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LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

P2C1E1 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 1)

  N°80 / LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

C’est l’histoire où Begoña-Conception et sa soeur, Gerañum-Assomption recherchent des saucisses. On découvre le système Super-Troc.



Deux ans ont passé..
.




Lundi 2 mai
Saint Tignous sur Nivette 
Le Tapas’Embal’

- Je ne sais pas si on aura assez de saucisses.


Begoña-Conception s’inquiète toujours pour son approvisionnement.

Au début, c’était facile : sa sœur jumelle
et elle-même avaient repris l’établissement ouvert en franchise depuis quelques années dans l’ancien presbytère, face à l’abbatiale. Leur prédécesseur avait dû quitter Saint Tignous sur Nivette à la suite de sombres histoires avec la Mairie, ou avec le bar de Mado, ou avec les deux.

  Begoña-Conception n’a pas tout compris, mais il devait s’agir de pots de vin qui auraient été versés à contretemps pour évincer Mado, qui n’aurait pas apprécié la méthode, l’aurait fait savoir haut et fort, et… bref, le Maire aurait suggéré discrètement au prédécesseur en question d’aller planter ses vignes ailleurs pour ne pas être éclaboussé. Parce que le Maire n’aime pas les éclaboussures.

  Et la franchise s’est trouvée libre. Les sœurs, déjà insérées dans le circuit Tapas’Embal’, y ont été envoyées par le PDG lui-même, en mission de redressement, en quelque sorte. Elles ont fait amie-amie avec Mado (il y a de la place pour tout le monde, on serait plutôt complémentaires, on n’est pas sur le même créneau, on ne se fait pas concurrence, etc…) et se sont montrées à la fois plus discrètes et plus généreuses avec le Maire, ce qui leur a valu l’estime de tous.
 
Mais maintenant, avec tout ce mauvais temps et toutes ces tensions politiques, on ne sait plus très bien à quoi se raccrocher.
 
Et on manque de saucisses. 
 
Il faut dire que jusqu’aux « évènements », qui ont conduit à la disparition du Gulf Stream et de Tanger, la marchandise leur était fournie quotidiennement depuis l’Espagne. C’était le règne heureux du « flux tendu » où la commande du lendemain partait le soir et où l’essentiel des tapas vendus étaient froids et « à emporter », en préemballé.
 
Le PDG avait conçu son marketing à la façon des distributeurs de pizzas ou de produits asiatiques, avec une salle de restaurant du genre « restauration rapide » et un comptoir de vente. Bien sûr, le cadre était très différent et se trouvait agrémenté d’un coin toros et castagnettes.

Les serveuses (on les appelait comme ça), déclarées et payées au minimum, remboursaient leur salaire officiel sur leurs gains occultes la balayette[1] et se trouvaient ainsi autofinancées. Largement décolletées, elles balançaient d’amples jupes entre les petites tables et se devaient d’être gitanes et complaisantes. Elles versaient à l’établissement qui les recevait un large pourcentage sur ces gains occultes la balayette. Les serveurs, tous à petit cul[2] moulé dans un pantalon noir et en chaussures à talons hauts et larges, devaient savoir danser le flamenco en fin de soirée-guitare-ay-ay-ay-ma-mère-qué-y’ai-mal-à-mon’-corazon’. Le tout noyé de jerez ou de vino tinto selon les moyens du client.
 
Mais maintenant tout est plus compliqué. Les camions d’approvisionnement qui faisaient la tournée des boutiques depuis les entrepôts-relais ou même directement depuis l’usine ne passent plus la barrière enneigée des Pyrénées, les caboteurs qui les ont relayés restent lents et soumis aux intempéries. Certains petits ports ont dû être abandonnés : le niveau de l’Atlantique a baissé de près de trois mètres en deux ans à cause de la glaciation et de tout ça…
 
Alors, il faut se débrouiller avec les moyens du bord. 
 
Et en plus, le PDG a disparu, atomisé avec son yacht en plein détroit de Gibraltar.
 
Begoña-Conception s’est retrouvée à la tête d’une entreprise en perdition. Qu’elle a brillamment sauvée puis développée. Sa solution : fabriquer les tapas, que jusque-là elle se contentait de déballer et de mettre à température. Simple mais fallait y penser. Et oser. Mado l’a aidée. Et bien sûr Gerañum-Assomption, sa sœur jumelle puînée et de ce fait naturellement subordonnée. Là où Begoña-Conception gère, prévoit, conçoit, commande, Gerañum-Assomption exécute avec la grâce le charme et l’enthousiasme de sa tendre jeunesse (elle est née vingt minutes après sa sœur et dès le départ, sa mère l’a trouvée plus facile à vivre). Il a bien sûr fallu embaucher, mais dans le contexte de débandade générale consécutif aux « évènements », ce n’est pas d’une grande difficulté.
 
Dans l’immédiat, le problème est celui de la saucisse. D’autant qu’elles attendent des visiteurs de marque : le Maire a annoncé qu’il « passerait grignoter quelques bricoles » sur les quatre heures, avec la nouvelle pédégette du groupe, qui, en plus, vient de racheter la conserverie Lartigo. Conserverie de saucisses installée depuis deux générations à Saint Tignous sur Nivette et à l’arrêt depuis deux mois pour défaut d’approvisionnement en matière première. D’où le problème.
 
Et Begoña-Conception tient à prouver qu’elle est capable de toujours trouver une solution. Bien sûr, personne, et surtout pas la nouvelle pédégette, ne pourrait lui reprocher de manquer de saucisses pour ses tapas, mais c’est un point d’honneur. Na.
 
Déjà l’appro en canapés est assuré, via la Boulangerie Verte de

la Marée au Grand Port qui dessert toute la région, et pas seulement en pain d’algues, mais aussi en pain ordinaire et en conserves de crabes. Depuis peu, on trouve aussi dans leur gamme des soupes de la mer de toutes sortes fabriquées avec des produits bizarres, mais c’est plutôt bon, et Begoña-Conception les a ajoutées au gaspacho qu’elle proposait déjà sur sa carte. 

Mais ils n’ont pas de saucisses. 
 
Alors elle se décide à décrocher son téléphone. Qui fonctionne, pour une fois.
 
- Allo, Super Troc ? (les enseignes de grande distribution, hier ennemies entre elles, ont eu vite fait de se regrouper dans l’adversité en un seul Super Troc) Oui, bonjour, je suis une cliente-recycleuse fidèle et privilégiée (bien obligée, tout le monde l’est). J’aurais besoin de deux kilos de saucisses du genre chipolatas pour dans une heure. Est-ce que vous avez ça dans vos fichiers ?
 
Ça l’agace Begoña-Conception de devoir recourir au « système » de récup’échange généralisé qui fait la fortune de Super Troc et occupe de manière quasiment forcée les loisirs et l’espace de vie de la majorité des citoyens du monde développé. Surtout les chômeurs, parce que les indemnités suivent une tendance inverse de celle de la météo : elles fondent quand la neige s’installe. Elle, elle serait plutôt restée du genre consommatrice dans l’âme : tu vas au magasin, t’achètes, et basta. 
 
L’idée de devoir stocker tout ce qui lui tombe sous la main d’utile et d’accessoire pour engraisser une centrale de troc qui n’aura rien d’autre à faire que de mettre en relation un fichier d’offre à un fichier de demande lui colle des boutons. Le Tapas’Embal’ dispose bien sûr d’une pièce de réserve (surtout riche en savon d’ailleurs, dont elle a trouvé un lot important dans un entrepôt de la chaîne lorsqu’elles se sont installées. Il était destiné à des « établissements spéciaux » de Tanger, mais après les « évènements », Tanger…), mais elle a autre chose à faire qu’à passer son temps à racler les clapiers de campagne ou les serres de balcon pour chasser le lapin d’élevage à la maison ou le poireau d’occasion. 
 
Alors, elle a créé son réseau de fournisseurs, artisans pour la plupart, et tant pis pour la Grande Redistribution. Bon. La cote des saucisses est au plus haut et la cote du savon au plus bas. Bien sûr. Et Super Troc devient propriétaire de cinquante kilos de son savon contre deux kilos de saucisses qui lui seront livrées dans l’heure. Et le livreur apposera les scellés sur le savon en apportant les saucisses. D’ailleurs, il a un passe pour la réserve. Parce que, bien sûr, Super Troc ne stocke rien. Coût de la transaction et de la livraison : cinq euros… Il viendra chercher le savon sans avoir rien à demander lorsqu’un autre client-recycleur en fera la demande. Begoña-Conception est persuadée qu’à ce moment-là, la cote du savon aura grimpé, et que s’il propose des saucisses, celles-ci seront au plus bas. Comme ça, au hasard. Bon. L’essentiel, c’est qu’elle aura ses chipolatas.

En cuisine, on s’active et les plateaux sont prêts dès trois heures. Pas de coupure d’électricité pour l’instant. Croise les doigts, Begoña-Conception, croise les doigts…
 


[1] Car la balayette est toujours occulte, et réciproquement.

[2] Parce que ce sont des Espagnols. L’ethnologue Pierre Desproges a démontré qu’il s’agit là d’une spécificité ethnique.

PERQUISITION / P2C3E10

P2C3E10 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 10)

 
N° 133 / PERQUISITION / P2C3E10

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot et son équipe perquisitionnent l’atelier de fabrication de saucisses de l’usine Lartigo, malgré les pressions et l’opposition du maire et du conseiller en matière d’économie électorale.

  Lundi 6 juin
14 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  - Eh bien, Lepif, que se passe-t-il ?

 
Le commissaire, suivi d’Eusèbe, est entré en coup de vent dans son bureau. Lepif tape nerveusement sur son ordinateur :
- Ce qui se passe ? Oh, c’est très simple, dix minutes après que j’ai eu envoyé la demande de mandat de perquisition, je recevais un coup de fil du maire, suivi à cinq minutes d’un autre du Conseiller en matière d’économie électorale : pas question d’ennuyer la plus brillante entreprise de la région pour satisfaire la paranoïa de fonctionnaires irresponsables…

  Ravot réfléchit une seconde en hochant la tête :
- Très intéressant, très intéressant… Comment avez-vous avez fait la demande ?
- Comme d’habitude : un coup de fil personnel de votre part au procureur, confirmé par un mail et un fax…
- Et qui a pu en avoir connaissance ? Appelez-moi le procureur…
 
Eusèbe s’est assis sur un coin du bureau de Ravot, renversé dans son fauteuil « chef de bureau » Baumann.

- Allo, Monsieur le Procureur ? Ravot. Vous savez pourquoi je vous appelle ?

Le commissaire et le procureur s’apprécient depuis qu’ils collaborent, après les « évènements » d’il y a deux ans. Et puis ils se connaissent de longue date… Lorsque Ravot a été nommé, la situation était confuse et l’un comme l’autre ont travaillé à l’éclaircir sans faire trop de dégâts…

- Le mandat ? Je suis en train de le rédiger, Lepif m’a expliqué que vous aviez trouvé des implants dentaires dans une chaudière, mais que vous ne pouviez pas en faire état… J’ai donc fait ouvrir une instruction à propos de la disparition d’une certaine Gertrude Pilon, comme l’a suggéré votre adjoint. Très bien ce Lepif, très bien…
- Oui, il n’est pas mal, mais ne le dites pas trop fort, il manifeste une certaine tendance à l’hypercéphalie… Pour ce qui est des implants, vous avez bien fait de ne pas en parler directement : cela mettrait en grave danger nos informateurs… Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous parler. Avez-vous subi des pressions ou entendu des remarques au sujet de l’usine Lartigo en question ?
- Non, bien sûr. Et il ferait beau voir ! Mais… Attendez… ma secrétaire me fait signe que l’on m’appelle sur l’autre ligne. Ne quittez pas…

   Ravot fait signe à Lepif de reprendre le téléphone pendant l’attente :
- Comment ont-ils pu savoir que j’ai fait demander un mandat de perquisition ? Et en quoi sont-ils concernés ?

Eusèbe, interrogé, hausse les épaules…
- Comment voulez-vous que je le sache ? Il doit y avoir un coup tordu sous roche, ou un bon pot-de-vin à récupérer, à moins qu’ils ne craignent d’être impliqués d’une manière ou d’une autre dans quelque chose qu’ils savent ou qu’ils soupçonnent… Mais il est vrai que cette concordance d’intérêt est étrange de la part de ces irréductibles concurrents électoraux… Pour ce qui est de savoir comment ils ont appris ce projet de perquisition, vous êtes mieux placé que moi pour le découvrir…

 
Lepif fait un signe et le commissaire reprend sa communication :

- Oui, excusez-moi, Ravot, c’était le Préfet… Comment avez-vous deviné ? Il vient de me faire savoir qu’en « haut lieu » on souhaitait que Lartigo ne soit pas inquiété…
- Et qu’avez-vous répondu ?
- Que l’exécutif n’avait pas à se mêler du judiciaire, non mais !!! Cependant, faites attention, mon vieux : cela vient de l’Intérieur, et ça, c’est votre hiérarchie… Je vous envoie votre mandat et je lance une procédure avec le juge qui sera désigné, pour vous couvrir ! Normalement, ce devrait être Foutral, c’est un jeune, très actif.
- Merci, Procureur. Je vais essayer d’aller vite…

  Il raccroche, l’air soucieux :
- Lepif, de quels effectifs disposons-nous ?
- Pélot et Martial doivent être rentrés, j’ai demandé au commissaire Catachrèse s’il pouvait venir de Pau, et il nous envoie Amélie Fouad, sa chimiste, pour les prélèvements, et on a une dizaine d’agents sous la main…
- Elle arrive bientôt cette Amélie ?
- Elle est là ! chantonne la petite chimiste mignonne en passant la tête par la porte entr’ouverte du bureau. Le planton m’a dit que vous étiez tous ici et que vous m’expliqueriez ce qui se passe…
- Comme si Pourticol en savait quelque chose ! grogne Lepif, ce qui lui attire un regard surpris puis ironique de Ravot qui se garde bien de tout commentaire.
- Eh bien, Lepif, il vous reste à rassembler tout le monde en tenue d’assaut et nous partons.
- Je ne pense pas que ce soit ma place… remarque Eusèbe.
- La presse, mon cher, la presse… Vous avez votre carte ?
- Toujours, répond Eusèbe en brandissant le carton plastifié qu’il garde précieusement dans sa veste.
- Je ne pourrai pas vous laisser entrer dans l’usine puisqu’il s’agit d’une opération officielle couverte par le secret de l’instruction, mais il peut se passer des choses intéressantes au-dehors… Alors, en route…  

 
Un quart d’heure plus tard, trois voitures suivies d’un car de police s’arrêtent devant la grille à claire-voie des usines Lartigo.

  De la première voiture, conduite par Lepif, descendent Ravot et Amélie (c’est vrai qu’elle est mignonne, cette petite rouquine, avec ses drôles d’yeux de chat pas tout à fait pareils et ses taches de rousseur). De la deuxième, conduite par Martial, descendent les deux autres inspecteurs, dont un Pélot suant et soufflant. De la troisième s’extrait Eusèbe qui a agrafé sa carte au revers de sa veste. Le car reste sagement en retrait.

 Ravot s’approche de la grille coulissante derrière laquelle le poste de garde est bien visible. 

  Un vigile y somnole en feuilletant distraitement une revue que Ravot reconnaît pour être de celles que

la Nouvelle Réna publie maintenant à la gloire des Élus, mélange de mangas et de romans photos aux couleurs fluos qui racontent comment les Élus sauvent le monde par leur action quotidienne sur le temps, comme dans cette histoire où leur souffle transcendant fait fondre la neige de la congère où s’est enlisé l’autocar scolaire qui transporte les petits tétraplégiques de cette banlieue sud, si malheureux de ne pouvoir manger les Saucisses que le Puant Putois Putassier leur a lâchement et sauvagement dérobées, les réduisant à une dépression terrible…

 Il est vrai que l’action de la Nouvelle Réna porte de plus en plus sur les banlieues où ils parviennent à remplacer les circuits traditionnels de distribution de la drogue qui souffrent de problèmes d’approvisionnement (un effet bénéfique de la météo !). Et qui, bien sûr, s’en vantent :

la Paix dans les banlieues par l’Action de

la Nouvelle Réna ; le Grand Putier vous amène

la Paix ; les Élus vous apportent l’Espoir du Monde Meilleur ; bannissez le Désordre, mangez des Saucisses. 

  Parce que maintenant, ce sont des Saucisses… Et que les boîtes de saucisses ont été rebaptisées des « pyxides », du nom des coffrets qui servaient à transporter les hosties consacrées ! Saintes Saucisses…

  Ravot passe sous la petite barrière qui ferme le passage étroit réservé aux piétons. Le vigile lève un regard surpris :
- Eh, vous, là ! qu’est-ce qui…
- Police ! l’interrompt Ravot en brandissant sa carte. Prévenez votre direction et ouvrez la grille !

Le vigile décroche un téléphone, appuie sur un bouton et discute un petit moment avant de répondre :
- Mon chef va venir vous parler, je ne peux pas vous ouvrir comme ça…
- J’ai un mandat de perquisition et j’entrerai de gré ou de force !
- Oh, la grille est solide, vous savez…

Ravot sourit :
- Lepif, appelez les renforts, Monsieur fait des manières. Faites donner nos agents…
- Avec plaisir, commissaire…
- Mais, vous n’allez pas…

 
Lepif fait un signe au car et les dix hommes qu’il contient, casqués, visière baissée, lourdement bottés, cuirassés de gilets pare-balles, gantés et armés de mousquetons en descendent pour se ranger devant la grille fermée.

  Et tandis que l’inspecteur lance ostensiblement un appel à renforts, Ravot fait signe à un agent musclé de le suivre sous la barrière et lui ordonne d’entrer dans le poste de garde pour ouvrir la grille. La porte vitrée du poste est fermée à clé par le vigile passablement affolé. Ravot confirme son ordre et l’agent brise d’un coup de crosse de mousqueton la vitre de la porte, passe une main gantée dans le trou, tourne la clé restée dans la serrure et entre dans le poste où le vigile se réfugie derrière son bureau en balbutiant « vous ne pouvez pas… vous ne pouvez pas… », tout en brandissant un pistolet tremblant que l’agent lui fait sauter des mains d’une baffe négligente. Puis il appuie sur le bouton « ouverture » du pupitre. La grille s’ouvre.

 
L’agent conduit à Ravot le vigile effondré qu’il tient par le cou, avec l’air satisfait du cocker qui rapporte le lièvre pantelant aux pieds de son maître.

- Embarquez ce zigoto dans le car ! commente le commissaire d’un air négligent. Pour rébellion ! ajoute-t-il en se retenant de rire.

  C’est alors qu’ils sortent du bâtiment.

 
« Ils », c’est une grande femme sèche en tailleur noir, encadrée de deux hommes en costume cravate, eux-mêmes escortés du maire, écharpe tricolore sur la bedaine, et du Conseiller en matière d’économie électorale.

  La grande femme, cheveux gris fer tirés en un petit chignon et lunettes à grosse monture d’écaille, précède le groupe de deux pas, l’air d’être très très pas contente du tout de la situation, non mais !
 
Son cou fripé maintenu par un ruban de velours noir se tend comme celui d’un oiseau maigre derrière un menton pointu, pointé sur les envahisseurs qu’il transpercerait pour un peu. 

  Non mais !

  - Madame Edmonde de la Vorme Séchée, je présume ? commissaire Ravot. J’agis sur mandat de perquisition ordonné par Monsieur le Procureur de

la République et vous somme de nous ouvrir vos locaux sans résistance ni dissimulation.
- Mais commissaire, c’est inouï ! proteste le maire qui a rattrapé la directrice et tente de s’interposer, au risque de s’éborgner au menton pointu pointé.
- Monsieur le maire, je vous prierai de rester à l’écart de tout ceci. Je vous ferai convoquer ultérieurement pour que vous puissiez expliquer par quel miracle vous vous trouvez ici maintenant.
- C’est inadmissible ! proteste à son tour le Conseiller en matière d’économie électorale. Voilà une entreprise exemplaire exposée à la collusion d’un groupe de presse et d’intérêt pour le moins louche. Je vous prie de noter mon opposition à ces méthodes policières honteusement brutales et indignes de notre République. Nous tirerons au clair cette vindicte. Il faudra vous expliquer sur la présence de ce… monsieur (il désigne Eusèbe) au service de qui vous semblez avoir abdiqué toute raison…
- C’est une collaboration indigne ! poursuit le maire…
- Il est vrai qu’en matière de collaboration, vous êtes expert, reprend Ravot. Cependant, j’en suis à ma deuxième sommation…

  La grande femme lève une main, l’air plus pincé que jamais :
- C’est bien, messieurs. Mes assistants (elle désigne les deux costumés qui n’ont toujours rien dit) vont vous conduire.
- Votre présence sera nécessaire, précise Ravot. C’est la loi. C’est vous qui dirigez cette entreprise.
- C’est ennuyeux, je n’ai pas de temps à perdre…
- Vous m’en voyez désolé. Je répète : c’est la loi. En revanche, vos… amis (il désigne les édiles) ne seront pas autorisés à nous suivre. Mais ils pourront discuter avec Monsieur Malfort, puisque la presse doit rester au-dehors pendant l’acte judiciaire que constitue la perquisition proprement dite…

  Le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale se regardent :
- Non merci. Ce monsieur incarne une presse qui ne correspond pas à l’idée que nous nous en faisons…
- Je vous attendrai ici, commissaire. Rassurez-vous, j’ai déjà de quoi rédiger un article qui ne manquera pas d’intéresser ces Messieurs…
 
- Eh bien allons-y. Je désire tout d’abord visiter les ateliers de fabrication des saucisses  « Spéciales Initiés », en commençant par le début, c’est-à-dire la totalité de vos stocks de matière, pour poursuivre par la fabrication proprement dite, jusqu’aux stocks de produits finis. L’inspecteur Fouad ici présente procèdera à tous les prélèvements qu’elle pourra juger utiles. L’inspecteur Lepif et l’inspecteur Pélot procéderont aux fouilles éventuelles, et l’inspecteur Martial restera pour commander les forces extérieures.

  Deux heures plus tard, et malgré les protestations multipliées de la directrice et de ses assistants (« Vous ne pouvez pas entrer ici sans tenue spéciale » « Eh bien fournissez-la ! » « Enfilez ces blouses et ces sur-bottes », « Vous ne pouvez pas ouvrir cette machine en fonctionnement » « Eh bien, arrêtez-la ! », « Vous allez casser la chaîne de froid » « Regardez, chère Madame, regardez : votre regard congèlerait la banquise », « On ne peut pas arrêter l’incinérateur » « Mais si, mais si, il suffit de l’éteindre », « C’est très chaud ! » « Nous reviendrons en fin de visite, ce sera refroidi », « Prenez un carton entier, mais pas une saucisse par-ci par-là » « nous n’avons pas la place de prendre un carton par-ci par-là » « Vous ne pouvez pas photographier » « Je vais me gêner ! » « Non, pas l’ordinateur, nous en avons besoin ! » « C’est un réseau vous en utiliserez un autre » « Que faites-vous là ? » « Une copie des mémoires centrales »), sous les yeux d’employés uniformément distants et hostiles, et qui n’attendent manifestement qu’un signe des « patrons » pour faire un mauvais parti aux visiteurs, les quatre policiers sortent rejoindre Martial, ravi d’avoir coupé à la corvée de fouille.
 
Ravot, Lepif, Pélot et Amélie Fouad retirent leur blouse salie (surtout celle de Lepif qui a dû aller avec Amélie effectuer des prélèvements peu ragoûtants dans l’incinérateur juste avant de finir la tournée) (satisfait, Lepif, satisfait : ils y ont « trouvé » quatre drôles de vis et ont fait signer le PV de saisie par la patronne qui ne les a pas suivis jusque dans les entrailles fuligineuses de la chaudière encore brûlante, et qui a haussé les épaules devant ces bouts de ferraille…) (Voir P2C2E22 et P2C3E6).

Les blouses sont jetées dans l’incinérateur toujours éteint qu’un employé grincheux referme et redémarre devant eux. Il regrette manifestement de n’avoir pas pu profiter de la présence de Lepif et d’Amélie dans le four pour appuyer sur son bouton rouge…

  Trois glacières de viandes et de saucisses, une unité centrale d’ordinateur, un disque dur de copie, amené par Amélie, grande prêtresse informatique (elle n’est pas que chimiste) de l’équipe de Catachrèse et soigneusement bourré de tout ce qu’elle a pu prendre…

 
- Ne vous plaignez pas, ma chère, nous étions en droit de saisir le serveur central de l’usine, et de visiter les autres ateliers. Mais pour répondre aux conseils de modération de vos amis, nous n’avons effectué qu’une copie succincte… J’espère que vous apprécierez notre discrétion et que vous nous pardonnerez le dérangement que nous vous avons causé. Votre vigile sera libéré demain et nous nous contenterons d’une admonestation. Il a fait de son mieux pour répondre à vos instructions et il a eu la chance de tomber sur un policier expérimenté et d’un grand sang-froid… Un jeune fonctionnaire aurait pu riposter quand il a sorti son arme… Bref, vous recevrez un compte-rendu officiel de nos conclusions s’il s’avère que vous vous trouvez placée en examen, sinon, eh bien, nous vous rendrons simplement vos biens après analyse. Mais ne craignez rien. Nous sommes tenus au secret professionnel…
- Vous aurez affaire à nos avocats… Votre intervention n’a pas été justifiée. Je ferai agir mes relations…
- Je n’en doute pas une seconde et vous souhaite une agréable fin de journée… Mes hommages…

  - Avez-vous trouvé quelque chose dans leur informatique ? demande Ravot à Amélie, de retour au commissariat
- C’est trop tôt pour le dire. Il faut regarder dans l’ordi. Ils m’ont paru protester un peu trop vivement lorsque nous l’avons embarqué : c’est celui qui pilote leur chaîne de fabrication, un simple serveur. La réaction était démesurée. En revanche, la copie du serveur n’a pas paru les gêner outre mesure…
- J’ai eu l’impression qu’ils avaient eu le temps de retirer tout ce qui est gênant, si gênant il y a eu. Rien de spécial dans les chambres froides où toutes les origines de viande sont tracées, rien de spécial dans les stocks de produits finis… Le matériel est nickel… C’est trop bien. Et les guignols qui nous attendaient…
- Tsss… Les édiles, Lepif, les édiles… Au fait, Malfort était parti ?
- Oui commissaire, il est parti en même temps que le maire… Il m’a dit qu’il vous rappellerait…
- Eh bien, il nous reste à dépouiller tout cela. Au boulot !
- Je vais rentrer analyser les échantillons prélevés pour vérifier la nature des viandes dans les produits finis. Par l’ADN on devrait savoir si c’est du porc, du bœuf, du poulet…
- … ou du Pilon… enchaîne Lepif.