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CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

P3C1E43 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 43)

 
N°188 / CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot reçoit la plainte de Le Vacher Arsène, Conseiller en Matière de Finance, qui se juge trahi par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, en sa mort.

 
Lundi 13 juin
19 heures
Chez Mado (suite)

 
(Le début est en P3C1E43).

  - Monsieur le commissaire ? Je souhaiterais me plaindre, manifester ma contrariété…

 
Ravot lève les yeux sur le nouvel arrivant qu’il n’a pas entendu venir. 

  Il pensait à Lepif, qui doit interroger la famille d’Hilarion-Jovial.
 
Bon courage. 

  Et en levant les yeux, il découvre un étrange personnage, qui le regarde avec un très curieux mélange de morgue hautaine, de certitude absolue et de crainte nerveuse, au travers de bésicles hérités d’un autre siècle et sans doute d’un brocanteur onéreux qui a dû bien rigoler en les fourguant au bonhomme. Le geste hautain qu’implique leur maintien tend les fanons de son cou rougeaud agités comme fraise de dindon au vent menu de ses paroles sèches. Veste, gilet et chaîne de montre tout comme les souliers soigneusement cirés où casse le pli du fendard : on est soigné sur soi…

 
- Le Vacher. Arsène Le Vacher, Conseiller en Matière de Finance… Monsieur le commissaire (le Commissaire, pardon), j’ai demandé à vous rencontrer en vos bureaux où il m’a été dit que j’aurai quelque fortune à vous trouver en ces lieux (regard qui montre que l’on dissimule une appréciation pour le moins mesurée pour le lieu en question) où vous auriez vos usages…
- J’ai, Monsieur, j’ai…
- Me permettrez-vous ? (du binocle, il désigne une chaise)…
- Faites, Monsieur, faites…
- Bien (il semble gêné, assis d’une fesse au bord de la chaise très ordinaire du type standard de celles dont Mado a banalement garni son estaminet)… Pittoresque, n’est-ce pas (il balaie les lieux d’un geste prolongé par l’inévitable binocle) ?

  Mado s’est approchée :
- Et pour Monsieur, ce sera (elle regarde Ravot comme pour s’excuser de n’avoir pu intercepter l’individu) ?
- Oui, oui… Un Fernet Branca, je vous prie…
- Un Fernet Branca, répète-t-elle, en loufiate avertie qui sait quelle purge employer les lendemains de cuite pour garantir sa basse-cour des renards sournois toujours prêts à jaillir de leur terrier nauséeux, et elle s’esbigne vers son rade pour concocter l’horreur.

 
- Eh bien, Monsieur le Vacher ? Au fait, je vous prie, au fait…

  Mado vient poser devant l’individu un verre dont le fond épais est destiné à limiter la quantité de contenu par l’ampleur du contenant : c’est la dose qui fait le poison, paraît-il. 

 
Elle se retire. 

  Ce qu’attend ostensiblement Le Vacher qui la toise au travers de ses bésicles.
 

- Charmante personne, n’est-ce pas ? Un peu frustre sans doute, manque de conversation, mais…
- Oh, ne vous y fiez pas, ne peut retenir Ravot, il est docteur en droit de formation et bistrotière par vocation…
- Que diable… se reprend Le Vacher qui semble du coup reculer sur sa chaise, comme s’il craignait de se trouver démasqué…
- Bref, Monsieur, bref, s’il vous plaît…
- Oui, bien sûr… 

  Il soupire et se tourne face à Ravot :
- A qui se fier, n’est-ce pas, Monsieur le Commissaire ? C’est un peu ce pourquoi j’ai souhaité vous rencontrer es fonctions…
- Ès… On dit ès fonctions. « Es » sans accent est le symbole chimique de l’einsteinium…
- Vous en êtes certain ?
- J’en suis certain, la petite Amélie me l’a confirmé hier encore…
- Mais les allégations de la petite Amélie…
- Elle est officier de police et s’exprimait ès fonctions…
- En ce cas, je m’incline devant l’Autorité de la fonction, qui prime la personne, la sous-tend et la transcende…
 
- Au fait, Monsieur, au fait…
- Pardonnez-moi, mais c’est vous-même qui soulevâtes ce point d’orthographe… D’un grand intérêt, je le reconnais… Encore que légèrement polémique… 

  Ravot manifeste une ombre d’impatience : Tsss…

 
- Oui. Bon. Voyez-vous, Monsieur le Commissaire, je me trouvais en affaire avec un Monsieur que vous devez connaître, puisqu’il s’agit de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui est mort…
- Toutes mes condoléances…
- Ah, mais non ! Si dol il y a, j’en suis victime ! Et je n’aurai point l’audace de vous demander de me condoléancer, ce qui serait abuser, mais bien plutôt de m’aider à en obtenir réparation ! En deux mots : je suis trahi !!!
- Pardon ?
- Positivement trahi ! Comment ! Voilà un Monsieur, et avec lui sa famille, dont le patronyme semblait garantir le sérieux, n’est-ce pas, ne sommes-nous conjointement particulaires, un Monsieur, donc, qui a fait appel à mes Conseils éclairés pour réaliser quelques opérations financières ou immobilières. Bon. Jusque là, rien que de très normal, puisque je suis Conseiller en Matière de Finance. Mais ce Monsieur, appuyé par sa sœur, qui se dit elle-même de si bon conseil (je vous demande un peu), et qui, quoique mariée à un certain Lebièvre (en un seul mot), a tenu à conserver son nom de famille originel, sans doute plus… particulaire que celui de son pauvre époux dont nous ne parlerons pas, ce Monsieur, donc, m’incite à participer à l’érection, si j’ose dire, d’un hôtel. Tout à fait respectable, l’hôtel, il va de soi. Il disposait à cette fin de fonds issus d’une opération immobilière qui cette fois concernait un lotissement que sa position lui avait permis de faire construire, ce en quoi je l’avais quelque peu conseillé préalablement, et il avait su se faire épauler par un autre de ses amis, excellent cuisinier, brillant professionnel de l’hôtellerie, pour l’aspect technique de la chose, les plans, les normes, les cuisines, la marche en avant, l’ache à CCP, et tout cela. Très beau concept, professionnalisme total. Je suis même allé jusqu’à y engager quelques menus picaillons, trois fois rien, par sympathie. La construction achevée, et sur mes Conseils, toujours, mais il faut bien dire qu’il en avait lui-même et dès le début prévu la nécessité, il se débarrasse du cuisinier initial, qui lui aurait coûté trop cher, pour un autre moins onéreux. Il avait bien sûr pris la précaution de ne signer aucun engagement écrit à cet ami qui avait effectué ce travail dans la perspective de diriger l’établissement, ainsi que de Sainte Fouillouse l’avait habilement laissé sous-entendre. Tout juste lui avait-il donc avancé des promesses verbales, de l’amitié, quelques flatteries bien placées, trois fois rien… Rien que de bonne gestion, n’est-ce pas, pourquoi payer 10 ce qu’on peut payer 5 ? Bref, un parfait gestionnaire. Je me réjouissais d’avoir ainsi gîté quelques piécettes. Tout cela pour vous dire quel tableau m’était présenté.
- Mais il est mort, et je ne vois pas…
- Mais justement ! Hic jacet lepus[1], comme dit le latiniste ! C’est de là que jaillissent les puces ! Il m’a trahi ! Doublement trahi, même… 

  Le Vacher trempe les lèvres dans son verre et relève la tête avec une grimace :
- Il n’est pas à 23°, comme il est préconisé dans le numéro 12 de la revue Gaule et Mignon qui me fait référence, ainsi que je l’ai trouvé confirmé sur un site Internet gratuit dont je vous confierai le nom si vous insistez. Je dois avouer (il décrit un geste circulaire du lorgnon) qu’au cours de fréquentes insomnies, où je mâchouille mes préoccupations, il m’arrive parfois d’explorer les ressources - gratuites - de la « Toile »…

 
Il lève le nez avec un sourire de connivence et un mouvement des caroncules…

  Puis il reprend, tandis que Ravot baille discrètement :
- Doublement ! Tout d’abord, il ne m’avait pas avoué ses tendances… douteuses. Dont je ne me suis pas méfié, quoiqu’il ait parlé de « l’érection » d’un hôtel… Or, on l’aurait retrouvé dans une position… équivoque… dans la compagnie… douteuse… d’un cadavre… masculin… dénudé (Ravot sursaute : comment sait-il cela ?) qui serait celui d’un autre édile ! Tous pourris comme dirait Jean-Marie… Peu importe… Je le sais, c’est sa sœur, Ordegale-Junie, qui me l’a dit. Avant de le nier, selon son habitude : elle se dit de bon conseil, mais elle ne peut s’empêcher de mentir, ça lui est consubstantiel. Elle appelle cela de la stratégie. Bref. Or, je ne me serais pas engagé, financièrement, s’entend, avec un partenaire… douteux ! Ergo[2], il m’a trompé !
- Mais…
- Attendez… Pour vous dire ma confiance : j’étais allé jusqu’à accepter qu’il engage un immigré en cuisine, s’il restait discret. Pour peler patates. Un crouille qui sache se tenir… Il avait insisté, pour afficher une certaine largesse d’idées… On peut toujours soupçonner des mœurs… chez ces gens… Si, si, je vous assure, je l’ai observé souvent… Mais que lui-même en fût ! Et avec de telles gens… Parce que, hein, que serait-il sans mes Conseils en Finance avisés ? Qu’aurait-il pu réaliser ? Ce n’est pas tellement pour l’argent, n’est-ce pas, j’ai les moyens (geste rond du binocle) et cette petite perte, qui n’en sera d’ailleurs peut-être pas une, ne me gène pas beaucoup, mais c’est une trahison, pour, pardon, contre le principe, le Principe !!! Et n’apprenai-je pas, plus outre encore, que le voilà maqué avec cet immonde PPN qui nous bradera à l’étranger, ce qui expliquait son insistance à embaucher ce peleur de patates maghrébin… et que de ce fait je serais devenu infréquentable ? In-fré-quen-table !!! C’est sa sœur, encore une fois, qui me l’a dit, il n’a pas osé me le dire lui-même !!! Moi qui suis Membre Fondateur de leur projet ! Fondateur !!! Ils ne seraient rien sans moi ! Rien !!! Ah, Monsieur le Commissaire, «Res est perniciosa labor [3] », comme dit le latiniste : Régner est un travail épuisant…
- Mais, il est mort…
- Justement ! Elle m’a demandé de ne pas assister aux obsèques !!! Qu’en fous-je, objectivement parlant ? Rien ! Mais sur le Principe !! Il m’a trahi !!! Je suis allé m’informer de ces obsèques ostracisantes à la Mairie, où je suis tombé sur une sorte de… machin qui ne parle même pas français et qui se prétend le Maire, alors que je le croyais mort, et qui m’interpelle en langue étrangère ! Dans une Mairie ! Une Mairie française !! J’ai fui, Monsieur le Commissaire, fui. Moi qui n’ai jamais reculé devant ma femme, cette conne ! Concevez-vous toute l’énormité des choses ? J’ai donc décidé de porter plainte, Monsieur le Commissaire. Pour abus de confiance, inféodation douteuse, manque de sérieux politique, escroquerie mentale, turpide turlupinade ! Je dis bien : Escroquerie, Monsieur le Commissaire ! Trahison ontologique ! Ontologique !! Canonique !!! Catholique !!! Apostolique !!! Je l’écrirai à Monseigneur Zeeman, qui est de mes relations !!!

  Le Vacher s’est soulevé de son siège, peu à peu, porté comme par cric au cul, tiré vers le haut par son lorgnon brandi, gonflé de rage, de haine pure et de peur bestiale, de la peur bombastique[4] du petit bonhomme qui se retrouve tout seul dans le noir, rejeté par son papa et qui en fait grosse colère…

  Et puis il se rassied, encore tremblant des fanons, pose ses lorgnons sur son nez et de l’autre main se jette le reste du Fernet-Branca derrière la cravate. Imprudence qui le plonge dans un accès de toux dont il ressort, larmes aux yeux, fanons et menton tremblants :
- Pardonnez mon émotion, Monsieur le Commissaire, mais avoir été ainsi trahi par qui vous croyiez un ami, c’est très dur…
 
Il s’essuie les yeux du coin d’un mouchoir finement brodé au petit fil d’une allégorie de la Culture aux seins nus tirant le char de l’Agriculture aux pieds boueux disposée de telle sorte que la morve y figurât inévitablement la boue agricole. Une Œuvre…

  Puis il reprend, après un ultime reniflement qui clôt la faiblesse de l’émotion entr’aperçue :
- Ma plainte ?
- Passez demain matin 8 heures au commissariat, l’inspecteur Pélot l’enregistrera.
- Merci, Monsieur le Commissaire, merci. Je savais pouvoir compter sur les Autorités de Mon Pays.

  Il se lève, se redresse, tire sur les pans de sa veste pour lui rendre sa forme, tortille du cul pour rendre du pli à son pantalon tout en remettant en place ses génitoires, se dirige vers Mado, semble hésiter, extrait, avec des petits gestes nerveux, un carnet couvert de cuir marron de sa poche de gousset, chausse son nez de ses bésicles, feuillette les pages d’un doigt préalablement humecté du bout de la langue, lève le majeur de la main droite, et déclame, le nez dans le calepin et en ouvrant les guillemets :

- « Iustius egregiis vini potoribus ullum
In terris hominum non reor esse genus[5]»,
comme dit Caton l’Ancien, car, étant catholique, je suis aussi catonique. Ce que je traduirais, non point à votre docte intention, mais à celle du commissaire, par :
« Le juste mêle l’ail, le potiron et le vin,
Sur terre, l’homme ne doit pas s’encombrer des choses ».

 
Puis il range calepin et bésicles, les fanons tremblants d’émotion mal contenue, et salue Mado d’une inclinaison de la tête et du buste :
- Mes hommages, Docteur…

  Puis il sort, d’une démarche noble.

 
Ravot soupire…

  Le téléphone pleure en un mélo gluant…

 
La déprime…

  C’est de pire en pire…
 
- Commissaire !!! 

  Mado le secoue : il vient de s’endormir sur place. L’effet Le Vacher sans doute… 

 
- Oui, Mado ?
- Eusèbe Malfort au téléphone… 

  Elle lui tend le combiné, c’est quand même bien pratique ces systèmes sans fils…
 
- Oui, Eusèbe… Demain matin ? Joindre Lepif et sa copine, Mais elle est dans son labo, à Pau… Oui… Oui, bien sûr… Je crois avoir compris que Varochaix a annexé la mairie, en effet… Bon. Je tente de les joindre…
- Je vous sers le mironton, faut vous soutenir !
- Merci, Mado, mais laisse-moi le téléphone…

  Il essaie d’appeler le commissariat, non Lepif n’est pas là, ni bien sûr l’inspecteur Amélie Fouad… Les numéros… Voilà, je note… 

 
Mado apporte le premier plat : salade de museau vinaigrette, avec un verre de Sancerre. Pourquoi du Sancerre ? Pourquoi pas du Sancerre ? Evidemment, vu comme ça : sers, Mado, sers le Sancerre…

  - Allo, Lepif ? Oui, c’est moi… Non, tu prendras des congés quand on aura fini. Quoi ? Fatigué ? Kékséksa ? Chez Hilarion-Jovial ? Tu me raconteras. Non, pas de nouvelles de Pélot… Tu peux joindre Amélie ? Pas « Rejoindre », joindre… Oui. Tu l’appelles, rendez-vous demain matin 8 heures à la Lanterne du Fort. Pas d’excuses. Important. Synthèse et tout. N’en parle pas autour de toi. Y’a personne ? Ta vie est un désert ? Je te persécute ? Eh bien en attendant, tu obéis. C’est ça… Je t’emmerde.

  Il raccroche en souriant : ah, ces Jeunes…
 


[1] Ci-gît le lièvre, comme dit Queneau dans (pardon, in) Le Vol d’Icare, au chapitre LII. Mais Le Vacher fréquente plus assidûment les Pages Roses. Le Vacher traduit très approximativement et de mémoire.

[2] Donc… (Pages Roses).

[3] « Le travail est une chose funeste » Grobianus I, 6 (Amis du moindre effort).

[4] Je l’aime bien celui-là, merci Queneau. C’est un style de musique psycho-acoustique qui a un caractère d’enflure et de redondance.

[5] « Je ne pense pas qu’il y ait sur terre une race d’hommes plus juste que celle des ivrognes », Grobianus I,7 (Gâcher une soirée en 15 leçons). Le Vacher s’est trompé de page.

AUTOPSIE / P2C2E15

P2C2E15 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 15)

 
N° 116 / AUTOPSIE / P2C2E15

C’est l’histoire où l’autopsie de Luis nous apprend bien des choses étranges. 

  Mercredi 4 mai
9 heures
Morgue de Saint Tignous sur Nivette

 
On ne peut vraiment pas dire que Ravot raffole de ces endroits où les experts font « parler les morts ».

 
Saint Tignous sur Nivette est une petite ville et sa morgue est assez sommaire : une petite salle carrelée de blanc dans un sous-sol de l’hôpital, équipée d’une dizaine de tiroirs frigorifiques encastrés dans le mur du fond.

 Deux hommes en longues blouses vertes, gantés de latex, tournent le dos à la table de dissection sur laquelle gît le cadavre tragique de Luis. Un troisième s’affaire à recoudre les ouvertures immenses qui y ont été pratiquées pour l’autopsie.

 
Les deux hommes, le docteur Milou Panosier professeur de médecine légale, et le docteur Marnier (un mètre soixante cinq, on l’appelle le petit Marnier quand on est sûr qu’il ne peut pas entendre), légiste occasionnel de Saint Tignous sur Nivette et chirurgien de l’hôpital, échangent leurs conclusions tandis que l’interne de service tente de rendre figure humaine (selon l’expression du professeur Panosier) aux restes torturés. L’interne en question, qui a connu Luis au lycée de Saint Tignous, éprouve quelque difficulté à « piquer droit » comme dirait sa mère, couturière en ville. Le tremblement de ses mains et les nausées récurrentes qui le secouent rendent ses gestes imprécis. Quant aux larmes qu’il ravale de plus en plus difficilement, elles noient la salle toute entière dans un brouillard horrible où le rouge du sang se mêle au vert des blouses et au blanc brillant des carreaux dans une sarabande abominable.
 
C’est cependant lui qui a insisté pour assister les légistes : un hommage à son ancien camarade… Ce qu’ont admis et approuvé les légistes. Mais c’est dur. Et maintenant il doit aller jusqu’au bout…

 
Ravot les rejoint avec Catachrèse, jette un coup d’œil aux restes du journaliste, hoche la tête :
- Vous ne pensez pas qu’il serait possible d’en discuter un peu plus loin ?
Panosier approuve d’un hochement de tête :
- Nous vous laissons terminer, cher collègue (il sait que cette valorisation peut donner à l’interne la force de finir : un petit coup de pouce. Mais il a sincèrement apprécié son courage). C’est presque terminé… Rejoignez-nous ensuite en salle de réunion, voulez-vous ?
- Oui Monsieur… bredouille l’interne soulagé de se retrouver seul. Au moins, il pourra pleurer librement…
 
Le café du distributeur passe mal, mais il réchauffe…

  - Nous nous trouvons en présence d’un « travail » très particulier, qui n’a pu être réalisé que par des criminels extrêmement pervers disposant de très gros moyens, commence Panosier…
 
Il regarde Marnier qui approuve de la tête et lui fait signe de continuer.
- Il ne semble pas que la victime se soit défendue, ni qu’il y ait eu de lutte. A cet égard, il sera très important de connaître les conclusions des analyses toxicologiques qui seront pratiquées sur les prélèvements que nous avons effectués, aussi bien à partir du contenu de l’estomac qu’à partir du foie ou de divers autres organes, sans oublier, bien sûr, les analyses de sang ou de lymphe.
- Il est à peu près certain qu’il a été drogué, appuie Marnier…
- Amélie a commencé à étudier les prélèvements sanguins, confirme Catachrèse, qui précise à l’intention de Marnier qu’Amélie Fouad est leur toxicologiste. Mais son matériel portatif ne lui a pas permis de poser de conclusions pour l’instant : les drogues employées ne sont pas standard. Elle aurait pu identifier de la cocaïne, de la strychnine, du curare, de la morphine, ou n’importe laquelle des drogues courantes employées en anesthésie, par exemple. Mais là… Elle a envoyé des échantillons au labo de Bordeaux. La seule conclusion à laquelle elle a pu aboutir concerne l’attentat du journal : la bombe renfermait bien du sang de Luis auquel on avait ajouté un anticoagulant…
- L’attentat du journal ? demande Marnier
- Une petite bombe-surprise. Dégueulasse, mais pas dangereuse… Je vous demanderai, comme pour tout le reste, un silence complet. Black-out… répond Ravot, qui enchaîne :
- Donc il a été drogué, mais on ne sait ni comment ni par quoi ni bien sûr par qui et encore moins pourquoi…
- La nature de la drogue nous aidera peut-être à savoir par qui, observe Catachrèse.
- Pour le reste, reprend Panosier, nous avons eu la confirmation que l’opérateur, si je peux employer ce mot, possède de solides connaissances en matière de chirurgie : la manière dont ont été pratiquées les incisions est assez éloquente à ce sujet. En outre, nous avons fait une découverte surprenante : Luis a dû se trouver connecté à un système de circulation extracorporelle probablement même cryogénique…
- Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Ravot stupéfait.
- C’est un système qui permet de refroidir le sang, et donc d’abaisser la température du corps, tout en maintenant une circulation forcée en cas d’arrêt du cœur, précise Marnier…
- Un matériel de pointe réservé à certains hôpitaux essentiellement spécialisés en cardiologie, enchaîne Panosier. Cela permet de survivre à un arrêt cardiaque et dans certains cas de provoquer cet arrêt, pour intervenir sur le cœur, par exemple, en maintenant le corps en vie. Mais, en l’occurrence en imaginant que Luis soit resté plus ou moins conscient, cela a dû permettre de prolonger la torture… Et de le vider partiellement de son sang pour limiter les hémorragies.
- Mais il faut une salle d’opération ? s’étonne Ravot.
- Il suffit de planter deux trocarts, l’un dans une grosse veine, l’autre dans une grosse artère, pour dériver une partie de la circulation sanguine dans une machine cryogénique, et d’établir une circulation forcée au moyen d’une pompe capable de suppléer à l’inévitable défaillance cardiaque consécutive au choc. C’est ainsi que l’on a pu prolonger la vie de la victime, tout en réduisant les hémorragies, et qu’ensuite, le sang a été vidangé du corps lorsqu’on a décidé de l’achever, confirme Marnier. L’hôpital où nous nous trouvons et où j’exerce ne dispose pas de ce matériel, réservé, comme vous l’avez dit, à certaines unités spécialisées en cardiologie, mais les progrès récents le rendent assez compact pour être aisément transportable. Il n’en est pas moins très onéreux et très délicat à utiliser…
- Nous avons retrouvé les traces d’implantation de cathéters dans l’artère fémorale et dans la veine fémorale. Ce sont des vaisseaux profonds et seul un chirurgien expérimenté a pu les repérer sans erreur dans la position où était placé le corps, reprend Panosier. Ce n’est vraiment pas un travail d’amateur. Par ailleurs, et c’est tout aussi inexplicable, il semblerait que Luis ait éjaculé peu de temps avant de mourir : nous avons retrouvé des traces de sperme dans l’urètre…
 
Ravot hoche la tête :
- Tout cela paraît totalement invraisemblable ! Qui donc pourrait dépenser une telle somme de perversion sadique…
Catachrèse reprend :
- De notre côté, nous avons découvert des éléments intéressants dont certains concordent avec ce que vous venez de dire. En particulier, nous avons aussi trouvé des traces de sperme par terre, devant la victime, sous la flaque de sang. Il aurait donc éjaculé avant d’être écorché, ce qui, à la limite, pourrait indiquer des pratiques sado-masochistes…
- Avec un tel luxe de matériel ? J’en ai connus des sados-masos lorsque j’étais en fonction à Paris, intervient Ravot, mais vous savez bien qu’ils sont plutôt du genre (il chante) « Fais-moi-mal, Johnny, Johnny, Johnny »[1], ou bien bricolos du zizi, cuir-latex-corde-à-noeuds et pipi-caca-père-fouettard, que chirurgie de pointe !
- C’est certain, confirme Catachrèse. Mais nous avons trouvé d’autres indices intéressants, en particulier, dans la même flaque de sang, un long cheveu, féminin et blond, qui pourrait bien appartenir à votre amie Finette. Bien sûr, nous ne disposons d’aucune preuve scientifique… Il faudrait retrouver sa famille. Mon cher Ravot, c’est un travail pour vous… Mais je dois dire que comme le cheveu en question baignait dans le sang de Luis, il sera difficile d’en caractériser l’ADN qui a dû être contaminé par celui du sang. Ce qui est certain c’est qu’il se trouvait à la surface de la flaque et qu’il n’est donc pas antérieur au supplice du pauvre garçon…
- Pas d’empreintes digitales ? demande Ravot.
- Des tas !!! Bien sûr, celles de Luis, mais aussi, et cela, c’est intéressant, des empreintes que nous avons retrouvées sur les verres utilisés à la table des notables du Tapas’Embal’. Avec une ébauche d’identification. En particulier, nous avons retrouvé les empreintes d’Arnaud Boufigue, présentes dans notre fichier national depuis les « évènements »…
- Mais vous n’avez pas celles de Finette, déplore Ravot…
- Hélas, non… Toutefois, les empreintes de Boufigue figurent très clairement sur le projecteur, sur la porte de communication que l’on disait condamnée, avec l’escalier qui conduit au studio de la mairie, et à divers autres endroits… Pour ce qui le concerne, vous pouvez d’ores et déjà prévoir un mandat d’amener…
- Dès que le procureur sera arrivé : il n’a pas pu venir hier à cause du temps… Je le connais, Il a été nommé en même temps que moi et nous travaillons en confiance, mais j’ai déjà donné des instructions à mes hommes… Arnaud Boufigue n’est pas réapparu depuis la soirée. En fait, Gertrude Pilon a déclaré à l’agent que j’ai envoyé pour le convoquer, lui, ce matin à huit heures avec les « notables », et la convoquer, elle, cet après-midi, que Boufigue était rentré « vers minuit », c’est-à-dire à peu de chose près à l’heure de sa sortie du Tapas’Embal’, et qu’il avait passé la nuit avec elle avant de repartir hier matin tôt, en tout cas avant le passage de l’agent, pour « participer à une réunion » dont elle a été incapable de préciser le lieu, le moment et l’objet. Elle ne l’a pas revu depuis, mais il paraît qu’il est fréquent qu’il s’absente ainsi pour plusieurs jours sans la prévenir.
Je vais aussi lancer des recherches pour retrouver la famille de Finette, qui sait…
Quant aux autres, la seule chose que j’aie pu établir hier, c’est qu’il n’existe pas de notaires du nom de Gaston Brunières ou Marc Tombou. Ni à Paris, ni ailleurs…

  - Il y a encore quelque chose, intervient Catachrèse : la petite flûte suspendue au cou de Luis…
- Le pipeau ? demande Ravot…
- Oui, le pipeau de bois. En fait, il semblerait qu’il s’agisse d’un objet très ancien, très primitif, mais très ancien. Je compte le faire dater par Bordeaux, mais…
- Attendez, l’interrompt Ravot, attendez… Pouvez-vous me le confier jusqu’à demain ? Je pense que vous avez relevé toutes les traces qu’il pouvait porter ?
- Oui, nous n’y avons pas trouvé d’empreintes…
- Il est possible que j’en connaisse l’origine. Je ne peux rien en dire pour l’instant, et il faudra que je contrôle… Confiez-moi l’objet jusqu’à demain, et je vous dirai…
- Je vous l’aurais volontiers apporté, mais je crains qu’Amélie ne l’ait déjà expédié à Bordeaux….
Grimace d’exaspération de Ravot…
- Elle en a pris des photos…
- Ce sera parfait, approuve Ravot soulagé.
- Vous les aurez cet après-midi… Pour l’instant, je vous propose d’aller casser la croûte, qu’en dites-vous ?
- Je vous invite chez Mado, propose Ravot, et faites venir votre interne, mon cher Marnier, il a besoin de reprendre des forces ! 
 


[1] Saint Boris, sois béni.