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ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

P2C3E4 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 4)

 
N° 127 / ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot fait le point sur ce qui a été découvert à propos du meurtre de Luis et sur ce qui s’y rattache.

 
Lundi 30 mai
9 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  On a laissé les trois chaises qui ont servi, un mois plus tôt, lors de l’interrogatoire des notables.

 
Ravot trône derrière son bureau, encastré dans son fauteuil « chef de bureau » piètement en hêtre, dossier et accoudoir cintrés, fond en contre-plaqué, modèle administratif réglementaire années cinquante, fabrication Baumann, qu’il avait emporté avec lui lorsqu’il avait quitté son cher bureau parisien, où, avant les siennes, il avait supporté les fesses d’un commissaire, qui aurait pu s’appeler Maigret s’il ne s’était pas appelé Dupont (avec un T, comme il se plaisait à le souligner lui-même), et dont il avait été le disciple.

  Face à lui, ses trois « sbires » : Lepif, bien sûr, et Martial, qu’il a « emmenés dans ses bagages » avec le fauteuil, et Pélot, « trouvé sur place », qu’il regarde avec une certaine méfiance, mais qu’il est bien obligé de conserver.

Lepif au centre, Martial à droite, Pélot à gauche…
 
C’est « le point du lundi matin ».

  - Pélot, ce jet mystérieux ?
- Des infos, commissaire. Interpol nous a fait savoir que l’immatriculation est bidon. Et puis, l’info vient du mécano de Temuco qui l’a contrôlé avant le décollage : c’est un Falcon X7, triréacteur d’affaires. Un long courrier.
- Un appareil privé. Pas de location. On a tenté de remonter les lignes comptables de ses approvisionnements en carburant, mais à Punta Arénas et à Temuco, le kérosène a été payé en espèces. Dollars américains.
- Et, patron, interrompt Lepif, si c’est un Falcon, il ne doit pas y avoir des centaines de triréacteurs de ce modèle dans la région, ni même dans le monde… Par la maintenance…
- Excellent. Pélot, vous fouillerez dans le secteur, contactez Interpol… Il faut que nous sachions d’où sort cet avion. Alors au boulot. Je ne veux plus vous voir avant que vous ayez trouvé une réponse. Et changez de cravate. Les canaris je ne les supporte qu’en cage…
- Mais patron…
- Inutile de me dire que c’est pour qu’on ne voie pas les taches de jaune d’œuf. Changez de cravate ! Cela dit, je répète que vous avez fait du bon boulot…

Pélot se lève en bougonnant et en soufflant sous les rires de ses collègues. Pélot souffle toujours parce qu’il est trop gros et que cela lui cause une gène respiratoire. Et aussi parce qu’il a mauvais caractère. Et qu’il n’aime pas Ravot.

 
- Non, ne partez pas, attendez que toutes les informations soient données. A vous, Martial : les conclusions d’expertises…

Martial remonte son écharpe tricotée bleu marine (on dit que c’est sa maman qui lui tricote ses écharpes, mais, chutt…), qui a tendance à glisser et il sort un papier de la poche de son inamovible imperméable :
- Surtout des confirmations de ce qui apparaissait déjà… Concernant Luis d’abord. Il a bien été écorché vif… On a trouvé dans son sang des quantités importantes d’anticoagulant et des éléments qui tendraient à prouver qu’il a été « refroidi » par un système de circulation extracorporelle, comme l’avait laissé entendre le légiste. On a aussi trouvé des traces de (il consulte ses notes) tétrodotoxine, qui est un poison extrait d’un poisson (un poison de poisson, ça c’est rigolo, se pense Martial) et qui serait utilisé par les sorciers vaudous pour « fabriquer » les zombies… Des traces également de saponine, de solanine, de scopolamine, et de multiples autres substances en « - ine », souvent à la limite de la détection (je reprends les termes du rapport)… Et aussi, comme sur les petits papiers à messages qui emballaient les  tapas, qui devaient en contenir, des traces de psilocybine et de mescaline. En fait, il était drogué jusqu’à l’os, d’abord euphorisé en sortant du Tapas’Embal’, où il a été décrit « en pleine forme », mais il semblerait, d’après Amélie Fouad, la mignonne petite chimiste qui était venue avec Catachrèse (Lepif approuve du chef sans même s’en rendre compte), que le cocktail de complément qu’il a dû recevoir par la suite aurait pu avoir pour conséquence de le rendre totalement docile, et même incapable d’agir par lui-même, de manifester la moindre initiative, incapable de bouger, de parler, de manifester quelque réaction que ce soit. Réduit à l’état de zombie. Simultanément, il serait devenu hypersensible à toutes les stimulations possibles, physiques autant que psychologiques… Elle a parlé d’hyperesthésie… Mais privé de toute possibilité d’expression. D’après elle, il aurait pu mourir de douleur sous l’effet d’une simple caresse, si parallèlement, sa résistance physiologique n’avait pas été renforcée temporairement par l’abaissement de sa température centrale et le ralentissement des défenses naturelles qu’il a induit, avec l’appui de quelques drogues. Par exemple, m’a-t-elle dit, ses muscles auraient « claqué » (c’est le terme qu’elle a employé) en arrachant leurs ligaments, et son cœur aurait « implosé »… On l’a fait souffrir, et on a fait en sorte qu’il souffre longtemps et le plus possible…
- Un délire de sadique absolu, remarque Lepif effaré…
- Augmenter la souffrance au-delà du supportable… enchaîne Ravot…

Pélot ne dit rien. Il tripote sa cravate. Il est très rouge.

- Et il semblerait qu’il soit resté conscient jusqu’au bout, d’après le légiste : son thalamus était saturé de ce qu’Amélie Fouad a appelé je ne sais plus comment, d’une substance, qui serait la trace d’une douleur subie consciemment… Mais là, je les cite, « ce ne sont que des hypothèses, parce que personne n’a jusqu’ici vécu un tel cauchemar, et personne n’aurait pu y survivre pour en témoigner  »…

  Silence…

 
Les coudes sur son bureau, les mains à plat devant lui, les yeux baissés, Ravot grogne :
- La suite, Martial, la suite…
- Il a bien éjaculé avant d’être saigné, mais c’est tout ce que l’on a pu constater, et son sperme a été retrouvé sur le sol devant lui, sous une couche de sang qui a dû être versée avant qu’il ne soit soumis au refroidissement, puisque ce sang ne contenait pas d’anticoagulant. On y a aussi retrouvé un cheveu féminin blond, impossible à identifier parce qu’il a été imbibé du sang de Luis et que son ADN est donc contaminé. Mais on a pu établir que Finette de Sainte Fouillouse a participé à la fête : l’une de ses empreintes a été retrouvée sur la porte d’entrée et identifiée à partir de traces relevées chez sa mère, qui recoupent celles du Tapas’Embal’. Une seule empreinte. Cependant, on n’a pas essayé d’effacer les autres, dispersées un peu partout, et parmi les autres, on a trouvé celles d’Arnaud Boufigue, aussi bien sur le projecteur que sur le miroir, où l’on a également reconnu les empreintes de ceux que l’on a désignés comme « les notaires », et qui figuraient aussi dans la collection des traces relevées au Tapas’Embal’, et sans doute celles d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui était présent au même endroit. Mais aucune de ces empreintes n’a pu être identifiée dans quelque fichier que ce soit. Ces trois noms sont inconnus.
Des avis de recherche et des mandats d’amener ont été lancés… Mais tous ces gens, Arnaud, Finette et les trois autres, ont disparu.
Dernière chose, la petite flûte que Luis portait au cou n’était pas en bois mais en ivoire de mammouth. Elle serait vieille de près de quarante mille ans… Ce serait l’un des objets de ce type parmi les plus anciens que l’on ait jamais trouvé. Et elle semble avoir été utilisée récemment, à preuve, des traces d’ADN sur son embouchure. ADN qui a surpris les spécialistes de la chose : il ne correspond à aucun type humain connu… En revanche, il ressemble au sang retrouvé sur la flèche à pointe d’argent que vous avez confiée à Catachrèse. A ce propos, l’argent de la pointe est renforcé par un tranchant en acier. Il proviendrait de mines d’Amérique du Sud abandonnées depuis des siècles. Le bois de la hampe est celui d’un arbuste de la famille du sureau qui pousse en Terre de Feu… Et l’empennage est fait de plumes de condor… Mais ces informations m’ont été transmises sous réserve de vérification, et verbalement.

  Silence.

 
Pélot regarde sa cravate.

  Lepif, les coudes posés sur ses genoux, se tient le front entre les mains.
 
Ravot fixe le dos des siennes, toujours posées à plat sur son bureau.

  Martial a croisé les jambes et se balance silencieusement sur sa chaise, les yeux au plafond, le papier de ses notes froissé entre ses doigts.

 
Personne ne regarde personne.

  Silence.

Les informations relatives à Luis étaient plus ou moins connues de tous. Plutôt moins que plus. Et le plus en renforce l’horreur et le caractère incompréhensible.

  - Lepif, à vous…

Lepif tousse pour s’éclaircir la voix, se racle la gorge :
- Eh bien moi, j’ai essayé de me renseigner sur ce qui se passe au Super Troc…
J’ai commencé par demander à Daniel Forpris de m’expliquer ce qu’il entendait par marketing, ce qu’il comptait obtenir en remplaçant Super Troc par Nouvelle Réna, qui étaient ces fameux « Élus » qui envahissent les espaces publicitaires, ce qu’il savait de Finette, ce qu’était devenu son patron, qui après tout, fait l’objet d’un mandat d’amener pour complicité de meurtre avec barbarie, ce qu’il connaissait d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui nous a été présenté comme un « partenaire financier capital » par Arnaud Boufigue…
- Et… ? relance Ravot qui connaît la réponse.
- Et je me suis fait jeter. Tout comme je me suis fait jeter de chez Lartigo lorsque je suis allé poser les mêmes questions à la directrice du lieu, une certaine Madame Edmonde de la Vorme Séchée, nouvellement arrivée en remplacement du directeur précédent, dans les bagages de Finette de Sainte Fouillouse « qu’elle connaît bien mais dont elle ignore tout ». Bien reçu, c’est vrai. On m’a fait tout visiter, mais j’ai eu l’impression très nette que ma visite, qui n’a pu avoir lieu qu’après que j’aie obtenu un rendez-vous, était attendue et préparée. Même chose pour les locaux du Super Troc : on m’a montré qu’il n’y avait rien à voir. Des prélèvements sans suite, des saucisses pur porc d’un côté comme de l’autre, des assauts d’amabilités, des explications vertueuses et l’étalage de normes d’hygiène drastiques comme d’objectifs dégoulinants de bonnes intentions. On va sauver le monde par des circuits commerciaux courts qui suppriment les profits intermédiaires, en créant une Bourse Généralisée de tout où chacun agira en propriétaire sur un marché intégralement libre : le propriétaire d’un radis y sera l’égal du propriétaire de la Tour Eiffel. Les Élus symbolisent une humanité accomplie rayonnante de santé et de joie, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, youkaïdi. Je cite : « C’est la fin de la décadence, le redressement de la civilisation, le retour à une conscience vraie de la nature régénérée »… Les réunions de

la Nouvelle Réna sont des clubs de bon voisinage façon boy-scout pour grandes personnes épanouies où l’on danse toute l’année autour de l’arbre de la vie, et l’on y proclame que « c’est tout naturel », ce qui ne fait de tort à personne, mais renforce les solidarités sociales, n’est-ce pas ?
  - Et le lendemain, je recevais une note du Ministre du Confort soi-même m’enjoignant de ne pas harceler des citoyens innocents… enchaîne Ravot. Parce qu’il se passe quelque chose d’étrange : en un mois, cette histoire de Nouvelle Réna est passée d’une anecdote plus ou moins sectaire greffée sur le meurtre atroce et vaguement ritualisé d’un pauvre garçon qui a sans doute mis son nez où il ne fallait pas, à une affaire d’état, liée au développement foudroyant de ce qu’il faut bien reconnaître comme une entreprise d’envergure internationale… On nous signale des centres de Nouvelle Réna partout où sont apparues des amorces de Super Trocs, c’est-à-dire, grosso modo, dans tous les hyper et super marchés de France et de Navarre !
- Et on y bouffe des saucisses… reprend Lepif. On a analysé ces saucisses sans rien y trouver de spécial, mais…
- Mais le fait est qu’on y bouffe des saucisses. Avec une voracité d’accros. La question que je me pose, c’est de savoir ce que le Ministre du Confort vient faire là-dedans ?

  Ravot se lève et poursuit :
- Messieurs, vous allez poursuivre vos investigations : Pélot va trouver à qui appartient cet avion, Martial va tenter d’en savoir plus sur ce que sont devenus les cinq disparus, Lepif va continuer à fouiller du côté de Super Troc et de Lartigo… Moi, je vais essayer d’obtenir quelques éclaircissements sur ce qui se passe chez nos politiciens…
- Méfiez-vous commissaire, on approche des élections…
- Je sais, Lepif, je sais…
 

UNE BREVE GENEALOGIE

TONTON RASPOUTINE


 

Une brève généalogie.

Où l’on dénonce un faux grossier.

 

Je n’ai pas connu mon arrière grand-père, sinon par diverses traces et souvenirs : une photo


                                                                                                 Grand-Popa
 
et quelques reliques, signalées ici ou là, mais qu’il faut considérer avec prudence :

En 2004, Igor Knyazkin, le directeur du centre de recherches sur la prostate de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie, annonça l’ouverture d’un musée russe de l’érotisme à Saint Pétersbourg. Parmi les objets présentés, Knyazkin prétendit que se trouvait le « pénis conservé » de Grigori Raspoutine, long de 29 centimètres, ainsi que plusieurs lettres du moine. Il dit avoir acheté ces objets à un collectionneur d’antiquités français pour 6 600 euros. On ignore si ce pénis est effectivement celui de Raspoutine.  (Wikipédia dixit).

Je dois dire que l’hérédité, en ses manifestations actuelles, m’incite à croire qu’il s’agit d’un faux. Je n’ai pas eu le loisir de voir l’objet évoqué, mais il me semble peu probable que Grand-Popa, comme il est appelé dans la tradition familiale, ait ainsi disposé d’un aussi médiocre attribut alors que les choses sont réputées aller en se dégradant au fil des générations.

Quant aux 6600 euros, je ne les commenterai pas, mais j’y vois la sournoise influence de
la MÉTHODE À 6000 développée par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, ainsi que je l’expose(rai) dans l’Épisode 2 du Chapitre 1 de la Deuxième Partie, qui reprend les suites de la tragique disparition de la pauvre Éléonore Fentasou, racontée en préambule du présent feuilleton.

Je n’ai pas connu Grand-Popa, et c’est dommage.

Je n’en parlerai donc pas.

En revanche je vous renvoie à la Page consacrée à la biographie d’Hilarion Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale (cliquez sur le nom-lien).

Grand-Popa a engendré un certain Grand-papa, que je n’ai pas connu non plus.


Il l’a engendré avec la collaboration je présume complice de mon arrière-grand-mère qui avait accompagné son mari, négociant en vins, à Saint-Pétersbourg. Leur union était restée jusque là stérile, et mon arrière-grand-père officiel, le mari de mon arrière-grand-mère, a sans doute commis l’imprudence de consulter à ce sujet le « staretz », réputé par ses dons de guérisseur.

  Il paraîtrait que mon arrière-grand-mère n’évoquait jamais son voyage en Russie sans ouvrir de grands yeux rêveurs. Ce qui faisait bougonner mon arrière-grand-père officiel : Raspoutine ne s’était certes pas contenté d’une imposition des mains. Mais mon arrière-grand-père officiel a reconnu l’enfant, qui est né en France peu après leur retour.

 
Mon arrière-grand-mère avait été une grande et belle blonde, et mon arrière-grand-père officiel aurait fait un viking très acceptable, si j’en crois les quelques photos que j’ai pu voir. Ils n’eurent pas d’autre enfant.

  Mon grand-père était plutôt de petite taille, trapu et fort et faisait aussi dans le pinard.

Il engendra une ribambelle d’enfants de petite taille, trapus et forts, dont beaucoup moururent pendant la guerre de 1939-1945. 

 
Mon père survécut. 

  Ma mère ne m’a jamais fait de confidences, mais elle n’a jamais été surprise par ma « constitution » particulière, qui la faisait m’appeler « Raspoutine » en riant, sans m’expliquer pourquoi. Mais je voyais bien dans son regard que ce n’était pas seulement à cause de la légende familiale, discrète mais amusée, qui attribuait la paternité de mon grand-père à l’imposition miraculeuse des mains du moine débauché.

A ce sujet, je me souviens (si !) de la tête de la sage-femme, lorsque je suis né : elle croyait que j’avais DEUX cordons ombilicaux ! Mon père a dû lui prouver de visu et de tactu que c’était une « constitution » héréditaire, et ma mère a été obligée de finir toute seule le travail. Heureusement : la sage-femme se serait peut-être trompée en coupant le « cordon ».

Elle n’était d’ailleurs plus en état de faire quoi que ce soit de raisonnable : elle criait si fort que les voisins ont cru qu’il y avait DEUX accouchements.

  Ce qu’on a pu rigoler !

  Cette « constitution » qui me semblait normale, a commencé à me paraître « étrange » lorsque j’ai disposé des points de comparaison qu’apporte la puberté et lorsque mes premières amies m’ont fait part de certaines craintes. Très exagérées. On sait en effet, depuis que l’Âne d’Or d’Apulée a parlé, et cela fait un moment, que la capacité féminine est très sous-évaluée.

  Mais je ne développerai pas ce point plus outre, de crainte d’être taxé de fanfaronnade.

  Et puis ça ne regarde personne.

C’était simplement pour dire que je ne crois pas à l’authenticité de la médiocre « relique » de Saint-Pétersbourg, qui ne peut être que le fruit d’un trafic douteux, ainsi que l’on démontré les trois documents qui suivent, qui nous sont parvenus après la publication de cet article:

DOCUMENT N°1

DOCUMENT N°2

DOCUMENT N°3

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SRI MARDOUK SHANKARA / P1C3E6

P1C3E6 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 6)

  N°54 / SRI MARDOUK SHANKARA / P1C3E6

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue, alias Sri Mardouk Shankara, manipule vigoureusement Gertrude Pilon, du collectif du 18 août, Varochaix, garagiste, professeur d’occitan et fondateur du parti Nari de Saint Tignous sur Nivette, ainsi que Félicien Belcoucou, Maire, lui, de Saint Tignous sur Nivette à qui il fait une mystérieuse proposition.

Jeudi 21 avril
10 heures
Saint Tignous sur Nivette

  - Allo ? Gertrude ? Vous êtes bien

LA Gertrude, du collectif du 18 août ?
- Mais… oui, mais qui me demande et comment connaissez-vous mon numéro de téléphone ?
- C’est toute une histoire, chère Madame…
- Mademoiselle !
- Pardon, chère Mademoiselle.
- Demoiselle : on dit « bonjour Mademoiselle », mais on dit « chère Demoiselle », ou « ma chère Demoiselle »…
- Vous avez raison. On devrait être plus précis dans ses formulations. Pour répondre à vos questions, je suis Sri Mardouk Shankara et je vous appelle sur les conseils de Victor…
- Victor ?
- Oui, Victor, ce journaliste du Petit Matois…
- Victoooor !!! Mais je croyais qu’il avait été enlevé par ces bandits…
- C’est ce qui a été dit dans la Lanterne, mais en fait, ce ne sont pas des bandits et il les a rejoints de son plein gré, savez-vous ? Juste la jalousie d’un journal qui a voulu s’approprier un scoop…
- Sans blaaaagues ?
- Sans blagues, ma chère ! Et j’en détiens des preuves…
- Vous m’avez dit que vous vous appeliez ?
- Sri Mardouk Shankara.
- Sri… C’est compliqué. Mais vous parlez bien français pour un étranger… Et sans accent…
- Oh, je suis Français, c’est mon nom d’ashram…
- Aaaahhhh ! Vous êtes…
- Oui, enfin, j’ai reçu une initiation védique, et je voulais d’ailleurs vous proposer une conférence sur la biodynamie védique, en doctrine fondamentale…
- En doctrine fondamentale ! Mais c’est paaaassionnant !!! Figurez-vous que j’ai justement un conflit avec le tenant d’une déviance romanche de la doctrine fondamentale sur la dynamisation du revitalisant biotonique…
- En pleine lune. Elle doit se faire exclusivement en pleine lune…
- Eh bien j’avais raison ! Il prétend que c’est en lune rousse…
- Absurde (petit rire complice). C’est un ignorant. Je suis certain que vous êtes bien engagée sur la B

onne Voie. Victor me disait que…
- Ah oui, Victor… Mais comment a-t-il pu… ?
- Mais c’est sa collègue, qui vous a appelée il y a quelques jours, mercredi dernier, si je me souviens bien de ce qu’elle m’a dit, qui lui a parlé de vous parce qu’elle l’a rejoint elle aussi, et…
- Et il vous a dit de m’appeler ?
- Oui, vous savez, il est très occupé… Ses amis l’ont rejoint, lui et Clémentine, qui a réussi à s’échapper de

la Lanterne…

- S’échapper ?
- Oui, s’échapper. C’est un complot des Malfort… Mais il serait peut-être prudent d’en parler de vive voix, le téléphone, vous savez…
- Oui, vous avez raison. Les RG sont partout. Venez me rejoindre… J’habite près de la mairie, entre la mairie et

la MJC. C’est pratique pour les conférences. Et pour les subventions. Un grand immeuble. La porte cochère. Je vous attendrai…
- J’arrive…

 
Et c’est ainsi que Gertrude Pilon, secrétaire de service perpétuelle du mouvement du 18 août a rencontré Sri Mardouk Shankara, alias Arnaud Boufigue, agent de surface des Écolocroques, chargé de mission à Saint Tignous sur Nivette.

 
Une heure plus tard, Gertrude, convaincue du bien fondé des actions des Écolocroques adhère au « Mouvement » et invite Sri Mardouk Shankara à « visiter son karma et à tester ses chakras tantriques ». Visite rondement menée, le bonhomme ayant été formé à payer de sa personne sans rechigner.
Gertrude, décidément séduite par la profonde pénétration de la doctrine, lui propose alors une contre-visite de ses chakras sud.
Proposition qu’il élude (avec un soulagement soigneusement dissimulé) sous le prétexte de rendez-vous importants.

Consigne est donnée à Gertrude de garder secrète son identité védique, qu’il doit préserver du vulgaire : en public et pour le commun des mortels, il restera Arnaud Boufigue, même devant elle.
Ce qu’elle approuve et salue comme un signe de sagesse. 

 
Émue d’être aussi précieusement et vigoureusement distinguée et initiée à un arcane aussi éminemment védique que tantrique, elle lui propose une ultime dévotion qui la précipite à genoux devant lui.
Mais il parvient encore une fois à éluder cette offre tout droit issue d’un cœur débordant de générosité militante et avide de connaissance : les rendez-vous.

Et Gertrude, haletante, est ainsi prête à collaborer étroitement avec Sri Mardouk Shankara qui l’a quittée en lui disant :
- Eh bien voilà ce que tu vas faire…

 
Le premier rendez-vous suivant le conduit chez un certain Varochaix, conseiller municipal Nari, professeur d’occitan dans un centre de formation destiné aux formateurs appelés à exercer dans les calendretas, les écoles régionalisantes d’ici.

Comme tel, il admet mal d’être, chez lui de surcroît, salué dans la langue des colonisateurs. Varochaix est (aussi) garagiste, dans le civil…

Aussi reçoit-il plutôt fraîchement Arnaud Boufigue lorsque celui-ci frappe à la porte de l’appartement qu’il s’est fait aménager au-dessus du garage, et se contente-t-il de lever un sourcil interrogateur.
- Monsieur Varochaix, enchaîne celui-ci sans se démonter, je vous apporte le salut des Inuits du Danemark… Vous comprendrez que je ne peux pratiquer effectivement les deux cent quatre vingt sept langues régionales que j’ai eu l’honneur de recenser en Europe pour les Écolocroques, même si j’en ai étudié quelques-unes : ma mission se borne à leur apporter notre appui politique, moral, stratégique, logistique et matériel…
Comme cela est intéressant, ne peut s’empêcher de penser Varochaix in petto et en occitan (je traduis). Du coup, il ouvre toute grande sa porte.
 
- Merci de m’accueillir, enchaîne Arnaud Boufigue qui pousse son avantage en même temps qu’il referme la porte derrière lui. C’est que nous allons avoir affaire à forte partie…
- Mais de quoi parlez-vous ? consent à franciser Varochaix.
- Je parle d’Eusèbe Malfort…
- Ah ! Ce suppôt du colonialisme français, s’exclame Varochaix qui a déjà eu à essuyer les sarcasmes ravageurs d’Arthur. Il est vrai qu’avec son mètre cinquante trois et demi, il ne pèse pas lourd face au journaliste qui a osé épingler son radicalisme militant en le traitant de fasciste aux petits pieds. Ce n’est pas parce qu’il chausse du 36 qu’il n’a pas le droit de s’exprimer et de dire que les immigrés français constituent un ramassis de parasites qui viennent manger le fromage des Béarnais, et que les Béarnaises qui avortent sont traîtres à leur patrie qui a besoin de la vaillance et de la loyauté de leur matrice pour se repeupler « proprement ». Arthur Malfort s’est ainsi trouvé accusé de discrimination podologique, avec constitution de partie civile, devant le Tribunal Correctionnel de Pau. Tribunal de vendus qui l’a débouté. Mais cela a permis à Varochaix de proclamer publiquement un certain nombre de vérités qui lui ont valu le soutien de tous les mouvements régionalistes de l’Etat français et des applaudissements nourris lors du Congrès national du Parti National Régionaliste.

- Avez-vous pris connaissance de nos positions face à la répression des langues et des cultures régionales ?
- J’avoue que…
- Je suis absolument certain que nous nous retrouverons main dans la main et les yeux dans les yeux, face aux gros sabots de l’oppression pour rendre à nos Pays tous les pouvoirs qui leur ont été arrachés par le Colonisateur vorace. Et que nous recréerons un monde propre et fécond ! C’est à cela que nous œuvrons ! C’est dans ce même élan que nous souhaitons voir converger les partis comme le vôtre, à la pointe de la conscience politique, comme le sont aussi les partis écologistes, qui nous suivent déjà…

 
Un silence. 

 
Varochaix demande :
- Mais je croyais que vous étiez de dangereux terroristes… ?
Arnaud Boufigue se permet un rire discrètement amer :
- Terroristes ! Ce n’est pas à vous que je parlerai de la nécessité de recourir parfois à une certaine forme révolutionnaire de pression…
- Evidemment, approuve Varochaix qui a toujours rêvé de faire péter des perceptions et des journaux. Par exemple la Lanterne, va savoir pourquoi.
- Vous comprenez pourquoi « on » donne de nous cette image… Et quand je dis « on »…
- Malfort !!
- Père et fils, mon cher Monsieur ! Père et fils ! Voyez les journaux ! Ils monopolisent  et manipulent l’information. Mais…
- Mais ?
- Mais heureusement, nous avons compris cela, nous avons tiré au clair leurs manigances, leurs magouilles…
- Je savais bien qu’ils n’étaient pas clairs… Mais… Que faire ?
- Eh bien voilà ce que je vous propose….

 
Lorsqu’il quitte Varochaix une demi-heure plus tard, celui-ci se frotte les mains avec un enthousiasme de gamin qui va mettre le feu à la queue du chat de la concierge après l’avoir (la queue du chat, pas la concierge) (enfin, la queue du chat d’abord) trempée dans l’essence.

 
Le rendez-vous suivant conduit Arnaud Boufigue droit à la mairie.

 
Le maire, qu’il a prévenu de sa visite en lui parlant « d’amis intimes de son père et de sa mère », « en liaison avec des gens bien placés chez les Écolocroques qui souhaitent lui confier des responsabilités », le reçoit seul dans son vaste bureau meublé Second Empire (son père utilisait un mobilier Empire qui a été déménagé dans leur résidence secondaire lors de son départ de la mairie, il ne pouvait donc faire moins que de badinguiser son bureau officiel).

- Monsieur Boufigue ?
Dans un tremblement de bajoues, le maire sourit largement à ce grand jeune homme sympathique en costume cravate gris clair, très élégant et aux chaussures bien cirées, qui lui tend une main franche par-dessus son bureau (Il faut dire que le jeune homme en question a abandonné chez Gertrude l’ample cape noire doublée de rouge, ornée d’une longue écharpe rouge, et le chapeau noir à l’Aristide Bruant, digne du Chat Noir, qu’il arborait en tant que Sri Mardouk Shankara, et qu’il a laissé ses lunettes noires dans la boîte à gants de

la Mégane qui lui a été fournie par le Mouvement comme bien adaptée à l’image qu’il devait présenter).

 Arnaud Boufigue a appris à user modérément mais sans scrupules de son large sourire, éclatant de dents impeccables, et du contraste entre ses yeux clairs et sa chevelure noire pour se montrer convaincant. A cet égard, le stage de formation qu’il a suivi en Finlande, dans ce petit port perdu où il a dû se rendre après avoir été recruté, l’an dernier au sortir de son école de commerce, ce stage donc s’est montré brillamment efficace. Jamais il ne s’est heurté à un refus et toutes ses missions ont été couronnées de succès. Il est même sorti major de sa promotion, avec un salaire enviable arrondi d’avantages en nature très substantiels. Dont la Mégane. Et des perspectives d’avancement considérables dans le nouvel ordre socio-écologique que le Mouvement veut instaurer.

Ce n’est que très récemment qu’il a appris le nom public qui était donné au Mouvement, et les moyens déployés l’ont impressionné et conforté dans son adhésion à tant de force de… conviction.

C’est donc avec enthousiasme qu’il a accepté cette mission qui lui a été présentée comme cruciale pour la réussite du Plan. Et de sa carrière. A aucun moment l’aspect… forcé… des moyens de… conviction, donc, mis en œuvre ne l’ont surpris et encore moins choqué : depuis l’école de commerce (et même avant), il sait que les stratégies de développement ne peuvent pas s’embarrasser de scrupules, et que la prise en compte de ces scrupules même ne pourrait constituer qu’une faute en regard des objectifs poursuivis. Cela, l’école de commerce lui avait démontré sur le plan des stratégies commerciales et financières. Les Écolocroques ont élargi ses perspectives aux domaines de l’idéologie et de la politique. De la prise de pouvoir en général, selon une « stratégie unifiée du Pouvoir » qui lui a été inculquée et qu’il doit maintenant appliquer. Sans scrupules.

Il aurait d’ailleurs été inconcevable qu’il échoue, son employeur lui ayant fourni toutes les informations nécessaires pour atteindre les résultats recherchés : depuis les enregistrements de conversations téléphoniques entre « Gertrude » ou quelques autres et le journal de Malfort, dont on lui avait souligné les points importants pour ses objectifs, jusqu’aux éléments de la biographie du maire qui rendraient ses offres irrésistibles… 

 
La poignée de main est franche et ferme, professionnelle en diable, avec ce regard net de toute arrière pensée et le clair sourire de rigueur qui dénotent, chez le maire, vingt ans de pratique politicienne, et chez son visiteur, deux cents répétitions pilotées par un coach compétent. Elle s’accompagne, chez l’un, de mots d’accueil chaleureux et forts, chez l’autre, de réponses empreintes d’une modestie dépourvue de toute flagornerie. Un grand moment de diplomatie commerciale appliquée.
 
- Monsieur le maire, je pense que vous êtes homme à nous comprendre…
- Nous ?
- Nous. Je vous parle sans fard. Nous, les Écolocroques.
- Les Écolocroques ? Vous prétendez donc être l’un de ces mystérieux personnages qui font trembler  le monde ?
Arnaud Boufigue émet un petit rire connivent autant que modeste :
- Allons, Monsieur le Maire, vous ne vous laisserez pas prendre à ces fantaisies ? Ceux qui craignent les Écolocroques sont ceux qui envisagent de les combattre ! Mais leurs amis ne peuvent que se réjouir. Voyons, il est évident pour chacun que nous possédons toutes les cartes : nous disposons de la vertu. Et de cette vertu a priori que confère la force… Donc, nous disposons du Droit. Qui peut s’opposer à nous ? Nous ne faisons qu’amorcer notre ascension. Et pour parler sans fard, en responsables que nous sommes, nous cherchons des hommes comme vous, capables de décider et de convaincre… Et chez nous, les premiers resteront les premiers…
Ce monde tel qu’il existe est voué à l’échec. Bientôt se manifesteront ceux qui vont en assurer la maîtrise. Et qui se montreront… reconnaissants envers leurs amis…

- Vous avez parlé d’amis de mon père et de ma mère… interrompt le maire que ces considérations générales commencent à ennuyer.
- Ce chapitre est un peu… délicat… Vous êtes né au début de l’année 1946 si je ne m’abuse ?
-  Oui, mais je ne vois pas bien quel rapport cela peut avoir avec les Écolocroques…
- Qu’est-ce que vos parents vous ont dit de cette époque ?
- Mais, Monsieur…
Le maire s’est mis sur la défensive… Arnaud Boufigue répond à ce recul par un large sourire :
- Nous n’avons aucun préjugé, Monsieur le Maire. A vrai dire… Voilà. Je suis autorisé à vous confier un… secret interne à notre Mouvement. Un grand secret : l’un de ses lointains fondateurs n’est autre que l’Oberst Kuhhirt… Si ce nom vous dit quelque chose…
 
Le maire s’est figé, attendant la suite. Il avait bien entendu jadis prononcer ce nom par sa mère, mais elle n’avait jamais précisé le rôle que ce Monsieur avait pu jouer dans sa conception. Il a pensé, des années et de multiples rumeurs malveillantes plus tard, qu’il avait pu être l’un de ces nombreux amants dont elle ne faisait pas mystère. Pour son père, ils constituaient un vivier de collaborateurs ou de partisans potentiels. Quant à lui, cette évocation n’avait constitué qu’un élément d’une formation qui avait pour l’essentiel été bâtie sur les deux piliers cohérents que représentaient ses parents, son père lui enseignant le calcul et sa mère lui apprenant à nager. Piliers complémentaires qui avaient fait de lui le maire qu’il était devenu, et semblaient lui ouvrir la voie vers d’autres perspectives… 

 
Lui-même s’était marié sur le tard, éprouvant aussi peu d’attrait spontané que son père pour les agitations sentimentales futiles qui conduisent le vulgum pecus au conjungo, et encore moins pour les agitations physiologiques grotesques et gluantes qui précèdent la conception. Et encore, son épouse avait-elle dû se montrer singulièrement convaincante lorsqu’elle avait entrepris, voici trois ans, et malgré leurs vingt cinq ans d’écart d’âge, alors qu’elle était jeune stagiaire en droit à la mairie, de lui expliquer l’histoire qui avait conduit au procès Clinton, versus (comme disent les Américains) Lewinski, ou réciproquement. Il avait fallu qu’elle prenne l’explication par le bon bout, puis par le début, à la base, et même à la racine, et qu’elle lui démontre de main de maître, et les armes dans cette main, embouchant sans vergogne les trompettes les plus brûlantes de la renommée, quelle satisfaction pouvait apporter l’extraction intégrale d’une telle racine, carrément, et même rondement, menée, selon les règles de l’art.

Son côté calculateur lui avait vite fait comprendre l’intérêt qu’il pouvait y avoir à s’attacher cette expertise et il l’avait épousée le mois suivant, convenant du fait qu’elle pourrait jouer un rôle accessoire mais non secondaire dans une stratégie de conquête de partenariats difficiles. Ce qui lui avait déjà permis de procéder à quelques opérations fructueuses et lui avait apporté des amitiés politiques fidèles. Retour sur investissement fulgurant.
 
Aussi n’avait-il jamais été choqué par les amants de sa mère, qui, en leur cédant ne faisait qu’accomplir un devoir supérieur de fidélité conjugale : elle collaborait à la carrière de son mari.

 
- J’ai entendu parler de ce Monsieur, mais je dois dire que mes souvenirs à son endroit sont assez vagues. En tout cas, je ne l’ai jamais rencontré…
Arnaud Boufigue se permet un petit rire complice :
- Je m’en doute, il a officiellement disparu en 1945, date à laquelle il a quitté son poste dans la défunte marine allemande pour fonder ce qui est devenu les Écolocroques. Et il a dû fuir Saint Tignous sur Nivette au moment des… exploits d’un certain Eusèbe Malfort…
- Ah !!! Eusèbe Malfort ! Celui-là !!
- Celui-là, en effet,  monsieur le Maire. Celui-là, comme vous le dites. Celui-là a empêché l’Oberst Kuhhirt de revenir à Saint Tignous, aussi attaché qu’il ait pu être à votre père et… (petit sourire en dessous) à votre mère, et peut-être… à vous, lorsqu’il a appris votre naissance… Et « celui-là » encore va se trouver au centre du dispositif des Écolocroques, ce qui devrait vous surprendre après ce que je viens de vous révéler…
- Ce qui me paraît totalement inconcevable…
- Sauf si…
- Sauf si… ?
- Si vous acceptez de collaborer avec nous. Je dois d’ailleurs dire que nous avons déjà acquis le soutien du Conseiller en matière d’économie électorale Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, vous savez, le fondateur de

la Méthode à Six Mille. Mais ce soutien n’est rien, comparé à ce que vous, vous pourriez nous apporter, bien sûr…

Le maire ouvre des yeux ronds. Décidément, il a du mal à suivre.
- J’ai du mal à vous suivre… (et pour qu’il l’avoue, il faut vraiment qu’il en ait, du mal à suivre !).
 - Eh bien, dans la recherche qui est la nôtre d’appuis sans faille, vos… liens… avec l’Oberst Kuhhirt, et, comme j’ai cru le deviner, les quelques difficultés qu’a pu vous susciter Eusèbe Malfort, constituent de très sérieuses raisons pour vous faire tenir une place capitale dans notre dispositif.
- Une place capitale ?
- Capitale.

Arnaud Boufigue s’est redressé et, droit dans les yeux, il regarde le maire, dont les bourrelets de la nuque rougissent sous l’effet de la solennité de l’instant.

- Pour qu’Eusèbe Malfort joue son rôle dans notre plan, enchaîne Arnaud Boufigue, il faut que vous nous aidiez : voilà ce que je vous propose….