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LES POLITIQUES

Les Politiques

  Je vais parler des Politiques, c’est-à-dire de ceux qui font profession politique. On dit aussi carrière. Ou qui tentent de le faire. Car tous ne parviennent pas à leurs fins : la route est encombrée, la concurrence sévère. Comme le disait feu ma belle-mère, qui était une dame de grand bon sens, la place doit être bonne pour être autant disputée… Ce qui pose une grande question : qu’est-ce qui est aussi appétissant dans « la place » ?

 
Il ne s’agit nullement de faire le procès de ces Politiques (on est prié de me croire), mais de faire le portrait de certains d’entre eux (parce qu’au fond leurs obstinations sont assez comiques), et peut-être de comprendre d’où vient cet appétit.

  Comme tout un chacun j’ai été amené à en rencontrer, et à en observer, de tout poil (du poil de carotte au poil à gratter) et de toute brosse (de l
a Brosse à Reluire à la Brosse à Cabinet), depuis les maires que chacun croise partout, surtout aux périodes électorales, jusqu’aux autres, que l’on rencontre quotidiennement par écrans de télévision interposés.

  J’en ai donc vu de toutes sortes, des meilleurs aux pires, les meilleurs étant le plus souvent situés dans les petites mairies des plus petits villages où ils se défoncent pour d’ingrats administrés.

Mais pas toujours.

Les pires sont les plus drôles (quand on ne se trouve pas dans le champ de tir des catastrophes qu’ils génèrent).

  Et je me suis donc souvent demandé pourquoi ils se trouvaient là. Et ce qu’ils y cherchaient.

  Si vous leur posez la question, ils vous répondront invariablement que c’est par souci de « servir », par dévouement au « bien public », parce qu’ils « savent des choses et qu’ils veulent en faire profiter leurs concitoyens », parce qu’ils croient « détenir des solutions », etc… Bref, parce qu’ils « savent » et qu’ils veulent « servir », comme je l’ai déjà dit. Mais s’ils se répètent lorsqu’ils utilisent ce verbe, aucun ne le pronominalise. Comme s’ils ne pouvaient « réfléchir » ce pauvre et digne vocable. 

Cependant, eux, ils « réfléchissent » beaucoup. Ils analysent. Ils déduisent. Ils débattent. Ils concluent. 
D’ailleurs, ils ont Raison.
Puisqu’ils Savent.
Et s’ils Demandent, nous « demandent », Interrogent, nous « interrogent », c’est bien pour obtenir, contorsions et astuces rhétoriques aidant, la confirmation de ce qu’ils savaient déjà.
 
Même s’ils appliquent la grande Règle selon laquelle « la vérité d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui et encore moins celle de demain », comme je l’ai entendu dire dans le cadre de transactions commerciales (où l’on est souvent plus rigoureux) (Parole, parole, parole… chantait l’une) (Words, words, words ! avait dit l’autre).

Aucun ne parle de POUVOIR…

  On trouve en P2C2E10 (lien) une représentation de deux d’entre eux.

Les mêmes en P2C2E14, dans une autre situation.

 
S’agissant d’une satire, le trait est, bien sûr, forcé. 
 
Bien sûr. 

 
Forcé.

Poil au nez.

 
A propos de poil.

  Chacun a pu remarquer que l’homme politique est glabre.

 
Ainsi, affichant une vie simple, sinon saine, ne se trouve-t-il jamais confronté au terrible dilemme haddockien du dessus-dessous, angoissante question qui taraude l’hirsute, ni à l’imprécision et au flou du profil, ni aux coulures opiniâtres de la sauce tomate, ni aux miettes du quatre heures qui restent prises dans le poil jusqu’à l’apéro.

  Lui, il proclame la netteté du Savoir et son profil de médaille, la cravate en bavoir d’Hercule Poirot ou la franchise insolente du jaune d’œuf sur la chemise blanche. Mais l’attaché(e) parlementaire a des changes d’avance.

  Bref, il sait, et en tant que sachant, il échappe à tout ce flou mal maîtrisé qui caractérise la Barbe.

  Non, Mesdames et Messieurs, le Politique ne sera jamais un Barbu, un vrai, un sale ! 

  Ou bien il sera rejeté par la communauté internationale de ses semblables, et même, ô misère, par les peuples réunis, conditionnés depuis Jules César au Rasoir du Responsable.
 
Ainsi à jamais les Poilus resteront-ils dans l’ombre des tranchées, hachis à mitraille, sacs à poux, troubacs sans destin, tandis que les Chefs garderont leur œil limpide fixé sur la ligne bleue des Vosges qu’ils savent vibrer, là, du côté des verduns !

  Eux, tendent le menton, fiers, héroïques, rasés de près. Et chauves si possible, ainsi que l’était Jules.
 
En effet, comment tondre les peuples lorsque l’on est poilu ?

  L’Homme Politique est glabre en soi. Ou bien il se déguise. Il joue au Père Noël jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il ressemble à Landru et qu’il revienne alors au standard de sa caste.
 
Lisse comme un blindage, le visage de l’H.P. n’offre aucune prise. Non, il ne jouera pas à « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette » : L’H.P.[1] est un sérieux, ou bien un transgressif lorsqu’il croit tenir la situation bien en mains et qu’il se laisse aller à livrer sa nature profonde de maquereau du peuple. Et ce n’est qu’un instant. 

  Un maquereau porte des rayures bleues sur le dos. Pas de barbe !
 
Alors il faut choisir : la barbe ou la politique.

  On m’a objecté certains cas célèbres de barbus publics, relevés ici et là dans le monde, depuis les mollahs iraniens ou quelques sikhs indous, jusqu’aux barbudos castristes. Ceux-là relèvent d’un complexe du Prophète plus que de la politique telle que nous l’entendons et arborent ainsi un accessoire identitaire auquel se rallient leurs sectateurs.

C’est un autre type de Pouvoir qui est recherché.
 
Mais bien sûr, il s’agit toujours de Pouvoir, sinon de véritables hommes politiques tels que ceux auxquels nous sommes quotidiennement confrontés.

  Pour mémoire, je rappellerai que les femmes politiques sont des Hommes Politiques comme les autres.
Plus récemment venues sur la scène du Pouvoir, elles y présentent le zèle des novices qui tend à accentuer les stéréotypes que véhiculent leurs modèles, sinon leurs mentors.
Elles sont donc au moins aussi glabres que les hommes.
Avec un certain aspect hargneux qui transparaît très vite dans le ton et le regard sous le sourire de convention.

On trouve encore moins de femmes à barbe en politique que d’hommes. C’est dire.



[1] J’ai tenté d’appeler l’Homme Politique « H.P. » pour économiser des caractères. C’était une erreur et j’en reviendrai à l’expression littérale : outre le fait que ce n’est pas, en l’occurrence, une économie souhaitable (ce que je ne développerai pas, pour, au moins, économiser les incidentes), je crains une confusion avec l’angliciste abréviation du cheval vapeur. Car si l’Homme Politique peut se nimber de vapeurs dilatoires pour éviter certaines réponses à certaines questions, il n’est en aucun cas comparable au cheval, qui, lui, est un noble animal.

LES DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E2

P2C1E2 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 2)

  N°81 / LES DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E2

 
C’est l’histoire où l’on revient sur feu Déodat de Sainte Fouilleuse et son cousin Hilarion-Jovial et où il est question de Super-Troc et de Grande Distribution. On parle aussi un peu de Finette.


 
Histoire(s) de Famille(s)

  Les de Sainte Fouillouse forment une vaste famille d’origine lointaine dont les ramifications aussi multiples qu’obscures témoignent d’un tempérament prolifique autant que vagabond. 

 
La branche espagnole, incarnée en la personne de Déodat, était la plus brillante et semblait avoir cristallisé toutes les vertus. Déodat s’était constitué un véritable empire en s’appuyant sur les besoins fondamentaux de ses contemporains et sur les passions qui naissent de ces besoins. Il avait repris les éléments que son père avait commencés à développer à partir des idées de son grand-père, qui lui-même s’était contenté de dépenser une fortune mystérieusement acquise  du côté de Panama et d’observer que ses contemporains aimaient manger et faire la fête.

Son père avait mis en pratique ces observations et utilisé les bons réseaux au bon moment pour très concrètement fournir toute sa région en tapas, en boissons et en filles. Et il avait reconstitué la fortune dilapidée.

Déodat, lui, avait modernisé les concepts de base pour inonder le pays de ses produits en créant la chaîne franchisée Tapas’Embal’. Et il s’apprêtait à en déborder largement.

  Suivant l’exemple de ses ancêtres, il s’appuyait sur deux bases très solides cimentées par un manque absolu de scrupules. 

  La première de ces bases émanait des réseaux, honorables et sacrés que tissait la Sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine.  Réseaux officiels constitués d’organisations caritatives et missionnaires, mais aussi réseaux plus discrets, liés à un activisme silencieux « Ad Majorem Dei Gloriam », plus politiques, et largement soutenus par certains milieux financiers qui ne manquaient jamais à l’appel lorsque le besoin s’en faisait sentir. Il s’agissait d’éviter « l’affaiblissement du sentiment religieux dans les masses[1]». Tout cela lui avait permis de reprendre à son compte (et à bon compte) les éléments du patrimoine immobilier religieux disponibles dans le secteur où il souhaitait implanter ses établissements. Il avait fait sienne la devise de ses amis et l’appliquait dans le domaine de ses affaires : « Il faut se battre avec le poing. Dans un duel, on ne compte ni ne mesure les coups… On ne fait pas la guerre avec la charité.[2]» Et peu importe donc ce qu’il y faisait. Si l’un de ces « soutiens » se montrait surpris par les décolletés provocants des serveuses installées dans tel ou tel ci-devant presbytère ou couvent de nonnes devenu lieu de restauration et de distraction, il répliquait que cela lui permettait de soutenir l’Eglise dans ce qu’elle avait de fondamental, et de séduire les ennemis de Dieu qu’il valait mieux voir dans un bordel catholique qu’à la Loge ou dans une Cellule du Parti. Et que toutes les filles (et tous les garçons) étaient baptisées et faisaient leurs Pâques avec beaucoup de dévotion. (Sous peine de licenciement via Tanger, voire plus loin). Par ailleurs, beaucoup de ses tapas étaient confectionnés dans des couvents qu’ils faisaient vivre, en ces temps où l’Etat mécréant serrait les cordons de la bourse. Œil pour œil, bourses pour bourse…

 L’autre base, s’appuyait sur les réseaux discrets, efficaces et puissants qui affleuraient (rarement) sous le nom d’Imporium. Ces réseaux, sans qu’il ait à fournir d’efforts et sans qu’il se compromette, l’approvisionnaient en personnel essentiellement féminin, totalement discipliné, dont les prestations très rentables étaient garanties par une sélection drastique, une formation rigoureuse effectuée en amont et de sombres perspectives en aval en cas d’errements.

Ce personnel, très rentable donc, n’était que sous traité (en autonomie financière pour ce qui était de ses activités occultes la balayette, il était pour le reste officiellement embauché pour ses prestations en salle et remboursait – largement – son salaire avec ce qu’il reversait (50 %) de ses gains occultes la balayette[3]) ce qui laissait aux entreprises de Déodat une façade impeccable, par ailleurs fort utile aux prestataires de service de l’Imporium qui y recyclaient des fonds d’origine imprécise, voire indicible. Placé à la charnière du monde du Vice et du monde de

la Vertu, Déodat assurait le passage harmonieux de l’un à l’autre et permettait aux transactions les plus délicates de s’accomplir dans le velouté suave d’une fumigation d’encens totalement discrète. Pour le plus grand profit de chacun, bien sûr. Et, comme il a été dit, « Ad Majorem Dei Gloriam ».

Amen.

  C’est donc au titre d’invité-partenaire que Déodat avait assisté au Fessetival de Tanger, au retour duquel il avait tragiquement disparu avec son yacht et la passagère de choix qu’il convoyait. Plongeant la profession dans l’angoisse et la désolation.

  Dieu soit loué, pour les deux partenaires de Déodat, le dénouement de ce qui fut plus tard appelé la « Crise des Écolocroques », ou les « évènements », a remis en piste un certain nombre de personnages fort intéressants. Quoique totalement imprévus.

 
En effet, et à l’encontre des préconisations familiales, Déodat n’avait pas assuré sa succession. A trente cinq ans, il s’estimait trop jeune et trop occupé pour convoler et s’assurer une descendance légitime, ainsi que l’avaient fait avant lui ses ascendants directs. Et il n’était pas question, dans le désordre généralisé qui avait suivi l’effondrement de la tentative des Écolocroques, de laisser s’exprimer des prétentions bâtardes : le monde des Affaires n’est pas une Principauté méditerranéenne.

  Les partenaires de feu Déodat aimaient les choses claires et détestaient les chicanes. D’ailleurs les quelques filles qui eurent l’imprudence de se prétendre suitées de marmots biologiquement issus de ses œuvres en firent la dure expérience, coulées avec leurs lardons et leurs avocats, qui, dans le béton d’une digue de protection d’urgence du nouveau port de Tanger, qui, dans les fondations d’un monument expiatoire dédié à Saint Pie X, protecteur des Défenseurs de l’Ordre, qui fut érigé sur la pointe de Tarifa. La digue et le monument avaient été dûment bénis, cela va sans dire. On peut donc parler de Sépulture Chrétienne.

 
Il avait donc fallu se tourner dans une autre direction, mais que l’on voulait légitime. Et l’on avait repris l’inventaire des ressources de la famille de Sainte Fouillouse.

  Bien sûr, on y avait trouvé la branche « Hilarion-Jovial », le Conseiller en matière d’économie électorale que nous avons déjà croisé, mais les ambitions personnelles du personnage et ses certitudes quant à l’exclusive validité des « solutions » qu’il voudrait proposer pour tout les avaient fait bien rire, d’abord, et le rejeter ensuite : il aurait été capable de couler Tapas’Embal’, grâce à des tentatives de manipulation machiavéliques aussi subtiles que des câbles d’amarrage, sous prétexte d’en tirer « 6000 en plus », selon les principes de sa « Méthode à 6000 », qu’il avait développée en collaboration avec sa sœur, Ordegale-Junie, épouse Lebièvre, elle-même de si bon conseil. Et ce au seul et exclusif profit de son plan de carrière. Hilarion-Jovial vous accueillait toujours à bras ouverts lorsqu’il espérait pouvoir les refermer sur quelque chose de rentable à plus ou moins long terme. Le fait était suffisamment connu pour que désormais on considère avec une méfiance absolue ses amabilités occasionnelles et ses serments d’allégeance ou de soutien, une main sur le cœur et l’autre sur la tête de ses gosses (nés coiffés de casques de chantier). Il n’était plus qu’un parti politique[4] foisonnant de tendances contradictoires pour feindre de croire en la sincérité du bonhomme : Untel voyait en Hilarion-Jovial un soutien de la tendance Untel et Deuxtel voyait en Hilarion-Jovial un soutien de la tendance Deuxtel, et donc, chacun voyant en Hilarion-Jovial un soutien de sa tendance contre la tendance adverse, Hilarion-Jovial se trouvait d’autant plus investi de confiance que la tendance Untel détestait la tendance Deuxtel au point de l’accabler de ce mépris silencieux qui conforte les grandes certitudes. Et réciproquement, bien sûr.

 
Mais cela ne pouvait convenir à des gens sérieux.

  Non, il leur fallait quelqu’un de cohérent et de compétent, de docile et d’imaginatif. De charmeur aussi, pour être capable de convaincre sans efforts au besoin… Et doté de suffisamment de modestie pour admettre son rôle de marionnette dorée. Parce que la place serait bien payée. Enviable. Enviée. Il faudrait donc être capable de se défendre…

 
Alors ils avaient trouvé la trace d’une certaine Finette.

  Oh, il s’agissait d’une branche lointaine des de Sainte Fouillouse, un peu oubliée dans les dédales d’exils multiples autant que confus. Mais c’était bien une cousine du précédent, et donc de Déodat, même s’il l’avait évidemment ignorée. Et qui s’était de nouveau perdue dans la nature au moment de l’effondrement des Écolocroques qu’elle avait brièvement représentés à Saint Tignous sur Nivette. Et les Écolocroques étaient bien connus de l’Imporium. Très bien connus. Depuis le temps qu’ils transportaient certaines marchandises délicates à forte valeur ajoutée…

 
En fin de compte, on l’avait retrouvée par l’intermédiaire de l’autre « écolocroquiste » de Saint Tignous sur Nivette, Arnaud Boufigue, recyclé lui chez Super Troc, qu’en génie du commerce il avait quelque peu initié, et qui restait en relation avec tout le réseau résiduel de l’organisation  « de surface » des Écolocroques, retournée à sa fonction purement mercantile d’origine. 

  Arnaud Boufigue était un excellent commercial, c’est-à-dire que son centre d’intérêt exclusif résidait dans les poches de ses contemporains. Petites ou grandes, il trouvait toujours aussi amusant de les vider dans les siennes, se fondant sur l’idée que les petites poches font les grandes besaces. Et s’il restait des contemporains équipés de poches, il subsistait aussi la structure de transfert qui avait prouvé son efficacité quant à la manière d’en récupérer le contenu : la grande distribution. Il s’était donc tout naturellement rapproché de cette structure dont les dirigeants parlaient le même langage que lui.

Et, bien sûr, ils s’étaient compris. Il connaissait bien le réseau parallèle des boutiques et des officines « écolocroquistes » qu’il avait contribué à établir et dont l’infrastructure restait en place, tandis que le réseau officiel de la grande distribution était mis à mal par les problèmes logistiques générés par les prémisses de la glaciation. 

  On avait donc conclu « un bon accord[5] ». Et, après de multiples et discrètes manœuvres financières, on avait fondé le système Super Troc, qui poussait à l’extrême les principes de base qui avaient déjà si bien réussi à la GMS : des lieux de « culte », sortes de bourses populaires où se réunissent les Consommateurs, rebaptisés Troquistes, où l’on s’identifie par des cartes, des grades, des médailles toutes plus valorisantes, spécifiques et gratifiantes les unes que les autres, et où les Troquistes apportent leurs Ressources (patates, électroménager, épices, chaussettes tricotées maison ou échangées chez tel ou tel voisin tricoteur, ou récupérées à l’occasion d’un contact ou d’un déplacement auprès d’un fabricant qui veut s’en débarrasser, etc…) chacun devenant à la fois fournisseur, distributeur, stockeur, recéleur, voleur, emprunteur, banquier, fouineur, chineur ou artisan.
 Les industriels eux-mêmes, ceux qui avaient survécu à la GPT (Grande Panne des Transports), devaient se débrouiller pour se bricoler un réseau de « correspondants-troqueurs » qui assuraient la diffusion de leurs produits. On aboutissait ainsi à un système de redistribution de proximité, de Troqueur à Troqueur, par triporteurs ou fourgonnettes, mais surtout, pour Super Troc, on évitait les stocks, les magasins, les fournisseurs, les clients. Il restait des points d’échange. Commissionnés bien sûr. Et cela dans une Bourse générale et permanente de tout pour tous concrétisée par des Centres de Troc où l’on échangeait beaucoup, avec bla-blas, cris et passions. Mais pour Super Troc, pas d’achat, pas de vente, pas de logistique, pas de flux, pas de responsabilité, plus de principe de précaution. Ne restait que l’Essence du Commerce : de la communication en quantité, et au bout, par ici la bonne soupe, des commissions, des Phynances. Et

la Vertu en prime puisqu’on était plus écologique que l’écologie et que chaque Troqueur devenait un Acteur économique Responsable de son Circuit Court.

   Et donc, Arnaud Boufigue leur avait communiqué les coordonnées de Finette.
 


[1] Le rapporteur Delpit de la commission d’enquête parlementaire qui suivra la répression de la Commune de Paris en 1871 expliquera en partie l’insurrection par cette cause profonde (l’Histoire, n°311, p 48). Cette démarche a été largement reprise par tous les activistes religieux, enfin, par tous ceux qui en ont les moyens, enfin, par tous ceux qui se sont donné les moyens d’en avoir les moyens (Evangélistes, Islamistes, Sionistes, etc…), et récemment par un certain président (sans majuscule) de la République.

[2] Pie X

[3] Comme il a déjà été dit.

[4] Le PPN : Parti de Promotion Notabliaire.

[5] Expression consacrée qui clôt tout entretien commercial et qui constate qu’en attendant mieux, celui qui conclut a bien pelé l’autre qui ne s’en est pas encore aperçu, ou qui a exactement la même et symétrique impression

FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

P2C1E3 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 3)

  N°82 / FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

 
C’est l’histoire où l’on retrouve Finette de Sainte Fouillouse, et où l’on fait la connaissance de sa maman, Flora. On rencontre aussi deux notaires parisiens et quelques personnages inquiétants, tout en parlant d’escargots, de Super Troc et d’héritage.

 
Lundi 2 mai
14 heures trente
Pau

  Contente d’elle, Finette. Contente. Il faut dire qu’elle en jette dans son ensemble anthracite, avec le gros chignon massif de ses blonds cheveux. Ajoutez à cela un regard pervenche d’un bleu profond, un gros rubis en coeur au creux du décolleté et un autre au doigt, et des talons de plein de centimètres sous des jambes de reine et vous aurez une idée de la Bêêête.

  Fière d’elle. Se plaît bien en se regardant dans la glace de sa chambre de l’Hôtel Central à Pau. Elle aime tout particulièrement ces rubis somptueux qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec (qu’elle continue d’appeler « Monsieur ») lui a fait parvenir « pour la féliciter de cette brillante promotion », en ajoutant, de manière quelque peu sibylline qu’ils seraient « le cœur de sa fonction publique ». Il y a de bons côtés dans la réussite, se dit Finette. Ah oui, les lunettes noires pour éviter de se commettre aux yeux du commun. S’abstraire. Ne croise pas mes regards qui veut. Non mais.

  Surtout que ce n’était pas évident de retrouver une « position », après le désastre.

  Finette de Sainte Fouillouse. Représentante et Fondée de Pouvoir des Écolocroques en leur première Boutique-Ambassade de Saint Tignous sur Nivette ! Et cela juste au moment où on leur casse la baraque. Destin tragique. Mais pas folle, dès qu’elle a entendu l’émission télévisée qui devait marquer de manière évidente la fin des haricots pour l’organisation, elle est remontée dans sa fourgonnette blanche et adieu Berthe, elle a très finement filé Finette.

A tort, peut-être : les gens étaient tellement abasourdis qu’ils ont à peine réagi, et en tout cas, pas violemment.

La preuve : Arnaud Boufigue s’est recasé sur place sans la moindre anicroche. Ils sont restés en relation, à distance comme tous les Anciens de l’Ecole, et elle a pu suivre sa carrière, depuis le coup de pied au cul d’Arthur Malfort qui l’a éjecté de son journal sans autre forme de procès, jusqu’à son embauche quasi immédiate par Intermarché, Leclerc et la FCD regroupés pour l’occasion[1], jusqu’à aboutir à la création de Super Troc dont il dirige maintenant la principale unité expérimentale. A Saint Tignous sur Nivette, bien sûr. Grâce à l’appui du Maire, Félicien Belcoucou, qui a pris une couleur « écolo » dans l’affaire, acquise au contact, tant de Gertrude[2], du Mouvement (écologiste) du 18 août (pourquoi le 18 août ? Voir le Super Concours…), que de Finette, et parce qu’il a réussi à « éclaircir » le « mystère du radon du Monument aux Morts », ainsi qu’il l’a lui-même déclaré dans un article largement diffusé auprès de la presse régionale. Et que personne n’a contredit… « On » avait autre chose à faire ! Et le Maire n’était-il pas, comme beaucoup, victime de sa bonne foi généreuse ?

  Bref, tout est pour le mieux pour Arnaud Boufigue. Y compris le logement.

  Finette, elle, a filé chez maman, à Pétoly, dans un petit village des Ardennes belges cerné par une forêt très noire. Le village s’est trouvé rapidement englouti sous la neige dès que le temps a viré vilain. Elle a donc pu y rester quelques mois bien tranquille, avec seulement par-ci, par-là un petit coup de fil de Boufigue qui lui a proposé de participer à son aventure commerciale.

 
Mais Finette n’est pas vraiment une commerciale : elle y croyait aux Écolocroques. Bon, elle se doutait bien que ce n’était pas une annexe du Pensionnat des Oiseaux, mais elle avait été choquée en assistant à l’émission finale. Pas celle des explosions, avec Malfort en vedette, non, l’autre, celle du lendemain, celle qui avait réglé leur compte aux Numéros dont elle révélait l’existence, avec Malfort, Victor et Clémentine en vedette. Parce que bien sûr, comme tous les agents de surface, Finette ignorait l’existence des Numéros.

  Finette s’est trouvée très heureuse d’être ainsi bloquée par la neige jusqu’à la fin juillet dans sa retraite des Ardennes, avec Flora, sa vieille maman qui y tient auberge (deux chambres au papier à fleurs), table d’hôtes (huit couverts, douze en saison, en comptant la table de la cuisine), pour les touristes d’été (l’hiver il n’y a que des gens d’ici, d’ailleurs les routes sont difficilement praticables et même les Américains sont passés à côté en allant à Bastogne avec leurs tanks pendant la dernière guerre). Elle fait aussi bistro sur cette fameuse table de la cuisine, pour les autochtones, les vieux. 

 
C’est reposant pour Finette, après ces dures années de formation, le lourd travail de création des boutiques bios qu’elle a supervisées un peu partout dans le monde, et le démarrage avorté de l’aventure qui aurait dû la propulser au premier plan. Mais, bon…

  Finette aiderait bien Flora, mais pour servir les deux canons de rouge de la journée en répétant les histoires du village (où l’on ignore tout de sa « situation », ici elle est « la fille de Flora qui fait, ou a fait, des études »), et en commentant les infos de la veille (que Finette suit attentivement à la télé comme tout le monde), sa présence n’est pas vitale pour le fonctionnement du commerce.

 
Alors Finette s’occupe comme elle l’a toujours fait lorsqu’elle se trouve ici : elle court les bois. Elle aime beaucoup les odeurs des sapins et leurs sous-bois tellement obscurs que rien n’y pousse, à part quelques champignons et quelques plantes étranges dépourvues de chlorophylle. Elle en a même su le nom. Faudrait qu’elle retrouve la flore que son père lui avait offerte avant de fiche le camp avec une touriste américaine. Ou qu’elle demande à sa mère. Monotrope sucepin… Ça lui revient…

Et elle pense… Réfléchit en marchant, en recherchant dans les futaies plus dégagées les bois que les cerfs abandonnent à la mue, normalement en mai, mais avec ce temps… 

  En fait, elle est surtout surprise par sa propre réaction : elle y a cru.

Bon. C’est cela qui la surprend…

 
Elle y a cru parce qu’elle croyait qu’il est bon de croire. Mais cessant d’y croire, elle a cessé de croire que croire est bon. Et donc, elle a tout simplement cessé de croire. Et du coup, elle s’est mise à croire que ne pas croire est bien préférable à croire. 

  Un progrès en somme. 

 
Parce qu’elle croit à son progrès à elle. En perdant une croyance, elle croit donc avoir progressé. Et puisque ne pas croire est bon, croit-elle, mais en étant certaine de le savoir, ce qui lui évite d’avoir à remettre cette certitude sur le métier, elle a tiré un trait sur tout ce à quoi elle pensait croire ou avoir cru. Après inventaire. 

  Et elle s’est au bout du compte trouvée confrontée au vaste problème de savoir si elle sait ou si elle croit, ou si elle sait ce qu’elle croit ou si elle croit seulement savoir.

Alors qu’avant, elle savait croire, ou du moins qu’elle l’avait pensé, puisqu’elle ne veut plus croire. Et puis croire que l’on ne croit plus, c’est toujours croire. Tout comme croire que l’on sait. Elle manque de références qui auraient établi ce qu’elle sait, ce qu’elle sait savoir, et non plus ce qu’elle croit savoir, de manière indiscutable et définitive.
 
Elle se trouve dans l’incapacité de déterminer si ce qu’elle sait est cru ou su. Croire, savoir… Et donc, elle patauge dans une forêt de points d’interrogation philosophico-métaphysiques qui la plongent dans une sorte d’angoisse cireuse pas désagréable au fond, lorsqu’elle se promène dans la neige profonde des chemins ou lorsqu’elle s’enfonce dans les bois obscurs. 

  À y bien regarder, ces pâles pensées, toutes inclinées du même côté, qui poussent, parcimonieuses, sur l’humus ombreux de son esprit tourmenté, lui rappellent les tiges fragiles et inclinées des monotropes…

Le sol des sapinières, protégé par les frondaisons épaisses des arbres, n’est couvert que des aiguilles brunies dont le tapis épais étouffe les pas, comme une torpeur de l’esprit. La neige, prise aux branches, ne descend pas jusqu’à terre, suspendue au silence. Mais elle accentue l’enfermement du sous-bois qui forme ainsi un no man’s land où la rêverie peut tourner en boucle. Et bien souvent Finette reste longtemps assise, adossée à un tronc écailleux, ses grands yeux pervenche grand ouverts, dans le silence, la pénombre et l’odeur de résine froide. 

 
Et puis elle reprend sa promenade et elle rentre chez elle, détendue, reposée…

  La neige a fini par fondre et Flora s’est remise aux escargots. C’est sa spécialité, les escargots. Certains touristes viennent de très loin pour manger les escargots de Flora, à l’ombre du grand tilleul devant l’auberge. 

 
Ah ! Les escargots de Flora !

  S’ils sont vraiment inimitables, c’est pour des tas de raisons.

D’abord, Flora les ramasse elle-même dans « ses coins », bien cachés au fond des bois. Elle adore cette chasse où elle part à l’aube, armée d’un bâton et d’une grande besace. Et puis elle les fait dégorger « à la planche », et c’est son deuxième secret : une épaisse planche de sapin conservée l’hiver au fond du ruisseau voisin, séchée au printemps, où le grand-père de Finette a gravé au couteau deux traits séparés d’un mètre. Cette planche garde une odeur particulière de résine et d’eau fraîche qu’elle communique aux escargots comme un assaisonnement subtil. L’astuce consiste, après qu’ils aient passé quelques heures dans une infusion refroidie d’herbes mystérieuses où ils se « nettoient le boyau », à les faire « courir » sur la planche de sapin, d’un trait à l’autre, pour, dès que leur tête dépasse le second trait, les décapiter d’un coup de couteau vif et précis, juste derrière les cornes. Les escargots agonisants sont ensuite jetés dans une poêle où grésille un beurre baratté dans la ferme voisine, aromatisé d’ail, de champignons séchés et d’herbes secrètes que Flora conserve jalousement dans des bocaux fermés. On la dit un peu sorcière, bien sûr. C’est sans doute pour ça que son mari et son Américaine ont fini au fond d’un ravin, cramés dans
la Packard jaune de sa rivale. Bref. Pour en finir avec les escargots, ils sont servis dans le beurre où ils ont cuit, avec des épines d’acacia pour les extraire de leur coquille, et accompagnés de tranches du pain-gâteau que Flora cuit dans son four, spécialement à cette intention. Elle vous verse avec ça de grandes chopes d’une bière trappiste douce-amère, épaisse comme un potage, très fumée et à la mousse compacte. 

  Sorcière… Flora tient ça de famille et personne au village n’oserait rappeler les lointaines histoires dans lesquelles telle ou telle de ses aïeules se sont distinguées. Surtout pas les vieilles. Elle a transmis quelques recettes à sa fille, lorsqu’elle est partie étudier : « Prends garde à toi, ma belle, et ne perds jamais la conscience de tes actes, ne laisse personne te les faire oublier ! ». Patronne de bistrot, elle en a vu, des dindes ivrognées par des matous, troussées à la va-vite et oubliées dans un coin avec leur courte honte. Quand ce n’était pas avec un polichinelle dans le tiroir… Et ce n’était qu’avec de l’alcool ! Elle a donc préparé une grande quantité de ce qu’elle appelait du « Pain de Couleuvre », en fait, de petites dragées qu’elle fabrique à partir d’hellébore noir, et qui vous mettent à l’abri de toute inconscience. Et elle a bien clairement expliqué à Finette qu’une pastille vaut pour la semaine, et qu’elle aurait intérêt à en garder toujours par devers elle… Ensuite, elle fera ce qu’elle voudra, mais au moins, elle n’oubliera rien, et libre à elle de céder aux tentations en pleine connaissance de cause…

  Ce jour-là, Finette est partie chasser l’escargot à la place de sa mère. Elle aime ça aussi, Finette. La chasse et la cuisine. Elle a même conçu une variante « Finette » des escargots « Flora » : les escargots, sortis de leur coquille après la cuisson, sont enroulés dans un morceau d’une très, très fine tranche de jambon fumé du pays et replacés dans la coquille. C’est génial pour le goût et catastrophique en terme de main d’œuvre. Les escargots « Finette » ne sont donc préparés que par Finette elle-même quand elle est là, c’est-à-dire presque jamais, parce que sa mère n’a pas la patience. 

 
Et ce jour-là, Finette voulait préparer sa recette.
- C’est comme tu veux, a dit Flora, y’a pas de clients, on les mangera nous-mêmes. Et le reste on le mettra en conserve.

  Mais à son retour, à dix heures, la besace lourde de coquilles baveuses pesant sur son épaule, « y’avait des clients ».

 
Grosse voiture noire immatriculée à Paris, et deux hommes en costume cravate, visages graves, assis sous le tilleul devant une tasse de café.

  Qui se lèvent à son approche. 

  - Maître Gaston Brunières, notaire à Paris, et mon associé et ami, Marc Tombou. Vous êtes bien Madame Finette de Sainte Fouillouse ?

Flora ressort de sa cuisine…

Finette dépose délicatement son sac à ses pieds et sa mère s’en empare :
- Laisse, je m’en occupe… Si ces Messieurs veulent dîner ici ce midi, je les préparerai… à ma manière…
Et elle emporte le sac vers ses fourneaux.

- Oui, je suis Finette de Sainte Fouillouse, mais…
- Pardonnez-moi d’insister, mais, pourriez-vous me montrer une pièce d’identité ?
- Ecoutez cher Monsieur, vous êtes bien gentil, mais je suis ici chez moi, je ne vous connais pas et c’est vous qui me demandez mes papiers…
- En effet, pardonnez-moi, c’est tellement important…
Le notaire sort son propre passeport et le tend à Finette pour confirmer son identité. Elle y jette un coup d’œil, hausse les épaules et rentre brièvement dans la salle de séjour-cuisine-salle de restaurant prendre ses papiers dans son sac qu’elle a laissé sur une étagère.
- Voilà, Monsieur l’important notaire parisien…
Elle lui tend le document en lui rendant le sien, le tout avec le sourire ravageur qu’elle est capable d’exhiber au quart de tour. C’est vrai que depuis qu’elle est ici, au régime jeans, doudoune et bottes fourrées, elle a un peu délaissé ses allures de professionnelle de la séduction,

la Finette…

  - Chère Madame, permettez-moi de vous présenter nos condoléances…
- Vos condoléances ?
Flora a seulement pris le temps de plonger la récolte de sa fille dans la marmite d’infusion qu’elle a préparée hier pour qu’elle ait le temps de refroidir, et elle est ressortie sur le pas de sa porte en se frottant les mains sur son tablier bleu.
- Nos condoléances pour la mort de votre cousin, Déodat de Sainte Fouillouse…
- Qui ça ? demande Flora qui n’en a jamais entendu parler puisque son mari est mort sans lui en avoir rien dit. Il faut avouer qu’il ne s’était jamais beaucoup intéressé au roman familial. Bien trop occupé à courir la gueuse touristique, le salopard.
- Déodat de Sainte Fouillouse, reprend le notaire à l’intention de Finette. (Son long profil jaunâtre dont il équilibre le nez en fer de hache par un renversement marqué de la nuque, ignore délibérément Flora : il n’a pas affaire à elle) (S’il baisse un peu la tête, il tombe en avant, se dit Flora) (S’il tombe en avant sur ma table il me la fend en deux, poursuit-elle in petto) (Elle en rit toute seule, ce qui achève de la discréditer dans l’esprit très formaliste de Maître Gaston Brunières, qui déteste les escargots). A défaut d’héritiers directs, il vous a désignée comme étant sa légataire universelle.
- Parce qu’il me connaissait ?
- Sans aucun doute, puisqu’il a enregistré son testament officiel en mon étude peu de temps avant sa mort. Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui m’a dit vous connaître, en a été témoin, avec Maître Tombou, mon associé.

Maître  Tombou, aussi grand que maigre, visage émacié et regard d’aigle derrière un pif impressionnant, mais, plutôt nasique, ou tubercule, disons patatoïde, salue à son tour. 

  Finette se souvient en effet d’un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qu’elle a rencontré à Andøya, pendant ses études. Quinquagénaire très digne, aux tempes argentées et rosette à la boutonnière, il se parfumait discrètement à la lavande avec une pointe de patchouli, dans un style très 1925. C’était un important délégué de l’Imporium. Elle s’en souvenait comme d’un « client » difficile, lors des quelques redoutables exercices de « communication corporelle » qu’il lui avait fait subir.

 
- Monsieur de Sainte Fouillouse m’a confié peu avant sa tragique disparition qu’il pensait que vous, sa cousine, seriez sans aucun doute capable de reprendre l’ensemble de ses affaires et de prolonger ses actions dans tous les domaines. Y compris dans les plus… confidentiels… Vous avez bénéficié à Andøya d’une excellente formation générale, commerciale et même… spéciale, vous avez fait vos preuves, et si des circonstances… imprévues et imprévisibles n’avaient pas ainsi brisé le développement de l’entreprise de votre employeur, que nous connaissions bien, vous auriez sans aucun doute été appelée à jouer un grand rôle au sein de son organisation et nous aurions certainement été amenés à collaborer…

  - Attendez, reprend Finette qui décidément n’y comprend rien. Qui était ce Monsieur et de quelles « affaires » me parlez-vous ?

- Monsieur de Sainte Fouillouse a créé la chaîne internationale des boutiques Tapas’Embal’. Il remplissait aussi d’autres fonctions au sein d’organismes internationaux, que nous représentons également, et dont nous vous parlerons ultérieurement. Mais vous devez savoir que cette succession restera sans frais et ne pourra comporter pour vous que des avantages puisque ses revenus seront infinis et que vous ne serez soumise à aucune obligation autre que de réussir… Ce dont Monsieur de Sainte Fouillouse était persuadé… En fait, et outre une confortable fortune, très sagement et très largement défiscalisée, il vous laisse surtout sa succession à la tête de ses affaires.

- Et de quoi est-il mort ce cousin généreux et inconnu ? demande Flora méfiante.
- Il n’a pas eu de chance, il quittait Tanger sur son yacht quand La Bombe de Gibraltar a explosé. C’était lui qui se trouvait là et que vous avez dû voir, comme le monde entier, sur la vidéo de l’explosion.
- Effectivement, ce n’est pas de chance…
- Heureusement que ses dispositions étaient prises, la dispersion de telles affaires est toujours catastrophique. C’est vous dire à quel point vous êtes attendue… Monsieur de Sainte Fouillouse nous a confié le soin de vous en informer dans le détail et d’organiser sa succession. Nous vous proposons donc de nous accompagner, d’abord à Paris, puis à Madrid et partout où sont situées ses usines, ses boutiques et toutes leurs ramifications… Et bien sûr de prendre contact avec ses relations d’affaire, dont Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec est le représentant direct, mais qui, vous le comprendrez pour y être quelque peu initiée, ne veulent pas apparaître…

  Le lendemain, Finette quittait les Ardennes. 

  Malgré les mises en garde de Flora :
- Attention, ma fille, on ne réussit pas en faisant le malheur des autres et ces oiseaux-là ne m’inspirent pas confiance… N’oublie jamais ton Pain de Couleuvre…
- Pour savoir comment on réussit, maman, il faut au moins essayer !
- C’est ce que pensait ton père et tu lui ressembles beaucoup par moments. Mais n’oublie pas ce que disait Philippe Auguste : « Il n’y aura jamais de construction noble si l’architecte est ignoble »…

Elle est comme ça Flora, inquiète pour sa fille et férue de citations originales et vertueuses qu’elle découvre au hasard de lectures disparates à fleur de magasines. 

 
Et Finette, attendrie, lui a fait une bise sur le front, entre ses boucles grises.

  L’année suivante, elle avait repris en main toute l’organisation des boutiques, s’inspirant de l’initiative expérimentale de Begoña-Conception et de Gerañum-Assomption à Saint Tignous sur Nivette, qui est très vite apparue comme la plus efficace dans cette période difficile. Elle a reçu l’appui d’Arnaud Boufigue qui lui-même était en pleine création et développement du concept des Super Trocs.
 
Elle avait aussi découvert la fonction que Tapas’Embal’ remplissait auprès de l’Imporium d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec. Du moins, ce qu’ « on » lui en avait montré. Et ce qu’elle en avait deviné.
Elle avait également fait la connaissance de Monseigneur Gerhardt Zeeman, « contact » ecclésiastique de feu Déodat, qu’elle regrettait décidément de ne pas avoir connu de son vivant…

  Et aujourd’hui, Finette va prendre officiellement ses fonctions au sein de Tapas’Embal’, en inaugurant l’établissement de Saint Tignous sur Nivette, et cela en présence du Maire, du Conseiller en matière d’économie électorale, dont elle a découvert qu’il est aussi un lointain cousin, et du chanoine Onésiphore Biroton, curé de Saint Tignous sur Nivette, puisque Tapas’Embal’ occupe l’ancien presbytère, et entretient des relations privilégiées avec les instances religieuses.

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec, de l’Imporium, lui a annoncé qu’il viendra lui aussi avec Gaston Brunières et Marc Tombou, les notaires parisiens, et une « personnalité » qu’elle ne connaît pas encore.
  Après l’inauguration, ils partiront tous ensemble pour un lieu qu’il n’a pas précisé, « où elle aura connaissance de l’ensemble de leur projet de développement »…

Elle connaîtra mieux l’Imporium (dont, au fond, elle ne sait pas grand-chose) et elle saura enfin quels sont les objectifs qu’il poursuit.

On lui enverra une voiture…
 
Finette en est toute excitée.

 
Mais en attendant, il y a l’inauguration. 

  Ce sera sa première manifestation officielle dans sa nouvelle fonction, ce qui ne l’angoisse pas outre mesure, mais lui apparaît surtout comme une sorte de revanche après son départ prudemment précipité d’il y a deux ans.

 
A trois heures, on lui annoncera que son chauffeur est arrivé.

  A quatre heures, elle entrera à Tapas’Embal’…
 


[1] FCD, Fédération des entreprises du Commerce et de la Distribution, regroupe les entreprises du commerce de gros et de détail, avec une activité spécialisée alimentaire ou non-alimentaire.

Les enseignes adhérentes à la FCD sont : 8 A HUIT ; 1000 FRAIS ; ALDIMARCHE ; ATAC ; AUCHAN ; BOULANGER ; CARREFOUR ; CASINO ; CASITALIA ; C’ASIA ; CHAMPION ; COCCIMARKET ; COCCINELLE ; COMOD ; COOP ; CONFORAMA ; CORA ; CORSAIRE ; DARTY ; DECATHLON ; DIAGONAL ; ECO SERVICE ; ECOFRAIS ; ECOMAX ; ED ; FRANPRIX ; G20 ; GEANT ; GO SPORT ; INNO ;

LA VIE CLAIRE ; LE MUTANT ; LEADER PRICE ; LEROY MERLIN ; LIDL ; MARCHE PLUS ; MAXICOOP ; MAXIMARCHE ; MAXIMO ; METRO ; MIGROS ; MONOPRIX ; NICOLAS ; NORMA ; PC CITY ; PENNY ; PETIT CASINO ; PETIT CASINO 24 ; PICARD ; POINT COOP ; PROMOCASH ; PROVENCIA ; PROXI ; PROXI SERVICE ; PROXIMARCHE ; RECORD ; ROND POINT ; SCORE ; SHERPA ; SHOPI ; SITIS ; SPAR ; SUPERMARCHES MATCH ; TOY’R’ US ; VIVAL ; VOTRE MARCHE.

Pour un volume d’affaires de 162,6 milliards d’€.
Source : FCD, mars 2006

[2] Gertrude continue de louer à Arnaud un immense appartement dans sa grande maison proche de la MJC. Arnaud qu’in petto elle continue d’appeler Sri Mardouk Shankara depuis qu’il l’a convertie à la sainteté des thèses développées par les Écolocroques.

LUIS OTTOUADLA, JOURNALISTE STAGIAIRE ET AMBITIEUX / P2C1E4

P2C1E4 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 4)

  N°83 / Luis Ottouadla, journaliste stagiaire et ambitieux / P2C1E4

 
C’est l’histoire où nous faisons la connaissance de Luis Ottouadla, journaliste stagiaire ambitieux, qui se prépare pour l’inauguration du Tapas’Embal’. Au passage, nous regardons l’émission qui a mis fin à la carrière des Écolocroques.

  Lundi 2 mai
15 heures
Le Petit Matois Subreptice.

  Il taille ses crayons et les dispose sur son bureau. Bien alignés. Il ne supporte pas les crayons mal taillés, ni le désordre d’une manière générale. « Son » bureau, c’est celui qu’occupait Victor Bourriqué dans les locaux de ce qui était le Petit Matois Subreptice, dans l’ancien couvent des Marmoréens, et que la Mairie loue maintenant à la Lanterne du Fort. Le maire n’a rien à refuser à la Lanterne…
 
Né natif originaire de Saint Tignous sur Nivette, Luis a d’abord eu l’ambition d’en sortir. Il se trouve que la filière du journalisme lui a paru constituer le meilleur moyen de réaliser cette ambition initiale : à Saint Tignous sur Nivette, franchement, il se trouvait à l’étroit.

 
Son père, fils d’émigré espagnol, a épousé une rouquine d’origine anglaise rencontrée à la fac. Profs tous les deux, lui d’espagnol et elle d’anglais. Luis a donc toujours baigné dans un environnement trilingue qu’il a su exploiter avec habileté, au cours de ses études d’abord, et maintenant qu’il est presque journaliste, dans l’exercice de sa profession. Il a compris qu’en se faisant passer pour l’étranger qui fait l’effort de parler la langue du pays avec une maladresse calculée (Luis parle parfaitement ses trois « langues maternelles »), il s’ouvre une compassion très utile auprès de ceux qu’il interroge.

  Il devrait avoir tout lieu d’être satisfait : à vingt ans, se retrouver rédacteur stagiaire à la Lanterne, c’est plutôt pas mal. Juste à la sortie de l’école de journalisme, on a vu pire. Parce que

la Lanterne, depuis les « évènements » d’il y a deux ans, c’est devenu un sacré journal !

  Et le plus beau, c’est qu’à écouter à droite et à gauche, Luis pense avoir découvert un paquet de scoops faits de gros secrets bien juteux qu’il pourra communiquer à quelqu’un qui saura en faire quelque chose de bon pour sa carrière à lui. Parce que Luis a de l’ambition, beaucoup d’ambition.
C’est pourquoi il est insatisfait.

  Il n’est pas seulement habile, il sait se montrer souple, et même soumis avec ses supérieurs, quitte à se rattraper lorsque l’occasion lui est donnée de prendre une quelconque autorité sur un vague subordonné. Et cela sans aucun scrupule, puisque c’est le moyen reconnu de se montrer professionnellement « motivé » : Luis a beaucoup appris de ses jobs d’étudiant en grande distribution.

  Il a su arguer de ses origines locales pour obtenir ce stage convoité et depuis un mois, il tourne entre les différents services du journal, de la compo à l’imprimerie. Il a fini par aboutir à la Rédaction, enfin, qui le laisse presque autonome dans ce qu’au journal on appelle l’annexe de la Mairie. Et cette fois, Monsieur Mouchoir, le secrétaire de rédaction, lui a confié un reportage. En ville. Important. Et les quelques recherches que Luis a pu effectuer aux archives lui ont permis de mettre le doigt sur QUELQUE CHOSE.

  Bon. Restons calme.

En deux mots, Luis va devoir assister à l’inauguration officielle du Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette. 

 
A première vue et à part les petits fours rebaptisé tapas, rien d’extraordinaire, ni même d’intéressant. Mais s’il sait y faire, il pourra interviewer le Maire, et surtout vérifier son hypothèse. Parce que dans les archives, où il a recherché tout ce qui concerne les « évènements », particulièrement importants à Saint Tignous sur Nivette, il a cru trouver des relations entre le Maire, justement, quelques uns des cinglés de la MJC, dont bien sûr les écolos, le Conseiller en matière d’économie électorale, et une fille qui a disparu aussi vite qu’elle était apparue, et qui représentait les Écolocroques, à l’époque. Et peut-être même le représentant, responsable, chef, directeur ou je ne sais quoi de Super Troc dans la région. Donc, tout ça relié à la bande des Malfort qu’il côtoie continuellement au journal (même si on les voit assez peu, à part Victor, le directeur, et Clémentine, sa secrétaire de direction qui est aussi sa femme ; mais les Malfort eux-mêmes ne sont jamais là), tout ça fait une histoire pas claire. 

  Mouchoir l’a regardé de travers quand il a – prudemment – abordé la question devant lui, et il n’a pas insisté.  Mais il a pu avoir un contact avec un certain Green Bill de Washington… S‘il a du concret, Bill sera preneur. Et cher. Luis se voit très bien en free-lance d’investigation et, niark niark, s’en frotte les mains d’avance : « Un jeune journaliste révèle le complot secret des Manipulateurs du Climat Mondial… », sur cinq colonnes à la Une de tous les journaux du monde, derrière le Washington Post… Un Pulitzer pour un journaliste stagiaire, ça ne s’est jamais vu… 

  Luis repasse sur l’écran de son ordi de bureau l’enregistrement de l’émission archi connue qui a mis fin aux activités des Écolocroques, il y a de cela deux ans :

  Il y avait eu d’abord ce bandeau :
 

EMISSION SPECIALE

BASE CENTRALE DE THULÉ


  Et puis dans le décor assez vague d’une salle qui avait tout l’air d’être une salle de conférences, Eusèbe Malfort, encadré de Victor et de Clémentine, tous les trois vêtus de combinaisons orange, du style de celles que portent les prisonniers américains, mais ornées sur la poitrine et dans le dos d’un grand KG, comme en portaient les « Kriegsgefangener », les prisonniers de guerre dans les camps allemands de la dernière guerre.

En quatre plans, on faisait le tour de la salle, pour voir qu’ils étaient assis au fond, du côté le plus étroit de la vaste table ovale bordée de sièges confortables qui l’occupait toute entière, face au panneau technique implanté sur le mur opposé formé d’un immense écran mural et d’une série de consoles devant l’une desquelles était penché un technicien que l’on voyait de dos.

En fait, on devinait assez facilement que la scène était filmée simultanément par quatre caméras de surveillance et que le technicien en gérait la régie, comme il l’avait vu faire au cours d’un stage à FR3 Lille.
 

« Concitoyens du Monde », avait commencé Eusèbe.

  « Depuis le début, cette crise mondiale que nous venons de traverser et qui s’est achevée par la tragédie que vous connaissez, a été provoquée, organisée, programmée, manipulée, par un groupuscule fascisant que nous avons réussi à identifier et à détruire. »

 
Eusèbe avait alors observé un silence, puis il s’était levé pour arpenter l’espace, derrière Victor et Clémentine, pâles, les traits fatigués, soulagés mais marqués par l’épreuve qu’ils venaient de vivre.

Tous les trois étaient bien loin de l’image que les précédentes émissions des Écolocroques avaient donnée d’eux. Ils étaient cette fois présentés « au naturel » si l’on peut dire.

  Eusèbe était revenu au centre du groupe, avait écarté sa chaise et s’était appuyé des deux mains à la table :
 
« Si je résume la situation en quelques mots, car notre tâche n’est pas achevée et je ne peux intervenir que brièvement, cette organisation fonctionnait selon deux niveaux.

« Le niveau « de surface », constitué autour de boutiques et de proclamations tonitruantes, donnait une image de groupement bio-intégriste. Le personnel en était le plus souvent sincère quant à ses convictions, même si celles-ci se trouvaient évidemment outrées et manipulées.

« Le niveau souterrain, totalement secret, ultra centralisé sur une famille où chacun se désignait par un Numéro, de Un à Cinq, ce dernier restant périphérique. C’était le niveau souterrain, détenteur du pouvoir militaire et des structures de décision qui tirait toutes les ficelles, à partir de cinq bases armées de missiles nucléaires et de deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engin d’une puissance terrifiante.

Ils disposaient également dans leurs bases de plusieurs sous-marins U-boote datant de la dernière guerre mais en parfait état de marche. 

  « Deux questions se posent immédiatement : d’où venait cette puissance, et que voulaient-ils en faire ?

 
« D’où venait cette puissance ? 

  « En 1942, l’Oberst Kuhhirt, officier sous-marinier dans la Kriegsmarine allemande est d’une part, chargé de construire une série de bases secrètes, dont celle d’Agotchilho, et d’autre part, en 1945, de placer en lieu sûr le trésor de guerre nazi, hors de portée des Alliés.

  « Il venait de mener à bonne fin cette deuxième mission lorsque, avec mon groupe de Résistants, je capturai la garnison allemande de Saint Tignous sur Nivette où il aurait dû se trouver après avoir dirigé la fuite de l’or nazi vers des bases secrètes via l’Espagne. Il nous a alors échappé de très peu, et s’est réfugié dans la base toute proche d’Agotchilho, dont, bien sûr, nous ignorions l’existence. 

  Après la guerre, son groupe s’est d’abord consacré à assister la fuite d’anciens nazis recherchés en direction de l’Amérique du Sud, en utilisant ce réseau des bases secrètes et des sous-marins qu’elles abritaient. Puis ils se sont livrés, par le même moyen, au transport de drogues diverses en direction du monde entier, sans jamais apparaître autrement que comme transporteurs, ce qui leur évitait les risques liés au trafic lui-même. Mais c’est cela qui leur a permis d’en prendre le contrôle. Cela augmentait encore leurs ressources financières, déjà énormes.
 

« A la chute de l’Empire soviétique, il leur a été très facile de récupérer, moyennant finances, une grande quantité d’un armement moderne très lourd et très efficace,  nucléaire pour l’essentiel, dont les deux sous-marins « Typhoons » sur lesquels ils ont basé leur force de chantage.

  « D’autant qu’ils disposaient des compétences nécessaires à sa mise en œuvre, puisque bon nombre de techniciens et de scientifiques nazis étaient restés dans leurs rangs après la guerre, et qu’ils en avaient recruté d’autres par le biais d’organismes d’extrême droite divers.
 
« Enfin, bon nombre de militaires ex-soviétiques passionnés par leur métier avaient préféré suivre leurs équipements lorsque ceux-ci avaient été « cédés ». C’est par exemple ce qui s’est passé avec les équipages des Typhoons.

  « Le niveau souterrain des Numéros disposait donc de cette puissance. La question est maintenant de savoir ce qu’ils voulaient en faire.
 
« Grâce au technicien que nous avons « retourné » à notre profit dans des conditions que nous vous exposerons plus tard, et que vous voyez à la console de régie (plan rapide montrant le technicien, toujours de dos), nous avons retrouvé l’enregistrement de la dernière rencontre que nous avons eue avec ces Numéros, alors convaincus de leur victoire.

  « Voici cet enregistrement. 

 
L’écran mural s’est éclairé et montre l’image de la même salle de conférence, mais où Eusèbe, Victor et Clémentine sont placés différemment, assis de côté par rapport à l’écran mural qu’ils regardent en tournant la tête, et qui montre l’explosion de Gibraltar, la fin de l’émission où Eusèbe, secoué par le vent nucléaire, expose l’avenir selon les Écolocroques, et se trouve remplacé par les images de Victor et de Clémentine sur le Hai II, lors de leur arrivée à Thulé. 

  Ces images ont bouleversé le monde avant que les conséquences des explosions ne le transforment.
 

Face à eux, quatre hommes et une femme, vêtus de combinaisons bleues à parements dorés, regardent avec une satisfaction visible ce qui se passe sur l’écran.

  Il s’agit manifestement d’un montage simple d’images enregistrées simultanément par les quatre caméras qui couvrent la salle et qui sont traitées par les consoles devant lesquelles s’affairent cette fois quatre techniciens.
 
Gros plan sur les cinq personnages. Arrêt sur image. Eusèbe commente :

  « Vous voyez ici, au centre, le Numéro Un, qui dirige seul les destinées des Écolocroques ; à sa droite le Numéro Deux, son père, l’Oberst Kuhhirt, fondateur du système et créateur, puis responsable des bases secrètes sous-marines ; à sa gauche, le Numéro Trois, fils du Numéro Un, responsable des expéditions sous-marines et chargé de concevoir son propre successeur qui ne peut être, d’après ce que nous en avons compris, que mâle et du « sang aryen » issu de la communauté nazie expatriée après la guerre. La femme assise à la gauche de ce Numéro Trois est sa sœur, qui porte le Numéro Quatre. Elle est chargée de la communication et donc du « réseau de surface ». A ce titre, elle dirige les écoles des cadres, dont celle de Finlande, et impulse le développement du réseau commercial des boutiques « bio » transformées en centres de recrutement. Mais elle ne pourra en principe jouer aucun rôle dynastique. A l’autre extrémité, le Docteur Pouacre, scientifique de valeur, responsable de la conception du Plan final dont il sera bientôt question. Le Docteur Pouacre est aussi le mari du Numéro Quatre, et c’est à ce titre qu’il porte le Numéro Cinq.
 
Le défilement des images reprend et montre maintenant les trois uniformes orange des prisonniers. Victor redresse la tête :

  -         Mais vous n’avez pas…

 
Le Numéro Un, ironique, lui répond :

  - Mais si, nous avons ! Ces images sont authentiques… Bien sûr, mon cher Malfort, vous savez bien que c’est votre marionnette informatique qui commente, puisque vous étiez ici en notre pouvoir et non pas en promenade en Espagne, mais personne ne peut le deviner, notre morphing est parfait et adapte vos mimiques aux mots que nous plaçons dans votre bouche. Cela, c’est un ajout. Mais les explosions sont bien réelles et vont entraîner les conséquences que nous avons prévues, n’est-ce pas Numéro Cinq ?

  - Mais certainement. Notre objectif est d’abaisser la température de la Terre de six ou sept degrés en coupant le Gulf Stream et en créant un voile atmosphérique par des injections stratosphériques de nanopoudre d’aluminium. Tout cela, dès cette année, provoquera une accumulation de neige à des latitudes inhabituelles et donc, en augmentant l’albédo de la Terre, son pouvoir réfléchissant si vous préférez, enclenchera l’amorce d’une glaciation…

  - Qui ne gênera en rien notre flotte sous-marine, puisque nous avons prévu que même avec la baisse inéluctable du niveau des océans qui s’en suivra, les accès à nos bases resteront ouverts, enchaîne le Numéro Trois…

  - Stratégiquement, c’est la phase politico-militaire de notre action de conquête, reprend le Numéro Un. La phase idéologique est achevée, tout le monde est convaincu que nous avons raison de vouloir sauver la planète. Et qui n’en serait convaincu ? (rire satisfait) Votre marionnette nous a ouvert la phase politique, relayée par les bureaux-boutiques que nous avons ouverts, et la force mise en œuvre, eh bien, c’est celle qui va contraindre le monde à nous céder définitivement, celle qui va interrompre les communications de l’adversaire, désorganiser sa production et son ravitaillement, ruiner sa crédibilité. Mais ne croyez pas que notre armement nucléaire constitue seul notre force d’action militaire. Notre but n’est pas de détruire la planète mais de la conquérir.

Non, notre arme, c’est le froid. Oui, mes chers amis, le froid planétaire est l’Arme que nous utilisons. Ce que vous voyez
(il désigne l’écran), ce n’est que l’interrupteur que nous basculons pour geler les couilles du monde ! Et comme ces braves gens d’en face n’oseront pas nous détruire en sachant que nous aurons toujours de quoi riposter à leurs armes, par nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ils se laisseront geler sur place. Et quand ils s’en apercevront, il sera trop tard : nous serons les Maîtres.

 
- Le réseau de nos bureaux-boutiques est activé depuis ce midi. Il recrute à tour de bras. Bientôt, c’est nous qui constituerons le pouvoir légitime, enchaîne le Numéro Quatre de sa voix glacée. Nous disposons de vos trois marionnettes informatiques et nous pourrions donc nous passer de vous, mais il serait bon que Victor et Clémentine collaborent et incarnent ce changement…

  - C’est une offre sérieuse, appuie le Numéro Un : vous en tirerez des avantages infinis, vous dirigerez toute notre communication média…

 
Contre-champ, gros plan sur les trois journalistes. Clémentine prend la parole, la voix faible, fatiguée :

  - Ce que je ne comprends pas bien… (elle hésite) c’est ce que vous cherchez vraiment…
 

Le Numéro Un est cadré en gros plan, hilare :

  - Être les Maîtres ! C’est une ambition en soi. Imposer notre vision des choses et du monde. Décider. Exercer le Pouvoir. Le Pouvoir Absolu. Je vous assure, ma chère, que c’est là l’ambition la plus élevée et le plaisir suprême auxquels un homme puisse accéder. Ne croyez pas aux Convictions : ce sont les emballages des Ambitions. Et des Ambitions de Pouvoir ! Pourquoi le roi veut-il être roi ? C’est cela qui motive l’humanité depuis ses débuts, ce qui constitue le plus universel de ses buts. Du maire de village à Gengis Khan, du boutiquier qui harcèle son pauvre employé à Rockefeller, de votre « Président » à l’adjudant de service, tous veulent jouir du Pouvoir. Tous jouissent de leur peu de pouvoir. Bien sûr, ils s’aperçoivent assez vite que le pouvoir acquis est frustrant parce qu’il n’est jamais absolu. Ce qui les pousse à de nouvelles conquêtes. Ils pressentent qu’il existe un vrai pouvoir, certains même l’expérimentent. Les tueurs, les grands requins de la politique, des affaires ou de la finance. Ceux-là savent que  le vrai pouvoir se lit dans le regard agonisant de celui  qu’ils ont vaincu. Et ils aimeraient bien pouvoir tuer à discrétion, ouvertement, mais ils n’osent pas, coincés par les règles qu’ils ont imposées aux autres pour s’en défendre ! Alors, ils  poursuivent  leur quête du pouvoir. De plus de pouvoir… En espérant qu’ils pourront tuer un peu plus au cran supérieur de la hiérarchie. Symboliquement, ou même physiquement si possible… Mais ils resteront frustrés, déçus par ces limites auxquelles ils se heurtent tôt ou tard…

 
Nous, nous tuons. Qui nous voulons, quand nous voulons. Comme nous voulons. C’est cela notre Pouvoir et nous le savons et le revendiquons. C’est nous, le Pouvoir. Et nous le garderons. Parce que nous sommes une Famille, ce que vous appelleriez une Dynastie, une famille organisée et secrète, inaccessible parce qu’ignorée. Nous échappons donc à cette limitation des règles que d’autres pourraient nous imposer. Nous sommes nos propres règles. 

  Notre secret assure l’absolu de notre pouvoir. Les dynasties du passé, qui ont tenté avec leurs faibles moyens de s’approprier le Pouvoir ont toutes échoué par la faute de leur ostentation qui les a réduites à ces clinquantes marionnettes de carnaval que vous voyez autour de vous. 

  Nous, nous échappons à cette ostentation par le Secret. Et nous conquerrons le Pouvoir. Nous pourrons ainsi remodeler le monde comme nous le voulons (il éclate de rire) ! Nous resterons

la Tête secrète qui dirige et qui tue ce qui lui déplait. Ce qui dépasse. Et bien sûr, en surface, nous laissons à nos Initiés, nos Cadres, l’expression publique de ce Pouvoir : les honneurs, la richesse, l’apparence de

la Décision…

  C’est d’eux que viendra le Progrès Social, c’est eux qui fonderont le Nouvel Ordre, et que l’on aimera ou que l’on haïra, peu importe, puisqu’ils pourront « disposer » de leurs adversaires, tout cela selon nos indications, bien sûr. C’est eux qui remodèleront la planète et les peuples… Grâce à eux, la Terre possèdera un air sain, il n’y aura plus de pollution, la Nature sera respectée et chérie en tout et partout. Et par tous. Sous peine de mort. Il y aura plein de petits oiseaux. Les dauphins, les phoques et les otaries s’ébattront au bord de plages où l’on pourra se baigner sans marcher dans le fioul. 

  Enfin, l’élite le pourra. Les peuples