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FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

P2C1E3 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 3)

  N°82 / FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

 
C’est l’histoire où l’on retrouve Finette de Sainte Fouillouse, et où l’on fait la connaissance de sa maman, Flora. On rencontre aussi deux notaires parisiens et quelques personnages inquiétants, tout en parlant d’escargots, de Super Troc et d’héritage.

 
Lundi 2 mai
14 heures trente
Pau

  Contente d’elle, Finette. Contente. Il faut dire qu’elle en jette dans son ensemble anthracite, avec le gros chignon massif de ses blonds cheveux. Ajoutez à cela un regard pervenche d’un bleu profond, un gros rubis en coeur au creux du décolleté et un autre au doigt, et des talons de plein de centimètres sous des jambes de reine et vous aurez une idée de la Bêêête.

  Fière d’elle. Se plaît bien en se regardant dans la glace de sa chambre de l’Hôtel Central à Pau. Elle aime tout particulièrement ces rubis somptueux qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec (qu’elle continue d’appeler « Monsieur ») lui a fait parvenir « pour la féliciter de cette brillante promotion », en ajoutant, de manière quelque peu sibylline qu’ils seraient « le cœur de sa fonction publique ». Il y a de bons côtés dans la réussite, se dit Finette. Ah oui, les lunettes noires pour éviter de se commettre aux yeux du commun. S’abstraire. Ne croise pas mes regards qui veut. Non mais.

  Surtout que ce n’était pas évident de retrouver une « position », après le désastre.

  Finette de Sainte Fouillouse. Représentante et Fondée de Pouvoir des Écolocroques en leur première Boutique-Ambassade de Saint Tignous sur Nivette ! Et cela juste au moment où on leur casse la baraque. Destin tragique. Mais pas folle, dès qu’elle a entendu l’émission télévisée qui devait marquer de manière évidente la fin des haricots pour l’organisation, elle est remontée dans sa fourgonnette blanche et adieu Berthe, elle a très finement filé Finette.

A tort, peut-être : les gens étaient tellement abasourdis qu’ils ont à peine réagi, et en tout cas, pas violemment.

La preuve : Arnaud Boufigue s’est recasé sur place sans la moindre anicroche. Ils sont restés en relation, à distance comme tous les Anciens de l’Ecole, et elle a pu suivre sa carrière, depuis le coup de pied au cul d’Arthur Malfort qui l’a éjecté de son journal sans autre forme de procès, jusqu’à son embauche quasi immédiate par Intermarché, Leclerc et la FCD regroupés pour l’occasion[1], jusqu’à aboutir à la création de Super Troc dont il dirige maintenant la principale unité expérimentale. A Saint Tignous sur Nivette, bien sûr. Grâce à l’appui du Maire, Félicien Belcoucou, qui a pris une couleur « écolo » dans l’affaire, acquise au contact, tant de Gertrude[2], du Mouvement (écologiste) du 18 août (pourquoi le 18 août ? Voir le Super Concours…), que de Finette, et parce qu’il a réussi à « éclaircir » le « mystère du radon du Monument aux Morts », ainsi qu’il l’a lui-même déclaré dans un article largement diffusé auprès de la presse régionale. Et que personne n’a contredit… « On » avait autre chose à faire ! Et le Maire n’était-il pas, comme beaucoup, victime de sa bonne foi généreuse ?

  Bref, tout est pour le mieux pour Arnaud Boufigue. Y compris le logement.

  Finette, elle, a filé chez maman, à Pétoly, dans un petit village des Ardennes belges cerné par une forêt très noire. Le village s’est trouvé rapidement englouti sous la neige dès que le temps a viré vilain. Elle a donc pu y rester quelques mois bien tranquille, avec seulement par-ci, par-là un petit coup de fil de Boufigue qui lui a proposé de participer à son aventure commerciale.

 
Mais Finette n’est pas vraiment une commerciale : elle y croyait aux Écolocroques. Bon, elle se doutait bien que ce n’était pas une annexe du Pensionnat des Oiseaux, mais elle avait été choquée en assistant à l’émission finale. Pas celle des explosions, avec Malfort en vedette, non, l’autre, celle du lendemain, celle qui avait réglé leur compte aux Numéros dont elle révélait l’existence, avec Malfort, Victor et Clémentine en vedette. Parce que bien sûr, comme tous les agents de surface, Finette ignorait l’existence des Numéros.

  Finette s’est trouvée très heureuse d’être ainsi bloquée par la neige jusqu’à la fin juillet dans sa retraite des Ardennes, avec Flora, sa vieille maman qui y tient auberge (deux chambres au papier à fleurs), table d’hôtes (huit couverts, douze en saison, en comptant la table de la cuisine), pour les touristes d’été (l’hiver il n’y a que des gens d’ici, d’ailleurs les routes sont difficilement praticables et même les Américains sont passés à côté en allant à Bastogne avec leurs tanks pendant la dernière guerre). Elle fait aussi bistro sur cette fameuse table de la cuisine, pour les autochtones, les vieux. 

 
C’est reposant pour Finette, après ces dures années de formation, le lourd travail de création des boutiques bios qu’elle a supervisées un peu partout dans le monde, et le démarrage avorté de l’aventure qui aurait dû la propulser au premier plan. Mais, bon…

  Finette aiderait bien Flora, mais pour servir les deux canons de rouge de la journée en répétant les histoires du village (où l’on ignore tout de sa « situation », ici elle est « la fille de Flora qui fait, ou a fait, des études »), et en commentant les infos de la veille (que Finette suit attentivement à la télé comme tout le monde), sa présence n’est pas vitale pour le fonctionnement du commerce.

 
Alors Finette s’occupe comme elle l’a toujours fait lorsqu’elle se trouve ici : elle court les bois. Elle aime beaucoup les odeurs des sapins et leurs sous-bois tellement obscurs que rien n’y pousse, à part quelques champignons et quelques plantes étranges dépourvues de chlorophylle. Elle en a même su le nom. Faudrait qu’elle retrouve la flore que son père lui avait offerte avant de fiche le camp avec une touriste américaine. Ou qu’elle demande à sa mère. Monotrope sucepin… Ça lui revient…

Et elle pense… Réfléchit en marchant, en recherchant dans les futaies plus dégagées les bois que les cerfs abandonnent à la mue, normalement en mai, mais avec ce temps… 

  En fait, elle est surtout surprise par sa propre réaction : elle y a cru.

Bon. C’est cela qui la surprend…

 
Elle y a cru parce qu’elle croyait qu’il est bon de croire. Mais cessant d’y croire, elle a cessé de croire que croire est bon. Et donc, elle a tout simplement cessé de croire. Et du coup, elle s’est mise à croire que ne pas croire est bien préférable à croire. 

  Un progrès en somme. 

 
Parce qu’elle croit à son progrès à elle. En perdant une croyance, elle croit donc avoir progressé. Et puisque ne pas croire est bon, croit-elle, mais en étant certaine de le savoir, ce qui lui évite d’avoir à remettre cette certitude sur le métier, elle a tiré un trait sur tout ce à quoi elle pensait croire ou avoir cru. Après inventaire. 

  Et elle s’est au bout du compte trouvée confrontée au vaste problème de savoir si elle sait ou si elle croit, ou si elle sait ce qu’elle croit ou si elle croit seulement savoir.

Alors qu’avant, elle savait croire, ou du moins qu’elle l’avait pensé, puisqu’elle ne veut plus croire. Et puis croire que l’on ne croit plus, c’est toujours croire. Tout comme croire que l’on sait. Elle manque de références qui auraient établi ce qu’elle sait, ce qu’elle sait savoir, et non plus ce qu’elle croit savoir, de manière indiscutable et définitive.
 
Elle se trouve dans l’incapacité de déterminer si ce qu’elle sait est cru ou su. Croire, savoir… Et donc, elle patauge dans une forêt de points d’interrogation philosophico-métaphysiques qui la plongent dans une sorte d’angoisse cireuse pas désagréable au fond, lorsqu’elle se promène dans la neige profonde des chemins ou lorsqu’elle s’enfonce dans les bois obscurs. 

  À y bien regarder, ces pâles pensées, toutes inclinées du même côté, qui poussent, parcimonieuses, sur l’humus ombreux de son esprit tourmenté, lui rappellent les tiges fragiles et inclinées des monotropes…

Le sol des sapinières, protégé par les frondaisons épaisses des arbres, n’est couvert que des aiguilles brunies dont le tapis épais étouffe les pas, comme une torpeur de l’esprit. La neige, prise aux branches, ne descend pas jusqu’à terre, suspendue au silence. Mais elle accentue l’enfermement du sous-bois qui forme ainsi un no man’s land où la rêverie peut tourner en boucle. Et bien souvent Finette reste longtemps assise, adossée à un tronc écailleux, ses grands yeux pervenche grand ouverts, dans le silence, la pénombre et l’odeur de résine froide. 

 
Et puis elle reprend sa promenade et elle rentre chez elle, détendue, reposée…

  La neige a fini par fondre et Flora s’est remise aux escargots. C’est sa spécialité, les escargots. Certains touristes viennent de très loin pour manger les escargots de Flora, à l’ombre du grand tilleul devant l’auberge. 

 
Ah ! Les escargots de Flora !

  S’ils sont vraiment inimitables, c’est pour des tas de raisons.

D’abord, Flora les ramasse elle-même dans « ses coins », bien cachés au fond des bois. Elle adore cette chasse où elle part à l’aube, armée d’un bâton et d’une grande besace. Et puis elle les fait dégorger « à la planche », et c’est son deuxième secret : une épaisse planche de sapin conservée l’hiver au fond du ruisseau voisin, séchée au printemps, où le grand-père de Finette a gravé au couteau deux traits séparés d’un mètre. Cette planche garde une odeur particulière de résine et d’eau fraîche qu’elle communique aux escargots comme un assaisonnement subtil. L’astuce consiste, après qu’ils aient passé quelques heures dans une infusion refroidie d’herbes mystérieuses où ils se « nettoient le boyau », à les faire « courir » sur la planche de sapin, d’un trait à l’autre, pour, dès que leur tête dépasse le second trait, les décapiter d’un coup de couteau vif et précis, juste derrière les cornes. Les escargots agonisants sont ensuite jetés dans une poêle où grésille un beurre baratté dans la ferme voisine, aromatisé d’ail, de champignons séchés et d’herbes secrètes que Flora conserve jalousement dans des bocaux fermés. On la dit un peu sorcière, bien sûr. C’est sans doute pour ça que son mari et son Américaine ont fini au fond d’un ravin, cramés dans
la Packard jaune de sa rivale. Bref. Pour en finir avec les escargots, ils sont servis dans le beurre où ils ont cuit, avec des épines d’acacia pour les extraire de leur coquille, et accompagnés de tranches du pain-gâteau que Flora cuit dans son four, spécialement à cette intention. Elle vous verse avec ça de grandes chopes d’une bière trappiste douce-amère, épaisse comme un potage, très fumée et à la mousse compacte. 

  Sorcière… Flora tient ça de famille et personne au village n’oserait rappeler les lointaines histoires dans lesquelles telle ou telle de ses aïeules se sont distinguées. Surtout pas les vieilles. Elle a transmis quelques recettes à sa fille, lorsqu’elle est partie étudier : « Prends garde à toi, ma belle, et ne perds jamais la conscience de tes actes, ne laisse personne te les faire oublier ! ». Patronne de bistrot, elle en a vu, des dindes ivrognées par des matous, troussées à la va-vite et oubliées dans un coin avec leur courte honte. Quand ce n’était pas avec un polichinelle dans le tiroir… Et ce n’était qu’avec de l’alcool ! Elle a donc préparé une grande quantité de ce qu’elle appelait du « Pain de Couleuvre », en fait, de petites dragées qu’elle fabrique à partir d’hellébore noir, et qui vous mettent à l’abri de toute inconscience. Et elle a bien clairement expliqué à Finette qu’une pastille vaut pour la semaine, et qu’elle aurait intérêt à en garder toujours par devers elle… Ensuite, elle fera ce qu’elle voudra, mais au moins, elle n’oubliera rien, et libre à elle de céder aux tentations en pleine connaissance de cause…

  Ce jour-là, Finette est partie chasser l’escargot à la place de sa mère. Elle aime ça aussi, Finette. La chasse et la cuisine. Elle a même conçu une variante « Finette » des escargots « Flora » : les escargots, sortis de leur coquille après la cuisson, sont enroulés dans un morceau d’une très, très fine tranche de jambon fumé du pays et replacés dans la coquille. C’est génial pour le goût et catastrophique en terme de main d’œuvre. Les escargots « Finette » ne sont donc préparés que par Finette elle-même quand elle est là, c’est-à-dire presque jamais, parce que sa mère n’a pas la patience. 

 
Et ce jour-là, Finette voulait préparer sa recette.
- C’est comme tu veux, a dit Flora, y’a pas de clients, on les mangera nous-mêmes. Et le reste on le mettra en conserve.

  Mais à son retour, à dix heures, la besace lourde de coquilles baveuses pesant sur son épaule, « y’avait des clients ».

 
Grosse voiture noire immatriculée à Paris, et deux hommes en costume cravate, visages graves, assis sous le tilleul devant une tasse de café.

  Qui se lèvent à son approche. 

  - Maître Gaston Brunières, notaire à Paris, et mon associé et ami, Marc Tombou. Vous êtes bien Madame Finette de Sainte Fouillouse ?

Flora ressort de sa cuisine…

Finette dépose délicatement son sac à ses pieds et sa mère s’en empare :
- Laisse, je m’en occupe… Si ces Messieurs veulent dîner ici ce midi, je les préparerai… à ma manière…
Et elle emporte le sac vers ses fourneaux.

- Oui, je suis Finette de Sainte Fouillouse, mais…
- Pardonnez-moi d’insister, mais, pourriez-vous me montrer une pièce d’identité ?
- Ecoutez cher Monsieur, vous êtes bien gentil, mais je suis ici chez moi, je ne vous connais pas et c’est vous qui me demandez mes papiers…
- En effet, pardonnez-moi, c’est tellement important…
Le notaire sort son propre passeport et le tend à Finette pour confirmer son identité. Elle y jette un coup d’œil, hausse les épaules et rentre brièvement dans la salle de séjour-cuisine-salle de restaurant prendre ses papiers dans son sac qu’elle a laissé sur une étagère.
- Voilà, Monsieur l’important notaire parisien…
Elle lui tend le document en lui rendant le sien, le tout avec le sourire ravageur qu’elle est capable d’exhiber au quart de tour. C’est vrai que depuis qu’elle est ici, au régime jeans, doudoune et bottes fourrées, elle a un peu délaissé ses allures de professionnelle de la séduction,

la Finette…

  - Chère Madame, permettez-moi de vous présenter nos condoléances…
- Vos condoléances ?
Flora a seulement pris le temps de plonger la récolte de sa fille dans la marmite d’infusion qu’elle a préparée hier pour qu’elle ait le temps de refroidir, et elle est ressortie sur le pas de sa porte en se frottant les mains sur son tablier bleu.
- Nos condoléances pour la mort de votre cousin, Déodat de Sainte Fouillouse…
- Qui ça ? demande Flora qui n’en a jamais entendu parler puisque son mari est mort sans lui en avoir rien dit. Il faut avouer qu’il ne s’était jamais beaucoup intéressé au roman familial. Bien trop occupé à courir la gueuse touristique, le salopard.
- Déodat de Sainte Fouillouse, reprend le notaire à l’intention de Finette. (Son long profil jaunâtre dont il équilibre le nez en fer de hache par un renversement marqué de la nuque, ignore délibérément Flora : il n’a pas affaire à elle) (S’il baisse un peu la tête, il tombe en avant, se dit Flora) (S’il tombe en avant sur ma table il me la fend en deux, poursuit-elle in petto) (Elle en rit toute seule, ce qui achève de la discréditer dans l’esprit très formaliste de Maître Gaston Brunières, qui déteste les escargots). A défaut d’héritiers directs, il vous a désignée comme étant sa légataire universelle.
- Parce qu’il me connaissait ?
- Sans aucun doute, puisqu’il a enregistré son testament officiel en mon étude peu de temps avant sa mort. Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui m’a dit vous connaître, en a été témoin, avec Maître Tombou, mon associé.

Maître  Tombou, aussi grand que maigre, visage émacié et regard d’aigle derrière un pif impressionnant, mais, plutôt nasique, ou tubercule, disons patatoïde, salue à son tour. 

  Finette se souvient en effet d’un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qu’elle a rencontré à Andøya, pendant ses études. Quinquagénaire très digne, aux tempes argentées et rosette à la boutonnière, il se parfumait discrètement à la lavande avec une pointe de patchouli, dans un style très 1925. C’était un important délégué de l’Imporium. Elle s’en souvenait comme d’un « client » difficile, lors des quelques redoutables exercices de « communication corporelle » qu’il lui avait fait subir.

 
- Monsieur de Sainte Fouillouse m’a confié peu avant sa tragique disparition qu’il pensait que vous, sa cousine, seriez sans aucun doute capable de reprendre l’ensemble de ses affaires et de prolonger ses actions dans tous les domaines. Y compris dans les plus… confidentiels… Vous avez bénéficié à Andøya d’une excellente formation générale, commerciale et même… spéciale, vous avez fait vos preuves, et si des circonstances… imprévues et imprévisibles n’avaient pas ainsi brisé le développement de l’entreprise de votre employeur, que nous connaissions bien, vous auriez sans aucun doute été appelée à jouer un grand rôle au sein de son organisation et nous aurions certainement été amenés à collaborer…

  - Attendez, reprend Finette qui décidément n’y comprend rien. Qui était ce Monsieur et de quelles « affaires » me parlez-vous ?

- Monsieur de Sainte Fouillouse a créé la chaîne internationale des boutiques Tapas’Embal’. Il remplissait aussi d’autres fonctions au sein d’organismes internationaux, que nous représentons également, et dont nous vous parlerons ultérieurement. Mais vous devez savoir que cette succession restera sans frais et ne pourra comporter pour vous que des avantages puisque ses revenus seront infinis et que vous ne serez soumise à aucune obligation autre que de réussir… Ce dont Monsieur de Sainte Fouillouse était persuadé… En fait, et outre une confortable fortune, très sagement et très largement défiscalisée, il vous laisse surtout sa succession à la tête de ses affaires.

- Et de quoi est-il mort ce cousin généreux et inconnu ? demande Flora méfiante.
- Il n’a pas eu de chance, il quittait Tanger sur son yacht quand La Bombe de Gibraltar a explosé. C’était lui qui se trouvait là et que vous avez dû voir, comme le monde entier, sur la vidéo de l’explosion.
- Effectivement, ce n’est pas de chance…
- Heureusement que ses dispositions étaient prises, la dispersion de telles affaires est toujours catastrophique. C’est vous dire à quel point vous êtes attendue… Monsieur de Sainte Fouillouse nous a confié le soin de vous en informer dans le détail et d’organiser sa succession. Nous vous proposons donc de nous accompagner, d’abord à Paris, puis à Madrid et partout où sont situées ses usines, ses boutiques et toutes leurs ramifications… Et bien sûr de prendre contact avec ses relations d’affaire, dont Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec est le représentant direct, mais qui, vous le comprendrez pour y être quelque peu initiée, ne veulent pas apparaître…

  Le lendemain, Finette quittait les Ardennes. 

  Malgré les mises en garde de Flora :
- Attention, ma fille, on ne réussit pas en faisant le malheur des autres et ces oiseaux-là ne m’inspirent pas confiance… N’oublie jamais ton Pain de Couleuvre…
- Pour savoir comment on réussit, maman, il faut au moins essayer !
- C’est ce que pensait ton père et tu lui ressembles beaucoup par moments. Mais n’oublie pas ce que disait Philippe Auguste : « Il n’y aura jamais de construction noble si l’architecte est ignoble »…

Elle est comme ça Flora, inquiète pour sa fille et férue de citations originales et vertueuses qu’elle découvre au hasard de lectures disparates à fleur de magasines. 

 
Et Finette, attendrie, lui a fait une bise sur le front, entre ses boucles grises.

  L’année suivante, elle avait repris en main toute l’organisation des boutiques, s’inspirant de l’initiative expérimentale de Begoña-Conception et de Gerañum-Assomption à Saint Tignous sur Nivette, qui est très vite apparue comme la plus efficace dans cette période difficile. Elle a reçu l’appui d’Arnaud Boufigue qui lui-même était en pleine création et développement du concept des Super Trocs.
 
Elle avait aussi découvert la fonction que Tapas’Embal’ remplissait auprès de l’Imporium d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec. Du moins, ce qu’ « on » lui en avait montré. Et ce qu’elle en avait deviné.
Elle avait également fait la connaissance de Monseigneur Gerhardt Zeeman, « contact » ecclésiastique de feu Déodat, qu’elle regrettait décidément de ne pas avoir connu de son vivant…

  Et aujourd’hui, Finette va prendre officiellement ses fonctions au sein de Tapas’Embal’, en inaugurant l’établissement de Saint Tignous sur Nivette, et cela en présence du Maire, du Conseiller en matière d’économie électorale, dont elle a découvert qu’il est aussi un lointain cousin, et du chanoine Onésiphore Biroton, curé de Saint Tignous sur Nivette, puisque Tapas’Embal’ occupe l’ancien presbytère, et entretient des relations privilégiées avec les instances religieuses.

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec, de l’Imporium, lui a annoncé qu’il viendra lui aussi avec Gaston Brunières et Marc Tombou, les notaires parisiens, et une « personnalité » qu’elle ne connaît pas encore.
  Après l’inauguration, ils partiront tous ensemble pour un lieu qu’il n’a pas précisé, « où elle aura connaissance de l’ensemble de leur projet de développement »…

Elle connaîtra mieux l’Imporium (dont, au fond, elle ne sait pas grand-chose) et elle saura enfin quels sont les objectifs qu’il poursuit.

On lui enverra une voiture…
 
Finette en est toute excitée.

 
Mais en attendant, il y a l’inauguration. 

  Ce sera sa première manifestation officielle dans sa nouvelle fonction, ce qui ne l’angoisse pas outre mesure, mais lui apparaît surtout comme une sorte de revanche après son départ prudemment précipité d’il y a deux ans.

 
A trois heures, on lui annoncera que son chauffeur est arrivé.

  A quatre heures, elle entrera à Tapas’Embal’…
 


[1] FCD, Fédération des entreprises du Commerce et de la Distribution, regroupe les entreprises du commerce de gros et de détail, avec une activité spécialisée alimentaire ou non-alimentaire.

Les enseignes adhérentes à la FCD sont : 8 A HUIT ; 1000 FRAIS ; ALDIMARCHE ; ATAC ; AUCHAN ; BOULANGER ; CARREFOUR ; CASINO ; CASITALIA ; C’ASIA ; CHAMPION ; COCCIMARKET ; COCCINELLE ; COMOD ; COOP ; CONFORAMA ; CORA ; CORSAIRE ; DARTY ; DECATHLON ; DIAGONAL ; ECO SERVICE ; ECOFRAIS ; ECOMAX ; ED ; FRANPRIX ; G20 ; GEANT ; GO SPORT ; INNO ;

LA VIE CLAIRE ; LE MUTANT ; LEADER PRICE ; LEROY MERLIN ; LIDL ; MARCHE PLUS ; MAXICOOP ; MAXIMARCHE ; MAXIMO ; METRO ; MIGROS ; MONOPRIX ; NICOLAS ; NORMA ; PC CITY ; PENNY ; PETIT CASINO ; PETIT CASINO 24 ; PICARD ; POINT COOP ; PROMOCASH ; PROVENCIA ; PROXI ; PROXI SERVICE ; PROXIMARCHE ; RECORD ; ROND POINT ; SCORE ; SHERPA ; SHOPI ; SITIS ; SPAR ; SUPERMARCHES MATCH ; TOY’R’ US ; VIVAL ; VOTRE MARCHE.

Pour un volume d’affaires de 162,6 milliards d’€.
Source : FCD, mars 2006

[2] Gertrude continue de louer à Arnaud un immense appartement dans sa grande maison proche de la MJC. Arnaud qu’in petto elle continue d’appeler Sri Mardouk Shankara depuis qu’il l’a convertie à la sainteté des thèses développées par les Écolocroques.

GERTRUDE AU COMMISSARIAT / P2C2E19

P2C2E19 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 19)

 
N° 120 / GERTRUDE AU COMMISSARIAT / P2C2E19

 
C’est l’histoire où Gertrude Pilon vient affoler Lepif en son commissariat.

Mercredi 4 mai
14 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette.

 
Il me la fiche bonne se dit Lepif lorsque le commissaire lui annonce qu’il doit se rendre à Marinoval et qu’il lui laisse le soin d’interroger Gertrude Pilon, convoquée pour 14 heures…

 
Lepif n’a jamais rencontré Gertrude, mais ce qu’il en a vaguement entendu dire ne le plonge pas dans un enthousiasme délirant : une baba qui vit des loyers de la maison dont elle a hérité à la mort de ses parents, fofolle, nympho et écolodingue…

 
Elle aurait plus ou moins travaillé (c’est une manière de parler) pour les Écolocroques. Classée a priori dans les cinglés inoffensifs. Mais « elle sait sûrement des choses sans même s’en rendre compte », lui a dit Ravot « elle est tellement flambée que personne ne s’en méfie et qu’on peut avoir parlé devant elle. Ne la braquez pas, caressez-la dans le sens du poil (eh là, s’est pensé Lepif pour lui-même, faudra pas exagérer…), et tâchez d’en sortir tout ce que vous pouvez sur Arnaud Boufigue, elle l’héberge depuis deux ans et elle est plus ou moins sa maîtresse »…
 
  A quatorze heures passées de cinq minutes, un brouhaha confus du côté de la porte d’entrée du commissariat lui fait relever la tête alors qu’il est occupé à rédiger un rapport. Une sorte de trombe brunâtre constituée de couches superposées de lainages « en laine brute tricotée de sa main », la tête couverte d’un bonnet « du même métal » qui lui descend jusqu’aux sourcils (qu’elle porte très fournis, peut-être aussi tricotés main, qui sait ?) franchit sa porte, suivie d’un planton écumant qui tente vainement de la tirer en arrière (Pourticol Jean-Marc, né coiffé du képi bleu et langé pèlerine plombée, comme il aime à se décrire, fils et petit-fils d’agent de la circulation, d’un sergent de ville « henvélo », et de contractuelle aubergine) en lui disant que le commissaire est absent et qu’elle doit attendre, qu’il faut qu’il prévienne…

- Alors votre commissaire me convoque, comme si j’étais une suspecte, et non seulement il n’est pas là, mais il me jette entre les griffes d’un sous-fifre que je ne connais même pas, et en plus, un sbire de bas étage veut me retenir comme si je n’avais que ça à faire et que c’était tout naturel de disposer des libres citoyens, comme si… c’est tout naturel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel !…

Et elle entame une sorte de danse du scalp rythmée par son slogan en tournant sur elle-même comme une grosse toupie à volants au milieu du bureau de Lepif qui la regarde les yeux ronds tandis que Pourticol Jean-Marc, dépassé (« la première fois en trente ans de carrière, inspecteur, je vous jure ») en bave des ronds de képi dans l’encadrement de la porte.

 
Et puis elle s’arrête d’un coup, face au malheureux planton :
- Bon, alors, il est où votre inspecteur ?

Pourticol « la chique coupée » (c’est ainsi qu’il décrira lui-même cet état de stupeur post-traumatique dans lequel il se trouve pour « la première fois en trente ans de carrière, inspecteur, je vous jure »), désigne Lepif d’un geste du doigt par-dessus l’épaule de Gertrude apaisée.

  Laquelle se retourne, le sourcil froncé, et toise l’inspecteur dressé derrière son bureau, comme si elle jaugeait la qualité de son interlocuteur putatif, avant de lancer un « alors c’est vous ! » accusateur, suivi d’un « mouais » résigné, et d’un « je vous écoute » complaisant.

Et elle s’assied.

 
Bon, se dit Lepif, c’est pire que je ne pensais. Faut reprendre les choses en mains. N’étaient les consignes de Ravot, son impulsion première aurait été de lui claquer le museau (« allons, mon cher, ces violences policières sont d’un autre âge » aurait dit le commissaire avec un sourire patelin), mais la consigne est : « caressez-la dans le sens du poil », ce qui, vu la bête, paraît maintenant à Lepif une entreprise empreinte d’une perversité telle qu’il en frissonne. Bon. Boulot-boulot, sourions…

  - Eh bien, mademoiselle Pilon, comme vous voilà remontée !
- Gertrude. Tout le monde m’appelle Gertrude.
- Inspecteur Lepif, se présente Lepif qui ne veut se montrer en reste de politesse.
Gertrude pouffe :
- S’cusez-moi, c’est pas de votre faute si vous avez le nom de l’emploi… Surtout que… (Lepif jurerait presque qu’elle rougit) Surtout que vous êtes plutôt beau gosse…
Hhhhooouuullllàààà… se dit Lepif, mais c’est qu’elle me drague, la monstresse !!!
- Hum… Mademoiselle Gertrude, donc, reprend-il (sourire ; sourire appuyé en retour ; sourire inquiet en réponse)…
- Il doit rester là, lui ? coupe-t-elle en désignant d’un geste du pouce par-dessus son épaule Pourticol Jean-Marc toujours debout dans l’encadrement de la porte et qui justement allait regagner son poste, l’esprit encore embrouillé par l’émotion.
- Oui… Oui, oui, oui, répond Lepif (avec un regard affolé au planton, pourvu que ce con ne s’en aille pas)… C’est la règle, il faut un témoin…
Gertrude hausse les épaules, un peu déçue :
- Bon, soit…
- Mademoiselle Gertrude…
- Gertrude tout court…
- Gertrude-tout-court, le commissaire Ravot vous prie d’accepter ses excuses, mais il a été retenu par une affaire de la plus haute importance et d’une urgence absolue, et il m’a confié le soin de vous poser quelques questions…
- En somme, vous êtes son bras droit ?
- Je… Oui, en somme, c’est ça…
- J’aime bien les bras droits. Continuez… (Comme Daniel, se dit Gertrude, c’est comme Daniel… et c’est vrai que les souvenirs d’hier sont curieusement vagues dans son esprit, mais qu’ils lui laissent une sorte de langueur dont l’origine, pour elle, est sans équivoque : elle « l’a eu », même si elle ne sait plus très bien ni comment ni par où (mais qu’importe l’endroit pourvu qu’on ait l’ivresse), elle se souvient que c’était pas mal. Et puis on est en lune rousse, non ?).
- Oui… Bon… Connaissez-vous Arnaud Boufigue, Gertrude ?
 
Alors, voilà, elle le connaît depuis son arrivée ici, il y a deux ans, même qu’il l‘a très vite remarquée et qu’elle-même a très vite su déceler, apprécier et mesurer (geste nostalgique des deux mains qui s’écartent pour concrétiser le souvenir de cette mesure) (le geste est exagéré : c’est ça, l’amour), et mesurer, donc (soupir), ses compétences exceptionnelles.
- Il était venu implanter les Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette, m’a-t-on dit…
- Il est venu à ce moment-là, mais c’est sûrement un hasard, c’était plutôt un homme de télévision, à ce que j’ai compris, un super journaliste, si vous voyez ce que je veux dire… D’ailleurs c’est grâce à lui si les communications mondiales pendant les évènements sont passées par Saint Tignous. C’est pas rien ça, quand même. Pour le prestige, hein, ça compte, le prestige. Même que le maire était d’accord. Bon. C’est pas un modèle de lucidité écologique, le maire, faut bien le dire, mais quand même… Bien sûr je suis pas toujours d’accord avec lui, tiens, l’histoire du monument aux morts par exemple, mais bon, qu’est-ce que je disais déjà ?
- Boufigue…
- Ah, oui, Arnaud. Il aurait dû diriger le journal, si les Malfort avaient été corrects, hein, mais c’est Grand Putois Putassier et compagnie ! et puis…
  - Et Finette de Sainte Fouillouse, vous la connaissez ?
- Finette ? Mais je connais tout le monde, mon cher inspecteur Muzo…
- Lepif…
- Lepif ! bien sûr, c’est parce que je vous vois si placide… (Attends que je t’en colle une et tu verras si je suis placide), si gentil et tout. C’est pas du niveau de Sri… d’Arnaud, bien sûr… Mais z’êtes pas mal quand même. C’est comme Daniel… Mais c’est un bras droit, lui aussi, c’est peut-être pour ça. Les bras droits sont bien, en général, vous croyez pas ?
- Finette…
- Ah, oui, Finette. Oh, elle a bien réussi, allez, Lartigo, le Tapas’Embal’. Notez que j’y vais pas au Tapas. Trop de bruit, trop de gens, moi ce que j’aime c’est discuter, tu vois, discuter avec des gens sensés, pas toujours boire et faire du bruit pour rien, non, discuter, sérieux, quoi. Un peu comme Finette. Et puis, c’est une jolie fille, même moi, je le dis, z’avez vu ses affiches ? Et puis, bon, moi je suis pas attirée par les filles, c’est pas mon truc, j’ai rien contre, mais c’est pas mon truc, mais je me dis que si… eh bien, je ferais peut-être bien des folies pour une nana comme ça, mais attention, hein, faut pas croire… Et j’ai mangé ses saucisses, enfin celles de sa fabrique, anciennement Lartigo, oh, vous allez rigoler, c’était la première fois que j’en mangeais, parce que je suis plutôt végétarienne, hein, par principe quoi, c’est vrai, la viande, c’est des bêtes qu’on tue pour les manger au lieu de les laisser vivre, les poules, les canards les petits veaux, les bébés phoques et tout ça, alors, bon, c’est pas mon truc, comme pour les nanas, ça m’attire pas de tuer les poules, alors, pourquoi j’en mangerais ? Mais vous trompez pas, hein, je mangerais pas de nana non plus, enfin je m’entends… alors qu’un beau mec, tiens, comme vous par exemple… J’ai lu que ça faisait pas plus de calories qu’une cuiller d’huile à salade, vous savez, le… Bon, oui, les saucisses (rire), c’est des toutes petites (rire, geste de mesure par écartement entre le pouce et l’index de la main droite, et regard en-dessous)… J’en ai donc mangé l’autre jour, oui, c’était hier, eh bien c’est vachement bon, et pourtant, hein, c’est de la viande, mais je sais pas de quelle bête, c’est pas écrit sur le paquet qu’on m’a donné hier quand je suis repartie de la Nouvelle Réna, eh bien depuis ce temps-là, je-n’ar-r-ê-te pas d’en man-ger !! Si, si !! C’est pas croyab’. Pas croyab’. Je crois que je vais aller en retroquer. Pour en recroquer !!! Ah !! Je pouffe !! Je pouffe !!! C’est vrai, quoi, je me sens bien avec mes saucisses. C’est des spéciales qu’il a dit, Daniel… Et ça, c’est depuis que Finette a repris Lartigo, hein, c’est sûr ! Vous vous rendez compte, Muzo…
- Lepif…
- Lepif, de ce qu’elle aurait pu faire si elle avait continué son effort de redressement du monde il y a deux ans ? Vous vous rendez compte ? Attends, plus de bagnoles, plus de…
- Et où est-elle Finette, maintenant, de quelles affiches…
- Mais les affiches de la Nouvelle Réna bien sûr, Ah, ces Zdoums…
- Ces… quoi ?
- Zdoums. Cherchez pas. Pouvez pas comprendre. C’est vrai que, moi, je suis Initiée, et pas vous. Donc vous êtes Zdoum…
 Elle reprend souffle, fouille dans une large poche d’où elle extrait une boîte-distributeur de saucisses et elle entreprend, non sans quelques mouvements de succion équivoques, de croquer sa nième saucisse de la journée.
  Lepif détourne les yeux, vaguement écoeuré des mouvements lippus de Gertrude, pour échanger un regard épuisé avec Pourticol Jean-Marc, toujours appuyé d’une épaule dans l’encadrement de la porte.
- Puis, si je la vois faudra que je lui demande de me présenter le mec de l’affiche et qu’elle m’explique ce qu’il lui fait, elle a l’air de prendre un super panard, et qu’est-ce qu’il est beeeeaaaaauuuuuuu… Oh le meeecccc… On sent, vous sentez pas ? Non, faut être une feeemme pour sentir ça, et vous, Muzo, bien sûr…
- Lepif…
- Lepif… on sent la bêêête… le fauuuve… rhhhâââ… lovely, comme disait machin, truc, là, tu sais ? Non, tu sais pas. (Ignares ces flics, aucune culture, rien)… Bon, eh bien c’est pas que je m’ennuie mais j’ai pas que ça à faire, j’ai été très contente de faire la connaissance du bras droit du commissaire, c’est une bonne surprise, je me retrouve avec deux bras droits, c’est rare, non (rire), et…
- …et qui est l’autre ? demande Lepif saisi d’une brusque inspiration (ou plutôt d’un sursaut de conscience, dans l’apnée mentale où le confine la logorrhée de Gertrude)… L’autre bras droit ?
- Mais Daniel, je vous ai dit. Faut écouter, aussi, hein, Muzo…
- Lepif…
- Lepif. Pas être jaloux comme ça, d’entrée… Le bras droit d’Arnaud, le… (elle prend son élan) l’Executive Director de Super Troc, enfin, de « C’est tout naturel »… (elle se lève et se met à danser, comme à son arrivée, en scandant « C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! », en repoussant Pourticol Jean-Marc qui lui bloque le passage. Sous l’assaut, Pourticol Jean-Marc lance des regards désespérés à Lepif…

- Raccompagne Madame, Pourticol, raccompagne… l’encourage Lepif, hagard, à son grand soulagement.
 

LE PETIT MATOIS SUBREPTICE / P1C1E1

P1C1E1 (Partie 1/Chapitre 1/ Épisode 1)
 

C’est vous la chanteuse, Madame ?
Enchanté !

Dupont,
Les Bijoux de la Castafiore
Hergé


C’est l’histoire où Victor cherche vainement ses petites affaires.

  Mardi 12 avril
8 heures
Le Petit Matois Subreptice
 


- On a piqué mes Écolocroques ! le Boulet

Enervé, Victor Bourriqué bouscule tout ce matin-là dans la salle de rédaction du Petit Matois Subreptice, le journal régional d’inspiration « Verte » de Saint Tignous sur Nivette, dont il est rédac-chef. Petit journal, bon, c’est pas Le Monde, mais comme dit Jules, Jules Tefigue, rédacteur au même, qui aime bien citer son ancêtre ou approprié tel, vaut mieux être le premier du village que le second à Rome !

  Petit et vif, Victor, que ses collègues appellent entre eux Vic, ou le Boulet, parce qu’il est toujours pressé, qu’il a une tête ronde de vieux Gaulois et qu’il est facilement en pétard, a fait la découverte du siècle, comme il le dit lui-même, lorsqu’il a mis au jour le mouvement clandestin des Écolocroques. Il prépare d’ailleurs à ce sujet une série d’articles retentissants qu’il se propose de sortir sous la forme d’un quasi feuilleton au début de la saison touristique, lorsque le tirage remontera du fait de la fréquentation accrue de l’Office de Tourisme. Parce que l’OT promeut activement le Petit Matois Subreptice (le Matois tout court pour les initiés).
 

Et voilà qu’il a perdu les informations soigneusement collectées depuis un mois et qu’il classait, il en est sûr, enfin, quoi, dans le tiroir du haut de son bureau !

  Faut dire que rien ne va ce jour-là. Un vrai jour OGM[1]. A éradiquer avant la naissance ou à noyer dès que.

Ça a commencé par une panne de café qui l’a contraint à faire une halte au bistrot chez Mado. Mal réveillé et avec les bavardages des pas encore couchés de la veille qui lui ont collé la migraine.
  De ces jours dont raffole par esprit de contradiction Clémentine (Clémentine-Esméraldine Kaligourian), Clèm, sa compagne attitrée, qui ne boit que du thé et que même qu’elle commence à se demander ce qu’elle fait avec ce Boulet qui devient pesant alors qu’elle, courriériste au quotidien à fort tirage régional « La Lanterne du Fort », 100 000 exemplaires quotidiens, éprouve un attrait de plus en plus sensible pour les OGM[2] qu’elle côtoie quotidiennement à La Lanterne. Pour dire si le tirage de

La Lanterne déborde dans le ménage ! C’est vrai qu’au début, il y a… pffff … sais plus… elle avait craqué pour les crocs de la moustache cirée et le têtu poilu du petit bonhomme marrant et vif, actif, volontaire, « sans concessions » (enfin…).
L’usure de la réalité quotidienne…

 Victor a tout retourné sur et dans son bureau, installé dans le coin le plus reculé de l’ancien réfectoire du couvent des Marmoréens, qui est devenu

la Mairie, où

la Municipalité héberge la rédaction du Matois.

Coincé juste devant le débouché de l’escalier condamné par une lourde porte cloutée qui mène à l’étage et qui jadis reliait le réfectoire à la bibliothèque du couvent. Ce qui l’hiver ne manque pas d’ajouter l’inconfort de vents coulis à l’inconfort du lieu, mais, comme dit le Maire, Félicien Belcoucou, à local prêté, on ne regarde pas les joints !
  Six piliers massifs en soutiennent les voûtes séculaires. Couverts d’affiches et de notes, post-it et autres signes et signaux destinés à servir de pense-bête, de pense droit et de pense fort aux usagers du lieu, ils ponctuent cet espace laborieux et bruyant où les quatre rédacteurs du Matois s’activent à longueur de jour, de semaine et même parfois de nuit. 

  Les deux autres notables spécimens de cette rédaction, Jules Tefigue, originaire du Sud (le Sud, c’est le Sud-Est, quand on est dans le Sud-Ouest), et Rébéquée Taritournelle, originaire du Québec, courent présentement les commerces de proximité du centre-ville pour enquêter sur l’opportunité de l’implantation d’une Grande Surface supplémentaire dans l’immédiate périphérie urbaine. Comme dit le Maire, c’est pas parce qu’on sait ce qu’ils pensent qu’il ne faut pas leur demander leur avis. De toute façon ça ne change rien, mais ils ont l’impression qu’on s’intéresse à eux et donc qu’on les soutient. C’est la foi qui sauve. Après on a les mains libres. Et c’est bon pour les Elections. Ça c’est le quotidien de Rébéquée et de Jules. Le « local ».

 
Restent donc au Matois Victor et Béatrace, lui, chef pensant, chargé de l’Investigation, elle plutôt spécialisée dans les labeurs d’impression, voire dans l’impression de labeur, parce qu’elle a toujours l’impression que c’est elle qui fait tout ici. Elle ne déteste rien tant que de devoir s’occuper des « bilboquets » qu’on lui refile régulièrement sous la forme de petites annonces ou de tracts à intercaler dans son planning. Ça la met grognon.
Elle est souvent grognon.

  Les quatre téléphones sonnent en même temps sans que personne y réponde (on prendra les messages plus tard) et l’imprimante gros calibre ronronne dans son coin en attendant que Béatrace, sa conductrice attitrée en ait fini avec son troisième petit café matinal. Du Nes, imbuvable pour Victor. L’édition sort vers dix-huit heures et il faut pour ça « boucler » à midi pour « virer » les fichiers vers l’imprimerie qui édite la nuit

La Lanterne du Fort, et en complément sort leur édition[3]  le soir. C’est toujours la bourre. Pour aujourd’hui, c’est bon, et l’équipe prépare demain. Mais ce sera chaud.

  Entre papiers, stylos, écran, clavier, tasses vides, trieurs, dossiers, classeurs et tasses pleines mais oubliées, refroidies et abandonnées avant d’être transformées en tasses vides via la cuvette des chiottes, Victor rame à grands gestes en farfouillant dans tout ça comme un hamster dans sa cage. Les mâchoires (qu’il a fortes) serrées, les lunettes glissées au bout du nez (des demi-lunes, il n’a jamais supporté autre chose, a essayé le pince-nez mais ça fait vraiment snob et même con a dit Clémentine) (avec raison), les sourcils méphistophéliques (noirs de jais, Clémentine lui teint. C’est un secret conjugal, parmi d’autres que vous n’avez pas besoin de connaître) froncés et en bataille, il grommelle dans sa moustache (noircie itou) aux pointes relevées en crocs. Cirées. Une coquetterie. Il cherche. Cherche ce fichu papier où il a noté, clac en passant, le téléphone de son indic sur ce coup-là, LE coup qui doit faire le scoop de sa carrière et le promouvoir au rang de phare de la presse différente (on ne dit plus alternative) et faire du Matois un Grand Quotidien d’Opinion d’Audience Nationale (Clèm dit un Grand QO(A)N, et prononce bien sûr Grand Con, ce qui met Victor dans des rages noires lorsqu’elle ose la plaisanterie). 

  Mais que, bon dieu de bordel de merde, où que j’ai pu foutre ce papier à la con.
 
Ah. Voilà ! Il l’a retrouvé : s’était camouflé sous les épreuves de la veille à éditer aujourd’hui que Béatrace cherche de son côté avec des gestes spasmodiques rendus encore plus gaffeux par l’abus de caféine, pour caler sa mise en page. 

  C’est très énervé, tout ça.

 
Béa, c’est gentiment que ses collègues (qui l’adorent) l’appellent entre eux Moustache, même si c’est pas de sa faute si à 32 balais et des poussières ses hormones et sa lointaine ascendance lusitanienne lui jouent des tours ! Par ailleurs, elle est plutôt gironde, mais ses convictions écologistes lui interdisent toute forme de dépilatoire assimilé à un désherbant chimique, donc honni beurk. Des expériences malheureuses lui ont fait renoncer au rasoir qui a pour conséquence un renforcement quasiment érectile de broussailles abrasives. Son amant secret, s’il a la peau fragile, ce qui exclut le rasoir, adore positivement les douze poils qui poussent autour de ses aréoles, comme des petits tire-bouchons. Mais ça bien sûr, c’est top secret. 

  Elle a déjà renversé trois bouteilles de Coca (de Rébéquée), la bouteille de whisky que Jules planque sous son bureau, la boîte de trombones qu’elle utilise pour ses exercices de sculpture administrative et une pile hectométrique de dossiers marqués « divers-urgents » sur le coin de son propre bureau. Que ça l’énerve pis que la caféine, Béatrace :
- On va encore être à la bourre, me manque encore le compte-rendu du Maire sur le Conseil Municipal… Pfff… Ça fait encore ses trois pages facile comme d’hab ! Personne ne le lit, Je vais y faire des coupures !
- Déconne pas, répond Victor sans même relever la tête. Il tend les cinq feuillets noircis des épreuves qu’il vient de retrouver par hasard et que Béatrace rafle au passage d’un geste grognon.
Il poursuit, toujours sans relever la tête :
- Il a dit que les coupures dans notre budget seraient proportionnelles aux coupures dans ses discours. Et laisse-moi travailler, tu veux, moi c’est du sérieux.
- Ben lui il trouve que le dégazage du monument aux Morts c’est aussi du sérieux ! Et l’enquête sur la grande surface aussi. Et qu’ils feraient bien de se magner parce que ça, je dois le boucler pour demain !
Victor hausse les épaules.

  C’est la grande discussion habituelle entre les nouvelles locales (qui irriguent le journal de fortes subventions municipales, même si on ne dit jamais que c’est un bulletin municipal par dignité éditoriale, le bulletin municipal, ça fait plouc), et les articles de fond, où Victor se défonce allègrement, même s’il doit parfois mettre une sourdine à ses opinions. Les dépêches d’agences, on les récupère via

la Lanterne. Y’a des accords comme ça, qui facilitent la vie, même si on conserve une saine émulation concurrentielle et que c’est chacun chez soi.
- C’est vrai quoi, poursuit Béatrace quelle idée aussi d’avoir recherché du radon sous le monument aux morts !

  En fait, le Maire, Félicien Belcoucou, élu sur une liste d’opinion personnelle, n’a pas d’opinions partisanes et estime devoir satisfaire les opinions diverses de ses administrés tels qu’ils sont représentés dans son Conseil Municipal. On l’a surnommé « Opinion sur rue ». Son élection a été le fruit d’un compromis balancé entre les sensibilités fluctuantes d’une majorité variable, liée au caractère naturellement hésitant qui prévaut dans la circonscription. Les extrémistes régionalistes « Nari » (présents au Conseil Municipal) tentent de valoriser cet aspect du comportement local comme constituant l’un des caractères culturels fondamentaux du Pays[4].

Monsieur le Maire bien sûr pratique le genre, mais comme Monsieur Jourdain la prose, sans en théoriser la quintessence ni en revendiquer une AOC (ce qui au fond, est plus proche de l’esprit de la chose, qui s’accommode mal d’une fixation normative : ici plus qu’ailleurs un référentiel régionaliste serait difficile à établir). 

  Et donc, la minorité écologiste agissante de ce Conseil Municipal composé en majorité de minorités, alertée par la présence d’un gaz sournois, délétère et radioactif, qui a de surcroît pu induire (peut-être) des pathologies lourdes sous forme de « longues maladies » dans un autre massif montagneux, à mille kilomètres de là, massif lui aussi fortement régionalisant, ce qui crée des liens[5], la minorité écologiste, donc, a insisté pour qu’une recherche de radon soit effectuée sur le territoire de la commune.
Personne n’y croyant, tout le monde a approuvé, pour pouvoir envoyer promener d’autres revendications éventuelles, qui pourraient se révéler plus gênantes.

Manque de bol, on a trouvé un poil plus de radon qu’il n’est autorisé dans la norme européenne revue par les organismes indépendants reconnus par la tendance écologiste radicale représentée au Conseil Municipal.

 
Sous le Monument aux Morts.

Du radon.

Sous le Monument aux Morts.

  Il a donc fallu pousser les recherches (financées par la Communauté Européenne) de manière à ce que les enfants des écoles censés assister aux manifestations commémoratives du 11 novembre, du 8 mai et du 14 juillet ne risquent pas à cette occasion de se trouver exposés à des émanations délétères qui pourraient être rapprochées de l’action sournoise de quelque gaz de combat resté caché là, va savoir pourquoi et comment, dans ce lieu sacré où justement sont gravés les noms des victimes de gaz délétères, même si ce ne sont pas les mêmes gaz et même si ça fait presque un siècle de ça, victimes depuis longtemps oubliées, sauf ici où c’est écrit.

  Il est impératif que sa monumentale innocuité reste certaine pour ne pas ajouter des douleurs contemporaines aux douleurs historiques.

  Les experts dépêchés de Bruxelles par

la Préfecture, à la demande expresse du Maire, ont trouvé sous le socle de granit creux, en place depuis 1920, le débouché d’une faille profonde d’où suintent les molécules incriminées, et qu’il faudrait bien colmater si l’on voulait aboutir à un résultat sanitaire incontestable et garanti dans le cadre des procédures HACCP[6] généralisées vers lesquelles tendent les concepts presque unanimement admis de principe de précaution et de précautions de principe.
 Presque unanimement. D’où le débat au sein du Conseil Municipal dont les représentants ne sont pas tous convaincus, vu le coût exorbitant des travaux (qui ne seront pas entièrement pris en charge par

la CE), de l’intérêt majeur, en cette occurrence, d’une application stricte dudit principe de précaution : OK en ce qui concerne la cantine municipale, mais pas forcément pour ce qui est du monument aux morts.
 De débats, en discussions, en protestations, d’effets de manches en mains sur le cœur, on en est venu à un compromis provisoire en attendant : on va approfondir les recherches (de toutes façons payées par

la CE) et remettre à la prochaine réunion la prise d’une décision sur la suite à donner. Moyennant quoi les Conseillers écologistes, soutenus par les Naris[7], ont accepté de surseoir à leur manifestation de masse avec convocation de FR3, où ils prévoyaient de s’enchaîner aux obus de bronze verdis disposés aux quatre coins cardinaux du monument. Parce que ça tombe bien, ils sont quatre. Quatre élus.

  Trois pages. Et des problèmes éditoriaux dont la seule évocation envisagée fait frémir Béatrace : tribune libre incontournable, le Matois sera assailli de demandes partisanes contradictoires qui le placeront au cœur d’une tourmente municipale dont elle sent poindre les prémices avec une angoisse qui lui donne des sueurs froides qui la font frissonner jusqu’au creux des reins, qu’elle a joliment cambrés avec juste une petite ligne sombre de convergence pileuse dans le creux de la colonne vertébrale. Brrrr……..
  Alors quand Le Boulet vient les lui briser menu menu pour son scoop du siècle, ça lui donne envie de hurler, non, mais c’est vrai quoi ! 

 
Bon. Ce numéro de téléphone. C’est sur la côte.

  Béatrace édite les clichés et les découpe en grommelant pour visualiser sa maquette avant de l’assembler sur l’écran. Elle aime bien ça, ça lui rappelle le temps de l’offset, quand elle a commencé, il y a dix ans ou peut-être un peu plus. Et pendant ce temps-là, elle fiche la paix à Victor qui décroche son téléphone. Le vert. Il en a deux sur son bureau. L’un, relié à

la Mairie (il est mauve, et raccordé au central de

la Mairie, puisque

la Mairie se trouve dans le même bâtiment, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il y ait allégeance, attention, mais c’est

la Mairie qui paie les factures), l’autre (le vert, donc) indépendant du central, qu’il utilise lorsqu’une certaine confidentialité est requise. D’ailleurs il est sur liste rouge.
Un numéro sur la côte. C’est bizarre ça.

C’est le vert qu’il décroche, bien sûr. Sonnerie longue et attente longue… Pas de réponse… Il est sur le point de raccrocher lorsque la communication est prise. Voix d’homme un peu rauque, ou chargée, bizarre, glaireuse, voilà, glaireuse. Il s’attendait à une voix de femme… Victor a une hésitation :
- Je peux parler à Edgar ?
Un silence…
- Edgar ? Il est sorti… Qui le demande ?
Bizarre. Edgar c’est le nom de code de son interlocutrice, qu’il n’a rencontrée qu’une fois et qui lui avait dit de ne l’appeler qu’en cas d’extrême urgence. Mais là, dossier disparu et pas de nouvelles, il estime que ça mérite bien son appel, alors…
- Allo ? Vous avez demandé Edgar ? Qui le demande ?

Victor raccroche, songeur. Qu’est-ce qui se passe ?
Ce matin, pas de nouvelles contrairement à ce qu’il attendait, et maintenant, ce téléphone pas net… Alors ce n’est pas qu’on a piqué ses Écolocroques, comme il le pensait, un peu à la légère…

L’enveloppe du jour, celle qui, presque tous les matins, se trouve dans la boîte aux lettres du Matois, remplie d’informations précises sur les activités secrètes du groupe, n’a pas disparu : elle n’est pas arrivée. Le dossier, lui, celui qui était dans le tiroir de son bureau, en revanche, a disparu. Faudra demander à Jules et à Rébéquée. Mais ça m’étonnerait qu’ils y aient touché, ils savent que c’est la chasse gardée du Boulet et puis ils ont autre chose à faire. Heureusement, il en a conservé un double à la maison : il l’a enregistré sur son ordinateur portable. Et justement, ce matin, il ne l’a pas pris.
N’empêche… Inquiétant. Inquiétant…

Journée de merde en perspective.

 Songeur, Victor enfile son loden et sort. Un saut chez lui pour reprendre le portable.

Fait frisquet pour un matin d’avril.


[1] Organismes Génétiquement Modifiés, représentatifs de l’essence de l’exécration.

[2] Organismes à Gros Module.

[3] 5 000 exemplaires, diffusion gratuite à Saint Tignous sur Nivette et payante dans les kiosques des villes autour. Pour avis.

[4] Définition :
On entend par Pays le coin où tout le monde devrait parler la même langue régionale que parlent les régionalistes, enfin tous ceux qui constituent la Nation (d’où le nom de leur parti « Nari » pour National-Régionaliste), sinon c’est des traîtres ou des imbéciles ou de pauvres gens ravagés par des siècles de consanguinité. Les autres sont de méprisables colonisateurs, suppôts de l’Etat français (les Naris en sont restés à

la France de Pétain). Mais comme on n’est pas vraiment violents, ou qu’on se sent trop minoritaires, et que le fond de la tradition locale trop souriante et trop ambivalente ne permet pas l’expression du radicalisme absolu qu’on voudrait bien mais qui aliènerait une population dans son ensemble indifférente à ces arguties parce qu’elle n’en a rien à foutre, on se dispense de les faire péter au C4. Pour ce qui est des touristes, ça va bien tant qu’ils admirent le joli clocher, élément culturel de

la Nation, et qu’ils paient. Ce n’est pas le p’tet ben qu’oui, p’tet ben qu’non connu par ailleurs, c’est plus subtil, du genre « la vérité d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui et encore moins celle de demain », directement hérité des Bons Pères très influents dans la région, ce qui permet d’allègres mouvements de veste, toujours avec un grand sourire, en fonction des besoins ou des intérêts du moment. Cela fonde, au moins chez les élites, une mentalité éminemment politique. Chez les élites, parce que les autres, hein, les autres, des paysans pour le plus grand nombre (au dire des élites), c’est comme partout, là où la pente moyenne des exploitations est comprise entre dix et trente pour cent, ça trime autant que ça peut, ça vote où on lui dit de faire, et ça paie.

[5] L’écologie par définition globale et donc mondialiste (mais alter) rejette la mondialisation (qui n’est pas alter) mais prône les expressions régionales comme base d’un mondialisme universel de type mille-pattes forcément équitable puisque différent. Et réciproquement.

[6]  Démarche dite H.A.C.C.P. (hazard analysis and control of critical points) : plan d’assurance qualité utilisé dans les industries agroalimentaires, qui implique des autocontrôles fondés sur la recherche des points critiques de contamination dans les procédés de fabrication.

[7] Qui contestent par principe la participation des morts du Pays aux guerres monumentalisées parce que ce n’était pas « leur » guerre (leur dernier combat à eux s’est (provisoirement, parce que, hein…) achevé à Muret sous les coups de Simon de Montfort en 1213) et que donc c’est en fait un monument aux victimes de l’Etat français.

DE LA COMPTINE À LA SOURCE DU RADON / P1C2E9

P1C2E9 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 9)

 
DE LA COMPTINE À LA SOURCE DU RADON  / P1C2E9

  C’est l’histoire où Béatrace accompagne Arthur et Eusèbe Malfort dans leur expédition souterraine et où ils découvrent le plaisir des comptines et la source du radon.


Mardi 19 avril
5 heures
Saint Tignous sur Nivette

  Béatrace est levée depuis quatre heures du matin. Elle a très mal dormi. Elle est excitée comme une puce. Elle a pris quatre cafés. Elle est passée au Matois où elle a repris un café.

En sortant du Matois, elle fait ronfler la Deuche, traverse la ville comme un éclair tintinnabulant, se faufile entre les fourgons de livraison qui encombrent la cour de

la Lanterne et se précipite dans l’escalier. Pas possible, ils ont dormi là ! Sont tous dans le bureau. D’ailleurs, la porte est ouverte.
- Je suis en retard ? s’inquiète-t-elle ?
- Pas plus qu’hier répond le Dragon qu’il va falloir rebaptiser s’il continue de sourire à chaque apparition de Béatrace.
Bon, c’est vrai qu’elle a la frisure particulièrement vaillante pour ce petit matin, mais elle a fait dans la tenue de combat plutôt sobre, droit venue des surplus américains. Juste un ceinturon vert fluo à la taille sur la veste camouflée pour faire ressortir ses avantages, quoi, faut rester femme, n’est-ce pas ?

  - Allez, on y va, enchaîne Arthur pour dissiper un moment de perplexité. Mon père m’a montré vos informations relatives au monument aux morts. Il se pourrait qu’on trouve la raison de tout cela dans nos archives…

  N’empêche, Eusèbe reste un peu bougon, malgré les clins d’œil de Jeanne. C’est vrai que de partager LE secret de la famille avec cette fille mal dégrossie ne l’enchante pas.

 

De son côté, bien sûr, Béatrace bave des ronds de chapeau dans l’aventure (Ah dis donc quand je raconterai ça à Rébéquée, à Jules et à Victor !!!) et elle bout d’impatience.
  - Jeanne, tu assures la permanence, la ligne est rétablie.

Eusèbe Malfort part en tête du groupe et tout le monde prend l’ascenseur : premier sous-sol, l’imprimerie, deuxième sous-sol, archives, locaux techniques, suivez le guide !
Au fond, la porte de communication entre les caves de l’immeuble et celle de la petite maison.
  Avant de l’ouvrir, pour dire ce qu’il a sur le coeur, et parce qu’un pet retenu fait un abcès au trou du cul, Eusèbe a regardé Béatrace bien en face :
- Toi, ma fille, si tu racontes à qui que ce soit ce que tu vas voir, je te fais brouter tes poils de moustache jusqu’aux racines de tes poils de cul. Vu ? C’est du secret de famille, personnel et tout. (C’est vrai qu’il a pas l’air commode quand il la fait Gabin, se dit Béatrace du coup un peu pâle, encore qu’excitée comme la jument que le taon pique sous la queue.)
- Elle ne dira rien, papa, je lui fais confiance : il y va de la vie de ses amis. Et peut-être bien du salut du monde. On n’en est plus aux secrets de famille…
- Tu as raison, mais vaut mieux qu’elle sache où elle met les pieds.
- Je vous le jure !!! Je ne dirai rien ! Je serai muette comme un tombereau.
Et elle crache par terre un GGG (gros glaviot gras) censé sceller un pacte à la vie à la mort, si j’mens j’vais en enfer, et sur lequel elle tend la main avec le geste solennel qu’elle assimile au serment de la
 Victoire de Samothrace, avant de l’écraser d’une semelle décidée autant qu’hygiénique.

Ce qui sidèrerait le père autant que le fils s’ils n’avaient pas d’autres préoccupations et s’ils n’avaient pas déjà tourné le dos.

  Ils ont franchi la porte de la cave, louvoyé entre les déblais accumulés par Arthur, et sont entrés dans le souterrain, lampe de poche en main.
Béatrace suit comme elle peut.

Eusèbe soulève le caillou qui cache l’interrupteur, au dixième mètre après l’éboulement, et ouvre la porte camouflée qu’il a ménagée dans un recoin. La lumière de la pièce où il a rangé ses archives inonde alors la galerie.

  Pièce sombre dont la voûte est taillée dans la masse du rocher brun jaune, aux murs couverts de casiers chargés de dossiers. Des caisses ici et là. Une table de bois blanc. Quatre chaises. Au fond, sur un chevalet, un plan de la ville et de ses environs punaisé sur un contre-plaqué.
C’est ce plan qu’Eusèbe est venu voir.
- Donne-moi le calque, demande-t-il à Arthur.
Celui-ci sort un rouleau d’un casier et déroule un calque tracé à la main.
- C’est le relevé que nous avons effectué des galeries souterraines. Regardez, dit-il à Béatrace et à Arthur en montrant l’emplacement du monument aux morts, il y a une salle juste dessous. J’en étais sûr, je voulais juste vérifier. Prenez des torches, on va aller voir !

- Pourtant ils ont fait des sondages, remarque Béatrace. Ils n’ont pas trouvé de cavité…
- Les galeries sont profondes à cet endroit. Ils n’ont pas dû forer très loin, explique Arthur qui ajoute qu’ils feraient bien de prendre quelques précautions avant de s’aventurer là-dedans.
Et il ouvre l’une des caisses : mitraillettes Sten de la dernière guerre avec leurs chargeurs, grenades, pistolets Luger « pris sur l’ennemi »… Des souvenirs, quoi.
- Vous savez vous en servir ? demande-t-il à Béatrace
- Ben, pas trop, à part à la fête foraine…
- Alors vous porterez la musette.
Et il lui tend une musette de toile kaki (d’époque !) qu’il remplit d’ « ananas », de paquets rectangulaires, et de rouleaux qui ressemblent à de la corde…
- C’est quoi ça ? demande Béatrace
- Grenades, plastic, détonateurs, mèches lentes… répond Eusèbe, comme si cela allait de soi.
- Mais vous voulez nous faire sauter ? s’inquiète Béatrace.
- Nous, non. Mais si une galerie est murée, ça pourra servir, enchaîne Arthur.
Décidément, Béatrace est à la fête ! Elle cambre un buste martial (et rebondi, quoique pas assez à son goût), musette à l’épaule et en avant, marche petit soldat ! Tout juste si elle ne salue pas !
 
La galerie est sombre et s’enfonce selon une pente régulière. Son étroitesse les force à progresser en file indienne, les deux Malfort, Eusèbe devant, encadrent Béatrace. La voûte est basse. Ils doivent se pencher alors qu’elle reste droite, ce qui fait qu’elle sent avec des frissons le souffle d’Arthur tout près de son cou. 

  Mais. Bon. On n’est pas là pour rigoler.
 
Deux bifurcations. Eusèbe se dirige sans hésitation. Un rond-point, petite salle où débouchent cinq ou six galeries. Là encore, pas d’hésitation.
- C’est un labyrinthe ! s’étonne Béatrace.
- En effet, répond Eusèbe sans interrompre sa marche éclairée par une puissante torche électrique. Notre famille l’explore depuis quatre générations et personne ne sait qui l’a creusé. On dit que ce serait le travail des cagots. Vous êtes la première étrangère à la famille à y pénétrer : officiellement, c’est effondré… Mais… On devrait arriver dans cette salle sous le monument…

  Impasse. Un mur. Comme si la galerie s’interrompait.

- Une impasse? demande Béatrace.
Arthur est passé devant elle et examine la paroi avec son père dans le faisceau rapproché de la lampe :
- Non, ce n’est pas une impasse…
- Vous êtes sûrs de ne pas vous être trompés de galerie ?
- Oui, répondent-ils en chœur.
- Et la salle est derrière ce mur. Elle a été murée, enchaîne Eusèbe sans l’ombre d’une hésitation.
- Mais ce n’est pas un mur…
- Si, reprend Arthur. Un mur camouflé en paroi brute d’origine. Et c’est très bien fait. Si on ne connaissait pas aussi bien les lieux, on y croirait,  mais là, il n’y a pas de doute.

Il pose la mitraillette qu’il tenait sous son bras et sort un canif de sa poche, gratte la paroi tandis que son père l’éclaire en hochant la tête… Des écailles de poussière : le même schiste argileux marron clair, aussi tendre que celui de la paroi à laquelle il se raccorde par un joint infime. Des pierres ajustées avec précision, aux joints invisibles, camouflés dans les lignes des feuillets du schiste et qui laissent une impression de continuité. Comme si la galerie s’était arrêtée là, avec des effets d’arrondi.
- C’est récent. Je dirais que ça date de quelques années. Ils ont dû s’apercevoir que l’on venait ici de temps en temps et fermer les lieux. C’est sans doute pour ça qu’ils ont fait tomber l’entrée du passage.
- Heureusement qu’ils n’ont pas trouvé mes archives ! s’écrie Eusèbe
- S’ils les avaient trouvées, qu’auraient-ils fait ? lui demande Arthur.
- Mais de qui parlez-vous ?
- De ceux qui ont bâti ce mur, et qui ne tiennent pas à ce que nous les trouvions. Ils ont dû s’arrêter à l’éboulement de l’entrée… doivent pas être très malins… répond Eusèbe comme pour lui-même. Je me demande…
- On le pétarde ? l’interrompt Arthur.
- On le pétarde ! enchaîne son père. Donne-moi le plastic.
- Attends, je vais essayer de creuser, la pierre est tendre…
Avec son canif il creuse entre la paroi et la pierre qui s’y appuie. Une cavité vite dégagée vite élargie, car derrière le parement de la première pierre, soigneusement disposée mais pas très épaisse, le blocage est facile à démonter.