CONNAISSEZ-VOUS EDGAR ? / P1C1E5
CONNAISSEZ-VOUS EDGAR ? P1C1E5 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 5)
C’est l’histoire où Victor et Clémentine recherchent Edgar
Mardi 12 avril
15 heures
Ils ont dû passer deux ponts pour rejoindre la Marée au Petit Port, où se trouve l’adresse du téléphone d’Edgar. Un pont moderne, bien au-delà de l’estuaire qu’ils ont longé au Nord, et un pont Bailey tout cliquetant de ses planches mal fixées, qui doit dater de la fin de la guerre pour retraverser et rejoindre le village, à la hauteur de l’endroit où l’estuaire s’élargit pour devenir le port proprement dit. Ils ont donc évité
- C’est tout petit, on ira plus vite à pied, décide Victor en garant
- Et puis ça nous dégourdira les pattes, approuve Clémentine en sortant.
Curieuse, elle s’approche du bateau le plus proche et regarde les paniers que deux marins, l’un à bord, l’autre à quai, se passent sans un mot. Pas l’air bavards ni accueillants. Lui jettent un regard méfiant et continuent de charger leurs paniers sur un grand chariot. Clémentine a un recul en voyant s’agiter les grosses pinces des crabes dans les paniers.
- C’est ça que vous pêchez ici ?
- Vous le voyez bien, graillonne le matelot sans âge qui réceptionne les paniers à quai. Petit, trapu, forte carrure. Voix déplaisante. Visage mou. Peau malsaine. Regard vague d’yeux globuleux. Front fuyant derrière un gros bourrelet de sourcils épais. Lèvres minces, en coup de serpe. Poil chétif plaqué sur un crâne glauque par des embruns froids. Face de crapaud, pense Clémentine qui ne peut retenir un frisson.
Professionnelle, elle insiste :
- Et la pêche est bonne ici ? Malgré le courant ?
En effet, on voit nettement qu’à l’inverse de toutes les eaux de tous les ports qu’elle a pu visiter, l’eau coule franchement contre le quai malgré la largeur du bassin, et que les amarres du bateau sont bien tendues.
L’homme a un rire glougloutant qui découvre ses dents jaunes :
- Ici, on a toujours du crabe !
Et l’autre marin rit à son tour comme à une irrésistible plaisanterie, avec le même rire gluant qui arrache un frisson à Clémentine. Heureusement, Victor lui fait signe de venir et elle renonce à son enquête d’ambiance avec un profond soulagement.
- Viens, il y a un bistrot dans la rue, là-bas, on va aller demander s’ils connaissent… (il regarde le papier sur lequel il a pris des notes) Hector Picoriau, affréteur à Agotchilho.
Sombre village noyé dans une brume de marée, surplombé par les quarante mètres de la falaise d’ardoise noire en haut de laquelle le soleil de l’après-midi accroche parfois des reflets de mica. Murs d’une pierre noire issue tout droit de la falaise, petites fenêtres étroites, seuils surélevés d’escaliers abrupts qui barrent les trottoirs, toitures d’ardoises très pentues… Sombre village qui débouche sur ce petit port de pêche silencieux avec ses deux bateaux noirs et ses trois hangars de béton fermés. Le quai s’achève, après avoir longé les eaux bruissantes, contre la falaise même et près du barrage de béton dans lequel est percée l’écluse. Sombre lieu. Odeurs épaisses de marée, de goudron, de fioul…
La rue pavée monte légèrement, bombée, étroite, entre les façades obscures et silencieuses. Une porte en haut de trois ou quatre marches de pierre qui empiètent sur le trottoir, une fenêtre à petits carreaux, un mur, une porte, la disposition se répète d’une maison à l’autre… Monotonie de l’obscur.
Une enseigne vague, fichée près d’une porte, pendante sur une tige de fer rouillée, désigne le café. Vague lumière derrière les vitres sales, sans rideaux, de la fenêtre étroite, semblable à toutes les autres. Clémentine hausse les épaules pour se donner du courage et suit Victor qui escalade prudemment les escaliers luisants, glissants, et pousse la porte de bois goudronné, en remarquant à l’intention de sa compagne que c’est sans doute pour protéger de l’air salin que les gens goudronnent tout ce qui est en bois à
Il pousse la porte… Petite salle sans lumière. Trois tables, un bar. On entre dans une atmosphère sépia de carte postale ancienne où l’on a rajouté au pinceau quelques touches de couleurs fanées : la lampe au-dessus du bar, au fond, éclaire des bouteilles et des verres disposés contre le mur sur trois étagères. Assis près de la fenêtre, un vieux marin vêtu de bleu marine, dont la casquette arrive au ras des yeux, descendue sur son front bas, lève sans un mot la tête de son journal. Une masse bouge derrière le bar, cachée sous un autre journal qui s’abaisse pour découvrir un visage sans âge de femme obèse, avec ce même front bas, ces yeux globuleux et cette fente mince de la bouche qui semblent communs aux gens d’ici, pris entre une robe noire et un fichu noir d’où sortent quelques mèches sans couleur, entre noir et gris, peut-être, plaquées au front par une sueur malsaine.
La forme se redresse dans un vague mouvement d’accueil…
- M’sieur dames !
Victor, jovial de nature, entre là comme chez lui, ignore la mollesse indifférente de l’accueil et s’avance jusqu’au bar où justement deux tabourets attendent le client. Avec, semble-t-il, une longue patience…
- Pas terrible ce temps… Pas bon pour le touriste ça !!! Vous pourrez nous servir deux cafés s’il vous plaît ? Ça nous réchauffera…
Sans un mot, presque sans un regard (ses yeux noyés sous des paupières lourdes, des sourcils épais), elle se lève du tabouret où elle est assise et se traîne vers la porte du fond d’où elle revient avec une cafetière fumante pour remplir deux tasses d’un vague liquide noirâtre.
- Pas grand’monde dans les rues aujourd’hui, insiste Victor, c’est toujours comme ça par ici à cette saison ?
Pour réponse un grognement suivi d’un vague haussement d’épaules.
Le vieux marin s’est replongé dans son journal, indifférent.
Clémentine regarde avec un air accablé le plafond bas de planches noircies posées sur des solives noires …
- Il y a beaucoup de pêcheurs ici ? insiste Victor.
- Y’a qu’ ça, graillonne la masse derrière le comptoir.
- Ah ! Et beaucoup de bateaux ? On n’en a vu que deux…
- Rentrent plus tard, avec la marée… Y’a moins de courant quand la marée remonte… Faut attendre…
- C’est vrai que ça a l’air dangereux cet accès au port. C’est rare ça, un courant comme ça dans un port…
Clémentine plonge prudemment les lèvres dans sa tasse et la repose aussitôt avec une grimace. Il n’y a pas que sur les boiseries qu’ils mettent du goudron.
- C’est
- Et pourtant, le barrage…
- Faut être d’ici pour comprendre : c’est les Allemands qui ont construit ça pendant la guerre. Sont forts pour ça… (il a un rire de dérision édentée pour l’étranger stupide) l’eau passe sous l’écluse.. C’est très profond ici. Très profond (le ton est devenu presque menaçant). Très, très profond… Avant, y’avait pas de port, pas de pêche, et probable moins de crabes !!! (éclat de rire).
- Sous l’écluse ? demande Clémentine avec des battements de cils à la Marie-Chantal et un sourire incendiaire qui fait long feu dans le regard terne et cerné de conjonctivite du marin.
- Ouais, sinon avec l’eau qui arrive, ça déborderait toujours, mais il y a deux grands conduits dans le barrage, sous le radier de l’écluse, fermés par des vantelles. C’est les barges garées devant qui les tiennent à niveau : quand l’eau monte dans le port, ça s’ouvre, quand elle descend ça se ferme. Ça marche tout seul et ça nettoie le fond du chenal côté mer tout en gardant le niveau du fond à quinze mètres dans le port. On drague jamais, ici. Jamais dragué depuis la guerre…
Il a un rire glaireux qui lui fait renverser une tête moussue coiffée de sa casquette effondrée et dégage une pomme d’Adam agressive.
- C’est incroyable, enchaîne Victor qui sait déjà tout ça depuis qu’il a fait son reportage, mais qui se trouve ravi d’avoir accroché son bonhomme, et c’est les barges qui… ?
- Ben oui, sont amarrées aux barres de relevage des vantelles. Quand l’eau monte, elles montent, elles lèvent les vantelles et quand l’eau descend, elles descendent et elles les ferment pour faire remonter l’eau… Le niveau varie d’un pied au maximum dans le port. Et toujours dix mètres au-dessus de la marée la plus haute. La marée de six mètres à l’équinoxe…
- C’est géniaaaal !!!! s’exclame Clémentine. Et il n’y a jamais eu d’accident ?
- Jamais… Pas depuis la guerre… Oh, des naufrages au large et à l’entrée de la passe au bout du chenal, ça, oui, mais, faut bien nourrir les crabes !!
Et de nouveau ce rire glaireux et édenté, tête renversée, qui fait frissonner Clémentine.
- Et vous êtes pêcheur ? C’est le crabe qu’on pêche ici…
- J’ai pêché le crabe pendant quarante ans… Depuis la fin de la guerre. Là, on peut dire qu’y en avait du crabe !!!
Ça le fait tellement rire qu’il s’étrangle et retombe avec une toux grasse, cassé en deux, le visage contre la table. Il se redresse en s’appuyant des deux mains sur la toile cirée :
- Des crabes !!! Que des crabes !!! Mais… bien nourris, ça c’est sûr !!! J’ai arrêté maintenant… On était déjà vingt bateaux à l’époque… Y’en reste toujours autant… Et y’a toujours du crabe !!! Un moment ça a baissé, mais là, (il les regarde en face en éclatant de rire) ça reprend !!!
Il essuie ses yeux rouges, que son rire a noyés de larmes, se tourne vers eux et explose de nouveau de rire comme si leur vue était irrésistible.
La femme, derrière son comptoir, reste impassible.
Clémentine regarde Victor avec la moue désabusée que peut inspirer les propos d’un imbécile profond, mais lui, sans s’offusquer de cette hilarité que semble provoquer leur vue et qui concède un sourire courtisan en profite pour l’interroger :
- Oh ! Alors vous devez connaître… Des amis nous ont dit qu’ils avaient rencontré… comment déjà ? Hector Picoriau, c’est ça ? Ils l’ont connu il y a longtemps. On nous a dit qu’il habitait ici…
Rire éteint. Haussement d’épaules. Le vieux replonge le nez dans son journal.
- Vous ne le connaissez pas ?
Il a un regard en coin vers la patronne derrière son bar, et il replonge dans son journal.
- Je croyais que vous…
- Hector, il est à la falaise graillonne la femme entre ses bajoues en leur lançant un regard torve. Il a un bureau à l’usine. Mais il est malade… On l’a pas vu depuis un moment. Ça fait deux euros pour les cafés.
Le marin reste plongé dans son journal. La femme reprend le sien. Terminé.
- Et où ça du côté de la falaise ?
- La dernière porte. C’est dans la falaise, avant les portails de l’usine, près du quai.
La femme a parlé sans même baisser le journal. Victor dépose une pièce sur le bar et sort, suivi de Clémentine… qui grince « sympa ce bled » entre ses dents dès que la porte est franchie.
- Oui, sont… spéciaux…
- Spéciaux ! Ça sent ses siècles de consanguinité si tu veux mon avis. De la troupe à Varochaix ! (Varochaix c’est le Nari-chef du Conseil Municipal de Saint Tignous sur Nivette. Elle ne peut pas le sentir)…
- Penses-tu, ils sont trop… spéciaux pour lui. Vivent entre eux. Rien à en tirer politiquement. Au départ, c’était des ardoisiers, des mineurs, faut pas l’oublier, une population de mineurs qui pendant des siècles ont creusé les falaises en vivant et en se reproduisant entre eux et qui se sont reconvertis dans la pêche quand on n’a plus voulu de leurs ardoises ni de leurs pierres et qu’il y a eu un port. C’est pour ça qu’on a fait courir des rumeurs de collaboration, puisque le port a été construit par les Allemands. Je crois surtout que ce sont des jalousies. Avant on ne pouvait pas naviguer ici : trop dangereux. C’est eux qu’on appelait les cascarots comme je t’ai dit. Tu vas voir…
Ils marchent dans le silence sombre, vers le mur de la falaise. Des pas prudents sur les pavés ronds et glissants. La rue sans nom où ils avancent vient déboucher dans la rue sans nom qui longe la falaise verticale. L’espace ici est très réduit, juste une ligne de maisons coupée de quelques transversales. Deux lignes au plus large. Aucune rue ne porte de plaque et il n’y a pas de numéros. Les sinistres bâtisses qui bordent la rue à droite sont semblables à celles de la rue qu’ils viennent de quitter, mais quelques façades plaquées sur la falaise laissent deviner des habitations troglodytiques.
- C’est ça qu’elle voulait dire quand elle parlait de maison « dans » la falaise !
La falaise dessine une courbe bombée que suit la rue et ils ne la découvrent que progressivement, d’une façade incrustée à l’autre. L’une d’elles, plus haute, monumentale presque, montée sur un perron surélevé par un escalier d’une dizaine de marches qui empiète sur la rue, est percée d’un portail de bois noir à caissons dans lesquels sont sculptés des masques grotesques, au front bas, aux yeux globuleux sous d’épais sourcils, à la bouche fendue… Tout cela poli par le temps. Elle est surmontée d’un fronton presque classique dans sa forme triangulaire, supporté par quatre colonnes de porphyre rouge lourdement doriques. Deux d’entre elles encadrent le portail, deux autres en marquent les limites extérieures, plaquées contre le mur de façade aveugle. Au centre du fronton, un oculus, manifestement fermé par un vitrail dont l’armature métallique doublée d’un grillage extérieur ne laisse pas deviner le motif. La façade, incrustée dans la falaise comme d’une sorte de Petra obscure et primitive, fait face à une rue qui monte droit du port, ce qui permet à la lumière du soir de l’éclairer en plein. Quand il n’y a pas de brume.
- Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Clémentine à Victor qui devrait bien savoir de quoi il retourne puisqu’il connaît si bien le pays.
- Ben…
- Ben ??
- On m’avait dit que c’était le siège de la compagnie qui exploitait les carrières dans le temps… Mais c’est curieux, parce que l’exploitation s’est arrêtée un peu avant la guerre et que ça devrait être abandonné dans ce cas…
- Et ça n’a pas l’air du tout d’être abandonné… Attends…
Clémentine, que rien n’arrête, se lance à l’assaut des marches d’un pas désinvolte, pour appuyer sur la poignée en laiton brillant. Fermé. Il l’a suivie, comme ça, pour voir, A essayé à son tour. Fermé.
- Regarde ces sculptures, observe Clémentine en désignant les masques qui ressortent en ronde-bosse des caissons du portail, ce sont des visages féminins, on dirait la bonne femme du bar !
Un bruit derrière eux leur fait tourner la tête : une femme, longue robe noire et fichu noir (tiens, comme la bistrotière) a ouvert sa porte de l’autre côté de la rue et les interpelle :
- C’est fermé, y’a personne !
Et elle claque sa porte avant que Victor, pourtant vif, ait eu le temps de la retenir pour demander… ou même de la regarder vraiment, juste la silhouette trapue, un peu lourde…
Trop tard.
- Bon, on continue…
Ils redescendent de ce perron décidément hostile et poursuivent leur chemin, qui longe toujours la falaise. La courbure de la rue leur cache presque le perron qu’ils viennent de quitter lorsque Clémentine se retourne machinalement, le temps de voir la silhouette de la femme de tout à l’heure (mais est-ce bien elle ?) pousser le portail, d’entendre (mais est-ce bien certain ?), le bruit sourd du lourd battant qui se referme…
- Eh… !
Trop tard, et Victor qui a suivi son regard et son mouvement, lui, n’a rien vu.
- Tu as vu ?
- Non… mais… pourquoi fais-tu cette tête ?
- La femme de tout à l’heure… qui disait qu’il n’y a personne… Elle vient de rentrer par le portail…
- Par le portail ? Il esquisse un mouvement… Tu es sûre ?
- Presque… je… Bon j’ai dû le rêver… viens, on continue, on ne doit plus être loin…
Encore quelques façades incrustées dans la pierre, et puis voilà le quai, les eaux du port, les barges arrimées devant le haut du barrage et sur celui-ci, la construction qui doit abriter les mécanismes de commande de l’écluse…
Près de l’endroit où la falaise s’incurve vers le village, deux grandes portes de bois brut, bien sûr goudronné, ferment l’ancien accès de la carrière. On distingue les rails brillants qui entraient dans la galerie, perdus dans les pavés et qui passent sous les lourds battants.
- C’est de ce portail-là que parlait la bistrotière remarque Victor.
- Oui, et alors, la maison d’Hector Picoriau, c’est celle-ci…
La même façade noyée dans la pierre, quelques moellons qui ferment à droite et à gauche le décrochement généré par le léger surplomb rocheux, une porte de planches assemblées sans trop de recherche, une fenêtre obturée par des contrevents de bois. Tout cela noirci de l’inévitable goudron. Un air d’abandon.
Une moue sceptique redresse les moustaches de Victor qui frappe la porte d’un doigt hésitant, puis insiste du poing… Ça sonne vide et profond. Silence prolongé.
Victor recule d’un pas…
Clémentine vient frapper à son tour, et découvre un bouton de sonnette dans un creux du renfoncement de la porte. Elle le presse longuement.
On entend une vague sonnerie grêle et lointaine.
Ils se regardent. Moue déçue.
Un bruit de pas. Lointain. Sonore, comme dans une galerie.
Ils se regardent.
La porte s’ouvre.
