris aussi de la familiarité des Goums à son égard.

Connue de tous et de toutes, elle a toujours droit à ce qui, chez eux, ressemble le plus à un sourire. Il l’a même surprise à échanger quelques mots avec certains dans ce curieux langage glougloutant dont ils usent entre eux… « Mais je commence seulement à m’y mettre ! » lui a-t-elle répondu lorsqu’il lui en a fait la remarque. « J’apprécie leur discrétion, leur solidarité sans faille et leur manque absolu d’ambition personnelle » a-t-elle ajouté.

En revanche, les quelques discrètes tentatives de demandes relatives à « ce qui lui est arrivé » se sont heurtées à un mur de silence. Elle a même répété sa remarque relative à la discrétion des Goums. Et pan sur le bec. Mais elle n’est pas remontée avec eux : « Je dois rejoindre Hélène, et j’enquête sur le Hai II… »

 
Le chemin du retour consacré à l’établissement de stratégies aléatoires aussitôt remises en cause, et à la préparation d’articles urgents ne lui a pas permis d’en apprendre davantage. Tout au plus a-t-il conclu à l’homosexualité pure de Rébéquée et s’est-il naïvement étonné de la grossesse de son amie Hélène, ce qui a seulement entraîné quelques petits sourires de connivence entre ses nouveaux amis et une remarque de Clèm sur ses « curiosités de midinette » qui l’a plongé dans une confusion tellement comique que pour la première fois, ils en ont partagé un sincère fou rire. Et il a bien dû avouer cette tendance secrète de « vieux sentimental », comme il l’a lui-même admis.

  Plus sérieusement, et en conclusion de tous ces débats, le comité de direction de la Lanterne, que Vic, Eusèbe et Clèm constituaient de fait, a décidé devant lui d’en rester dans un premier temps à une information purement formelle et minimale, pour frapper plus fort lorsque des éléments précis seraient disponibles. Il ne fallait pas inquiéter ceux qu’ils voyaient déjà comme des adversaires. Il ne fallait pas gêner l’enquête de Ravot.

  Béatrace avait de nouveau tenté de joindre Arthur pour lui apprendre le départ du sous-marin et lui demander de rentrer d’urgence. Victor, dès leur retour, lui a confirmé la détermination d’Amaïa, consciente de la gravité de la situation, de « mettre les Goums sur le coup ».

Ravot les a quittés pour rejoindre Lepif, qui lui avait laissé un message pour l’informer de ce qu’il avait entrepris. Et qui avait besoin d’aide.
 

L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

P2C2E3 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 3)

  N° 104 / L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

 
C’est l’histoire où Arthur ramène la dépouille de Daouj à Guamblin, assiste à ses obsèques, et découvre le cadavre écorchéde celui qu’il venait interroger.  

  Mercredi 4 mai
1 heure du matin (heure locale)
Guamblin (voir la carte des Chonos)
 
L’archipel des Chonos…

  Une poussière d’îles à l’Ouest du Chili, quadrillées d’un lacis de fjords, d’un labyrinthe de canaux, là où la Cordillère des Andes plonge dans le Pacifique.

  Pendant des millénaires, des peuples incroyablement anciens, audacieux et farouches, les Chonos, les Alakalufs, les Yamanas y ont vécu de pêche et de chasse : phoques, baleines, poissons, oiseaux, coquillages, et pour ceux qui vivaient dans les grandes îles, des cerfs huémuls ou des lamas sauvages, des guanacos. Nomades, sommairement vêtus de peaux de phoque, abrités dans des huttes de peaux cousues, ils résistaient aux vents constants que l’Océan envoie sur la côte entre les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants.

  Les neiges éternelles commencent ici à sept cents mètres, et la température, relativement stable, oscille entre 0 et 5° l’hiver et entre 5 et 10° l’été… Mais il fait plus froid cette année et la neige est déjà là…

 
Et le vent. 

  Le vent, violent, brutal, éternel, lui aussi…

 
Les nazis avaient trouvé particulièrement intéressante la situation de l’île Guamblin, à l’extrême Ouest de l’archipel, à peine au-dessus du quarante cinquième parallèle. 

  Le Chili ne leur était pas défavorable a priori et ils avaient pu acheter discrètement des lieux surtout peuplés d’oiseaux de mer.
 
Les Chochos (ainsi qu’ils appelaient les Goums) qu’ils avaient discrètement emmenés avec eux avaient très vite découvert, au large des îles, un plateau continental extrêmement riche en clathrates faciles à exploiter pour eux, et des cavernes naturelles tout aussi faciles à aménager et à équiper.

  Les sous-marins étaient venus.

  
 Et après la guerre, tout cela avait été oublié…

  Sauf des trafiquants, à qui il était aisé de donner d’imprenables rendez-vous dans ce dédale d’îles et d’îlots. Mais qui n’avaient jamais su où diable pouvait passer ce petit sous-marin qui émergeait sous leur nez au fond d’un fjord perdu, ni comment il pouvait bien conduire à destination les tonnes de cocaïne ou d’autres produits du même ordre qu’ils lui confiaient.
 

Ce qui est certain, c’est que la marchandise était toujours rendue à bon port, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord.

  C’est là que les Écolocroques avaient basé le Hai I dès qu’ils en avaient disposé, et la base, recreusée et agrandie, était devenue assez vaste pour accueillir des ateliers d’entretien équivalents à ceux de Thulé.
 
La « sortie de secours », prévue dès le départ, mais qu’« on » n’avait pas eu le temps ni les moyens d’achever avant la fin de la guerre, avait été terminée, grâce à la main d’œuvre complaisamment fournie (contre promesse d’extermination) par diverses dictatures qui s’étaient succédées en Amérique latine… Et maintenant, un tunnel ferroviaire en  grande partie sous-marin reliait (très discrètement) l’île Guamblin à Puerto Cisnes.

 
Après les « évènements » liés à l’action des Écolocroques, l’exterritorialité avait été accordée à toute la région, depuis le parc national déjà existant de la grande île Magdalena, jusqu’à la base ONU de Puerto Cisnès, sur le continent, et à l’île Guamblin, vers le large.

  Ainsi, la même discrétion était-elle assurée à la colonie Goum qui vivait là maintenant, qu’à celles d’Agotchilho, d’Andøya ou de Thulé.
 
Les espaces dévolus aux sous-marins atomiques, maintenant inutilisés, avaient été transformés en conserverie. Alimentée par les ressources maritimes extrêmement riches de la région, en poissons et en algues, et par les céréales récupérées dans les silos des Écolocroques, elle produisait des soupes et des aliments divers à partir de recettes goums. Cela devait permettre d’utiliser une grande partie des réserves spéculatives accumulées par les Écolocroques avant qu’elles ne se dégradent, et donc, de palier aux crises alimentaires que les bouleversements climatiques allaient inévitablement provoquer.

  Le trafic maritime important que tout cela générait, dans une région tourmentée, passait au large du cap Horn, où les cargos onusiens chargés des ressources récupérées sur la côte atlantique, après les inventaires d’Arthur, venaient remplir les silos installés à l’abri des regards et des tempêtes, dans le port aménagé pour la base de l’ONU de Puerto Cisnès. De là, ils étaient transférés par le petit train du tunnel jusqu’à la conserverie de l’île Guamblin, abordable seulement par ce moyen, ou bien par air ou par sous-marin, ou par les embarcations légères des Goums. Mais qu’aucun navire indiscret ne pouvait visiter.

Et les produits finis prenaient le chemin inverse et se trouvaient stockés dans les entrepôts de la même base avant d’être redistribués dans le monde entier par le circuit « Pain d’Algues ». Selon les besoins.

 
A la différence de Thulé, à Chonos, comme on disait, les techniciens Goumyôs étaient restés plus nombreux que les Goums.

  Au moment de la chute des Numéros, beaucoup de ces techniciens s’étaient échappés, mais aucun ne s’était hasardé à vendre la mèche : ils se savaient traqués par les polices du monde entier, mais aussi par les organisations criminelles qui n’appréciaient pas d’être ainsi privées de leur transporteur attitré et se trouvaient donc contraintes de remettre sur pied toute leur logistique.
 

Certains, les plus compétents ou les plus « motivés » d’entre eux, avaient été « recyclés » par les réseaux survivants des Écolocroques, comme l’avait été Arnaud Boufigue, mais ceux des fuyards qui avaient tenté de se « réinsérer » d’eux-mêmes dans le circuit mafieux avaient vite compris qu’avec le peu d’informations négociables dont ils disposaient et le manque de moyens qui était le leur, ils étaient plutôt considérés comme des étrangers au bizeness « qui en savaient trop ». Il y avait eu quelques cadavres dans les rues de Puerto Cisnes et puis de Santiago… et on n’en avait plus parlé.

  Certains étaient même revenus, préférant rester cinq ans à continuer de faire ce qu’ils faisaient auparavant, trafics et armes en moins, plutôt que d’être retrouvés avec un couteau planté entre les épaules dans une ruelle pisseuse d’une petite ville du Chili ou d’Argentine.

 
Il n’y avait eu que ces quelques meurtres bizarres, sur la base même, mais les victimes étaient presque uniquement des Chochos. 

  Evènements secondaires, avaient pensé ces « techniciens ».
 
Et maintenant, le Contrôleur Arthur Malfort (c’est comme ça qu’on l’appelait), revient de tournée avec un cadavre dans ses bagages.

  Après trois heures d’un vol bruyant et agité par des vents d’altitude capricieux, le Cessna se pose à Puerto Cisnes. Le médecin de la base, qu’Arthur a invité à examiner le corps de Daouj, n’a pu que confirmer les dires de celui de Punta Arenas : un coup d’une violence et d’une précision incroyables à cent mètres de distance. La flèche a transpercé les os et le cervelet… Mort instantané… 

 
Et puis il appelle Béatrace… Il est une heure du matin et il a mal dormi dans le Cessna. En fait, l’heure de décalage entre l’Argentine et le Chili le force à régler sa montre : il se croyait encore à deux heures du matin et donc plus près de l’aube qu’il ne l’est en réalité…

- Arthur !!! Tu es arrivé ? (il peut presque entendre frémir ses moustaches sur le micro du téléphone) (ce que c’est reposant…) (ce qu’il aimerait être là… pour un peu, il sentirait ses bras s’enrouler autour de son cou, ses jambes se nouer sur sa taille, comme quand elle l’empieuvre à chacun de ses retours, ses petits seins… Stop !!!)
- Ma pauvre chérie, j’arrive tout juste à Puerto Cisnes… Et je devrai y rester un peu…
- Mais tu DOIS rentrer…
- Oui, je sais. Ecoute, mon ami Daouj, tu sais, l’Itzal qui m’accompagnait…
- Oui, je sais, mais…
- Ecoute-moi, c’est important : il a été tué. D’une flèche, comme tu m’as dit que Mouye l’avait été…
- Quoi ! Mais c’est impossible voyons… Il y a 20 000 kilomètres, c’est aux antipodes…
- Ecoute-moi, ce n’est ni le seul ni le premier Goum à avoir été tué de cette manière-là dans le secteur. Et…
- Non, Tijules, oui, je parle à papa, mais je ne peux pas te le passer…
- … et sur la flèche il était écrit « Hybris »…
  - Oh, Arthur… Mais qu’est-ce qui se passe… Qu’est-ce que ça veut dire, qu’est-ce… Reviens, tout de suite, j’ai peur…
- Je le sais, et moi aussi, pour vous, pour vous tous autant que pour moi, parce que nous sommes directement visés. Je n’ai pas beaucoup de temps, il faut que je prenne quelques informations avant de revenir. En particulier sur les autres meurtres du même genre qui ont eu lieu ici… Je ramène Daouj chez lui. Fais passer le message : que tout le monde soit très, très prudent. Et essaie d’en savoir plus sur la mort de Mouye. Je te rappellerai dans quelques heures, avant de partir. J’ai demandé à ce que mon voyage de retour soit préparé pendant que je serai à l’île Guamblin. Embrasse Tijules… Moi, je t’embrasse… A bientôt, je te rappelle…
 

Il coupe très vite, laissant Béatrace effondrée…

  Pas longtemps : il est sept heures à Saint Tignous sur Nivette. 

 
A sept heures dix, d’Eusèbe à Ravot, en passant par Victor, Clémentine, Nouye, Rébéquée et jusqu’à Hélène et Amaïa, tout le monde est au courant…
 
Arthur décide de partir immédiatement pour l’île Guamblin. La météo le permettant, il prend l’hélico plutôt que le train. 

  Il ramène le corps de Daouj.
 
Trois quarts d’heure de vol et ils se posent, ballottés par les vents capricieux. Ne survivent ici que les pilotes les plus habiles…

  Quatre Goums détachent la housse de plastique qui renferme le corps de Daouj, le placent sur une civière… 

 
Arthur baisse la tête…

  Une entrée discrète est ouverte dans un creux de rochers, et tout de suite l’ascenseur les conduit à la base proprement dite, avec sa faible lumière et son silence feutré.
 

Il est trois heures du matin, mais ici le temps s’écoule dans une dimension « extra-météorologique », et selon un rythme temporel propre : il fait chaud dans la pénombre constante des torchères jaune et bleu du méthane, et les minces cheminées  en tôle d’inox des chaudières qui alimentent la centrale électrique en vapeur diffusent leur chaleur dans l’air ambiant.

  Ici aussi, comme à Agotchilho et à Thulé, les Goums ont trouvé des sources thermales, et partout des filets d’eau chaude coulent à terre dans des rigoles creusées à même le sol.

Bruits discrets d’eau courante, et vapeur latente… 

 
Des techniciens en combinaison de travail circulent, affairés… Quelques Goums à peine couverts par leur poncho… Arthur entrevoit des Boules qui poussent de lourds chariots… Quelques femmes, des Goums, nues bien sûr, mais très peu.

  Mnouay, jeune femme trapue au fort bourrelet orbitaire et au nez largement épaté, l’Itzal qui organise le fonctionnement de la base, celle qui ici représente Amaïa, l’attend tout près de la sortie de l’ascenseur.
 
Les porteurs posent la civière et extraient de la housse noire le corps nu de Daouj.

  Sans un mot, Mnouay pose la main sur son front…

 
- Je dois te parler dit Arthur.
Elle acquiesce de la tête et fait un signe aux porteurs qui emmènent le corps…

- Mnouay, Daouj m’a dit qu’il y avait eu d’autres Goums tués par des flèches… Il m’a parlé d’une « patronne »…
Mnouay pose une main ferme sur le bras d’Arthur en hochant la tête :
- Tu es fatigué, tu devrais te reposer… Daouj va se préparer à rejoindre Ôoumloc … C’était ton ami et c’était mon frère, nous ne pouvons rien faire de plus… Je vais aller l’accompagner dans le chant des flûtes, viens avec moi si tu le souhaites, je te dirai en chemin…

  Et elle lui a dit : le Numéro Un, du temps où il se comportait en maître et où il venait parfois, avec une grande femme blonde, et une jeune, très jeune fille et un jeune garçon, blonds tous les deux, arrogants et méprisants à l’égard des Goums…

  Elle, l’Itzal alors en formation à l’extérieur, chez les Goumyôs, a compris que ce devaient être sa femme et ses enfants. Et cependant, elle connaissait comme tout le monde celui que l’on appelait le Numéro Trois, le jeune capitaine des navires sous-marins, dangereux, pervers,