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FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

P2C1E3 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 3)

  N°82 / FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

 
C’est l’histoire où l’on retrouve Finette de Sainte Fouillouse, et où l’on fait la connaissance de sa maman, Flora. On rencontre aussi deux notaires parisiens et quelques personnages inquiétants, tout en parlant d’escargots, de Super Troc et d’héritage.

 
Lundi 2 mai
14 heures trente
Pau

  Contente d’elle, Finette. Contente. Il faut dire qu’elle en jette dans son ensemble anthracite, avec le gros chignon massif de ses blonds cheveux. Ajoutez à cela un regard pervenche d’un bleu profond, un gros rubis en coeur au creux du décolleté et un autre au doigt, et des talons de plein de centimètres sous des jambes de reine et vous aurez une idée de la Bêêête.

  Fière d’elle. Se plaît bien en se regardant dans la glace de sa chambre de l’Hôtel Central à Pau. Elle aime tout particulièrement ces rubis somptueux qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec (qu’elle continue d’appeler « Monsieur ») lui a fait parvenir « pour la féliciter de cette brillante promotion », en ajoutant, de manière quelque peu sibylline qu’ils seraient « le cœur de sa fonction publique ». Il y a de bons côtés dans la réussite, se dit Finette. Ah oui, les lunettes noires pour éviter de se commettre aux yeux du commun. S’abstraire. Ne croise pas mes regards qui veut. Non mais.

  Surtout que ce n’était pas évident de retrouver une « position », après le désastre.

  Finette de Sainte Fouillouse. Représentante et Fondée de Pouvoir des Écolocroques en leur première Boutique-Ambassade de Saint Tignous sur Nivette ! Et cela juste au moment où on leur casse la baraque. Destin tragique. Mais pas folle, dès qu’elle a entendu l’émission télévisée qui devait marquer de manière évidente la fin des haricots pour l’organisation, elle est remontée dans sa fourgonnette blanche et adieu Berthe, elle a très finement filé Finette.

A tort, peut-être : les gens étaient tellement abasourdis qu’ils ont à peine réagi, et en tout cas, pas violemment.

La preuve : Arnaud Boufigue s’est recasé sur place sans la moindre anicroche. Ils sont restés en relation, à distance comme tous les Anciens de l’Ecole, et elle a pu suivre sa carrière, depuis le coup de pied au cul d’Arthur Malfort qui l’a éjecté de son journal sans autre forme de procès, jusqu’à son embauche quasi immédiate par Intermarché, Leclerc et la FCD regroupés pour l’occasion[1], jusqu’à aboutir à la création de Super Troc dont il dirige maintenant la principale unité expérimentale. A Saint Tignous sur Nivette, bien sûr. Grâce à l’appui du Maire, Félicien Belcoucou, qui a pris une couleur « écolo » dans l’affaire, acquise au contact, tant de Gertrude[2], du Mouvement (écologiste) du 18 août (pourquoi le 18 août ? Voir le Super Concours…), que de Finette, et parce qu’il a réussi à « éclaircir » le « mystère du radon du Monument aux Morts », ainsi qu’il l’a lui-même déclaré dans un article largement diffusé auprès de la presse régionale. Et que personne n’a contredit… « On » avait autre chose à faire ! Et le Maire n’était-il pas, comme beaucoup, victime de sa bonne foi généreuse ?

  Bref, tout est pour le mieux pour Arnaud Boufigue. Y compris le logement.

  Finette, elle, a filé chez maman, à Pétoly, dans un petit village des Ardennes belges cerné par une forêt très noire. Le village s’est trouvé rapidement englouti sous la neige dès que le temps a viré vilain. Elle a donc pu y rester quelques mois bien tranquille, avec seulement par-ci, par-là un petit coup de fil de Boufigue qui lui a proposé de participer à son aventure commerciale.

 
Mais Finette n’est pas vraiment une commerciale : elle y croyait aux Écolocroques. Bon, elle se doutait bien que ce n’était pas une annexe du Pensionnat des Oiseaux, mais elle avait été choquée en assistant à l’émission finale. Pas celle des explosions, avec Malfort en vedette, non, l’autre, celle du lendemain, celle qui avait réglé leur compte aux Numéros dont elle révélait l’existence, avec Malfort, Victor et Clémentine en vedette. Parce que bien sûr, comme tous les agents de surface, Finette ignorait l’existence des Numéros.

  Finette s’est trouvée très heureuse d’être ainsi bloquée par la neige jusqu’à la fin juillet dans sa retraite des Ardennes, avec Flora, sa vieille maman qui y tient auberge (deux chambres au papier à fleurs), table d’hôtes (huit couverts, douze en saison, en comptant la table de la cuisine), pour les touristes d’été (l’hiver il n’y a que des gens d’ici, d’ailleurs les routes sont difficilement praticables et même les Américains sont passés à côté en allant à Bastogne avec leurs tanks pendant la dernière guerre). Elle fait aussi bistro sur cette fameuse table de la cuisine, pour les autochtones, les vieux. 

 
C’est reposant pour Finette, après ces dures années de formation, le lourd travail de création des boutiques bios qu’elle a supervisées un peu partout dans le monde, et le démarrage avorté de l’aventure qui aurait dû la propulser au premier plan. Mais, bon…

  Finette aiderait bien Flora, mais pour servir les deux canons de rouge de la journée en répétant les histoires du village (où l’on ignore tout de sa « situation », ici elle est « la fille de Flora qui fait, ou a fait, des études »), et en commentant les infos de la veille (que Finette suit attentivement à la télé comme tout le monde), sa présence n’est pas vitale pour le fonctionnement du commerce.

 
Alors Finette s’occupe comme elle l’a toujours fait lorsqu’elle se trouve ici : elle court les bois. Elle aime beaucoup les odeurs des sapins et leurs sous-bois tellement obscurs que rien n’y pousse, à part quelques champignons et quelques plantes étranges dépourvues de chlorophylle. Elle en a même su le nom. Faudrait qu’elle retrouve la flore que son père lui avait offerte avant de fiche le camp avec une touriste américaine. Ou qu’elle demande à sa mère. Monotrope sucepin… Ça lui revient…

Et elle pense… Réfléchit en marchant, en recherchant dans les futaies plus dégagées les bois que les cerfs abandonnent à la mue, normalement en mai, mais avec ce temps… 

  En fait, elle est surtout surprise par sa propre réaction : elle y a cru.

Bon. C’est cela qui la surprend…

 
Elle y a cru parce qu’elle croyait qu’il est bon de croire. Mais cessant d’y croire, elle a cessé de croire que croire est bon. Et donc, elle a tout simplement cessé de croire. Et du coup, elle s’est mise à croire que ne pas croire est bien préférable à croire. 

  Un progrès en somme. 

 
Parce qu’elle croit à son progrès à elle. En perdant une croyance, elle croit donc avoir progressé. Et puisque ne pas croire est bon, croit-elle, mais en étant certaine de le savoir, ce qui lui évite d’avoir à remettre cette certitude sur le métier, elle a tiré un trait sur tout ce à quoi elle pensait croire ou avoir cru. Après inventaire. 

  Et elle s’est au bout du compte trouvée confrontée au vaste problème de savoir si elle sait ou si elle croit, ou si elle sait ce qu’elle croit ou si elle croit seulement savoir.

Alors qu’avant, elle savait croire, ou du moins qu’elle l’avait pensé, puisqu’elle ne veut plus croire. Et puis croire que l’on ne croit plus, c’est toujours croire. Tout comme croire que l’on sait. Elle manque de références qui auraient établi ce qu’elle sait, ce qu’elle sait savoir, et non plus ce qu’elle croit savoir, de manière indiscutable et définitive.
 
Elle se trouve dans l’incapacité de déterminer si ce qu’elle sait est cru ou su. Croire, savoir… Et donc, elle patauge dans une forêt de points d’interrogation philosophico-métaphysiques qui la plongent dans une sorte d’angoisse cireuse pas désagréable au fond, lorsqu’elle se promène dans la neige profonde des chemins ou lorsqu’elle s’enfonce dans les bois obscurs. 

  À y bien regarder, ces pâles pensées, toutes inclinées du même côté, qui poussent, parcimonieuses, sur l’humus ombreux de son esprit tourmenté, lui rappellent les tiges fragiles et inclinées des monotropes…

Le sol des sapinières, protégé par les frondaisons épaisses des arbres, n’est couvert que des aiguilles brunies dont le tapis épais étouffe les pas, comme une torpeur de l’esprit. La neige, prise aux branches, ne descend pas jusqu’à terre, suspendue au silence. Mais elle accentue l’enfermement du sous-bois qui forme ainsi un no man’s land où la rêverie peut tourner en boucle. Et bien souvent Finette reste longtemps assise, adossée à un tronc écailleux, ses grands yeux pervenche grand ouverts, dans le silence, la pénombre et l’odeur de résine froide. 

 
Et puis elle reprend sa promenade et elle rentre chez elle, détendue, reposée…

  La neige a fini par fondre et Flora s’est remise aux escargots. C’est sa spécialité, les escargots. Certains touristes viennent de très loin pour manger les escargots de Flora, à l’ombre du grand tilleul devant l’auberge. 

 
Ah ! Les escargots de Flora !

  S’ils sont vraiment inimitables, c’est pour des tas de raisons.

D’abord, Flora les ramasse elle-même dans « ses coins », bien cachés au fond des bois. Elle adore cette chasse où elle part à l’aube, armée d’un bâton et d’une grande besace. Et puis elle les fait dégorger « à la planche », et c’est son deuxième secret : une épaisse planche de sapin conservée l’hiver au fond du ruisseau voisin, séchée au printemps, où le grand-père de Finette a gravé au couteau deux traits séparés d’un mètre. Cette planche garde une odeur particulière de résine et d’eau fraîche qu’elle communique aux escargots comme un assaisonnement subtil. L’astuce consiste, après qu’ils aient passé quelques heures dans une infusion refroidie d’herbes mystérieuses où ils se « nettoient le boyau », à les faire « courir » sur la planche de sapin, d’un trait à l’autre, pour, dès que leur tête dépasse le second trait, les décapiter d’un coup de couteau vif et précis, juste derrière les cornes. Les escargots agonisants sont ensuite jetés dans une poêle où grésille un beurre baratté dans la ferme voisine, aromatisé d’ail, de champignons séchés et d’herbes secrètes que Flora conserve jalousement dans des bocaux fermés. On la dit un peu sorcière, bien sûr. C’est sans doute pour ça que son mari et son Américaine ont fini au fond d’un ravin, cramés dans
la Packard jaune de sa rivale. Bref. Pour en finir avec les escargots, ils sont servis dans le beurre où ils ont cuit, avec des épines d’acacia pour les extraire de leur coquille, et accompagnés de tranches du pain-gâteau que Flora cuit dans son four, spécialement à cette intention. Elle vous verse avec ça de grandes chopes d’une bière trappiste douce-amère, épaisse comme un potage, très fumée et à la mousse compacte. 

  Sorcière… Flora tient ça de famille et personne au village n’oserait rappeler les lointaines histoires dans lesquelles telle ou telle de ses aïeules se sont distinguées. Surtout pas les vieilles. Elle a transmis quelques recettes à sa fille, lorsqu’elle est partie étudier : « Prends garde à toi, ma belle, et ne perds jamais la conscience de tes actes, ne laisse personne te les faire oublier ! ». Patronne de bistrot, elle en a vu, des dindes ivrognées par des matous, troussées à la va-vite et oubliées dans un coin avec leur courte honte. Quand ce n’était pas avec un polichinelle dans le tiroir… Et ce n’était qu’avec de l’alcool ! Elle a donc préparé une grande quantité de ce qu’elle appelait du « Pain de Couleuvre », en fait, de petites dragées qu’elle fabrique à partir d’hellébore noir, et qui vous mettent à l’abri de toute inconscience. Et elle a bien clairement expliqué à Finette qu’une pastille vaut pour la semaine, et qu’elle aurait intérêt à en garder toujours par devers elle… Ensuite, elle fera ce qu’elle voudra, mais au moins, elle n’oubliera rien, et libre à elle de céder aux tentations en pleine connaissance de cause…

  Ce jour-là, Finette est partie chasser l’escargot à la place de sa mère. Elle aime ça aussi, Finette. La chasse et la cuisine. Elle a même conçu une variante « Finette » des escargots « Flora » : les escargots, sortis de leur coquille après la cuisson, sont enroulés dans un morceau d’une très, très fine tranche de jambon fumé du pays et replacés dans la coquille. C’est génial pour le goût et catastrophique en terme de main d’œuvre. Les escargots « Finette » ne sont donc préparés que par Finette elle-même quand elle est là, c’est-à-dire presque jamais, parce que sa mère n’a pas la patience. 

 
Et ce jour-là, Finette voulait préparer sa recette.
- C’est comme tu veux, a dit Flora, y’a pas de clients, on les mangera nous-mêmes. Et le reste on le mettra en conserve.

  Mais à son retour, à dix heures, la besace lourde de coquilles baveuses pesant sur son épaule, « y’avait des clients ».

 
Grosse voiture noire immatriculée à Paris, et deux hommes en costume cravate, visages graves, assis sous le tilleul devant une tasse de café.

  Qui se lèvent à son approche. 

  - Maître Gaston Brunières, notaire à Paris, et mon associé et ami, Marc Tombou. Vous êtes bien Madame Finette de Sainte Fouillouse ?

Flora ressort de sa cuisine…

Finette dépose délicatement son sac à ses pieds et sa mère s’en empare :
- Laisse, je m’en occupe… Si ces Messieurs veulent dîner ici ce midi, je les préparerai… à ma manière…
Et elle emporte le sac vers ses fourneaux.

- Oui, je suis Finette de Sainte Fouillouse, mais…
- Pardonnez-moi d’insister, mais, pourriez-vous me montrer une pièce d’identité ?
- Ecoutez cher Monsieur, vous êtes bien gentil, mais je suis ici chez moi, je ne vous connais pas et c’est vous qui me demandez mes papiers…
- En effet, pardonnez-moi, c’est tellement important…
Le notaire sort son propre passeport et le tend à Finette pour confirmer son identité. Elle y jette un coup d’œil, hausse les épaules et rentre brièvement dans la salle de séjour-cuisine-salle de restaurant prendre ses papiers dans son sac qu’elle a laissé sur une étagère.
- Voilà, Monsieur l’important notaire parisien…
Elle lui tend le document en lui rendant le sien, le tout avec le sourire ravageur qu’elle est capable d’exhiber au quart de tour. C’est vrai que depuis qu’elle est ici, au régime jeans, doudoune et bottes fourrées, elle a un peu délaissé ses allures de professionnelle de la séduction,

la Finette…

  - Chère Madame, permettez-moi de vous présenter nos condoléances…
- Vos condoléances ?
Flora a seulement pris le temps de plonger la récolte de sa fille dans la marmite d’infusion qu’elle a préparée hier pour qu’elle ait le temps de refroidir, et elle est ressortie sur le pas de sa porte en se frottant les mains sur son tablier bleu.
- Nos condoléances pour la mort de votre cousin, Déodat de Sainte Fouillouse…
- Qui ça ? demande Flora qui n’en a jamais entendu parler puisque son mari est mort sans lui en avoir rien dit. Il faut avouer qu’il ne s’était jamais beaucoup intéressé au roman familial. Bien trop occupé à courir la gueuse touristique, le salopard.
- Déodat de Sainte Fouillouse, reprend le notaire à l’intention de Finette. (Son long profil jaunâtre dont il équilibre le nez en fer de hache par un renversement marqué de la nuque, ignore délibérément Flora : il n’a pas affaire à elle) (S’il baisse un peu la tête, il tombe en avant, se dit Flora) (S’il tombe en avant sur ma table il me la fend en deux, poursuit-elle in petto) (Elle en rit toute seule, ce qui achève de la discréditer dans l’esprit très formaliste de Maître Gaston Brunières, qui déteste les escargots). A défaut d’héritiers directs, il vous a désignée comme étant sa légataire universelle.
- Parce qu’il me connaissait ?
- Sans aucun doute, puisqu’il a enregistré son testament officiel en mon étude peu de temps avant sa mort. Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui m’a dit vous connaître, en a été témoin, avec Maître Tombou, mon associé.

Maître  Tombou, aussi grand que maigre, visage émacié et regard d’aigle derrière un pif impressionnant, mais, plutôt nasique, ou tubercule, disons patatoïde, salue à son tour. 

  Finette se souvient en effet d’un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qu’elle a rencontré à Andøya, pendant ses études. Quinquagénaire très digne, aux tempes argentées et rosette à la boutonnière, il se parfumait discrètement à la lavande avec une pointe de patchouli, dans un style très 1925. C’était un important délégué de l’Imporium. Elle s’en souvenait comme d’un « client » difficile, lors des quelques redoutables exercices de « communication corporelle » qu’il lui avait fait subir.

 
- Monsieur de Sainte Fouillouse m’a confié peu avant sa tragique disparition qu’il pensait que vous, sa cousine, seriez sans aucun doute capable de reprendre l’ensemble de ses affaires et de prolonger ses actions dans tous les domaines. Y compris dans les plus… confidentiels… Vous avez bénéficié à Andøya d’une excellente formation générale, commerciale et même… spéciale, vous avez fait vos preuves, et si des circonstances… imprévues et imprévisibles n’avaient pas ainsi brisé le développement de l’entreprise de votre employeur, que nous connaissions bien, vous auriez sans aucun doute été appelée à jouer un grand rôle au sein de son organisation et nous aurions certainement été amenés à collaborer…

  - Attendez, reprend Finette qui décidément n’y comprend rien. Qui était ce Monsieur et de quelles « affaires » me parlez-vous ?

- Monsieur de Sainte Fouillouse a créé la chaîne internationale des boutiques Tapas’Embal’. Il remplissait aussi d’autres fonctions au sein d’organismes internationaux, que nous représentons également, et dont nous vous parlerons ultérieurement. Mais vous devez savoir que cette succession restera sans frais et ne pourra comporter pour vous que des avantages puisque ses revenus seront infinis et que vous ne serez soumise à aucune obligation autre que de réussir… Ce dont Monsieur de Sainte Fouillouse était persuadé… En fait, et outre une confortable fortune, très sagement et très largement défiscalisée, il vous laisse surtout sa succession à la tête de ses affaires.

- Et de quoi est-il mort ce cousin généreux et inconnu ? demande Flora méfiante.
- Il n’a pas eu de chance, il quittait Tanger sur son yacht quand La Bombe de Gibraltar a explosé. C’était lui qui se trouvait là et que vous avez dû voir, comme le monde entier, sur la vidéo de l’explosion.
- Effectivement, ce n’est pas de chance…
- Heureusement que ses dispositions étaient prises, la dispersion de telles affaires est toujours catastrophique. C’est vous dire à quel point vous êtes attendue… Monsieur de Sainte Fouillouse nous a confié le soin de vous en informer dans le détail et d’organiser sa succession. Nous vous proposons donc de nous accompagner, d’abord à Paris, puis à Madrid et partout où sont situées ses usines, ses boutiques et toutes leurs ramifications… Et bien sûr de prendre contact avec ses relations d’affaire, dont Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec est le représentant direct, mais qui, vous le comprendrez pour y être quelque peu initiée, ne veulent pas apparaître…

  Le lendemain, Finette quittait les Ardennes. 

  Malgré les mises en garde de Flora :
- Attention, ma fille, on ne réussit pas en faisant le malheur des autres et ces oiseaux-là ne m’inspirent pas confiance… N’oublie jamais ton Pain de Couleuvre…
- Pour savoir comment on réussit, maman, il faut au moins essayer !
- C’est ce que pensait ton père et tu lui ressembles beaucoup par moments. Mais n’oublie pas ce que disait Philippe Auguste : « Il n’y aura jamais de construction noble si l’architecte est ignoble »…

Elle est comme ça Flora, inquiète pour sa fille et férue de citations originales et vertueuses qu’elle découvre au hasard de lectures disparates à fleur de magasines. 

 
Et Finette, attendrie, lui a fait une bise sur le front, entre ses boucles grises.

  L’année suivante, elle avait repris en main toute l’organisation des boutiques, s’inspirant de l’initiative expérimentale de Begoña-Conception et de Gerañum-Assomption à Saint Tignous sur Nivette, qui est très vite apparue comme la plus efficace dans cette période difficile. Elle a reçu l’appui d’Arnaud Boufigue qui lui-même était en pleine création et développement du concept des Super Trocs.
 
Elle avait aussi découvert la fonction que Tapas’Embal’ remplissait auprès de l’Imporium d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec. Du moins, ce qu’ « on » lui en avait montré. Et ce qu’elle en avait deviné.
Elle avait également fait la connaissance de Monseigneur Gerhardt Zeeman, « contact » ecclésiastique de feu Déodat, qu’elle regrettait décidément de ne pas avoir connu de son vivant…

  Et aujourd’hui, Finette va prendre officiellement ses fonctions au sein de Tapas’Embal’, en inaugurant l’établissement de Saint Tignous sur Nivette, et cela en présence du Maire, du Conseiller en matière d’économie électorale, dont elle a découvert qu’il est aussi un lointain cousin, et du chanoine Onésiphore Biroton, curé de Saint Tignous sur Nivette, puisque Tapas’Embal’ occupe l’ancien presbytère, et entretient des relations privilégiées avec les instances religieuses.

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec, de l’Imporium, lui a annoncé qu’il viendra lui aussi avec Gaston Brunières et Marc Tombou, les notaires parisiens, et une « personnalité » qu’elle ne connaît pas encore.
  Après l’inauguration, ils partiront tous ensemble pour un lieu qu’il n’a pas précisé, « où elle aura connaissance de l’ensemble de leur projet de développement »…

Elle connaîtra mieux l’Imporium (dont, au fond, elle ne sait pas grand-chose) et elle saura enfin quels sont les objectifs qu’il poursuit.

On lui enverra une voiture…
 
Finette en est toute excitée.

 
Mais en attendant, il y a l’inauguration. 

  Ce sera sa première manifestation officielle dans sa nouvelle fonction, ce qui ne l’angoisse pas outre mesure, mais lui apparaît surtout comme une sorte de revanche après son départ prudemment précipité d’il y a deux ans.

 
A trois heures, on lui annoncera que son chauffeur est arrivé.

  A quatre heures, elle entrera à Tapas’Embal’…
 


[1] FCD, Fédération des entreprises du Commerce et de la Distribution, regroupe les entreprises du commerce de gros et de détail, avec une activité spécialisée alimentaire ou non-alimentaire.

Les enseignes adhérentes à la FCD sont : 8 A HUIT ; 1000 FRAIS ; ALDIMARCHE ; ATAC ; AUCHAN ; BOULANGER ; CARREFOUR ; CASINO ; CASITALIA ; C’ASIA ; CHAMPION ; COCCIMARKET ; COCCINELLE ; COMOD ; COOP ; CONFORAMA ; CORA ; CORSAIRE ; DARTY ; DECATHLON ; DIAGONAL ; ECO SERVICE ; ECOFRAIS ; ECOMAX ; ED ; FRANPRIX ; G20 ; GEANT ; GO SPORT ; INNO ;

LA VIE CLAIRE ; LE MUTANT ; LEADER PRICE ; LEROY MERLIN ; LIDL ; MARCHE PLUS ; MAXICOOP ; MAXIMARCHE ; MAXIMO ; METRO ; MIGROS ; MONOPRIX ; NICOLAS ; NORMA ; PC CITY ; PENNY ; PETIT CASINO ; PETIT CASINO 24 ; PICARD ; POINT COOP ; PROMOCASH ; PROVENCIA ; PROXI ; PROXI SERVICE ; PROXIMARCHE ; RECORD ; ROND POINT ; SCORE ; SHERPA ; SHOPI ; SITIS ; SPAR ; SUPERMARCHES MATCH ; TOY’R’ US ; VIVAL ; VOTRE MARCHE.

Pour un volume d’affaires de 162,6 milliards d’€.
Source : FCD, mars 2006

[2] Gertrude continue de louer à Arnaud un immense appartement dans sa grande maison proche de la MJC. Arnaud qu’in petto elle continue d’appeler Sri Mardouk Shankara depuis qu’il l’a convertie à la sainteté des thèses développées par les Écolocroques.

LES NOTABLES AU COMMISSARIAT / P2C2E14

P2C2E14 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 14)

 
N° 115 / LES NOTABLES AU COMMISSARIAT / P2C2E14

C’est l’histoire où le Chanoine Onésiphore Biroton, le Maire, Félicien Belcoucou, et le Conseiller en matière d’économie électorale Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, se retrouvent au Commissariat de Saint Tignous sur Nivette pour y être interrogés par le Commissaire Ravot.

  Mercredi 4 mai.
Huit heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette.

 
Le commissaire Ravot occupe le vieux bureau du premier étage, avec son mobilier années 50 (plancher de sapin usé qui grince, bureau en bois avec taches d’encre et ronds de chopes de bière, piles de papiers, dossiers sur la tablette de la cheminée murée, classeurs à rideaux brunis sous les mains grasses de saucisson-beurre, chaises en hêtre verni, à fond de contre-plaqué, peinture brun vert d’époque sur les murs, lampe de bureau surpuissante du style « Tu vas parler, dis, tu vas parler ? », radiateur en fonte avec tuyaux où accrocher les menottes des suspects)… Sur le côté du bureau principal, un autre, plus petit, années soixante, en tôle laquée grise où trône un ordinateur à la queue de souris aussi annelée que celle d’un raton laveur tellement il est déplacé en ces lieux voués à la muséologie policière (la vieille Remington à touches rondes « tic, tic, tic, tic, drinnn, chtac, tic, tic, tic, tic… », qui ne fonctionnait qu’avec deux doigts fonctionnaires, un original et trois pelures : « tu relis et tu signes ! », a été logée sur une étagère derrière Ravot, à côté d’un encrier Waterman et d’un porte-plume sergent-major, collection de tampons  : ne manquent que la vitrine et l’étiquette). Le petit bureau avec l’ordinateur à écran plat, c’est celui de Lepif qui tient lieu de greffier dans les grandes occasions.
 
On a logé trois chaises à la place du tabouret à suspect ordinaire pour loger les culs des notables qui ont été « invités » fermement à venir témoigner : le Maire, le Conseiller en matière d’économie électorale et le Curé.

 
Un peu pâles, les notables : après quelques protestations indignées restées sans réponses, (vous n’imaginez quand même pas que nous n’avons que cela à faire ?) ils se sont assis en bougonnant sur les sièges que leur a désignés un Ravot toujours imperturbablement silencieux, derrière son bureau.
 
Et c’est Lepif qui s’est levé de derrière la lueur de son écran pour leur tendre une série de photos 21 x 27 en couleur sur papier glacé : Luis tel qu’il a été trouvé…

 
- Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? a demandé le chanoine Onésiphore Biroton en serrant entre les doigts de sa main gauche sa belle croix pectorale en argent, comme l’alpiniste qui dévisse se raccroche à la corde de rappel, tandis que sa main droite semble repousser vers l’impossible le cliché qu’elle tient et qui semble animé d’un tremblement autonome…
- Mais c’est Luis ! a reconnu Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse dont l’estomac s’est soudainement noué sur une envie de saucisses spéciales Réna.
- C’est ce jeune journaliste de

la Lanterne… a confirmé le maire qui ne voulait surtout pas l’avoir reconnu le premier (et qui se serait bien fait une petite saucisse spéciale, lui aussi).
  - En effet, Messieurs, c’est, ou plutôt, c’était Luis. Et vous comprenez que nous traitions cette affaire avec autant de vigueur que de discrétion…
 
Les trois notables, qui n’ont retenu que le mot de « discrétion », hochent la tête avec un air d’approbation convaincue…
 
- Mais qui a bien pu… commence le curé…
- Et pourquoi… poursuit le Conseiller en matière d’économie électorale.
- Qu’avons-nous à voir… conclut le Maire…
  - Eh bien Messieurs, il semblerait que vous ayez été parmi les dernières personnes à voir le jeune Luis Ottouadla vivant, n’est-ce pas…
 
- C’est impossible… commence le curé…
- Comment cela ? poursuit le Conseiller en matière d’économie électorale…
- Cette soirée, sans doute… conclut le Maire.
  - Très justement au cours de cette soirée d’inauguration du Tapas’Embal’… Vous y étiez bien, Monsieur le Curé ?
- Chanoine, Monsieur le Commissaire. Chanoine…
- Pardon, Monsieur le Chanoine, je ne connais pas bien la subtilité des grades ecclésiastiques…
- Il n’y a pas de mal mon fils (geste bénisseur), de la part d’un laïc présent depuis peu dans notre communauté, c’est encore admissible…
- Bref, vous y étiez, ou vous n’y étiez pas ?
- Je… Monseigneur Zeeman, qui gère notre patrimoine, m’avait chargé de le représenter, n’est-ce pas, et j’ai dû y faire une apparition rapide… Le bâtiment, voyez-vous, nous appartient, ou plus exactement appartient à
la Congrégation dont Monseigneur Zeeman est l’un des responsables…
- Et vous êtes venu participer à l’inauguration, tout naturellement…
- A la demande de…
- Monseigneur Zeeman, j’ai bien compris… Lepif, vous me convoquerez Monseigneur Zeeman… Est-ce à dire que vous n’auriez pas assisté à cette inauguration de votre propre chef, Monsieur le Chanoine, que vous auriez pu la désapprouver ?
- Oh, non, Monsieur le Commissaire, Begoña-Conception et Gerañum-Assomption, les deux patronnes du lieu sont de mes ouailles et elles participent… matériellement… à la vie de notre communauté religieuse, ainsi que beaucoup des membres de leur personnel d’ailleurs, mais enfin, un lieu de plaisir n’est pas forcément des plus indiqués pour un homme d’Eglise, et… 
- Participent matériellement… Cela signifie ?
- Qu’elles assistent régulièrement aux offices et qu’elles versent leur obole au Denier du Culte. Mais je n’étais pas là pour bénir les lieux. Seulement pour y représenter Monseigneur Zeeman que d’autres obligations retenaient en Espagne. Je vous l’ai dit : je n’étais que le représentant du propriétaire. Je pense d’ailleurs avoir été le premier à quitter la soirée…
- Vous dites que Monseigneur Zeeman était retenu en Espagne ? Mais par quelles obligations ? demande Lepif qui jusque là s’est contenté de taper sur son clavier sans faire de commentaires, tandis que les deux autres convoqués suivent attentivement l’échange entre le Chanoine et le Commissaire, essayant de deviner en quoi consistera leur propre interrogatoire.
- Je crois qu’il participait à un Congrès de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X, mais je n’ai aucune certitude à ce sujet…
- Voyons, Monsieur le Chanoine, reprend Ravot, pouvez-vous nous dire si vous avez rencontré des personnes que vous connaissiez déjà parmi les notables présents à cette soirée ?
- Mon Dieu, à part les deux patronnes du lieu, j’y ai croisé plusieurs de mes ouailles, ainsi que je vous l’ai dit, mais pour le reste, je n’ai reconnu que le patron du magasin Super Troc, que j’ai eu l’occasion de rencontrer, sans plus, et je dois avouer que tous les autres m’étaient inconnus, aussi bien cette jeune dame fort élégante, que les trois autres Messieurs qui l’accompagnaient et dont je crains d’avoir oublié les noms… Monsieur le Maire semblait la connaître et l’apprécier, mais il est vrai qu’elle est charmante… Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale devrait pouvoir vous éclairer sur cette dame qui, je m’en souviens maintenant, s’est prévalue d’une certaine parenté avec sa famille…
- Elle serait une vague cousine, intervient Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse…
- Nous verrons cela plus tard, interrompt Ravot. Pour ce qui vous concerne, donc, Monsieur le Chanoine, il n’y a rien d’autre qui vous ait frappé ?
- Non (une hésitation)… Je me souviens de l’empressement juvénile du jeune Luis auprès de cette dame, mais il prenait son métier à cœur et interviewait tout le monde… Moi-même…
- Vous-même… ?
- Moi-même, il m’a questionné… Oh, en gros, il m’a demandé pourquoi j’étais là, et je lui ai dit la même chose qu’à vous. Il semblait content de vivre, comme si cette soirée constituait… comment dire… un évènement qui lui aurait été personnellement favorable, une sorte de… d’aboutissement heureux… Mon Dieu, quelle tragédie… Mais quels monstres ont pu commettre une telle horreur…Je…
- Et vous êtes rentré directement chez vous ? le coupe Ravot impassible.
- Oui, j’ai rejoint la cure et notre petite communauté : nous vivons depuis peu à trois prêtres dans une maison qui nous a été léguée par une sainte femme décédée sans descendance. Je suis responsable de la ville, et mes commensaux sont deux jeunes prêtres chargés, l’un, des paroisses de l’Ouest, et l’autre, des paroisses de l’Est. Nos ministères sont lourds et de nous retrouver à trois nous facilite la vie et limite nos frais. Une dame d’œuvres s’occupe bénévolement de notre ménage dans la journée…
- Et vos confrères pourraient bien sûr témoigner de l’heure de votre retour… Vous n’avez pas fait de détour ?
- Oh non, j’ai quitté la soirée vers vingt heures et je suis rentré directement pour préparer mon homélie du dimanche… Mais je pense que les évènements vont m’amener à en changer le thème…
- Attention, Monsieur le Chanoine, tout ceci est confidentiel : personne ne doit savoir comment est mort Luis ! (le commissaire a lourdement appuyé sur le « comment », en le faisant suivre d’un silence menaçant) Je vous prierai donc de ne pas en parler. Tant que nos investigations ne sont pas achevées, vous devrez respecter le secret le plus absolu. Et vous serez tous trois solidaires, en l’occurrence, et tenus pour responsables des fuites dans la presse… ou des rumeurs qui pourraient circuler dans l’opinion…
- J’espère que ce ne sont pas des menaces ? s’insurge Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse.
- Je ne vous ai pas encore interrogé, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale… sourit Ravot qui semble se pourlécher les babines à cette perspective… Pour ce qui vous concerne, Monsieur le Chanoine, je n’ai plus de questions à vous poser dans l’immédiat. Je vous demanderai seulement de rester à notre disposition s’il s’avérait que nous ayons besoin d’autres informations qui pourraient se trouver en votre possession, et de nous contacter si vous vous souveniez de quelque évènement, aussi minime soit-il, dont vous penseriez qu’il pourrait nous aider à découvrir les auteurs de cette monstruosité…
- Croyez bien que je n’y manquerai pas et que je soutiendrai vos recherches de mes plus ferventes prières…
- Je vous en remercie, Monsieur le Chanoine. Toutes les aides sont les bienvenues… Pouvez-vous signer votre déposition ? Voilà… Merci, Monsieur le Chanoine, au revoir Monsieur le Chanoine… Lepif, pouvez-vous reconduire Monsieur le Chanoine, je vous prie ?

  Et au retour de Lepif :
- N’oubliez pas de convoquer Monseigneur Zeeman… Ah, voyons, maintenant, Monsieur de Sainte Fouillouse… Ainsi vous seriez apparenté à cette… (il consulte une fiche) Finette ?
- Il paraît. Mais j’avoue ne l’avoir jamais rencontrée avant hier soir. Charmante d’ailleurs, beaucoup de classe, beaucoup de charme…
- Et des antécédents, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, des antécédents dont nous parlera tout à l’heure Monsieur le Maire…
- Je… commence le maire
- Tout à l’heure, cher Monsieur, tout à l’heure… Pour l’instant, je m’adresse à Monsieur de Sainte Fouillouse. En fait, je voulais vous poser les mêmes questions que j’ai posées au chanoine, puisque chanoine il y a, et si possible, obtenir des réponses un peu plus complètes…
- Je crains de vous décevoir…

Ravot le regarde de nouveau avec ce sourire de gros chat qui l’avait fait surnommer Chestershire (« Ô, Chester, je vous vois venir »…) par sa défunte épouse Alice (qu’il appelait « Ma Merveille »), et que Lepif adore pour ce qu’il annonce de férocité sournoise (il annonçait tout autre chose pour Alice)…

- Allons, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, ne vous sous-estimez pas… Qui connaissiez-vous lors de cette soirée ? A part Monsieur le Maire ici présent et le chanoine, bien sûr…
- Comme je n’étais jamais allé dans cet endroit, en fait, je n’y connaissais personne, à part peut-être Arnaud Boufigue, avec qui j’avais dû traiter quelques affaires lors de la transformation des supermarchés de la ville en Super Troc. Mais il s’agissait de demandes de subventions liées à des mouvements de personnel, de cession de terrains divers dans le lotissement des Six Mille…
- Dont vous êtes le promoteur…
- A titre privé, seulement à titre privé, et c’est pour l’essentiel mon homme d’affaires, Monsieur Le Vacher, qui se charge de ces transactions…
- Sauf lorsqu’il s’agit de reclassifier certaines zones d’urbanisme…
- C’est du ressort de la Mairie…
- Pas seulement… Mais ce n’est pas notre affaire, revenons à cette soirée je vous prie, et à ses participants : cette Finette, donc, vous ne l’aviez jamais rencontrée auparavant ? Même pas lors de la cession des actifs de l’usine Lartigo ?
- Je n’ai pas eu à intervenir sur ce dossier qui a été traité par une autre commission, mais j’ai cru comprendre que l’affaire avait été reprise l’an dernier par une entreprise basée en Espagne et pilotée, cela m’avait frappé à l’époque, par un autre membre lointain de ma famille, mort depuis, un certain Déodat de Sainte Fouillouse. Je me souviens que ma sœur, Ordegale-Junie, avait voulu le rencontrer en Espagne, par curiosité, mais qu’elle avait été assez mal reçue, j’ignore pourquoi. Nous n’avons d’ailleurs plus eu de contacts depuis lors. Et comme j’avais bien d’autres préoccupations à l’époque, avec les problèmes liés à l’implantation de la pisciculture de Marinoval où je tentais de lever l’opposition, économiquement absurde, de la Mairie du lieu, je n’ai pas cherché plus avant…
- Donc vous ne connaissiez strictement personne. Mais Luis…
- Je connaissais Luis, bien sûr. Il amorçait une carrière prometteuse et effectuait un stage très intéressant à

la Lanterne. Ce que disait le chanoine est assez juste : il avait l’air d’être « sur un coup », et c’est auprès de Finette qu’il paraissait rechercher des informations… Mais je suis parti très tôt, moi aussi, en fait, juste après le chanoine…
- Saviez-vous que Finette et Arnaud Boufigue avaient été les délégués des Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette ? intervient Lepif…
- Ah… non (hésitation) pas aussi clairement que vous le dites… Je savais qu’Arnaud Boufigue était arrivé à cette époque et qu’il avait eu une activité douteuse, mais…
- Monsieur Le Vacher est bien votre homme d’affaires ? reprend Ravot…
- Oui, pourquoi cela ?
- Vous n’ignorez pas qu’il était en possession du passeport Écolocroque international numéro quatre délivré à Saint Tignous sur Nivette par Finette de Sainte Fouillouse… par l’entremise de Gertrude Pilon que vous devez aussi connaître, et qui héberge toujours Arnaud Boufigue dont elle est également la maîtresse…
- Gertrude est connue pour être la maîtresse de tout le monde, monsieur le Commissaire. Et pour être « connue » de tout le monde, et pas seulement des hommes. Gertrude est largement et généreusement éclectique… (souvenir confus d’hier soir, dans lequel il voit Gertrude danser, nue, et se faire sauter par Daniel Forpris, devant lui, présent mais détaché, lointain, comme dédoublé, dans une sorte de brouillard… Souvenir inquiétant d’un mauvais rêve récurrent…)

  Silence…

  - Vous ignoriez que votre homme d’affaires… enchaîne Ravot
- Je ne connais pas vraiment ce Monsieur Le Vacher, vous savez, sorti des affaires…
- Enfin, Monsieur de Sainte Fouillouse, vous n’allez pas me dire que vous traitez des affaires, que vous accordez votre confiance, que vous déléguez votre signature (et réciproquement qu’il vous donne pouvoir sur certaines opérations, nous le savons), et qu’il vous est inconnu…
- Cela reste très marginal…
- Mais c’est bien ce Monsieur Le Vacher – Lepif, notez de le convoquer dès que possible je vous prie - ce Monsieur Le Vacher, donc, qui est venu me proposer un logement « très avantageux »…
- J’ignorais ce détail…
- Il est vrai que c’était de la part de Monsieur le Maire, mais dans votre lotissement, et certainement avec votre accord…
- Mais… interrompt le Maire
- Plus tard, Monsieur le Maire, plus tard… Monsieur de Sainte Fouillouse, je ne mène pas une enquête financière ni une enquête sur les dérives des adhérents plus ou moins repentis aux thèses des Écolocroques qui ont bénéficié de la mansuétude d’une amnistie tacite, ou d’une amnésie avouée, j’enquête sur un meurtre barbare. Je peux vous promettre que rien de ce qui sera dit ici et qui me permettra de progresser dans l’élucidation de ce meurtre ne sera utilisé contre vous, à moins qu’il ne s’avère que vous n’y soyez directement impliqué (mouvement de protestation indignée d’Hilarion-Jovial, geste d’apaisement de Ravot), ce que pour l’heure je ne crois pas. Je répète donc ma question : saviez-vous qu’il existait un lien entre Arnaud Boufigue et Finette de Sainte Fouillouse, et que ce lien s’appelait les Écolocroques ?
- Eh bien… dans la mesure où je ne connaissais pas Finette de Sainte Fouillouse, je peux vous confirmer que j’ignorais ce lien. Mais, bien sûr, je me doutais qu’Arnaud Boufigue… Toutefois, il me semble que son action économique s’est depuis montrée plutôt favorable au développement de l’économie et de l’emploi dans la circonscription et que…
- Bref. Aviez-vous connaissance de ce sur quoi enquêtait Luis Ottouadla ?
- Non, absolument pas. Il travaillait pour les Malfort avec qui j’ai peu de contacts…
- Et vous êtes donc rentré directement chez vous ?
- Directement. Ma famille peut en témoigner, j’ai travaillé à préparer une intervention pour une réunion de parti…
- Eh bien ce sera tout pour l’instant, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, je vous remercie pour cette collaboration et vous prie de nous pardonner d’avoir ainsi disposé de votre temps précieux… Vous devrez comprendre l’importance du secret que nous vous demandons… En homme d’affaires avisé et prudent, vous y êtes habitué… Je ne peux que répéter ce que j’ai dit au chanoine : si un souvenir vous revenait à l’esprit…
- Je vous en ferai part au plus tôt, croyez-le bien, Monsieur le Commissaire, ce meurtre abominable devra être puni comme il le mérite…
- Et il le sera, soyez-en sûr, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, il le sera… Lepif, reconduisez Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale…

 
Le sourire de Ravot flotte dans le silence comme un œil graisseux sur le bouillon dans lequel marine le maire…

  - Monsieur le Maire, je vais vous faire une révélation…
 
Le bouillon s’épaissit et le maire s’y enfonce…
  Le retour de Lepif semble apporter une bouffée d’air mais :
- Laissez-nous seuls, Lepif, Monsieur le Maire préfère l’intimité…
 
Lepif s’efface avec un léger sourire.

  Le maire s’enfonce un peu plus. Ce n’est plus un bouillon, ce sont des sables mouvants…

 
Ravot reprend :
- Je préférais faire en votre présence le point des connaissances que les autres notables présents à cette soirée ont pu avoir de ce que faute d’autre terme j’appellerai les « dessous » de l’histoire. Il paraît évident qu’ils n’en savent pas grand-chose (silence, sourire).
Je suis en revanche persuadé que vous, Monsieur le Maire, connaissez bien mieux le… dossier (silence, sourire… le Maire s’agite légèrement sur sa chaise, mais en affectant un air aussi lointain et indifférent que possible).
Et cela pour une bonne raison : vous êtes bien, je ne vous l’apprends pas mais je vous le confirme, le fils biologique de l’Oberst Kuhhirt, qui a fondé les Écolocroques et qui se trouvait être l’amant de votre mère, avec la complaisance de votre… père légitime dirons-nous (geste de protestation indignée du maire qui se soulève de son siège)… Non, ne protestez pas. C’est l’Oberst Kuhhirt lui-même qui l’a déclaré devant témoins avant de mourir. En outre, des prélèvements d’ADN ont été effectués sur votre demi-frère, le Numéro Un des Écolocroques, sur sa fille, votre nièce, donc, et sur vous-même, à votre insu bien sûr, au moment de la… liquidation de cette affaire. Comme vous le savez, et comme je l’ai déjà évoqué devant vous, la brièveté de la crise a permis une amnésie tacite. Il a été estimé à l’époque qu’il serait plus nuisible qu’autre chose de se lancer dans une stérile chasse aux sorcières. L’opinion mondiale était suffisamment informée du caractère nuisible de l’engeance représentée par ceux que l’on a appelés les Numéros pour que leurs émules n’aient qu’une envie, celle de se fondre aussi discrètement que possible dans la masse… 

  Le maire reste figé sur sa chaise, un peu pâle, mais pas très inquiet au fond : cela, il le savait déjà, et il se doutait que Ravot tenait ses informations de Malfort. Lui-même avait appris par Boufigue ses liens de sang avec Kuhhirt et n’y attachait aucune importance :
- En admettant la vérité de ces… allégations, je ne vois pas en quoi je pourrais être tenu pour responsable d’un écart de conduite de ma mère, d’une part, ni d’autre part en quoi cette prétendue relation biologique me rendrait coupable de quoi que ce soit…
Ravot accentue son sourire :
- Sans doute, Monsieur le Maire, sans doute, si nous jugeons des choses selon nos critères. Mais je vais vous communiquer une autre information que vous ignorez très certainement. Moi-même, je n’en ai eu connaissance que très récemment. J’ai d’ailleurs promis de garder le silence, et je ne lèverai qu’un tout petit coin du voile, disons… par sympathie… pour vous…
 
(« Ô, Chester, je vous vois venir »…)

  Silence… Le maire, semble s’incruster dans le dossier de sa chaise…

  - Ce que vous ignorez, Monsieur le Maire, c’est que vos… parents, si vous me pardonnez ce qualificatif, et j’insiste sur le fait que votre parenté biologique est avérée, vos parents donc, ne se sont pas suicidés, contrairement à ce qui a été dit. Vous êtes bien placé pour savoir que des images peuvent être trafiquées, puisque vous avez participé à la manipulation de celles d’Eusèbe Malfort dans votre studio de télévision de la Mairie (mouvement de protestation du maire, Ravot hausse la voix), alors que vous collaboriez avec un certain Arnaud Boufigue ! Ne protestez pas, nous détenons les enregistrements originaux et chacun a pu voir comment ils ont été transformés !
- Mais je ne suis pour rien dans l’usage qui a pu être fait du studio…
- … que les Écolocroques vous ont fourni, nous en possédons la preuve, et où nous savons également que vous avez assisté à ces enregistrements… Ce n’est pas la question.

  Le maire, qui s’était soulevé une fois de plus de son siège, porté par une indignation parfaitement feinte (quarante ans d’entraînement et de stratégie politique), se rassied.

- Les autres membres de votre « famille naturelle », Monsieur le Maire, et eux-mêmes, auraient dit de votre « race », ou de votre « lignée », croyez bien que je déplore cette conception d’un héritage biologique qui tenait tellement à cœur à ces « bons aryens », ces autres membres donc ne se sont pas suicidés, comme on l’a proclamé officiellement. Ils ont été exterminés (il détache les syllabes pour répéter : ex-ter-mi-nés !). Et puisque ceux qui les ont ainsi ex-ter-mi-nés ont retourné contre eux leur concept de responsabilité « biologique », vous vous trouvez potentiellement sur leur liste…
- Les Malfort ! grince le maire en se dressant d’un bond.
- Asseyez-vous, Monsieur le Maire, et tenez-vous tranquille. Ces chaises sont anciennes et avec votre gymnastique, votre âge et votre poids, vous risquez de vous retrouver par terre, ce qui manquerait de dignité ! Non, les Malfort ne sont pour rien dans l’exécution de vos parents. Ils n’ont fait que les abandonner à leurs alliés, selon la promesse qu’ils leur avaient faite pour obtenir leur assistance. Des alliés que vous ne connaissez pas et que je vous souhaite de ne jamais connaître…
- Des Juifs ! Ce sont des Juifs !!!
- Ne soyez pas grotesque. Laissez votre racisme primaire au placard, voulez-vous ? Ce ne sont pas des Juifs, ni des Arabes, ni des Nègres. Tout ce que je peux vous dire, c’est que ces membres de votre famille ont certainement été bouffés par des crabes. Et peut-être même ont-ils été bouffés vivants…
- Mais… je ne comprends pas (tout pâle)… Et votre insistance à parler de ma « famille » à propos de gens que je ne connaissais pas…
- Eh bien, si vous ne comprenez pas, je vais vous expliquer pourquoi je vous en parle : nous avons de bonnes raisons de penser que ce joli « travail » (il désigne les clichés sanglants de Luis) et quelques autres meurtres du même ordre qui se sont récemment produits dans le monde, se trouvent liés à l’activité de vos anciennes relations, si vous préférez ce terme, de vos anciens amis…
- Ce ne sont pas mes amis !
- Allons donc, Monsieur le Maire, ne me dites pas que vous ne connaissez plus Arnaud Boufigue et ne tentez pas de me faire croire que vous avez oublié Finette de Sainte Fouillouse : vous lui aviez prêté un local municipal pour ouvrir le bureau de recrutement des Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette et vous l’avez vue à la soirée d’inauguration du Tapas’Embal’, comme l’a remarqué le chanoine ! Jolie fille, n’est-ce pas ? Il paraît, d’après ce que nous ont dit d’autres personnes présentes à cette soirée, qu’elle vous y a explicitement reconnu, elle aussi, et même, que vous vous êtes montré empressé auprès d’elle…
- Mais que reprochez-vous à ces gens ? Ils peuvent avoir commis des erreurs et avoir changé : Arnaud Boufigue s’est brillamment inséré dans la région, et Finette de Sainte Fouillouse semble devenue une femme d’affaires importante…
Ravot élude d’un geste de la main :
- Et vous êtes rentré directement chez vous après l’inauguration du Tapas’Embal’ tandis que ce pauvre Luis se faisait écorcher vif, bien sûr…
- Evidemment, vous n’allez tout de même pas imaginer que…
- Ecoutez, Monsieur le Maire, je ne vais pas jouer au plus fin avec vous mais vous mettre un marché en mains : ou bien vous nous dites tout ce que vous savez sur ce que trament Boufigue, Finette et cette Gertrude qui apparaît ici et là et dont on m’a dit qu’elle est trop cinglée pour constituer un témoin crédible, même si je l’ai convoquée pour tout à l’heure, ou bien je communique vos coordonnées aux alliés des Malfort dont je vous ai parlé et qui ont donné votre papa aux crabes… Lepif !!!

  Lepif devait attendre cet appel dans le bureau voisin, parce qu’il entre immédiatement :
- Voilà, voilà, Monsieur le Commissaire…
- Lepif, vous allez noter la déposition spontanée de Monsieur le Maire. Je vous laisse, j’ai rendez-vous avec Catachrèse…
 
Et le maire se trouve tout aussi perdu par la sortie de Ravot que par ses exigences :
- Mais, que voulez-vous savoir ?

  Lepif lui aussi, trouve que le patron est un peu gonflé de lui refiler le gros bébé sans instructions plus précises. Il fait confiance à son intuition, d’accord, mais là…
 
- Bon. Reprenons : cette fameuse soirée du Tapas’Embal’… Qui vous y a invité ?

  Le maire s’est tourné face au bureau de Lepif pour lui répondre, un peu égaré par toute cette histoire, disons le mot : déstabilisé. Menacé, même de manière lointaine et indirecte, d’être jeté tout vivant aux crabes par de mystérieux alliés des Malfort, dénoncé comme fils bâtard d’un officier nazi (ce qui lui est bien égal, mais pourrait se révéler électoralement négatif), sommé de dénoncer un « complot » meurtrier dont il n’a pas la moindre idée, assimilé à des « amis » qu’il ne connaît pas plus que ça… Mais qu’est-ce qu’il a à faire de tout ça ?

- Qui m’a invité ? Je ne sais pas, sans doute les patronnes du Tapas’Embal’, oui, ce doit être elles, vous savez, je participe à toutes les inaugurations de la ville. Comme Hilarion-Jovial d’ailleurs, qui me colle aux basques à chaque fois pour essayer de piquer ma place, c’est bien connu. Et puis le service « communication » de la mairie organise mon agenda et m’informe de ce qui se passe et prépare même mes allocutions… Vous comprenez que je ne suis pas au fait de tous ces petits évènements, de qui les organise, de ce que font tous ces gens que je suis censé connaître et féliciter pour leurs brillantes initiatives, qu’ils soient cafetiers, libraires ou joueurs de pétanque… Contactez Grobiane, à la mairie, c’est lui qui s’en charge. Il vous le dira exactement.

 
Imperturbable, Lepif tape sur son clavier ce qu’il retient de la réponse du maire.

  - Nous convoquerons Grobiane… Qui avez-vous rencontré à cette soirée, mis à part ceux dont il a déjà été question ou qui se trouvaient tout à l’heure dans ce bureau en votre compagnie ?
- Eh bien, outre Arnaud Boufigue, Finette de Sainte Fouillouse et les patronnes de l’endroit, plus le personnel, naturellement, il y avait trois autres messieurs que je ne connaissais pas, deux notaires parisiens, si je me souviens bien, et un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec. J’ai retenu son nom, que j’ai trouvé pittoresque, mais je répète que je ne le connaissais pas. J’ai surtout retenu l’espèce de… déférence que semblaient lui manifester Finette et Arnaud. Mais je ne le connais pas (il martèle les syllabes), je n’avais jamais entendu parler de lui.
 
Intéressant, se dit Lepif. Un « supérieur » de Boufigue et de Finette ?

  Il enchaîne :
- Vous lui avez parlé ?
- Non, et il n’a pas non plus pris la parole. Je ne connais pas le son de sa voix. Pas plus que de celle des notaires.
  - Quand avez-vous connu Arnaud Boufigue ?
Le maire se souvient de cette première visite de Boufigue, où il lui a annoncé sa parenté avec le Numéro Un, et où il lui a expliqué le rôle que devait remplir le studio de télévision…
- La première fois que je l’ai rencontré, il s’est présenté comme un technicien de télévision spécialiste du type de matériel que nous venions d’installer…
- Grâce aux Écolocroques…
- A ce moment, on ne parlait pas d’Écolocroques. L’Opération Écolocroques a débuté, je m’en souviens, le 15 avril, il y a deux ans, avec la publication d’une édition spéciale de

la Lanterne, qui diffusait un communiqué rédigé à bord du sous-marin Hai II par Victor Bourriqué et sa collègue, Clémentine je ne sais plus quoi… Ils avaient l’air de bien s’entendre avec les Écolocroques, à l’époque, non ? Bref. En tout cas, si les conditions qui nous ont été faites pour l’installation du studio étaient, c’est vrai extrêmement favorables, je défie quiconque d’y voir une collusion avec ceux qui se sont par la suite révélés pour ce qu’ils étaient, c’est-à-dire des criminels…
- Votre mémoire est remarquable, Monsieur le Maire, mais revenons à Boufigue…
- Boufigue… Oui… 
- C’est bien lui qui, ce jour-là vous a présenté les avantages qu’il pourrait y avoir à vous mettre au service des Écolocroques…
- Je proteste ! Tout ce qu’il m’a dit c’est qu’il serait bon que nous apparaissions comme le point de rencontre avec ceux qui, à l’époque, semblaient défendre un idéal écologique…
- De manière quelque peu radicale, Monsieur le Maire, vous ne croyez pas ? Ils menaçaient de raser la planète…
- Sans doute, sans doute, mais cela pouvait n’être qu’une dérive idéologique momentanée, amendable, voire un « argument stratégique de campagne »… Je disais donc que nous pourrions apparaître comme le lieu de convergence… diplomatique et médiatique, entre ces gens et les autres, représentés par Eusèbe Malfort et son équipe, dont je vous rappelle qu’à l’époque il ne remplissait aucune fonction officielle et se trouvait en quelque sorte autoproclamé et pourvu d’une seule légitimité médiatique !!!
- Et que vous avez contribué à faire enlever…
- Il a été pris de malaise, au cours de l’enregistrement et Boufigue l’a fait soigner, j’ignore comment… Mais c’est un passé révolu…
- Sans doute, et ce n’est pas là-dessus que je vous interroge, c’est simplement sur vos rapports avec ce Boufigue…
- Boufigue, oui… Eh bien Boufigue a disparu après les « évènements » qui ont marqué la disparition des Écolocroques. En fait, il s’est réfugié chez Gertrude Pilon, si mes informations sont exactes, après avoir collaboré quelque temps à la Lanterne du Fort d’où il s’est trouvé brutalement évincé, j’ignore dans quelles circonstances…
  Lepif se permet un léger ricanement :
- … chez Gertrude Pilon, répète-t-il en finissant de taper sa phrase.
Le maire feint de ne pas avoir remarqué l’ironie :
- Et puis il a développé le principe du Super Troc lorsque le changement climatique a commencé à poser des problèmes de transport à la grande distribution…
- Il a dû disposer d’appuis pour cela. J’imagine que n’importe quel Tartempion, aussi doué soit-il, ne parviendrait pas à convaincre des enseignes d’importance mondiale à fusionner sans disposer d’arguments… financièrement solides !
- Je l’ignore… Demandez à Hilarion-Jovial, il dit connaître l’économie, moi, je me contente de gérer ma petite ville (le faux-cul, pense Lepif)…
- Et Finette ?
- Une jeune femme charmante, dotée de beaucoup de talent. Recommandée par Arnaud Boufigue dans un premier temps, mais qui a disparu très vite. Je n’avais pas eu de ses nouvelles avant cette inauguration. J’ai d’ailleurs été surpris de la voir sur ces affiches…
- Ces affiches ? (Lepif est arrivé très tôt au commissariat et il n’est pas encore sorti. Il n’a donc pas vu les affiches de la campagne « C’est tout naturel »).
- Oui, les affiches de la campagne publicitaire de Super Troc… Vous n’avez pas vu ?
- Non, mais je pense que cela m’intéressera beaucoup… Voilà, relisez votre déposition, signez-la et je vous remercierai pour votre collaboration. Mais restez en ville, nous risquons d’avoir très, très bientôt besoin de vous…
 

LA BOUTIQUE DE FINETTE / P1C3E21

P1C3E21 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 21)

  N°69 /

LA BOUTIQUE DE FINETTE / P1C3E21

  C’est l’histoire où, aidée par Gertrude, Finette ouvre la boutique des Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette et où Jeanne met un pain à Arnaud Boufigue.

  Vendredi 22 avril
16 heures
Saint Tignous sur Nivette

  La foule se presse devant la boutique des Écolocroques de Saint Tignous sur Nivette. Tandis que Finette de Sainte Fouillouse déborde de sourires et s’explique avec la presse qui les a pris d’assaut, Gertrude ne sait plus où donner de la tête et s’évertue de répondre aux demandes des simples curieux, habitants étonnés, écolos passionnés, régionalistes titillés (qu’elle renvoie à un Varochaix rayonnant et plastronnant monté sur un tabouret d’où il harangue les régionalisants qu’il avait pris soin d’avertir par téléphone dès hier), sous l’œil paterne du maire venu « en voisin » « répondre à

la Presse » (qui ne lui demande pas grand-chose) au sujet de cet « honneur sans exemple » qui est fait à « sa » ville en ce jour « historique » qui va voir « se tourner le monde vers des horizons plus purs ».

  N’empêche que c’est bien Gertrude qui se tape le boulot, comme lui a expliqué Finette : tu donnes un formulaire à remplir et tu précises en bas l’origine ethnique du bonhomme (ou de la bonne femme) et ton appréciation de 0 à 5 : 5 c’est un tout bon, 0, c’est à recaler, et tu leur dis qu’ils recevront un passeport sous huit jours, dès que leur candidature aura été étudiée et agréée par les Hautes Instances Responsables, mais qu’en attendant, ils sont inscrits comme membres sympathisants.

 
Pour l’instant, trois passeports ont été attribués : le sien (numéro deux, ce sera bientôt une pièce de collection précieuse, un collector), celui de Varochaix (numéro trois, et il a fallu lui expliquer qu’il était normal que les écolos passent devant dans un mouvement écolo), et celui du Maire (numéro un, pour des raisons politiques).

 
Et Gertrude continue de distribuer des formulaires, et puis de les récupérer : le libraire ? Son petit air ironique et ses allusions perfides aux plantations en lune rousse lui valent un zéro pointé. Le directeur de la MJC ? Ses protestations d’enthousiasme et ses promesses de salles gratuites lui valent un cinq bien mérité. 

 
Elle a enregistré cinquante bulletins à quatre heures, et la queue continue de s’allonger au fur et à mesure que les journalistes diffusent leurs sujets, qui, « en direct de Saint Tignous sur Nivette », qui, « de leur studio de Paris, ou de Londres, ou de Washington », mais toujours « d’après leur envoyé spécial à Saint Tignous sur Nivette ». On en a pour la nuit à ce train là !

 
Et c’est ce moment que choisit le téléphone pour sonner et que Sri Mardouk Shankara  demande à parler à Finette ! Se rend pas compte ! Elle lève la tête de l’imprimé qu’elle est en train de contrôler (c’est important quand même, Madame Hélène Le Vacher, envoyée par son mari (un bon point ça) conseiller financier d’Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, lui-même Conseiller en matière d’économie électorale (tiens, il serait de la même famille que Finette ? Une coïncidence sans doute). Du beau linge. Un passeport pour elle et un pour son mari ? Les huiles, c’est du ressort de Finette, faudra lui demander…) Allo ? Oui, je vous la passe, mais ici c’est l’enfer, ça marche terrible. Oui, vous m’aviez dit, je fais attention et bien sûr, je ne vous appelle qu’Arnaud Boufigue… C’est parce que vous aviez reconnu ma voix…
Elle appelle à tue-tête :
- Fineeeettteee !! C’est Arnauuuuuud…
 
Finette s’excuse d’un sourire. Et prend le combiné :
- Oui, bien sûr. Des stats ? Oh tu peux dire qu’en deux heures, cent cinquante demandes de passeports ont été enregistrées et qu’il y a la queue… Tout marche comme prévu. Oui, je te laisse.
Et à Gertrude :
- Il doit rendre compte et appeler périodiquement. Tout va bien…

 
Elle ne sait pas qu’Arthur est debout devant Boufigue et que les joues de celui-ci sont passablement tuméfiées du fait d’un aller-retour sec et rapide que lui a infligé Jeanne. C’est vrai quoi, il a eu l’impudence de rire de l’inquiétude qu’elle a manifestée devant le silence d’Eusèbe et de Béatrace… Alors bing, c’est parti tout seul. Ça soulage, au moins. Et quand l’appel est venu enfin, et qu’Eusèbe lui a raconté (à toi, Jeanne, a-t-il dit, à Arthur, je ne pourrais pas), et qu’elle l’a entendu sangloter, lui, Eusèbe, alors qu’il était devant Béatrace et Rébéquée (elle ignorait la présence d’Hélène et de Nouye), ce n’est plus une gifle qu’à son retour de la cellule de crise elle a administré au Boufigue désarçonné, c’est carrément son poing qu’elle lui a envoyé dans la gueule.
 
Jeanne a expliqué à Arthur, en le prenant à part, le pourquoi de l’émotion d’Eusèbe, la disparition du Numéro Deux, abandonné tout seul avec ses crabes, et le retour de Rébéquée qui a des choses à dire… Mais un peu plus tard. Parce qu’elle n’a pas tout compris et qu’il devra lui parler directement…
 
Arthur a fait appeler la boutique par l’Arnaud traumatisé, le Boufigue, du coup bouffi des bonnes baffes de Jeanne. Et il lui a dit d’organiser la première page comme il faut, en lui laissant comprendre qu’à la première erreur, c’est lui qui le prendrait comme punching-ball. 

 
Boufigue, dompté, se met au travail avec les trois rédacteurs, sous le regard de Jeanne tandis qu’Arthur rappelle Rébéquée.

Qui lui raconte : le Crabe et Amaïa ; son retour avec Nouye et Hélène remise sur pied (elle n’a parlé à personne de ce qu’elles ont subi, avant, et n’en parlera, plus tard, beaucoup plus tard, qu’avec Amaïa et, encore plus tard, avec Béatrace. Hélène l’ignorera toujours).

Qui lui explique ce qu’elle a cru comprendre de la relation fusionnelle, effrayante et étrange entre Amaïa et le Grand Crabe, Ôoumloc.

Mais qui n’a pas revu Amaïa depuis, et donc n’a pas pu lui demander de lui expliquer, comme elle en a l’intention, ce que signifie cette étrange cérémonie.

 
Bref, tandis qu’à Saint Tignous sur Nivette Gertrude fait du passeport pour plaire à Sri Mardouk Shankara, et que Boufigue met en pages « son » édition de la Lanterne sous l’œil impitoyable et farouche de Jeanne, à Agotchilho, Rébéquée, Béatrace et Eusèbe sont « seuls maîtres à bord ».