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L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

P3C1E25 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 25)

  N°170 / L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

 
C’est l’histoire où, de retour chez Mado où il tient ses quartiers, le commissaire Ravot assiste à l’agression dont elle fait l’objet de la part de Humevesne et de Suceprout qui tombent sur un os. Où l’on évoque la « méthode Ravot ».

  Vendredi 10 juin
Le soir
Saint Tignous sur Nivette

 
Amaïa leur a dit d’attendre demain pour poser des questions et tenter de comprendre. 

  Ils sont donc repartis, accompagnés par Victor jusqu’au journal. 

 
Et puis ils ont longuement parlé, à trois, tenté de se faire une idée cohérente de ce qu’ils ont vu.

  Lepif et Amélie essaient vainement de hiérarchiser ce qu’ils ont vu de plus invraisemblable. Amélie a « du travail pour au moins un an », avec les prélèvements qu’elle s’est empressée de mettre au frais dans le frigo du commissariat. Ce mucus, en particulier, l’intrigue : si elle a bien compris, il aurait servi de réserve d’oxygène à Arthur pendant près d’une heure d’immersion, selon les dires du commissaire.
 
Et puis ils sont arrivés au commissariat, et là, Ravot a découvert qu’il devait répondre à quelques interpellations de sa hiérarchie, qui lui reproche son zèle excessif à persécuter des notables du lieu, « zèle qui semble s’être terminé par la mort de l’honorable directrice d’une usine de la région »… 

  Les cons, s’est-il contenté de grommeler en expédiant une copie de la mise en demeure, par fax, au Procureur.

 
- Les enfants, je crois que ce soir il serait profitable à tout le monde de faire relâche, finit-il par dire à Lepif et à Amélie. Vous avez besoin que l’on vous fiche la paix pour quelques heures. Et moi aussi, je l’avoue. Tout ça, c’est beaucoup. Martial va prendre la permanence. Je rentre chez moi, vous savez où me trouver. Sauf urgence, on se rejoint ici demain matin à huit heures. Et à neuf heures, nous redescendrons faire le point avec les Malfort, si Arthur a récupéré un peu…

   Et à peine rentré :
- Ah, Mado, vous n’imaginez pas ce qui peut se passer sous les évidences… Donnez-moi un chocolat chaud, j’ai froid…

 
Il n’y a personne à cette heure-ci et la fatigue ouvre la voie aux confidences. Mado vient s’asseoir à la table de Ravot et dépose deux tasses fumantes, une pour lui, une pour elle…

  - Mais, commissaire, j’ai moi aussi quelques idées souterraines…
- C’est vrai, sourit Ravot. Madelin Picaillon, docteur en droit et avocat stagiaire, Zézette pour les intimes du Bois… Mado depuis son arrivée à Saint Tignous sur Nivette, retour du Brésil où elle est devenue Madame Madeleine Picaillon. Mais dites-moi, sans vouloir être indiscret, qu’est-ce qui vous a fait atterrir ici ?
- Je vois que vous êtes encore mieux informé que je ne le pensais, commissaire, je pourrais dire que j’y suis venue parce que vous y étiez et que je connaissais votre… largeur d’esprit, mais non, j’ignorais, et vous aussi, que vous seriez nommé ici il y a cinq ans lorsque je me suis installée…

 
La porte s’ouvre à la volée. Mado se lève, se retourne et se retrouve face au taser que Humevesne lui brandit sous le nez. Suceprout suit, en retrait, un méchant vilain colt pointé droit sur Ravot :
- Bouge pas, fais pas le con ou j’te fume, connard…
  Ravot dans la pénombre se dit qu’avec de la chance ces idiots ne l’ont pas reconnu. Ils portent de beaux costumes tout neufs, mais comment sont-ils dehors ? Il les avait laissés en garde-à-vue au commissariat ce matin… Alibi…Mais il n’a pas dit de les relâcher… Si c’est encore un coup de Pélot, ça va fumer…
 

En attendant, il se tasse dans son coin…

  - Alors ma grosse, la Zézette à son papa Lepif a mouchardé les potes ? J’aimerais bien te les couper…
- Mais c’est déjà fait, enchaîne Mado qui n’a pas l’air aussi inquiète qu’elle le devrait…
 - Tu sais que t’es vraiment une marrante toi, la bite de Lepif au cirage. On en a parlé dans le temps, c’était la légende chez les Hommes. J’imaginais pas que c’était vrai, continue Humevesne en grinçant presque des dents. En attendant, j’ai bien envie de te peler les nichons. Un p’tit coup de ça (il agite son taser sous le nez de Mado) et on sera peinards pour finir tes opérations, non ? Qu’est-ce que t’en penses, morue ?
- Et Monsieur qui se planque là au fond nous refilera son larfeuille à dollars et même le code de sa carte de crédit si on lui demande gentiment, poursuit Suceprout en redressant le museau noir de son pistolet…
- T’as fermé la boutique ? demande Humevesne par-dessus son épaule…
- Natürlich, comme on dit à Pékin… Alors, ton portefeuille, bourgeois…

  Ravot se réjouit, pour une fois, de s’être encombré de son arme de service. En fait, comme il déteste ce poids mort, il se contente, d’un petit pistolet, léger et très plat, pas très puissant, mais qui peut faire très mal dans une bagarre de rue quand il est bien manié.

  Il bredouille des mots sur un ton de fausset, et sort son portefeuille dans lequel, en fouillant dans sa poche, il a glissé son arme. L’autre lui tend la main, et le coup de feu claque. Suceprout surpris par une balle dans l’épaule, sent retomber son bras, inerte. Ravot, sans hésiter, tire sur l’autre rufian qu’il atteint au poignet au moment où lui-même le braquait avec son taser. Humevesne, sous la douleur et l’impact de la balle, lâche son arme, maintenue par le pontet, pivote autour de son index, et la décharge part en l’atteignant au pied. Humevesne se tétanise et tombe d’une masse.

 
- Bande de cons, conclut Ravot, tandis que Mado achève de désarmer Suceprout et va rouvrir sa porte.
- Va appeler Martial qu’il enchriste ces deux balaises… Au fait, connard, c’est Pélot qui vous a relâchés ?
- Vous… Oh merde, on est maudits ! C’est pas humain un tel manque de bol…
- Ce coup-ci vous êtes bons. Tentative de meurtre avec sévices et actes de barbarie, et menace de mort sur un officier de police dans l’exercice de ses fonctions… A moins…
- A moins ?
- Va te faire soigner, on verra ça demain… Ce soir, j’en ai ma claque.
  Le pimpon de la sirène…
- On ne peut pas vous laisser seul deux minutes, commissaire, remarque Martial. Mais qu’est-ce qu’ils fichent dehors ces deux oiseaux ?
- Pélot… dit Ravot…
- Tsss… dit Martial…
- Oui, dit Ravot… Bon vous les embarquez, passage à l’hosto en chambre surveillée. Ce brillant animal a une balle dans l’épaule. Il ne braquait avec ça (il montre le Colt que Mado tient encore et tend à l’inspecteur. Et l’autre se proposait d’assommer Mado avec ça (il montre le taser) avant de lui tailler les nichons en pointe. Mais il est tellement con qu’il s’est envoyé la décharge dans le pied quand il m’a menacé pour défendre l’autre oiseau. Il a une balle dans le poignet…
- Votre petit 6,35 ?
- Oh, c’est bien suffisant pour la chasse aux merles… Mado ? on casse la croûte ?
- Un bourguignon d’hier, avec son Beaujolais, ça vous va ?
- Un Graves, Mado, ce soir. J’aurai besoin d’un peu plus de corps dans mon verre.
 
Ravot s’était installé chez Mado le jour même de son arrivée à Saint Tignous sur Nivette. 

  Bien sûr, elle l’avait immédiatement reconnu.

 
Bien sûr, il avait feint de ne pas la reconnaître.

  Bien sûr, elle avait cru qu’il ne la reconnaissait pas.

 
Et puis, il avait été « sollicité » : le maire, le Conseiller en matière d’économie électorale, dont il connaissait le comportement opportuniste, sinon collaborationniste, vis-à-vis des Numéros qui avaient ici même démarré l’offensive des Écolocroques… Pour avoir la paix, il avait pour de bon pris pension dans le petit studio que Mado lui loue, depuis, au-dessus du bar. Pension complète, Mado est devenue sa logeuse. Il occupe « sa » table au bar, discrète, tout au fond, où il mange le plus souvent, où il petit-déjeune toujours (quand il a le temps de petit-déjeuner), où il dîne parfois le soir, selon l’heure, en salle ou d’un plateau que Mado lui prépare et qu’il monte chez lui. Elle entretient son linge et s’occupe de son ménage, dans la plus grande discrétion, toujours.

  Il a installé sa bibliothèque, ses disques, son écran de télé et son fauteuil, ses films enregistrés et sa table de dessin devant laquelle il passe de longues soirées de réflexion lorsqu’une affaire le préoccupe…

  Il vient justement d’achever un lavis qui lui a demandé beaucoup de travail, où il représente l’assassinat d’Edmonde de la Vorme Séchée. Ce grand dessin fait suite à celui qu’il a déjà réalisé, après l’assassinat de Tomie la Louve, et il tente de mettre en place sur une autre feuille de canson la fin terrible de Birke, coupée en deux par le Crabe. Ça lui rappelle une histoire de Dahlia Noir[1]

  Il a souvent observé que dessiner des évènements auxquels il a assisté lui permet de prendre conscience de détails qu’il avait enregistrés sans s’en rendre compte, et à plusieurs reprises, cela lui a permis de retrouver LE détail crucial à partir duquel une enquête a basculé. Le lavis exige une certaine spontanéité et Ravot le « travaille à l’envers », comme il le dit lui-même lorsque (très rarement) il en parle : plutôt que d’employer ses encres diluées pour, au pinceau, ombrer et modeler un dessin préalable qu’il aurait réalisé à la plume, au crayon ou au feutre, il jette sur sa feuille de larges volumes d’espaces plus ou moins sombres qui mettent en place la scène qu’il veut représenter, et à partir de cette impression générale, il va « descendre dans le détail », en recherchant « ce qui lui manque plutôt que ce qu’il sait », c’est-à-dire, en ignorant les évidences. Avec ce résultat paradoxal d’un portrait d’où le regard sera absent, mais où il aura précisé jusqu’au plus infime détail l’implantation des sourcils ou la position d’une mèche de cheveux, ou même une ride d’expression un peu particulière. Avec plus de netteté que sur la photo qui se trouve dans le dossier correspondant.

  C’est ainsi qu’il a retrouvé, non, qu’il retrouve… ce visage dans la foule, derrière la Vorme… mais oui, c’est bien celui de Humevesne ! Demain, il regardera le film…

[1] Le 15 Janvier 1947, dans un terrain vague de Los Angeles, est découvert le corps nu et mutilé, sectionné en deux au niveau de la taille, d’une jeune fille de vingt-deux ans, Betty Short, surnommée le Dahlia Noir. Son meurtrier ne sera jamais retrouvé.

C’EST GRAVE / P3C1E36

P3C1E36 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 36)

N°181 / C’EST GRAVE / P3C1E36

C’est l’histoire où chacun prend conscience de la gravité de la situation et où Amélie s’étonne des rapports entre drogue et soupe.

Tijules compare les nichons des dames.

Lundi 13 juin

12 heures 30

Bureau N°1

- C’est grave, dit Arthur.

- C’est grave, dit Eusèbe.

- C’est grave, dit Béa.

- C’est grave, dit Ravot.

- C’est grave, dit Jeanne.


- Excusez-moi un instant, dit Rébéquée en se rendant à la voisine salle de bren parce qu’elle a envie de faire pipi.

On l’attend.

- C’est grave, dit Rébéquée, de retour.

- C’est grave, dit Lepif.

- C’est grave, dit Amélie, qui s’enhardit.

Amaïa ne dit rien.

Nouye non plus.

Victor et Hélène sont restés dans la salle de baignades où ils s’affairent à réconforter Clèm qui récupère de son accouchement en barbotant dans l’eau tiède et bénéfique, tout en faisant gouzigouzi à son bébé téteur tout neuf, avec Tijules qui goûte le téton libre pour faire des comparaisons.

Il trouve Tima très marrante avec ses petits pieds qui battent dans l’eau. Tima. C’est comme ça qu’il a tout de suite appelé la petite Amaïa. Et ça devait lui rester. Mais pour l’heure, il pense surtout à faire des comparaisons nichonneuses. Déjà. Mais pour l’instant, il s’intéresse moins à l’aspect et à la texture qu’au goût du contenu.

On n’a pas encore cru bon de mettre les adultes présents en ce lieu au courant de la situation et ils se contentent de béer devant l’attendrissant tableau.

Pour les autres, informés réciproquement des détails du délire présidentiel et des activités sournoises de la Nouvelle Réna telles que les a éclaircies Amélie, ils en sont parvenus à cette conclusion unanime : c’est grave.

Arthur, retapé, résume :

De un, toute la hiérarchie sociale est intoxiquée, droguée à la saucisse, accro et dépendante.

De deux, non seulement on se retrouve isolés, mais on risque même d’être saisis dans l’engrenage sournois de la dite intoxication. Car aujourd’hui la saucisse, mais demain le pâté, le pain de campagne ou le bonbon à la menthe, voire la glace au chocolat ou le lapin chasseur des champs[1]. Et pour la fumée, un échappement baladeur en ville ou un fumigène de stade…

- … ou une cassolette d’encens dans l’église du village, ajoute Rébéquée du fond de son anticléricalisme primaire…

- …ou un filtre de cigarette correctement traité, achève Amélie qui a travaillé une partie de sa thèse de doctorat, justement sur l’aromaticité des alcaloïdes à la Société d’Exploitation Industrielle des Tabacs et Allumettes et qui sait ce que filtre veut gauloisement dire…

- C’est grave, conclut Arthur.

On pense.

- Il faut manger de la soupe, dit Amaïa qui jusqu’ici n’a pas fait de commentaires.

- C’est vrai que j’ai faim, confirme Arthur.

- C’est vrai qu’elle est bonne, opine Amélie (ce qui fait rougir Lepif va savoir pourquoi) qui se souvient d’en avoir mangé un bol juste avant de monter sur le bateau dans lequel ils ont repêché Arthur.

- Mais pas seulement, poursuit Amaïa mystérieuse autant que laconique.

- Pas seulement ? s’enquiert Eusèbe.

- Pas seulement, confirme Nouye qui semble bien être au jus de la chose.

- Explique, demande Arthur qui pressent le plus sous le moins.

- Eh bien voilà…

Mais Nouye a déjà fait signe à un garde goum resté à la porte, qui a relayé son appel, et deux Boules de service apportent la grosse marmite fumante qui semble circuler en permanence dans les couloirs d’Agotchilho, suivie de deux porteur et porteuse de bols, en cortège, et on se tape avec des soupirs de satisfaction une petite soupe bien chaude mais pas trop, pas brûlante surtout, ni tiédasse, parfaite, odorante et fumante, rabibochante et roborative en diable, de celles qui vous descendent en velours jusqu’au fond de la gueule pour se tendrement tartiner puis lover au creux tout chaud d’un estomac réjoui.

- Eh bien voilà, reprend Amaïa. Vous savez que notre peuple utilise les poudres et drogues depuis des dizaines de millénaires. Je me propose d’ailleurs de faire prendre à Arthur reconstitué une poudre de mémoire qui devrait l’aider à se souvenir de la totalité de ce qu’il a vécu. Mais vous devez deviner que de telles manipulations ne sont pas sans danger. Et ce danger, nous l’avons découvert voici bien longtemps. Et combattu. Et vaincu. Chacune et chacun de nous a plus d’une fois été exposé aux effets de la poudre d’amour, ou de la poudre de pouvoir, ou de la poudre de mémoire, ou d’autres encore, comme la poudre de repos. Vous n’avez pas vu de drogués chez nous, ni d’accrocs à quelque drogue que ce soit…

- Sauf le concierge, rappelle Rébéquée qui entend encore craquer le cou du répugnant personnage entre ses cuisses musclées.

- C’est exact, reprend Amaïa, et je t’expliquerai pourquoi. Mais vous-mêmes, après avoir subi les effets bénéfiques souhaités de ces poudres, n’avez pas souffert de séquelles ni de manifestation d’accoutumance. C’est que nous avons appris, non seulement à induire les effets que nous désirions produire et recevoir, mais aussi à en effacer les conséquences secondaires. Dont, et surtout, évidemment, bien sûr, l’accoutumance.

Elle se tourne face à Rébéquée qui se trouve à sa gauche :

- Le concierge s’était tellement inféodé aux Numéros qu’il ne mangeait plus que des kartofeulnes ount’ zauzizes. Plus de soupe…

- … et cet élément qui neutralise les effets indésirables de vos drogues se trouverait dans votre soupe ? demande Amélie, une lueur d’espoir dans la malachite de son œil gauche.

- Très justement. Nous y mettons une algue particulière qui…

- … attendez, dites-moi si je me trompe : vos « poudres », vos drogues, dirai-je agissent sur une base d’améline, un alcaloïde qui renferme des structures aromatiques dissociables et/ou associables (P3C1E32, P3C1E33, P3C1E34)). La synthèse efficace des alcaloïdes actifs est obtenue par greffage d’une molécule azotée du type amine…

- … le garum, approuve Rébéquée qui sait ce qu’à minette veut dire et qui connaît les recettes de fabrication de la soupe, une sauce dégueulasse quand on la goûte seule, obtenue par la fermentation de la chair de têtes de poisson ou de carapaces de crabes, comme le nuoc-mâm vietnamien…

- … les Romains l’utilisaient déjà, ajoute Jeanne, rêveuse…

- … et le contrepoison substitue une molécule quelconque à l’azote de l’amine, en rompant la liaison et donc en supprimant tout effet toxicologique… poursuit Amélie, excitée comme un pou rouge.

- Je ne connais pas bien votre chimie, reprend Amaïa, et c’est pour cela que j’ai demandé à Jules d’inviter quelqu’un qui soit capable de traduire nos connaissances anciennes avec la force d’analyse et de synthèse de votre science. Je disais que notre soupe contient une algue à laquelle vous attribuez un goût de chou, qui supprime bien l’effet de manque et même, selon son dosage, tout effet à la poudre. Vous avez compris comment fonctionnent les drogues qu’ils ont tirées des poudres que nous préparons, nous, pour qu’elles soient utilisées en une seule prise. Eux les ont dissociées en une base et un révélateur, si je puis dire.

- … comme une colle époxy, intervient Lepif, bricoleur à l’occasion…

Amaïa poursuit :

- Ils dédoublent ainsi les effets de manque et s’ils ne prennent pas de notre soupe, ce qui est bien sûr le cas, ils éprouvent un manque à court terme, qui vise à rajouter du révélateur…

- … les saucisses, opine Ravot…

- … et un manque à moyen terme, plus violent, qui vise à renouveler la base même de la drogue…

- … la fumée que j’ai retrouvée dans les poumons du maire… Elle est sans aucun doute diffusée au cours des séances de la nouvelle Réna, triomphe Amélie…

- On sait comment les coincer, reprend Lepif, flic jusqu’au bout des dents, suffit de perquisitionner au Super Troc, et on trouvera certainement des systèmes fumigènes…

- … et on aura bien du mal à prouver qu’il s’agit de drogues, poursuit Ravot sceptique. Légalement, elles ne sont pas répertoriées en tant que telles. Et n’oublie pas que notre hiérarchie est contaminée. Qui sait où en est le juge ?

- Vous avez parlé d’une algue à l’odeur de chou ? demande Amélie à Amaïa …

- Ici tout le monde se tutoie, lui répond la Mère…

- C’est que vous m’impressionnez (à poil, comme ça)…

- Mais non, mais non (et puis t’as qu’à t’y mettre)…

- Mais si, mais si (j’oserais jamais) (ohhhhh !!!)…

- Bon, tu fais comme tu veux, il n’y a pas d’obligation. J’apprécie et j’admire beaucoup ton travail. Dois-je aussi en être impressionnée ? Vous autres Goumyôs compliquez beaucoup de choses avec votre individualisme hypertrophié qui vous rend aussi timides qu’agressivement pudibonds…

Amélie a bien l’impression que la mère des Goums se moque d’elle, mais n’en est pas assez certaine pour réagir.

Et puis, c’est vrai que cette immense femme à poil l’intimide, avec son regard insondable.

La suite, c’est ici : P3C1E37



[1] Qu’il mâcha, maqué et ef… fervescent…

LES BELGES EN RENFORT / P3C2E52

P3C2E52 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 52)

  N°241 / LES BELGES EN RENFORT / P3C2E52

 
C’est l’histoire où l’on se prépare à résister, où Marcel annonce qu’il est tout à fait à même de conduire Flora jusqu’à Agotchilho et où Amélie trouve de quoi calmer le Rut du Moine.
 

C’est la suite de P3C2E49, de P3C2E50, et de P3C2E51.
 

Jeudi 16 juin
22 heures et quelques
Bureau N°1
 

 

- J’ai l’adresse de Marcel ! triomphe Jeanne qui a profité de l’intermède pour tripoter la console de son ordinateur (on tripote ce qu’on peut, se console-t-elle dans le désordre ambiant)…
- Appelle-le, confirme Eusèbe en la rejoignant, je vais lui parler directement…
 

  Ça se bouscule de plus en plus et Arthur tente de conserver la tête froide : Mouchoir vient de lui apprendre par l’interphone, qu’après Mado qui a apporté avec elle ses provisions périssables et ses meilleures bouteilles, les collaborateurs du journal commencent à arriver. 

 
Certains avec famille et amis, et même avec armes et bagages. 

  Toto est là et, aidé de Mado, il filtre les arrivants en leur imposant une vaporisation d’annihiline. Il leur raconte une histoire d’attaque biologique.
 
Parmi les familles et amis, environ cinquante pour cent étaient infectés ! Sa propre femme, Bertille, avec tous ses enfants ! 

  Et sa grande surprise, au Toto, a été de découvrir que les biscuits de Petit Jésus qu’elle utilisait (lui aussi, mais beaucoup moins, forcément, puisqu’il n’est pas « infecté », grâces soient rendues à la Soupe) étaient aussi « contagieux » que les saucisses !

  Bref, le hall est plein, et ça continue d’arriver. 

  Arthur lui conseille de les envoyer à l’entrée du « métro » en leur expliquant qu’ils vont être conduits dans un endroit secrètement sécurisé.
 
Mouchoir lui explique que beaucoup de ceux qui sont brusquement désintoxiqués se trouvent désorientés et qu’il faut les rassurer… 

  Il y perd beaucoup de temps, il demande du renfort : à trois, il n’y suffisent pas.

 
Arthur lui promet de lui envoyer son père et Jeanne dès qu’ils seront disponibles (Eusèbe est en grande conversation au téléphone), mais qu’il faut qu’ils s’occupent seuls de la première « fournée ». Parmi les cadres ou les journalistes, il y a bien quelqu’un qui peut les aider en attendant, non ?

  Mouchoir confirme que, oui, bon, mais pas trop parce que tout le monde se trouve un peu perdu.
 
Alors Arthur promet qu’ils viendront par le prochain métro : que lui, Mouchoir, expédie ceux de ses « réfugiés » qui sont prêts, directement à Marinoval, Jeanne et Eusèbe viendront de l’usine par une autre rame. Cela mettra deux convois en circulation pour les voyages suivants. Et ça devrait suffire : on ne va quand même pas déménager toute la ville !

  Bon, dit Mouchoir. 

 
Il demande quand même si Nouye ne pourrait pas venir aussi, histoire de dire…

  Mais elle est très occupée en bas, tu sais, Jules.
 

Ce que Mouchoir comprend fort bien. 

  Surtout que Mado aide bien…

 
N’empêche.

  Et Arthur appelle Vixente Arxanotirigorrybordeberry[1], le maire de Marinoval. Qui a reçu, via l’adjudant Buchmol, une large dotation de bouteillons de soupe goum et se trouve donc à l’abri de l’intoxication générale.
 
Oui, lui aussi s’inquiète du discours télé de l’Élu. 

  Bien sûr, il est prêt à intervenir, mais à la condition que tous ses administrés se trouvent protégés. 

 
Car il se veut totalement solidaire de leur sort.

  Arthur l’approuve et le félicite pour cet héroïsme municipal.
 

Il le rassure d’autant plus que la dotation de soupe goum qui leur a été faite les protège déjà. 

  Et il confirme, que cela va sans dire.

 
Mais cela va encore mieux en le disant, lui répond Vixente Arxanotirigorrybordeberry qui possède beaucoup de ce bon sens carré qui, avec une franchise parfois abrupte, fait la force et la qualité de l’âme basque.

  Arthur le conforte : avec l’aide de Buchmol, on installera dès demain à l’aube un poste de désintoxication à la maire de Marinoval. 

  En attendant, les réfugiés du journal s’installeront dans des tentes de

la Protection Civile livrées par la gendarmerie et les pompiers (tout aussi désintoxiqués à la soupe que les précédents), et plantées dans la prairie qui se trouve devant

la Maison Chrestia…

  Et Eusèbe le rejoint tout juste pour lui dire… 

  … attends un moment, je termine… 

 
… pour lui dire que Marcel accepte avec enthousiasme de convoyer Flora jusqu’à Saint Tignous sur Nivette, dans son Opel Kapitan. 

  Il habite un petit village, à soixante kilomètres de Pétoly, près de Mons, à mi-chemin du bout du monde belge intelligible.
 

Il fait sa valise et il part. 

  Ils devraient arriver demain soir si tout va très bien, c’est-à-dire si les routes sont dégagées et qu’ils ne sont pas interceptés, ou après-demain en fin de matinée, si tout ne va que bien, c’est-à-dire s’ils ne sont pas interceptés mais que les routes sont médiocres. 

  Ils éviteront les grands centres, et passeront plutôt par la vallée de

la Saône et du Rhône, par Avignon, et puis par Montpellier, et ils appelleront toutes les trois heures.

  Pour confirmer qu’ils ne sont pas interceptés. 

  Mais ça l’étonnerait.
 
Tout au moins tant qu’ils resteront en Belgique où le bon sens wallon semble avoir limité l’influence sectaire des Élus. 

  Ici, ajoute Marcel, les élus sont plutôt socialistes et ils ne prétendent pas à la majuscule. Et, répondant à la remarque sceptique d’Eusèbe (nous avons déjà dit à quel point Eusèbe est politico-sceptique, bien plus au fond que Jeanne, qui parfois se comporte en sceptique sans l’être tout à fait, ce qui la fait traiter de fausse sceptique par Eusèbe, qui du coup se prend des baffes), il ajoute que les socialistes belges sont peut-être moins affiliés au PPN[2] que les Français, et cela grâce à une densité de population plus importante, qui leur permet de se surveiller les uns les autres, mais aussi et surtout, grâce à la grande variété de leurs crus de bière, qui implique une grande générosité de pensée, liée à une tout aussi grande capacité stomachique. Ce qui facilite la digestion de la connerie et fait du peuple belge (intelligible, certains des autres restant très proche d’une forme de Narisme aigu particulièrement abjecte) l’un des moins parasitables du monde. 

 
Il est ravi de cette belle aventure et remercie Arthur pour l’invitation qui pimente sa paisible (et récente) retraite.  

  … avec Mouchoir :
 

- Je vais t’expédier Eusèbe et Jeanne en renfort au journal…

  … c’est alors qu’un bruit de course retentit dans la coursive qui conduit de l’usine au bureau et qu’une Goum, en combinaison blanche arrive en coup de vent. 

 
Elle brandit un petit paquet qu’elle tend à Amélie « de la part de Rébéquée qui l’a eu des Goumyôs qui travaillent au labo : c’est ce qu’a demandé Amélie-Qui-A-Des-Yeux-Comme-Les-Vagues-L’Hiver ». Les Goums de l’usine aiment la précision.

Elle ajoute que c’est urgent. 

  Et elle repart en courant, parce qu’il y a beaucoup de boulot.
 
Béatrace remarque que décidément, la coupe de cette combinaison ne convient pas aux Goums, qu’elle boudine, en leur faisant des gros nichons et un gros cul.

  Arthur a une idée, qui jaillit au milieu du tourbillon et il demande à Eusèbe de rappeler son ami Marcel (le fils de mon ami) (on s’en fiche, les enfants de nos amis sont nos amis) (c’était juste pour être précis, continue…) (c’est assez embrouillé (ça c’est Arthur qui s’énerve) comme ça, n’en rajoute pas) (il a raison (ça c’est Jeanne), tu l’embêtes ce petit) (oui, excuse-moi, continue), son ami Marcel (…) (je n’ai rien dit, tu remarqueras), son ami Marcel pour lui dire d’attendre : on aura peut-être un transport plus rapide et plus sûr lorsqu’on aura vu le capitaine Machin, de la Garde Républicaine (du Bouton, le capitaine du Bouton, précise Jeanne). 

 
On le rappellera vers minuit…

  Amélie répond à Béatrace que ce n’est pas le problème (elle parle de la combinaison de travail des Goums, elle n’a pas suivi l’affaire de Marcel), et elle ouvre le petit paquet qui recèle une note manuscrite et un sachet de poudre blanche.
 

Le petit mot joint au sachet réjouit fort sa destinataire :

  « L’ADN du moine est apparenté à celui des Goums, même s’il est très légèrement différent. Et j’ai là ce dont il a besoin. Tu en trouveras une bonne dose dans ce petit sachet.

 
Signé : Milou ».

  - Ah ! s’écrie-t-elle avec soulagement ! Elle relit à haute voix ce que confirme Milou Panosier (notre biologiste, ainsi qu’elle le rappelle à l’intention de ceux qui sont présents et qui ne sont pas trop occupés par ailleurs)…
 
Amaïa est toujours plongée dans ses réflexions. Cette agitation périphérique semble lui inspirer une totale indifférence : elle est seulement préoccupée par le bouleversement que la découverte du moine peut signifier pour son peuple. 

  Mais la déclaration d’Amélie et la vue de la poudre blanche la font réagir :
  - De l’annihiline ? demande-t-elle à Amélie, qui est en train de la dissoudre dans un verre d’eau en sifflotant la Paimpolaise comme un vulgaire corbeau de F’Murrr.

  - Du bromure.
 




[1] Prononcer : Vitchinté Artchanotirigorrybordeberry. Le x, pour tch raccourcit beaucoup l’écriture du basque. Ses amis l’appellent « Arx » (Artch), par diminutif, ses intimes, Atchoum, parce qu’il n’est pas très grand. La présence de l’élément « borde » dans son nom pourrait indiquer une lointaine intrusion béarnaise dans l’histoire d’une famille par ailleurs honorablement connue en Euskadi.

[2] Parti de Promotion Notabliaire (je l’ai déjà dit), qui regroupe, loin de toute notion idéologique, et a fortiori, de tout idéal, tous ceux qui trouvent en son sein le plus de facilités de réussite sociale.

HARPIE ET NICHONS / P2C3E11

P2C3E11 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 11)

 
N° 134 / HARPIE ET NICHONS / P2C3E11

 
C’est l’histoire où l’Amazone capturée parle de Harpie avant d’être assassinée, et où Tijules nous révèle les réflexions que lui inspirent les nichons des gonzesses.

  Mardi 7 juin
9 heures.
Agotchilho
Bureau N°1

  - Vous avez repris des forces ?

 
Cette question, posée par un commissaire Ravot manifestement fatigué à une jeune femme captive mais bourrée d’énergie serait comique si la situation n’était pas aussi tragique.

  A part Hélène, que des petits malaises ont retenue dans le bain bienfaisant, tout le monde est là, réuni comme hier autour de la grande table ovale. Tout le monde a envie de parler et la question de Ravot, bien que directement adressée à la prisonnière semble posée à chacun des assistants, et, mises à part les Goums, uniformément impassibles, chacun semble disposé à y répondre par un « bof » vaseux.
 
Bien sûr, chacun s’est trouvé soulagé par la capture de Tomie. 

  Bien sûr.

 
Mais la pensée de Gertrude Pilon hachée menu dans les cutters de chez Lartigo et transformée en saucisses… Et qui sait si d’autres… On n’a toujours rien de neuf sur les assassins de Luis. Et Arthur…

  Alors, « bof »…

 
- Parlez-nous de cette mission qui vous a amenée ici. D’où êtes-vous partie ?
- Je suis partie de la base de l’Élu, en Harpie.
- Parlez-nous de cette base voulez-vous ?

  La fille baisse la tête, dans un effort de réflexion :
- Il m’est difficile d’en parler… J’ai été éduquée à me taire… (elle redresse la tête) quoique m’ait expliqué Amaïa hier, en me montrant
la Mémoire des Chochos…
- Nous préférons être désignés par notre nom de Goums, intervient Amaïa d’une voix neutre.
- Pardonnez-moi, l’habitude…
Amaïa efface l’excuse d’un geste de la main :
- Ce n’est rien, essayez seulement d’y penser… Poursuivez…
- Harpie… est une base de secours secrète, bâtie dans un ancien volcan sous-marin dont le cratère a été fermé et dont les galeries de lave ont été vidées de leur eau. Ne m’en demandez pas trop, ce n’est pas ma spécialité. Le lieu est assez vaste pour héberger 120 Amazones, l’Élu et sa suite, une pouponnière parce que les Amazones qu’honore l’Élu sont susceptible de produire des filles (les garçons ne sont pas conservés), des laboratoires, quelques petites unités de production de matières précieuses qui ressemblent à la poudre de repos que vous m’avez donnée pour que je dorme cette nuit, et je vous en remercie (elle s’incline vers les Goums), des espaces dédiés à notre entraînement, et un hangar d’aviation avec sa piste, escamotables sous l’eau. Ce hangar et sa piste peuvent aussi servir de port où viennent accoster des bateaux et de base sous-marine.
- Pourriez-vous la situer géographiquement ?
- Je sais que c’est en plein océan atlantique, mais j’ignore où exactement.
- Y avez-vous séjourné longtemps ?
- Cinq ans. En fait, à la fin de ma formation, j’ai été retenue pour l’Élu par une commission de sélection. J’avais dix-sept ans, j’en ai vingt-deux.
- Et vous êtes restée enfermée pendant cinq ans ?
- Oh, non, au début, nous avons voyagé, un peu en sous-marin, mais aussi…

  Bon, se dit Tijules, ça ne va pas recommencer comme hier ! 

  Hier, il s’est tenu tranquille parce qu’il venait de téter après avoir longtemps pataugé avec ses petits copains goums, mais là, ça va faire beaucoup. Elle est vraiment bavarde, cette dame (c’est mama Béa qui lui a appris à dire « cette dame », les copains goums disent « cette gonzesse[1] », mais mama Béa dit que c’est pas bien. Pas quand il le dit en goum, forcément, parce que là, il est sûr qu’elle ne comprend pas, mais elle l’a entendu attraper une fois tonton Totor parce que lui, il l’avait dit : « ne parle pas comme ça devant Tijules, Vic ! » (aujourd’hui il l’appelle tonton Totor, même s’il sait bien que ça l’agace et qu’il s’appelle tonton Vic. Mais aujourd’hui, aujourd’hui, eh bien il est taquin, voilà). Elle est bavarde, la « dame ». Et puis aussi, elle l’agace, parce que tata Béquée et tonton Totor (c’est pour ça qu’il l’appelle Totor : parce que lui aussi, il l’agace. Aujourd’hui, tout le monde l’agace), tata Béquée et tonton Totor passent leur temps à regarder ses nichons, à la « dame » (gonzesse, gonzesse, gonzesse, na !), et Tijules ne comprend vraiment pas pourquoi. Donc ça l’agace. Bien sûr, on dirait toujours qu’ils vont passer au travers de sa robe, mais ceux d’Amaïa sont beaucoup plus gros et ils ne les regardent même pas. Même que lui, Tijules, même lui, il pourrait leur dire qu’ils sont sans intérêt : ils sont secs.

C’est pas comme ceux de mama Béa tout fourrés avec du bon lait, tiens, je m’en reprendrai bien une ‘tite goutte, et Tijules cherche des mains et de la bouche jusqu’à se « brancher » avec un soupir de satisfaction. Mais qui ne dure pas longtemps, parce que Tijules est agacé et qu’il a plein de choses à dire. Et que, parler avec un nichon dans la bouche, hein ? T’as déjà essayé, toi ? Moi, oui. Ben c’est pas terrible pour l’élocution. 

 
Alors, il se « débranche », Tijules, il lèche d’un coup de langue la goutte de lait qui perle (faut pas perdre, que répète toujours mama Béa), et il se met à gazouiller, assez fort pour interrompre les conversations. Mais, comme d’habitude, ces choses qu’il a à dire, il les dit toutes en même temps, alors personne ne comprend rien, et d’abord, il veut dire que c’est pas la peine de regarder comme ça les nichons de la dame, tout secs, et même sans poils, c’est pas comme ceux de mama Béa et de beaucoup de mamans goums, qui vous chatouillent le nez quand on tète, c’est rigolo ; et ça, Tijules il veut le dire en français. Et en même temps, il a envie de dire qu’il a envie de faire pipi ; et ça, il le dit en tijules, qui est sa langue à lui tout seul. En général, mama Béa comprend, mais là, elle est trop occupée à regarder la dame (pas spécialement ses nichons, mais quand même), alors ça l’agace encore plus et il se tortille pour descendre de ses genoux tout en disant en goum qu’il irait bien retrouver ses petits copains dans le bain chaud, parce qu’ici, il s’ennuie. 

  Et ça, Ouâniahoua, qui a une petite fille de deux ans, ça, elle le comprend. 

 
Elle se lève, après une rapide explication approuvée par la table entière que les gesticulations et le gazouillis riche en décibels de Tijules commencent à indisposer, elle le prend par la main et le conduit vers le bain par la porte du fond du bureau.

  A peine cette porte s’est-elle refermée que l’autre porte, côté usine, s’ouvre à la volée, face à Tomie qui ouvre de grands yeux.

 
Un sifflement bref, un choc sec et net, et une flèche cloue au fond de sa bouche grande ouverte le cri qu’elle allait pousser.

Elle s’écroule, foudroyée, sur la table où cogne son front, tandis qu’apparaît au travers de sa chevelure dorée la pointe rougie de la flèche qui lui transperce la gorge et la nuque.

  Mais déjà, Nouye a saisi son bâton d’ivoire de Gardienne, posé sur la table devant elle, et l’a lancé à la volée par-dessus la tête de ses vis-à-vis sidérés !

 
Et paf ! KO entre les oeils. 

  L’immonde meurtrière s’effondre, assommée.
 
Boum par terre.

  Et de deux, se dit Ravot lorsqu’il réalise ce qui vient de se passer, en se penchant sur la jeune Amazone inconsciente. 

 
Car l’immonde meurtrière est aussi une jeune Amazone, très semblable à sa victime.

  - Je n’aurais pas cru que vous soyez capable d’une efficacité aussi foudroyante, remarque-t-il en regardant, les yeux ronds, Nouye, impassible, qui ramasse paisiblement son bâton, puis glisse deux doigts dans la bouche de l’intruse pour en ressortir la capsule de poison qui s’y cache.
- Elle nous aurait massacrés, répond-elle tranquillement en montrant les quatre flèches qui restent dans le carquois.
- À celle-là, dit Amaïa en s’approchant, nous lui donnerons de la potion de mémoire, et de la potion de pouvoir pour la contrôler, et elle nous racontera sa vie. Nous ne dérangerons pas deux fois Ôoumloc.
- Vous croyez que ce sera efficace ? lui demande Béatrace qui se souvient de la manière dont cette potion avait agi sur l’Oberst Kuhhirt…
- J’en suis sûre, mais après ce que nous a dit Tomie, ce sera plus facile si nous trouvons quelqu’un qui ressemble à l’Élu.
- Ou à l’Élue, remarque Rébéquée. Je pensais à Hélène, c’est elle qui est la plus jeune d’entre nous, et la plus mince. Sa grossesse reste encore discrète…
Amaïa approuve de la tête :
- Tu as raison. Mais Hélène pourra-t-elle se prêter au jeu ?
- J’en suis certaine. Je vais l’appeler et lui demander de venir… Elle doit être au bain : elle avait des nausées ce matin (et cette idée la fait sourire tendrement).
- Mais elle est brune, observe Clèm qui se souvient de la blonde image des affiches…
- Je pourrai fournir une perruque, dit Ravot. Nous en avons tout un lot au commissariat. Des postiches jadis confisqués par Lepif à des travelos et qu’il a ramenés de Paris comme des trophées ! Ils s’étaient payé sa tête pendant six mois et ils l’avaient rendu à moitié fou…

 
Des bruits de course dans le couloir d’accès au bureau N°1, la sirène d’alerte…

  Une gardienne extérieure arrive en courant, brandissant son bâton et s’arrête, essoufflée, lorsqu’elle distingue l’attroupement autour de la forme inconsciente de l’Amazone que Nouye est en train d’attacher par les coudes, comme l’avait été Tomie :
- Vous l’avez capturée ? Bien. Elle a tué d’une flèche mon collègue de l’entrée, et elle a égorgé la pointeuse du bureau de Rébéquée… J’ai couru lorsque je m’en suis aperçue, j’étais en patrouille…
- Il faut doubler tous les postes, constate Rébéquée dans l’approbation générale : c’est une attaque qui risque de se renouveler. Il doit y avoir une communication avec l’extérieur, et « on » s’est sans doute aperçu de la capture de Tomie. Il est probable que celle-ci sera remplacée à son tour. Prévenez tous les postes et envoyez-leur des renforts. Que personne ne reste seul près d’un accès…
- Ce que je me demande, remarque Ravot, c’est comment elles ont pu accéder à la porte de l’usine. La ville est pourtant interdite aux simples visiteurs…
- Oui, en principe, mais des camions y entrent et en sortent, des bateaux d’approvisionnement aussi, vous savez, nous sommes une unité de production et nous traitons une partie des céréales récupérées par Arthur, il est impossible d’être absolument « étanche » dans ces conditions. On a beau avoir entouré le site d’une clôture infranchissable, les postes de garde routiers ne peuvent pas fouiller tous les chargements de tous les camions. Quant aux navires…
- Il serait pourtant bon de savoir si d’autres Amazones sont entrées, observe Clèm en frissonnant.
- C’est à l’entrée de l’usine que le barrage doit être étanche, confirme Ravot. Il faut deux gardes armés en permanence au déchargement, à

la Marée au Grand Port… Je vais prévenir la gendarmerie de Marinoval pour qu’ils surveillent de plus près l’entrée de la maison Chrestia.
- En attendant, remarque Eusèbe, rien n’empêche de fouiller les derniers entrés, camions et navires, et de fermer momentanément les accès de la ville extérieure.
- C’est possible, confirme Rébéquée. Je m’occupe de faire bloquer les routes. J’avertis les fournisseurs et les clients qu’aucune livraison ne sera faite ni acceptée pendant une semaine et je bloque aussi tout ce qui se trouve au port.
- Il faut que la ville devienne une nasse, approuve Victor. Et nous allons tout fouiller.
- Et tout le monde reste en bas, conclut sombrement Jeanne en regardant Béatrace qui baisse la tête avec un gros soupir.
 


[1] En gros et en substance, « gonzesse » se traduit en goum par « nana qu’a fesses » (traduction littérale), ce qui d’une part, donne une idée du caractère aussi vague que général de l’expression, et d’autre part, indique l’orientation nettement pygidienne de la conscience érotique de ce peuple. Nous n’en dirons pas plus pour ne pas compromettre Tijules auprès de sa mère (qui ne lui soupçonne pas de telles compétences linguistiques). Nos lecteurs que la chose intéresse pourront consulter avec fruit « Le goum facile », traité de langue goum, (1907) du Pr. Grattépuss qui vécut à Agotchilho à la fin du XIXème siècle, où il effectua un travail de pionnier, tout en restant totalement ignoré du reste du monde savant, alors plutôt préoccupé d’aventures exploratoires ou de records de vitesse stériles et sans suites puisqu’il s’agissait rien moins que de faire le tour du monde en 80 jours ! Je vous demande un peu… C’est cet ouvrage (« Le goum facile », pas l’autre) qui, lui mettant la puce à l’oreille, a éveillé la curiosité d’Otto Rahn (voir plus haut), ce savant allemand aimé du IIIème Reich, dont les travaux ont à leur tour attiré l’attention de l’Oberst Kuhhirt sur le peuple Goum, avec ce qui s’en suit. 

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 3

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 3