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LUIS OTTOUADLA, JOURNALISTE STAGIAIRE ET AMBITIEUX / P2C1E4

P2C1E4 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 4)

  N°83 / Luis Ottouadla, journaliste stagiaire et ambitieux / P2C1E4

 
C’est l’histoire où nous faisons la connaissance de Luis Ottouadla, journaliste stagiaire ambitieux, qui se prépare pour l’inauguration du Tapas’Embal’. Au passage, nous regardons l’émission qui a mis fin à la carrière des Écolocroques.

  Lundi 2 mai
15 heures
Le Petit Matois Subreptice.

  Il taille ses crayons et les dispose sur son bureau. Bien alignés. Il ne supporte pas les crayons mal taillés, ni le désordre d’une manière générale. « Son » bureau, c’est celui qu’occupait Victor Bourriqué dans les locaux de ce qui était le Petit Matois Subreptice, dans l’ancien couvent des Marmoréens, et que la Mairie loue maintenant à la Lanterne du Fort. Le maire n’a rien à refuser à la Lanterne…
 
Né natif originaire de Saint Tignous sur Nivette, Luis a d’abord eu l’ambition d’en sortir. Il se trouve que la filière du journalisme lui a paru constituer le meilleur moyen de réaliser cette ambition initiale : à Saint Tignous sur Nivette, franchement, il se trouvait à l’étroit.

 
Son père, fils d’émigré espagnol, a épousé une rouquine d’origine anglaise rencontrée à la fac. Profs tous les deux, lui d’espagnol et elle d’anglais. Luis a donc toujours baigné dans un environnement trilingue qu’il a su exploiter avec habileté, au cours de ses études d’abord, et maintenant qu’il est presque journaliste, dans l’exercice de sa profession. Il a compris qu’en se faisant passer pour l’étranger qui fait l’effort de parler la langue du pays avec une maladresse calculée (Luis parle parfaitement ses trois « langues maternelles »), il s’ouvre une compassion très utile auprès de ceux qu’il interroge.

  Il devrait avoir tout lieu d’être satisfait : à vingt ans, se retrouver rédacteur stagiaire à la Lanterne, c’est plutôt pas mal. Juste à la sortie de l’école de journalisme, on a vu pire. Parce que

la Lanterne, depuis les « évènements » d’il y a deux ans, c’est devenu un sacré journal !

  Et le plus beau, c’est qu’à écouter à droite et à gauche, Luis pense avoir découvert un paquet de scoops faits de gros secrets bien juteux qu’il pourra communiquer à quelqu’un qui saura en faire quelque chose de bon pour sa carrière à lui. Parce que Luis a de l’ambition, beaucoup d’ambition.
C’est pourquoi il est insatisfait.

 

Il n’est pas seulement habile, il sait se montrer souple, et même soumis avec ses supérieurs, quitte à se rattraper lorsque l’occasion lui est donnée de prendre une quelconque autorité sur un vague subordonné. Et cela sans aucun scrupule, puisque c’est le moyen reconnu de se montrer professionnellement « motivé » : Luis a beaucoup appris de ses jobs d’étudiant en grande distribution.

  Il a su arguer de ses origines locales pour obtenir ce stage convoité et depuis un mois, il tourne entre les différents services du journal, de la compo à l’imprimerie. Il a fini par aboutir à la Rédaction, enfin, qui le laisse presque autonome dans ce qu’au journal on appelle l’annexe de la Mairie. Et cette fois, Monsieur Mouchoir, le secrétaire de rédaction, lui a confié un reportage. En ville. Important. Et les quelques recherches que Luis a pu effectuer aux archives lui ont permis de mettre le doigt sur QUELQUE CHOSE.

  Bon. Restons calme.

En deux mots, Luis va devoir assister à l’inauguration officielle du Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette. 

 
A première vue et à part les petits fours rebaptisé tapas, rien d’extraordinaire, ni même d’intéressant. Mais s’il sait y faire, il pourra interviewer le Maire, et surtout vérifier son hypothèse. Parce que dans les archives, où il a recherché tout ce qui concerne les « évènements », particulièrement importants à Saint Tignous sur Nivette, il a cru trouver des relations entre le Maire, justement, quelques uns des cinglés de la MJC, dont bien sûr les écolos, le Conseiller en matière d’économie électorale, et une fille qui a disparu aussi vite qu’elle était apparue, et qui représentait les Écolocroques, à l’époque. Et peut-être même le représentant, responsable, chef, directeur ou je ne sais quoi de Super Troc dans la région. Donc, tout ça relié à la bande des Malfort qu’il côtoie continuellement au journal (même si on les voit assez peu, à part Victor, le directeur, et Clémentine, sa secrétaire de direction qui est aussi sa femme ; mais les Malfort eux-mêmes ne sont jamais là), tout ça fait une histoire pas claire. 

  Mouchoir l’a regardé de travers quand il a – prudemment – abordé la question devant lui, et il n’a pas insisté.  Mais il a pu avoir un contact avec un certain Green Bill de Washington… S‘il a du concret, Bill sera preneur. Et cher. Luis se voit très bien en free-lance d’investigation et, niark niark, s’en frotte les mains d’avance : « Un jeune journaliste révèle le complot secret des Manipulateurs du Climat Mondial… », sur cinq colonnes à la Une de tous les journaux du monde, derrière le Washington Post… Un Pulitzer pour un journaliste stagiaire, ça ne s’est jamais vu… 

  Luis repasse sur l’écran de son ordi de bureau l’enregistrement de l’émission archi connue qui a mis fin aux activités des Écolocroques, il y a de cela deux ans :

  Il y avait eu d’abord ce bandeau :
 

EMISSION SPECIALE

BASE CENTRALE DE THULÉ

 

  Et puis dans le décor assez vague d’une salle qui avait tout l’air d’être une salle de conférences, Eusèbe Malfort, encadré de Victor et de Clémentine, tous les trois vêtus de combinaisons orange, du style de celles que portent les prisonniers américains, mais ornées sur la poitrine et dans le dos d’un grand KG, comme en portaient les « Kriegsgefangener », les prisonniers de guerre dans les camps allemands de la dernière guerre.

En quatre plans, on faisait le tour de la salle, pour voir qu’ils étaient assis au fond, du côté le plus étroit de la vaste table ovale bordée de sièges confortables qui l’occupait toute entière, face au panneau technique implanté sur le mur opposé formé d’un immense écran mural et d’une série de consoles devant l’une desquelles était penché un technicien que l’on voyait de dos.

En fait, on devinait assez facilement que la scène était filmée simultanément par quatre caméras de surveillance et que le technicien en gérait la régie, comme il l’avait vu faire au cours d’un stage à FR3 Lille.
 

« Concitoyens du Monde », avait commencé Eusèbe.

  « Depuis le début, cette crise mondiale que nous venons de traverser et qui s’est achevée par la tragédie que vous connaissez, a été provoquée, organisée, programmée, manipulée, par un groupuscule fascisant que nous avons réussi à identifier et à détruire. »

 
Eusèbe avait alors observé un silence, puis il s’était levé pour arpenter l’espace, derrière Victor et Clémentine, pâles, les traits fatigués, soulagés mais marqués par l’épreuve qu’ils venaient de vivre.

Tous les trois étaient bien loin de l’image que les précédentes émissions des Écolocroques avaient donnée d’eux. Ils étaient cette fois présentés « au naturel » si l’on peut dire.

  Eusèbe était revenu au centre du groupe, avait écarté sa chaise et s’était appuyé des deux mains à la table :
 
« Si je résume la situation en quelques mots, car notre tâche n’est pas achevée et je ne peux intervenir que brièvement, cette organisation fonctionnait selon deux niveaux.

« Le niveau « de surface », constitué autour de boutiques et de proclamations tonitruantes, donnait une image de groupement bio-intégriste. Le personnel en était le plus souvent sincère quant à ses convictions, même si celles-ci se trouvaient évidemment outrées et manipulées.

« Le niveau souterrain, totalement secret, ultra centralisé sur une famille où chacun se désignait par un Numéro, de Un à Cinq, ce dernier restant périphérique. C’était le niveau souterrain, détenteur du pouvoir militaire et des structures de décision qui tirait toutes les ficelles, à partir de cinq bases armées de missiles nucléaires et de deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engin d’une puissance terrifiante.

Ils disposaient également dans leurs bases de plusieurs sous-marins U-boote datant de la dernière guerre mais en parfait état de marche. 

  « Deux questions se posent immédiatement : d’où venait cette puissance, et que voulaient-ils en faire ?

 
« D’où venait cette puissance ? 

  « En 1942, l’Oberst Kuhhirt, officier sous-marinier dans la Kriegsmarine allemande est d’une part, chargé de construire une série de bases secrètes, dont celle d’Agotchilho, et d’autre part, en 1945, de placer en lieu sûr le trésor de guerre nazi, hors de portée des Alliés.

  « Il venait de mener à bonne fin cette deuxième mission lorsque, avec mon groupe de Résistants, je capturai la garnison allemande de Saint Tignous sur Nivette où il aurait dû se trouver après avoir dirigé la fuite de l’or nazi vers des bases secrètes via l’Espagne. Il nous a alors échappé de très peu, et s’est réfugié dans la base toute proche d’Agotchilho, dont, bien sûr, nous ignorions l’existence. 

  Après la guerre, son groupe s’est d’abord consacré à assister la fuite d’anciens nazis recherchés en direction de l’Amérique du Sud, en utilisant ce réseau des bases secrètes et des sous-marins qu’elles abritaient. Puis ils se sont livrés, par le même moyen, au transport de drogues diverses en direction du monde entier, sans jamais apparaître autrement que comme transporteurs, ce qui leur évitait les risques liés au trafic lui-même. Mais c’est cela qui leur a permis d’en prendre le contrôle. Cela augmentait encore leurs ressources financières, déjà énormes.
 
« A la chute de l’Empire soviétique, il leur a été très facile de récupérer, moyennant finances, une grande quantité d’un armement moderne très lourd et très efficace,  nucléaire pour l’essentiel, dont les deux sous-marins « Typhoons » sur lesquels ils ont basé leur force de chantage.

  « D’autant qu’ils disposaient des compétences nécessaires à sa mise en œuvre, puisque bon nombre de techniciens et de scientifiques nazis étaient restés dans leurs rangs après la guerre, et qu’ils en avaient recruté d’autres par le biais d’organismes d’extrême droite divers.
 
« Enfin, bon nombre de militaires ex-soviétiques passionnés par leur métier avaient préféré suivre leurs équipements lorsque ceux-ci avaient été « cédés ». C’est par exemple ce qui s’est passé avec les équipages des Typhoons.

  « Le niveau souterrain des Numéros disposait donc de cette puissance. La question est maintenant de savoir ce qu’ils voulaient en faire.
 
« Grâce au technicien que nous avons « retourné » à notre profit dans des conditions que nous vous exposerons plus tard, et que vous voyez à la console de régie (plan rapide montrant le technicien, toujours de dos), nous avons retrouvé l’enregistrement de la dernière rencontre que nous avons eue avec ces Numéros, alors convaincus de leur victoire.

  « Voici cet enregistrement. 

 
L’écran mural s’est éclairé et montre l’image de la même salle de conférence, mais où Eusèbe, Victor et Clémentine sont placés différemment, assis de côté par rapport à l’écran mural qu’ils regardent en tournant la tête, et qui montre l’explosion de Gibraltar, la fin de l’émission où Eusèbe, secoué par le vent nucléaire, expose l’avenir selon les Écolocroques, et se trouve remplacé par les images de Victor et de Clémentine sur le Hai II, lors de leur arrivée à Thulé. 

  Ces images ont bouleversé le monde avant que les conséquences des explosions ne le transforment.
 

Face à eux, quatre hommes et une femme, vêtus de combinaisons bleues à parements dorés, regardent avec une satisfaction visible ce qui se passe sur l’écran.

  Il s’agit manifestement d’un montage simple d’images enregistrées simultanément par les quatre caméras qui couvrent la salle et qui sont traitées par les consoles devant lesquelles s’affairent cette fois quatre techniciens.
 
Gros plan sur les cinq personnages. Arrêt sur image. Eusèbe commente :

  « Vous voyez ici, au centre, le Numéro Un, qui dirige seul les destinées des Écolocroques ; à sa droite le Numéro Deux, son père, l’Oberst Kuhhirt, fondateur du système et créateur, puis responsable des bases secrètes sous-marines ; à sa gauche, le Numéro Trois, fils du Numéro Un, responsable des expéditions sous-marines et chargé de concevoir son propre successeur qui ne peut être, d’après ce que nous en avons compris, que mâle et du « sang aryen » issu de la communauté nazie expatriée après la guerre. La femme assise à la gauche de ce Numéro Trois est sa sœur, qui porte le Numéro Quatre. Elle est chargée de la communication et donc du « réseau de surface ». A ce titre, elle dirige les écoles des cadres, dont celle de Finlande, et impulse le développement du réseau commercial des boutiques « bio » transformées en centres de recrutement. Mais elle ne pourra en principe jouer aucun rôle dynastique. A l’autre extrémité, le Docteur Pouacre, scientifique de valeur, responsable de la conception du Plan final dont il sera bientôt question. Le Docteur Pouacre est aussi le mari du Numéro Quatre, et c’est à ce titre qu’il porte le Numéro Cinq.
 
Le défilement des images reprend et montre maintenant les trois uniformes orange des prisonniers. Victor redresse la tête :

  -         Mais vous n’avez pas…

 
Le Numéro Un, ironique, lui répond :

  - Mais si, nous avons ! Ces images sont authentiques… Bien sûr, mon cher Malfort, vous savez bien que c’est votre marionnette informatique qui commente, puisque vous étiez ici en notre pouvoir et non pas en promenade en Espagne, mais personne ne peut le deviner, notre morphing est parfait et adapte vos mimiques aux mots que nous plaçons dans votre bouche. Cela, c’est un ajout. Mais les explosions sont bien réelles et vont entraîner les conséquences que nous avons prévues, n’est-ce pas Numéro Cinq ?

  - Mais certainement. Notre objectif est d’abaisser la température de la Terre de six ou sept degrés en coupant le Gulf Stream et en créant un voile atmosphérique par des injections stratosphériques de nanopoudre d’aluminium. Tout cela, dès cette année, provoquera une accumulation de neige à des latitudes inhabituelles et donc, en augmentant l’albédo de la Terre, son pouvoir réfléchissant si vous préférez, enclenchera l’amorce d’une glaciation…

  - Qui ne gênera en rien notre flotte sous-marine, puisque nous avons prévu que même avec la baisse inéluctable du niveau des océans qui s’en suivra, les accès à nos bases resteront ouverts, enchaîne le Numéro Trois…

  - Stratégiquement, c’est la phase politico-militaire de notre action de conquête, reprend le Numéro Un. La phase idéologique est achevée, tout le monde est convaincu que nous avons raison de vouloir sauver la planète. Et qui n’en serait convaincu ? (rire satisfait) Votre marionnette nous a ouvert la phase politique, relayée par les bureaux-boutiques que nous avons ouverts, et la force mise en œuvre, eh bien, c’est celle qui va contraindre le monde à nous céder définitivement, celle qui va interrompre les communications de l’adversaire, désorganiser sa production et son ravitaillement, ruiner sa crédibilité. Mais ne croyez pas que notre armement nucléaire constitue seul notre force d’action militaire. Notre but n’est pas de détruire la planète mais de la conquérir.

Non, notre arme, c’est le froid. Oui, mes chers amis, le froid planétaire est l’Arme que nous utilisons. Ce que vous voyez
(il désigne l’écran), ce n’est que l’interrupteur que nous basculons pour geler les couilles du monde ! Et comme ces braves gens d’en face n’oseront pas nous détruire en sachant que nous aurons toujours de quoi riposter à leurs armes, par nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ils se laisseront geler sur place. Et quand ils s’en apercevront, il sera trop tard : nous serons les Maîtres.

 
- Le réseau de nos bureaux-boutiques est activé depuis ce midi. Il recrute à tour de bras. Bientôt, c’est nous qui constituerons le pouvoir légitime, enchaîne le Numéro Quatre de sa voix glacée. Nous disposons de vos trois marionnettes informatiques et nous pourrions donc nous passer de vous, mais il serait bon que Victor et Clémentine collaborent et incarnent ce changement…

  - C’est une offre sérieuse, appuie le Numéro Un : vous en tirerez des avantages infinis, vous dirigerez toute notre communication média…

 
Contre-champ, gros plan sur les trois journalistes. Clémentine prend la parole, la voix faible, fatiguée :

  - Ce que je ne comprends pas bien… (elle hésite) c’est ce que vous cherchez vraiment…
 
Le Numéro Un est cadré en gros plan, hilare :

  - Être les Maîtres ! C’est une ambition en soi. Imposer notre vision des choses et du monde. Décider. Exercer le Pouvoir. Le Pouvoir Absolu. Je vous assure, ma chère, que c’est là l’ambition la plus élevée et le plaisir suprême auxquels un homme puisse accéder. Ne croyez pas aux Convictions : ce sont les emballages des Ambitions. Et des Ambitions de Pouvoir ! Pourquoi le roi veut-il être roi ? C’est cela qui motive l’humanité depuis ses débuts, ce qui constitue le plus universel de ses buts. Du maire de village à Gengis Khan, du boutiquier qui harcèle son pauvre employé à Rockefeller, de votre « Président » à l’adjudant de service, tous veulent jouir du Pouvoir. Tous jouissent de leur peu de pouvoir. Bien sûr, ils s’aperçoivent assez vite que le pouvoir acquis est frustrant parce qu’il n’est jamais absolu. Ce qui les pousse à de nouvelles conquêtes. Ils pressentent qu’il existe un vrai pouvoir, certains même l’expérimentent. Les tueurs, les grands requins de la politique, des affaires ou de la finance. Ceux-là savent que  le vrai pouvoir se lit dans le regard agonisant de celui  qu’ils ont vaincu. Et ils aimeraient bien pouvoir tuer à discrétion, ouvertement, mais ils n’osent pas, coincés par les règles qu’ils ont imposées aux autres pour s’en défendre ! Alors, ils  poursuivent  leur quête du pouvoir. De plus de pouvoir… En espérant qu’ils pourront tuer un peu plus au cran supérieur de la hiérarchie. Symboliquement, ou même physiquement si possible… Mais ils resteront frustrés, déçus par ces limites auxquelles ils se heurtent tôt ou tard…

 
Nous, nous tuons. Qui nous voulons, quand nous voulons. Comme nous voulons. C’est cela notre Pouvoir et nous le savons et le revendiquons. C’est nous, le Pouvoir. Et nous le garderons. Parce que nous sommes une Famille, ce que vous appelleriez une Dynastie, une famille organisée et secrète, inaccessible parce qu’ignorée. Nous échappons donc à cette limitation des règles que d’autres pourraient nous imposer. Nous sommes nos propres règles. 

  Notre secret assure l’absolu de notre pouvoir. Les dynasties du passé, qui ont tenté avec leurs faibles moyens de s’approprier le Pouvoir ont toutes échoué par la faute de leur ostentation qui les a réduites à ces clinquantes marionnettes de carnaval que vous voyez autour de vous. 

  Nous, nous échappons à cette ostentation par le Secret. Et nous conquerrons le Pouvoir. Nous pourrons ainsi remodeler le monde comme nous le voulons (il éclate de rire) ! Nous resterons

la Tête secrète qui dirige et qui tue ce qui lui déplait. Ce qui dépasse. Et bien sûr, en surface, nous laissons à nos Initiés, nos Cadres, l’expression publique de ce Pouvoir : les honneurs, la richesse, l’apparence de

la Décision…

  C’est d’eux que viendra le Progrès Social, c’est eux qui fonderont le Nouvel Ordre, et que l’on aimera ou que l’on haïra, peu importe, puisqu’ils pourront « disposer » de leurs adversaires, tout cela selon nos indications, bien sûr. C’est eux qui remodèleront la planète et les peuples… Grâce à eux, la Terre possèdera un air sain, il n’y aura plus de pollution, la Nature sera respectée et chérie en tout et partout. Et par tous. Sous peine de mort. Il y aura plein de petits oiseaux. Les dauphins, les phoques et les otaries s’ébattront au bord de plages où l’on pourra se baigner sans marcher dans le fioul. 

  Enfin, l’élite le pourra. Les peuples protégés de l’oisiveté néfaste où les a plongés la démagogie « congés payés », seront remis au travail. Il suffira de les convaincre qu’en « travaillant plus, il gagneront plus »… 

  L’élite pour guider, eux pour servir. La grandeur des Seigneurs sera reconnue et louée par tous et partout. 

 
Vous pourrez en être, de ces élites. Après tout, la conscience vertueuse que nous avons d’un monde propre mérite bien qu’on lui donne les moyens de s’imposer, à coups de mégatonnes au besoin, ou alors ce n’est plus une juste conscience de la réalité des choses mais une opinion banale, relative, révisable, fluctuante, et pourquoi pas, démocratiquement soumise à l’approbation des foules… 

  Mais assez de… philosophie, que diable, le monde nous appartient, soyons joyeux ! Soyez des nôtres ! Vous serez la courroie de transmission, comme on disait jadis à la CGT, entre notre Force Souterraine et son Expression Publique. 

  Expression ! J’aime le mot. Nous allons « exprimer » le monde et en recueillir le jus. Un jus propre, sain. Pour notre usage.

  Le champ s’élargit :

 
- Et moi, grince le Numéro Deux, je pourrai enfin me venger de Malfort ! J’ai déjà capturé son journal, son œuvre, j’utilise son image. Et maintenant je vais avoir sa peau…
  - Un peu de patience, mon cher père, je vous ai promis que vous pourriez le faire bouffer par vos crabes préférés, mais il faudra attendre un peu…
 
- Bien sûr, le fils d’abord, le père ensuite ! Ach ! Dès que nous tiendrons le fils ! Ce sera une grande fête !!!

  Contre-champ et gros plan sur le visage livide d’Eusèbe qui reste muet, le regard droit :

 
- Vous ne l’aurez jamais. C’est lui qui vous aura !

  Explosion de rire des cinq Numéros.
 

- Eh bien, mon cher Victor ? insiste le Numéro Un…

  La caméra cadre les trois prisonniers. Victor, livide, a tourné la tête vers Clèm qui le regarde intensément dans les yeux. C’est elle qui répond :

 
- Il ne saurait être question que nous acceptions…

  Le Numéro Un émet un rire grinçant :
 
- Vous pouvez refuser, ma chère. Vous savez ce qu’il vous en coûtera : nous nous paierons de votre refus sur votre jolie bête…

  - Attendez… le coupe Victor.

 
- C’est votre dernière chance… reprend le Numéro Un.

  - Non, Vic, finissons-en.
 
Les yeux embués de larmes, ils se regardent en silence. Tout est dit…

  - Eh bien voilà qui va réjouir nos équipages, ma chère. Mais d’abord, qui va Me réjouir !! Gardes !

 
Une porte à double battant s’ouvre près des consoles où les techniciens, hilares, se sont retournés, et quatre monuments de muscles entrent dans la salle.

  Les Numéros se lèvent, ravis de la situation, comme de joyeux lurons qui se rendent à une fête de village.
 
- Emmenez-les tous à notre appartement du bordel, nous avons un gibier de choix.

  Les gardes encadrent les prisonniers qui sont contraints de se lever.
Impassibles, Victor et Clèm ne se quittent pas des yeux. Eusèbe, tête basse, les suit, silencieux.
 
Le Numéro Un s’approche de Clèm :

  - Je suis certain que vous nous dédommagerez largement…
 

Il tend la main et lui caresse la joue…
Elle le gifle avant qu’un garde ne lui tire les bras dans le dos pour l’immobiliser.
  Le numéro Un a éclaté de rire.

 
- Très largement. Et votre ami pourra le constater de visu. Qui sait, peut-être sera-t-il du goût de certains de nos matelots ?

  La porte à double battant s’ouvre sans que ni les gardes ni les Numéros y prêtent attention. Quatre filles armées (et vêtues) se glissent dans la salle et imposent le silence aux techniciens derrière lesquels l’une d’elle se poste, menaçante.
 
C’est le bruit d’une culasse de mitraillette que l’on arme qui leur fait tourner la tête. Et l’un des gardes, qui portait la main au pistolet suspendu à sa ceinture s’effondre sous une courte rafale.

  L’une des filles, sans un mot, fait signe aux prisonniers de s’écarter…
 
L’écran mural s’éteint, mais l’émission continue.

  On en revient à l’intervention d’Eusèbe :
 
« Cela, c’était hier soir.

  « Pour fêter leur victoire programmée, les Écolocroques avaient prévu d’offrir à leurs troupes cantonnées à Thulé une grande fête pour laquelle ils avaient enlevé un bon nombre de filles un peu partout dans le monde.

 
« Ils avaient aussi décidé de « recycler » certains éléments de leur personnel féminin, des infirmières pour l’essentiel, et pour beaucoup impliquées dans leurs structures externes, en les mettant « à l’ouvrage » dans leur bordel. Dans leur jargon, il s’agissait de « renouveler le cheptel », une opération de routine.

  « Mais certaines infirmières avaient été prévenues par un membre de l’équipage du Hai II qui avait déjà contacté Vic et Clèm. Il cherchait à s’échapper. À « en sortir ». Et la révolte avait éclaté, astucieuse et silencieuse, reprenant en quelque sorte la technique que j’avais initiée en 1945 à Saint Tignous sur Nivette : les conjurées ont fait passer à quelques serveuses et cuisinières elles aussi concernées, la drogue incapacitante nécessaire à la neutralisation des hommes de la base.
 
« La drogue présentait un effet retard calculé pour que ses manifestations soient simultanées, deux heures après la début de la première administration. Les repas étaient distribués en quatre services espacés d’une demi-heure en des points différents de la base. En deux heures, tous les hommes, sauf ceux du « château » où vivaient les cadres supérieur et les Numéros, ainsi que quelques membres de la garde rapprochée, se sont trouvés neutralisés par l’effet d’un purgatif violent mêlé à l’huile de friture et de salade. La base s’est très vite transformée en cloaque dans lequel des marins ou des gardes se tordaient en se tenant les tripes. Et quelques filles armées ont pu venir à bout de la poignée pour une fois réunie des « Numéros ».

  « A partir de là, les choses sont allées très vite : l’un des techniciens présents dans la salle de conférence s’est mis à notre service, ce qui nous a permis de localiser et de détruire le sous-marin qui se trouvait dans l’océan Pacifique, près de la base des îles Chonos, puis de montrer que les Numéros, bien connus des autres bases secrètes, étaient vaincus et en notre pouvoir, et ainsi, de convaincre les garnisons, très limitées, de ces bases de se rendre ou de fuir avant destruction. Le deuxième sous-marin a été repris en mains par celui des membres de son équipage qui s’était manifesté pendant la détention à son bord de Clémentine et de Victor.

 
« Et lorsqu’ils ont compris leur défaite, les cinq Numéros se sont suicidés en croquant une ampoule de cyanure. Les voici. 

  L’écran montre les cinq cadavres alignés sur le sol de béton d’une salle voûtée, et s’approche de chacun des visages bleuis et convulsés en un lent panoramique.
 
« Aujourd’hui, nous pouvons assurer au Monde entier que la puissance militaire des Écolocroques est anéantie.

  « Aujourd’hui, de nouveau, le Monde est libre !!!! »

 
Et l’écran s’est éteint.

  C’était le samedi 23 avril…
 
C’était il y a un tout petit peu plus de deux ans.

  Et Luis se demande ce qui « cloche » dans tout cela. Bien sûr, on a déjà tout dit, tout commenté, tout analysé depuis. Tout expliqué et tout justifié…

  Mais quand même, ces nanas qui arrivent au bon moment, ces Numéros, si mal défendus, qui se suicident (et dont les corps ont disparu), ces bases où personne n’a pu entrer par la suite (Secret Défense, installations remises à l’ONU), les usines d’alimentation d’Agotchilho qui continuent de fonctionner avec une population bizarre (Luis y est allé pour voir ; il n’a pas pu approcher, mais la population de la Marée au Petit Port a vraiment une drôle de tête), les anciens de l’équipe Malfort « recyclés » étrangement, depuis Arthur Malfort qui dirige le programme d’alimentation d’urgence des Nations Unies en plus de son travail de direction officielle du journal (en pratique, c’est Victor Bourriqué le directeur), jusqu’à cette Rébéquée Taritournelle qui s’occupe maintenant des usines souterraines de

La Marée aux Ports…

Et

la Mairie qui se montre hyper discrète sur tout ça et qui semble filer doux devant les Malfort, jusqu’à leur accorder un bail de location symbolique pour les locaux où il travaille maintenant, lui, Luis. 

  Il y a aussi des personnages qui apparaissent, venus on ne sait trop d’où, comme le directeur de Super Troc qui aurait « dirigé » le journal pendant deux jours au moment où… Luis en a trouvé trace aux archives. Et cette Finette de Sainte Fouillouse qui aurait créé un bureau des Écolocroques, ici, au moment où Saint Tignous sur Nivette se trouvait dans l’œil du cyclone…

  Et Luis qui se demande, qui demande, qui voudrait demander… 

 
Tiens il se souvient très bien de Gertrude, qu’il a sautée comme presque tous les jeunes de la ville, quand il était en terminale au lycée. Suffisait de lui parler « bio » et de lui offrir un pétard pour qu’elle écarte les cuisses. Disparue. Comme ça, du jour au lendemain. Et personne n’a su lui expliquer où ni pourquoi. La grande baraque dont elle a hérité de ses parents et qui la faisait vivre (elle y louait trois appartements), continue d’être habitée par les locataires qui paient leur loyer à l’agence qui verse l’argent sur le compte de Gertrude. Depuis deux ans. Mais Gertrude ne sort plus de chez elle et n’est pas visible. A moins qu’elle n’ait disparu…

  Alors Luis, quoique insatisfait, est ravi de bientôt rencontrer Finette. Il va enfin poser des questions à quelqu’un à qui il peut en poser.

Et qui devrait pouvoir répondre.
 

L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

P2C2E3 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 3)

  N° 104 / L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

 
C’est l’histoire où Arthur ramène la dépouille de Daouj à Guamblin, assiste à ses obsèques, et découvre le cadavre écorchéde celui qu’il venait interroger.  

  Mercredi 4 mai
1 heure du matin (heure locale)
Guamblin (voir la carte des Chonos)
 
L’archipel des Chonos…

  Une poussière d’îles à l’Ouest du Chili, quadrillées d’un lacis de fjords, d’un labyrinthe de canaux, là où la Cordillère des Andes plonge dans le Pacifique.

  Pendant des millénaires, des peuples incroyablement anciens, audacieux et farouches, les Chonos, les Alakalufs, les Yamanas y ont vécu de pêche et de chasse : phoques, baleines, poissons, oiseaux, coquillages, et pour ceux qui vivaient dans les grandes îles, des cerfs huémuls ou des lamas sauvages, des guanacos. Nomades, sommairement vêtus de peaux de phoque, abrités dans des huttes de peaux cousues, ils résistaient aux vents constants que l’Océan envoie sur la côte entre les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants.

  Les neiges éternelles commencent ici à sept cents mètres, et la température, relativement stable, oscille entre 0 et 5° l’hiver et entre 5 et 10° l’été… Mais il fait plus froid cette année et la neige est déjà là…

 
Et le vent. 

  Le vent, violent, brutal, éternel, lui aussi…

 
Les nazis avaient trouvé particulièrement intéressante la situation de l’île Guamblin, à l’extrême Ouest de l’archipel, à peine au-dessus du quarante cinquième parallèle. 

  Le Chili ne leur était pas défavorable a priori et ils avaient pu acheter discrètement des lieux surtout peuplés d’oiseaux de mer.
 
Les Chochos (ainsi qu’ils appelaient les Goums) qu’ils avaient discrètement emmenés avec eux avaient très vite découvert, au large des îles, un plateau continental extrêmement riche en clathrates faciles à exploiter pour eux, et des cavernes naturelles tout aussi faciles à aménager et à équiper.

  Les sous-marins étaient venus.

  
 Et après la guerre, tout cela avait été oublié…

  Sauf des trafiquants, à qui il était aisé de donner d’imprenables rendez-vous dans ce dédale d’îles et d’îlots. Mais qui n’avaient jamais su où diable pouvait passer ce petit sous-marin qui émergeait sous leur nez au fond d’un fjord perdu, ni comment il pouvait bien conduire à destination les tonnes de cocaïne ou d’autres produits du même ordre qu’ils lui confiaient.
 

Ce qui est certain, c’est que la marchandise était toujours rendue à bon port, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord.

  C’est là que les Écolocroques avaient basé le Hai I dès qu’ils en avaient disposé, et la base, recreusée et agrandie, était devenue assez vaste pour accueillir des ateliers d’entretien équivalents à ceux de Thulé.
 
La « sortie de secours », prévue dès le départ, mais qu’« on » n’avait pas eu le temps ni les moyens d’achever avant la fin de la guerre, avait été terminée, grâce à la main d’œuvre complaisamment fournie (contre promesse d’extermination) par diverses dictatures qui s’étaient succédées en Amérique latine… Et maintenant, un tunnel ferroviaire en  grande partie sous-marin reliait (très discrètement) l’île Guamblin à Puerto Cisnes.

 
Après les « évènements » liés à l’action des Écolocroques, l’exterritorialité avait été accordée à toute la région, depuis le parc national déjà existant de la grande île Magdalena, jusqu’à la base ONU de Puerto Cisnès, sur le continent, et à l’île Guamblin, vers le large.

  Ainsi, la même discrétion était-elle assurée à la colonie Goum qui vivait là maintenant, qu’à celles d’Agotchilho, d’Andøya ou de Thulé.
 
Les espaces dévolus aux sous-marins atomiques, maintenant inutilisés, avaient été transformés en conserverie. Alimentée par les ressources maritimes extrêmement riches de la région, en poissons et en algues, et par les céréales récupérées dans les silos des Écolocroques, elle produisait des soupes et des aliments divers à partir de recettes goums. Cela devait permettre d’utiliser une grande partie des réserves spéculatives accumulées par les Écolocroques avant qu’elles ne se dégradent, et donc, de palier aux crises alimentaires que les bouleversements climatiques allaient inévitablement provoquer.

  Le trafic maritime important que tout cela générait, dans une région tourmentée, passait au large du cap Horn, où les cargos onusiens chargés des ressources récupérées sur la côte atlantique, après les inventaires d’Arthur, venaient remplir les silos installés à l’abri des regards et des tempêtes, dans le port aménagé pour la base de l’ONU de Puerto Cisnès. De là, ils étaient transférés par le petit train du tunnel jusqu’à la conserverie de l’île Guamblin, abordable seulement par ce moyen, ou bien par air ou par sous-marin, ou par les embarcations légères des Goums. Mais qu’aucun navire indiscret ne pouvait visiter.

Et les produits finis prenaient le chemin inverse et se trouvaient stockés dans les entrepôts de la même base avant d’être redistribués dans le monde entier par le circuit « Pain d’Algues ». Selon les besoins.

 
A la différence de Thulé, à Chonos, comme on disait, les techniciens Goumyôs étaient restés plus nombreux que les Goums.

  Au moment de la chute des Numéros, beaucoup de ces techniciens s’étaient échappés, mais aucun ne s’était hasardé à vendre la mèche : ils se savaient traqués par les polices du monde entier, mais aussi par les organisations criminelles qui n’appréciaient pas d’être ainsi privées de leur transporteur attitré et se trouvaient donc contraintes de remettre sur pied toute leur logistique.
 

Certains, les plus compétents ou les plus « motivés » d’entre eux, avaient été « recyclés » par les réseaux survivants des Écolocroques, comme l’avait été Arnaud Boufigue, mais ceux des fuyards qui avaient tenté de se « réinsérer » d’eux-mêmes dans le circuit mafieux avaient vite compris qu’avec le peu d’informations négociables dont ils disposaient et le manque de moyens qui était le leur, ils étaient plutôt considérés comme des étrangers au bizeness « qui en savaient trop ». Il y avait eu quelques cadavres dans les rues de Puerto Cisnes et puis de Santiago… et on n’en avait plus parlé.

  Certains étaient même revenus, préférant rester cinq ans à continuer de faire ce qu’ils faisaient auparavant, trafics et armes en moins, plutôt que d’être retrouvés avec un couteau planté entre les épaules dans une ruelle pisseuse d’une petite ville du Chili ou d’Argentine.

 
Il n’y avait eu que ces quelques meurtres bizarres, sur la base même, mais les victimes étaient presque uniquement des Chochos. 

  Evènements secondaires, avaient pensé ces « techniciens ».
 
Et maintenant, le Contrôleur Arthur Malfort (c’est comme ça qu’on l’appelait), revient de tournée avec un cadavre dans ses bagages.

  Après trois heures d’un vol bruyant et agité par des vents d’altitude capricieux, le Cessna se pose à Puerto Cisnes. Le médecin de la base, qu’Arthur a invité à examiner le corps de Daouj, n’a pu que confirmer les dires de celui de Punta Arenas : un coup d’une violence et d’une précision incroyables à cent mètres de distance. La flèche a transpercé les os et le cervelet… Mort instantané… 

 
Et puis il appelle Béatrace… Il est une heure du matin et il a mal dormi dans le Cessna. En fait, l’heure de décalage entre l’Argentine et le Chili le force à régler sa montre : il se croyait encore à deux heures du matin et donc plus près de l’aube qu’il ne l’est en réalité…

- Arthur !!! Tu es arrivé ? (il peut presque entendre frémir ses moustaches sur le micro du téléphone) (ce que c’est reposant…) (ce qu’il aimerait être là… pour un peu, il sentirait ses bras s’enrouler autour de son cou, ses jambes se nouer sur sa taille, comme quand elle l’empieuvre à chacun de ses retours, ses petits seins… Stop !!!)
- Ma pauvre chérie, j’arrive tout juste à Puerto Cisnes… Et je devrai y rester un peu…
- Mais tu DOIS rentrer…
- Oui, je sais. Ecoute, mon ami Daouj, tu sais, l’Itzal qui m’accompagnait…
- Oui, je sais, mais…
- Ecoute-moi, c’est important : il a été tué. D’une flèche, comme tu m’as dit que Mouye l’avait été…
- Quoi ! Mais c’est impossible voyons… Il y a 20 000 kilomètres, c’est aux antipodes…
- Ecoute-moi, ce n’est ni le seul ni le premier Goum à avoir été tué de cette manière-là dans le secteur. Et…
- Non, Tijules, oui, je parle à papa, mais je ne peux pas te le passer…
- … et sur la flèche il était écrit « Hybris »…
  - Oh, Arthur… Mais qu’est-ce qui se passe… Qu’est-ce que ça veut dire, qu’est-ce… Reviens, tout de suite, j’ai peur…
- Je le sais, et moi aussi, pour vous, pour vous tous autant que pour moi, parce que nous sommes directement visés. Je n’ai pas beaucoup de temps, il faut que je prenne quelques informations avant de revenir. En particulier sur les autres meurtres du même genre qui ont eu lieu ici… Je ramène Daouj chez lui. Fais passer le message : que tout le monde soit très, très prudent. Et essaie d’en savoir plus sur la mort de Mouye. Je te rappellerai dans quelques heures, avant de partir. J’ai demandé à ce que mon voyage de retour soit préparé pendant que je serai à l’île Guamblin. Embrasse Tijules… Moi, je t’embrasse… A bientôt, je te rappelle…
 

Il coupe très vite, laissant Béatrace effondrée…

  Pas longtemps : il est sept heures à Saint Tignous sur Nivette. 

 
A sept heures dix, d’Eusèbe à Ravot, en passant par Victor, Clémentine, Nouye, Rébéquée et jusqu’à Hélène et Amaïa, tout le monde est au courant…
 
Arthur décide de partir immédiatement pour l’île Guamblin. La météo le permettant, il prend l’hélico plutôt que le train. 

  Il ramène le corps de Daouj.
 
Trois quarts d’heure de vol et ils se posent, ballottés par les vents capricieux. Ne survivent ici que les pilotes les plus habiles…

  Quatre Goums détachent la housse de plastique qui renferme le corps de Daouj, le placent sur une civière… 

 
Arthur baisse la tête…

  Une entrée discrète est ouverte dans un creux de rochers, et tout de suite l’ascenseur les conduit à la base proprement dite, avec sa faible lumière et son silence feutré.
 

Il est trois heures du matin, mais ici le temps s’écoule dans une dimension « extra-météorologique », et selon un rythme temporel propre : il fait chaud dans la pénombre constante des torchères jaune et bleu du méthane, et les minces cheminées  en tôle d’inox des chaudières qui alimentent la centrale électrique en vapeur diffusent leur chaleur dans l’air ambiant.

  Ici aussi, comme à Agotchilho et à Thulé, les Goums ont trouvé des sources thermales, et partout des filets d’eau chaude coulent à terre dans des rigoles creusées à même le sol.

Bruits discrets d’eau courante, et vapeur latente… 

 
Des techniciens en combinaison de travail circulent, affairés… Quelques Goums à peine couverts par leur poncho… Arthur entrevoit des Boules qui poussent de lourds chariots… Quelques femmes, des Goums, nues bien sûr, mais très peu.

  Mnouay, jeune femme trapue au fort bourrelet orbitaire et au nez largement épaté, l’Itzal qui organise le fonctionnement de la base, celle qui ici représente Amaïa, l’attend tout près de la sortie de l’ascenseur.
 
Les porteurs posent la civière et extraient de la housse noire le corps nu de Daouj.

  Sans un mot, Mnouay pose la main sur son front…

 
- Je dois te parler dit Arthur.
Elle acquiesce de la tête et fait un signe aux porteurs qui emmènent le corps…

- Mnouay, Daouj m’a dit qu’il y avait eu d’autres Goums tués par des flèches… Il m’a parlé d’une « patronne »…
Mnouay pose une main ferme sur le bras d’Arthur en hochant la tête :
- Tu es fatigué, tu devrais te reposer… Daouj va se préparer à rejoindre Ôoumloc … C’était ton ami et c’était mon frère, nous ne pouvons rien faire de plus… Je vais aller l’accompagner dans le chant des flûtes, viens avec moi si tu le souhaites, je te dirai en chemin…

  Et elle lui a dit : le Numéro Un, du temps où il se comportait en maître et où il venait parfois, avec une grande femme blonde, et une jeune, très jeune fille et un jeune garçon, blonds tous les deux, arrogants et méprisants à l’égard des Goums…

  Elle, l’Itzal alors en formation à l’extérieur, chez les Goumyôs, a compris que ce devaient être sa femme et ses enfants. Et cependant, elle connaissait comme tout le monde celui que l’on appelait le Numéro Trois, le jeune capitaine des navires sous-marins, dangereux, pervers, et sa sœur, Numéro Quatre, qui venaient rarement, mais la Mémoire des Goums n’oublie pas…

  Elle s’était émerveillée de cette fécondité facile…

Récemment, elle avait revu les plus jeunes, devenus adultes, accompagnés d’un certain Numéro Cinq qu’elle ne connaissait pas.

  Devant eux, les porteurs s’enfoncent dans des galeries de plus en plus obscures…

  - Je suis née ici, mais cet endroit n’était pas connu d’Ôoumloc, comme l’est Agotchilho. Il a donc fallu l’inviter et lui montrer les lieux lorsque ma mère s’y est installée avec ses soeurs et ses frères. Maintenant, il nous a reconnus. Et il n’aime pas qu’on lui apporte des Goums qui ont été tués comme l’a été Daouj. Il se peut qu’il se fâche un jour…
- Ce n’est donc pas le premier…
- Ce n’est pas le premier…
 

Un chant de flûte, lente mélopée, doucement nostalgique…

  Mnouay s’est tue.

De l’eau chaude en mince tapis qui ruisselle sur le sol…

Une pièce carrée, quatre flûtistes assises sur des sièges surélevés, autour d’une large mare d’eau noire…

 
La civière est posée sur le sol où ruisselle l’eau chaude, près de la mare…

  Et Mnouay se met à psalmodier dans le rythme de la flûte qui poursuit sa mélopée, et sur le même ton :

  - Daouj est mort hier. Il servait la Mémoire chez les Goumyôs et il a sacrifié sa vie pour sauver de la faim aussi bien les Goums que les Goumyôs dont il était devenu l’ami. Il avait su discerner en eux les vrais amis des Goums, ceux qui nous aident comme nous les aiderons… 

  La psalmodie devient chant

  Daouj a été tué d’une flèche tirée dans la nuit.
Une flèche d’argent l’a frappé à la nuque.
Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…

 
Mnouay reprend, en récitatif :

  Et cependant, il a donné sa semence, chaque fois qu’il a été sollicité. Il a été fécond. Il a participé à la conception d’hommes et de femmes nouveaux. Sa vie aura été féconde pour le peuple goum qui lui rend hommage. Sa chair sera préservée par les Crabes noirs de toute corruption. Ses os seront confiés à Ôoumloc selon notre tradition, pour qu’il les restitue au Rocher d’où ils sont venus…
 
(les flûtes pressent le rythme de leur mélopée)

  Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…

 
(Mnouay reprend, un ton plus haut)

  Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
 

(au rythme haché d’un souffle saccadé)

  Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…

 
Un silence, et puis très doucement, la psalmodie reprend :

  - Daouj était notre frère. Nous sommes Daouj. Le chant de sa parole est celui de la flûte, et le chant de la flûte est désormais le chant de Daouj. La flûte est dans ma voix. Elle est le chant des morts qui sont tous retournés à Ôoumloc. Elle est le chant des morts qu’il a tous ramenés au Rocher. Au Rocher d’où procèdent la vie et la mort. Au Rocher sur lequel il dort et sur lequel il danse. Au Rocher où il s’accouple au monde dans l’abîme des eaux. Au Rocher où sont nés, où naissent et où naîtront la lune et le soleil, les Goums et les Goumyôs, les étoiles et la mer…

La flûte nous unit. La flûte nous unit à Daouj, mon frère, ma mère, mon père et ma Mémoire, notre ami, mon fils et ma fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…
 
Mnouay se tait. Arthur s’est appuyé sur son épaule qu’il sent, chaude et ferme sous sa main.

  Elle tourne la tête vers lui :
- Viens, mon frère, il faut le laisser à Ôoumloc, viens…

 
Il lui semble bien voir couler ses larmes, au travers des siennes…

  L’eau qui couvre le sol en un mince tapis est devenue très froide…

Ils sortent, suivis des porteurs de la civière et des flûtistes.

  - Nous avons conservé d’autres flèches que nous avons nous aussi retirées du crâne de leurs victimes, pour ne pas indisposer  Ôoumloc qui en déteste le métal. Je vais te les donner…
- Je te remercie, Mnouay, mais, je ne t’avais pas dit que la pointe de la flèche était en argent…
- Je le savais, l’interrompt-elle, je le savais, c’est la même main qui les a lancées…
- Et quelle est cette main ?
- Tu l’as dit toi-même : celle que l’on appelle « la Patronne », mais ce n’est pas nous qui l’appelons ainsi, il faudrait interroger les techniciens Goumyôs, et tu sais que nous entretenons très peu de rapports avec eux…

  Arthur savait que les Goums et les techniciens ne se fréquentaient pas et cohabitaient d’aussi loin que possible, les premiers reprochant aux seconds des lustres d’exploitation éhontée du temps des Numéros (et de toutes les exploitations possibles), les seconds rendant les premiers responsables de leur défaite. Après tout, ils se trouvaient dans la position de détenus en face de geôliers de fait. Il n’empêche : le travail souvent commun obligeait nombre d’entre eux à se côtoyer.

  Et le responsable de production à la conserverie était un Goumyôs. Un certain Yann Marbeuf, breton d’origine, embauché par les Écolocroques comme ingénieur pour faire fonctionner le petit train, la centrale électrique et tous les machins mécaniques et électriques qui y rendaient la vie possible.
 
L’endroit lui plaisait, le salaire aussi, il n’avait pas d’attaches…

  Quand il avait compris « à qui il avait affaire », comme il l’avait déclaré à la commission qui l’avait interrogé après la chute des Numéros, il était trop tard pour reculer : on ne rompait pas un contrat de travail avec les Écolocroques… Sauf à y laisser sa peau d’une manière très désagréable…
 

Il se déclarait donc heureux de s’en sortir aussi facilement, compte tenu du bousin que ces Gugusses (sic) avaient répandu autour d’eux et dont il s’était rendu complice de fait. Et il avait dit « collaborer à fond » lorsque la commission lui avait proposé.

  Arthur a donc demandé à lui parler d’urgence : il faut qu’il attrape le Cessna qui l’attend à six heures à Puerto Cisnès pour le conduire à Santiago où il pourra prendre le vol régulier de midi pour l’Europe…
 
Dix minutes plus tard, Mnouay lui apporte six flèches semblables à celle que le médecin de Punta Arénas a extraite du crâne de Daouj :
- Les trois premières datent du jour où les Numéros ont été évincés et où nous avons obligé les techniciens à se rendre. Les autres ont tué plus tard. La dernière date de la semaine dernière.
- Merci Mnouay, je les ferai étudier par des experts… (il gratte les pointes métalliques avec l’ongle de son pouce pour en ôter la couche sombre qui couvre le métal) Toutes les pointes sont en argent et elles sont toutes marquées Hybris… Et le Goumyôs, que je veux interroger ?

  Mnouay se met à rire : les Goums trouvent toujours très drôle qu’un Goumyôs appelle Goumyôs un autre Goumyôs…
 
- Il a dû se perdre… (Humour goum : ils ne comprennent pas que l’on puisse se perdre dans leurs labyrinthes. C’est pour eux une histoire goumyôs, l’équivalent d’une histoire belge…)

  Sauf que :
- Mnouay !! Mnouay !!

Une jeune Goum se précipite en courant vers eux, essoufflée, les deux mains crispées sur ses seins volumineux, pour éviter d’être freinée dans sa course par leur ballottement rythmique. Et elle se met à dévider une longue tirade glougloutante…

 
Mnouay regarde Arthur, les yeux ronds, comme stupéfaite de ce qu’elle vient d’apprendre :
- On n’a pas retrouvé Yann Marbeuf…
- Eh bien ?
- Il… il s’est échappé !
- Echappé ? Mais voyons, cela n’a aucun sens, il ne peut pas prendre un train à lui tout seul, il serait repéré et bloqué tout de suite, il suffit de couper le courant ; il ne peut pas fuir à pied dans le tunnel ferroviaire où il serait électrocuté ou écrasé… Et puis, hein, deux cents kilomètres ! Et dehors…

  L’île la plus proche se trouve à plus de trente kilomètres, l’eau est à moins de trois degrés, le vent, fort, et aucune embarcation ne peut aborder cette côte abrupte bombardée par les vagues du Pacifique. Seuls les sous-marins, quarante mètres sous l’eau, trouveraient les portes gigantesques de la base. Et ces portes sont condamnées depuis deux ans…

- On ne sait pas où il est, mais Nayo (elle montre la jeune pouliche mamelue qui reprend son souffle), était au contrôle de la porte extérieure et il l’a ouverte il y a de cela cinq heures. Il n’est pas reparu, mais c’est son passe magnétique qui a été utilisé. Quand on l’a fait appeler elle a contrôlé, mais il n’est pas dans sa chambre, personne ne l’a vu et surtout, il n’est pas rentré. Ce n’est pas qu’il soit sorti qui est étonnant, il a pu vouloir prendre l’air, mais il fait nuit et il n’est pas rentré…
- Et je doute qu’il soit sorti conter fleurette à une sirène ou pique-niquer avec une bande de copains… enchaîne Arthur perplexe… Tant pis, je ne peux pas attendre, je pars. Je l’interrogerai par radio en arrivant en Europe. Tu le préviendras de se tenir à ma disposition…
- Bien sûr, Arthur. Je te souhaite bon voyage…
- Merci Mnouay, et prends garde à toi, l’endroit devient dangereux, il faut que nous éliminions ces tueurs… Je vais faire le tour de l’île avec l’hélico avant de partir…
 

Mnouay le salue d’un inclinaison du buste à laquelle Arthur répond par une inclinaison semblable et un sourire : les Goums ne sont pas démonstratifs.

  Dix minutes plus tard, l’hélico dans lequel il est remonté et qui avait profité de son absence pour se ravitailler aux réserves de la base, lance sa turbine.

 
La nuit est claire, le vent du Pacifique a chassé tout nuage, et c’est la pleine lune. Arthur demande au pilote de survoler le gros rocher de cinq kilomètres sur dix huit qui forme l’île, pour le cas où ils y verraient ce fugueur de Yann Marbeuf. 

  Le phare de recherche éclaire d’un blanc violent, bleuté, les paquets d’écume que la mer jette sur les brisants, la végétation rabougrie qui prolonge l’estran, cardée par le vent qui griffe la côte. Et lorsque le relief s’élève, le rocher nu apparaît, usé par les embruns. Point culminant : quatre cent cinquante mètres. Une table rocheuse arrondie.
 
Tiens, un piquet, un mat planté verticalement et une vieille chemise qui bat au vent : la caricature du drapeau d’appel d’un naufragé sur une île déserte !

- Plus près, crie Arthur au pilote en lui montrant la défroque.

Il ne fait pas encore très clair, et à cent mètres d’altitude, n’était le mouvement, on ne verrait pas grand-chose :
- Il y a un Robinson qui fait sécher sa lessive à Guamblin ? demande le pilote…

Et c’est vrai que ça le fait rire, le pilote : un Robinson sur une base de l’ONU !

C’est bizarre, ce truc…

  L’éclat brutal du projo frappe en plein le sommet arrondi : il y a un second poteau planté pas très loin du premier, quelque chose…

 
L’hélico descend en oscillant dans le souffle continu du vent du large, et le projecteur balancé balaie les pentes avant de revenir, lorsque le pilote parvient à stabiliser le vol stationnaire, à dix mètres du sol, dix mètres devant les poteaux écartés.

  Debout entre les deux poteaux, bras et jambes écartelés par des cordes, il y a un homme nu, rouge, tout rouge…
 

Ses cheveux fouettés par le vent du rotor dégagent un visage sanglant renversé sur sa nuque.

  La défroque qui claque, clouée par les bras au poteau de bois brut, c’est sa peau.

 
Il a été intégralement écorché.

  Le pilote est parvenu à se poser, en regardant de l’autre côté : ce n’est pas le moment de se laisser affoler, et là, même s’il en a vu de toutes les couleurs au cours de sa carrière, il y a vraiment de quoi rendre son médianoche sur le manche à balai.
 
La lumière éblouissante du projecteur, reflétée par les roches grises du sol irrégulier éclaire par dessous le cadavre tragique.

  Arthur saute de l’hélico, courbé en deux dans la tempête du rotor que le pilote maintient en rotation, juste sous la limite de la sustentation, pour pouvoir décoller instantanément en cas d’urgence. Il s’approche du malheureux, le contourne : sa peau, découpée au-dessus des sourcils, et puis autour des poignets et des chevilles, lui a été arrachée par-derrière. Il distingue les lignes tracées grossièrement dans la chair par la lame qui a coupé derrière les bras, les jambes, le dos, jusqu’à la nuque, laissant en place la longue chevelure noire qu’Arthur avait déjà remarquée lorsqu’il avait questionné Yann Marbeuf il y a deux ans de cela… Et qui vole au vent bruyant des pales mêlé à celui de l’océan… 

 
Arthur a l’idée saugrenue d’un énorme anti-scalp indien : on a arraché toute la peau, sauf les cheveux…

  Une immense tache de sang s’étale sous le corps martyrisé, forme des flaques dans les creux du rocher…
 

Les poignets de la peau sont cloués l’un au-dessus de l’autre au bois brut de l’un des poteaux, et elle claque dans le vent du rotor comme un drap mouillé…

  Le visage renversé, lèvres retroussées, fixe la lune de ses yeux sans paupières…

 
Arthur croit entendre le hurlement du rire féroce de la mort au travers du sifflement écrasant de la turbine de l’hélico et du battement chuintant des pales…

  Le front, dont la peau n’a pas été arrachée, dessine une bande livide au-dessus du visage écarlate.
 
A la pointe d’un couteau, en lettres de sang, on y a gravé :
 

HYBRIS.


 

LE MÉTRO / P2C2E16

P2C2E16 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N° 117 / LE MÉTRO / P2C2E16

 
C’est l’histoire où Clèm, Béatrace et Rébéquée se font des confidences. On y parle aussi du métro. Et une flèche fait une nouvelle victime.

 
Mercredi 4 mai
9 heures
Le métro.

  Au retour de Thulé, Clèm autant que Victor avaient souffert de claustrophobie. Les efforts patients de leurs amis, le travail intensif nécessité par la fusion entre