GERTRUDE AU COMMISSARIAT / P2C2E19
P2C2E19 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 19)
N° 120 / GERTRUDE AU COMMISSARIAT / P2C2E19
C’est l’histoire où Gertrude Pilon vient affoler Lepif en son commissariat.
Mercredi 4 mai
14 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette.
Il me la fiche bonne se dit Lepif lorsque le commissaire lui annonce qu’il doit se rendre à Marinoval et qu’il lui laisse le soin d’interroger Gertrude Pilon, convoquée pour 14 heures…
Lepif n’a jamais rencontré Gertrude, mais ce qu’il en a vaguement entendu dire ne le plonge pas dans un enthousiasme délirant : une baba qui vit des loyers de la maison dont elle a hérité à la mort de ses parents, fofolle, nympho et écolodingue…
Elle aurait plus ou moins travaillé (c’est une manière de parler) pour les Écolocroques. Classée a priori dans les cinglés inoffensifs. Mais « elle sait sûrement des choses sans même s’en rendre compte », lui a dit Ravot « elle est tellement flambée que personne ne s’en méfie et qu’on peut avoir parlé devant elle. Ne la braquez pas, caressez-la dans le sens du poil (eh là, s’est pensé Lepif pour lui-même, faudra pas exagérer…), et tâchez d’en sortir tout ce que vous pouvez sur Arnaud Boufigue, elle l’héberge depuis deux ans et elle est plus ou moins sa maîtresse »…
A quatorze heures passées de cinq minutes, un brouhaha confus du côté de la porte d’entrée du commissariat lui fait relever la tête alors qu’il est occupé à rédiger un rapport. Une sorte de trombe brunâtre constituée de couches superposées de lainages « en laine brute tricotée de sa main », la tête couverte d’un bonnet « du même métal » qui lui descend jusqu’aux sourcils (qu’elle porte très fournis, peut-être aussi tricotés main, qui sait ?) franchit sa porte, suivie d’un planton écumant qui tente vainement de la tirer en arrière (Pourticol Jean-Marc, né coiffé du képi bleu et langé pèlerine plombée, comme il aime à se décrire, fils et petit-fils d’agent de la circulation, d’un sergent de ville « henvélo », et de contractuelle aubergine) en lui disant que le commissaire est absent et qu’elle doit attendre, qu’il faut qu’il prévienne…
- Alors votre commissaire me convoque, comme si j’étais une suspecte, et non seulement il n’est pas là, mais il me jette entre les griffes d’un sous-fifre que je ne connais même pas, et en plus, un sbire de bas étage veut me retenir comme si je n’avais que ça à faire et que c’était tout naturel de disposer des libres citoyens, comme si… c’est tout naturel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel !…
Et elle entame une sorte de danse du scalp rythmée par son slogan en tournant sur elle-même comme une grosse toupie à volants au milieu du bureau de Lepif qui la regarde les yeux ronds tandis que Pourticol Jean-Marc, dépassé (« la première fois en trente ans de carrière, inspecteur, je vous jure ») en bave des ronds de képi dans l’encadrement de la porte.
Et puis elle s’arrête d’un coup, face au malheureux planton :
- Bon, alors, il est où votre inspecteur ?
Pourticol « la chique coupée » (c’est ainsi qu’il décrira lui-même cet état de stupeur post-traumatique dans lequel il se trouve pour « la première fois en trente ans de carrière, inspecteur, je vous jure »), désigne Lepif d’un geste du doigt par-dessus l’épaule de Gertrude apaisée.
Laquelle se retourne, le sourcil froncé, et toise l’inspecteur dressé derrière son bureau, comme si elle jaugeait la qualité de son interlocuteur putatif, avant de lancer un « alors c’est vous ! » accusateur, suivi d’un « mouais » résigné, et d’un « je vous écoute » complaisant.
Et elle s’assied.
Bon, se dit Lepif, c’est pire que je ne pensais. Faut reprendre les choses en mains. N’étaient les consignes de Ravot, son impulsion première aurait été de lui claquer le museau (« allons, mon cher, ces violences policières sont d’un autre âge » aurait dit le commissaire avec un sourire patelin), mais la consigne est : « caressez-la dans le sens du poil », ce qui, vu la bête, paraît maintenant à Lepif une entreprise empreinte d’une perversité telle qu’il en frissonne. Bon. Boulot-boulot, sourions…
- Eh bien, mademoiselle Pilon, comme vous voilà remontée !
- Gertrude. Tout le monde m’appelle Gertrude.
- Inspecteur Lepif, se présente Lepif qui ne veut se montrer en reste de politesse.
Gertrude pouffe :
- S’cusez-moi, c’est pas de votre faute si vous avez le nom de l’emploi… Surtout que… (Lepif jurerait presque qu’elle rougit) Surtout que vous êtes plutôt beau gosse…
Hhhhooouuullllàààà… se dit Lepif, mais c’est qu’elle me drague, la monstresse !!!
- Hum… Mademoiselle Gertrude, donc, reprend-il (sourire ; sourire appuyé en retour ; sourire inquiet en réponse)…
- Il doit rester là, lui ? coupe-t-elle en désignant d’un geste du pouce par-dessus son épaule Pourticol Jean-Marc toujours debout dans l’encadrement de la porte et qui justement allait regagner son poste, l’esprit encore embrouillé par l’émotion.
- Oui… Oui, oui, oui, répond Lepif (avec un regard affolé au planton, pourvu que ce con ne s’en aille pas)… C’est la règle, il faut un témoin…
Gertrude hausse les épaules, un peu déçue :
- Bon, soit…
- Mademoiselle Gertrude…
- Gertrude tout court…
- Gertrude-tout-court, le commissaire Ravot vous prie d’accepter ses excuses, mais il a été retenu par une affaire de la plus haute importance et d’une urgence absolue, et il m’a confié le soin de vous poser quelques questions…
- En somme, vous êtes son bras droit ?
- Je… Oui, en somme, c’est ça…
- J’aime bien les bras droits. Continuez… (Comme Daniel, se dit Gertrude, c’est comme Daniel… et c’est vrai que les souvenirs d’hier sont curieusement vagues dans son esprit, mais qu’ils lui laissent une sorte de langueur dont l’origine, pour elle, est sans équivoque : elle « l’a eu », même si elle ne sait plus très bien ni comment ni par où (mais qu’importe l’endroit pourvu qu’on ait l’ivresse), elle se souvient que c’était pas mal. Et puis on est en lune rousse, non ?).
- Oui… Bon… Connaissez-vous Arnaud Boufigue, Gertrude ?
Alors, voilà, elle le connaît depuis son arrivée ici, il y a deux ans, même qu’il l‘a très vite remarquée et qu’elle-même a très vite su déceler, apprécier et mesurer (geste nostalgique des deux mains qui s’écartent pour concrétiser le souvenir de cette mesure) (le geste est exagéré : c’est ça, l’amour), et mesurer, donc (soupir), ses compétences exceptionnelles.
- Il était venu implanter les Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette, m’a-t-on dit…
- Il est venu à ce moment-là, mais c’est sûrement un hasard, c’était plutôt un homme de télévision, à ce que j’ai compris, un super journaliste, si vous voyez ce que je veux dire… D’ailleurs c’est grâce à lui si les communications mondiales pendant les évènements sont passées par Saint Tignous. C’est pas rien ça, quand même. Pour le prestige, hein, ça compte, le prestige. Même que le maire était d’accord. Bon. C’est pas un modèle de lucidité écologique, le maire, faut bien le dire, mais quand même… Bien sûr je suis pas toujours d’accord avec lui, tiens, l’histoire du monument aux morts par exemple, mais bon, qu’est-ce que je disais déjà ?
- Boufigue…
- Ah, oui, Arnaud. Il aurait dû diriger le journal, si les Malfort avaient été corrects, hein, mais c’est Grand Putois Putassier et compagnie ! et puis…
- Et Finette de Sainte Fouillouse, vous la connaissez ?
- Finette ? Mais je connais tout le monde, mon cher inspecteur Muzo…
- Lepif…
- Lepif ! bien sûr, c’est parce que je vous vois si placide… (Attends que je t’en colle une et tu verras si je suis placide), si gentil et tout. C’est pas du niveau de Sri… d’Arnaud, bien sûr… Mais z’êtes pas mal quand même. C’est comme Daniel… Mais c’est un bras droit, lui aussi, c’est peut-être pour ça. Les bras droits sont bien, en général, vous croyez pas ?
- Finette…
- Ah, oui, Finette. Oh, elle a bien réussi, allez, Lartigo, le Tapas’Embal’. Notez que j’y vais pas au Tapas. Trop de bruit, trop de gens, moi ce que j’aime c’est discuter, tu vois, discuter avec des gens sensés, pas toujours boire et faire du bruit pour rien, non, discuter, sérieux, quoi. Un peu comme Finette. Et puis, c’est une jolie fille, même moi, je le dis, z’avez vu ses affiches ? Et puis, bon, moi je suis pas attirée par les filles, c’est pas mon truc, j’ai rien contre, mais c’est pas mon truc, mais je me dis que si… eh bien, je ferais peut-être bien des folies pour une nana comme ça, mais attention, hein, faut pas croire… Et j’ai mangé ses saucisses, enfin celles de sa fabrique, anciennement Lartigo, oh, vous allez rigoler, c’était la première fois que j’en mangeais, parce que je suis plutôt végétarienne, hein, par principe quoi, c’est vrai, la viande, c’est des bêtes qu’on tue pour les manger au lieu de les laisser vivre, les poules, les canards les petits veaux, les bébés phoques et tout ça, alors, bon, c’est pas mon truc, comme pour les nanas, ça m’attire pas de tuer les poules, alors, pourquoi j’en mangerais ? Mais vous trompez pas, hein, je mangerais pas de nana non plus, enfin je m’entends… alors qu’un beau mec, tiens, comme vous par exemple… J’ai lu que ça faisait pas plus de calories qu’une cuiller d’huile à salade, vous savez, le… Bon, oui, les saucisses (rire), c’est des toutes petites (rire, geste de mesure par écartement entre le pouce et l’index de la main droite, et regard en-dessous)… J’en ai donc mangé l’autre jour, oui, c’était hier, eh bien c’est vachement bon, et pourtant, hein, c’est de la viande, mais je sais pas de quelle bête, c’est pas écrit sur le paquet qu’on m’a donné hier quand je suis repartie de la Nouvelle Réna, eh bien depuis ce temps-là, je-n’ar-r-ê-te pas d’en man-ger !! Si, si !! C’est pas croyab’. Pas croyab’. Je crois que je vais aller en retroquer. Pour en recroquer !!! Ah !! Je pouffe !! Je pouffe !!! C’est vrai, quoi, je me sens bien avec mes saucisses. C’est des spéciales qu’il a dit, Daniel… Et ça, c’est depuis que Finette a repris Lartigo, hein, c’est sûr ! Vous vous rendez compte, Muzo…
- Lepif…
- Lepif, de ce qu’elle aurait pu faire si elle avait continué son effort de redressement du monde il y a deux ans ? Vous vous rendez compte ? Attends, plus de bagnoles, plus de…
- Et où est-elle Finette, maintenant, de quelles affiches…
- Mais les affiches de la Nouvelle Réna bien sûr, Ah, ces Zdoums…
- Ces… quoi ?
- Zdoums. Cherchez pas. Pouvez pas comprendre. C’est vrai que, moi, je suis Initiée, et pas vous. Donc vous êtes Zdoum…
Elle reprend souffle, fouille dans une large poche d’où elle extrait une boîte-distributeur de saucisses et elle entreprend, non sans quelques mouvements de succion équivoques, de croquer sa nième saucisse de la journée.
Lepif détourne les yeux, vaguement écoeuré des mouvements lippus de Gertrude, pour échanger un regard épuisé avec Pourticol Jean-Marc, toujours appuyé d’une épaule dans l’encadrement de la porte.
- Puis, si je la vois faudra que je lui demande de me présenter le mec de l’affiche et qu’elle m’explique ce qu’il lui fait, elle a l’air de prendre un super panard, et qu’est-ce qu’il est beeeeaaaaauuuuuuu… Oh le meeecccc… On sent, vous sentez pas ? Non, faut être une feeemme pour sentir ça, et vous, Muzo, bien sûr…
- Lepif…
- Lepif… on sent la bêêête… le fauuuve… rhhhâââ… lovely, comme disait machin, truc, là, tu sais ? Non, tu sais pas. (Ignares ces flics, aucune culture, rien)… Bon, eh bien c’est pas que je m’ennuie mais j’ai pas que ça à faire, j’ai été très contente de faire la connaissance du bras droit du commissaire, c’est une bonne surprise, je me retrouve avec deux bras droits, c’est rare, non (rire), et…
- …et qui est l’autre ? demande Lepif saisi d’une brusque inspiration (ou plutôt d’un sursaut de conscience, dans l’apnée mentale où le confine la logorrhée de Gertrude)… L’autre bras droit ?
- Mais Daniel, je vous ai dit. Faut écouter, aussi, hein, Muzo…
- Lepif…
- Lepif. Pas être jaloux comme ça, d’entrée… Le bras droit d’Arnaud, le… (elle prend son élan) l’Executive Director de Super Troc, enfin, de « C’est tout naturel »… (elle se lève et se met à danser, comme à son arrivée, en scandant « C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! C’est tout na-tu-rel ! », en repoussant Pourticol Jean-Marc qui lui bloque le passage. Sous l’assaut, Pourticol Jean-Marc lance des regards désespérés à Lepif…
- Raccompagne Madame, Pourticol, raccompagne… l’encourage Lepif, hagard, à son grand soulagement.
