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DE DRÔLES DE NUMÉROS / P1C1E10

P1C1E10 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 10)

  DE DRÔLES DE NUMÉROS / P1C1E10

  C’est l’histoire où Victor et Clémentine, au sortir de l’horreur, font la connaissance des Numéros et découvrent l’existence des « Chochos ».
 

Mercredi 13 avril
11 heures
Agotchilho

  Au sortir de l’horreur.

 
Un couloir, une coursive, qui s’élargit en galerie taillée dans l’ardoise brute et verticale. Les pas sont moins assurés sur le sol bosselé par l’usure… 

  Ils marchent le regard vidé, suivent le dos du garde qui les précède en ignorant celui qui les suit. Ils se tiennent désespérément par la main. Une sensation glacée, déterminée, qui blanchit l’âme sans la fissurer.
 
Une porte. Le garde qui les précède leur ouvre et ils se retrouvent dans le bureau qu’ils ont quitté hier, alors bravaches et fiers de l’être.
Hier.
Avant…

  L’homme leur désigne du canon de son arme les sièges où ils étaient assis.
Hier.
Ils s’assoient, une nausée de défaite aux lèvres, une dureté nouvelle au ventre, comme un nœud rageur qui bouillonne en silence, mêlé de révolte, de dégoût et d’impuissance.
 
Les gardes se sont placés en faction devant les deux portes du bureau, celle qu’ils ont empruntée hier, et celle par où ils viennent d’entrer.
Leur est si totalement dissuasif et si lourd d’indifférence que Clémentine elle-même ne tente pas de le rompre. Elle regarde Victor, avec la même expression de désespoir qui ne l’a pas quittée, depuis… après…
Après.
Il vivent maintenant dans l’après.
Ils ont basculé dans l’après.

  Victor observe, regarde, apprend la pièce par cœur. Les trois fauteuils égaux en demi-cercle derrière le large bureau, les murs tendus de tissu soyeux, vert Empire, les tapis superposés, les deux tableaux, tiens, ce ne sont plus les mêmes… On dirait… Oui, Corot pour ce paysage de ciel et d’arbres aériens, un maître flamand, peut-être même Rubens, dans ces chairs riches… Les reliures luisantes des livres. Illisibles à cette distance. Quelques titres brochés posés sur le bureau. On dirait de l’allemand ?

Une tenture à demi tirée sur sa tringle, celle qui dissimulait la porte par où ils sont venus, laisse entrevoir un prolongement plus moderne, plus technique. Quelques écrans obscurs, éteints ou en veille, une table chargée de papiers colorés, des cartes sans doute, mais il faudrait se retourner, se lever pour voir vraiment, et la présence lourde des gardes…
 
Un bruit derrière la porte, l’homme armé s’écarte.

  Ils sont entrés à trois, celui qui les avait reçus dans ce même bureau et qui les a capturés ensuite auprès du sous-marin, l’affreux Vieux Balafré borgne, et un autre encore, plus jeune, en uniforme d’officier de marine, portant sous le bras sa casquette ornée d’une ancre et de multiples galons. Ils ont pris place derrière le bureau, sur les trois fauteuils.
 
On se fixe sans rien dire. Victor et Clémentine ont le regard perdu. Les trois autres, ironiques, sourient.
- Eh bien, nous voici revenus au point de départ semble-t-il ? commence celui qui les a reçus à leur arrivée (comme c’est loin !).
Il est assis au centre et semble présider ce triumvirat sinistre.
Il enchaîne :
- Et nous avons tenu notre promesse, vous avez retrouvé votre « ami » Hector !
Clémentine pâlit :
- Vous êtes un monstre !!!
Victor, qui la sent sur le point de bondir, pose sa main sur la sienne et la regarde bien en face en tournant le buste vers elle.
 Elle lui voit un regard qu’elle ne connaît pas, elle qui le connaît si bien. Disparues la vivacité et la pointe ironique qui y restaient toujours latentes. Subsiste un brouillard terne, un voile boueux et opaque qui la fige et qui tarit instantanément la fulgurance de la colère qui montait en elle. Elle retrouve ce moment indicible où ils s’étaient soudés lorsque enfin libérés et seuls ils avaient pu se regarder, après…
Après…
Cela n’a duré qu’une seconde, mais elle sait, comme lui, que quoi qu’il arrive, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils « dominent » la situation. Parce qu’ils se dominent. Malgré la situation. Apaisée, elle reprend ses distances et regarde les trois individus dont le rictus s’est élargi à sa réaction.

  Le Vieux Borgne reprend :
- Je vous l’ai dit, cette… démonstration était à la fois l’expression d’une sanction et un exercice pédagogique. Mais je conçois que cela vous ait choquée, ma chère Clémentine (elle a sursauté mais s’est abstenue de répondre), si vous me permettez cette familiarité (non, en aucun cas, jamais elle ne lui permettra. Elle ne fait que supporter. Parce qu’elle ne peut pas faire autrement. Avec le courage monumental que lui donne sa force nouvelle). Après tout, de partager la mort ne rend-il pas aussi intime que de partager l’amour ?
Et il éclate d’un rire glacé qui lui renverse la tête et que personne, pas même les deux autres, ne partage.
Elle domine sa nausée pour rester « dans le ton » et sent la pression réconfortante de la main de Victor sur la sienne.

  Le plus jeune s’adresse alors à celui du milieu. Tous les trois présentent une curieuse ressemblance, comme un air de famille. Oui, on dirait les trois générations d’une même famille…
- Mais nous ne savons toujours pas exactement ce qu’ils savent ni comment ils l’ont su…
- Oh, nous savons qu’ils ont entendu parler des Écolocroques et qu’ils connaissaient Bichy et Hélène Miravarre. Nous savons qu’Hélène leur a donné le téléphone du bureau d’affrètement d’Hector et certains documents (il a un sourire vorace). Il nous l’a dit… Nous savons qu’Hector et Hélène ont fait une fugue et sont partis au Venezuela sur l’un de nos navires et qu’ils ont écrit à

la Boulangerie qui recevra la lettre demain (Clémentine esquisse un geste), et que Madame Miravarre recevra du Venezuela un colis plein de billets de banque qui devrait l’aider à attendre le retour de sa fille dans quelques mois… Mais nous ne savons pas s’ils ont laissé des traces derrière eux, achève-t-il en se penchant vers Victor et Clémentine.

  - Vous nous aviez promis des explications, remarque froidement Victor.
- Bien ! Bravo, Monsieur Bourriqué (le sourire ironique). Votre sang-froid est digne de respect, observe celui du milieu. Et vous avez raison… Je vais donc répondre à votre attente. Ensuite, vous répondrez aux nôtres. Voyons… Que voulez-vous savoir ?
- Nous voudrions d’abord savoir qui vous êtes et ce que vous nous voulez…
- Vous avez raison ! Mais comment me faire pardonner cette incorrection ? Bien sûr… Je ne me suis pas présenté !!! Je suis le Numéro Un. Mon père, ici présent (il désigne le Vieux Borgne), qui était Numéro Un est devenu du fait de ma promotion, le Numéro Deux, une sorte, pardon père, de préretraite qu’il a choisie lui-même… Mon fils (il montre le jeune officier de marine), qui commande entre autres le sous-marin que vous avez vu, est le Numéro Trois et tout porte à croire qu’il deviendra Numéro Deux lorsque le Numéro Deux  actuel se retirera, puis qu’il me succèdera. Quant à ce qui est de nos patronymes, ils n’ont ici aucune importance : vous voyez qu’il s’agit d’une affaire de famille (rire). Ici, on nous appelle Monsieur Un, Monsieur Deux et Monsieur Trois. Je vous invite à imiter cette pratique. Est-ce là tout ce qui vous… intriguait ?
- Non (Victor répond d’une voix calme, naturelle, nette, et il pose ses questions de manière presque factuelle). Où sommes-nous exactement, et que fait ici ce sous-marin ?
- Voilà deux questions. Voyons Monsieur Deux, Père, pouvez-vous répondre à la première ?

  - Je pourrais vous en parler des heures durant, mais je pense que nos amis (bref rire glacé) que nos amis préfèreront des indications générales… Lorsque en juillet 1940 fut décidée la construction de Betasom, la base sous-marine germano-italienne de Bordeaux, à Bacalan, le Führer, qui se méfiait des Italiens, décida de la doubler d’une base secrète de repli. L’emplacement choisi fut celui-ci, pour des raisons qu’il serait trop long de vous expliquer en détail. Sachez seulement qu’elles étaient liées aux travaux de certains de nos anthropologues qui y avaient repéré une population particulièrement intéressante. Peut-être avez-vous entendu parler d’Otto Rahn[1] ? Bref. Je laisserai de côté la base de Bordeaux. Ici, l’endroit fut déclaré stratégique et la population séparée entre ceux qui restaient, que nous appelons les « Chochos », ou les cascarots, pour reprendre les noms que la population locale leur donnait, et les autres qui furent écartés et pour la plupart déportés sans retour. Cela concernait quelques dizaines de paysans du haut des falaises, et les quelques pêcheurs de la plage de ce dont nous ferons le Grand Port, et leur disparition est passée inaperçue (rire) dans la masse. Nous y avons gagné la reconnaissance des Chochos, marginalisés et méprisés par les autres habitants de la région depuis des siècles. Ces « autres » ont été remplacés en tant que main d’oeuvre par quelques trains de prisonniers russes, polonais et hongrois, hommes et femmes, prélevés discrètement au milieu des prisonniers utilisés pour la construction de Betasom.
Ici, ils étaient censés bâtir un port de ravitaillement, avec son barrage-écluse destiné à stabiliser le cours de la Soue, mais cela vous le saviez… (Victor approuve de la tête, impassible). Ce que vous ignorez en revanche, c’est que sous la conduite des Chochos, traditionnellement mineurs et qui ont longtemps vécu de l’exploitation des ardoises et des pierres de la falaise, les prisonniers ont creusé et agrandi les cavernes naturelles et artificielles où vivaient ces Chochos, pour en faire cette base sous-marine secrète dont l’entrée se situe devant le barrage, à trente mètres sous l’eau, qui est maintenue à niveau par un système hydraulique lié à l’écluse et au port et dont je suis modestement l’auteur (inclinaison du buste et sourire attendri de Un et de Trois). Les travaux ont été achevés à la fin de 1942, avant Bacalan, le plus gros de l’ouvrage concernant le barrage-écluse, clé de l’ensemble. Les installations secondaires du Grand Port, qui constituaient en fait une couverture, ont traîné volontairement en longueur jusqu’en fin 1943 et n’ont servi qu’à apporter quelques matériaux secondaires et à justifier certains va-et-vient. 

  - Qui sont ces Chochos ? ne peut s’empêcher de demander Clémentine qui s’était pourtant promis de ne jamais adresser la parole au Vieux Borgne.
C’est le Numéro Un qui répond :
- Eux-mêmes s’appellent des Goums. Ils possèdent un langage étrange que bien peu ont entendu. Mais vous les connaissez, vous les avez rencontrés partout au Petit Port et ici même. Pensez à notre concierge, à qui vous avez d’ailleurs fait une très forte impression… (et les trois d’éclater de rire, à la grande colère de Clémentine) (contenue par la pression de main de Victor). 
Manifestement content de lui, le Numéro Deux enchaîne :
- C’étaient surtout des sous-marins mouilleurs de mines qui venaient se ravitailler en munitions dans notre base, base que j’avais l’honneur de commander.
- Mon U118 est d’ailleurs l’un d’eux, remarque au passage le Numéro Trois. Mais il y en a d’autres… Et pas seulement des submersibles…
- C’est un grand avantage, observe le Numéro Un qui lui coupe abruptement la parole, ce que le Numéro Trois approuve d’un hochement de tête.
- Un grand avantage ? interroge Victor.
- Un grand avantage en terme de transport, précise sans plus le Trois.
  Mais le Deux reprend :
- Nous avons ainsi bénéficié d’un statut spécial, puisque notre existence était ignorée de tous et de notre état-major lui-même. C’est ainsi que nous avons été pratiquement oubliés, sauf par nos proches, qui étaient aussi très écoutés du Führer. Nous l’avons d’ailleurs supplié de venir se réfugier ici en 1945, mais il était trop tard et le message ne lui est pas parvenu… J’ai pu, par privilège exceptionnel, faire venir mon épouse et mon fils, exposés à l’avance des troupes russes. Des archives et de nombreuses prises de guerre du Reich ont été repliées dans ces lieux où elles se trouvent encore…
- Ce qui nous permet entre autres de varier la décoration de ce bureau, fait remarquer le Numéro Un en montrant  avec un sourire satisfait les deux tableaux qui l’ornent.
- Et qui nous a permis de vivre sans trop de problèmes de revenus avant que soit organisée la flottille de pêche de Chochos, la conserverie, la farine aux algues et tout ce qui constitue une couverture officielle, ajoute le Numéro Trois. Nous, nous n’existons pas. Ou plutôt, nous menons chacun une existence extérieure et lointaine, sauf mon grand-père, qui a bien sûr disparu à la fin de la guerre…
- Il est essentiel que nous restions pour l’instant honorablement connus d’organismes aussi indiscrets que la police ou le fisc, précise le Numéro Un.
- Sans parler de la presse… enchaîne le Numéro Trois avec un sourire d’ange à destination de Clémentine qui ne peut retenir un frisson.
 
- Au fait, remarque Victor… Les prisonniers russes…
Le Vieux Borgne le regarde en face :
- Les travaux ont été définitivement achevés fin 44. Cette main d’œuvre est devenue inutile. Les salles d’élimination que vous avez vu opérer sont très efficaces, même sans les crabes, qui ne constituent qu’un… raffinement. Il suffit de les inonder entièrement. Aucun corps n’a jamais été retrouvé. J’ajoute, pour être juste et complet que selon les instructions constantes en matière de secret, tous ceux qui savaient et n’avaient pas ou n’avaient plus à savoir ont aussi disparu. Nous n’avons conservé que le… noyau familial et le personnel strictement nécessaire qui lui était personnellement dévoué.
- La mémoire de nos camarades ainsi sacrifiés est respectée et vénérée enchaîne le Numéro Un.
Les trois se lèvent d’un seul mouvement et restent un moment au garde-à-vous, le regard fixe, sous les yeux effarés de Victor et de Clémentine. Puis ils se rassoient.
- Cent vingt Allemands dont cinq officiers sont morts ici, continue le Numéro Deux, le regard durci. Ils ont été sacrifiés à la survie de notre base, comme tout soldat peut l’être.
- Et combien de Russes ? demande Victor comme incidemment.
- Je ne sais plus. Entre mille cinq cents et deux mille je pense… Les Chochos qui les gardaient comptent mal, mais on ne leur échappe pas. Et ils nous sont définitivement soumis.
Victor ferme les yeux une seconde. Dans un vertige, il voit les prisonniers entassés dans la cellule, l’eau qui monte. La panique, la noyade dans un affolement des gestes, la vidange ignoble qui aspire les corps inertes et les rejette loin sous l’eau du chenal dont le courant les emporte vers dieu sait quelles pinces avides…
- C’est cela que voulait dire le vieux pêcheur quand il parlait des crabes bien nourris après la guerre murmure Clémentine d’une voix blanche…
- Humour Chocho… commente le Numéro Un avec un petit rire.

  - Et le sous-marin ? demande Victor imperturbable et qui poursuit son idée, à quoi sert le sous-marin ?
- Vous ne perdez décidément pas facilement le nord, Monsieur Bourriqué ! répond le Numéro Un avec le même petit rire, eh bien le sous-marin constitue un parfait moyen de transport.
- Et que transportez-vous ?
Le Numéro Un a un grand rire :
- Mon cher, tout dépend des temps et des circonstances, ainsi, mon père a surtout transporté des biens et des personnes qui avaient été impliqués dans nos activités de guerre, ce qui a ouvert d’importantes relations avec l’Amérique du Sud où nous maintenons une base semblable à celle-ci. Relations que j’ai exploitées en tant que transporteur de marchandises disons prohibées, encore que très lucratives. Nous avons besoin d’argent, savez-vous ? Le marché clandestin est beaucoup plus onéreux que le marché officiel, pour ce qui est des armements et des équipements de pointe. Sans parler du renouvellement du matériel. Nous aurions d’ailleurs pu vous en proposer, de l’argent, pour nous rejoindre, mais je pense que vous serez plus facilement influencés par une pression d’ordre… psychologique. Actuellement, notre action est assez proche de votre tendance, disons, écologique…
- Où est Hélène Miravarre ? demande abruptement Clémentine.
- Oh, Hélène… Charmante enfant… Vous savez qu’elle vogue avec son ami Hector et que…
- Cessez ce jeu. Où est-elle ?
- Je crains qu’il ne soit guère souhaitable pour l’heure que vous la rencontriez… Surtout vous, ma chère… Nous l’avons confiée aux Chochos et… Nous en reparlerons… Mais je voudrais d’abord évoquer les Écolocroques… Nous savons… ce que vous en savez. Hector s’est montré très bavard lorsque nous avons usé de pédagogie… A ce sujet, mon cher Victor, je voudrais vous raconter une petite histoire… Nos relations commerciales, en particulier avec l’Amérique du Sud, sont parfois difficiles, et il nous arrive de devoir redresser certains… écarts ou égarements, ou corriger certains oublis. C’est ainsi que l’une de nos clientes, pour qui nous avions effectué un certain nombre de transports discrets, a oublié de régler la facture correspondant à ces prestations. Nous avons dû la sanctionner, n’est-ce pas. Nos… huissiers, se sont donc emparés de cette personne, par ailleurs digne dame d’âge mûr, qui se croyait à l’abri dans son fief, près de Medellin, en Colombie. Bref. Ces affaires se règlent d’ordinaire très simplement, par un abandon au large sous quelques dizaines de mètres d’eau, ce qui se fait facilement à partir d’un sous-marin mouilleur de mines. Mais là, nous avons décidé d’user de pédagogie. Toujours la pédagogie !!! Cette personne, après avoir été amenée ici, a donc été placée dans la situation délicate où vous avez pu voir notre regretté Hector (un sourire gourmand le fait grimacer), qui pour l’occasion occupait la place d’observateur qui a été la vôtre hier. La pédagogie s’appliquant aussi aux amis, collaborateurs, concurrents de cette dame, clients eux-mêmes de nos services, nous avons enregistré la scène. Nous pourrions vous montrer cette vidéo, mais je pense que cela ne sera pas utile. Je dois préciser que pour insister sur l’aspect encore une fois pédagogique de cette petite mise en scène, nous n’avons fait entrer qu’un seul crabe…
Le Numéro Deux l’interrompt :
- « Duos habet et bene pendentes » vous ai-je dit à propos de notre ami Hector. Il faut que vous sachiez que cela ne constitue pas qu’un avantage machiste : l’amputation des « bene pendentes » et de tout ce qui s’y rattache de viril entraîne une hémorragie abondante et rapidement fatale.
Victor et Clémentine écoutent sans broncher, livides, et Clémentine a enfoncé ses ongles dans la main de Victor qui serre les dents autant qu’il le peut.
Mais ils ne bougent pas.
- Ce qui n’est pas le cas pour une dame… Par ailleurs plus… creuse, si je puis me permettre cette expression. Et un seul crabe, même affamé, et c’est fou ce que ces animaux sont voraces, un seul crabe creuse forcément moins vite que les dix ou vingt qui ont entrepris ce pauvre Hector…
Clémentine ferme les yeux et vacille sur son siège. Victor lui broie les phalanges pour prévenir un évanouissement dont il sait qu’il réjouirait les trois individus qui les fixent en ricanant.
- Je suis personnellement chargé de toutes les techniques modernes, reprend le Numéro Trois avec son sourire angélique, et j’ai donc été chargé de la vidéo. Eh bien je dois dire qu’il m’a fallu changer deux fois la cassette de la caméra ! Trois heures de cris et de tortillements ! J’ai cru que cela ne finirait jamais. J’ai dû me faire remplacer par Kurt pour pouvoir préparer l’armement du sous-marin avec son équipage.
- Et donc, notre ami Hector est devenu très bavard lorsque nous lui avons dit que son amie Hélène était dans son bureau de l’usine où elle était venue l’attendre, et que nous serions au regret de devoir lui faire subir le même sort s’il tardait à se confier à nous.
- Vous êtes ignobles… Clémentine ne peut se retenir. Elle bondit de son siège, mais Victor  se lève sans lâcher sa main, la retient, la prend dans ses bras sans un mot. Elle se calme instantanément et ils se rassoient.
- Tsss…. siffle le Numéro Un… Les femmes manquent de sang-froid… Je conçois que cette perspective vous angoisse, ma chère, mais les affaires sont les affaires et sans un minimum de discipline, nous en serions vite réduits à un libéralisme sauvage que nous autres, écologistes, ne pouvons que condamner… Nous reparlerons de ces Écolocroques qui vous préoccupent tant… Mais trêve de plaisanteries, mon cher Victor, je voudrais que vous nous disiez où sont les documents qu’Hector a si imprudemment subtilisés et qu’Hélène vous a si bêtement communiqués. Clémentine est plus que jolie, ce qui n’était pas le cas de cette dame imprudente, et je m’en voudrais de devoir…
- Les documents sont chez moi, sur mon bureau. Les clés sont dans la BM…
- Que nous avons mise à l’abri dans nos locaux. Les rues ne sont pas sûres… Pas de copies ?
- Si, je les ai scannés sur le disque de mon ordinateur portable. Je n’ai rien dit de précis à mes collègues…
- Réjouissez-vous, ils vous sont fidèles et ils sont sur le point de nous rejoindre…
- Quoi ? Ils sont ??? Mais ils ignoraient…
- Ce sont de bons journalistes, mais soyez tranquilles, ils sont seulement en train d’étudier les Chochos (rire). Je crois qu’ils rencontreront quelque difficulté à aller plus loin dans leurs investigations ! Au mieux pourront-ils retrouver notre amie Hélène !!! Au mieux pour nous, s’entend… Mais voilà beaucoup de bavardages et notre temps est mesuré par les impératifs des marées… Kurt, conduisez donc nos amis à leur appartement, ils ont subi beaucoup d’émotions et ont grand besoin d’une collation. Vous serez mieux logés maintenant que vous êtes… informés… Je suis persuadé que vous ne commettrez pas l’imprudence de tenter une évasion absurde et dangereuse…
  Kurt, qui gardait la porte par laquelle ils étaient entrés, sorte de géant blond au crâne presque rasé et au regard vide d’un bleu délavé, avance d’un pas :
- Si vous voulez bien me suivre…
- Ah, interrompt le Numéro Trois ironique, je dois vous informer, mais vous vous en seriez sans doute aperçus, que l’appartement est sous surveillance vidéo. J’en suis navré pour votre intimité, mais vous comprendrez le souci que nous avons de votre sécurité…
Victor se lève en tenant étroitement la main de Clémentine et sans un regard pour les trois individus, ils sortent du bureau.

  Les sanglots de Clémentine se calment. La secousse nerveuse a été rude. Pour eux deux. L’inquiétude taraudante continue de les angoisser. Ils se serrent l’un contre l’autre, tout entiers à se réconforter pour revivre… Et maintenant cette autre inquiétude : Rébéquée et Jules sont ici ! Bien sûr, ils savent se débrouiller, mais ils ignorent à quelle monstruosité ils se trouvent confrontés… Et ces Chochos ? Qui sont-ils vraiment ?
On frappe à la porte du studio où ils ont été conduits et enfermés, et Kurt entre en poussant un chariot chargé de nourriture. Il dresse la table, sans un mot. Vaisselle luxueuse, argenterie précieuse, soliflores garnis, plats couverts de cloches d’argent… Pas de crabe cette fois !  Kurt salue d’une inclinaison du buste et sort sans avoir ouvert la bouche. 

  Victor, sans relâcher Clémentine blottie contre lui et qui reprend doucement son calme, observe attentivement les murs, les angles, les meubles, sommaires mais suffisants, presque élégants de simplicité, pour tenter de distinguer les caméras et micros qui ne peuvent manquer de s’y trouver comme l’a laissé entendre le Numéro Trois. Une horloge ancienne fixée au mur indique dix neuf heures. Sous terre, le temps est devenu flou. Il ne pensait pas qu’il était aussi tard.
- Allons, il faut reprendre des forces. Nous ne pouvons rien faire pour l’instant. Viens manger, et reposons-nous…  Son regard est plus éloquent que ses paroles et les yeux noyés et rougis de Clémentine lui répondent sans qu’il soit besoin de plus de mots. Simplement, elle lui souffle à l’oreille aussi discrètement que possible et en mimant un baiser destiné à distraire l’attention des observateurs qu’ils sentent présents derrière un écran :
- Pourvu que Rébéquée ait pu contacter Arthur…

Ce à quoi Victor répond par un long et tendre baiser au creux de son épaule.


[1] Ecrivain et archéologue allemand, est né le 18 février 1904, Rahn entra dans la SS comme archéologue en 1934 pour pouvoir effectuer ses recherches sur le catharisme, après être devenu un intime d’Himmler. Il disparaît en 1939, dans des conditions mal définies.

A BORD DU HAI II (début) / P1C1E13(1)

P1C1E13(1) (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 13(1))

 
A BORD DU HAI II  / P1C1E13(1)

  
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, prisonniers à bord du Hai II, se trouvent menacés des pires extrémités (début).


Mercredi 13 avril
20 heures
Agotchilho

 
Vic et Clèm ont mangé sans un mot.
Juste l’intensité de leurs regards.
Et le sentiment de la double présence d’Hector réduit à son silence hurlant, et des caméras indiscernables perdues quelque part dans le décor, avec leurs micros tendus comme des doigts avides.

 
Ils se sont douchés dans le noir, toutes lumières éteintes dans la petite salle de bains, et puis se sont retrouvés dans le grand lit.
Ils ont eu quelque illusion d’intimité, serrés dans les bras l’un de l’autre, se chuchotant à l’oreille :
- Vic, mon Boulet, je suis morte de peur, fais-moi du réconfort….
- Clèm, mon Canon, j’ai peur moi aussi, mais tu sais bien qu’on ne peut pas leur montrer. Ils nous guettent. Ils n’attendent que ça….
- Mais qu’est-ce qu’ils nous veulent ? Ils auraient pu nous tuer, nous faire disparaître comme… oh mon dieu….
- Chut… ne pleure pas ma Clèm, nous nous en sortirons, nous nous en sortirons…
Alors, il chantonne sur l’air de « Ne pleure pas Jeannette » pour rassurer, se rassurer, conjurer les larmes de Clèm qu’il sent glisser contre son cou, conjurer les hoquets contenus des sanglots de Clèm qui lui mouillent les yeux bien plus que sa propre détresse ne pourrait le faire…
- Ne pleure pas ma Clè-ème, tra la la la la la la la la ! ne pleure pas ma Clè-ème…
Sa main caresse les épaules douces, les reins qu’il sent tendus, noués, les fesses frémissantes, crispées, la courbe de la hanche, qu’il appelle sa table d’harmonie, remonte, tente du bout des doigts de dénouer les nerfs vibrants d’angoisse…
- Mais qu’est-ce qu’ils nous veulent ?
- Je ne sais pas, peut-être qu’il n’est pas si facile que ça de faire s’évaporer deux journalistes dans la nature ? Tu as entendu : Rébéquée et Victor nous cherchent. Je pense que s’ils les avaient attrapés, ils nous les auraient montrés, rien que pour le plaisir…
- J’ai peur, Vic… Mais tu as raison, ils ne nous ont pas eus avec cette horreur.
- Tant qu’on sera ensemble, ma Clèm, et tant qu’on ne leur montrera pas de panique… On ne dit rien, on ne fait rien. Pour l’instant on attend. Il faut attendre… Peut-être que la police…
- Alors là je n’y crois pas, faudrait qu’ils soient prévenus déjà…
- Faut dormir, essayer, on est ensemble… Prendre des forces.
Caresses douces, tendres, secrètes et immobiles sous la couverture. Immobiles, épuisés, une sorte de vertige de silence où la tête tourne, tourne… Qu’est-ce qui m’arrive… ?  Ils plongent dans un sommeil lourd, profond.

 
La porte s’est ouverte et les lumières sont revenues. Ils ne se sont pas réveillés.
- Efficace votre poudre !
Le Numéro Deux se penche sur les formes endormies, enlacées sous les couvertures.
Le concierge Chocho ricane derrière lui, l’œil allumé et la lippe baveuse :
- Nous connaissons bien les ressources de la nature ! Ils en ont pour une bonne douzaine d’heures.
- On aura tout le temps de faire le transfert, reprend le Numéro Trois dans l’encadrement de la porte.
Il se retourne et fait signe aux deux hommes qui attendaient dans le couloir, vêtus d’une tenue bleu marine et coiffés d’un calot.

 
Les deux marins entrent, visage fermé, saluent militairement le Numéro Deux et le Numéro Trois au passage. Ils portent deux sacs en tissu noir caoutchouté, épais, matelassé, comme deux sacs de couchage, les étalent sur le sol et ouvrent leurs longues fermetures à glissière. Puis ils découvrent le lit, impassibles, avec des gestes nets et sûrs.
Le Chocho ricane en bavant devant les corps nus et enlacés, profondément endormis.
Les deux hommes les séparent, écartent les bras, désunissent les jambes mêlées dans la tendresse d’un sommeil conjoint. Puis ils les prennent l’un après l’autre par les chevilles et par les épaules et les allongent sur les sacs qu’ils referment comme sur des cadavres. Ils les emportent dans le couloir où deux civières montées sur des chariots les attendent.

 
Le Numéro Trois demande au Numéro Deux :
- Aucune information ?
- Non. Il fallait s’y attendre, ils n’ont rien dit et n’ont rien fait de particulier.
- Mignonne cette fille. J’espère qu’elle collaborera. Ce serait dommage…
Le Numéro Deux le regarde, un sourire en coin tend sa balafre :
- Tu la veux ?
- Plus tard peut-être, mais il ne faut pas les braquer pour l’instant, nous avons encore du temps et ils nous seront utiles !
- Tu as raison, et puis ses origines sont trop imprécises pour fonder ta succession. Au fait, je crois que ta mère a trouvé une candidate en Argentine, parmi nos correspondants émigrés là-bas…
- Vous connaissez mon opinion à ce sujet : j’assume la transmission du sang, mais je reste libre de mes choix…
- Dans la pureté de la race ! Il faut faire confiance à ta mère pour cela.
- Cela va de soi, grand-père.
- Et tu deviendras Numéro Deux à ce moment-là… Mais rien ne t’empêche de t’amuser !!!
Le rire de leur connivence résonne dans le couloir au-dessus du bruit des bottes des marins qui poussent les chariots.
 
Le couloir s’élargit, s’ouvre sur le quai d’embarquement du sous-marin près duquel des hommes vêtus de bleu s’affairent. Une grue charge des colis par des panneaux d’écoutille ouverts dans le pont, qui correspondent aux puits dans lesquels étaient stockées les mines… Un gros câble électrique serpente et plonge dans un panneau…
Les civières sont amenées près de la passerelle et les sacs portés dans les entrailles du navire par l’écoutille du kiosque.

 
Le Numéro Trois monte à bord et salue le Numéro Deux.
Les hommes de quai débranchent le câble, détachent les amarres, ferment les écoutilles…
Un bruit sourd : les moteurs électriques du sous-marin démarrent… L’hélice bat lentement…
Le sous-marin s’écarte du quai en avance lente, vers le fond du bassin, tout en s’enfonçant, là où la voûte s’abaisse et rejoint l’eau noire…

 
La nuit, au large…

 
Un mystérieux transbordement…

 
Victor ouvre les yeux. Tête lourde. Sensation de vide et d’égarement. Il est dans un lit, dans l’obscurité absolue. Il se souvient : pas parler, caméras, micros… Tend le bras, sent près de lui la tiédeur de la peau de Clèm qui le rassure. Elle dort. A dû bouger dans son sommeil… Tant mieux, elle dort. Se souvient… Se souvient…

 
Sensation étrange : le lit se balance ? Ou s’incline ? Ou… Et cette rumeur sourde, comme d’un moteur étouffé ? Lointain…
Victor se lève d’un bond, toujours nu, et se cogne durement contre une cloison métallique. Son cri éveille Clèm qui se redresse dans le noir, crie à son tour :
- Vic, où es-tu ? où ?…
- Je suis ici, attends, je cherche la lumière… Mais… On n’est plus au même endroit, je ne comprends pas…
- Qu’est-ce qui se passe ? Ne t’en vas pas…
Les mains tendues devant lui il explore une paroi d’acier, froide, non, pas froide, il ne fait pas froid bien qu’il soit nu… une paroi dure qu’il suit jusqu’à l’angle d’une autre paroi…
- Je suis là, attends, ne bouge pas surtout… Ne parle pas, j’écoute…
Perdu. Il est complètement perdu, à poil dans le noir, il entend un bruit sur la droite, progresse, trouve la ligne verticale d’une porte, peut-être bien d’une porte, oui, c’est une porte métallique, avec une poignée…
Il la tourne lentement… Un rai de lumière… Il écarte lentement le battant qui se trouve brusquement repoussé vers lui par une main brutale. Il recule d’instinct, nu, sans défense… Une tête coiffée d’un calot, un vague regard à contre-jour, un grognement. La porte se referme en claquant.
Victor a eu le temps de distinguer les parois grises d’une cabine qui héberge à l’étroit un lit incongru dans ce qui semble bien être un navire, un lit couvert d’une courtepointe rose où il a pu deviner la forme assise et effarée de Clèm, le cri de Clèm qui tire le drap sur sa poitrine nue, l’obscurité de nouveau, puis la lumière d’un plafonnier qui s’allume de lui-même, sans doute commandé de l’extérieur.

 
Etroite cabine.
Ils ne sont plus dans la chambre d’Agotchilho mais sur un navire.
Stable d’ailleurs. Silencieux, mis à part ce léger ronflement.

 
Une chaise dans un coin porte deux combinaisons accrochées à son dossier. Il fait signe à Clèm qui est restée effarée dans sa pose surprise et effarouchée, et lui lance celle des deux qui semble convenir à sa taille. Combinaisons bleues portées à même la peau. Ils n’ont pas le choix.

 
On frappe à la porte.
- Un instant répond machinalement Victor.
Plus tard, cette réponse, tout comme ce moment lui paraîtront invraisemblables, déments, incompréhensibles : enlevés nus et endormis tous les deux, ils se réveillent on ne sait où sous une courtepointe rose et on sollicite la permission d’entrer ! « On » est fou !!!

 
Ils finissent de se couvrir, toujours poursuivis par cette impression d’irréalité, née sans doute pour une bonne part des effets de la drogue qui leur a été administrée hier (hier ?) dans leur nourriture, née aussi de… de tout ce qui fait qu’ils vivent dans la présence constante de cela qui fait qu’ils sont, restent et resteront toujours dans l’ « après », même lorsqu’ils cesseront de l’évoquer, et qui induit une lourde chape de silence (et comme au fond du lac obscur, la pauvre pierre, des mains d’un bel enfant cruel jadis tombée, ainsi repose, au plus triste du cœur, dans le limon dormant du souvenir, le lourd amour…[1] Quel poète a écrit cela ? se demande Victor lorsque son cœur cesse de battre la chamade et que ses yeux, rivés au fond de la lumière des yeux de Clèm y ont enfin retrouvé la douceur enfouie sous la peur)… Une lourde chape de silence.

 
La porte s’ouvre.

 
Le Numéro Trois, s’y encadre, son jeune sourire glaçant aux lèvres, s’incline devant Clèm et salue Victor d’un léger mouvement de tête :
- Bienvenue à bord du Hai II, que j’ai l’honneur de commander. J’espère que vous ne nous tiendrez pas rigueur de la liberté que nous avons prise de vous transférer à bord de ce bâtiment. Nous souhaitions vous montrer certaines de nos possibilités et compléter votre information. La pédagogie, comme dirait mon père !
Victor et Clèm restent silencieux, debout côte à côte.
Vic enserre d’un bras la taille de Clèm qui joint sa main à la sienne, sans quitter des yeux le Numéro Trois.
- Allons, soyons bons amis, je vous invite au mess ! Mon père nous y attend.
Et il s’écarte de la porte pour les laisser sortir.

 
La coursive étroite est éclairée brillamment. Derrière le Numéro Trois, le marin dont Victor avait aperçu le visage lorsqu’il avait entr’ouvert la porte se tient debout, bras croisés, un gros pistolet à la ceinture. 

 
Longue coursive d’un bien étrange bateau se dit Victor qui a connu quelques cargos dans sa vie et qui reste surpris du silence et de la stabilité de l’endroit. L’odeur aussi est étonnante. Au lieu des relents de fioul, de peinture et de marée des navires ordinaires, c’est un mélange de renfermé et d’ozone qui frappe ici.
- A droite, je vous prie…
Une porte dans la coursive. Pas une porte étanche, comme il y en avait dans la base d’Agotchilho, non, une vraie porte, en bois. Un yacht ? Ils entrent. Le garde reste à l’extérieur.

 
La pièce n’est pas très grande, mais luxueuse, bois précieux et cuir, lumières douces, tentures…Trois tables occupent l’espace. Un bar chargé de bouteilles… Deux serveurs en tenue blanche encadrent la porte du fond, et le Numéro Trois leur fait un signe.
- Prenez place… On va vous servir un petit déjeuner…
Le Numéro Un fait son entrée et les rejoint :
- Bien, je vois que tout le monde est là ?
- Que voulez-vous de nous ? demande Clèm qui n’en peut plus. Vous nous enlevez, vous nous montrez des horreurs, vous nous menacez, vous nous droguez, vous nous transportez… Où ? Mystère ! Vous pourriez nous tuer sans remords semble-t-il, et cela vous serait plus facile si j’ai bien compris que de nous… embarquer dans cette histoire dont nous ne connaissons ni les tenants ni les aboutissants…
Son ton s’élève, elle s’énerve… Victor l’interrompt, la voix froide :
- Je crois qu’ils vont nous l’expliquer…


[1] Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz