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L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

P2C2E11 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 11)

  N° 112 / L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

  C’est l’histoire où Daniel Forpris initie Gertrude Pilon, le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale à

la Nouvelle Réna. Dont nous découvrons le Rituel d’Intronisation par la même occasion. 


  Mardi 3 mai
19 heures
C’est tout naturel


  - Crébonsoir, s’écrie Gertrude, soulevée d’enthousiasme à l’idée des foules nombreuses défilant sous l’égide de la Nouvelle Réna !

  Et son cri de joie pure fait sursauter le maire assis à côté d’elle dans le vaste bureau de Daniel Forpris qui leur expose, allègre, les amples perspectives de son plan marketing.

  En écho, Varochaix se fend, et en français encore, d’un « C’est-tout na-tu-rel », qu’il scande comme la pub que martèle France Info, et Hilarion-Jovial rosit d’un tendre bonheur simple.

 
Il est très bon, Daniel, pour exposer, presque sans notes, un projet commercial abstrait et compliqué, emporter un marché, convaincre un Acheteur[1] que ce dont il a besoin, c’est justement du truc, du bidule, du machin qu’il veut vendre. Alors, vous pensez bien, lorsqu’il s’agit de vendre rien moins que l’avenir ! L’Avenir !!!

  - Et ainsi, mes amis, serons-nous, que dis-je ! serez-Vous, placés en tête d’une restructuration des forces vives de la terre entière qui, par simple effet de boule de neige, ne pourra que nous suivre ! Vous suivre !!!

 
On applaudit.

  Mais Daniel est trop bon vendeur pour se contenter de ce facile effet d’approbation, et il sait qu’il lui faudra apporter des Résultats[2] pour qu’au-delà de l’enthousiasme du début, le Marché s’installe dans la durée, évitant de la sorte que l’adhésion de départ ne soit ensuite perçue au travers d’un dramatique déficit dans la communication positive et ne tende à l’évictionnel. C’est en cela que le Vendeur se distingue du simple histrion qui n’aura à emballer que le public d’un soir.

 
C’est donc avec un modeste sourire qu’il invite ses « amis » à visiter son installation pilote (Saint Tignous sur Nivette, toujours en pointe, possède la seule installation de ce type au cœur du premier et du plus élaboré des Super Trocs, où nous nous trouvons, mes biens chers amis, grâce à notre Saint fondateur Arnaud Boufigue et à ses généreux Inspirateurs et Financeurs de l’OSARM, grâces leur soient rendues !), et à leur offrir une Initiation démonstrative.

  On se lève, dans la chaleur du sentiment de communauté partagée qu’a fait naître l’éloquence de Daniel. Ah, que c’est bon, de se sentir les coudes ! Jusqu’au maire, qui en viendrait presque à trouver Hilarion-Jovial touchant dans son émotion juvénile ; jusqu’à Hilarion-Jovial qui en viendrait presque à trouver le maire sympathique du fond épais de son sourire mou…

 
Et avant de sortir de son bureau, Daniel profite du léger brouhaha qui les fait se presser vers la porte, pour les rassembler en cercle, comme les membres de l’équipe de basket autour du coach, leur joindre, en une seule poignée symbolique, des mains pour une fois solidaires, et les faire s’exclamer, d’une même voix, dans un même rythme et d’un même coeur, de Gertrude à Varochaix et du maire à Hilarion-Jovial (lui, qui cultive une image si réservée) : « C’est-tout na-tu-rel » !!!

  Le petit groupe ainsi momentanément soudé descend du bureau pour rejoindre la Salle de Troc où s’affairent les derniers troquistes de la soirée (on ferme à vingt heures).

  Une grande affiche représentant le visage extatique de Finette s’ouvre à leur approche sur la porte à double battant qu’elle dissimulait : c’est par là que se presseront les foules des Postulants futurs…
  C’est par là qu’ils quittent l’éclat et le bruit joyeux entretenus dans la Salle de Troc, pour le silence et la pénombre savamment dosés du Couloir large de trois mètres, entièrement floqué de noir et coupé de trois chicanes qui le transforment en amorce de labyrinthe au bout duquel se distingue la lueur vaporeuse du narthex.

  - Je vais vous laisser poursuivre sans moi, précise Daniel Forpris, je vous retrouverai dans

la Grande Salle : il faut que je me change pour vous y accueillir. Je vous demanderai de vous déchausser dans le narthex où se trouvent des casiers sécurisés dont vous conserverez la clé. Ne vous inquiétez pas de la vapeur qui y règne : son odeur d’encens fait partie de la mise en condition utile à la participation active des Postulants que vous êtes censés être… Gertrude vous guidera…

  Gertrude, à qui Daniel a montré les lieux le matin même, après qu’il ait souscrit à ses amples besoins, se rengorge :
- Ne t’inquiète pas, je serai digne de ma Mission…

  Et les Portes du Couloir se referment silencieusement derrière Daniel lorsqu’il a regagné

la Salle de Troc…

  On entend une vague rumeur monter du narthex, aussi vague que la lueur sur laquelle ils se guident, aussi vague que l’odeur d’encens et de fleurs fraîches (menthe, citronnelle, rose, violette ? bien malin qui pourrait le dire, les aromaticiens qui l’ont mise au point ont veillé à rester dans l’indécis) qui sourd au ras du sol et se renforce lorsqu’ils s’avancent, malgré tout un peu inquiets de toute cette mise en scène :
- C’est très élaboré comme accueil, observe Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui estime l’effort marketing à l’aune de ses propres recherches de communication, confortées par celles de sa soeur.
- Et vous n’avez encore rien vu ! prévient Gertrude, fière d’être celle qui sait et d’en remontrer aux huiles qu’elle pilote (pour Varochaix, ce serait plutôt une huile de vidange, ne peut-elle s’empêcher de pouffer en elle-même, et, filant la métaphore, pour Hilarion-Jovial, et ce qu’elle en connaît, elle voit très bien l’huile à salades, ce qui l’amène à repouffer in petto. Ses trois « clients », du coup, se demandent où ils ont mis les pieds, avant de se rappeler que la fille est réputée pour avoir un grain. Mais justement, choisir un guide pas très net, décrédibilise ceux qui l’ont désignée, et donc…).

  Mais on arrive dans le narthex, pièce de bonne taille, toujours floquée de noir, aux murs couverts de casiers fermés chacun par une clé fluorescente.  On y voit plus clair que dans le Couloir, mais quand même, ce n’est pas le plein soleil ! D’autant que cet éclairage réduit se trouve mêlé à de subtils effets d’ultraviolets qui donnent aux visages et aux mains un aspect blafard passablement sinistre, et qui fait éclater le blanc des chemises, des dents et des yeux…

 
La musique se renforce, sourd grattement, lourd grondement de guitares, enveloppante, insidieuse, et l’odeur d’encens s’accentue tandis qu’une voix venue de nulle part, avec des moelleux d’hôtesse de hall d’aéroport, leur susurre des mots d’accueil entrecoupés de « C’est tout naturel » scandés dans le rauque haletant d’une contralto au bord de l’orgasme, tout en insistant sur le fait qu’ils doivent « absolument » se déchausser et déposer leurs bagages à main dans les casiers réservés à cette fin, sans oublier d’en conserver la clé numérotée, merci… 

  On s’exécute, avec des petits rires gênés de grandes personnes qui joueraient aux billes dans la cour de récré pendant que les enfants sont en classe.

 
La vapeur d’encens s’est encore accentuée, jusqu’à presque saturer l’atmosphère, et s’y mêle une autre odeur… Une autre odeur… indéfinissable…

  Le blanc des yeux s’est agrandi, les sourires se font plus larges. On se trouve tellement sympathiques, tous, ici, si gentils…

  Les portes du fond du narthex se sont ouvertes et un grand souffle frais et parfumé d’herbe fraîchement coupée (la tonte du gazon, le samedi après-midi, dans la maison de campagne, quand on oublie tous les ennuis de la semaine pour suivre le pout-pout de la vaillante petite tondeuse…), un grand souffle balaie l’odeur d’encens, et les Postulants, ravis, pénètrent dans la Grande Salle, disposée comme un cercle autour de l’arbre central : le Putier…

  Au pied de ce putier aux branches chargées de fruits rutilants et de fleurs délicates, éclairé on ne sait comment à la fois par-dessus et par-dessous, Daniel Forpris, vêtu d’une tunique blanche ceinturée d’une cordelière pourpre, arbore à hauteur d’épaule une fibule rouge en forme de lyre.

  Sur le mur du fond s’allument alors les lampes à éclats de la grande lyre qui était jusqu’ici restée invisible, et dont le scintillement éclipse d’un coup la lueur du putier central.

Cette lumière vive et mouvante dévoile trois silhouettes jusque là restées invisibles, qui se détachent du mur du fond où elles étaient adossées, immobiles, perdues dans l’ombre, et qui s’avancent, en ondulant des hanches, vers les Postulants. Trois jeunes femmes, vêtues d’une courte tunique, attachée à la taille par une cordelière blanche, qui dévoile leurs cuisses nues. Elles arborent la lyre noire des Initiés au-dessus du sein gauche…

 
Elles s’avancent, tandis que la musique se mue en simple accompagnement de Daniel Forpris qui psalmodie, les yeux clos et les bras à demi levés, avec des accents mesurés de prélat à l’office lançant à l’assemblée un fervent « Dominus vobiscum » :

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue,  
 

Et les filles répondent, sur le même ton, comme un « Et cum spiritu tuo », mais selon le rythme devenu habituel :
  C’est-tout na-tu-rel…
 

Les filles prennent chacune l’un des Postulants par la main et le guident dans une déambulation  circulaire autour du Putier central, tandis que Daniel Forpris enchaîne :
  La force de son chant
La tension de son arc
 

Et que les filles, maintenant accompagnées par les Postulants répondent :
  C’est-tout na-tu-rel…
 

La souplesse du sol leur donne l’impression de marcher sur un nuage de guimauve…
  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 

Leur vision se trouble quelque peu, ils se sentent si bien…
  C’est-tout na-tu-rel…
 

La farandole se meut dans un espace léger où l’air devient ouaté, où les sons se colorent :
  La vigueur de son bras
Et son œil infaillible
 

Les mains chaudes des filles leur réchauffent les bras, la nuque, les reins…
  C’est-tout na-tu-rel…
 

Tout en tournant en rond, sans même les toucher autrement que des mains sur la paume des mains, sans leur parler plus loin que des mouvements doux de leurs lèvres gonflées, elles se font caresse, tendresse, douceur…
  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 

Comment donc sont tombés ces vêtements stupides qui les couvraient encore l’instant auparavant ? Ils ont roulé à terre, sur ce sol si moelleux qu’il semble une prairie poussée sur de la soie et se mêlent aux filles, haletantes et languides qu’ils besognent au rythme de la musique lourde :
  C’est-tout na-tu-rel…
  Gertrude seule debout, les bras levés au ciel et ondulant du cul, tourne encore, ravie, autour du grand Putier au pied duquel, hilare, Daniel Forpris triomphe.

  Ça a duré longtemps, mais il a bien fallu que ça s’arrête. Après que les hoquets des uns et puis des autres ont montré que, ma foi, tout avait une fin, Daniel a fait un signe et la musique, qui poursuivait son rythme, s’est éteinte doucement. 

  Et Daniel est venu, les a fait relever (ils dormaient plus ou moins entre les cuisses ouvertes des filles qui, patientes, attendaient que ça passe), leur a tendu à chacun une tunique blanche. Les filles, relevées elles aussi, les ont aidés à les enfiler, à nouer les ceintures blanches :
- Bienvenue, Frère Varochaix, dans la Nouvelle Réna…
- C’est tout naturel, a répondu Varochaix avec le large sourire de celui qui adhère à son destin.
- Bienvenu, Frère Maire, dans

la Nouvelle Réna…
- C’est tout naturel, a répondu le maire avec le large sourire de celui qui vient de se vider agréablement les couilles.
- Bienvenue, Frère Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, dans

la Nouvelle Réna…
- C’est tout naturel, a répondu Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse avec le large sourire de celui qui vient de tromper sa femme, sa mère et sa sœur, pour une fois sans avoir peur…
- Bienvenue, Sœur Gertrude, dans

la Nouvelle Réna…
- C’est tout naturel, a répondu Gertrude qui en avait profité pour se mettre à poil et n’éprouvait pas le besoin de se trouver une tunique mais tendait la main pour explorer les dessous de celle de Daniel.
- Bon, mais alors, vite fait, lui a-t-il répondu lorsqu’elle a découvert qu’il avait des ressources.
- Mais, c’est tout naturel, a-t-elle confirmé en s’appuyant sur l’arbre pour lui tendre la croupe.

  Et sous les encouragements des nouveaux Initiés qui claquent dans leurs mains pour donner la cadence, il écarte des doigts la barbe de Filochard pour se plonger dare-dare dans le cœur clapotant de Gertrude ravie.

  Les tuniques remises, les fesses pacifiées, chacun se congratule là où ça le démange, Varochaix au destin, le maire sur les couilles, Hilarion-Jovial à sa fidélité, et Gertrude, scratch, scratch, dans la barbe de Filochard.

 
Et plaf ! 

  C’est avec un grand bruit, que choit alors des branches du putier luminescent, un gros paquet gonflé, une baudruche informe, pâlotte et poilue qui roule jusqu’à leurs pieds. 

 

Quoique bien enchnoufés, ils allaient sans aucun doute se poser des questions lorsque d’un geste large, et la mine horrifiée, Daniel les en écarte et le pointant du doigt :
- Le Grand Putois !!! C’est le Grand Putois Putassier !!!

  Surpris, les nouveaux Initiés, qui n’ont pas encore assimilé toute la doctrine de la Nouvelle Réalité Naturelle, ont cependant compris que c’était plutôt du genre « Pabel Bébeett », comme dirait Tapamilastiko (grand guerrier Chahutas, grand pêcheur de piranhas et grand chasseur de marsupilamis)[3], que ce devait être une sorte d’ennemi…

- C’est l’Ennemi, confirme Gertrude toujours à poil.

  Et chacun d’interpréter in petto : l’Etat français, les Malfort, le fisc, le maire, Hilarion-Jovial, les OGM, selon sa préoccupation du moment (on est prié d’attribuer les pensées négatives à leur auteur, l’Hauteur ne peut quand même pas tout faire).

  Les trois filles tendent chacune à chacun de leurs partenaires une longue latte de bois souple qui devait traîner dans un recoin discret de la salle ronde et les entraînent dans une nouvelle procession circulaire que vient rythmer une autre musique, aigre, râpeuse, flûtée, tandis que Daniel se lance dans une déclamation maléficiante et trémulante, en un trémolo croissant vers l’aigu :
 
Ô Grand Putois
(Clac, Gertrude, qui passait juste devant, file au Putois un grand coup de latte)
Grand Putois putassier,
(C’est Varochaix qui frappe)
Grand Putois pustuleux,
(Le maire cogne à son tour)
Grand Putois putréfié,
(Hilarion-Jovial tape de toutes ses forces)
Pyorrhéique,
(Clac !)
Pyoémétique,
(Pan !)
Pyophagique,
(Chtac !)
Grand Putois purulent pellagreux,
(Les filles aussi y vont de leur coup de latte)
  On refait un tour :
Grand Putois pythien…
Pythien…
Pythien…
(Pim, Pam, Poum !!)
Puant putschiste putatif de tout péan, planqué sous ta poisseuse pavesade…
(Ouaiiiiis !!! Qu’est-ce qu’on lui met !!!)

 
Là, on fatigue un peu. Faut dire que la soirée est animée après une journée riche en émotions.
  Mais la musique s’apaise, se transforme en une sorte d’hymne alangui. 

 
Les filles forment un cercle, intercalées entre leurs partenaires, et Daniel se joint à la ronde qui tourne lentement en chantant autour du putier au pied duquel reste tassée la masse toujours aussi informe du Putois :
  Sous le Putier putéal,
Que de sa flèche d’argent,
Te putipharde, peinarde,
Ignoble Grand Putois,
La polaire clarté poliade que nous vénérons,
À ton encontre pouilleuse.
 
Sur un geste de Daniel, chacun lâche les mains de chacune et se retourne, en une ronde inversée, tournant le dos à l’arbre central, en chantant :

Daniel - On est bien,
Le Chœur - C’est-tout na-tu-rel…
Daniel - On est beaux,
Le Chœur - C’est-tout na-tu-rel…
Daniel - On est forts,
Le Chœur - C’est-tout na-tu-rel…
  Et puis, sur le rythme bien connu des supporters de tout poil et de toute casquette :

Le Chœur - On va gagner, on va gagner, on va gagner !!! 

  Alors Daniel arrête la ronde et se tourne face à Gertrude (le dur métier de Responsable) en faisant signe à chacun de faire face à sa chacune, et, les mains dans les mains, chaque couple tourne sur lui-même en chantant :

Le Chœur - On a gagné, on a gagné, on a gagné !!!

Et cela jusqu’au moment où, épuisés, ils s’arrêtent en riant pour la Grande Pelle Finale qu’ils se roulent allègrement et dans la joie… 

  Et Daniel les entraîne, fraternellement, vers la porte de sortie qui s’est ouverte au fond de la salle, sous la grande lyre qui n’a pas cessé de clignoter.
 
Il fait plus clair. De petites tables individuelles sont amplement garnies de saucisses spéciales, de chez Lartigo, réservées aux seuls Initiés :

- Servez-vous, mes amis, et pensez au bonheur que la Nouvelle Réna peut apporter aux populations du monde…
Si vous le souhaitez, vous pouvez prolonger votre tête à tête avec les partenaires de votre choix dans les cellules que vous distinguez derrière les tentures qui entourent la salle.
- Mais on est crevés, vous voulez nous tuer, mon cher ? remarque le maire qui se dégage peu à peu de la brume qui enveloppait son esprit d’un chaud matelas moelleux.
- Juste vous complaire, mes amis… Vos vêtements sont dans vos casiers, les clés sont attachées aux ceintures de vos tuniques, vous êtes ici chez vous… Les saucisses spéciales seront en vente dans mon bureau en attendant qu’un distributeur Réna soit installé dans le narthex, lorsqu’une carte d’Initié vous aura été établie… Pour cette fois, un distributeur personnel a été placé dans votre casier. Prenez-le, je vous l’offre…

  La lumière est complice, la musique douce, chacun baigne dans des pensées arrondies, roses et tendres comme des fesses d’angelots, chacun s’assied, au cœur de sa rêverie, au cœur de ses espoirs. Dans ce nouveau monde, si récemment acquis, on mange des saucisses, on boit de l’eau, chacun pour soi… (sont bonnes les saucisses, un petit arrière-goût de noisettes intéressant…) Satisfait d’être, de se sentir si bien avec soi, et… bon il va falloir revenir aux dures réalités, mais on est si bien, ici, avec soi… avec soi… tout seul dans sa propre paix… à manger des saucisses…
  Gertrude la première s’aperçoit qu’elle est à poil. Pas que ça la gène beaucoup, mais va falloir rentrer et puis elle a envie de faire pipi.

Alors elle retourne au vestiaire (elle connaît la route, bien sûr), suivie de Varochaix qui, par réflexe professionnel, lui met patronalement la main au cul, pour s’apercevoir que le Filochard a la barbe dure, et retirer vivement la main coupable lorsqu’elle lui sourit. Daniel est un saint, pense-t-il en lui-même. Et ils se retrouvent tous à se resaper et à empocher le distributeur de saucisses  « spéciales initié » marqué d’une lyre qui leur est offert, pour cette fois, avant de repartir chacun chez soi par la porte d’accès direct au parking, avec des regards en biais un peu gênés, mais ils ne savent plus très bien pourquoi cette gêne, parce que tout cela devient tendrement brumeux et s’éloigne dans leur esprit…
 
Dans son bureau, Daniel, hilare, visionne les enregistrements que les caméras dissimulées dans le putier et dans tous les recoins de toutes les salles, ont réalisés tout au long de la soirée.

  Outre les ébats de chacun avec les filles envoyées à cet effet par Aloïs Guétotrou-Kifumsec on distingue très clairement les coups de latte distribués à la peau de Luis grossièrement recousue sur un rembourrage de grosse laine… la fumée s’est montrée d’un totale efficacité. Les saucisses « spéciales » aussi. Reste à savoir dans combien de temps ils en redemanderont… Dans combien de temps ils ressentiront les premiers effets du manque… En principe, ça devrait les reprendre dans deux heures pour les saucisses, et deux fois par semaine pour la fumée…
 


[1] Sorte de demi-dieu entouré de sa Cour d’assistants et d’arpètes, pétri de modestie et d’exigences nobles, qui peut ouvrir d’un seul mot ou d’un seul geste, les portes de l’Avenir Commercial au représentant exténué de la Petite Entreprise venu solliciter, un genou à terre et les cendres de l’humilité sur sa tête chenue, Sa Bienveillance de Grand Distributeur… La bonté naturelle de l’Acheteur est liée, entravée, limitée, par l’Obligation Supérieure de Résultats que lui inflige, cilice âpre et rude, une Hiérarchie impitoyable et prête à le livrer aux crocs acérés de sa Cour d’assistants et d’arpètes, aux aguets du moindre de ses faux-pas pour le bouffer tout cru.

[2] Qu’est-ce que je disais !

[3] Ô grand Franquin, que soient bénis les poils blindés de ton hérisson noir… 

LE PUTSCH D’ARNAUD BOUFIGUE / P1C3E13

P1C3E13 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 13)

  N°61 / LE PUTSCH D’ARNAUD BOUFIGUE / P1C3E13

 
C’est l’histoire où Eusèbe Malfort semble intervenir pour soutenir Arnaud Boufigue, lequel se retrouve nez à nez avec Arthur Malfort, et ce qui s’en suit.
 
Jeudi 21 avril
21 heures 39

La Lanterne

  Pour une fois qu’elle n’est pas à son poste ! La standardiste de la Lanterne, qui filtre les appels ne sait pas trop quoi faire lorsque le Patron lui-même l’appelle pour qu’elle lui passe « sa secrétaire ». Et Vanessa ne sait vraiment pas quoi lui dire. C’est tout moi ça, faut toujours que ça tombe sur moi ces galères. D’abord, c’est le genre de communication qui passe d’habitude par la ligne directe, c’est vrai quoi, il devrait savoir comment la joindre sa fichue secrétaire. Vanessa a peur du Dragon, eh, oui, on en raconte tellement sur son compte, des histoires de grouillots virés parce qu’ils se sont trompés dans la destination d’un message, ou de rédacteurs, même, et des grandes gueules, qui filent doux quand elle les regarde de travers. M’me Marty n’est pas commode. Le Patron, elle ne le connaît pas, le père, je veux dire. Le fils, Arthur, oh, lui, alors… Ce qu’il est beau !!! Pour lui c’est où il veut quand il veut et tout ce qu’il veut tant qu’il veut… Même qu’on l’appelle Gros Module… Ouahhh… Mais en attendant…
- Je suis désolée, Monsieur, son poste ne répond pas, mais je peux vous passer le secrétaire de rédaction, Monsieur Mouchoir ?… Bien Monsieur, je vous le passe…
  Pour une fois qu’elle n’est pas là, mais au fait, où est-elle ?

- Allo ? Jules Mouchoir à l’appareil…
- Jules ? C’est Eusèbe Malfort qui vous parle !! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous désobéissez à mes ordres et virez mes amis comme des malpropres ?
Interloqué, Jules Mouchoir en laisse retomber sa mâchoire avec un « Bééééhhh » bêtement et bellement ovin.

Heureusement que Jeanne arrive à ce moment là (c’est vrai quoi, faut bien qu’elle aille faire pipi de temps en temps, c’est le revers de l’humanisation galopante qu’elle vit depuis quelque temps), et heureusement qu’elle comprend tout de suite qu’il se passe quelque chose d’anormal : même dans ses moments d’égarement les plus flous, Mouchoir ne bêle jamais, alors…
- Alors, Jules, qu’est-ce qui se passe ?
Sans répondre, Jules Mouchoir lui tend le combiné.

- Allo ? Secrétariat de Monsieur Malfort, j’écoute.
- Ah c’est vous ? Alors on ne peut compter sur personne ici ? (c’est bien la voix de Zèbe, mais ni vraiment son intonation ni… C’est exactement comme cette émission…). Qu’est ce que c’est que cette histoire que me raconte le Maire, vous l’avez… VIRÉ (avec une insistance, comme devant l’inconcevable), vous m’avez… DÉSOBEI ?

  Vroum, un ouragan entre dans la pièce : Arthur vient d’arriver, encore tout crotté de la poussière de ses pérégrinations. Jeanne lui fait signe de se taire.
- Excusez-moi un instant je vous prie, élude-t-elle à l’intention de l’« Eusèbe » téléphonique. Elle occulte le micro du combiné de la main et, à Arthur :
- Ton père, ou son clone de l’émission de télé veut nous imposer le maire : il est au bout du fil, et…

Le téléphone jaune sonne… Arthur fait signe à Jeanne de faire traîner, qu’il arrive, et va décrocher :
- Allo, c’est Rébéquée. Arthur, ton père vient de nous être amené par Amaïa : il a été drogué et il dort…
- Merci, je te rappelle, on a du monde…

Il revient près de Jeanne, qui reprend à l’intention de son interlocuteur :
- Excusez-moi Monsieur Malfort, on m’apportait un document et …
- Et vous allez me faire le plaisir de m’écouter si vous tenez à votre place !! tonitrue l’« Eusèbe » téléphonique.

Arthur, qui écoute la conversation que diffuse le haut parleur, auprès d’un Jules Mouchoir qui le contemple avec l’œil humide du cocker que l’on vient de gratifier d’un susucre, lui fait signe d’accepter et lui montre d’un air rassurant la mitraillette Sten qu’il vient de poser sur le bureau.

- Je vous écoute, Monsieur Malfort.
- Très bien. En mon absence momentanée, et puisque mon fils n’est pas là non plus, vous confierez la rédaction en chef à Arnaud Boufigue, que vous avez eu la bêtise d’éconduire. Est-ce que c’est bien compris ?
- Euh ? (regard interrogateur à Arthur qui approuve de la tête) Mais bien sûr, Monsieur Malfort, bien sûr, nous attendons ce monsieur, Monsieur Malfort, je..
Il a raccroché.

  - Ils accumulent les conneries, Jeanne. Rébéquée vient de m’apprendre que mon père est en bas avec eux : ils l’avaient « donné » aux Chochos…
- Aux Chochos ? demande Jeanne qui n’a pas eu trop le temps de se mettre au courant.
- Oui, enfin, ils voulaient le retenir dans ce qu’ils croient toujours être leur base secrète. Il a été drogué. Le message est bien sûr, un faux… Nous allons attendre cet Arnaud Boufigue et nous verrons bien ce qu’il a dans le ventre. Je vais rester caché un moment lorsqu’il arrivera…
- Chouette, jubile Jeanne, on se croirait au théâtre !
Et elle fait la bise à Arthur (ce qui le fait rougir, mais si !) avant qu’il n’aille s’enfermer dans la petite pièce de la cellule de crise, en compagnie des téléphones, en attendant l’arrivée du « nouveau » rédac-chef. 

  Décidément, se dit Jules Mouchoir, le monde et les temps changent… Et lui-même pour un peu, se sentirait prêt à se servir de la mitraillette… La mitraillette ! Elle est restée sur le bureau. Sans hésiter, il la saisit par le canon (c’est lourd ce truc) et la porte à Arthur en ouvrant (sans frapper !) la porte de la petite pièce. Arthur est au téléphone. Il lui fait un petit signe en lui désignant la table pour qu’il y pose l’engin. Puis il le remercie d’un clin d’œil qui épanouit Jules Mouchoir comme l’averse sur le Désert Vivant de Walt Disney.
- … et tu m’appelles quand il s’éveille. Mais il ne doit pas réapparaître. Ici, on va garder notre bonhomme au frais pour le cuisiner un peu sans les affoler. Ils ne doivent à aucun prix apprendre que l’on est à Agotchilho et que le Numéro Deux est entre nos mains. Attends, je crois entendre du bruit, je suppose que c’est notre homme qui arrive.
Et il raccroche.

- Jules, prévenez Toto qu’il le laisse entrer, mais qu’il le fasse attendre d’abord. Et fermez la porte en sortant…
  Costume cravate, Arnaud Boufigue pousse vigoureusement la porte du bureau d’Arthur où patientent Jeanne et Jules Mouchoir. Tous les rédacteurs ont été renvoyés dans la salle de rédaction pour établir un bilan de la situation d’après les dépêches d’agence et préparer une « édition synthèse ».

- Je vous avais bien dit que je reviendrais ! Bon. Pour l’instant j’ai besoin de votre collaboration, mais vous me ferez le plaisir de virer le Toto de l’entrée. Il est vraiment trop mal élevé. Me menacer d’une clé à molette ! Et me faire attendre !! Allez, au boulot. Apportez-moi les dépêches d’agence, et que ça saute !!!

Il s’est assis derrière le bureau et, tout à l’installation de son personnage, il n’a pas encore réalisé que le silence de Jeanne et de Jules Mouchoir n’était ni craintif ni déférent, comme il aurait dû l’être logiquement…
Aussi est-ce avec une surprise scandalisée qu’en relevant la tête, il remarque les sourires ironiques de ceux qu’il croyait domptés.
- Eh bien ? On n’a pas encore compris ?

- On a très bien compris !
Arthur vient d’ouvrir la porte, la mitraillette négligemment balancée à bout de bras :
- On a très bien compris, « Monsieur le rédacteur en chef » ! Ah, je me présente, « Monsieur le rédacteur en chef » : je suis Arthur Malfort, pour vous servir, « Monsieur le rédacteur en chef ». Je suis le directeur de ce journal, et vous allez tout m’expliquer de ce petit putsch, de qui vous êtes, d’où vous venez, de vos tenants et de vos aboutissants. Et n’essayez pas de vous abriter derrière le maire, nous connaissons parfaitement ce fils de pute. Alors… (Arthur s’est approché du bureau et se penche vers Arnaud Boufigue livide pour le saisir par la cravate et l’attirer debout et nez à nez), alors, vous allez TOUT me raconter sur la vie et l’œuvre de, comment déjà ?
Il se tourne vers Jeanne et Jules Mouchoir silencieusement hilares :
- Arnaud Boufigue, Arthur. Monsieur le rédacteur en chef s’appelle Arnaud Boufigue, déclare Jeanne en souriant si largement que ça la rajeunit de trente ans.
- Eh bien, on va se mettre au travail : Mouchoir va nous sortir une édition pour demain en faisant une synthèse de ce qui paraît en agence, et ce cher Arnaud Boufigue, va se mettre à table !!! Tenez, Jeanne, prenez la mitraillette, vous savez vous en servir si je me souviens de ce que m’a raconté mon père ?