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POUACRE / P3C1E7

P3C1E7 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 7)

  N°152 / POUACRE / P3C1E7

 
C’est l’histoire où Arthur se trouve confronté au professeur Pouacre, qui fut le Numéro 5 des Écolocroques. 

  Mercredi 8 juin
Le matin, sans doute.
Harpie

 
Il est difficile d’évaluer le temps qui passe lorsque rien ne bouge et que l’on se trouve réduit à une passivité de mannequin. Compter les battements de son cœur ? Les clignements réflexes de ses paupières ? Ses inspirations ? Mais bien vite, le décompte s’en trouve perturbé par les souvenirs qui bougent lentement au fond de l’esprit… Souvenirs proches, mêlés à l’angoisse de l’avenir proche, souvenirs lointains, nostalgies… Angoisse d’impuissance… Qu’est-ce qu’elle a voulu me dire ? Ce Luis ? Celui qui a été retrouvé écorché au Petit Matois ? Cette petite ordure d’Arnaud Boufigue semblait s’en réjouir… Et il a dit que mon sort serait plus… amusant ? Qu’est-ce qu’elle a bien pu me faire avaler ? Pourquoi ?

 
Il lui semble maintenant ressentir le fourmillement précurseur de sa libération : la drogue relâche ses effets… 

 
La porte s’ouvre derrière lui. 

 
Il peut tourner un peu la tête…
 
- Ah, bravo ! J’avais bien calculé la dose, se réjouit le personnage qui vient d’entrer. Petit et noir de poil, un long cou de vautour à la pomme d’Adam saillante, coiffé au bol largement au-dessus des oreilles, tout de noir vêtu, le petit bonhomme sec et nerveux s’avance en tordant le cou pour venir regarder Arthur par-dessous…

 
- Je me présente, Arthur Malfort, je suis le Professeur Pouacre… Je fus en mon temps  désigné par le Numéro Cinq, chez les Écolocroques, et je suis maintenant veuf du Numéro Quatre que les Chochos ont livrée à leurs damnés crabes… Je fus donc également le gendre du Numéro Un qui subit le même sort que sa fille, mon épouse, comme je l’ai dit. Et cela à cause de vous, de votre père et de tous ceux de votre bande, Arthur Malfort…

Il tourne autour d’Arthur en se frottant les mains et en ricanant, comme si tout cela le plongeait dans la joie la plus pure. Arthur, qui se libère de plus en plus de l’emprise de la drogue, le suit des yeux en tournant sur lui-même, dans une sorte de ballet comique où un « grand » regarderait de haut un « petit » qui paradoxalement dominerait une situation indéfinissable. 

 
Il découvre à cette occasion les deux malabars, armés de curieux pistolets en plastique jaune, qui encadrent la porte laquée par laquelle Pouacre est entré. Des fois qu’il lui prendrait l’envie de tordre le cou au vautour qui l’encercle dans sa danse. Et qui s’arrête, comme s’il prenait conscience du grotesque de la situation :
- Mais asseyez-vous, mon cher, nous serons plus à l’aise pour discuter…

  Arthur s’assied, encore flageolant, dans le profond fauteuil que lui désigne Pouacre, toujours debout, et qui enchaîne, sans cesser d’arpenter le tapis, comme s’il ne tenait pas en place :
- Comment va ce cher Vladimir ? Il vous a raconté… ?
- Raconté quoi ? La préméditation de son geste ?
 
Arthur a la voix rauque et ces efforts l’ont épuisé. Pouacre semble s’en apercevoir et il éclate de rire comme à une bonne plaisanterie :
- C’est vrai que vous avez vécu une épreuve redoutable ! Survécu serait plus juste… Bravo, mon cher ! J’avoue que vous m’avez épaté. J’ai réprimandé cette chère Élue que sa jeunesse pousse parfois à quelques excès de susceptibilité ! Elle se prend un peu trop à son personnage de vierge farouche. J’y ai quelque responsabilité, en tant que Mentor, mais j’aurais été très déçu de vous voir périr sous les assauts de ses Amazones !
 
Il éclate de rire, s’assied dans le fauteuil placé en vis-à-vis de celui d’Arthur et s’y renverse en se tapant sur les cuisses :
- Bitenor !! Ces filles vous ont baptisé Bitenor !!! Ah vous êtes un sacré morceau !!! Bravo !!! Le qualificatif n’est pas très subtil, mais il témoigne d’une admiration sincère, croyez-le bien. D’ordinaire, le fiancé que l’on donne en pâture à ces dames meurt en quelques heures, mais vous ! Encore bravo.
  Il s’essuie les yeux d’un revers de manche…
 
- Vous m’avez fait pleurer de rire mon cher… Vous êtes un cas… Les Malfort sont tous comme vous ? Votre papa est vieux maintenant. Je me suis laissé dire qu’il s’était remarié il y a peu… Pas de petit frère en vue ? Mais trêve de plaisanterie. Vous devez vous douter que vous ne sortirez pas vivant de l’aventure… Non pas que je vous en veuille le moins du monde pour ce que vous avez fait de ma belle famille : cela cadrait parfaitement avec mes projets… Eux-mêmes, ces fameux Numéros, avaient manqué de loyauté envers moi : Numéro Cinq disaient-ils, sans préciser qu’après moi restaient en attente deux autres enfants de la famille, discrètement planqués dans une institution suisse et dont j’ai été désigné comme étant le Mentor lorsque leur âge les a placés en lice ! Du coup, je n’étais plus le Numéro Cinq, mais le Numéro Sept !!! Je devenais le Septième dans l’ordre naturel de leur succession, derrière deux femmes, qui plus est… Non, je n’en veux pas aux Malfort ! Comme je vous l’ai dit, ils m’ont plutôt rendu service. Vous ne mourrez pas pour satisfaire ma rancune. Mais, que voulez-vous, mon meilleur ennemi n’en est pas moins mon ennemi. Et si je vous relâchais, je suis certain que vous chercheriez à me faire des misères, comme votre père et ses absurdes Chochos… Absurdes, mais bien utiles quand même. Vous savez que c’est eux qui m’ont appris tout ce que je sais en matière de drogues ? Ils sont très forts là-dessus ! Dame, plus de 100 000 ans de poisons de chasse et de pêche… C’est cela que les Numéros n’ont pas compris : ils ne croyaient qu’à la technologie lourde. Des parvenus… L’avenir est à la biochimie fine… Mais, je cause, je cause…  Mon associé souhaitait vous interroger pour savoir où vous en êtes vraiment de vos investigations, mais je lui ai dit que depuis le temps que l’Élue, ma pupille, vous a enlevé, vous aviez dû perdre le fil des évènements. D’autant que nous avons bien amorcé notre implantation et que l’opération de prise en main de la population semble réussir. Nous nous contenterons donc de vous « préparer » pour une autre mission, qui devrait nous débarrasser de toute opposition. Vous y serez notre allié secret, Arthur Malfort ! Réjouissez-vous, vous allez entrer dans l’histoire ! Dans Notre Histoire ! 

  Il se lève, les bras au ciel, soulevé d’enthousiasme. Arthur, étourdi par ce flot de paroles extravagantes s’apprête à se lever à son tour, mais se trouve cloué dans son siège par la poigne massive des deux malabars qu’il a oubliés dans l’histoire.
 
Il se débat, mais Pouacre, ricanant, s’approche une seringue à la main. 

  Les malabars l’immobilisent.

 
Pouacre enfonce l’aiguille dans son bras…

  Arthur grogne de rage impuissante…
 
Il retombe, inconscient.
 

TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

P3C1E14 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 14)

  N°159 / TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

 
C’est l’histoire où Amaïa explique qu’elle a « endormis » Arthur et Béatrace pour éviter la terrible vengeance de Pouacre. Elle propose de faire intervenir Ôoumloc. 

 
Vendredi 10 juin
8 heures 30
Chez Mado

 
- Eh bien, commissaire, on a de petits yeux ?

Mado apporte son café matinal à Ravot qui s’installe en bougonnant à sa table.
 
Il est rentré à 4 heures du matin, après avoir aidé au transport d’Arthur qui a été conduit dans la chambre qu’occupe Béatrace près du bureau N°1.

Ouâniahoua est restée près de lui, sur un lit de camp, mais armée de son bâton, pour veiller, défendre, protéger.

Béatrace, elle, a été placée dans la chambre voisine, sous la garde de Rébéquée.

 
Il faut dire que le geste d’Amaïa avait profondément bouleversé tout le monde, et qu’elle avait eu un peu de mal à expliquer ce que Tijules lui avait raconté dans son baragouin babillant.

Et aussi pourquoi elle avait également « endormi » Béatrace, pour éviter des réactions qui auraient dépassé la compréhension de l’enfant.
 
Et puis on a discuté pour tenter de comprendre ce qui se passe :
  - Arthur se trouve sous l’influence de nos ennemis, et je pense qu’ils utilisent nos armes, nos armes goums, a déclaré Amaïa. Leurs drogues sont dérivées des nôtres, la drogue d’inconscience qui a placé Arthur dans cet état ressemble à notre poudre de sommeil. Je crains qu’ils n’en utilisent d’autres, des drogues qu’ils ont fabriquées à l’imitation de notre poudre de pouvoir…
- Et cela expliquerait beaucoup de choses sur le développement de
la Nouvelle Réna, approuve Ravot…
- Ce que j’en ai vu et ce que vous m’en avez dit va dans ce sens, poursuit Amaïa, mais ce qui nous est traditionnel et utilitaire est devenu entre leurs mains un moyen d’oppression. Je ne peux l’admettre. Cependant, je n’ai pas reconnu de traces de drogues dans ce que vous m’avez apporté comme échantillons de ces saucisses que consomment leurs adeptes et qui semble générer chez eux un état de manque que ne provoquent jamais nos poudres… Je ne vois qu’une solution pour guérir Arthur… Mais il faut que vous me fassiez absolument confiance. Et ce ne sera pas sans risques pour lui…
- Si ce que tu nous dis est exact, il semble suivre une sorte de suggestion post hypnotique très forte, observe Clèm…
- Une suggestion sans doute ancrée par des drogues, mais aussi par les méthodes d’affaiblissement physique et psychologique qu’utilisent les sectes de tout poil : on fragilise, et on impose un schéma de pensée dont la victime ne peut plus se défaire… appuie Victor. Il suffit de le regarder : il a perdu au moins vingt kilos en un mois…
- Il a dit à Tijules qu’il doit tuer tout le monde ? demande Hélène qui ne parvient pas  plus à se faire à l’idée qu’Amaïa puisse comprendre son baragouin qu’à celle qu’Arthur puisse leur faire le moindre mal…
- Il sait où trouver tous les explosifs possibles dans mes « archives » (P1C2E5) (P1C2E9) (et je vais les mettre en sécurité dès demain), mais il peut aussi manipuler les ressources de gaz d’Agotchilho, empoisonner la nourriture, ou nous égorger la nuit, murmure Eusèbe en baissant la tête, oui, c’est possible, et c’est même leur meilleur moyen de nous détruire : utiliser l’un de nous contre nous… A plus forte raison Arthur… Ce serait une vengeance épouvantablement perverse… Epouvantable…

 
Jeanne lui prend la main et la porte à ses lèvres :
- Il n’y est pour rien…
- Je le sais… Je le sais… N’empêche…
- Il y a quand même un paradoxe dans cette histoire, observe Ravot en se prenant la tête entre les mains. Qu’il soit maintenu dans cet état de sujétion, implique qu’il en soit lui-même inconscient. Dans ce cas, il ne subit aucun conflit intérieur… Qu’il se trouve dans l’état de tension où nous l’avons vu et qui l’a amené, même si je ne comprends pas comment, à « parler » à Tijules qui a « expliqué » l’affaire à Amaïa est incompatible avec l’état post hypnotique dont parle Clèm. On alors, c’est que cet état est imparfait. Et je pense que ceux qui l’ont relâché n’auraient pas couru le risque de nous le « rendre » sans être sûrs de leur coup, c’est-à-dire de son absolue inconscience. Tout ce qu’ils ont accompli jusqu’ici montre une organisation parfaite et des moyens énormes déployés sans faille…
- C’est très juste, approuve Rébéquée, mais nous ne trouverons pas facilement la réponse à cette question : peut-être une psychanalyse… Mais nous n’en avons pas le temps…
- Il faudra me faire confiance, reprend Amaïa en posant la main sur la tête de Tijules, profondément endormi entre ses seins. Mais je répète que cela n’ira pas sans risques pour Arthur. Je dois ajouter une chose : si nos adversaires ont repris nos poudres au travers de leur chimie…
- Pouacre est aussi chimiste, glisse Clèm…
- Il est donc vraisemblable que c’est ce qui s’est passé : ils les ont reprises et transformées… Alors, nous aurons besoin de l’aide de l’un de vos chimistes pour débrouiller l’écheveau de leurs méthodes.
- Amélie Fouad, intervient Ravot. Elle est chimiste et toxicologue. Mais il serait bon de lui adjoindre Lepif…
- Il faudra les faire venir… Mais attention, Jules, je vais appeler Ôoumloc. Je n’ai pas besoin de te rappeler…
- … la discrétion… Ils en sont capables…
- …et ils devront faire preuve de sang-froid. La vie d’Arthur en dépendra. Et peut-être la leur… Et peut-être la nôtre… Il est toujours dangereux de solliciter Ôoumloc. Ne te trompe pas sur leur compte… Ce sera une épreuve très particulière. Je ne l’ai jamais tentée. Je préparerai moi-même Béatrace qui devra y assister en connaissance de cause. Maintenant, que chacun se repose. Nous ne pouvons laisser Arthur dans l’état où il se trouve. C’est impossible pour lui, il ne survivrait pas à sa tension intérieure. Mais c’est aussi impossible pour nous, qu’il menace directement.
- Le monde entier ignore encore l’amplitude de ce qui se prépare et que nous ne faisons qu’entrevoir, intervient Jeanne en serrant dans la sienne la main tremblante d’Eusèbe… Arthur détient sans doute une clé qui nous permettra d’y voir plus clair… Mais il est lui-même enfermé dans cet état second…
- Demain, je tenterai de le libérer. Rébéquée, prends Tijules avec toi, pour que Béatrace le trouve dans ses bras à son réveil. Je viendrai vers midi lui expliquer pourquoi je l’ai « endormie » aussi brutalement, et ce qui va se passer. Allez vous coucher : s’il le faut, prenez la poudre de sommeil que Nouye vous donnera… Il faudra que demain vous soyez forts. Jules, tu disposeras de toute la matinée pour prévenir tes amis et leur montrer notre cité si tu le souhaites. Vous pourrez manger en notre compagnie : je veillerai à ce que la soupe vous apaise. J’appellerai Ôoumloc à l’étale de la marée haute, vers 15 heures… Il sera très important pour Arthur que la marée descende… 

 
Ravot n’a pas pris de poudre de sommeil. Il est rentré par le métro avec Vic, qui voulait assurer l’édition, au journal, et expliquer un peu les évènements à Toto et à Mouchoir, et à 4 heures, il dormait, épuisé, dans sa chambre de chez Mado.

 
Et maintenant, après s’être éveillé en pestant contre son réveil, il attend Lepif à qui il a laissé un message au commissariat. 

 
Et Lepif n’est pas là. 

 
Et ça le rend grognon.

 
- Je lui ai pourtant dit d’être ici à 8 heures ! Et de faire venir Amélie ! Qu’est-ce qu’il fiche ?
- Il n’a peut-être plus envie de revoir sa copine Zézette, soupire Mado en levant au ciel des yeux désespérés…
 
Ravot hausse les épaules :
- Je crois que l’incident est définitivement clos, Mado. Lepif n’est pas à l’heure, mais il n’est pas de ces pâles individus qui oublient le lendemain ce qu’ils ont dit la veille, ou qui affirment le contraire…
- Ça existe, ça ? demande Mado, innocente…

 
Ravot soupire…
 

C’EST GRAVE / P3C1E36

P3C1E36 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 36)

N°181 / C’EST GRAVE / P3C1E36

C’est l’histoire où chacun prend conscience de la gravité de la situation et où Amélie s’étonne des rapports entre drogue et soupe.

Tijules compare les nichons des dames.

Lundi 13 juin

12 heures 30

Bureau N°1

- C’est grave, dit Arthur.

- C’est grave, dit Eusèbe.

- C’est grave, dit Béa.

- C’est grave, dit Ravot.

- C’est grave, dit Jeanne.


- Excusez-moi un instant, dit Rébéquée en se rendant à la voisine salle de bren parce qu’elle a envie de faire pipi.

On l’attend.

- C’est grave, dit Rébéquée, de retour.

- C’est grave, dit Lepif.

- C’est grave, dit Amélie, qui s’enhardit.

Amaïa ne dit rien.

Nouye non plus.

Victor et Hélène sont restés dans la salle de baignades où ils s’affairent à réconforter Clèm qui récupère de son accouchement en barbotant dans l’eau tiède et bénéfique, tout en faisant gouzigouzi à son bébé téteur tout neuf, avec Tijules qui goûte le téton libre pour faire des comparaisons.

Il trouve Tima très marrante avec ses petits pieds qui battent dans l’eau. Tima. C’est comme ça qu’il a tout de suite appelé la petite Amaïa. Et ça devait lui rester. Mais pour l’heure, il pense surtout à faire des comparaisons nichonneuses. Déjà. Mais pour l’instant, il s’intéresse moins à l’aspect et à la texture qu’au goût du contenu.

On n’a pas encore cru bon de mettre les adultes présents en ce lieu au courant de la situation et ils se contentent de béer devant l’attendrissant tableau.

Pour les autres, informés réciproquement des détails du délire présidentiel et des activités sournoises de la Nouvelle Réna telles que les a éclaircies Amélie, ils en sont parvenus à cette conclusion unanime : c’est grave.

Arthur, retapé, résume :

De un, toute la hiérarchie sociale est intoxiquée, droguée à la saucisse, accro et dépendante.

De deux, non seulement on se retrouve isolés, mais on risque même d’être saisis dans l’engrenage sournois de la dite intoxication. Car aujourd’hui la saucisse, mais demain le pâté, le pain de campagne ou le bonbon à la menthe, voire la glace au chocolat ou le lapin chasseur des champs[1]. Et pour la fumée, un échappement baladeur en ville ou un fumigène de stade…

- … ou une cassolette d’encens dans l’église du village, ajoute Rébéquée du fond de son anticléricalisme primaire…

- …ou un filtre de cigarette correctement traité, achève Amélie qui a travaillé une partie de sa thèse de doctorat, justement sur l’aromaticité des alcaloïdes à la Société d’Exploitation Industrielle des Tabacs et Allumettes et qui sait ce que filtre veut gauloisement dire…

- C’est grave, conclut Arthur.

On pense.

- Il faut manger de la soupe, dit Amaïa qui jusqu’ici n’a pas fait de commentaires.

- C’est vrai que j’ai faim, confirme Arthur.

- C’est vrai qu’elle est bonne, opine Amélie (ce qui fait rougir Lepif va savoir pourquoi) qui se souvient d’en avoir mangé un bol juste avant de monter sur le bateau dans lequel ils ont repêché Arthur.

- Mais pas seulement, poursuit Amaïa mystérieuse autant que laconique.

- Pas seulement ? s’enquiert Eusèbe.

- Pas seulement, confirme Nouye qui semble bien être au jus de la chose.

- Explique, demande Arthur qui pressent le plus sous le moins.

- Eh bien voilà…

Mais Nouye a déjà fait signe à un garde goum resté à la porte, qui a relayé son appel, et deux Boules de service apportent la grosse marmite fumante qui semble circuler en permanence dans les couloirs d’Agotchilho, suivie de deux porteur et porteuse de bols, en cortège, et on se tape avec des soupirs de satisfaction une petite soupe bien chaude mais pas trop, pas brûlante surtout, ni tiédasse, parfaite, odorante et fumante, rabibochante et roborative en diable, de celles qui vous descendent en velours jusqu’au fond de la gueule pour se tendrement tartiner puis lover au creux tout chaud d’un estomac réjoui.

- Eh bien voilà, reprend Amaïa. Vous savez que notre peuple utilise les poudres et drogues depuis des dizaines de millénaires. Je me propose d’ailleurs de faire prendre à Arthur reconstitué une poudre de mémoire qui devrait l’aider à se souvenir de la totalité de ce qu’il a vécu. Mais vous devez deviner que de telles manipulations ne sont pas sans danger. Et ce danger, nous l’avons découvert voici bien longtemps. Et combattu. Et vaincu. Chacune et chacun de nous a plus d’une fois été exposé aux effets de la poudre d’amour, ou de la poudre de pouvoir, ou de la poudre de mémoire, ou d’autres encore, comme la poudre de repos. Vous n’avez pas vu de drogués chez nous, ni d’accrocs à quelque drogue que ce soit…

- Sauf le concierge, rappelle Rébéquée qui entend encore craquer le cou du répugnant personnage entre ses cuisses musclées.

- C’est exact, reprend Amaïa, et je t’expliquerai pourquoi. Mais vous-mêmes, après avoir subi les effets bénéfiques souhaités de ces poudres, n’avez pas souffert de séquelles ni de manifestation d’accoutumance. C’est que nous avons appris, non seulement à induire les effets que nous désirions produire et recevoir, mais aussi à en effacer les conséquences secondaires. Dont, et surtout, évidemment, bien sûr, l’accoutumance.

Elle se tourne face à Rébéquée qui se trouve à sa gauche :

- Le concierge s’était tellement inféodé aux Numéros qu’il ne mangeait plus que des kartofeulnes ount’ zauzizes. Plus de soupe…

- … et cet élément qui neutralise les effets indésirables de vos drogues se trouverait dans votre soupe ? demande Amélie, une lueur d’espoir dans la malachite de son œil gauche.

- Très justement. Nous y mettons une algue particulière qui…

- … attendez, dites-moi si je me trompe : vos « poudres », vos drogues, dirai-je agissent sur une base d’améline, un alcaloïde qui renferme des structures aromatiques dissociables et/ou associables (P3C1E32, P3C1E33, P3C1E34)). La synthèse efficace des alcaloïdes actifs est obtenue par greffage d’une molécule azotée du type amine…

- … le garum, approuve Rébéquée qui sait ce qu’à minette veut dire et qui connaît les recettes de fabrication de la soupe, une sauce dégueulasse quand on la goûte seule, obtenue par la fermentation de la chair de têtes de poisson ou de carapaces de crabes, comme le nuoc-mâm vietnamien…

- … les Romains l’utilisaient déjà, ajoute Jeanne, rêveuse…

- … et le contrepoison substitue une molécule quelconque à l’azote de l’amine, en rompant la liaison et donc en supprimant tout effet toxicologique… poursuit Amélie, excitée comme un pou rouge.

- Je ne connais pas bien votre chimie, reprend Amaïa, et c’est pour cela que j’ai demandé à Jules d’inviter quelqu’un qui soit capable de traduire nos connaissances anciennes avec la force d’analyse et de synthèse de votre science. Je disais que notre soupe contient une algue à laquelle vous attribuez un goût de chou, qui supprime bien l’effet de manque et même, selon son dosage, tout effet à la poudre. Vous avez compris comment fonctionnent les drogues qu’ils ont tirées des poudres que nous préparons, nous, pour qu’elles soient utilisées en une seule prise. Eux les ont dissociées en une base et un révélateur, si je puis dire.

- … comme une colle époxy, intervient Lepif, bricoleur à l’occasion…

Amaïa poursuit :

- Ils dédoublent ainsi les effets de manque et s’ils ne prennent pas de notre soupe, ce qui est bien sûr le cas, ils éprouvent un manque à court terme, qui vise à rajouter du révélateur…

- … les saucisses, opine Ravot…

- … et un manque à moyen terme, plus violent, qui vise à renouveler la base même de la drogue…

- … la fumée que j’ai retrouvée dans les poumons du maire… Elle est sans aucun doute diffusée au cours des séances de la nouvelle Réna, triomphe Amélie…

- On sait comment les coincer, reprend Lepif, flic jusqu’au bout des dents, suffit de perquisitionner au Super Troc, et on trouvera certainement des systèmes fumigènes…

- … et on aura bien du mal à prouver qu’il s’agit de drogues, poursuit Ravot sceptique. Légalement, elles ne sont pas répertoriées en tant que telles. Et n’oublie pas que notre hiérarchie est contaminée. Qui sait où en est le juge ?

- Vous avez parlé d’une algue à l’odeur de chou ? demande Amélie à Amaïa …

- Ici tout le monde se tutoie, lui répond la Mère…

- C’est que vous m’impressionnez (à poil, comme ça)…

- Mais non, mais non (et puis t’as qu’à t’y mettre)…

- Mais si, mais si (j’oserais jamais) (ohhhhh !!!)…

- Bon, tu fais comme tu veux, il n’y a pas d’obligation. J’apprécie et j’admire beaucoup ton travail. Dois-je aussi en être impressionnée ? Vous autres Goumyôs compliquez beaucoup de choses avec votre individualisme hypertrophié qui vous rend aussi timides qu’agressivement pudibonds…

Amélie a bien l’impression que la mère des Goums se moque d’elle, mais n’en est pas assez certaine pour réagir.

Et puis, c’est vrai que cette immense femme à poil l’intimide, avec son regard insondable.

La suite, c’est ici : P3C1E37



[1] Qu’il mâcha, maqué et ef… fervescent…

INFILTRATION / P3C1E41

P3C1E41 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 41)

 
N°186 / INFILTRATION / P3C1E41

 
C’est l’histoire où Arthur, accompagné de Nouye déguisée en Amazone, entreprend d’infiltrer le C’est tout naturel de Saint Tignous sur Nivette.

 
Lundi 13 juin
17 heures 30
C’est tout naturel

 
On a habillé Nouye, dans la petite maison, tandis que Rébéquée la remplace au bureau N°1. 

  C’est quelque chose.
 
D’abord, Nouye n’aime pas ce déguisement, et elle le montre, encore plus froide, distante et laconique que d’habitude.

Après tout, pour le personnage qu’elle va incarner ce n’est pas plus mal : une combinaison blanche d’ouvrière de l’usine à soupe, une parka blanche de Rébéquée et les bottes assorties, avec un léger talon pour ne pas faire ouvrière en fausse perm, la perruque de Mado, et un petit parapluie pliant, ou plutôt, l’enveloppe récupérée d’un parapluie pliant psychédélique de Béatrace, qui bulgarise parfaitement son bâton de gardienne Itzal. Et sur tout ça, une large casquette qui lui masque le front, et un maquillage tsoin tsoin tout soigné dans tous les coins par la même Béatrace !

  - T’es d’enfer, lui dit-elle, tandis que Tijules tourne autour du chantier avec des cris de Sioux. A part les yeux noirs, une vraie Amazone. Mais après tout, y’a peut-être des Amazones aux yeux noirs…
- Il y a des Amazones aux yeux noirs, confirme Arthur à qui une ultime potion magique d’Amaïa a définitivement et totalement rendu le mémoire…
Avec d’ailleurs une certaine confusion paradoxalement liée à la précision même des souvenirs révélés…parce qu’il se souvient très exactement des 120 Amazones d’Omphalie et de ce qu’elles lui ont fait faire / subir (cela restera entre nous)… Même qu’au début, c’était pas mal… Après, bien sûr, ça faisait beaucoup, et même Bitenor peut manifester une certaine lassitude post coïtale…

 
Ravot est allé récupérer la tignasse postiche que Lepif avait rendue à Mado et en a profité pour porter un bol de soupe à celle-ci, des fois que l’on tente de la droguer. On ne sait jamais. Il a d’ailleurs eu bien du mal à la pousser à consommer un bol de soupe « d’urgence » à trois heures de l’après-midi, mais il a réussi, à grands coups d’arguments aussi fallacieux qu’absurdes. Quitte à passer pour plus fou qu’il ne peut  raisonnablement l’être… Et puis il a ramené la perruque jusqu’à la petite maison Malfort, maintenant gardée discrètement par deux gardiennes armées. 

  Arthur se félicite de l’avoir fait fortifier, comme tous les accès possibles vers le monde des Goums…
 
Amélie, retournée à Pau, est plongée dans la synthèse à grande échelle de la molécule qui vaincra la drogue potentialisée par les saucisses et commence à en emplir de petits sachets… Les dosages (infimes) sont définis, reste à trouver un mode d’administration… Elle a quelques idées…
 
Ravot, de retour à son commissariat, tente en vain de joindre le juge et le procureur… Mauvais signe. Il charge Lepif d’aller interroger la famille du défunt Conseiller en matière d’économie électorale. 

 
Quatre agents, les yeux troubles, y mangent des saucisses…
 
Eusèbe et Jeanne sont remontés au journal, pour contacter Elasque-Jean Kronobian, l’ingénieur météo avec qui le journal collabore régulièrement…
 

Et puis Arthur a appelé Edgar Maupuis, le « nouveau » directeur de C’est tout naturel… Un rendez-vous discret… Porte de derrière…
 
Un vigile les attend. Il jette un coup d’œil à Nouye, qui suit Arthur, l’air indifférent, et il les guide par une série de couloirs obscurs et d’escaliers dérobés jusqu’à la porte du bureau du « patron », comme il l’appelle.
  
 
Edgar Maupuis leur fait signe d’entrer… Il y a déjà un visiteur dans son bureau : le Chanoine Onésiphore Biroton qu’Arthur est bien surpris de trouver là… Il faut croire que le directeur du
C’est tout naturel de Saint Tignous sur Nivette est très au courant de la situation d’Arthur : il le traite comme quelqu’un de son camp, sans réserves ni discrétion particulières et lui fait signe d’attendre :
- Monsieur le Chanoine, je peux vous assurer que vous recevrez dès jeudi ce qui vous a été promis comme encens, comme hosties et comme « Petits Biscuits du Bon Dieu ». Vous décuplerez ainsi le zèle de vos ouailles, comme l’a dit Monseigneur Zeeman lorsqu’il vous a conseillé de venir nous voir. La semaine prochaine toutes celles et tous ceux qui auront assisté à votre messe dominicale retrouveront l’âme prosélyte des saints martyrs des premiers temps ! Et votre marge sur les biscuits contribuera largement au Denier du Culte…
- Merci, Monsieur Maupuis, merci, je peux vous confier à quel point j’étais inquiet de cette horrible montée de l’incroyance et de ces sortes de rituels païens qui se développent et dont j’ai reçu l’écho…
- … trompeur, Monsieur le Chanoine, trompeur ! Nous favorisons l’observance religieuse, et si nous ne nous mêlons pas directement aux manifestations de foi, car ce n’est pas notre rôle, nous faisons de notre mieux pour leur apporter notre appui technique… Nous appliquons à la lettre un idéal de laïcité positive qui nous rend inattaquables…
- Dieu vous le rendra !
- Amen, Monsieur le Chanoine, amen !!! Et que Dieu vous garde !!!
 
Le Chanoine sort, conduit par le vigile qui a introduit Arthur et Nouye, toujours debout près de la porte.
 
- Excusez-moi un court instant et je suis à vous…
  Il décroche un téléphone :
- Les pains hallah et le vin kasher du rabbin de Pau sont prêts ? Bon, faites-les livrer. Et renseignez-vous sur les besoins des boucheries hallales. Demandez à l’imam. Oui, bien sûr, il est au courant… Les merguez et l’eau lustrale. C’est ça… Et ne confondez plus les livraisons, ça provoque des incidents.
 
Il repose le combiné et regarde Arthur sans un mot…
 
Arthur garde cet air lointain, un peu égaré qu’il arbore depuis qu’il s’est présenté à C’est tout naturel  :
- Le Mentor m’a dit de m’adresser à vous si je rencontrais des difficultés dans l’accomplissement de ma mission…

Maupuis hoche la tête en le regardant :
- Ainsi c’est vous Arthur Malfort… J’ai beaucoup entendu parler de vous par mon collègue Arnaud Boufigue… (Il le toise du regard) Ce résultat est remarquable… Décidément, le Mentor est très fort… Très fort… Ce conditionnement me semble parfait…

Il se lève et vient regarder Arthur de plus près :
- Vos « amis » vous ont retapé semble-t-il… Physiquement retapé… Bien… Et quelles sont ces difficultés qui vous préoccupent ? Je connais votre mission et il serait bon que vous l’accomplissiez cette fin de semaine, nous avons prévu de déclencher les opérations finales dès la semaine prochaine, et nous aimerions être débarrassés de l’abcès que constituent ce journal et la population des Chochos…
 
Arthur ne bronche pas. Quant à Nouye, elle semble taillée dans le granite…
  - C’est que… j’aurais besoin d’un moyen pour…
- Pour agir tranquillement ?
 
Edgar Maupuis hoche la tête, semble hésiter un instant et regarde d’un peu plus près Nouye qui reste impassible.
  - C’est l’une des aides que le Mentor m’a attribuée, mais je n’ai pas pu l’introduire dans la place, précise Arthur.
- Bien sûr, bien sûr… Je ne la connais pas… Un peu de sang inuit sans doute… Elle doit venir de Septentrion… On les voit peu… Suivez-moi…
 
Il se lève et appelle « Léon » par l’interphone.
 
Ils sortent du bureau et se dirigent dans le dédale qui semble constituer la partie administrative de ce qui fut un supermarché. 
 
Dans un recoin, au détour d’un couloir, les attend un homme jeune, à l’air timide et effacé, vêtu comme son patron d’un simple pantalon et d’un polo marqué du sigle du lieu :
- Mon assistant, Léon Bournemol, chargé de la technique cérémonielle à

la Nouvelle Réna. Mais je ne pense pas que le Mentor vous ait décrit nos méthodes dans le détail. Peu importe pourvu que vous assumiez votre tâche. Je suppose que, comme prévu, vous serez ultérieurement recyclé dans le processus. Ouvre, Léon…

Léon sort de sa poche une clé attachée à sa ceinture par une chaînette, et il l’enfonce dans un boîtier, de prime abord destiné à contrôler la ronde d’un veilleur de nuit. Une partie de la paroi du couloir coulisse, dévoilant un local assez étroit au centre duquel trônent plusieurs gros cubes métalliques (Arthur en compte une dizaine) d’où entrent et sortent canalisations et tuyaux. Un pupitre couvert de boutons et de curseurs ; une console où scintillent quelques écrans qui montrent diverses vues de la salle de troc, et d’autres salles, dont deux vestiaires où des « initiés » sont en train de revêtir de courtes tuniques, hommes d’un côté et femmes de l’autre, et une vaste salle de cérémonies où d’autres participants de la Nouvelle Réna, le visage ravi, tournent en rond autour du fameux « putier » central dont Ravot a parlé. 

  Partout, une brume, une fumée, dont les variations d’intensité suivent le ronflement sourd de certains des cubes. Au-dessus de ces cubes, de petites trémies dans lesquelles Léon verse des sachets de poudres diverses.
  - Donne-lui un sachet de Catatonine, ordonne Edgar Maupuis…
L’assistant s’exécute, non sans quelque réticence dans le regard :
- Vous êtes sûr que…
- Mais oui, c’est un envoyé du Mentor, tu peux y aller…
Il se tourne vers Arthur :
- Il vous suffira d’une toute petite partie de ce sachet dans l’eau de leur boisson pour qu’ils deviennent dociles comme des agneaux. Vous pourrez alors disposer d’eux sans difficulté, comme il vous a été ordonné. Cela, c’est plutôt pour les Malfort et les cadres Chochos, dont il faut que vous soyez définitivement assuré de la mort.
 
Il ouvre un placard, garni d’armes à feu diverses et en sort un pistolet :
- Glock 19, 9 mm, 17 coups. Un chargeur de rechange. Pour leur donner le coup de grâce. Hommes, femmes, enfants. Pas de survivants. Je contrôlerai personnellement. Pour la masse des Chochos (il fait signe à son assistant qui est retourné à ses écrans), donne-lui quelques sachets de Percutacrime. Il faut jeter les sachets sans les ouvrir dans les sources qui alimentent leur terrier. Le poison agit par contact à très faible dose. Son activité disparaît en quelques heures. Faites-moi signe lorsque je pourrai entrer sans risques, j’ai hâte de reprendre possession des lieux… 
 
Arthur approuve de la tête, sans ajouter un mot, et Edgar Maupuis les guide sans plus de discours vers la porte dérobée par laquelle ils sont entrés dans le bâtiment et devant laquelle le vigile a repris sa faction. Sans un mot : on ne discute pas avec un exécutant. Ni avec un exécuteur. 
 
Et pour le « patron » des lieux, Arthur est l’exécuteur qu’envoie le Mentor, sans plus.
 

CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

P3C1E43 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 43)

 
N°188 / CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot reçoit la plainte de Le Vacher Arsène, Conseiller en Matière de Finance, qui se juge trahi par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, en sa mort.

 
Lundi 13 juin
19 heures
Chez Mado (suite)

 
(Le début est en P3C1E43).

  - Monsieur le commissaire ? Je souhaiterais me plaindre, manifester ma contrariété…

 
Ravot lève les yeux sur le nouvel arrivant qu’il n’a pas entendu venir. 

  Il pensait à Lepif, qui doit interroger la famille d’Hilarion-Jovial.
 
Bon courage. 

  Et en levant les yeux, il découvre un étrange personnage, qui le regarde avec un très curieux mélange de morgue hautaine, de certitude absolue et de crainte nerveuse, au travers de bésicles hérités d’un autre siècle et sans doute d’un brocanteur onéreux qui a dû bien rigoler en les fourguant au bonhomme. Le geste hautain qu’implique leur maintien tend les fanons de son cou rougeaud agités comme fraise de dindon au vent menu de ses paroles sèches. Veste, gilet et chaîne de montre tout comme les souliers soigneusement cirés où casse le pli du fendard : on est soigné sur soi…

 
- Le Vacher. Arsène Le Vacher, Conseiller en Matière de Finance… Monsieur le commissaire (le Commissaire, pardon), j’ai demandé à vous rencontrer en vos bureaux où il m’a été dit que j’aurai quelque fortune à vous trouver en ces lieux (regard qui montre que l’on dissimule une appréciation pour le moins mesurée pour le lieu en question) où vous auriez vos usages…
- J’ai, Monsieur, j’ai…
- Me permettrez-vous ? (du binocle, il désigne une chaise)…
- Faites, Monsieur, faites…
- Bien (il semble gêné, assis d’une fesse au bord de la chaise très ordinaire du type standard de celles dont Mado a banalement garni son estaminet)… Pittoresque, n’est-ce pas (il balaie les lieux d’un geste prolongé par l’inévitable binocle) ?

  Mado s’est approchée :
- Et pour Monsieur, ce sera (elle regarde Ravot comme pour s’excuser de n’avoir pu intercepter l’individu) ?
- Oui, oui… Un Fernet Branca, je vous prie…
- Un Fernet Branca, répète-t-elle, en loufiate avertie qui sait quelle purge employer les lendemains de cuite pour garantir sa basse-cour des renards sournois toujours prêts à jaillir de leur terrier nauséeux, et elle s’esbigne vers son rade pour concocter l’horreur.

 
- Eh bien, Monsieur le Vacher ? Au fait, je vous prie, au fait…

  Mado vient poser devant l’individu un verre dont le fond épais est destiné à limiter la quantité de contenu par l’ampleur du contenant : c’est la dose qui fait le poison, paraît-il. 

 
Elle se retire. 

  Ce qu’attend ostensiblement Le Vacher qui la toise au travers de ses bésicles.
 

- Charmante personne, n’est-ce pas ? Un peu frustre sans doute, manque de conversation, mais…
- Oh, ne vous y fiez pas, ne peut retenir Ravot, il est docteur en droit de formation et bistrotière par vocation…
- Que diable… se reprend Le Vacher qui semble du coup reculer sur sa chaise, comme s’il craignait de se trouver démasqué…
- Bref, Monsieur, bref, s’il vous plaît…
- Oui, bien sûr… 

  Il soupire et se tourne face à Ravot :
- A qui se fier, n’est-ce pas, Monsieur le Commissaire ? C’est un peu ce pourquoi j’ai souhaité vous rencontrer es fonctions…
- Ès… On dit ès fonctions. « Es » sans accent est le symbole chimique de l’einsteinium…
- Vous en êtes certain ?
- J’en suis certain, la petite Amélie me l’a confirmé hier encore…
- Mais les allégations de la petite Amélie…
- Elle est officier de police et s’exprimait ès fonctions…
- En ce cas, je m’incline devant l’Autorité de la fonction, qui prime la personne, la sous-tend et la transcende…
 
- Au fait, Monsieur, au fait…
- Pardonnez-moi, mais c’est vous-même qui soulevâtes ce point d’orthographe… D’un grand intérêt, je le reconnais… Encore que légèrement polémique… 

  Ravot manifeste une ombre d’impatience : Tsss…

 
- Oui. Bon. Voyez-vous, Monsieur le Commissaire, je me trouvais en affaire avec un Monsieur que vous devez connaître, puisqu’il s’agit de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui est mort…
- Toutes mes condoléances…
- Ah, mais non ! Si dol il y a, j’en suis victime ! Et je n’aurai point l’audace de vous demander de me condoléancer, ce qui serait abuser, mais bien plutôt de m’aider à en obtenir réparation ! En deux mots : je suis trahi !!!
- Pardon ?
- Positivement trahi ! Comment ! Voilà un Monsieur, et avec lui sa famille, dont le patronyme semblait garantir le sérieux, n’est-ce pas, ne sommes-nous conjointement particulaires, un Monsieur, donc, qui a fait appel à mes Conseils éclairés pour réaliser quelques opérations financières ou immobilières. Bon. Jusque là, rien que de très normal, puisque je suis Conseiller en Matière de Finance. Mais ce Monsieur, appuyé par sa sœur, qui se dit elle-même de si bon conseil (je vous demande un peu), et qui, quoique mariée à un certain Lebièvre (en un seul mot), a tenu à conserver son nom de famille originel, sans doute plus… particulaire que celui de son pauvre époux dont nous ne parlerons pas, ce Monsieur, donc, m’incite à participer à l’érection, si j’ose dire, d’un hôtel. Tout à fait respectable, l’hôtel, il va de soi. Il disposait à cette fin de fonds issus d’une opération immobilière qui cette fois concernait un lotissement que sa position lui avait permis de faire construire, ce en quoi je l’avais quelque peu conseillé préalablement, et il avait su se faire épauler par un autre de ses amis, excellent cuisinier, brillant professionnel de l’hôtellerie, pour l’aspect technique de la chose, les plans, les normes, les cuisines, la marche en avant, l’ache à CCP, et tout cela. Très beau concept, professionnalisme total. Je suis même allé jusqu’à y engager quelques menus picaillons, trois fois rien, par sympathie. La construction achevée, et sur mes Conseils, toujours, mais il faut bien dire qu’il en avait lui-même et dès le début prévu la nécessité, il se débarrasse du cuisinier initial, qui lui aurait coûté trop cher, pour un autre moins onéreux. Il avait bien sûr pris la précaution de ne signer aucun engagement écrit à cet ami qui avait effectué ce travail dans la perspective de diriger l’établissement, ainsi que de Sainte Fouillouse l’avait habilement laissé sous-entendre. Tout juste lui avait-il donc avancé des promesses verbales, de l’amitié, quelques flatteries bien placées, trois fois rien… Rien que de bonne gestion, n’est-ce pas, pourquoi payer 10 ce qu’on peut payer 5 ? Bref, un parfait gestionnaire. Je me réjouissais d’avoir ainsi gîté quelques piécettes. Tout cela pour vous dire quel tableau m’était présenté.
- Mais il est mort, et je ne vois pas…
- Mais justement ! Hic jacet lepus[1], comme dit le latiniste ! C’est de là que jaillissent les puces ! Il m’a trahi ! Doublement trahi, même… 

  Le Vacher trempe les lèvres dans son verre et relève la tête avec une grimace :
- Il n’est pas à 23°, comme il est préconisé dans le numéro 12 de la revue Gaule et Mignon qui me fait référence, ainsi que je l’ai trouvé confirmé sur un site Internet gratuit dont je vous confierai le nom si vous insistez. Je dois avouer (il décrit un geste circulaire du lorgnon) qu’au cours de fréquentes insomnies, où je mâchouille mes préoccupations, il m’arrive parfois d’explorer les ressources - gratuites - de la « Toile »…

 
Il lève le nez avec un sourire de connivence et un mouvement des caroncules…

  Puis il reprend, tandis que Ravot baille discrètement :
- Doublement ! Tout d’abord, il ne m’avait pas avoué ses tendances… douteuses. Dont je ne me suis pas méfié, quoiqu’il ait parlé de « l’érection » d’un hôtel… Or, on l’aurait retrouvé dans une position… équivoque… dans la compagnie… douteuse… d’un cadavre… masculin… dénudé (Ravot sursaute : comment sait-il cela ?) qui serait celui d’un autre édile ! Tous pourris comme dirait Jean-Marie… Peu importe… Je le sais, c’est sa sœur, Ordegale-Junie, qui me l’a dit. Avant de le nier, selon son habitude : elle se dit de bon conseil, mais elle ne peut s’empêcher de mentir, ça lui est consubstantiel. Elle appelle cela de la stratégie. Bref. Or, je ne me serais pas engagé, financièrement, s’entend, avec un partenaire… douteux ! Ergo[2], il m’a trompé !
- Mais…
- Attendez… Pour vous dire ma confiance : j’étais allé jusqu’à accepter qu’il engage un immigré en cuisine, s’il restait discret. Pour peler patates. Un crouille qui sache se tenir… Il avait insisté, pour afficher une certaine largesse d’idées… On peut toujours soupçonner des mœurs… chez ces gens… Si, si, je vous assure, je l’ai observé souvent… Mais que lui-même en fût ! Et avec de telles gens… Parce que, hein, que serait-il sans mes Conseils en Finance avisés ? Qu’aurait-il pu réaliser ? Ce n’est pas tellement pour l’argent, n’est-ce pas, j’ai les moyens (geste rond du binocle) et cette petite perte, qui n’en sera d’ailleurs peut-être pas une, ne me gène pas beaucoup, mais c’est une trahison, pour, pardon, contre le principe, le Principe !!! Et n’apprenai-je pas, plus outre encore, que le voilà maqué avec cet immonde PPN qui nous bradera à l’étranger, ce qui expliquait son insistance à embaucher ce peleur de patates maghrébin… et que de ce fait je serais devenu infréquentable ? In-fré-quen-table !!! C’est sa sœur, encore une fois, qui me l’a dit, il n’a pas osé me le dire lui-même !!! Moi qui suis Membre Fondateur de leur projet ! Fondateur !!! Ils ne seraient rien sans moi ! Rien !!! Ah, Monsieur le Commissaire, «Res est perniciosa labor [3] », comme dit le latiniste : Régner est un travail épuisant…
- Mais, il est mort…
- Justement ! Elle m’a demandé de ne pas assister aux obsèques !!! Qu’en fous-je, objectivement parlant ? Rien ! Mais sur le Principe !! Il m’a trahi !!! Je suis allé m’informer de ces obsèques ostracisantes à la Mairie, où je suis tombé sur une sorte de… machin qui ne parle même pas français et qui se prétend le Maire, alors que je le croyais mort, et qui m’interpelle en langue étrangère ! Dans une Mairie ! Une Mairie française !! J’ai fui, Monsieur le Commissaire, fui. Moi qui n’ai jamais reculé devant ma femme, cette conne ! Concevez-vous toute l’énormité des choses ? J’ai donc décidé de porter plainte, Monsieur le Commissaire. Pour abus de confiance, inféodation douteuse, manque de sérieux politique, escroquerie mentale, turpide turlupinade ! Je dis bien : Escroquerie, Monsieur le Commissaire ! Trahison ontologique ! Ontologique !! Canonique !!! Catholique !!! Apostolique !!! Je l’écrirai à Monseigneur Zeeman, qui est de mes relations !!!

  Le Vacher s’est soulevé de son siège, peu à peu, porté comme par cric au cul, tiré vers le haut par son lorgnon brandi, gonflé de rage, de haine pure et de peur bestiale, de la peur bombastique[4] du petit bonhomme qui se retrouve tout seul dans le noir, rejeté par son papa et qui en fait grosse colère…

  Et puis il se rassied, encore tremblant des fanons, pose ses lorgnons sur son nez et de l’autre main se jette le reste du Fernet-Branca derrière la cravate. Imprudence qui le plonge dans un accès de toux dont il ressort, larmes aux yeux, fanons et menton tremblants :
- Pardonnez mon émotion, Monsieur le Commissaire, mais avoir été ainsi trahi par qui vous croyiez un ami, c’est très dur…
 
Il s’essuie les yeux du coin d’un mouchoir finement brodé au petit fil d’une allégorie de la Culture aux seins nus tirant le char de l’Agriculture aux pieds boueux disposée de telle sorte que la morve y figurât inévitablement la boue agricole. Une Œuvre…

  Puis il reprend, après un ultime reniflement qui clôt la faiblesse de l’émotion entr’aperçue :
- Ma plainte ?
- Passez demain matin 8 heures au commissariat, l’inspecteur Pélot l’enregistrera.
- Merci, Monsieur le Commissaire, merci. Je savais pouvoir compter sur les Autorités de Mon Pays.

  Il se lève, se redresse, tire sur les pans de sa veste pour lui rendre sa forme, tortille du cul pour rendre du pli à son pantalon tout en remettant en place ses génitoires, se dirige vers Mado, semble hésiter, extrait, avec des petits gestes nerveux, un carnet couvert de cuir marron de sa poche de gousset, chausse son nez de ses bésicles, feuillette les pages d’un doigt préalablement humecté du bout de la langue, lève le majeur de la main droite, et déclame, le nez dans le calepin et en ouvrant les guillemets :

- « Iustius egregiis vini potoribus ullum
In terris hominum non reor esse genus[5]»,
comme dit Caton l’Ancien, car, étant catholique, je suis aussi catonique. Ce que je traduirais, non point à votre docte intention, mais à celle du commissaire, par :
« Le juste mêle l’ail, le potiron et le vin,
Sur terre, l’homme ne doit pas s’encombrer des choses ».

 
Puis il range calepin et bésicles, les fanons tremblants d’émotion mal contenue, et salue Mado d’une inclinaison de la tête et du buste :
- Mes hommages, Docteur…

  Puis il sort, d’une démarche noble.

 
Ravot soupire…

  Le téléphone pleure en un mélo gluant…

 
La déprime…

  C’est de pire en pire…
 
- Commissaire !!! 

  Mado le secoue : il vient de s’endormir sur place. L’effet Le Vacher sans doute… 

 
- Oui, Mado ?
- Eu