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POUACRE / P3C1E7

P3C1E7 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 7)

  N°152 / POUACRE / P3C1E7

 
C’est l’histoire où Arthur se trouve confronté au professeur Pouacre, qui fut le Numéro 5 des Écolocroques. 

  Mercredi 8 juin
Le matin, sans doute.
Harpie

 
Il est difficile d’évaluer le temps qui passe lorsque rien ne bouge et que l’on se trouve réduit à une passivité de mannequin. Compter les battements de son cœur ? Les clignements réflexes de ses paupières ? Ses inspirations ? Mais bien vite, le décompte s’en trouve perturbé par les souvenirs qui bougent lentement au fond de l’esprit… Souvenirs proches, mêlés à l’angoisse de l’avenir proche, souvenirs lointains, nostalgies… Angoisse d’impuissance… Qu’est-ce qu’elle a voulu me dire ? Ce Luis ? Celui qui a été retrouvé écorché au Petit Matois ? Cette petite ordure d’Arnaud Boufigue semblait s’en réjouir… Et il a dit que mon sort serait plus… amusant ? Qu’est-ce qu’elle a bien pu me faire avaler ? Pourquoi ?

 
Il lui semble maintenant ressentir le fourmillement précurseur de sa libération : la drogue relâche ses effets… 

 
La porte s’ouvre derrière lui. 

 
Il peut tourner un peu la tête…
 
- Ah, bravo ! J’avais bien calculé la dose, se réjouit le personnage qui vient d’entrer. Petit et noir de poil, un long cou de vautour à la pomme d’Adam saillante, coiffé au bol largement au-dessus des oreilles, tout de noir vêtu, le petit bonhomme sec et nerveux s’avance en tordant le cou pour venir regarder Arthur par-dessous…

 
- Je me présente, Arthur Malfort, je suis le Professeur Pouacre… Je fus en mon temps  désigné par le Numéro Cinq, chez les Écolocroques, et je suis maintenant veuf du Numéro Quatre que les Chochos ont livrée à leurs damnés crabes… Je fus donc également le gendre du Numéro Un qui subit le même sort que sa fille, mon épouse, comme je l’ai dit. Et cela à cause de vous, de votre père et de tous ceux de votre bande, Arthur Malfort…

Il tourne autour d’Arthur en se frottant les mains et en ricanant, comme si tout cela le plongeait dans la joie la plus pure. Arthur, qui se libère de plus en plus de l’emprise de la drogue, le suit des yeux en tournant sur lui-même, dans une sorte de ballet comique où un « grand » regarderait de haut un « petit » qui paradoxalement dominerait une situation indéfinissable. 

 
Il découvre à cette occasion les deux malabars, armés de curieux pistolets en plastique jaune, qui encadrent la porte laquée par laquelle Pouacre est entré. Des fois qu’il lui prendrait l’envie de tordre le cou au vautour qui l’encercle dans sa danse. Et qui s’arrête, comme s’il prenait conscience du grotesque de la situation :
- Mais asseyez-vous, mon cher, nous serons plus à l’aise pour discuter…

  Arthur s’assied, encore flageolant, dans le profond fauteuil que lui désigne Pouacre, toujours debout, et qui enchaîne, sans cesser d’arpenter le tapis, comme s’il ne tenait pas en place :
- Comment va ce cher Vladimir ? Il vous a raconté… ?
- Raconté quoi ? La préméditation de son geste ?
 
Arthur a la voix rauque et ces efforts l’ont épuisé. Pouacre semble s’en apercevoir et il éclate de rire comme à une bonne plaisanterie :
- C’est vrai que vous avez vécu une épreuve redoutable ! Survécu serait plus juste… Bravo, mon cher ! J’avoue que vous m’avez épaté. J’ai réprimandé cette chère Élue que sa jeunesse pousse parfois à quelques excès de susceptibilité ! Elle se prend un peu trop à son personnage de vierge farouche. J’y ai quelque responsabilité, en tant que Mentor, mais j’aurais été très déçu de vous voir périr sous les assauts de ses Amazones !
 
Il éclate de rire, s’assied dans le fauteuil placé en vis-à-vis de celui d’Arthur et s’y renverse en se tapant sur les cuisses :
- Bitenor !! Ces filles vous ont baptisé Bitenor !!! Ah vous êtes un sacré morceau !!! Bravo !!! Le qualificatif n’est pas très subtil, mais il témoigne d’une admiration sincère, croyez-le bien. D’ordinaire, le fiancé que l’on donne en pâture à ces dames meurt en quelques heures, mais vous ! Encore bravo.
  Il s’essuie les yeux d’un revers de manche…
 
- Vous m’avez fait pleurer de rire mon cher… Vous êtes un cas… Les Malfort sont tous comme vous ? Votre papa est vieux maintenant. Je me suis laissé dire qu’il s’était remarié il y a peu… Pas de petit frère en vue ? Mais trêve de plaisanterie. Vous devez vous douter que vous ne sortirez pas vivant de l’aventure… Non pas que je vous en veuille le moins du monde pour ce que vous avez fait de ma belle famille : cela cadrait parfaitement avec mes projets… Eux-mêmes, ces fameux Numéros, avaient manqué de loyauté envers moi : Numéro Cinq disaient-ils, sans préciser qu’après moi restaient en attente deux autres enfants de la famille, discrètement planqués dans une institution suisse et dont j’ai été désigné comme étant le Mentor lorsque leur âge les a placés en lice ! Du coup, je n’étais plus le Numéro Cinq, mais le Numéro Sept !!! Je devenais le Septième dans l’ordre naturel de leur succession, derrière deux femmes, qui plus est… Non, je n’en veux pas aux Malfort ! Comme je vous l’ai dit, ils m’ont plutôt rendu service. Vous ne mourrez pas pour satisfaire ma rancune. Mais, que voulez-vous, mon meilleur ennemi n’en est pas moins mon ennemi. Et si je vous relâchais, je suis certain que vous chercheriez à me faire des misères, comme votre père et ses absurdes Chochos… Absurdes, mais bien utiles quand même. Vous savez que c’est eux qui m’ont appris tout ce que je sais en matière de drogues ? Ils sont très forts là-dessus ! Dame, plus de 100 000 ans de poisons de chasse et de pêche… C’est cela que les Numéros n’ont pas compris : ils ne croyaient qu’à la technologie lourde. Des parvenus… L’avenir est à la biochimie fine… Mais, je cause, je cause…  Mon associé souhaitait vous interroger pour savoir où vous en êtes vraiment de vos investigations, mais je lui ai dit que depuis le temps que l’Élue, ma pupille, vous a enlevé, vous aviez dû perdre le fil des évènements. D’autant que nous avons bien amorcé notre implantation et que l’opération de prise en main de la population semble réussir. Nous nous contenterons donc de vous « préparer » pour une autre mission, qui devrait nous débarrasser de toute opposition. Vous y serez notre allié secret, Arthur Malfort ! Réjouissez-vous, vous allez entrer dans l’histoire ! Dans Notre Histoire ! 

  Il se lève, les bras au ciel, soulevé d’enthousiasme. Arthur, étourdi par ce flot de paroles extravagantes s’apprête à se lever à son tour, mais se trouve cloué dans son siège par la poigne massive des deux malabars qu’il a oubliés dans l’histoire.
 
Il se débat, mais Pouacre, ricanant, s’approche une seringue à la main. 

  Les malabars l’immobilisent.

 
Pouacre enfonce l’aiguille dans son bras…

  Arthur grogne de rage impuissante…
 
Il retombe, inconscient.
 

LE BAIN DE TIJULES / P2C2E12

P2C2E12 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 12)

  N° 113 / LE BAIN DE TIJULES / P2C2E12

 
C’est l’histoire où Tijules raconte un triste bain.

 
Mercredi 4 mai.
7 heures moins le quart
Maison Malfort

  Très vague souvenir de lointaine petite enfance, un brimborion de « Minuit Chrétien » est revenu à l’esprit de Béatrace, pour y muter en ce qui est devenu la rituelle ritournelle matinale qui marque la fin des ablutions de Tijules :
   

Sept heures moins le quart, c’est l’heure solennelle
Où le Tijules est sorti de son bain…


 

  Et cela dans un grand accompagnement de gazouillis et d’éclaboussures.
 
Tous les jours, exactement à sept heures moins le quart.


  Pourquoi ? C’est un mystère. Mais le fait est là qu’à six heures pile, Tijules s’éveille, qu’à six heures cinq il va dans la chambre de mama Béa et de Papatur et qu’il tire mama Béa par tout ce qui sort du lit c’est-à-dire, selon la saison et la température, les cheveux, les orteils, les moustaches, le nez, une fois même, par un nichon échappé du drap. Lorsque Papatur est là, il doit attendre que la porte soit ouverte, parce qu’il sait que si c’est fermé, faut attendre. Surtout quand mama Béa et Papatur chantent au lit. Faut attendre.

Avant, quand Tijules ne savait pas encore sortir tout seul de son lit, il attendait qu’on vienne le chercher, maintenant, il attend que la porte soit ouverte. C’est comme ça. C’est la vie, pense Tijules. Dans la vie, faut attendre : une porte est ouverte ou fermée…

 
Après, on se lève et mama Béa change Tijules, parce qu’il a encore une couche pour la nuit. Quand il est avec tata Maïa, c’est pas pareil parce qu’il dort dans un lit qui se lave tout seul et qu’il est toujours tout nu avec les autres enfants et les autres mamans et qu’il y a plein d’eau chaude qui coule par terre, alors si on fait pipi, c’est rien, même les gros cacas, on va dans le coin de la pièce et ça part, mais à la maison, on met une couche. Après, Tijules mange son biberon ou de la soupe de tata Maïa pendant que mama Béa mange des  tartines avec du café au lait. Tijules a goûté : c’est pas bon. Peut-être parce qu’il est encore trop petit, comme lui a expliqué mama Béa. C’est bizarre les grandes personnes. Elles croient toujours qu’en grandissant on va leur ressembler et qu’on va aimer le café au lait et les tartines. Y’a pas de raison. Peut-être la confiture des tartines, ou le miel des tartines, ou des trucs comme ça, mais pas les tartines et le café au lait. Enfin, faut pas les contrarier, les grandes personnes, elles ont déjà beaucoup de soucis, rien qu’à entendre ce qu’elles disent.

  Et après seulement, Tijules prend son bain. Et ça, il adore. Au début, quand il était petit, c’était compliqué parce qu’il était dans une petite baignoire avec mama Béa qui le retenait, mais maintenant, il va dans la grande baignoire, presque comme chez tata Maïa, et mama Béa, même si elle ne vient pas dans la baignoire avec lui (parce que la baignoire est plus petite que chez tata Maïa où on tient à plein de petits et de mamans, avec de l’eau chaude qui fume), mama Béa est quand même à poil parce qu’elle dit que ça limite les dégâts. Et ça splache dans tous les sens. Et on rigole bien.
 
Mais à sept heures moins le quart, fini de rigoler, mama Béa chante la chanson de sept heures moins le quart et elle sort Tijules du bain, dans une grande serviette toute chaude qui lui gratte partout et c’est très chouette. 

  Après elle habille Tijules, enfin le haut, parce que le bas reste ouvert pour le tipot-grenouille que lui a donné tata Rébéquée, et elle s’habille aussi, et voilà, la journée est commencée.

 
C’est rare quand Papatur fait le bain de Tijules, c’est chouette aussi, mais c’est pas pareil. Et jamais Papa Arthur et mama Béa ne lui donnent le bain ensemble. Tijules ne sait pas pourquoi, mais souvent, quand Papatur est là et que mama Béa a fait la toilette de Tijules et l’a habillé, Papatur vient essuyer mama Béa qui est encore toute mouillée parce que Tijules l’a arrosée et ils vont chanter au lit, avec la porte fermée, mais ils sont très contents et ils rigolent beaucoup quand ils reviennent pour faire des bisatijules.

  Alors quand le téléphone a sonné, Tijules s’est dit que c’était peut-être bien Papatur et qu’il pourrait lui expliquer tout ce qu’il pense du bain et des tartines avec du café au lait, et de la chanson de sept heures moins le quart, et aussi lui demander pourquoi il chante au lit avec mama Béa quand la porte est fermée (ou bien pourquoi ils ferment la porte quand ils chantent au lit, mais ça revient au même), et tout ça, enfin un grand raconte-à-papa, quoi, et surtout que mama Béa a parlé à Papatur, c’était bien lui, c’est sûr, rien qu’à voir ses yeux briller et à entendre sa voix qui chante presque aussi fort que quand la porte de la chambre est fermée, et il entend la voix de Papatur qui chante dans le téléphone. 

  Mais ils n’ont vraiment pas eu l’air de chanter longtemps cette fois, et mama Béa refuse de lui donner le téléphone et de lui laisser raconter tout ce qu’il veut raconter, ce qui n’arrive jamais, jamais… Alors ça doit être encore une mauvaise chose qui se passe, parce qu’elle n’a vraiment pas l’air d’être heureuse, et quand elle raccroche, elle pleure, mama Béa, et ça rend Tijules si malheureux qu’il pleure aussi, Tijules, et qu’il prend mama Béa, qui s’est assise par terre, dans tous ses petits bras, Tijules, dans tous ses petits bras…
 

AUTOPSIE / P2C2E15

P2C2E15 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 15)

 
N° 116 / AUTOPSIE / P2C2E15

C’est l’histoire où l’autopsie de Luis nous apprend bien des choses étranges. 

  Mercredi 4 mai
9 heures
Morgue de Saint Tignous sur Nivette

 
On ne peut vraiment pas dire que Ravot raffole de ces endroits où les experts font « parler les morts ».

 
Saint Tignous sur Nivette est une petite ville et sa morgue est assez sommaire : une petite salle carrelée de blanc dans un sous-sol de l’hôpital, équipée d’une dizaine de tiroirs frigorifiques encastrés dans le mur du fond.

 Deux hommes en longues blouses vertes, gantés de latex, tournent le dos à la table de dissection sur laquelle gît le cadavre tragique de Luis. Un troisième s’affaire à recoudre les ouvertures immenses qui y ont été pratiquées pour l’autopsie.

 
Les deux hommes, le docteur Milou Panosier professeur de médecine légale, et le docteur Marnier (un mètre soixante cinq, on l’appelle le petit Marnier quand on est sûr qu’il ne peut pas entendre), légiste occasionnel de Saint Tignous sur Nivette et chirurgien de l’hôpital, échangent leurs conclusions tandis que l’interne de service tente de rendre figure humaine (selon l’expression du professeur Panosier) aux restes torturés. L’interne en question, qui a connu Luis au lycée de Saint Tignous, éprouve quelque difficulté à « piquer droit » comme dirait sa mère, couturière en ville. Le tremblement de ses mains et les nausées récurrentes qui le secouent rendent ses gestes imprécis. Quant aux larmes qu’il ravale de plus en plus difficilement, elles noient la salle toute entière dans un brouillard horrible où le rouge du sang se mêle au vert des blouses et au blanc brillant des carreaux dans une sarabande abominable.
 
C’est cependant lui qui a insisté pour assister les légistes : un hommage à son ancien camarade… Ce qu’ont admis et approuvé les légistes. Mais c’est dur. Et maintenant il doit aller jusqu’au bout…

 
Ravot les rejoint avec Catachrèse, jette un coup d’œil aux restes du journaliste, hoche la tête :
- Vous ne pensez pas qu’il serait possible d’en discuter un peu plus loin ?
Panosier approuve d’un hochement de tête :
- Nous vous laissons terminer, cher collègue (il sait que cette valorisation peut donner à l’interne la force de finir : un petit coup de pouce. Mais il a sincèrement apprécié son courage). C’est presque terminé… Rejoignez-nous ensuite en salle de réunion, voulez-vous ?
- Oui Monsieur… bredouille l’interne soulagé de se retrouver seul. Au moins, il pourra pleurer librement…
 
Le café du distributeur passe mal, mais il réchauffe…

  - Nous nous trouvons en présence d’un « travail » très particulier, qui n’a pu être réalisé que par des criminels extrêmement pervers disposant de très gros moyens, commence Panosier…
 
Il regarde Marnier qui approuve de la tête et lui fait signe de continuer.
- Il ne semble pas que la victime se soit défendue, ni qu’il y ait eu de lutte. A cet égard, il sera très important de connaître les conclusions des analyses toxicologiques qui seront pratiquées sur les prélèvements que nous avons effectués, aussi bien à partir du contenu de l’estomac qu’à partir du foie ou de divers autres organes, sans oublier, bien sûr, les analyses de sang ou de lymphe.
- Il est à peu près certain qu’il a été drogué, appuie Marnier…
- Amélie a commencé à étudier les prélèvements sanguins, confirme Catachrèse, qui précise à l’intention de Marnier qu’Amélie Fouad est leur toxicologiste. Mais son matériel portatif ne lui a pas permis de poser de conclusions pour l’instant : les drogues employées ne sont pas standard. Elle aurait pu identifier de la cocaïne, de la strychnine, du curare, de la morphine, ou n’importe laquelle des drogues courantes employées en anesthésie, par exemple. Mais là… Elle a envoyé des échantillons au labo de Bordeaux. La seule conclusion à laquelle elle a pu aboutir concerne l’attentat du journal : la bombe renfermait bien du sang de Luis auquel on avait ajouté un anticoagulant…
- L’attentat du journal ? demande Marnier
- Une petite bombe-surprise. Dégueulasse, mais pas dangereuse… Je vous demanderai, comme pour tout le reste, un silence complet. Black-out… répond Ravot, qui enchaîne :
- Donc il a été drogué, mais on ne sait ni comment ni par quoi ni bien sûr par qui et encore moins pourquoi…
- La nature de la drogue nous aidera peut-être à savoir par qui, observe Catachrèse.
- Pour le reste, reprend Panosier, nous avons eu la confirmation que l’opérateur, si je peux employer ce mot, possède de solides connaissances en matière de chirurgie : la manière dont ont été pratiquées les incisions est assez éloquente à ce sujet. En outre, nous avons fait une découverte surprenante : Luis a dû se trouver connecté à un système de circulation extracorporelle probablement même cryogénique…
- Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Ravot stupéfait.
- C’est un système qui permet de refroidir le sang, et donc d’abaisser la température du corps, tout en maintenant une circulation forcée en cas d’arrêt du cœur, précise Marnier…
- Un matériel de pointe réservé à certains hôpitaux essentiellement spécialisés en cardiologie, enchaîne Panosier. Cela permet de survivre à un arrêt cardiaque et dans certains cas de provoquer cet arrêt, pour intervenir sur le cœur, par exemple, en maintenant le corps en vie. Mais, en l’occurrence en imaginant que Luis soit resté plus ou moins conscient, cela a dû permettre de prolonger la torture… Et de le vider partiellement de son sang pour limiter les hémorragies.
- Mais il faut une salle d’opération ? s’étonne Ravot.
- Il suffit de planter deux trocarts, l’un dans une grosse veine, l’autre dans une grosse artère, pour dériver une partie de la circulation sanguine dans une machine cryogénique, et d’établir une circulation forcée au moyen d’une pompe capable de suppléer à l’inévitable défaillance cardiaque consécutive au choc. C’est ainsi que l’on a pu prolonger la vie de la victime, tout en réduisant les hémorragies, et qu’ensuite, le sang a été vidangé du corps lorsqu’on a décidé de l’achever, confirme Marnier. L’hôpital où nous nous trouvons et où j’exerce ne dispose pas de ce matériel, réservé, comme vous l’avez dit, à certaines unités spécialisées en cardiologie, mais les progrès récents le rendent assez compact pour être aisément transportable. Il n’en est pas moins très onéreux et très délicat à utiliser…
- Nous avons retrouvé les traces d’implantation de cathéters dans l’artère fémorale et dans la veine fémorale. Ce sont des vaisseaux profonds et seul un chirurgien expérimenté a pu les repérer sans erreur dans la position où était placé le corps, reprend Panosier. Ce n’est vraiment pas un travail d’amateur. Par ailleurs, et c’est tout aussi inexplicable, il semblerait que Luis ait éjaculé peu de temps avant de mourir : nous avons retrouvé des traces de sperme dans l’urètre…
 
Ravot hoche la tête :
- Tout cela paraît totalement invraisemblable ! Qui donc pourrait dépenser une telle somme de perversion sadique…
Catachrèse reprend :
- De notre côté, nous avons découvert des éléments intéressants dont certains concordent avec ce que vous venez de dire. En particulier, nous avons aussi trouvé des traces de sperme par terre, devant la victime, sous la flaque de sang. Il aurait donc éjaculé avant d’être écorché, ce qui, à la limite, pourrait indiquer des pratiques sado-masochistes…
- Avec un tel luxe de matériel ? J’en ai connus des sados-masos lorsque j’étais en fonction à Paris, intervient Ravot, mais vous savez bien qu’ils sont plutôt du genre (il chante) « Fais-moi-mal, Johnny, Johnny, Johnny »[1], ou bien bricolos du zizi, cuir-latex-corde-à-noeuds et pipi-caca-père-fouettard, que chirurgie de pointe !
- C’est certain, confirme Catachrèse. Mais nous avons trouvé d’autres indices intéressants, en particulier, dans la même flaque de sang, un long cheveu, féminin et blond, qui pourrait bien appartenir à votre amie Finette. Bien sûr, nous ne disposons d’aucune preuve scientifique… Il faudrait retrouver sa famille. Mon cher Ravot, c’est un travail pour vous… Mais je dois dire que comme le cheveu en question baignait dans le sang de Luis, il sera difficile d’en caractériser l’ADN qui a dû être contaminé par celui du sang. Ce qui est certain c’est qu’il se trouvait à la surface de la flaque et qu’il n’est donc pas antérieur au supplice du pauvre garçon…
- Pas d’empreintes digitales ? demande Ravot.
- Des tas !!! Bien sûr, celles de Luis, mais aussi, et cela, c’est intéressant, des empreintes que nous avons retrouvées sur les verres utilisés à la table des notables du Tapas’Embal’. Avec une ébauche d’identification. En particulier, nous avons retrouvé les empreintes d’Arnaud Boufigue, présentes dans notre fichier national depuis les « évènements »…
- Mais vous n’avez pas celles de Finette, déplore Ravot…
- Hélas, non… Toutefois, les empreintes de Boufigue figurent très clairement sur le projecteur, sur la porte de communication que l’on disait condamnée, avec l’escalier qui conduit au studio de la mairie, et à divers autres endroits… Pour ce qui le concerne, vous pouvez d’ores et déjà prévoir un mandat d’amener…
- Dès que le procureur sera arrivé : il n’a pas pu venir hier à cause du temps… Je le connais, Il a été nommé en même temps que moi et nous travaillons en confiance, mais j’ai déjà donné des instructions à mes hommes… Arnaud Boufigue n’est pas réapparu depuis la soirée. En fait, Gertrude Pilon a déclaré à l’agent que j’ai envoyé pour le convoquer, lui, ce matin à huit heures avec les « notables », et la convoquer, elle, cet après-midi, que Boufigue était rentré « vers minuit », c’est-à-dire à peu de chose près à l’heure de sa sortie du Tapas’Embal’, et qu’il avait passé la nuit avec elle avant de repartir hier matin tôt, en tout cas avant le passage de l’agent, pour « participer à une réunion » dont elle a été incapable de préciser le lieu, le moment et l’objet. Elle ne l’a pas revu depuis, mais il paraît qu’il est fréquent qu’il s’absente ainsi pour plusieurs jours sans la prévenir.
Je vais aussi lancer des recherches pour retrouver la famille de Finette, qui sait…
Quant aux autres, la seule chose que j’aie pu établir hier, c’est qu’il n’existe pas de notaires du nom de Gaston Brunières ou Marc Tombou. Ni à Paris, ni ailleurs…

  - Il y a encore quelque chose, intervient Catachrèse : la petite flûte suspendue au cou de Luis…
- Le pipeau ? demande Ravot…
- Oui, le pipeau de bois. En fait, il semblerait qu’il s’agisse d’un objet très ancien, très primitif, mais très ancien. Je compte le faire dater par Bordeaux, mais…
- Attendez, l’interrompt Ravot, attendez… Pouvez-vous me le confier jusqu’à demain ? Je pense que vous avez relevé toutes les traces qu’il pouvait porter ?
- Oui, nous n’y avons pas trouvé d’empreintes…
- Il est possible que j’en connaisse l’origine. Je ne peux rien en dire pour l’instant, et il faudra que je contrôle… Confiez-moi l’objet jusqu’à demain, et je vous dirai…
- Je vous l’aurais volontiers apporté, mais je crains qu’Amélie ne l’ait déjà expédié à Bordeaux….
Grimace d’exaspération de Ravot…
- Elle en a pris des photos…
- Ce sera parfait, approuve Ravot soulagé.
- Vous les aurez cet après-midi… Pour l’instant, je vous propose d’aller casser la croûte, qu’en dites-vous ?
- Je vous invite chez Mado, propose Ravot, et faites venir votre interne, mon cher Marnier, il a besoin de reprendre des forces ! 
 


[1] Saint Boris, sois béni.